Chapter 7 of 13 · 3890 words · ~19 min read

Part 7

--En effet, la mariée serait trop belle! Tu n’as pas du tout la conscience de nos valeurs, ma chère enfant, et je le déplore. Les rêvasseries de ta mère obscurcissent ton cerveau. Elle aussi croyait à l’égalité, à la liberté, au droit d’être des frères... les soirs d’été. Sottise! Sottise! Il n’y a de frères que ceux qui se comprennent, parlent la même langue... Ce monsieur est un visionnaire ou un criminel. Le visionnaire serait le plus dangereux, car on peut en avoir pitié. Je donnerais tout au monde pour que ce fût un criminel. Définitivement placé entre deux gendarmes, on ne s’en occuperait plus.

--Mais, cher père, je ne m’en occupe pas, je t’assure! Un morceau de pain ou du champagne, c’est toujours une aumône et je...

--Ne lui as-tu pas donné une fleur de ton bouquet? Ne mens pas?...

--C’est lui qui m’a priée de la lui offrir... pour ma fête!... avoua Marguerite, saisie de vertige devant la précision du rapport de Pauline et sauvant sa mise.

--Bon! Bon! Des enfantillages! Je pensais bien que la charité, chez toi, n’avait pas de mesure. Rappelle-toi qu’on ne donne pas de fleurs aux pauvres, ils préfèrent deux sous.

--Celui-là est un pauvre si spécial.

--Celui-là est un homme dans la misère... c’est-à-dire capable de tout comme tous les hommes! ajouta le directeur de Flachère, reconnaissant une égalité au moins dans la faim et toutes ses brutales conséquences.

--Mais papa!...

--Mais... il n’y a pas de mais, nous avons causé sérieusement et tu ne vas pas me reparler de ton anarchiste, j’espère. S’il veut travailler, il aura la paye de mes ouvriers, selon la saison. S’il est vraiment bachelier ès-sciences, on pourra un matin l’adjoindre aux deux comptables des expéditions aux halles... sinon qu’il s’aille vite faire pendre ailleurs... je n’aime pas les quémandeurs de bouquet à domicile. Une fois, deux fois, l’épouserais-tu, cet oiseau-là?

--Oh! papa... est-ce que tu te moques... on n’épouse pas le premier venu...

Et toute sa bourgeoisie lui remontant à l’imagination, elle fit un geste de très réelle répulsion.

En effet, grâce au raisonnable discours de son père, elle venait de voir passer au loin le vagabond _Amour_, le seul qu’on n’épouse pas, mais le seul qu’on désire. Il avait plaisanté, un peu lourdement, le brave père, et il avait fait, sans s’en douter, une chose irréparable: il avait soumis le cerveau de sa fille à la volonté de ce passant d’un soir.

Marguerite, ayant fini de réciter sa leçon de convenances sociales, remonta chez elle avec un roman de Bourget qu’elle ne voulait pas lire, car un autre roman plus vif s’ébauchait à Flachère. En somme, tant que les fameuses distances seraient respectées, elle pourrait apprivoiser l’oiseau et même émietter du pain dans sa cage. Criminel ou non, riche ou pauvre, on n’épousait pas un révolté, vous demanderait-il solennellement en mariage. Donc, aucun espoir d’amour légal n’était permis. Un instant elle avait formé le projet de lui aller dire de travailler pour la mériter. Cela lui sembla brusquement formidable et ridicule. Elle savait d’ailleurs bien qu’en face de cet _épouvantail_ elle ne dirait pas toutes ses phrases préparées et qu’elle demeurerait gauche; telle la vulgaire Pauline, sa femme de chambre, devant le premier amant venu.

--On n’épouse pas le premier amant venu! Mais comme on l’épouserait volontiers si la nature était faite pour l’humanité aussi bien que pour les animaux. La nature, c’est _le dessous_ de toute espèce de société. Les plus somptueux palais sont bâtis sur des égouts et les petites maisons pauvres reposent à même le sol qui exhale les mystérieuses fermentations des germes. On ne peut éviter qu’il y ait un endroit, puis un envers aux choses, ce que l’on dit et ce que l’on fait.

A partir du moment où la maladresse de son père lui eut défini l’anarchiste: un objet dont on peut s’amuser en cachette pourvu que les domestiques n’en sachent rien, elle eut l’irrésistible envie de revoir Fulbert.

Elle attendit deux mois en guettant l’occasion. Les vierges ont toujours le temps. Elle lui avait promis de menus ustensiles de couture indispensables aux réparations de sa veste, et elle irait. C’était maintenant le fruit défendu, le piment, l’aventure, l’heure de suprême détente dans la perpétuelle contrainte, et elle avait bien plus peur de cet homme que de son père, car elle devinait que cet homme ne lui permettrait pas de mentir. C’est si bon d’être franc, malgré soi, en dépit de son éducation, de sentir la patte d’un fauve s’appesantir sur vous de tout le poids de sa cynique liberté.

Elle choisit, pour accomplir son voyage vers l’arbre de la science, le jour d’un grand marché, le jour où son père, obligé d’aller traiter lui-même avec des revendeurs parisiens, s’absentait jusqu’au soir, souvent couchait à l’hôtel, et pour cause... Elle fit une toilette simple, une de ces toilettes simples de bourgeoise qui sont à elles seules une provocation au pillage et au meurtre, mit une jupe courte de drap gris forme tailleur, ce qu’on appelle une _trotteuse_ et qui se paye trois cents francs chez le bon faiseur, un chapeau _guérite_ avec une mouette aux ailes déployées passant un bec jaune à travers la voilette, une voilette chargée d’arabesques blanches qui brouillent les lignes d’un visage, presque une voilette pour adultère. Pauline, la femme de chambre, était à la crèche, débarbouillant les mioches que Mademoiselle négligeait depuis plusieurs semaines. On fonde une crèche dans un élan de charité, mais la charité de continuer... c’est si ennuyeux! Le cuisinier disait: «Ils ne veulent même plus de confitures!» Alors pourquoi s’occuper davantage de gosses qui en ont jusque-là!... On ne pouvait peut-être pas leur acheter à chacun pour deux sous d’air salubre!... Marguerite, avant de sortir, constata qu’il pleuvait. Un vilain temps de novembre en septembre, des rafales, une boue... Elle fut sur le point de renoncer au moment d’ouvrir son parapluie, mais une sorte de chaîne la tirait dehors, elle se sentait, malgré la jupe tailleur, une vérité toute nue s’exhumant de sa citerne. Elle avait assez croupi dans les raisonnements! Elle irait. Non! Elle n’irait pas! Cet homme noir capable de tout! Et qui se moquait d’elle, car il avait bien pris la fleur, le jour du ministre, mais il n’était pas revenu rôder autour de la ferme hollandaise. De quel bois était-il ce pantin étrange qui n’obéissait pas aux ficelles mondaines. Une faveur pareille aurait dû l’attirer, l’humaniser. Elle irait au moins lui faire honte de son indifférence.

--Oui!... Non!... Il est quatre heures! Si je ne pars pas, je ne serai jamais de retour pour le dîner, et il faut que j’arrange mon dessert. Et si j’allais rencontrer les gens de l’équipe de cinq heures?... Allons-y. Non! Mon porte-monnaie! Pile ou face! Pile pour y aller, face pour... Zut! c’est face! J’y vais tout de même... Et si je ne le trouve pas? Où serait-il le pauvre? Il est là-bas pris au piège de notre bonne éducation. Nous le laissons vivre tranquillement sur nos terres où il est encore trop heureux, car on a le droit de le renvoyer grelottant sur la route des forêts... puisqu’il ne paie pas son terme!

Cette consolante pensée lui donna des forces... pour trahir son père.

Ah! son père... au lieu des théories sociales et des discours énergiques, il aurait bien dû risquer le petit acte décisif: le tour de clé dans la serrure de la chambre virginale lorsqu’il s’éloignait pour aller lui-même courir les aventures.

Elle parvint à la lisière de la forêt au crépuscule, n’ayant croisé personne sur les sentiers des épandages. Elle essuya ses petites bottines avec son mouchoir garni de dentelles, qu’elle jeta d’abord puis ramassa soigneusement; il était marqué. Ce mouchoir maculé dans sa poche commença son supplice de fille en faute. Elle le touchait, et retirait ses doigts gantés tout humides. Enfin elle frappa timidement à la porte du maudit.

--Tiens, c’est vous? Vous? dit Fulbert stupéfait d’apercevoir cette élégante silhouette de femme sur le seuil de sa cabane.

--Oui, vous ne m’attendiez plus?

Elle entra comme une qui se précipite du haut d’une falaise dans la mer.

--Non! je ne vous attendais pas. Et pourquoi diable vous aurais-je attendue, Mademoiselle?

Elle examinait, à la lueur d’une chandelle bouchant un litre de vin, le nid de son désir. La maisonnette était industrieusement arrangée, des plaques de tôle formaient la toiture, un petit âtre rougeoyait sous des légumes qui cuisaient exhalant une odeur fade. Un lit de sangle, unique mobilier, se recouvrait d’une couverture de cheval brune à raies grises, donnant l’illusion du drap bien tiré dessous. C’était ordonné, relativement propre, mais d’une désolation infinie.

Lui, plus noir et plus déchiré encore que lors de sa dernière visite au pavillon hollandais, l’examinait de son côté, maussade comme un hibou surpris par la lumière. Elle lui dit d’un ton de petite fille:

--Je suis venue, _en passant_, pour vous apporter du fil et des aiguilles, vous savez, ce que vous m’avez demandé le jour du ministre?

Il éclata d’un rire terrible.

--Du fil et des aiguilles! Pourquoi pas l’une de vos chemises, impertinent trottin? Tenez, asseyez-vous là, sur mon lit, un endroit presque propre, et ôtez votre voilette que je voie vos prunelles de saphir. C’est ainsi, n’est-ce pas, que s’exprime le _Journal des Demoiselles?_ Et, de grâce, ne vous gênez pas pour mentir à votre aise. Décidément, vous mentez toujours.

Très inquiète de cette réception, elle balbutia:

--Je... je n’aurais pas dû venir...

--Surtout venir _en passant_. On ne passe pas chez moi. Si on y tombe, on y reste. Ma cabane n’est pas le but d’une promenade de flâneur. Et Monsieur votre père, comment se porte-t-il?

--Papa est à la maison, s’empressa-t-elle de répondre, et il me charge...

--Assez! coupa net le jeune homme dont les mâchoires eurent un zig-zag nerveux. Venez, si c’est votre plaisir ou le mien, mais ne me racontez pas le _Petit Poucet_. Monsieur votre père, je l’ai vu ce matin qui prenait le Decauville.

Marguerite se leva.

--Vous êtes bien méchant! fit-elle, la voix tremblante.

--J’essaye de vous faire peur. N’est-ce pas cela que vous veniez chercher, en passant? Non! Non! Ne vous en allez pas si vite. Moi, le monstre, je serai plus franc. Je vous ai attendue, en effet... suffisamment pour avoir le droit de vous garder cinq minutes. Je vous ai attendue un peu, beaucoup, passionnément, puis plus du tout. En principe, j’attends toujours une femme... mais j’ai horreur de toute espèce de bourgeoise. C’est ma névrose. (Il se remit à rire et lui toucha l’épaule d’un geste autoritaire.) Voulez-vous bien rester cinq minutes pour me donner vos aiguilles?

Elle lui tendit docilement une jolie trousse de satin bleu où elle avait rangé non seulement des aiguilles, mais du fil et des soies.

--Merci, c’est délicieux, d’une bien grande utilité pour moi, surtout la soie blanche.

Il y eut un moment de véritable embarras. Assise, elle nouait et dénouait les bouts de sa voilette, correcte à souhait, bien en visite de cérémonie sous les regards phosphorescents du jeune homme debout près d’elle.

--Je n’ai pas pu venir plus tôt, avoua-t-elle, résignée aux injures, parce que mon père m’a défendu de m’occuper de vous.

--A la bonne heure! Et vous lui désobéissez?

--Écoutez-moi, reprit Marguerite, je viens pour vous supplier de quitter l’horrible vie que vous avez choisie... malgré nous. Cela me fait mal de penser que vous souffrez du froid et de la faim dans cette cabane où il pleut par les fentes. Je viens pour vous dire qu’il faut oublier votre passé, vilain oiseau des tempêtes, et vous bâtir un nid plus solide. Mon père ne vous proposera plus du travail sur le terrain des épandages; je lui ai appris que vous étiez bachelier; vous pourriez trouver un emploi de comptable dans nos bureaux mêmes, sous sa direction, sans passer par les réfectoires et les granges. Nos paysans ne sont pas des relations bien agréables. Est-ce que vous me comprenez, Fulbert? Je ne dors plus, je suis malade, vraiment, de vous savoir où vous êtes et si abandonné.

Plus ému qu’il ne voulait le paraître, Fulbert s’assit près d’elle.

--Et... vous comprenez, vous, ce que vous me dites, en ce moment, Marguerite... Vous savez très exactement ce que vous m’offrez?

Elle sourit du sourire de la Joconde.

--Je ne vous offre rien qu’on ne m’ait permis de vous offrir... monsieur Fulbert. Cependant, il faut que cela soit décidé par vous, bien entendu. Mon père m’en voudrait si je lui donnais votre réponse. Je vais vous expliquer: nos comptables demeurent au pavillon, ils ont des logements convenables, ce ne sont pas des ouvriers. Il y en a même un qui fait des vers à ses moments perdus, je crois. Papa prétend que l’on est toujours débordé par les chiffres dans la pleine saison des expéditions de fruits... alors... cela s’arrangerait peut-être...

--Et l’anarchie!

--Vous ne vous occuperiez plus de politique... voilà tout.

De nouveau, Fulbert éclata de rire, d’un rire moins acerbe.

--Vous êtes charmante, Marguerite. Mais un célèbre auteur de traités de morale, Jésus-Christ, je crois, a déclaré que la charité était le pseudonyme de l’amour. Si je fais ce que vous désirez, est-ce que votre père ne va pas s’imaginer des choses...

--Eh bien, répondit Marguerite toujours souriante, nous signerons notre traité du pseudonyme qui vous plaira. Ce ne sera pas la première fois qu’une femme aura été insultée à la place de Jésus-Christ.

--Ça, c’est trop spirituel, gronda Fulbert, j’aurais préféré une gifle.

Elle se dressa, bien cambrée dans sa robe tailleur.

--Toutes les bourgeoises ne sont pas des sottes, cher Monsieur.

--Oui, mais toutes les femmes sont folles... Vous m’accordez le temps de la réflexion?

Elle haussa les épaules.

--Réfléchir... quand des pluies d’automne vous inondent.

--Justement... une douche après cette histoire merveilleuse d’une jeune fille charmante venant m’enlever au nom de la Charité pure... cela me rafraîchira le cerveau. Ce doit être moi qui suis fou!...

--Je m’en vais, monsieur Fulbert. Il est tard. Papa doit rentrer de Paris pour dîner.

--Non! Il ne rentrera pas... J’en suis sûr. Donnez-moi la main, dites.

Elle se déganta d’un mouvement lent de petit reptile qui change de peau.

--Voici, Monsieur.

Il se pencha, regarda sa main en tous les sens, curieusement.

--J’ai toujours eu l’effroi d’une main de femme. Cela ressemble à une patte de grenouille ou de souris, c’est petit, mou, adroit et glissant. La fragilité de l’objet en fait son danger permanent. On ne touche à cela que pour le broyer ou le chatouiller, et ce n’est jamais satisfait de l’étreinte. Dire qu’il y a des hommes assez stupides pour demander... une main.

--La main... toute seule?

--Hélas! Le reste ne vaut guère mieux... Vous jouez à l’équivoque, déjà? Drôle de jeune fille! (Et il ajouta, le regard dans le sien:) On épouse aussi la main qu’on baise... respectueusement.

Elle rougit sous les yeux qui plongeaient en elle, mais son sourire conservait la naïveté un peu bébête de celle qui fait semblant d’entendre. Elle n’avait pas saisi la grossièreté de l’expression.

--Allons! Vous jouez sans l’expérience du jeu. Et j’ai tort de retarder le dîner de Monsieur votre père. Adieu, Marguerite. Ne repassez plus... Je ne suis pas un joujou pour petite fille.

Il la poussa très vite dehors et referma brusquement sa porte.

Elle s’enfuit, heureuse des injures, comme si elle avait recueilli dans ce repaire une ample provision de caresses.

Elle saurait un jour de quelle façon un pantin mâle se détraque. Il faut bien en casser plusieurs pour se faire la main, une main qu’on baise respectueusement... autrement dit, qu’on, épouse.

VII

LA VISITE DE MARCUS

--Bonjour, Ful. Quel temps!

--Bonjour, Marcus. Un temps à ne pas mettre un journaliste dehors, et je te remercie d’être venu.

Marcus, en pardessus de drap clair garni de castor, chassait les flocons de neige à coup de doigts légers le long de ses fourrures. C’était un jeune homme de vingt-cinq ans, bien pris, bien sanglé, devant tourner plus tard à la graisse, pour l’instant rose et joli comme une femme. Ses cheveux, presque bleus, se plaquaient en petits bandeaux ondulés sur son front étroit; ses minuscules moustaches estompaient d’une ombre amoureuse sa bouche un peu molle; ses yeux, sous une singulière lourdeur des paupières, avaient un regard terne, sans âme, s’éclairant seulement aux lueurs brutales. Il époussetait ses fourrures avec des gestes calmes, d’une élégance étudiée, qui, lorsqu’il serait moins jeune, pourrait passer pour une habitude mondaine. Il sortait certainement du meilleur monde, ne savait pas encore s’il y rentrerait un jour, mais, en attendant, faisait figure dans tous les autres et y apprenait à exagérer ses défauts de naissance.

Il ôta son pardessus d’un mouvement automatique, cherchant un endroit convenable où l’accrocher, se montra hors du drap, comme une poupée hors de son carton, lustré, cravaté, tiré à quatre épingles de perles, puis il dit:

--Oui, mon pauvre Ful, il fait un froid de loup dans ton pays, et tu as une drôle d’idée de rester à la campagne l’hiver.

Fulbert lui désigna son lit de sangle.

--Assieds-toi là. C’est le meilleur fauteuil de ma maison... de campagne.

Marcus s’assit, croisa la jambe, sourit d’un sourire chargé des fluides les plus cordiaux. Il ne pouvait s’étonner. Ses principes de haut snobisme l’empêchaient de manifester une surprise de mauvais goût en présence de l’originalité d’un ami. Un jeune reporter ne s’effare pas, surtout quand il croit de son intérêt de ne pas s’effarer. Rien ne maintient les petits camarades dans leur sphère comme l’air naturel que l’on arbore devant les pires situations. Le monde est gouverné par des lois immuables et ce ne peut être que par mondanité pure que l’on renverse l’ordre établi. Il ne faut manifester de l’indignation ou de l’affliction qu’à bon escient. Chacun a ses secrets, ses besoins mystérieux. Pour savoir vivre, il est souvent nécessaire de ne pas savoir comment vit le voisin, d’ignorer ses _dessous_.

--Ce bon Ful, dit Marcus cérémonieusement affectueux. Voilà bientôt cinq ans que nous nous sommes perdus de vue.

--... Et de cœur? murmura Fulbert.

--Non, mon cher. Nous nous aimons toujours comme au collège... mais en hommes, j’espère te le prouver. Ta lettre m’a fait plaisir. Quand j’ai pu reconnaître ton écriture, je me suis frappé le front en criant: c’est Ful! C’est ce grand diable de Ful! Il a conservé sa manie de dire ce qu’il pense. Quel sacré Ful!

Fulbert regardait son ami gravement. Son masque d’animal souffrant, presque à l’hallali, se détendait en une grimace. Il ne savait rire qu’en enfant terrible, lui, et il se moqua.

--Que d’histoires, Marcus! Nous nous aimons en hommes et tu ne m’as même pas tendu la main. En effet, j’aurais besoin de serrer les mains d’un homme. Je ne vois personne, je vis comme un tigre enchaîné. C’est-à-dire, je suis libre, comprends-tu?

--Ce bon Ful! répliqua Marcus, qui ne comprenait pas du tout.

Le corps ondulant d’émotion sous ses haillons, Fulbert s’approcha et se laissa choir à côté de son ancien camarade de collège.

L’autre ne se recula point, bien qu’il en eût envie.

--Mon vieux Marcus, tu ressembles à un homme, ça c’est une justice à te rendre, mais tu embaumes toujours la fille, déclara Fulbert, dont l’accent, malgré la saveur coutumière de son langage, se faisait plus doux.

--Voyons, Ful, tu ne m’as pas appelé ici, en décembre, pour me débiter de pareilles balivernes? Nous ne sommes plus des gosses.

Fulbert lui posa sa lourde patte sur l’épaule.

--Non, dit-il, d’une voix rauque, nous sommes de pauvres et fichues bêtes, l’une tombée dans la plume, l’autre dans la m...

Et il cracha le mot, simplement.

--Tu sais, Ful, ne te lance pas. J’ai un peu perdu l’habitude d’entendre dire des saletés, depuis le collège.

--As-tu gardé celle d’en faire, mon vieux?

Marcus se leva. Son sourcil, semblant délicatement peint au kol, se contracta comme une petite sangsue sur laquelle on aurait versé du vinaigre.

--Ful... dois-je m’en aller?

--Pas tant qu’il neige. Tu mouillerais tes belles bottines. Étrange idée de venir ici, en décembre (et il appuya), en décembre, avec des souliers vernis. On dirait que tu n’en as qu’une paire...

Marcus essaya de rire:

--Ce cynique Ful. Il sait son monde. Veux-tu que nous changions?

Ful regarda piteusement ses souliers éculés où son pied cambré, très fin, jouait à l’aise et sans chaussette.

--Inutile, fit-il, j’ai le pied plus maigre que le tien, et puis ça chagrinerait mon frère Jésus-Christ. Il marchait pieds nus, quoique innocent. Moi qui suis coupable, j’ai droit à mes mauvais souliers.

--Alors, dit Marcus décidé à tout supporter de la part de cet ancien camarade, tu fraternises toujours avec les dieux et les rois? (Il ajouta, bienveillant:) Ça n’a pas l’air de te réussir, hein, là, entre nous, ton manque de mesure?

Fulbert s’étira et bâilla douloureusement.

--Est-ce que l’on sait! Je suis peut-être sur le point d’obtenir le bonheur, un bonheur inouï. Seulement, je réfléchis, je me tâte... Je me demande s’il faut que je me baisse... car il faut ramasser le bonheur, personne ne vous le fourrant dans les bras. D’une part, j’ai la société en horreur, d’autre part, comme je suis un homme intelligent, je ne veux pas faire cadeau de mon intelligence à la société. Je ne lui dois rien. Je crois même lui avoir rendu le service de la débarrasser d’une ennemie, d’une de ses pourrisseuses d’âmes auprès de qui, mon vieux Marcus, tu n’es, ou tu n’as été, que de la Saint-Jean. Je sens venir le printemps au milieu de mon hiver, la renaissance pour moi, et dans ses flots d’immondices la terre, ma terre promise, vomit une fleur. Une fleur, Marcus!... La seule création qui ferait croire en Dieu, car c’est inutile et charmant. Tu te souviens? De ton temps, au collège, je n’aimais pas les fleurs parce que je ne les séparais pas des femmes, dont j’avais, grâce à tes sermons, l’horreur la plus sacrée. Une fleur, c’était l’objet défendu, le parfum du sexe. Un parfum, c’est une corruption, cela se propage chimiquement de la même manière qu’une pestilence. J’ai rêvé quelquefois d’une fleur sans odeur, si blanche, si pure et si _l’étoile au firmament_, qu’on puisse l’aimer sans l’ignoble complication du baiser. Notre frère Jésus-Christ connaissait tout le prix de la femme idéale. S’il n’a pas pu réhabiliter Madelaine (et il en est peut-être mort!), il a toujours déclaré sa mère vierge, nous montrant la vraie voie de la volupté après celle du calvaire, la volupté se prouvant par l’absurde. Marcus, je crois que je vais aimer une vierge d’un grand amour... Seulement, je n’ose pas, et comme je n’ai jamais aimé que toi, d’amour chimiquement pur, je voudrais me confesser à toi avant de me décider.

--Te décider? Quel scrupule! dit Marcus, tout en examinant la hutte froide, le bizarre mobilier, et en songeant que celui qui lui tenait cet extravagant discours ne possédait ni souliers ni feu.

--Me résoudre à transiger, moi, un roi, c’est-à-dire une intelligence?

--Ful, où sommes-nous ici? Dans un cabanon?

--Je ne suis pas furieux, Marcus, je te parle sans m’occuper du milieu. La raison des choses est au-dessus d’elles. Mes actes ont perpétré ce décor. Je le subis sans me plaindre. Qui es-tu toi-même pour oser me croire fou? Tu désirais que nous nous fissions prêtres, jadis.