Part 6
On établit le relevé nominatif des ennemis des plantes. Les anciens n’étaient rien en comparaison des nouveaux, qui semblaient grossir et se métamorphoser selon les différentes monstruosités des légumes améliorés. Un puceron des rosiers prenait du ventre, copiant l’envergure exagérée des roses. Le ver fouisseur des navets, celui qui trace des galeries et s’en va en refermant son trou comme complice du vendeur des halles, s’allongeait, rose et pansu, pour pomper le sucre des betteraves. De l’avis des chefs d’équipes des épandages, tout engrais qui bonifie la terre doit améliorer nécessairement la race ténébreuse des vers qui l’habitent. L’engrais humain, qu’on appelait, par décence: la dernière méthode, avait bien son mauvais côté. Ainsi les salades... A ce moment du déjeuner, il y eut une discussion âpre entre les jardiniers en chef et la presse agricole, qui avait entrepris une campagne ridicule contre les salades nouvelles manières. Pourquoi n’arriverait-on pas à aseptiser les salades? Les ennemis n’étaient pas immortels et on pouvait, en dosant habilement les matières chimiques, tuer dans l’œuf tous les parasites redoutables. Il fallait savoir doser.
--La dose! Tout est là! s’écria le ministre, retrouvant sa voix de tribune avec ses vieilles études du quartier Latin.
Mélangeant agréablement d’anciennes histoires de clinique et des applications de chimie moderne, il fit le procès des infiniment petits, des microbes. Cela le conduisit jusqu’au dessert. Alors, il se leva, tendit son verre qu’on venait de lui remplir d’eau limpide:
--Dans cette eau, si scrupuleusement pure, la loupe nous révèle...
Les paysans, les ouvriers, les narines palpitantes, écoutaient au bas bout de la table. Il ne fallait donc plus ni manger ni boire? L’eau pure qu’on promenait au-dessus de leur tête comme un diamant inaccessible leur lançait le défi de son ironique limpidité.
--Oui, messieurs et chers concitoyens, l’eau pure ne peut pas être pure et cependant celle-ci est encore la plus inoffensive. Vous savez tous d’où elle vient...
En effet, elle sortait de là... filtrée par les terrains des épandages!
M. le Ministre, debout, fit le geste spirituel de son prédécesseur, le même geste que l’année d’avant, et qui fut trouvé encore plus spirituellement spontané. Il but ce verre d’eau, relativement pure, en l’honneur de la prospérité des épandages, du gouvernement si tutélaire, à la glorification du directeur.
--... A toi, mon vieil ami qui diriges d’une main ferme et vaillante les modestes travailleurs en ce jour de fête réunis autour de nous.
L’effet attendu! Il but aux jeunes filles, aux fleurs, aux légumes, il aurait bu même aux parasites nouveaux s’il y avait pensé, mais il oublia, fort à propos, le lombric blanc du chou.
Il y eut une salve d’applaudissements. La fanfare joua.
Comme dans un rêve pénible, Marguerite s’efforçait d’écouter et elle crut saisir un bruit singulier d’assiette se brisant, des éclats de porcelaine ou des éclats de rire... Cela venait de là-bas, de l’entrée de la cour. C’était quelqu’un qui riait dans la foule moins attentive massée près des réfectoires. Une table de cinquante couverts réunissait les pauvres de la commune et d’ailleurs. Il y avait là des misères décentes et des chemineaux plus que douteux. L’un d’eux avait dû s’esclaffer, en voyant ce ministre boire de l’eau en face d’une belle bouteille de champagne casquée d’or.
Marguerite eut un frisson. Si c’était l’anarchiste? Ce ne pouvait être que lui. Délivrée du souci de tenir tête au docteur Garaud parti bras dessus bras dessous avec son meilleur ami pour des constatations agricoles, elle se dirigea vers les réfectoires. Là on mangeait encore et on buvait du vin pur, profitant de ce discours instructif pour négliger l’addition d’un microbe quelconque au piccolo de la fête. Marguerite reçut, parmi ces gens simples, des compliments un peu brutaux, et elle eut à essuyer les lèvres d’un petit voyou porteur d’un bouquet de liserons qui lui aussi voulait la lui souhaiter. Son tablier de soubrette, qu’elle avait gardé pour servir M. le Ministre, séduisit ces pauvres à mines canailles venus d’on ne savait où, pas tous de la commune certainement. Elle alla de table en table, prise d’un tendre intérêt, s’informant du nombre des plats, de la grosseur des portions, faisant ajouter des gâteaux dans les corbeilles de fruits dévastées. Elle trinqua, sourit, se laissa effleurer les mains, les hanches, par une bande qu’elle aurait dû fuir si elle l’avait rencontrée au coin d’un bois. Elle cherchait Fulbert. Enfin elle aperçut l’homme noir et le flamboiement de ses yeux de phosphore devant la petite barrière des cuisines, celle qui ouvrait sur la campagne.
--Monsieur Fulbert, dit-elle résolûment, pourquoi n’êtes-vous pas entré? C’est le jour de ma fête. Ne voulez-vous pas boire à ma santé?
Les deux pouces dans ses pochettes, elle avait l’aspect d’une jolie cabaretière d’opéra-comique. Fulbert entra, muet. Il riait, de loin, en voyant porter le singulier toast, maintenant il redevenait sombre. Les pauvres s’écartèrent de lui en un dédain marqué. D’où leur tombait celui-là qui ne voulait ni boire ni manger avec eux, et pourquoi la patronne l’invitait-elle cérémonieusement par son nom alors qu’il avait l’air de se ficher d’elle?
Toute frémissante de l’orgueil d’être trouvée jolie et peut-être aussi du contact brutal de ces hommes un peu ivres, elle conduisit Fulbert jusqu’à la table d’honneur. Les invités notables se répandaient dans les jardins ou s’en allaient fumer à la nouvelle conférence faite par le ministre devant une pépinière.
--Vous allez déjeuner ici, déclara Marguerite, et je vais vous servir.
Fulbert se laissa tomber sur une chaise, les poings crispés.
--Avaler de cette eau en votre honneur? Ça, jamais... Comme dirait Monsieur votre père: je ne mange pas de ce pain-là.
Elle se pencha, lui offrant une coupe remplie de vin.
--Non, je voudrais vous faire porter autre chose qu’une santé... peut-être une nouvelle bombe. Comprenez-vous? Ce serait drôle, ici, en pleine fête, au milieu de ces gens graves et bêtes, une bombe sérieuse qui pulvériserait tout, le ministre, les ingénieurs, les journalistes, les équipiers, les ouvriers, toute la ferme et ses dépendances, un feu d’artifice énorme, le vrai bouquet final. Ça m’amuserait... j’irais dans ma chambre et je compterais jusqu’à cent...
L’anarchiste mit ses coudes sur la nappe damassée, fleurie de roses blanches, où le jus des fraises et du bourgogne avait semé quelque rubis.
--Comme vous me dites cela, mademoiselle Davenel? Vous avez en ce moment la mine d’une névrosée. Vous me feriez peur si j’étais capable de vous souhaiter votre fête avec n’importe quel bouquet, mais je suis venu ici pour manger à ma faim, une fois encore... pas pour autre chose, ma petite bourgeoise.
Cette injure fut proférée très doucement.
Les bonnes arrivaient rapportant sur un signe de Mlle Davenel des plats qu’on avait déjà offerts au ministre. Un peu étonnée, Pauline, la femme de chambre, dit d’un accent dédaigneux:
--Faut-il redemander de la glace? Monsieur le directeur nous a bien recommandé de la ménager.
Et vraiment, pour ce bizarre personnage dont les vêtements pendaient en loques, dont les doigts étaient noirs, dont les cheveux se souillaient de la boue dans laquelle il aimait à se coucher, on ne voudrait pas perdre une goutte de fraîcheur. A quoi bon rafraîchir cet enfer?
--Pas de glace, Pauline, mais allez prendre aux caves une bouteille de champagne sec, car celle-ci est entamée. Vous oubliez que Monsieur ne boit jamais d’eau!
L’anarchiste ferma un instant les yeux.
--Je devrais me sauver... c’est l’heure fatale... songea-t-il.
Mais la faim et surtout l’appétit d’un luxe oublié depuis longtemps furent les plus forts. Il resta.
--Maintenant, dit-il, quand il eut mangé, je tiens à payer mon écot. Qui diable voulez-vous me faire tuer?
Et il riait de son rire effrayant en bruit de crécelle.
--Personne, murmura-t-elle avec un joli sourire mondain. Tâchez de mieux vivre, voilà tout. Vous entendez bien mal la plaisanterie, monsieur Fulbert.
--C’est déjà fini, nous deux? pensa-t-il tout haut. Ça n’a pas duré... mais vous aviez du sang au fond de vos yeux bleus, et cela m’a fait plaisir. Vous haïssiez quelqu’un... peut-être tout le monde, quand vous avez dit: ce serait drôle, en pleine fête. A propos: est-ce que je pourrais à mon tour vous demander quelque chose, du fil et une aiguille, hein... c’est modeste.
Elle répondit:
--Je vous enverrai cela demain par ma femme de chambre.
Il eut un geste de dépit, puis haussa les épaules.
--Mes vêtements sont dans un tel état... Puisque je fabrique des bombes, je saurai coudre. Qui peut plus peut moins. Le ministre est bien ridicule, vous ne trouvez pas?
--Oui, répliqua-t-elle d’un ton détaché, j’en conviens, et le pire... c’est qu’on me l’accorde comme fiancé dans la foule.
--Allons donc! Mais il est obèse. Vous épouseriez ce poussah, vous?
--Oh! ce sont des racontars, rien de sérieux...
Et elle eut le même sourire mondain.
Pourquoi lui faisait-elle ce mensonge? Pourquoi l’avait-elle servi sous la tente officielle comme le roi de cette fête ayant brusquement détrôné l’autre? Pourquoi, l’ayant entendu rire, avait-elle tout à coup senti que tout se brisait autour d’elle? Elle était ainsi fantasque et impénétrable. Des bouffées de sang lui montaient au cerveau lorsqu’elle disait des choses banales ou simplement gracieuses, et elle aurait vu mourir son père, qu’elle affectait de vénérer fort, sans avoir une larme à ces moments de lueurs rouges illuminant ses yeux bleus. Incapable d’une mauvaise action, elle aurait eu le courage d’en inspirer, et pour que l’effroyable lie de son tempérament pût remonter à la surface de son teint pâle, il fallait aussi l’effroyable circonstance de cette rencontre avec un criminel.
On est toujours tenté de jeter quelque chose dans un précipice.
--Voulez-vous que je vous donne un bon conseil, mademoiselle Davenel? murmura Fulbert les lèvres serrées. Épousez ce ministre. Ne refusez pas cette occasion de devenir une... vraie bourgeoise. Vous êtes à deux doigts de faire des sottises. Je connais ça. Il y a des eaux pures... qui empoisonnent les meilleurs instincts. Vous rêvez mieux que le possible et vous vous perdrez à vouloir blanchir vos dessous.
Il se leva.
--Je puis me retirer... sans bombe? ajouta-t-il ironiquement.
Elle lui jeta une marguerite sur la nappe.
--Mais pas sans bouquet, Monsieur.
D’un geste bref, il prit la fleur un peu comme d’un coup de bec un oiseau méchant tuerait un insecte et s’éloigna, se glissa très vite dans la foule de pauvres qui envahissait la tente pour prendre sa part de luxe officiel.
Marguerite ne se sentait plus libre. Elle avait jeté quelque chose d’elle-même au précipice. Un vertige la gagnait. Elle n’épouserait pas ce ministre obèse et elle ne resterait pas davantage la bourgeoise qu’elle était, non.
Il y avait de l’orage dans l’atmosphère, décidément.
Le soir, il y eut en effet du vent et de la pluie. Le ministre fut obligé de rentrer par le Decauville avant le feu d’artifice. Le père Garaud s’en allait content. Il avait vu des légumes, des plants de betteraves et des gens ivres. Ça ne le changeait pas de ses anciens comices agricoles. La petite Davenel était gentille avec son tablier d’opérette et le papa bien collant avec ses explications sur la récente maladie du chou-fleur... Enfin, la corvée terminée, on allait dormir en oubliant la prospérité des épandages.
--C’est égal! songeait le brave homme un peu rabelaisien à l’heure du cigare, _c’en est_... ils ont beau dire... _c’en est_ même beaucoup trop!
Philosophiquement, il voyait défiler, à la flamme verte des éclairs, de grands champs de boue caramélisés sous les averses; les immenses mares fétides s’étendaient au loin, s’étalaient comme des taches d’huile noire au milieu du cirque des collines, ombrées encore par la réprobation menaçante de la forêt demeurée vierge. Et il ne s’imaginait guère, le bon docteur Garaud, qu’il avait _failli_ épouser la petite Davenel, cette jolie fleur de la somptueuse pestilence. Il ne s’en serait jamais douté, lui, le si tranquille célibataire!
Là-bas, sous la tente officielle, les guirlandes hachées par la pluie s’effeuillaient lamentablement. Tout ce blanc pur retournait aux ténèbres et, çà et là, une marguerite, demeurée pâle, se recroquevillait comme une araignée, une araignée blanche à force d’être malade.
VI
FAUST ET MARGUERITE
Le père de Marguerite était un homme raisonnable qui aimait à faire des phrases. Il existe toujours chez les honnêtes gens un besoin d’arrondir les angles du hasard par des mots. Il ne s’agit pas de ridiculiser ces honnêtes gens et d’arriver, de ridicules en ridicules, à prouver qu’ils sont plus dangereux que les bandits, mais de démontrer qu’un brave homme en parlant pour le plaisir de parler et de prévoir les angles du hasard déchaîne souvent les mauvais instincts assoupis au fond de leurs niches. Les instincts sont des chiens de garde. Ils sont fidèles et féroces, aboient la nuit à l’ivrogne qui chante et se laissent empoisonner par le vrai malfaiteur... ce ne sont que des bêtes très utiles ou nuisibles selon que l’on compte ou ne compte pas sur eux. Mieux vaudrait ne jamais les réveiller. M. Davenel avait, lui, peur de se compromettre par des actes, fussent-ils excellents, et il estimait les mots, en prononçant de très sonores avec un ton de bonhomie joviale quand il éprouvait le besoin de garer sa responsabilité. Il se résumait, s’expliquait, définissait, détaillait ainsi qu’on se nettoie les mains avant dîner pour toucher du pain. Il gardait les mains de sa conscience toujours nettes, car il savait définir les situations les plus périlleuses, sinon les éviter. Il aimait beaucoup sa fille Marguerite, mais il ne la connaissait pas. Pour la bien connaître, il lui aurait fallu la suivre, l’étudier, la regarder souvent sans lui parler. Il y a des phrases qui sont des barrières infranchissables. Une fois posées entre un homme et une femme, on peut être sûr que ces deux êtres ne pourront jamais se joindre. Le directeur de Flachère supposait, à n’en pas douter, que sa fille désirait d’autant plus vivement se marier qu’elle affectait un grand dédain des adorateurs. Il ne voulait pas la condamner au célibat, mais il se réjouissait, lui, veuf, de prolonger une innocence féminine qui adoucirait les mœurs de sa maison, maintenant chez lui un bon renom d’ordre, de propreté, d’élégance. Marguerite était le défi rayonnant jeté aux sournoiseries cruelles de l’épandage. Elle représentait la clarté facile et pure d’une lueur électrique dans un brumeux caveau, jadis voûte d’égoût emplie d’immondices, aujourd’hui sous-sol de marchand de denrées administrativement comestibles. Elle était sa fleur de boutonnière, une blanche légion d’honneur, et on ne dépose pas sans de grandes hésitations une décoration pareille sur la cheminée d’un gendre. M. Davenel, veuf depuis des années, s’offrait de temps en temps des maîtresses; il savait, par une triste expérience qui le vieillissait tous les ans vers l’époque des fermentations printanières, qu’une femme a besoin d’amour libre et fort, que n’importe quelle femme, pure ou impure, chaste ou voluptueuse, vieille ou jeune, aspire aux actes sans trop de soucis des paroles, et que si les hommes rencontrent rarement des caresses désintéressées, les femmes ont un talent tout particulier pour faire naître les plus violents désirs des situations les plus absurdes. La femme fabriquerait de l’amour avec de l’engrais chimique et ferait mûrir la grappe des baisers sur les pires échalas!... Il s’était dit qu’un matin l’aurore de la passion se lèverait dans la chambre virginale. Sa fille, à vingt-trois ans, promenait quelques-fois des yeux si battus de fièvre dans les allées de leur jardin... que par ses tourments de veuf il jugeait à peu près de ses tourments de vierge. Tôt ou tard, on donne sa fille à n’importe qui. Tôt ou tard, on est trompé. Tôt ou tard, on trompe à son tour. C’est la loi. Il admettait la part du feu. Garder sa fille et lui permettre la lecture des romans nouveaux. Être trompé sans y croire. Ne trahir que si l’on y est forcé par les convenances. Seulement, en paroles, il n’admettait plus rien, c’était l’intégrité même, la rigidité de la flèche du paratonnerre qui attire la foudre tout en préservant le foyer domestique.
Au lendemain de la réception du ministre, M. Davenel se trouva dans la bibliothèque de la ferme hollandaise à l’instant où Marguerite y descendait pour chercher un livre. Toute la maison, bouleversée, était abandonnée au coup de balai final qui devait lui rendre sa jolie intimité. Voyant le désordre, les assiettes poissées qu’on découvrait sous tous les meubles, les guirlandes et les bouquets fanés s’écrasant dans tous les coins, les serviettes sales, les petits verres embués, les pelures de fruits, le directeur s’était installé pour la sieste devant le monumental meuble noir qu’il ne visitait jamais sans un bâillement, car les reliures lui rappelaient le monotone bourdonnement de mouches qui précède le premier sommeil des après-midi. Couché les pieds en l’air, le sang un peu au cerveau, il essayait de lire son journal, n’y parvenait pas et remuait des idées troubles. Un store vert donnait à cette chambre silencieuse un aspect d’aquarium, et au centre, sous une petite châsse de cristal que portait une colonne de marbre noir, nageait une miniature ovale représentant Mme Davenel, la mère de Marguerite, une blonde en robe rouge, espèce de petit poisson de luxe dont les yeux d’émeraude semblaient pleurer la liberté d’un plus vaste océan.
Marguerite entra en peignoir lâche, les cheveux défaits, charmante réduction du désordre général, les paupières gonflées ou de sommeil ou de mauvaise humeur. Elle monta sur l’escabeau, fouilla et brouilla des tomes.
--Marguerite, dit Davenel, fronçant le sourcil, tu me casses la tête. D’ailleurs, viens un peu ici... j’ai à te parler!
Rien n’est plus désemparant que cette phrase: J’ai à te parler. Beaucoup de discussions, d’où sont jaillies d’infernales ténèbres, n’ont pas eu un meilleur début.
--Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas? interrogea Marguerite, étonnée.
--Il y a quelque chose qui ne me va pas, déclara sèchement le père dont la pénible digestion s’accentuait. (L’air de juillet était si particulièrement chargé de miasmes à la ferme hollandaise!) J’ai appris, j’ai entendu dire que tu t’étais gravement compromise hier, au milieu de tous nos invités, et surtout devant tout notre personnel. Tu aurais fait déjeuner l’anarchiste à la table du ministre. C’est absolument inconvenant, ma fille. Et je ne comprends pas que tu aies fait cela sans te préoccuper de nos hôtes, avec tous les regards de nos domestiques fixés sur toi.
--Ah! fit Marguerite un peu tremblante. Pauline t’a raconté...
--Pauline et le chef des équipes. C’est une légèreté qui n’a pas de nom... Enfin, cet homme, nous ne le connaissons pas et son attitude n’encourage guère la charité. La charité! Les femmes sont très vite pincées à ce jeu-là. On fait la charité parce que ça vous amuse, d’abord, et on ne calcule pas les suites... Voilà un voyou qui va s’imaginer qu’on lui doit la table et le couvert! Et tu lui as offert du champagne par-dessus le marché. Dis donc, est-ce que tu deviens folle? Il avait à boire et à manger très largement au réfectoire, avec les pauvres de la commune; je ne suppose pas que tu l’estimes davantage, celui-là, pour sa paresse?
Marguerite flottait toujours entre la crainte de se compromettre et le désir de jouer aux aventures. Sa vie était vraiment double. D’un côté, elle fuyait le regard de son père et de l’autre elle cherchait toujours celui des héros de roman. Elle se sentit prise, ne répondit pas, haussa les épaules.
--Oui, c’est très gentil les bravades vis-à-vis de la société, mais nous vivons dans la société, nous, et nous n’avons pas à épouser les querelles de ces gens-là. Ce Fulbert doit avoir un mauvais coup sur la conscience; une bombe ou un vol. Je le tolère chez moi par pure bonté d’âme. D’un geste je peux l’envoyer au diable. Leurs théories, je m’en fiche. Tant que nous tiendrons l’argent que nous gagnons et qu’ils ne gagnent pas, ils n’auront pas à se mêler de nos affaires. Un dîner, du crédit, quelques matelas, j’y consens, car c’est juste; toute bête humaine mérite de vivre. Seulement, pas de distinction honorifique! Ce serait trop cocasse! Vois-tu un monsieur prêt à pulvériser nos gouvernants mangeant à leur table et faisant sauter leurs soupières?... Tu n’as jamais eu de mesure, comme ta pauvre mère! Il faut que tu te salisses un brin en nettoyant tes pauvres. Je te prie de ne pas recommencer.
Le directeur, disant ces mots, remit ses jambes dans une position normale.
--J’espère, ajouta-t-il plus doux, que tu ne vas pas me faire une figure d’enterrement? Si ton anarchiste t’amuse, cache-le!... et surtout ne lui laisse jamais l’espoir de dîner ici. Chacun chez soi! Les bombes seront mieux gardées!
Marguerite eut un mouvement de stupeur.
--Où veux-tu que je le cache? Il habite la cabane de l’ancien cantonnier Martin et tout le monde sait bien qu’il y demeure. Il est là dans l’eau, dans la boue, avec un plafond qui ne tient pas sur sa tête.
--Pourquoi ne va-t-il pas au réfectoire demander du travail? C’est qu’il a le moyen de vivre de ses rentes. On ne dompte ces gens-là que par la famine. Il est même plus coupable qu’un autre, car il a une certaine éducation. En tous les cas, ne te donne pas en spectacle. On ne verse pas du champagne à un vagabond. C’est immoral... puisque tous les vagabonds ne peuvent pas en avoir!
--Je voulais prouver à mes domestiques, justement, qu’il n’est pas dangereux.
--Allons donc! donne-lui l’entrée de la maison et il viendra tâter notre coffre-fort... s’il ne tâte pas mieux... Je te répète que ce monde-là ça se parque. Nul n’est plus généreux que moi au point de vue des idées... Seulement je ne discute pas les actes possibles, je les empêche de se produire. Je ne veux plus admettre ce monsieur à ma table. Nous ne sommes pas de la même espèce.
--Mais, papa, fit Marguerite, s’asseyant en haut de l’échelle de la bibliothèque, à quoi ça sert-il d’être en république s’il y a toujours des différences? Voici un homme aussi instruit que nous, de la même éducation et qui pas plus que nous ne veut travailler la terre. Cela me semble naturel. L’ouvrier paysan, c’est l’éternel domestique. Ce garçon-là ferait un comptable ou un secrétaire passable, peut-être un journaliste, et il deviendrait député, ministre comme M. Garaud; mais botteler du foin ou bêcher des betteraves!... Où ça le mènerait-il?
--Pour arriver, on doit tout essayer. On commence en sabots, on finit en pantoufles. Je l’aurais certainement pris en pitié s’il avait voulu m’obéir! Voyons, Marguerite, soyons sérieux. Veux-tu que je te fasse sentir immédiatement la différence entre cet homme et nous?... Il a vingt-cinq ans, je crois, il est bachelier, du moins il le déclare, il est instruit, plus instruit que nous, il connaît ses classiques, enfin... Il n’est pas mal. Une fois débarbouillé, il serait plutôt bien. Je ne vais pas m’informer de son passé, je le suppose honorable... Cependant ce jeune homme-là, rien que par ses idées, est notre ennemi... et tant que nous serons les plus forts il ne peut pas compter sur notre alliance. Suis bien mon raisonnement. Tel qu’il nous est apparu, mangeant, buvant et parlant, nous l’avons jugé d’une autre essence que nous. Je te le répète: innocent ou non d’un crime, il est à mille lieues de notre humanité. C’est le déclassé, le révolté, celui qui agit comme il pense en ne s’occupant jamais des lois. La main sur le cœur, ce garçon serait-il riche et indépendant, l’épouserais-tu?
Marguerite tressaillit. Dans l’ombre de la bibliothèque, elle eut froid.
--Je crois, dit-elle comme s’adressant à elle-même, qu’il ne songerait pas à demander ma main, lui!
Davenel éclata d’un gros rire qui sembla briser quelque chose autour d’eux.