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Part 5

--Un piège, chère Mademoiselle. Non, merci. Pas blanchir la boue pour aucun gouvernement. Je me moque du résultat, j’aurai toujours le temps de me fiche à l’eau.

--Ni religion, ni loi, ni Dieu, ni maître... Vous n’avez pas peur de la mort, Monsieur l’anarchiste?

--Je n’ai peur que de vous, Mademoiselle, parce qu’en ce moment vous me cachez ma destinée comme une fleur cache une vipère.

Elle eut à son tour un tressaillement, un frisson délicieux malgré son émoi de jouer ce rôle solennel de complice.

--Je ne vous cache pas de serpent, je vous assure. Je profite d’une discussion que je n’ai pas provoquée pour vous dire que vous avez tort. Comment vous appelez-vous, Monsieur?

--Fulbert, Mademoiselle.

--Vous êtes sans famille?

--Tout ce qu’il y a de plus orphelin. Peut-être encore un vieil oncle qui ne lit jamais les journaux et m’a déshérité dès ma sortie du collège.

--Mais pourquoi, s’écria Marguerite étourdiment, lancer une bombe dans un endroit où il n’y avait personne à tuer?

--Exquise réflexion de femme! En effet, c’est absurde de n’avoir tué personne... mais avant la bombe... qu’en savez-vous?

Elle eut peur, se leva. Cet homme extraordinaire parlait décidément trop bien. Elle l’apprivoisait moins qu’elle se sentait s’apprivoiser elle-même. Sale et noir comme sa boue extérieure, mais d’un charme puissant de fruit défendu, de saveur amère, la changeant un peu des douceâtres primeurs de ses jardins particuliers.

Elle murmura, tandis que ses yeux bleu pervenche brillaient d’une fugitive lueur de rosée matinale:

--Jurez-moi que vous n’êtes pas un assassin. Je vous croirai.

Il se leva de son côté, soudain grandi jusqu’au fantôme par la maigreur de ses membres s’étirant.

--Vous seriez bien désolée de me croire, chère Mademoiselle. C’est égal! Quelle conversation! Quelle idylle! Et dire qu’il fut un temps d’innocence où cela m’aurait peut-être amusé! Non. Je ne jure pas. Je suis, je reste le voleur de cerises, et les cerises cela ressemble à de grosses gouttes de sang tombant du ciel. Qui peut jurer de ne pas aimer le sang? Vous-même, êtes-vous certaine de me haïr comme je le mérite? Vous êtes bonne, curieuse, orgueilleuse, ennuyée, c’est-à-dire capable de tout! Je passe et je vous amuse. Seulement, vous, vous ne sauriez me distraire. On ne vidange pas facilement un cerveau comme le mien. J’irai donc dans un autre fossé attendre les agents du ministre, le meilleur ami de votre père, ou je choisirai l’affranchissement final. Bonsoir.

Il s’éloigna vers le fond du bosquet, traînant sa gaule à la remorque d’un machinal mouvement de bras.

Marguerite eut une impulsion nerveuse contre laquelle sa vanité d’enfant blanche ne put réagir. Elle marcha vivement derrière lui et l’appela:

--Monsieur Fulbert!

--Quoi encore? fit-il d’un rude accent de chemineau qu’on dérange de sa flemme.

--Je ne vous dénoncerai pas, moi, toujours!

--Eh! qui vous demande sa grâce, ici?

--Ne vous fâchez pas, Monsieur, je voulais vous aider à vous sauver, car il me semble que vous le méritez.

--Sauvé, par une femme! Non. Merci, chère Mademoiselle, j’ai tellement horreur des femmes que... je tiens à ne rien leur devoir, pas même la vie!

Et il se retira du salon de verdure du pas qu’un prince aurait pris pour abréger une audience.

V

LE VERRE D’EAU MINISTÉRIEL

Dès l’aube de ce jour de fête sociale, les ouvrières de Flachère, sous l’habile direction de Mlle Davenel, tressaient des guirlandes et ornaient la tente officielle de gerbes artistiques. Travail récréatif que l’on commençait à savoir par cœur, comme on savait, jadis, fabriquer mécaniquement, de mères en filles, le reposoir de la fête Dieu. Dans la grande cour de la ferme hollandaise, les bâches grises, recouvrant ordinairement les fourrages, se reliaient aux platanes par des torsades fleuries et battaient en voiles de navire cinglant vers des contrées tropicales.--Il ferait certainement une chaleur terrible à midi, sinon quelque redoutable orage le soir.--Les jeunes femmes butinaient autour d’un énorme tas de marguerites des prés dont les étoiles blanches prenaient, çà et là, des crispations d’araignées malades, car, dans cette température étouffante, il ne fallait pas espérer conserver épanouies les fleurs des champs, les plus difficiles en fait de fraîcheur, celles qui ne comprennent rien aux facticités des réceptions mondaines. Tous les ans, depuis sept ans, on discutait, la veille, le changement probable de la décoration du lendemain: mettrait-on encore la grosse guirlande blanc pur, qui avait eu un si beau succès la première année? Ou mélangerait-on, au blanc pur, des bleuets, des coquelicots, avec une intention plus nationale? Et chaque année, à l’aube de la fête, on se rangeait du côté du blanc pur, des simples marguerites, sans introduction d’autres fleurs parce que, vraiment, c’était bien mieux, plus distingué; ensuite Mademoiselle s’appelait ainsi et les marguerites, ses sœurs, ne pouvaient jamais être cueillies en un meilleur moment pour aller rendre hommage à la maîtresse de la maison. Les jeunes filles, en petits bonnets de mousseline, déjà frisées, étalant d’irréprochables tabliers de toile, causaient avec des mots précieux et prenaient des attitudes de gravures reproduisant des ébats champêtres. On oubliait les labeurs noirs des mauvaises semaines dans des boues infectes. Des fleurs, des lingeries légères couvraient le sol de leur virginal abandon, et l’eau dont on aspergeait les guirlandes semblait exhaler une senteur mielleuse.

Marguerite Davenel formait le centre du groupe, vêtue d’une blouse de batiste garnie de malines, la taille serrée par un étroit corselet de satin vert, une boucle d’or lui liant les cheveux sur la nuque, toute prête à recevoir son monde dès le matin puisque c’était sa fête à elle--Sainte-Marguerite, le 19 juillet--le même jour que la réception du ministre de l’Agriculture. Elle n’était plus qu’une Marguerite blanche et blonde, simple et rayonnante, au cœur d’or comme les autres, mais sûrement la plus fraîche du tas, car personne, chuchotait-on, ne viendrait la cueillir pour la jeter brutalement dans les entrelacs si compliqués du mariage. Debout, s’agitant, s’animant, ordonnant le joli désordre, on l’entendait crier:

--Il faut tresser à douze brins! Que la guirlande du milieu soit grosse, très grosse! Voyons, Lucie, Jeanne, Clémence... de votre coin cela ne fournit pas assez. Ajoutez-moi des touffes par ici, et par là, rattachez le feston sous un bouquet. Il ne manque pas de fleurs, cependant.

Et la guirlande s’allongeait, s’arrondissait, gonflait en gros boa blanc tacheté de jaune, grimpait le long des mâts, bordait les tables, dentelait les nappes, relevait d’embrasses lourdes les deux pans de la tente, face à la route par où viendrait le ministre.

M. Davenel, affairé, en redingote neuve, passait, dirigeant des jardiniers qui portaient des cartouches où les R. F. traditionnels étaient écrits en légumes, et des corbeilles de fruits montés, merveilles d’équilibre. Tout ce monde bourdonnait comme une ruche au soleil déjà brûlant. On mangeait le premier déjeuner en courant, mais on s’arrêtait pour boire et ce n’était jamais la première fois. Un grand jour!... le jour de l’orgueil légitime pour tous les épandages, le jour des félicitations gouvernementales! Comme au bon vieux temps, deux tonneaux, rouge et blanc, étaient en perce du côté de la pompe, on allait boire à la santé de Mademoiselle. Des enfants arrivaient chargés de bouquets, quelques-uns apportaient un oiseau pour la volière, une paire de colombes, un petit merle, un chardonneret encore au nid; la demoiselle aimait aussi les oiseaux après les fleurs, et on lui en donnait beaucoup pour son argent qui était pur, sans odeur, comme la rayonnante étoile de son nom était sans parfum. Marguerite remerciait, embrassait, un peu de haut, pressait les mains, maternelle, tendait des sucres d’orge et des gâteaux et parlait du feu d’artifice amené de Paris depuis la veille. On verrait des choses étonnantes, cette année! Le père harcelait de questions tout son personnel. Avait-on repeigné la pelouse? Avait-on frotté les cuivres des chaudières et des buanderies? Les réfectoires seraient-ils sablés convenablement? Il fallait répandre du thymol partout et vaporiser un peu d’eau de menthe dans les caves communiquant _aux dessous_. Il se multipliait, suant, soufflant et grondant, quand on vint lui dire à l’oreille que la glace manquerait pour le banquet, car la glacière venait de subir une avarie, il se mit à jurer, tout saisi d’horreur. Avec cela que l’eau serait fraîche aujourd’hui et qu’elle pouvait être bue sans glace! Il se précipita vers les cuisines, laissant sa fille pincer la bouche de dégoût. Elle, cela lui importait peu, la cérémonie du verre, le rite officiel, puisqu’elle ne buvait jamais que des eaux minérales.

Cette année-là, le ministre de l’Agriculture se trouvait être un ami de collège du directeur de Flachère, et la fête se doublait d’une réception intime. Le docteur Garaud, un apoplectique démocrate, un brave homme très laid, un peu niais, qui prenait au sérieux la crise des betteraves et l’éternelle mévente des vins, venait pour tutoyer en plein discours son vieux camarade. Cela devait produire un certain effet, au moins aux yeux des domestiques de la maison. A midi on entendrait retentir la modeste fanfare de la coopérative jouant l’hymne national; le petit Decauville pavoisé aux trois couleurs s’arrêterait devant l’une des avenues plantées de rosiers, et, l’air d’un joujou accouchant d’un monstre, il mettrait bas le gros ministre rougeaud, encore solide, ma foi, pas plus de quarante-cinq ans, haut en couleurs de santé comme en nuances radicales et grand distributeur de mérites agricoles. Pauline, la femme de chambre de Mademoiselle, avait fait remarquer--pourquoi?--que ce ministre était garçon. Il n’en devenait pas plus respectable, mais ce célibataire donnait à songer à toutes les jeunes filles comme aux époques de féodalité un seigneur aurait donné à trembler à toutes les pucelles d’un hameau. Certes, le pauvre homme ne passait point pour un Don Juan: de poils rares, le nez de travers, la vue courte, la parole embarrassée, le ventre proéminent, à la Gambetta, dont il était le bien lointain imitateur, il n’avait pas de séduction de tribune, encore moins de prétention d’alcôve. Cependant, les jeunes filles sont ainsi bâties qu’un mâle célibataire ne peut intervenir sans les intéresser pour le bon ou le mauvais motif.

--Qui va-t-on placer à sa droite, Mademoiselle? Fera-t-on dîner l’enfant du bouquet comme la dernière fois? demandait Pauline, très excitée.

--Non, je pense qu’il est plus convenable de ne pas mettre de fillette mal élevée entre nous. Vous savez toutes les bêtises qui en résultent?

Et Pauline comprit que ce serait Mademoiselle qui prendrait la place de la fillette, donnerait peut-être elle-même le bouquet qu’on avait commandé tout blanc: marguerites, tubéreuses et roses thé. En terminant l’ornementation de la tente officielle, Marguerite se prit à rêver d’une étrange manière. La femme de chambre avait jeté le mot magique: garçon! Un ministre ne peut guère se dispenser de se marier, tout de même! Celui-ci faisait faire les honneurs de son ministère par sa sœur, de cinq ans plus âgée que lui, une ex-bigote, disait la chronique, qui avait renoncé à ses habitudes religieuses pour tenir un salon officiel--Paris vaut bien qu’on oublie la messe--et qui semblait momifiée par la crainte de s’y montrer ou trop vieille provinciale ou trop nouvelle libre-penseuse. Garçon? Un ministre garçon? Est-ce que cela pouvait durer? Ah! ce qu’on devait lui en jeter à la tête des héritières de tous les genres à ce garçon-là! Filles d’aristocrates, filles d’industriels, filles tout court: de ces grandes aventurières qui osent la fusion des arts... d’agrément et de la politique. Ah! ce que les cervelles des jeunes personnes, allant au bal régulièrement comme les chasseurs vont à la chasse, devaient fermenter! A cause de ses habitudes de lectures romanesques, Mlle Davenel s’inventait facilement des situations amoureuses qu’elle tressait avec quelques brins de réalisme et plusieurs ficelles de son imagination. Un ministre garçon apporte, un jour de fête, un élément de trouble sentimental pour toute jeune personne ambitieuse qui se donne la peine de réfléchir. Épouser un ministre... oui... mais un homme si laid, si gros! Après tout, qu’est-ce que la laideur masculine? Le simple et naturel repoussoir de la beauté féminine. A l’idée de mariage succéda l’idée d’amour. Un homme laid peut-il éveiller une pensée d’amour? Marguerite, laissant brusquement là les guirlandes, rentra dans la maison encore sens dessus dessous à cette heure matinale. Elle esquiva les demandes éplorées de deux bonnes dressant des pièces froides sur une étagère et monta chez elle, le visage soudain fermé. Elle fouilla dans un tiroir, y découvrit un numéro de revue illustrée où le nouveau ministre était photographié en pied, le poing robustement appuyé sur la tribune. Pas mal comme type de socialiste à tous crins, mais pas assez de crins, décidément. Et puis l’amour... Elle se pencha vers son miroir. Elle était vraiment si bien, aujourd’hui! Cette blouse bouffait si avantageusement pour la poitrine, cette ceinture de soie verte serrait si justement la taille et ses cheveux la diadémaient si royalement (car un peu de royauté ne messied pas à qui veut s’offrir un ministre radical). Et puis... et puis...

--Quelle sotte, cette Pauline! murmura-t-elle avec le dépit anticipé de ne pas réussir.

L’amour! Et aussitôt elle songea, sans s’expliquer nettement ce brusque revirement d’imagination, à l’anarchiste.

Celui-là n’était pas plus séduisant, mais il était jeune et possédait l’attrait du mystère. On pourrait comploter une mise en scène: se rendre intéressante par une feinte terreur, dire des choses en a parte, tirer le ministre à elle derrière une portière ou dans le jardin, côté des roses, se présenter comme cela, de profil, et elle se repenchait sur son miroir, l’œil agrandi par une sorte d’épouvante mal dissimulée, murmurer, les dents claquant un peu, le souffle court, le corsage agité par une palpitation: «Monsieur le Ministre, mon père ne vous a pas dit... Moi, je crois de mon devoir... si vraiment cet homme est dangereux, s’il venait pour encore une bombe ou un coup de poignard? Vous êtes un grand personnage (gros surtout!), notre hôte sacré (là, elle chercherait le mot gentil, la phrase touchante)... Enfin, monsieur le Ministre, je vous confie mon embarras, nous avons ici un anarchiste, et depuis que je vous ai vu je ne songe qu’à ce danger possible.» Ce serait bien le diable si ce ministre garçon ne s’apercevrait pas, au moment même de l’imaginaire danger à lui révélé, de la beauté plus que réelle de la révélatrice... et alors... Elle avait bien juré à l’anarchiste qu’elle ne le dénoncerait pas, mais ses affaires de cœur n’avanceraient guère sans un coup d’état, un de ces crimes que la raison commande... Quant au brin d’amour? Un nouveau revirement se fit en elle.

L’anarchiste réapparut sur une autre mise en scène de son imagination, qui fermentait intérieurement comme _les dessous_ du pays merveilleux qu’elle habitait. Elle se représenta le sombre garçon, un garçon aussi comme le ministre, posant une bombe derrière le fauteuil officiel, faisant sauter la table somptueusement servie, le ministre, son père et l’enlevant, elle, trésor intact, pour la garder comme otage au fond d’un bouge parisien. Elle contemplait _dans sa glace_ toute cette tuerie d’un œil calme. Le ministre, qu’elle avait dû épouser afin de régner dans le grand monde socialiste, avoir un salon d’où sortiraient les destinées de la France, gisait, son gros ventre ouvert, rendant les intestins, à la fois horrible et grotesque, son père s’étendait les bras en croix, le front troué; toutes les bonnes, les enfants de la crèche, les ouvriers de la ferme se dispersaient en hurlant des imprécations. Seul, cet homme noir, satanique et féroce, se mettait à rire en lui liant les mains pour l’empêcher de se défendre...

--Mademoiselle, dit Mélanie, la cuisinière, pénétrant tête baissée dans son rêve de massacre, il n’y a plus de perles du Japon pour le potage!

Très naturellement, Marguerite haussa les épaules.

--Faites un Saint-Germain, répliqua-t-elle d’un ton calme.

--C’est qu’il faudra gratter les menus, alors?

--Si vous croyez qu’on s’en apercevra! Ajoutez, au contraire, le Saint-Germain et servez-le sans mentionner l’autre.

La cuisinière disparut. Marguerite jugea à propos de se polir les ongles. Oui, cela se présentait bien ce mariage, mais il y avait la mauvaise réputation de Flachère, _l’odeur de la dot!_ Et tout à coup le regard bleu de Marguerite devint noir de haine. Ah! ce qu’elle détestait sa situation, sa maison, sa richesse et la stupidité stagnante de son père. Les romans, les drames, les aventures d’amour, est-ce que cela était permis à une fabricante d’engrais humains? Elle était née là-dessus, elle poussait là-dessus, et si sa beauté en ressortait davantage plus pure, plus blanche, elle était pour tous, pour le ministre comme pour l’anarchiste, la résultante d’une industrie abominable et ridicule. Ses robes immaculées avaient _des dessous_ de ténèbres; il y avait la Chose, il y avait le Mot, et tous les galas officiels n’effaceraient pas cette honte de canaliser des égouts sous des guirlandes de fleurs.

A cet endroit de ses réflexions, la jeune fille cassa net le petit burin d’ivoire de son onglier.

Son père se mit à crier devant ses fenêtres:

--Marguerite! Marguerite! Enfin es-tu folle? Voici une heure que l’on te demande les clés de la lingerie.

Elle redescendit, l’air paisible, toujours correcte et polie comme une personne sage, victime de son devoir d’héroïne. Elle se taisait, elle se tairait. Ni dénoncer l’anarchiste pour sauver le ministre, ni trahir le ministre pour sauver l’anarchiste. Elle savait trop que la vie est plate et administrative et qu’il n’arrive rien. On approche des grands de la terre avec respect, puis on oublie de leur expliquer ce qui vous tient au cœur, ou l’amour ou l’ambition, et on demeure petite bourgeoise figée dans sa bonne éducation. Elle se moquerait d’elle-même plus tard, durant le dîner, quand on causerait judicieusement de la betterave améliorée.

D’ailleurs, elle eût été reine qu’elle aurait désiré devenir bergère. Être, avant tout, autre chose et cesser de canaliser sous les fleurs de son apparente banalité les pires égouts de son cerveau.

Ce jour de fête, elle se sentait extrêmement prête. Sa beauté s’en exaspérait. Un matin pareil, elle fuirait, elle se sauverait emportant ses bijoux et son argent, elle s’en irait pour cacher son nom et travailler à n’importe quoi chez n’importe qui. Elle enviait souvent sa propre femme de chambre, Pauline, cette fille si vulgaire dont les hommes avaient librement tâté, prétendait-on. Qui pourrait librement tâter d’une fille comme il faut? Épouser un bourgeois de son rang... l’ingénieur, par exemple, qui était venu visiter les tuyaux _des dessous?_ Non! Cela, jamais! Mieux valait fuir ou sécher sur pied! Princesse... ou rien.

Elle donna les clés de la lingerie et déroula de ses mains expertes le service damassé: les églantines, toujours employé pour la circonstance.

Un peu avant midi, le Decauville amena, au son de la fanfare de Flachère, une vingtaine de messieurs en habits noirs sous de légers pardessus d’été, des cache-poussière clairs de coupe anglaise. Le ministre était en chapeau de paille (innovation charmante). M. Davenel, en chapeau haut de forme, représentait, de loin, le vrai ministre. Le père de Marguerite ayant la croix et l’oreille du gouvernement marchait allègrement comme un homme qui ne souhaite plus rien. Il ne se tourmentait point du futur mariage de sa fille et n’aurait certes pas osé rêver un prétendu en la personnalité encombrante du gros Garaud. Sa fille ne voulait pas se marier, heureusement, car il fallait une maîtresse de maison très avisée lors de pareilles réceptions. De temps en temps, il respirait fort, de l’air d’un qui s’essouffle à traîner le char de l’État, mais il flairait, de près, son atmosphère dont la qualité balsamique ne lui semblait pas assez balsamique. Il faisait terriblement chaud. Par instant, une étrange exhalaison venait avec les bouffées du parfum des roses, comme un relent d’eaux ménagères, une senteur de décomposition masquée par les produits chimiques. Rien n’arrivait à dissimuler complètement les fameux dessous des épandages, et malgré l’habitude, leur directeur savait d’une façon péremptoire d’où venait le vent selon son genre de parfum. Garaud s’épongeait le front, tourmenté d’une crampe d’estomac. Il y pensait aussi à la qualité de l’atmosphère, mais quelle corvée sociale n’a pas son petit moment pénible? A la première entrevue publique les deux anciens intimes ne se tutoyèrent pas, pour ne point gâter l’effet du discours. Il fut question de l’éternelle prospérité de la ferme-école et d’une récente loi sur les sucres. On présenta un vieux serviteur, M. Jacqueloir, qui demandait le bureau de tabac de Sarblay, le village voisin; M. Gaufroi, comptable, qui rimait à ses heures des compliments; puis on se mit à table pendant que la fanfare répandait des torrents d’harmonie aigrelette qui ne rafraîchissaient guère le temps.

Marguerite, debout à l’entrée de la tente officielle, avait eu une dernière imagination. Arrachant le tablier de sa femme de chambre, elle en avait ceint ses hanches, et une main dans une pochette, l’autre offrant le bouquet virginal, elle avait murmuré:

--Monsieur le Ministre, je suis votre dévouée servante.

Ce n’était pas très spirituel, mais c’était juste à l’unisson d’une réception rurale. Le Ministre, rendu à la jovialité de la campagne, embrassa paternellement la jeune sournoise en disant:

--Votre fille, mon cher Davenel, prouverait à elle seule que les belles fleurs ne peuvent acquérir plus d’éclat et de parfum qu’ici.

Cette phrase maladroite bouleversa tous les projets de Marguerite. C’était pénétrer dans leur intimité par la mauvaise porte, la trappe trop fameuse d’où surgissait pour elle toutes les suffocations de sa vie de fille chaste.

--Les marguerites ne sentent rien, monsieur le Ministre, déclara-t-elle un peu railleuse.

Très embarrassé de son bouquet, Garaud le posa dans son assiette.

--Mais si, mais si, fit-il, bonhomme! Un peu la fourmi quand on s’en approche de trop près. Il n’y a pas de fleurs sans odeur, bonne ou mauvaise, et les Chinois prétendent que l’_assa fetida_ exhale une senteur des plus suaves.

Ignorant le nom de la fille de son meilleur ami, le pauvre médecin agriculteur pataugeait ingénument. On lui présenta des enfants qui dirent des à-propos où le nom de la reine du lieu s’unissait au titre de père de l’agriculture. Alors Garaud, pour s’achever dans l’esprit de la jeune fille, lui rendit son bouquet avec un soupir de soulagement.

--Je vous offre vous-même à vous-même, ma charmante voisine.

Marguerite, désenchantée, devait manger, elle n’avait pas faim, et se montrer aimable sans aucun prétexte. De plus, son père, inquiet pour la succession harmonieuse des plats, lui lançait des regards terrifiés. Manquerait-on de glace? Les vins étaient-ils convenables? (Tous les crus prenaient comme un goût au fond des caves à cause des infiltrations.) Par bonheur, la conversation se généralisa. L’instituteur racontait les exploits de la municipalité contre un grand seigneur du pays, qui avait résolûment fermé les grilles de son verger devant l’invasion des engrais artificiels. Des journalistes spéciaux discutaient sur la grosseur des légumes vraiment stupéfiante; un petit blond, très pommadé, expliquait la clôture prochaine du grand collecteur d’Asnières, la victoire de l’assainissement sur l’empoisonnement.

--Merveilleuse cuisine, mon cher! déclara le ministre, se penchant à l’oreille de Davenel après le turbot sauce câpres.

--Oh! fit celui-ci confus, cette sacrée chaleur gâte tout. Nous aurions voulu te faire goûter _nos régents_ cueillis du matin, à midi on ne peut pas les cuire sans les abîmer.

Les régents étaient des choux-fleurs, des monstres du plant sud, sorte de boule de rampe géante, d’un blanc d’ivoire, qu’un ver nouveau détériorait depuis deux ans, un ver affreux, lombric blanc presque invisible tellement il collait à la substance du chou et qui se développait dès que le légume se trouvait hors du champ, séparé de sa tige. Rien qu’à l’apercevoir, les éplucheuses de Flachère poussaient des cris.

--Vous devez avoir de curieuses collections d’insectes, dit le ministre avec la satisfaction de quelqu’un s’essuyant la bouche après boire.