Part 8
Il y avait dans les trois chambres que je parcourus cinq lits et un berceau.
Dans deux des lits, il y avait déjà deux morts. Pour ceux-là, je ne pouvais leur délivrer que le permis d’inhumer.
Dans les trois autres gisaient une femme encore jeune et deux enfants.
Les deux enfants précédèrent leur mère de vingt-quatre heures, et si jamais j’ai contemplé un tableau étrangement sublime, ç’a été celui de la joie de cette mère à la pensée qu’elle ne survivrait point à ses petits, et que les deux pauvres anges ne faisaient que prendre les devants, sans doute pour lui retenir, au Paradis, une place à laquelle elle n’avait point autant de droits qu’eux.
Le vieillard fit une nouvelle pause. Mais, après ce deuxième temps d’arrêt, il parut à ses auditeurs que sa voix s’était éclaircie, qu’il parlait avec moins de gêne et de contrainte.
--Dès que je la vis, cette mère eut un cri d’honnête femme. Elle se redressa sur son oreiller.
«Monsieur le docteur,--supplia-t-elle--là, dans ce berceau, il y a un autre enfant, une petite fille, dont je ne suis que la nourrice. Je viens de la sevrer, précisément. Elle n’a rien encore. Emportez-la d’ici, la pauvre mignonne. Ça ne demande qu’à vivre. Après ça, s’il en est temps encore, vous reviendrez pour nous. Moi, je trouverai encore la force de soigner mes pauvres petits, et si Dieu veut que nous vivions, il nous sauvera.
Dieu ne les a point laissés sur la terre.
Il fut encore obligé de s’interrompre. L’émotion l’étranglait. Du revers de sa main ridée il s’essuya les yeux.
Joël et Maïna pleuraient aussi de leur côté.
Maintenant, ils voyaient bien ce qu’allait être la fin du récit.
Pourtant, ils écoutèrent religieusement l’épilogue du vieux docteur.
--Je pris la petite fille au berceau. Elle dormait. Et je te jure, Maïna, quoi qu’en puisse penser Joël à l’heure présente, que tu n’as jamais été plus jolie qu’en ce moment-là.
La nourrice me donna ton nom, le lendemain, quand je revins pour la voir. Tu te nommes Marie-Anne-Véronique... et rien de plus. De Marie-Anne, elle avait fait Marianna, ou plutôt _Maïna_, ce nom gaélique que nous t’avons continué et qui te rend plus chère.--Déjà, tu étais aux bras de Tina, et tu remplissais notre pauvre demeure de ton gazouillement d’oiseau sans plumes.
Que te dirais-je de plus?--Tu n’avais ni père ni mère. La noble et pauvre créature qui venait d’en suppléer le rôle auprès de toi, s’était, elle aussi, enfuie de la terre. Il ne te restait que l’appui et la protection du docteur Le Budinio. Tu devins ma fille. La loi exige vingt années de soins pour donner droit à l’adoption. Dans deux ans d’ici, si je suis encore de ce monde et que tu y tiennes, la loi consacrera officiellement cette filiation.
La jeune fille s’était levée. Elle courut se jeter d’un bond dans les bras du vieillard.
--Oh! mon père, mon père! Je puis bien vous donner ce nom, car qui plus que vous y aurait droit? Mais je vous remercie doublement de m’avoir raconté cette histoire. Elle ne m’apprend pas seulement mon origine. Elle me dicte mon devoir, un devoir que mon cœur m’avait déjà tracé.
--Et quel est ce devoir, selon ton cœur, mon enfant? prononça Hugh Le Budinio avec une tendresse infinie.
--Celui de ne vous quitter jamais,--mon père, jamais, vous entendez bien. C’est Dieu qui m’a donnée à vous; c’est Dieu seul qui a le droit de me reprendre. Mais,--ajouta-t-elle, avec un délicieux sourire,--je vous tiens trop bien, je vous aime trop pour qu’il veuille rompre aujourd’hui ce qu’il a lié, il y a dix-huit ans.
Joël n’avait point élevé la voix au cours de cette déclaration.
Il s’était tenu debout, le front légèrement penché, en proie à de graves méditations.
--Et lui?--demanda le vieillard à la jeune fille, en désignant son neveu.
Elle se retourna tout d’une pièce; elle le vit muet et pensif.
--Lui?--s’écria-t-elle avec élan.
Mais soudain la parole mourut sur ses lèvres comme si elle eût craint d’en trop dire.
Le jeune homme l’encouragea du geste, et, parlant à son tour:
--Tu peux tout dire, Maïna. J’attends avec confiance ton arrêt.
Les yeux de la charmante fille brillèrent sous un humide voile.
--Lui, reprit-elle avec émotion,--vous l’avez déjà nommé votre fils. Il ne dépend que de lui de le devenir en réalité. A quelque parti qu’il se résolve, il sait qu’il peut compter sur moi. Je l’attendrai.
Alors Joël, s’inclinant sur la petite main aux ongles roses, la baisa respectueusement:
--Merci, Maïna,--murmura-t-il.--Et vous, mon oncle, écoutez bien ma résolution irrévocable: Je ne suis point un ambitieux vulgaire. Je ne demanderai point à Paris la gloire. Celle que je rêve est de poursuivre votre noble labeur, d’en faire l’apprentissage à vos côtés, de devenir, sous votre égide et votre direction, le médecin,--plus que le médecin,--l’ami des pauvres. Et le jour où vous et Maïna jugerez l’épreuve suffisante, quand vous croirez que j’ai conquis mes grades, que j’ai mérité ma récompense, vous me direz l’un et l’autre:
«Joël, tu as coupé ton cœur en deux morceaux. Réunis-les en assemblant les deux amours qui le partagent.»
Il se tut.
Le docteur Le Budinio le regardait, le visage inondé de larmes.
--Joël, mon fils!--articula-t-il avec effort,--en ouvrant ses deux bras au jeune homme.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ils s’étaient promis de s’attendre, les deux fiancés... Ils ne s’attendirent pas longtemps.
Un mois plus tard, le notaire Berquier avisa le docteur Le Budinio qu’il avait une communication importante à lui faire, ainsi qu’à sa nièce et à son neveu.
Quand les trois visiteurs se furent assis dans les fauteuils en cuir de ses clients, le tabellion, riant sous cape, déploya une riche serviette de cuir, de laquelle il retira un dossier, ou plutôt une minute.
Et, alors, avec une lenteur calculée, il se mit à lire le dispositif suivant:
«Ceci est mon testament.
»L’an 188... le ..., du mois de septembre, moi ..., de la Roche-Bernard, baronne du Closquet, saine d’esprit et prête à paraître devant Dieu, ai décidé ce qui suit:
»Article X.--Je donne et lègue à mon vieil ami le docteur Hugh Le Budinio un titre de rente 4 1/2 pour cent représentant une somme de 4,500 francs, _incessible et insaisissable_, pour lui être servie sa vie durant.
»Article XI.--Je donne et lègue à mademoiselle Marie-Anne-Véronique _Le Budinio_, en famille _Maïna_, le capital de cette rente, soit cent dix mille francs en espèces, plus mon hôtel de la rue Saint-Vincent et une somme supplémentaire de cent mille francs, représentant la part de l’héritage qui aurait dû revenir à mon neveu, Robert Hélian, comte du Closquet.
»A charge pour la dite demoiselle Marie-Anne-Véronique _Le Budinio_:
»1º De demeurer auprès de son oncle toute la durée de son existence;
»2º D’épouser M. Joël Le Budinio, neveu dudit Hugh Le Budinio, dans les six mois qui suivront l’ouverture de mon testament.»
Il y a des surprises qui ne s’analysent point.
Maître Berquier put en observer toutes les nuances sur les traits de ses auditeurs.
Puis, quand il estima qu’il avait largement donné au trouble le temps de se dissiper, il demanda:
--Mademoiselle Véronique Le Budinio, en famille _Maïna_, monsieur le docteur Hugh Le Budinio, avez-vous quelque objection à élever contre ces dispositions testamentaires? Le reste de la famille de la défunte y a souscrit sans restriction; je dirai même avec reconnaissance.
Le vieillard, dont la vue n’était pas très claire en ce moment, murmura:
--Je ne sais vraiment si je puis...
--Attendez,--reprit le notaire,--j’allais commettre une sottise. La mourante a laissé pour vous une lettre personnelle qui va, peut-être, faire tomber vos hésitations.
Ce fut avec des larmes que le docteur prit cette missive tracée d’une main défaillante, dernier souvenir de la morte, suprême relique de la bienfaitrice absente. Il lut en se reprenant:
«Mon cher et vieil ami,
»Ceci est la dernière épître que j’écris. Elle est pour vous. Acceptez le legs. Il n’est qu’une réparation.
»L’enfant que vous avez recueillie, il y a dix-huit ans, que vous avez élevée et qui doit être la femme de votre neveu, notre bien-aimée Maïna, est la fille de mon pauvre neveu Robert du Closquet, mort avant moi, il y a quelques jours.--Elle succède donc à son père.
»Adieu, ou plutôt au revoir aux pieds de Dieu.
»Du Closquet.»
Derechef, quand le docteur eut terminé la lecture, le notaire interrogea:
--Mademoiselle Le Budinio étant mineure, vous devez approuver son consentement, docteur. Acceptez-vous?
--Donnez la plume,--fit le vieillard, sans autre formule.
Et comme ils quittaient la maison aux panonceaux, le vieux docteur dit aux deux jeunes gens:
--Demain, nous ferons les démarches nécessaires pour vos publications. Présentement, nous avons une visite à rendre.
--Oui,--prononça religieusement Maïna,--une visite de reconnaissance.
Et tous les trois prirent ensemble le chemin qui mène au vieux cimetière de Saint-Malo.
FIN
ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY