Chapter 9 of 13 · 3745 words · ~19 min read

Part 9

Amoureux? Fulbert était-il amoureux? Il n’en savait plus rien lui-même. Les _dessous_ de son amour l’inquiétaient comme le troublaient les _dessous_ de Flachère. Après le louis de Marcus, il mangeait un pain encore plus douteux, d’un goût si fade et si peu en rapport avec son palais de carnassier qu’il se retenait la poitrine à deux mains pour ne pas rendre son cœur. Une barre de deuil pesait sur la page de sa vie. Il traînait un poids si lourd que ce relatif bien-être lui semblait une misère pire. Il avait dévoré de la vache enragée, voire du corbeau; à présent, il suçait des bonbons, et il avait faim de chair très rouge! On le leurrait avec des pastilles au miel qui détraquaient peu à peu son estomac. Au moins, jadis, il pouvait dormir tranquille sur la terre, assommé par l’horreur de ses remords ou de ses souvenirs, car il ne regrettait pas son crime, sa logique de fauve l’ayant admis fatalement. Mais, à présent, le fantôme de Flora s’agitait. Si Marcus n’était pas revenu, elle _revenait_. Le journaliste, bon prince, lui épargnait les gendarmes... Cependant un beau crime révélé n’est-il pas un triomphe dont tout reporter doit la gloire à sa patrie? Et Fulbert songeait... se rongeait, la revoyait debout, le sein troué, les prunelles noyées d’eau, les yeux d’un vert printemps, le regardant, remplis d’un reproche très doux, d’un reproche de mère qui devine que son fils s’égare sur des routes dangereuses. Où l’avait-on enterrée? Était-elle morte tout de suite ou avait-elle agonisé longtemps, cette créature bizarre, tendre et folle de son corps, qui avait bien représenté, pour ce garçon brûlé de toutes les précoces fièvres, la volupté, mère et consolatrice de tous les hommes! Ne pas savoir... ne plus oser demander des nouvelles de la morte!

Au ronron des litanies de Jacqueloir, qui comptait le nombre des obus ayant plu sur Strasbourg la nuit du grand bombardement, ou durant qu’Albain Gaufroi lui récitait une pièce intitulée: _le Réveil de Marguerite_, il se mimait l’atroce drame obscur. Il avait frappé de bas en haut parce qu’elle se couchait sur l’oreiller, les seins en l’air, toujours presque nue. Lui se trouvait du côté de la table sous son bras arrondi, un moment la lame du couteau était venue, il ne savait plus comment, briller à son poing. Ce couteau, un grand manche noir uni, une lame traître qui le fascinait depuis des heures... coupait chez eux indifféremment des viandes ou du papier, c’était le couteau à tout faire. Un jour, Flora ne trouvant pas son peigne avait séparé ses cheveux de sa pointe un peu émoussée... Et voilà, elle en était morte, la pauvre chère fille!

--Vous disiez donc, mon cher monsieur Albain, qu’elle s’appelait Marguerite?

Ce nom le faisait remonter des dessous de son ancienne existence aux dessous de la vie monotone de Flachère. Pourquoi diable ce garçon épicier mêlait-il le nom de _la patronne_ à ses inepties? Cela le tirait une minute de ses cauchemars. Le garçon épicier souriait d’une façon louche. Des rimes blondes alternaient avec des rimes de vermeil.

--Est-ce que vous avez jamais bu dans du vermeil, mon ami? questionnait Fulbert, agacé.

--Non, pour sûr, mais c’est certainement blond.

--C’est pourpre, or et cuivre, d’ailleurs le vermeil ne se porte plus. Dorer l’argent était un sot métier d’autrefois. De nos jours on l’oxyde, on le corrode jusqu’à ce qu’il prenne une horrible couleur de bitume et de soufre... l’argent c’est un métal maudit.

--Oui, monsieur Fulbert. C’est par l’argent que tout arrive. Cependant celui qui _s’appuiera_ la patronne aura le sac.

Ful éclatait de son rire de crécelle.

--Vous n’en n’êtes pas à espérer cette aubaine, mon vieil Albain?

--Je ne me permettrai jamais de pareilles plaisanteries. La patronne, c’est du nanan qui n’est pas pour notre gueule, mais c’est pas défendu de la trouver jolie...

--Allons donc! jolie! Elle se serre trop, elle rougit à propos de botte... moi, elle m’exaspère avec son air de petite oie rose qui couve des œufs de serpent. Si on lui donnait le fouet tous les matins, ça irait mieux et lui ferait enfin tourner son lait d’iris à cette sacré bon dieu de petite nounou pour vampire.

Albain se tordait.

--Ah! la sacré bon dieu de nounou pour vampire!... la petite oie rose!... non! n’y a que vous pour trousser le compliment! On dirait toujours que vous venez d’avaler du vinaigre!... Monsieur Fulbert... je ne connaissais pas les anarchos et je me défiais d’eux, mais au jour d’aujourd’hui je trouve que vous êtes des bons zigs. Si vous n’aimez pas les bourgeois, vous avez des manières de leur envoyer ça qui sont rudement rigolotes. On voit que vous n’en pincez pas pour la poésie...

Et on se souhaitait le bonsoir. Le vieux papa Jacqueloir levait sa calotte, soupirait:

--Le vent a sauté, monsieur Fulbert, il va pleuvoir demain. On entendra très bien le canon! Ça pète rudement davantage quand il fait humide. Bonne nuit, fermez bien votre lucarne, rapport au grain. Ah! ce qu’ils vont en perdre de la poudre... nos nouveaux artilleurs!...

Exténué, harassé, les nerfs tirés aux quatre chimères de son rêve, Fulbert se jetait sur son lit après avoir bu un verre d’eau-de-vie. Dormir! Dormir! Avant tout!

Sa besogne du matin expédiée en trois heures, quand il en fallait six aux deux comptables pour la classer et la recopier, Fulbert grimpait à pas de loup des sous-sols chez la _patronne_. A ce moment-là le père de Marguerite faisait sa ronde quotidienne dans les granges et les réfectoires. (M. Davenel répétait souvent que l’œil du maître est un frein nécessaire aux relâchements de l’ouvrier.) Les fenêtres de la jeune fille donnaient l’une sur la cour, l’autre sur les jardins. Elle avait la pièce d’angle du pavillon. Une bonne fortune, car elle la transformait en observatoire, ne se gênant pas pour lever les rideaux et lui souffler:

--Le voilà qui gronde le chef d’équipe. Nous en avons encore pour une demi-heure.

Prisonnier de l’intimité blanche de cette vierge, absolument vierge, et qui défendait rigoureusement ce qu’elle appelait les _sales caresses_: s’embrasser sur la bouche, ou passer la main plus bas que la gorge, il fondait peu à peu comme un morceau de métal sous un acide, se rouillait sans parvenir à prendre feu pour de bon. Il était très fort et très froid, par politesse d’abord, ensuite par une sorte de rancune contre la femelle vertueusement bourgeoise qu’elle lui représentait, mais elle était encore plus forte et plus froide que sa cervelle de jeune blasé. L’aimait-elle sincèrement, cachait-elle son jeu ou faisait-elle avec lui l’étude, _la lecture_ de l’homme? Il commençait à ne plus comprendre. Elle jouait le seul jeu possible pour une partenaire désintéressée de son gain. «Oui, je vous aime, seulement je ne peux pas vous épouser. _Je ne vous connais pas, moi!_» Il avait pensé, en acceptant ces rendez-vous de gamine, en plein jour, sous le toit des parents, à la merci de tous les domestiques, de tous les employés entrant et sortant, qu’il fallait prendre des précautions vis-à-vis d’une enfant chaste trop étourdie pour savoir se protéger elle-même ou sauvegarder sa réputation, et il s’apercevait qu’elle avait déjà tout prévu. Elle avait fait renvoyer Pauline, la femme de chambre rapporteuse, et elle ne l’avait pas remplacée, se coiffant, s’habillant sans autre secours que ses petites mains de princesse. Elle savait bien que son père n’entrait jamais chez elle, et, de plus, son cabinet de toilette communiquait avec un escalier intérieur donnant accès dans la bibliothèque.

--Enfin, si on nous surprend un jour, que direz-vous, cher ange?

--Nous ne faisons pas de mal, je dirai que vous êtes venu me demander la clé des archives de la ferme-école.

--Pourquoi pas celle du champ de tir de Salons-Laffitte, ma jolie? objectait brutalement Fulbert, qui avait de ces réflexions de pandour.

--Il me croira et vous n’aurez qu’à lui expliquer n’importe quoi, il vous croira. Il a confiance en nous!

--C’est révoltant, ma chère petite, les hommes ne sont pas aussi bêtes que vous semblez le penser.

--Oh! ils le sont bien davantage! répliquait tranquillement l’ange, la jolie et la petite.

C’était une amitié amoureuse telle qu’un poète délicat aurait pu la créer, c’était surtout une spéciale griserie des sens aboutissant au plus absurde platonisme.

Fulbert se considérait comme mort à l’amour et mettait son dernier honneur d’homme à ne pas voler un trésor dont il ne se sentait pas digne... surtout parce qu’il n’y tenait pas, charnellement. Et Marguerite, mélange de ruse et de sentimentalité, ne voulait pas lui donner ce qu’elle désirait garder pour un mari. La vérité, planant bien au-dessus d’eux, était que, nés de souches différentes, ces deux rejetons des civilisations modernes ne pouvaient se joindre ou s’enlacer pour porter leurs fruits qu’à la faveur d’un orage, d’une de ces catastrophes qui changent les destinées en faisant couler de la sève, des larmes ou du sang.

Il y avait des semaines que cela durait. Fulbert en était malade... et il flairait le vent qui secouait autour d’eux les clochettes pures du jasmin d’Espagne; il se disait qu’un matin, dans cette chambre blanche, à l’abri de ces voiles au crochet semblables à des araignées filant de la dentelle, une infernale boue ferait irruption. Les dessous de Flachère, fermentant de colère à voir leur plus merveilleux produit dédaigné ou dédaigneux, monteraient jusqu’aux fenêtres, escaladeraient leur paradis virginal en une monstrueuse vague noire, submergeant toute pudeur.

Chaque fois qu’il essayait de parler sérieusement, elle lui échappait comme un jeune chat qui court après une mouche. Il ne voulait tout de même pas violer une jeune fille destinée, selon lui, à le demander en mariage, tous rôles renversés. Il savait au juste qu’il pouvait faire sa fortune chez le père Davenel rien qu’en donnant un coup d’épaule dans quelques barrières. Les ingénieurs n’avaient pas dit leur dernier mot et les épandages lancé leurs derniers hoquets. Mais l’épouserait-il avant qu’elle fût sa maîtresse ou après? Serait-il aimé pour lui ou pour sa sombre couronne de prince de l’aventure? N’ayant jamais connu de vierge, il s’arrêtait au bord de ce joli précipice dissimulé sous les glaces, et il y a des gens qui n’aiment pas à briser la glace en ces sortes d’affaires!

Oui, elle était scrupuleusement honnête, et cependant quelle singulière vertu, à la fois plus mystérieuse que celle des trop fameuses demi-vierges (autre produit des civilisations modernes!) et plus solide que celle des jeunes filles banales. Elle calculait comme le comptable Jacqueloir. «Tant d’obus et tant de kilogrammes de poudre perdus!» «Tant de baisers sur les cheveux, tant de plaisir gaspillé... car on ne s’aimait bien qu’à se raconter des histoires, se confier des secrets, triturer l’ordure de l’amour des autres!»

--Vous me prenez pour le Bottin de la galanterie! s’écriait-il quelquefois, scandalisé par ses questions extraordinaires. Pourtant, il l’initiait volontiers, supposant qu’il récolterait ce qu’il sèmerait, et il avait des remords, se sauvait quand le père, absolument aveugle, l’invitait à fumer, selon son expression favorite, le cigare _du bourgeois_. Elle risquait des théories charmantes qui le désarmaient, vernissaient d’attendrissement son regard trouble errant sur elle.

«Quand je vous embrasse, je suis votre femme, quand vous m’embrassez vous êtes mon mari, et quand nous nous embrassons nous ne sommes plus que deux enfants, deux petits amis de collège!» Cela lui donnait des sensations étranges, car elle l’embrassait sur le front, lui la baisait furtivement sur l’oreille, et quand ils se pressaient l’un contre l’autre, les mains aux épaules et les yeux dans les yeux, ils restaient immobiles, sans souffle, ne parlant plus, saisis d’un vertige inexplicable qui les menait à l’extase.

--Penses-tu à moi la nuit? demandait Fulbert, la tutoyant de loin en loin, brutalement, comme un qui cravache une bête fourbe.

--Je pense à vous quand je dors!

--Bien bizarre! Et pourrait-on savoir la nuance de vos rêves, ma douce enfant?

--J’ai toujours tout oublié quand je me réveille.

--Par discrétion, hein? Tu es la servante qui feint d’ignorer ce que l’on jette pour elle dans la tirelire du comptoir... C’est prodigieux! A la fête foraine de l’amour, s’il y en a jamais une, je propose qu’on m’exhibe avec cette mention: «Isolateur pour femme-torpille.» Enfin, tu m’aimes?

--Je ne sais pas, car j’ai souvent envie de vous faire tuer!

--Excellent ceci... la haine est le début de toute passion...

--Oh! non, pas pour de la haine, je pleurerais beaucoup de vous voir mort, mais si vous ne m’obéissiez pas en tout, je sonnerais, j’appellerais mon père et je lui dirais: «Cassez-lui la tête, je ne veux pas qu’il sorte vivant d’ici...» Ça n’empêche pas que j’en éprouverais du chagrin, allez.

--Et moi donc!

Ce n’était pas la demi-vierge, mais bien la vierge et demie!

Un vice, par exemple, un petit vice très singulier, qui consistait dans l’intense plaisir qu’elle éprouvait à lui faire _épouser ses mains_.

--Épousez-moi les mains! répétait-elle d’un ton de petite fille qui veut manger du charbon ou de la farine.

C’était peut-être la revanche d’une mauvaise plaisanterie qu’il lui avait glissée un soir en lui disant que l’idée ne lui viendrait pas de demander _une main_.

Et alors, docilement quoique à regret, il prenait ses mains, les unissait aux siennes par les paumes, enlaçait un à un ses doigts blancs qu’il faisait craquer et la forçait à plier un peu sur les jarrets, comme on tient en respect une jument récalcitrante rien qu’en lui saisissant les naseaux entre le pouce et l’index.

--Ça t’amuse?

--J’adore ça... il me semble que je vais mourir ou devenir folle!

--Aucun danger! Tu vas entendre ton père siffler dans la cour, tu bondiras vers ton miroir et tu réorganiseras le bouffant de tes cheveux!

C’était d’ailleurs exact, elle arrangeait sa coiffure, poudrait légèrement la rougeur de ses joues et frappait sur un timbre pour appeler la cuisinière. Lui disparaissait une seconde derrière la portière du cabinet de toilette.

--Élisa, qu’est-ce qu’il y a pour déjeuner?

--Des œufs à la crème et du jambon. Mademoiselle désire-t-elle que j’ajoute du poulet froid mayonnaise?

--Oui, n’oubliez pas les marrons fourrés. Il doit en rester d’hier soir.

Et la cuisinière partie, il réapparaissait.

--Ça creuse, les jeux de mains? gouaillait-il, un peu vexé de cette aisance de vieille reine glacée chez une jeune fille ignorante, mais bien portante.

--Moi, depuis que je ne m’ennuie plus, j’ai toujours faim... Je mangerais de la viande crue si le médecin me l’ordonnait, comme il y a trois ans.

--Fichtre!... casser la tête aux gens... manger de la viande crue... où allons-nous! J’ai bien envie de ne plus jouer à la main chaude, moi!

Elle le regardait, narquoise...

--Vous jouerez encore... jeux de mains... jeux de vilains!...

Un jour, ils eurent des discussions plus graves. Ils étaient sortis chacun de leur côté, se donnant rendez-vous sous les arbres du bord de l’eau, en face du village de la Brette. Il y avait là un canapé de mousse qui aurait tenté la plus farouche réserve. Assis l’un près de l’autre, ils se taisaient devant l’eau noire, coulant unie et huileuse comme un fleuve de bitume. Leur salon de verdure n’avait d’issue que sur les champs de Flachère en pleine floraison et que les ouvriers de l’équipe des dessous ne visitaient pas à cette époque d’illusions poétiques.

Une armée de marguerites veillait autour de leur grande sœur, les saules et le tremble jetaient un voile d’ombre sur son front. Elle semblait plus pâle, plus songeuse que de coutume.

En face, les maisons du village rangées en rang de dominos montraient les fenêtres closes, mortes, des orbites fatiguées de voir couler leur propre putréfaction.

--Il n’y a donc pas d’habitants dans ce village? murmura Fulbert, énervé par le silence et la beauté de ce pays enveloppé d’une sorte de malédiction.

--Ils ont juré de ne pas ouvrir leurs croisées au vent des épandages...

--Ah! ah! le fameux vent d’ouest!

--Oui bien! Ce sont des entêtés. Est-ce que nous sentons quelque chose, nous?

--Je crois que nous commençons à nous habituer... nous faisons partie de cette chose peu à peu...

--Fulbert?

Elle tourmentait le manche de son ombrelle, la lèvre nerveuse, les sourcils froncés.

--Enfin, je sais que le sujet t’irrite, cependant ce n’est pas possible de venir ici pour la première fois sans être suffoqué, ma chère.

--Taisez-vous donc... il ne faut jamais me tutoyer dehors!

--Même quand on se trouve au milieu d’un désert? Même en baissant la voix... A ce propos, Marguerite, avez-vous remarqué que lorsqu’on vous dit _chut!_ on est porté à répéter tout bas ce que l’on vient de crier?... Ce qui est stupide puisqu’on vous a déjà trop entendu. (Il fit une pause.) Marguerite... je t’aime, ajouta-t-il plus bas.

--Non... vous ne m’aimez pas, ça vous amuse de me le dire pour me le faire croire.

--Peut-être... et vous? Cela vous amuse-t-il de me mentir aussi bien?

--Vous êtes quelqu’un que je ne connais pas.

--Tant mieux. Dès que deux amants se connaissent des pieds à la tête et du cœur au cerveau, ils n’ont plus qu’à se séparer. Il faut qu’ils aient toujours la surprise de se découvrir, sous peine de ne plus pouvoir se souffrir mutuellement... Nous sommes, du reste, de singuliers amants... Nous ne parlons jamais ni de passé ni d’avenir.

--Je n’ai pas de passé... vous n’avez pas d’avenir, Fulbert.

--Vous êtes délicieusement consolante. Bref, je ressemble à Jacqueloir et à Gaufroi, mes deux collègues en écritures?

--Non! Il y a des secrets dans vos yeux.

--Et cela vous attire, un peu comme la vision d’un cadavre au fond de l’eau, n’est-ce pas?

--Oh!... vous n’avez tué personne, vous.

Il y eut un silence.

Est-ce que, par hasard, cette fine fleur de bourgeoisie, nourrie de mauvais romans et pourrie de mauvais air, lui reprochait son manque d’énergie comme anarchiste militant?

--Et si je vous disais que j’ai tué quelqu’un? murmura-t-il, levant le front du milieu des touffes de menthe dans lesquelles il s’était lové presque à ses chevilles.

--Je ne le croirais pas non plus!

--Ah!... Selon vous, j’en suis incapable, aussi incapable que de vous violer, par exemple, un jour... de vent d’ouest?...

--Ne dites pas de sales choses.

Marguerite, qui lisait les journaux, de préférence à la colonne des faits-divers, était très instruite sur la manière de violer les petites et les grandes filles. Elle lisait ces horreurs sans dégoût, comme on regarderait agir des singes derrière des barreaux de cage. Le monde était nettement séparé en deux: les gens propres qui font des choses propres, et les gens sales qui font des choses sales. On ne se mélange pas, mais on peut se parler... de cage à cage. Se parler pris dans l’acception populaire que les bonnes emploient pour se défendre contre une accusation: «Oh! Madame, ce garçon me parle, nous nous parlons, mais il n’y a rien entre nous!» L’idée que ce garçon qui lui parlait aurait pu lui sauter dessus ne lui venait même pas à l’esprit. Elle ressentait auprès de lui toutes les joies d’une possession, mais c’était bien elle qui possédait. Elle le sortait d’un placard comme un objet, jouait à le tourner et à le retourner, en avait une peur bleue, une peur exquise du genre de celle que l’on a au théâtre quand le traître prononce les paroles fatales ou tire sa dague, puis, raisonnablement, le renvoyait à son placard. Comment eût-il osé la violer, mon Dieu, alors qu’en un pas elle pouvait atteindre un timbre? Compromise? Par quoi? Elle ne livrait pas grand’chose de sa personne. Elle ne lui écrivait jamais. Son père, parodiant Avinain, répétait si souvent: «N’écrivez jamais.» Simplement parce que le pauvre homme avait la plume rétive. Elle ne lui donnerait même pas sa photographie, et Dieu savait que ce sacrifice lui coûtait, car elle possédait certaines cartes-album d’une de ses meilleures poses... le coude sur une colonne de marbre, la taille droite et la robe ondulant dans une perspective d’un kilomètre. Il ne lui manquait qu’un diadème pour ressembler à la reine Wilhelmine, la si gracieuse majesté qui possède aussi un particulier aspect de jeune fille très ordinaire.

Fulbert se dressait peu à peu du sein de ces menthes dont le parfum, plus intense en ce pays qu’en aucun autre, lui montait à la tête.

--Voyons, ma chère, dit-il de sa voix rauque et cassée de terreur de barrière, quel jeu jouons-nous, décidément? Je suis fatigué, moi, de vos jolies comédies de mondaine. Nous ne sommes pas ici dans le monde... ni dans votre chambre blanche qui me tourne sur le cœur depuis quelque temps comme un plat d’œufs à la neige trop vanillés. Vous m’aimez d’amour ni plus ni moins qu’une fille peut aimer son souteneur ou, pour m’exprimer selon votre entendement virginal, comme on aime celui qu’on désire, mais qui ne sera jamais le protecteur légal. Je conçois que vous ne vouliez pas m’épouser, je suis un assez triste sire sous le rapport de la légalité... Cependant, je suis capable de faire un amant passable à l’occasion. Qu’est-ce que vous attendez? Que l’occasion fiche le camp... avec moi!

Marguerite lui posa la main sur les lèvres.

--Oh! finis, dit-elle boudeuse... tu me racontes des abominations.

--Avec ça que ça ne t’amuse pas... quelquefois, le matin, quand tu dénoues tes cheveux?... Tu n’es qu’une petite sotte... et si tu daignes me tendre ton oreille... tu sais tout de même que ce n’est pas par là...

--Nous nous fâcherons, Fulbert! Je veux bien que tu m’apprennes la vie où il se passe de vilaines choses... Je ne veux pas que nous en fassions. Il y a mon père... d’abord.

--Et même ensuite... car tu as vraiment la terreur de le voir surgir quand je t’embrasse comme on craindrait d’être dérangé par le serre-frein dans un sleeping. C’est par prudence que tu as mis hier un peignoir sans corset et une matinée si transparente qu’on apercevait la pointe de tes seins?

--Vous me dites toujours que je m’abîme à porter des corsets trop étroits?

--Marguerite, vous êtes d’une ingénuité bien compliquée pour votre serviteur. Je vais donner ma démission. J’ai assez des cultures intensives.

--Où irez-vous? Vous constituer prisonnier?

--Est-ce que vous seriez de la police, ma douce enfant!

--Fulbert, vous, vous n’êtes pas capable de me mériter... Vous ne feriez aucun tour de force pour vous élever jusqu’à moi.

D’un saut, Fulbert fut debout, vert de rage, sous l’ombre légère des saules à peine bourgeonnés de petits boutons tendus, eux aussi, comme des pointes de sein.