partie d
’un plan architectonique plus général. Édifice assez solide pour qu’on puisse l’exhausser par d’autres étages, et portant aux chaînes de ses pignons les pierres d’attente où viendront s’encastrer les chaînes des autres ailes, que, dans le cours de la vie, vous construirez librement.»
[Illustration]
XIII
_La jument de Roland.--Notre méthode se passe du ministre.--Comment l’appliquer dans la pratique?--Distribution d’une journée d’élève.--Lever, toilette, repas, classes, études, temps de repos.--Le bon problème, la bonne version.--Soirée, coucher.--Le collège idéal._
«Mon oncle, m’écrivez-vous, tout cela va fort bien. Mais vous n’êtes pas ministre de l’Instruction publique. Vous ne le serez jamais. Donc, quand Françoise II arrivera à l’heure de l’enseignement secondaire, les fameux «discours», les précis savants, les merveilleuses anthologies n’existeront pas. Comment donc, hors des hypothèses et dans le réel, éduquerons-nous Françoise II? Votre admirable méthode me paraît ressembler à la jument de Roland; comme ce quadrupède légendaire, elle a toutes les qualités: son unique défaut est de ne pouvoir exister.»
Rassurez-vous, Françoise: notre méthode n’a pas besoin des pouvoirs publics. Je vous ai exposé son application à un enseignement officiel idéal. Pour l’appliquer à Françoise II, il n’est pas indispensable que tous les outils de l’enseignement officiel soient achevés et disponibles. Quelque chose est plus précieux que les outils, c’est la méthode même.
Si le professeur de Françoise II est résolu à appliquer ladite méthode et s’il n’est pas un sot, il fera déjà en bien moins de temps une élève infiniment plus instruite. Seulement il faudra qu’il s’impose à lui-même le soin de préparer à son élève la nourriture concentrée que nous recommandons. Il faudra qu’il prenne le meilleur traité élémentaire de chaque science et que, selon le cas, il le complète ou l’allège. Ainsi Françoise II travaillera sur des textes assurément moins parfaits que nous ne les rêvions; mais du moins on lui imposera d’acquérir une quantité de notions d’avance mesurée, précisée, et ces notions, on les lui fera _posséder_ de façon définitive. Là est l’important de la méthode. L’excellence des textes n’est qu’un surcroît.
Vous m’écrivez encore, ma jolie nièce, qu’un autre souci vous préoccupait tandis que je vous exposais le plan d’enseignement secondaire destiné à Françoise II... Comment devra-t-on distribuer le travail de l’élève pour l’acquisition de toutes ces connaissances? En un mot, comment la méthode s’accommodera-t-elle avec les heures de la journée? Cela importe à définir; tant de méthodes excellentes ne prévoient pas les nécessités pratiques de la vie!...
Afin de vous expliquer cette harmonie de la méthode et des heures, je vais simplement imaginer une journée de Françoise II et la remplir. Soucieux de traiter le cas général, nous supposerons la fillette en pension... Elle a une douzaine d’années, sa santé est moyenne: je veux dire qu’il ne la faut point surmener. Votre amour-propre de future maman ne se froissera point si je prévois à cette hypothétique demoiselle une intelligence et un goût de travail simplement ordinaires.
Le P. Gratry, chère Françoise, dans un très aimable récit de sa propre jeunesse, s’indigne contre l’excès de travail «que les hommes imposent aux enfants, alors qu’ils refuseraient de se l’imposer à eux-mêmes». Le P. Gratry a raison. Un plan de journée dans lequel treize heures, ou même onze heures, sont prévues pour l’effort et deux ou quatre pour la récréation n’a pu être imaginé que par un garde-chiourme de profession ou par un moine tortionnaire. C’est barbare, et d’ailleurs c’est imbécile. On ne travaille pas treize heures, ou du moins on ne fournit pas treize heures de travail intensif, à moins d’être un phénomène promptement voué à l’usure et à la mort (Balzac). Ceux qui imposent treize heures d’étude à l’enfant s’en doutent bien: ils ne sont, en fait, ni des garde-chiourme ni des tortionnaires. Mais ils appliquent au procédé de travail de l’élève les mêmes principes lâches et vagues qu’à la composition du programme d’enseignement. Toujours l’illusion scolaire! Sur les treize heures de prétendu travail, heureux si l’élève n’en consacre que douze à la flânerie, au sommeil furtif ou simplement à cet ennui spécial, dissolvant, qui ronge les pensionnats!
Quand j’évalue le temps que j’ai perdu ainsi, dans le sens absolu du mot, sans profit ni pour mon esprit ni pour mon corps, pendant les années de ma jeunesse, l’envie me prend d’aller demander des comptes au mânes de M. de Cumont, en ce temps-là ministre de l’Instruction publique.
On ne travaille pas treize heures, ma chère nièce, ni dix, ni huit, ni sept. La moyenne des jeunes cerveaux ne peut donner plus de TROIS heures de travail quotidien. Trois heures au lieu de treize: vous voyez que nous ne procédons point par demi-mesures... Savez-vous toutefois que trois heures pendant sept années scolaires cela fait près de _six mille_ heures? Qui de nous a employé utilement six mille heures de son adolescence d’écolier?
J’appelle heures de travail les heures d’effort intellectuel intensif, consacrées soit à écouter un enseignement précis, soit à comprendre des raisonnements, à retenir des faits, soit enfin à s’exercer pratiquement à un art ou à une science: faire une composition française, par exemple, ou résoudre un problème d’arithmétique. Je n’appelle pas heures de travail intensif celles où l’élève écrit une lettre à sa famille,--ni celles où il lit un livre, même sérieux et utile, écoute une conférence même profitable, si les contenus du livre et de la conférence ne sont pas destinés à être sus, possédés par lui.
Tout cela bien établi, voici comment j’imagine distribuée la journée de Françoise II.
Elle ne se lève pas avant sept heures, et guère avant huit heures en hiver. La coutume du lever avant l’aube est un legs des moines: convenable pour des moines, elle ne l’est pas pour de jeunes laïques. Il faut se lever quand la lumière du jour rayonne dans les maisons, et, autant que possible, à peu près à la même heure en toute saison.
Ce n’est pas trop pour une pensionnaire de consacrer soixante minutes, après le lever, à la toilette matinale. La fillette s’habituera ainsi de bonne heure à ne commencer le travail de la journée qu’une fois nette et honnêtement parée. L’habitude lui en restera plus tard, et on ne la verra pas traîner jusqu’à midi, jeune fille, jeune femme, en robe de chambre, les cheveux brouillés.
Il est neuf heures. Notre petite Françoise II, sa chevelure bien lissée, sa jeune peau bien brillante et ses idées bien claires, descend au réfectoire, où elle prend son premier repas avec ses compagnes, en pleine liberté de parler, de remuer, de rire. A mon avis, le repas matinal le mieux adapté à l’appétit de l’enfant est le déjeuner anglais, dont le type est: des œufs, de la confiture, arrosés de thé ou café au lait. Vers neuf heures et demie, le déjeuner est fini. Les élèves vont en classe.
Une classe d’une heure est déjà longue. Une classe qui dure plus d’une heure et demie est un non-sens. Hommes faits, accoutumés au travail, nous _n’écoutons_ pas attentivement un de nos semblables s’il parle une heure et demie. On impose aux enfants des classes de _deux heures_! encore un effet de ce que nous avons appelé l’illusion scolaire.
Nous tiendrons une heure seulement en classe Françoise II et ses mignonnes compagnes. Ou plutôt nous ne limiterons pas la classe d’une façon si étroite. Un laps total d’une heure et demie sera prévu pour elle, mais avec une heure seulement d’effort intensif. La demi-heure restante sera consacrée à la conversation entre le maître et les élèves. Toutes les fois que cette conversation sera jugée inutile, les élèves y gagneront quelques minutes de loisir. Mais l’heure minimum consacrée à la classe sera ce que nous appelons intensive: le maître y fera vivre devant les élèves la science qui est dans leurs livres. Par des explications, par des commentaires, au besoin par des lectures appropriées à l’âge et à l’esprit de son auditoire, il complétera et diversifiera ce qu’un enseignement borné à un livre unique aurait de sec et de monotone.
C’est juste après la classe que je placerais l’heure d’étude consacrée à _apprendre_ ce qui vient d’être enseigné. Une heure intensive y suffira, utilement prolongée par une demi-heure de travail en commun des élèves, où la conversation soit permise, où les plus faibles puissent aller s’asseoir à côté des plus fortes et se faire aider par elles, avec le sentiment de la liberté, de l’effort spontané.
Tout ce bel exercice a mené les fillettes jusqu’aux environs de midi et demi. On leur donne une demi-heure pour faire un brin de toilette, et à une heure on leur sert à déjeuner.
Il n’y a pas à recommander la frugalité aux repas des pensionnats; je tiens de vous, Françoise, quelques renseignements concluants là-dessus, du moins en ce qui concerne l’institut Berquin. De cette frugalité les jeunes filles se plaignent rarement. La jeune fille gourmande, en France, est un phénomène. Tout de même, la nutrition ayant son importance dans l’œuvre de formation des jeunes filles comme dans celle des jeunes gens, il y aurait peut-être lieu que des inspecteurs exerçassent là-dessus un sérieux contrôle, tant dans les établissements libres que dans ceux de l’État... Mais ce n’est pas la question présente... Admettons que vers une heure et demie toutes les petites demoiselles aient déjeuné, bien déjeuné. Qu’allons-nous en faire jusqu’à la fin de la journée?
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D’abord nous allons libérer leur esprit de tout travail intensif jusqu’à cinq heures environ. Durant trois heures et demie, pas de cours intellectuels, pas d’études, pas de devoirs. Repos pour la tête. Ce n’est pas trop que trois heures et demie par jour soient consacrées aux exercices du corps, à la lecture libre et agréable, aux arts d’agrément, à la préparation des habitudes ménagères. Sur ces trois heures et demie, j’en prévois une seule par jour, prélevée alternativement pour ceux des exercices corporels qui exigent un enseignement,--la gymnastique, par exemple,--pour les travaux féminins par excellence (couture, cuisine, ménage), pour la leçon d’arts d’agrément. Les deux heures et demie restantes seront laissées à l’élève pour lire, jouer, s’exercer dans les arts qu’elle cultive, coudre si elle veut, mais, j’y insiste--librement. En somme, je veux que pendant l’après-midi la jeune fille fasse, bien entendu sous les yeux et au besoin avec l’aide des maîtres, l’apprentissage de son rôle de femme.
La vie scolaire proprement dite ne recommencera que vers six heures, après un léger goûter. Nous profiterons alors de ce que toute une après-midi de repos intellectuel aura derechef rendu dispos l’esprit des élèves pour placer à ce moment la troisième heure de travail intensif.
Elle sera avantageusement consacrée à un exercice pratique: résoudre un problème d’arithmétique, élaborer une composition française, faire un thème, une version, un résumé d’histoire ou de géographie.
Autant que possible, ces exercices devront correspondre à la classe, à l’étude matinales du même jour. Et quelle qu’en soit la matière on leur appliquera les mêmes méthodes de brièveté et d’intensité. On n’imposera pas _trois_ problèmes, mais _un_ problème: seulement on exigera que la solution soit suivie du rappel, écrit sans livre, de toute la théorie invoquée pour le résoudre. Pareillement une version de dix lignes, à laquelle s’adjoint un commentaire continu, écrit, d’analyse grammaticale, apprend plus à l’élève qu’une traduction approximative de cinquante lignes. Plusieurs fois par semaine, durant l’heure du travail vespéral, l’élève devra tout simplement récapituler au moyen d’un texte précis (toujours écrit sans livre) ce qu’elle sait en telle ou telle matière, depuis les éléments jusqu’aux points où elle est arrivée. Et toujours une rallonge d’une demi-heure, après l’étude du soir, servira à la libre communication des élèves entre elles ou avec la personne qui les surveille.
A sept heures et demie, brin de toilette; dîner.
Je trouve mauvaise la coutume de coucher les élèves à huit heures: c’est encore une coutume de religieuses, qu’elles seront forcées d’abandonner dès qu’elles se mêleront à la vie ambiante. J’aime infiniment mieux leur donner de l’école la sensation de la «soirée», utile ou divertissante, qu’elles auront dans le monde.
N’est-il pas surprenant que les écoles du système courant, en France, école de filles ou école de garçons, ne contiennent pas une pièce commune, destinée à abriter les élèves quand ils ne sont pas en classe, à l’étude, au réfectoire et au dortoir? La cour, l’horrible cour morne et pelée, doit suffire à tout, avec un hangar en cas de pluie, comme pour des moutons ou des poules...
Vous m’interrompez:
--Sachez, mon oncle, me dites-vous, qu’il y a, à l’institut Berquin, une très vaste salle où l’on nous rentre quand il pleut, quand il neige, quand il fait bien froid. Seulement, comme cette salle consiste en quatre murs nus, qu’on ne peut s’y asseoir que par terre et qu’elle est horriblement humide en hiver, nous préférons remonter dans nos études...
Une telle salle, Françoise, ne sert à rien: il faudrait d’abord la chauffer et la meubler. Je prétends que chaque école doit avoir son hall couvert, confortable, où les élèves se comportent, quand ils--ou elles--sont libres de se distraire, comme des gens convenablement élevés dans un salon ou dans un club. Pour des jeunes filles, bien entendu, ce hall pourra être aussi orné, aussi attrayant, aussi féminin qu’on le jugera à propos. Et c’est là qu’elles se tiendront les soirs des mois d’automne, d’hiver et de printemps, quand on ne saurait sortir.
J’aimerais qu’un soir sur deux ce hall servît à une conférence sur des questions pratiques, artistiques, sur des faits d’actualité,--à la lecture d’une pièce célèbre, à une représentation familière. Mais j’aimerais aussi que, certains soirs, l’on y fût tout simplement assis par groupes, à causer, ou isolément, à lire, à faire de la musique comme dans la vie.
A dix heures, coucher.
La prière du soir en commun est d’usage dans la plupart des établissements d’instruction. Il me plairait qu’on la fît précéder d’une sorte de méditation commune--sur l’emploi qui a été fait de la journée finie et celui qu’on propose pour le lendemain. Une élève tirée au sort pourrait être chargée de faire à haute voix cette méditation.--Après quoi élèves et maîtresses s’en iraient reposer jusqu’au lendemain.
Voilà, ma chère nièce, ce que serait une journée de Françoise II. Vous voyez que cette façon de comprendre l’enseignement, loin de restreindre l’initiative de l’élève, la favorise, la développe bien plus généreusement que les méthodes usuelles. Discipline du corps, discipline de l’esprit, sont réduites au strict minimum. En revanche, ce minimum est imposé avec une rigueur absolue.
--Alors, mon oncle, le collège où les heures et les travaux seraient ainsi distribués représente pour vous le collège idéal?
--Non, Françoise. Je vous ai décrit simplement l’application, à un collège ordinaire, d’une méthode que je crois bonne. On peut, sans frais et sans fracas, inaugurer cette méthode dans un établissement quelconque de garçons et de filles, du jour au lendemain, par exemple chez l’excellente Mme Rochette, votre directrice. Mais n’allez pas croire que cela suffit pour transformer l’institut Berquin en un collège idéal. Berquin sera toujours une grande prison, clémente à ses prisonnières, je le sais, aimée d’elles,--un grand couvent, si vous trouvez le mot plus juste.
Or le collège idéal n’est ni une prison ni un couvent: c’est une FAMILLE.
Vous êtes cent quatre-vingts élèves à Berquin; il n’y a pas de famille si nombreuse, et, s’il y en avait, on serait forcé de la discipliner à la mode des prisons ou des cloîtres. Ce n’est pas non plus l’ordinaire que les familles, surtout quand elles sont nombreuses, soient composées exclusivement de filles. Il y a des frères et des sœurs, et ce mélange familial influe sur l’éducation de l’un et de l’autre sexe.
A l’époque où il sera temps de mettre Françoise II en pension, existera-t-il en France des pensions constituées sur le modèle de la famille? J’en doute, et ce sera dommage, car peut-être le collège familial donnerait-il en France ses meilleurs effets... La réforme que je préconise est plus facile, n’exigeant aucun bouleversement des mœurs et ne choquant aucune timidité. Une maîtresse de pension un peu énergique peut la tenter sous l’inspiration de quelques mères intelligentes. Tout simplement une mère dévouée à sa fille peut l’accomplir chez elle, sur le sujet vivant que la Providence lui a confié!...
Vous vous arrêterez sans doute à ce dernier parti, Françoise. Tant que les collèges de filles ressembleront à des couvents et les collèges de garçons à des maisons d’arrêt, je crois bien que vous aurez raison.
Et me voilà, ma jolie nièce, au terme de cette longue exposition d’une doctrine un peu sèche, un peu sévère. Il faut être une jeune personne aussi sérieuse que vous pour l’avoir désirée, demandée, suivie d’un bout à l’autre.
Mais le temps est passé, Dieu merci! des Agnès nigaudes et sournoises, et même des petites demoiselles de Labiche, que les parents envoient chercher un peloton de fil dès qu’il est question du mariage et des enfants.
Votre génération a des curiosités plus franches. Jeunes filles, vous voulez qu’on vous parle de votre prochain rôle de femmes. Tandis qu’on achève tant bien que mal de vous instruire, suivant les procédés d’une tradition un peu routinière, vous rêvez déjà d’être des éducatrices mieux avisées, mieux informées,--le jour où une autre fillette, chair de votre chair, levant sur vous ses yeux puérils, vous demandera:
--Mère! comment faut-il apprendre?
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XIV
_La ferme.--Nécessité d’une succursale de l’institution Berquin à la campagne.--Ce que fut la génération féminine de la fin du dernier siècle.--Cure de lenteur.--Les enseignements de la terre.--Le chêne et le châtaignier.--Treize francs vingt-cinq!--La vie intellectuelle et la vie rurale._
La dernière fois que je vous rencontrai chez votre mère, chère Françoise, vos premières paroles furent pour me demander «si j’avais vu la ferme». Ce qui me prouva que les murs de l’institution Berquin ne protègent pas absolument les pensionnaires contre la contagion des tics parisiens. Je ne sais plus par quel artifice oratoire j’évitai le piège dissimulé sous votre question, ce qui vous fit faire la moue... Aujourd’hui, Françoise, nul artifice ne m’est nécessaire pour vous répondre; car, bien réellement, j’ai vu la ferme, je la vois tous les jours, il s’en faut de peu que j’y demeure, l’usage de ce pays d’Albret, d’où je vous écris, étant de séparer simplement par une cour commune l’habitation du maître de celle des métayers. Donc je vois la ferme, ses travaux et ses mœurs. J’en suis tout pénétré, je ne pense guère à autre chose. Et, puisque vos jolies lèvres n’ont pas craint l’autre jour d’emprunter leur langage aux familiers des Buttes-Chaumont, vous n’échapperez pas aujourd’hui à quelques propos rafraîchissants sur la vie rurale.
Aimez-vous la ferme, petite Françoise, ou plus généralement aimez-vous la campagne? Sans doute, vous seriez fort en peine de me renseigner; vous n’en savez rien vous-même. Arrière-petite-fille de paysans, il a suffi de deux générations pour vous embourgeoiser, vous «citadiniser» à ce point que vous ne professez pour la terre ni goût ni dégoût. Vous l’ignorez.
--Mais non, mon oncle...
--Mais si! ma nièce. Toutes les fois que je vous ai entendu parler de la campagne, j’ai déploré votre profonde ignorance. Il semble que vous confondiez la vie rurale et la vie provinciale, et celle-ci vous ennuie. Durant quelques vacances, chez vos parents du Poitou, vous avez vu la sous-préfecture; mais vous n’avez pas vu la ferme. Or je crois qu’il manque quelque chose à l’éducation d’une jeune fille de votre âge, lorsque les choses de la terre lui sont tout à fait indifférentes ou tout à fait inconnues. Je regrette que la digne Mme Rochette n’ait pas installé en pleine campagne une succursale de Berquin. Lorsque, vous et moi, nous élaborerons un programme définitif d’enseignement secondaire, nous n’oublierons pas ce perfectionnement.
Élevée, pour cela du moins, à peu près comme vous élève Mme Rochette, la génération de jeunes femmes qui vous précède immédiatement n’eut, comme vous, aucun contact avec la terre; et ce n’est peut-être pas la moindre des raisons qui valurent à cette génération d’être si frivole, si bibelot, si fragile... En ai-je connu, de vos aînées, en ai-je entendu qui me demandaient avec une stupeur sincère: «Mais enfin, à quoi pouvez-vous bien passer votre temps à la campagne?» Qu’on laissât Paris en pleine saison pour vivre en tête à tête avec les champs et les bêtes, elles n’en revenaient point. La plupart affirmaient qu’elles «avaient horreur de la campagne»; les plus indépendantes d’esprit parlaient avec estime de la campagne anglaise, la campagne des seigneurs, s’entend, avec le somptueux château bourré de confort, le tennis, le golf, les chasses d’automne et, désormais, l’automobilisme... Pour quelques-unes, enfin, la campagne se résumait dans les invitations suburbaines de l’été: Louveciennes, Marly, Saint-Germain... Prendre, au lieu du coupé ordinaire, «le train de quatre heures trente-cinq à la gare Saint-Lazare» et dîner avec les mêmes hommes qu’en hiver, ceux-ci ayant seulement échangé le frac contre un smoking, tel était le symbole de leurs passe-temps ruraux. Je vous le répète, cela nous valut d’assez pauvres âmes, dont Bourget et Maupassant furent les exacts historiens.
A l’honneur du sexe fort et laid, il convient d’observer que souvent, laissant les femmes à leurs intrigues, à leurs chiffons, à leurs occupations de simili-littérature et de simili-art, les hommes du même monde se montraient moins distants de la terre. D’abord, la plupart des Parisiens sont chasseurs, et, même réduite à ce massacre systématique d’innocents lapins, comme celle des Parisiens, la chasse est tout de même une école de vie rurale. Elle force à fréquenter les paysans. Elle enseigne à consulter les présages du temps, à étudier les formes des terrains, la diversité et la date des cultures, les mœurs des animaux rustiques et des bêtes libres... D’autre part, nombre de Parisiens connus, répandus, mondains, ont ajouté à leurs multiples labeurs le souci bienfaisant d’une exploitation agricole: ce qui les force à laisser Paris de temps à autre pour surveiller de près leurs intérêts en province. S’ils n’ont pas réussi à inspirer à leurs compagnes le goût passionné des champs, peut-être l’inspireront-ils à leurs filles. Le perpétuel va-et-vient des mœurs et des goûts permet cet espoir. En sortant d’une époque où la mode féminine fut la complication psychologique et le pessimisme libertin, n’est-il pas possible qu’on assiste à une revanche de la santé, de la simplicité? Naguère, le règne des roués fut immédiatement suivi par les temps idylliques de Florian, de Gessner, de Bernardin de Saint-Pierre. Et Mme du Barry vivait encore alors qu’une princesse de votre âge, Françoise, se complaisait à nourrir les poules et à traire les vaches dans sa ferme de Trianon.
Sans vous demander d’être fermière, je souhaiterais, mon enfant, vous inspirer le besoin et l’habitude de la vie rurale, non exclusive, mais intimement mêlée à votre vie intellectuelle, à votre vie de Paris. Toutes sortes d’enseignements qui manquèrent à la génération féminine de la fin du XIXe siècle, et en firent, confessons-le, une génération manquée, cette vie différente vous les fournira sans que vous ayez même le besoin d’un effort pour en profiter. Les femmes de Bourget et de Maupassant pâtirent d’une extrême agitation nerveuse; elles n’eurent aucune réflexion, aucune vie intérieure; elles furent des égoïstes; enfin elles furent des tristes au fond, elles se complurent dans le découragement. Ce n’est point un paradoxe d’affirmer que «les champs et les bêtes» guérissent de tout cela.
Êtes-vous nerveuse, Françoise? Pas trop, pas habituellement; pourtant, quelquefois, la chère Mme Le Quellien me dit: «Je trouve la petite un peu agitée...» et vous-même, je vous entends dire: «Aujourd’hui, j’ai mes nerfs...» De grâce, chère enfant, si vous avez vos nerfs, ne l’avouez jamais; que personne ne s’en doute; cachez cette misère afin de la mieux combattre. Maladie endémique de la fin du siècle dernier, cette nervosité excessive des femmes pourrait bien s’aggraver dans celui-ci. Car la vie moderne comporte, de plus en plus, trop de choses à faire, à lire, à voir; elle excède les forces de la plupart de vos semblables. Même si les femmes s’affranchissent (et ce sera votre cas, je l’espère) du superflu sentimental dont s’encombraient les héroïnes de _Fort comme la mort et de Mensonges_, elles risquent d’être assez tôt détraquées rien que par le jeu normal de leur activité. Que dis-je? Cette légitime curiosité qui vous anime, cet appétit de connaissance, ce goût de concourir avec l’effort masculin, tout le «nouveau»--et le plus louable «nouveau» de votre génération--aggrave le péril de votre système nerveux. Savez-vous que la fièvre de l’agitation physique et intellectuelle ravage à ce point vos contemporaines d’Amérique qu’elles en sont réduites à faire, sous la direction de coûteux spécialistes, des _cures de lenteur_ et des _cures d’immobilité_!... Oui, les malheureuses! il faut qu’on rapprenne à leurs membres et à leur cerveau le rythme normal de la vie!... Eh bien! au lieu de vous astreindre à une gymnastique charlatanesque, au lieu de passer des mois dans l’immobilité et l’obscurité, comme les dames de Boston et de New-York, n’est-il pas préférable de la faire chaque année et plusieurs fois l’an, la cure de lenteur face à face avec l’indulgente nature? Ah! ne lisez pas Jean-Jacques, puisqu’il n’est plus à la mode; mais venez prendre hors des villes des leçons de patience, de méditation, de quiétude. Là seulement vous reposséderez ce que la vie citadine supprime: le temps!... N’être plus en retard de huit jours ou d’un mois sur sa propre vie, comme on l’est toujours à Paris; s’affranchir de la tyrannie d’une énorme activité artificielle; pouvoir compter les heures et se dire: «Aujourd’hui, il m’en reste une pour réfléchir»!... Cette heure unique, où vous ne ferez pas de courses, où vous n’écrirez pas de petit bleu, où vous ne verrez pas à la hâte une pièce de théâtre ou une exposition de peinture, pour le vain avantage d’en pouvoir parler,--cette heure vide est précieuse entre toutes: elle est celle de votre vie intérieure,--et nous ne valons que par là. Or, l’heure quiète, propre à la vie intérieure,--retenez ceci qui n’est point banal malgré les apparences,--ni Paris, ni les bains de mer, ni les eaux, ni les voyages ne la donnent. On n’en jouit que face à face avec la terre. La vie rurale vous la donne, dans l’extraordinaire silence qui succède aux travaux du jour. Là, vous aurez enfin des minutes pour vous demander: «Où en suis-je avec moi-même? Quels sont mes projets? Où vais-je, et en quel point suis-je parvenue?» N’est-il pas douloureux de penser que des jeunesses entières d’hommes et de femmes s’écoulent sans qu’ils aient, sans qu’elles aient une seule fois réservé cette heure de loisir, cette heure de vie intérieure, pour s’examiner et se reconnaître?...
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La campagne vous donne cette heure: et du même coup elle vous apprend à en user. On peut railler l’idyllisme et traiter ces grandes vérités de rengaines; il est un enseignement auquel on n’échappe point, qui se dégage de la lenteur et de l’infaillibilité des événements dont se compose l’humble drame annuel de la terre. Cela enseigne à la fois la patience et l’espoir... Quand on a mis une parcelle de son désir dans une pauvre tige de bois nu plantée en terre, qui sera un arbre _dans quinze années_, on commence à se guérir des envies fiévreuses, au jour le jour, des envies à courte portée qui veulent une satisfaction immédiate ou sinon la crise de nerfs... Quand on a éprouvé que, malgré les intempéries, les gelées, les grêles, les printemps trop hâtifs ou trop lents, les sécheresses et les pluies interminables, chaque cycle de douze mois se referme à peu près sur la même besogne accomplie, et que cinq années prises au hasard portent à peu près la même somme de récoltes que cinq autres années quelconques,--on devient calme devant les brusques catastrophes et l’on acquiert une sérénité quasi scientifique, très différente de l’espoir hasardeux ou de l’optimisme quand même. «Il faut très longtemps pour parvenir à faire quelque chose; mais en revanche, malgré tant d’imprévu, les choses entreprises avec l’effort proportionné s’accomplissent à l’ordinaire.» Tel est l’humble enseignement qu’un peu d’agriculture nous donne. Victor Hugo a exprimé cela en deux vers que j’ai longtemps (je m’en accuse) pris pour une adroite cheville, dans un petit poème célèbre. On sent, dit-il, parlant du Semeur:
_On sent à quel point il doit croire A la fuite utile des jours..._
La fuite utile des jours!... Dire que l’activité citadine a pour principal objet de faire fuir le temps plus vite, et inutilement!...
Enfin, la campagne est une grande maîtresse d’altruisme, de fraternité sociale, de simplicité. Les auteurs bucoliques insistent surtout sur la leçon de simplicité. Il est profitable, en effet, de constater par ses yeux combien peu de place, peu d’objets sont indispensables à la vie humaine. Mais la leçon d’altruisme est la plus importante. Petite Françoise, vous assisterez probablement dans le cours du siècle qui s’ouvre à des révolutions considérables. Ne vous laissez pas prendre au dépourvu, comme les belles dames de la fin du XVIIIe, pour qui fut inventée l’expression: danser sur un volcan. Quelques mois par an passés à la ferme, j’entends quelques mois d’observation attentive, vous adapteront excellemment aux éventualités. Rien comme la terre ne nous inspire la conviction sincère que les choses, même réputées nôtres, nous sont prêtées provisoirement, et que notre effort n’est qu’un petit élément dans l’effort intégral de tous les hommes. Planter un chêne, c’est faire un acte indiscutable d’altruisme: car d’autres êtres humains jouiront du chêne bien plus longtemps que le planteur, et l’auront plus beau. En revanche, lorsque vous cueillez une châtaigne à un beau châtaigner, vous pouvez vous dire presque à coup sûr que l’homme qui planta l’arbre n’existe plus... De la sorte vous vous sentez relié, à chaque instant, et aux êtres qui vous ont précédé et à ceux qui vous succéderont sur le même sol. Vous sentez que vous n’auriez rien si d’autres n’avaient travaillé pour vous; vous sentez que, même malgré vous, vous ne sauriez limiter à vous-même l’utilité de votre effort... Tout vous enseigne l’esprit de solidarité, tandis que votre pitié s’émeut chaque jour devant la pauvre vie de vos semblables... L’ouvrier rural est de tous le plus touchant; il est le plus sain et le moins rétribué. J’assistais hier à une paye hebdomadaire de terrassiers campagnards. Durant la semaine, je les avais vus, sur le coteau prochain, défoncer le sol où bientôt l’on plantera de la vigne. Leur semaine finie, ils emportaient chacun _treize francs vingt-cinq centimes_ pour prix de leur effort... Avec cela ils devront, pendant sept jours, nourrir, en moyenne, une femme et deux enfants... Je sais, d’ailleurs, qu’en payant à ses ouvriers des salaires aussi bas l’agriculteur a de la peine à vivre lui-même... N’importe, Françoise, de tels menus faits économiques suggèrent aux bourgeois de profitables réflexions et les inclinent à penser qu’une société arrangée de la sorte n’est pas la société idéale.
Santé des nerfs, loisirs de la vie intérieure, leçons de patience, d’espoir et de charité, tout cela dans la ferme?... Oui, tout cela, et bien d’autres choses que ne pourrait enclore cette lettre déjà longue. J’y glisse pourtant un conseil encore, un conseil et un souhait. Je voudrais aux jeunes femmes nouvelles le sens de la vie rurale, mais je le voudrais non exclusif, tempéré par l’activité intellectuelle et la pratique des villes... Ce fut la vie d’une Sévigné. Grâce à la facilité accrue des communications, ce pourrait être aujourd’hui la vie de simples bourgeoises. Hélas! il n’en est rien, et chacun peut en vérifier un signe assez frappant. Dans la plupart des habitations bourgeoises de la campagne française, il y a une bibliothèque; mais, hors les brochures sans importance, cette bibliothèque contient bien peu de livres postérieurs à 1830...
Petite Françoise, il faut que votre génération féminine, de ses doigts légers et forts, brise la cloison qui sépare aujourd’hui, en France, au grand détriment de l’une et de l’autre, la vie intellectuelle et la vie rurale.
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XV
_Une découverte oubliée par Edison.--Les heures où l’on ne se voit pas agir.--Chateaubriand, Mme Récamier et Françoise.--Sauterie chez d’honnêtes gens.--Le cotillon.--L’«autre» Françoise.--Bienfaits de l’éducation: la pensionnaire et le saint-cyrien.--Système des compartiments étanches.--Françoise proteste._
Tous les gens soucieux de se lever chaque matin un peu moins mauvais que la veille (modeste et excellent programme de vie, ma chère Françoise) ont regretté de n’être pas observés constamment par un impartial témoin de leurs actes, de leurs pensées, des mouvements de leur cœur, qui les évoquerait ensuite à son tribunal comme autant de prévenus à juger. Il y a bien la conscience; mais nous la disciplinons si ingénieusement à tolérer nos faiblesses favorites! Et puis, l’examen de conscience dépend de la mémoire, tellement faillible! Il y a bien l’ange gardien. Mais ce personnage ailé de blanc s’obstine à demeurer aussi muet qu’indiscernable, en sorte que nous ne converserons avec lui qu’au moment où l’entretien n’offrira plus que du charme, sans nul profit. Ah! quel Edison du XXe siècle inventera l’appareil merveilleux, miroir et phonographe combinés, d’où notre vie, enregistrée mécaniquement, pourra ressurgir à volonté sous nos yeux?
Je veux être aujourd’hui pour vous, petite amie, cette mécanique enregistreuse. Certes, je vous sais capable de méditer sur vous-même et de vous apprécier sainement. Mais, à certaines heures (d’ordinaire agréables par leur surexcitation même), n’avez-vous pas remarqué que nous perdons la faculté de nous voir agir et, plus tard, de nous rappeler nos actes? Des forces jouent en nous, dirait-on, émancipées de notre contrôle; elles jouent avec l’harmonie aisée, l’impulsive infaillibilité de l’instinct. Après quoi, il nous semble que nous avons rêvé...
«L’azur du lac veillait derrière les feuillages; à l’horizon s’amoncelaient les sommets de l’Alpe des Grisons; une brise passant et se retirant à travers les saules s’accordait avec l’aller et le venir de la vague; nous ne voyions personne; nous ne savions où nous étions...»
Ainsi s’exprime le vicomte de Chateaubriand, contant une promenade sur le lac de Constance en compagnie de Mme Récamier. Elle approchait alors de la quarantaine; l’auteur d’_Atala_ avait soixante-quatre ans sonnés... Quoi d’étonnant si une jeune personne de votre âge, qui n’a pas écrit les _Études Historiques_ et pas tenu salon d’esprit à l’Abbaye-aux-Bois, perd en certaines circonstances la critique de son activité et, comme les deux passagers de la barque, ne sait plus, un temps, où elle est?...
Ce ne fut pas un paysage suisse qui servit de cadre à ceux de vos gestes et de vos propos que je veux vous rappeler. Les blancs murs stuqués, décorés de tableaux, d’un assez riche salon moderne remplaçaient l’Alpe des Grisons; l’incandescence des boules électriques suppléait à la lumière du soleil, depuis longtemps éteinte; le rythme continu d’innombrables valses eût empêché d’entendre le duo de la brise et de la vague,--quand même vous eussiez dansé cet interminable cotillon dans une villa du lac de Constance au lieu de vous y livrer sous les plafonds d’un appartement parisien. Aux côtés de Mme Le Quellien, j’assistais à cette innocente sauterie, donnée par les parents d’une de vos compagnes de Berquin, à l’occasion des dix-neuf ans de leur fille... Vous dire que la sauterie en soi me divertissait serait mensonger. Il y a beau temps que je ne prends plus une part militante à ces transpirations méthodiques; et, comme spectacle, tous les bals non costumés sont affreux à voir. Les parents de votre amie, notables commerçants vitraillistes, n’avaient point cherché à renouveler la formule. Pourtant, je ne me suis pas ennuyé. Tandis que votre mère et toutes les mères souriaient vaguement et murmuraient: «Comme ces petites s’amusent!»--je vous suivais des yeux obstinément, vous, Françoise. J’étais pour vos actions et vos paroles le vivant appareil enregistreur... Or, maintenant qu’on a tourné les commutateurs et renvoyé les violons rue de Miromesnil; que le vitrailliste est retourné à ses ateliers, les petites Berquin à leur pension, et le délicieux frère de Lucie Despeyroux à Saint-Cyr,--je vais vous faire part de mes observations et de mes réflexions. Leur opportunité est manifeste, puisque vous étiez, cette nuit-là, parfaitement absente de vous-même.
Vous étiez absente de vous-même, et je ne m’en étonnais pas. Cette ordinaire sauterie fut pour vous une sorte d’acompte inespéré et prématuré sur «l’entrée dans le monde» dont une dizaine de mois vous séparent encore, et à laquelle vous rêvez sans cesse. Avisée comme vous l’êtes, vous savez fort bien que le «monde» n’est pas tout à fait ce salon de la rue Miromesnil, ni par le décor, ni par les gens qu’on y rencontre, ni même par les danseurs, choisis exprès, ce soir-là, parmi de très jeunes gens. Mais tant de lumière, de bruit et de mouvement vous grisait; votre imagination, votre plaisir et votre désir de vivre transfiguraient les choses autour de vous... Griserie qui persista jusqu’au bout de la fête, jusqu’au moment où je posai votre manteau sur vos épaules chastement décolletées. Je vous mis en voiture avec votre mère. Vos yeux brillaient, vous parliez abondamment, vous riiez un peu nerveusement... Je rentrai chez moi. Mon cinématographe était si chargé d’observations que j’en notai quelques-unes avant même d’aller me coucher.
--Voici, pensai-je, une des mieux nées, des mieux douées, des mieux élevées entre les jeunes filles de la génération nouvelle. Elle a l’honnêteté dans les moelles; le mal lui fait horreur... Jusqu’ici, elle m’assurait (et cela me semblait véritable) qu’elle n’aimait guère être courtisée. Les courtisans la gênaient, l’intimidaient. Je ne l’ai guère perdue de vue ce soir: et j’ai contemplé avec stupeur une Françoise Le Quellien nouvelle, que j’ignorais... D’abord, sans aucun doute, durant cette nuit mémorable, le commerce des jeunes hommes lui fut agréable. Elle a cru, il est vrai, devoir me glisser à l’oreille, dans l’intervalle de deux valses: «Vous savez, ils sont encore plus nigauds que nous autres, tous ces petits gigolos.» Entre la société d’une «petite Berquin» et celle des danseurs qu’elle appelle tranquillement «des gigolos», elle n’hésitait pas. Elle a écouté sans rougir ni se rebeller des fadeurs (que j’écoutais aussi, indiscrètement) sur l’insuffisante échancrure de son corsage. L’interlocuteur était un grand gaillard blond à monocle, avec un œil fripé, dangereux, sous le monocle. Elle dansa enfin le cotillon avec le frère de Lucie Despeyroux, ce saint-cyrien célèbre au parloir de Berquin pour sa jolie taille et son visage fin. Et, quoi qu’elle m’en dît si je l’interrogeais, ce n’était pas seulement la joie de se trémousser en mesure avec un parfait danseur qui éclairait ses joues et ses yeux... Le plaisir insolite qu’elle éprouvait troublait un peu sa conscience. De temps à autre, ayant remarqué que je l’observais sans relâche, elle me jetait un regard affectueux, comme pour me faire entendre: «Mes vieilles amitiés n’ont à craindre aucune concurrence.» Vers la fin du bal, les regards changèrent d’expression. Ils me télégraphièrent à peu près ceci: «Ah! mais... je fais ce qui me plaît, je suppose? Et je ne veux de leçons de personne...» Puis Mme Le Quellien et moi nous fûmes effacés de la pensée de Françoise, et Françoise, oubliant même de danser, s’isola dans sa conversation avec le joli saint-cyrien.
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Je me livrai alors à une invocation intérieure dont je ne fis point part à ma voisine tranquillement souriante, mais que vous entendrez, belle danseuse. «O mères, disais-je, mères honnêtes et chrétiennes qui regardez tout cela d’un air paisible, vous ne comprenez donc rien, vous ne savez donc rien?... Si l’on vous avait proposé, quand vos filles avaient six ans, de les élever dans les mêmes classes, les mêmes préaux et les mêmes études que ces danseurs pimpants, qui s’en allaient alors par la vie en culotte mal ajustée et le nez mal mouché, vous eussiez poussé des cris d’orfraies en croix. Vos filles furent éduquées entre filles, tandis que les petits gamins s’acheminaient entre gamins vers le cigare, le monocle et le reste... Aujourd’hui qu’ils ont de vingt à vingt-trois ans, et elles de seize à vingt, vous trouvez tout simple de faire communiquer les deux compartiments jusque-là étanches, et, comme entrée de jeu, vous autorisez l’aparté et le corps à corps! Vous ignorez donc le principal souci de ces jeunes hommes, le sujet des pensées qu’ils avaient en venant ici, des conversations qu’ils auront tout à l’heure entre eux, quand vous leur aurez repris vos filles et qu’ils fumeront une cigarette en regagnant leur logis? Vous ne savez donc pas qu’élevés, eux aussi, soigneusement à part de l’autre sexe, ils ne songent, une fois émancipés, qu’à rejoindre cet autre sexe et à en jouir! On ne vous a donc pas dit sur quels exemplaires ils apprennent la femme? J’entends vos protestations: «Un salon est un salon, ces jeunes gens sont bien élevés, ils se savent en présence de pures jeunes filles, et d’ailleurs nos filles les remettraient à leur place si...» Comptez surtout sur vos filles, en effet. Il est parfaitement vrai que la plupart d’entre elles rebuteront le danseur maladroitement impertinent. Mais n’est-ce donc rien que de les troubler ainsi à l’improviste et de les exposer? Hier, à la même heure, la froide couchette du pensionnat: ce soir l’étreinte du bras masculin, les moustaches contre les joues, les propos admirateurs. Si le propos devient leste, pourtant? Si l’étreinte se fait caresse, dans le tourbillon de la danse? Votre fille aura beau répliquer sèchement qu’elle «est un peu fatiguée» et se faire reconduire à sa place, elle n’en aura pas moins entendu le propos et subi la caresse. Et neuf fois sur dix elle ne vous en dira rien. «A quoi bon tracasser maman? Un rien l’affole...» Dans le cas le plus heureux, quand les danseurs se tiennent correctement, ce qui est rare, n’est-il pas dangereux de soumettre un tempérament de jeune fille à ces brusques alternatives de froid et de chaud? Songez que peut-être (il me paraît que c’est aujourd’hui le cas d’une demoiselle de ma connaissance) ce jeune tempérament, par un cours plus vigoureux du sang, par l’approche de l’émancipation définitive, par une sorte de disposition printanière, est ce soir mieux préparé à s’émouvoir!... L’enfant innocente, prenant cet émoi de nerfs pour de l’amour, ne va-t-elle pas imprudemment, malgré vous et malgré elle, engager son cœur?»
Ainsi, ce n’était pas vous que j’accusais, chère Françoise, mais bien la mode absurde de l’éducation qui vous fut imposée, et que vous vous garderez, je l’espère, d’imposer à vos filles, si vous en avez.
Les jours qui suivirent cette nuit mémorable, je ne cessai pas de penser à vous avec un peu de tristesse... Car je savais bien que, dans un cœur comme le vôtre, le trouble ne serait pas d’une nuit seulement. Tout ce qui s’apprête en vous de dévouement, de tendresse, était en jeu. Vous n’êtes point de celles qui disent, une fois mariées: «Jusqu’à mon mariage, j’ai eu au moins vingt toquades...» Et vous avez raison, il ne faut pas assouplir son cœur, l’emplir et le vider comme une outre. On ne met pas les essences précieuses dans des outres, mais dans des flacons qu’on ferme aussitôt à l’émeri. Vous voilà donc dans l’alternative ou d’aimer sérieusement le danseur d’une nuit, qui déjà, peut-être, ne songe plus à vous,--ou d’apprendre à traiter légèrement, par cette première expérience, les émotions de votre cœur: périlleux entraînement aux toquades.
Ce ne fut pas votre faute, j’y insiste. Les relations entre jeunes gens et jeunes filles, à la fin du XIXe siècle, et en France principalement, ont été réglées de façon détestable. Par une séparation jalouse, à l’âge où leur réunion ne présente aucun inconvénient, on surchauffe la curiosité des uns et des autres. Chaque sexe prend pour l’autre l’apparence et l’attrait d’un fruit défendu: premier inconvénient. Le second, c’est qu’à l’âge où on les mêle garçons et filles ne savent rien les uns des autres. Toute leur adolescence s’est écoulée dans des travaux et des plaisirs différents. Soyons sincères: ils n’ont en commun qu’une seule préoccupation: l’amour. Amour plus idéal chez les jeunes filles, plus terre-à-terre chez les garçons; soit, mais amour... «Dans les collèges, a dit justement Balzac, on parlera toujours de la femme, et, dans les pensionnats, de l’amoureux.» L’adolescence s’achève, les jeunes gens commencent à retrousser leur moustache, les jeunes filles n’ont plus mains rouges ni corsages plats; vite on profite de cet instant physiologique pour mettre en présence ces deux ignorances curieuses, ces deux timidités ardentes... Il n’y a décidément qu’un mot pour qualifier ce système éducatif: il est idiot.
Le système raisonnable n’est pourtant pas bien malin à découvrir; il nous est indiqué par la nature même, et le raisonnement comme l’expérience sont d’accord avec les indications naturelles. La nature compose les familles de garçons et de filles, au hasard des naissances; il en résulte, entre les frères et les sœurs, un chaste sentiment de confiance et de protection. Que si par fortune un cousin, une cousine du même âge sont élevés avec les frères et les sœurs, cela ne cause aucun trouble. C’est un frère, une sœur de plus... Pourquoi le projet d’élargir tout simplement ce mode familial d’éducation se heurte-t-il en France à une si vive répugnance? La nécessité le fait appliquer au tiers de nos écoles primaires, sans le moindre inconvénient. Mais, dès qu’il s’agit de l’enseignement secondaire et des enfants des villes, on se hâte de revenir aux compartiments étanches. Élever en commun les deux sexes demeure jusqu’à présent le privilège des grandes civilisations nouvelles.
Vous portez, Françoise, la peine de notre vieux système, antinaturel et antimoral. Malgré votre instinct de progrès, votre goût de la liberté, ce clair et curieux regard que vous attachez sur l’avenir des femmes,--une éducation demi-cloîtrée influe sur les mouvements de votre cœur. J’ai constaté, l’autre nuit, que l’atmosphère d’un bal, d’un bal à peine mondain, peut faire de vous pour quelques heures une autre Françoise. Connaissez le péril et soyez armée. Plus heureuses que vous, les jeunes filles de la génération prochaine pourront peut-être aller au bal sans autre pensée que de se divertir. Les danseurs ne seront plus pour elles des compagnons nouveaux «dont le cœur n’est pas sûr». Elles les connaîtront aussi bien que leurs propres compagnes. Vous, il vous faut faire d’abord l’apprentissage de ces compagnons. Appliquez là votre faculté de pénétration et d’ironie. Et jusqu’à ce que vous ayez une idée un peu nette de ce qu’est un jeune homme moderne, de ce qu’il sait, de ce qu’il désire, de ce qu’il vaut, mettez au cran d’arrêt les battements sentimentaux de votre propre cœur...
... J’entends les éclats de rire de Françoise:
--Non! mon oncle... mais ce que vous êtes coco, aujourd’hui!... Parce que j’ai un peu flirté avec le frère de Lucie!...
«Coco» ou pas «coco», je souhaiterais que Mme Rochette enseignât à ses élèves que le mot «flirt», avec son apparence pimpante et inoffensive, est parfois un assez vilain mot.
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XVI
_Les crêpes.--Concours culinaire.--De l’importance des soins ménagers.--La masseuse et le calculateur.--Goûts et dégoûts de Sophie.--Leçons de mise en scène que nous donne la nature.--La maîtresse de maison idéale.--Autorité domestique de Françoise._
Il n’est pas interdit, Françoise, de se rappeler en carême les divertissements du carnaval, surtout s’ils furent honnêtes et décents. Ma conscience, sur ce point, ne m’adresse aucun reproche. On ne me vit pas, décoré d’un nez artificiel, sonner de la trompe par les places publiques de la ville, ni, du haut d’un char enguirlandé, éblouir les badauds par un travesti de Pierrot ou de Turc: plaisirs que l’Église condamne, je voudrais bien savoir pourquoi. Rentré à Paris le dimanche gras--oui, j’ai quitté «la ferme»--j’eus la joie de trouver sur ma table de travail des livres qui s’y étaient engerbés pendant mon absence: une moisson de choix. Du coup toute envie de sortir me passa. Et, si je n’avais pas eu l’honneur, hier mardi, de vous avoir à déjeuner chez moi avec Mme Le Quellien et de manger ainsi quelques crêpes que nous fîmes de compagnie, le premier carnaval du siècle ne m’eût laissé que le souvenir d’agréables dégustations littéraires.
Mais les crêpes aussi eurent leur mérite et surtout notre concours à les faire sauter dans la poêle. Mme Le Quellien en manqua une seule: ce qui lui présage, paraît-il, une vieillesse à peu près exempte d’ennui. Moi, j’en réussis tout juste la moitié; je n’aurai donc qu’un bonheur couleur du temps, moitié pluie, moitié soleil, larmes et sourires à doses égales. Quant à vous, Françoise, vous les réussîtes toutes avec une sécurité imperturbable. Un geste sec de vos petites mains gantées, et la crêpe exécutait le saut périlleux comme un chien de cirque sous le fouet du maître. La femme de chambre vous avait, pour la circonstance, prêté son plus coquet tablier à bretelles et à bavette. Avant de vous mettre à l’œuvre, vous aviez goûté la pâte du bout des lèvres, et aussitôt vous aviez réclamé l’addition d’un peu d’eau et d’un verre d’armagnac. Victoire, ma cuisinière, obéit en rechignant: mais il se trouva que vous aviez raison. Jamais je ne goûtai crêpes si aériennes ni si parfumées... Je m’amusais fort à vous regarder: cette petite scène m’affirmait à la fois votre science culinaire et votre aptitude à l’autorité domestique. Double mérite bien important! On a beau faire son entrée dans le monde en 1901 et posséder une conscience très avisée de ses droits, il importe qu’une femme, même moderne, sache conduire son ménage. La différence de nos idées avec celles d’autrefois est seulement qu’on disait naguère: «Il faut cela, et cela suffit...», tandis que nous disons: «Cela ne suffit pas, mais il faut cela.»
Dans cette Amérique dont je vous parle souvent, parce que, n’ayant pas de traditions anciennes, l’Amérique a dû constituer un système d’éducation tout neuf, certains collèges mixtes font suivre en commun par les garçons et les filles les cours de cuisine et de couture, sous le prétexte que, les deux sexes étant égaux et destinés aux mêmes fonctions, il n’y a pas de raison pour qu’ils n’apprennent pas exactement les mêmes choses... Un tel usage serait absurde, en France, à l’heure qu’il est. Votre génération, Françoise, conquerra sans doute de notables avantages sur l’exclusivisme des hommes; mais à l’âge où vous serez épouse, mère, maîtresse de maison, c’est-à-dire dans un petit nombre d’années, il est certain que l’organisation et la conduite d’un ménage français bien ordonné seront encore dévolues à la femme. Il faudra donc que celle-ci soit «ménagère», comme disaient nos aïeux, qui avaient fini (et c’était l’abus) par prendre ce mot dans le sens même du mot «épouse».
Toute maison, pour bourgeoise et modeste qu’elle soit, ma chère enfant, est un petit gouvernement, où chaque ministre d’un grand État (au moins les ministres de la paix) trouverait une image réduite de ses fonctions. Vous y voyez le département de l’intérieur, des finances, des relations étrangères, de l’enseignement, etc... Que l’épouse et l’époux, par un accord tacite ou exprès, se partagent la gestion de ces divers départements, il n’y a rien là que de raisonnable. Le partage devra s’opérer de façon que Monsieur et Madame puissent commodément gérer leur département respectif, voilà tout. Je sais, par exemple, un ménage où la femme est masseuse, tandis que le mari, rendu impotent fort jeune par un accident, fait chez lui des calculs pour une compagnie d’assurances. Comme le métier de masseuse est essentiellement ambulatoire et celui de calculateur en chambre essentiellement sédentaire, la force des choses a imposé au mari la surintendance d’un intérieur où la femme ne passe guère que l’heure des repas et la nuit... Pareillement, si l’habitude s’est implantée chez nous de réserver cette intendance domestique à la femme, cela vient tout simplement de ce que l’homme est à l’ordinaire forcé de s’absenter de la maison pour gagner sa vie. Il est donc juste et prudent qu’une jeune fille de votre âge se prépare à l’avance à un ministère qu’elle a tant de chances d’exercer.
Ce ministère de l’intérieur, c’est le gouvernement des domestiques, c’est l’ordre et la propreté des objets mobiliers, c’est le soin des vêtements, du jardin, de la table. Malheureusement, les arts domestiques ne sont attrayants que dans leurs effets. La propreté, l’ordre des meubles, sont joyeux et flatteurs; mais le balai, le plumeau et la «serviette merveilleuse» sont des outils sans éclat. Jenny l’ouvrière façonne des costumes qui valent des poèmes; mais elle y fane ses yeux et y sacrifie la netteté de ses doigts. Enfin, la Sophie de Rousseau, bien qu’elle n’épargne pas ses soins aux devoirs domestiques, «n’aime pas la cuisine. Le détail en a quelque chose qui la dégoûte: elle laisserait plutôt tout le dîner aller par le feu que de tacher sa manchette, et rien ne la déciderait à toucher aux serviettes sales. Elle n’a jamais voulu, pour la même raison, de l’inspection du jardin. La terre lui paraît malpropre; sitôt qu’elle voit du fumier, elle croit en sentir l’odeur...» Ce qui est plus grave, c’est que la plupart des maris, avec le goût de trouver chez eux les choses en ordre et une bonne table bien servie, ont les mêmes répugnances que Sophie. Ou plutôt ils ont ce goût d’ordre et de bonne chère, uni à ces répugnances, avec une sorte d’exaspération. Libérés du souci d’ordonner une maison, nous ne la trouvons jamais assez ordonnée. N’ayant point coutume d’assister aux préparatifs, ils heurtent davantage nos sens.
L’épouse qui, comme dit Horace, gagnera tous les points à cette partie difficile est celle qui saura ordonner son ménage et sa table en bon metteur en scène, sans rien laisser voir des coulisses au spectateur,--au mari. Quand vous faisiez, Françoise, sauter les crêpes du mardi gras, vous étiez charmante à voir; mais vous n’aviez aucunement l’air d’une cuisinière. Votre tablier de soubrette, vos gants, et cette mantille de blonde que vous aviez jetée sur vos cheveux, les abritant des vapeurs qui ne plaisent qu’au palais, tout marquait bien que vous étiez là comme un général empruntant un instant le mousquet du soldat pour lui apprendre à tirer, ou comme un ingénieur corrigeant la manœuvre du maçon novice. Vous n’éprouviez et vous n’inspiriez, à coup sûr, nulle répugnance... J’en déduis que Sophie était une sotte, avec son horreur des serviettes et du fumier. D’abord elle n’avait qu’à mettre des gants, elle aussi. Et puis (voilà des pensées bien idoines à ce présent mercredi des cendres!) le grand mal si les soins de la terre et de la cuisine nous rappellent de quelle poussière nous sommes faits et parmi quel fumier nous vivons? Il eût fallu enseigner à Sophie--mais Pasteur n’était pas né--que sa propre bouche, telle, nous dit Rousseau, «qu’on n’en pouvait voir de plus belle», était, quelque soin qu’elle en eût, une colonie de ferments n’attendant que le dernier souffle pour pulluler, grouiller, dévorer. Il eût fallu lui expliquer qu’afin d’élaborer le jeune sang de ses veines la nature se livrait à une cuisine infiniment moins ragoûtante que celle de notre Victoire façonnant des crêpes. Seulement, la nature conciliante masquait, en Sophie, toute cette cuisine, tout ce fumier, par de délicieuses apparences. La très laide chimie de la vie ne nous choque pas, parce que nous ne la voyons pas. Ainsi la nature enseigne à la femme le secret d’accomplir ses fonctions ménagères sans cesser pour cela d’être séduisante.
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Voici donc comme j’imagine la maîtresse de maison idéale. Elle est d’une compétence magistrale en l’art d’arranger et d’entretenir les objets mobiliers; elle connaît tous les détails de la bonne chère. Elle excelle à choisir, à commander ses gens. Mais de tout cela, gouvernement des domestiques et appareils de la maison et de la table, _elle ne parle jamais_ à son mari. Elle est une fée dont la baguette même est invisible. Deux choses exaspèrent un homme qui rentre chez lui ayant travaillé tout le jour: c’est que sa femme lui soumette une querelle ménagère à juger, ou que le repas ne soit pas mangeable. Et il a raison, cet homme, lorsque, dans son ménage comme dans la plupart des ménages français, le ministère de l’intérieur appartient à la femme. De même l’honorable masseuse dont je vous citais le cas tout à l’heure aurait le droit de se mettre en colère si, rentrant chez soi le soir après avoir fourbu ses phalanges à restaurer des muscles de bourgeoises, elle trouvait que son mari, lequel n’a pas quitté la maison, a mal commandé le dîner, ou qu’il compte sur elle pour morigéner la femme de chambre... Lorsque la netteté des appartements et l’excellence de la table apparaissent comme la floraison éclatante d’un mystérieux travail, la «ménagère» de nos aïeux se transforme en véritable artiste. Tout l’appareil, tout le laboratoire disparaît: on ne voit plus que les résultats, qui sont _beaux_ dans le propre sens du terme, puisqu’ils expriment l’ordre, l’harmonie. La difficulté d’obtenir de tels résultats en rehausse le mérite, car, ne vous y trompez pas, Françoise, tout cela est d’une extrême difficulté. Notre pays est le premier, dit-on, pour le joli aménagement des intérieurs et la qualité de la chère: vous constaterez, cependant, lorsque vous irez dans le monde, que l’on compte aisément, même à Paris, les maisons où l’ordre est parfait et parfaite la table.
Je ne suis pas inquiet à votre endroit, Françoise. Toute moderne, tout «en avant» que je vous connaisse, vous gardez la tradition de votre famille, vieille famille française éprise de règle et point ennemie de fine chère. Qui vous a vue mardi goûter, assaisonner votre pâte et tourner vos crêpes, devine la pimpante ménagère que vous serez. Ce n’est pas vous qui infligerez à votre mari ni à vos invités cette effroyable cuisine de cercle qui envahit, hélas! tant de tables honnêtes! Mais ce n’est pas vous non plus qui, dans la plus simple intimité, laisserez voir une manchette tachée. Moins nigaude que Sophie, vous sauriez sauver le dîner qui brûle sans maculer votre linge. D’autre part, ce n’est pas dans vos cheveux châtains que le baiser de votre mari percevra jamais un relent d’office... Enfin, j’en suis sûr, vous aurez ce don merveilleux: l’autorité. De quel air ferme et souple vous commandiez à Victoire, la cuisinière, à Clémentine, la femme de chambre! On sentait qu’il n’y avait pas à résister, pas à biaiser; et en même temps l’on avait plaisir à vous satisfaire. Oui, vous avez reçu ce don rare et précieux, cette faculté d’être obéie, qui s’aide assurément de nos organes, de notre regard, de notre voix, mais que confirme surtout l’ordre qui règne dans l’esprit. Savoir parfaitement ce que l’on veut, n’exiger que ce qui est faisable, connaître le temps qu’il faut à chaque effort pour produire son effet, telle est l’essence même de l’autorité, laquelle n’est ainsi que l’expression de l’ordre mental. Or, votre jeune esprit lucide, Françoise, me parut ce jour-là offrir l’image d’un ordre parfait, comme votre chambre de la place Possoz, comme votre pupitre de Berquin, comme vos vêtements, comme vos cahiers.
Tout cela dans quelques crêpes? Mon Dieu, oui! Françoise... Du moins j’y voyais tout cela, et c’est peut-être l’agréable distraction d’avoir vu tant de choses dans vos crêpes qui fit si mal tourner les miennes...
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XVII
_Les demoiselles du télégraphe.--Pédales et dépêches.--Une carrière pour Françoise.--Les sports féminins.--Caractères de femmes sportives.--Émilie.--Julie.--Importances respectives de la tête et du muscle.--Le vrai «record» féminin.--Nos aïeules._
On m’assure, chère enfant, qu’on utilise en Angleterre, comme porteurs de dépêches, des jeunes filles montées à bicyclette. Ces jeunes filles, nous dit-on, «manifestent plus de promptitude et d’intelligence que leurs collègues masculins»... Voilà un métier féminin qu’on ne prévoyait guère. Et je pensais que, si vous n’aviez mieux à faire dans votre pays, alerte Françoise, vous seriez en terre britannique une petite télégraphiste parfaite: car, pour dénicher une adresse, votre malice rendrait des points à quiconque, et votre aisance, votre endurance, votre sang-froid de cycliste, vous ont valu, vous le savez, l’admiration de tous vos amis, outre la mienne.
De façon générale, vous montrez, Françoise, du penchant aux exercices du corps. C’est trop naturel. On ne se soustrait pas à la contagion des modes et des plaisirs de sa génération. Est-il province en France, pour reculée qu’elle soit, qui fasse encore grise mine aux dames de la pédale? Nommerait-on une sous-préfecture de trois mille âmes qui se refuse le luxe d’un tennis? Il est vrai que le sport des femmes françaises (je parle du grand nombre) ne va guère au delà. Tennis et vélocipède les contentent. Ces sports ont, pour l’économe esprit de la France, l’avantage d’être à bon marché; tout le monde ou presque s’y peut adonner, tandis que le cheval ou l’automobile restent des divertissements de luxe. Vous, ma fringante nièce, je crois que, coûteux ou non, tous les sports vous attireraient. Et comme, après tout, pour que Françoise devienne riche il suffira qu’un agréable millionnaire souhaite un mariage intelligent, je vous verrai peut-être un jour galopant dans l’allée des Poteaux ou cornant votre furia de chauffeuse aux oreilles des simples piétons tels que moi.
Prévoyons ce cas éventuel et, tandis qu’il en est temps encore, philosophons un peu sur les sports féminins.
D’abord, convenons que le type de la jeune fille frêle, vaporeuse, délicate de la poitrine, type cher aux conteurs de la période romantique, n’est pas celui dont rêvent aujourd’hui les courtisans de votre sexe. La science moderne, avec ses précisions vulgarisées, est la cause principale du changement. Au lieu de «frêle et vaporeuse», la science dit: «anémique et névropathe»; au lieu de «délicate de la poitrine», elle dit: «tuberculeuse». Ces gros vocables suscitent des images désolantes: le dernier surtout évoque les tableaux usuels de pathologie, le buste humain coupé verticalement avec les organes respiratoires saignants, tachés de microbes... Grâce à la science, le charme principal d’une jeune fille est désormais sa belle santé. Or, l’exercice physique est à la fois une preuve et une sauvegarde de la santé. Lorsqu’on vous voit patiner, Françoise, ou manier la raquette, ou monter une côte à bicyclette, on éprouve la joie de contempler un appareil humain solide, harmonieux, jouant bien de tous ses organes, même sans tenir compte des agréments de l’enveloppe.
Accueillons donc et encourageons les sports; mais soyons avertis des dangers auxquels ils exposent quelques esprits de femme insuffisamment pondérés. Le premier est d’attribuer à des occupations en somme inférieures et accessoires une importance démesurée: ridicule encore plus choquant chez les femmes que chez les hommes. Quel Théophraste vingtième-siècle viendra fixer à propos les traits de la femme que les sports hypnotisent? On entrevoit, n’est-il pas vrai? l’esquisse du portrait qu’il pourrait faire:
«ÉMILIE _est de bonne naissance et de fortune suffisante; elle a appris tout ce qu’apprennent les femmes de son rang, elle a un mari intelligent et qui l’adore; elle a d’aimables enfants; mais une seule passion la dévore: obtenir par l’effort de ses muscles des résultats auxquels ne puissent atteindre les efforts musculaires d’aucune autre femme ni de la plupart des hommes. Toute son énergie est asservie à cet objet. Sa vie se divise en deux parties, l’une où elle dispute la maîtrise de la raquette ou de la pédale; l’autre où elle s’entraîne pour ces disputes. Elle a renoncé, naturellement, à tous les attraits ordinaires de son sexe; sa conversation est merveilleusement étrangère aux choses de l’esprit. Ne lui parlez pas d’un livre ou d’un événement d’art récent, ne faites pas allusion devant elle à une crise politique ou à un mouvement social; elle ne lit qu’_Auteuil-Longchamps, _le_ Vélo _et les pages 2 et 3 de certain journal américain publié à Paris, où sont résumés chaque jour les événements sportifs du monde entier... En revanche, elle parle de ceux-ci avec une abondance de documents et une propriété d’expressions effrayantes; elle ne vous fait grâce d’aucun des termes d’argot spécial, d’aucune des abréviations familières dont usent les professionnels du cheval, du cycle ou du golf. Et l’admirable, c’est qu’elle croit très sincèrement que de tels soucis sont les plus nobles des soucis, et qu’elle regarde du haut d’un dédain sincère les mortels inférieurs dont l’ambition ne se résume pas à faire manœuvrer suivant certaines lois arbitraires et précises l’appareil musculaire de leurs bras ou de leurs jarrets..._»
Vous avez bien trop de sens commun, petite Françoise, pour être jamais une Émilie. Mais combien de femmes, sans incarner ce type ridicule, ont la faiblesse de parler trop et trop complaisamment des exercices physiques auxquels elles s’adonnent?... Dans la vie courante de la femme, le souci des exercices physiques ne doit pas plus paraître que celui des soins domestiques, par exemple, ou de la toilette. La femme qui me parle hors de propos de ses prouesses de patineuse ou de chauffeuse m’énerve autant qu’à m’entretenir de ses essayages ou de l’arrangement de son intérieur. Comme la grâce du vêtement, comme l’harmonie de la maison, l’adresse musculaire des femmes doit paraître d’elle-même, sans annonce préalable et sans commentaire rétrospectif, au moment précis où elle est requise. On la voit, on l’admire, et c’est tout.
Un autre ridicule bien moderne de certaines femmes occupées de sport, c’est d’être sportives par ambition d’élégance, par snobisme, comme l’on dit. Ah! la belle matière encore à traiter pour le Théophraste du XXe siècle!
«JULIE _n’était pas destinée par la nature à concourir avec les professionnels de la gymnastique, et, certes, si elle n’écoutait que le conseil de ses instincts, elle s’adonnerait aux soins tranquilles de la maison, elle se divertirait par des lectures et des promenades modérées. Même elle était douée pour les arts: enfant, ses yeux et ses oreilles se plaisaient aux beaux spectacles, aux belles harmonies. Mais la voici possédée du désir de frayer avec ce que les «Mondanités» des journaux appellent le grand monde, et, comme Julie n’a point une origine illustre ni de grosse fortune, elle s’est rendu compte que d’être exceptionnelle en un exercice physique apprécié des mondains forcerait ces mondains à l’accueillir. En quoi elle ne se trompait point. Grâce à une étude persévérante, à un entraînement poussé jusqu’à la mortification, elle est parvenue à être une golfiste incomparable: et, cette espèce étant encore rare en France et ne se recrutant que parmi des gens de loisir, voilà Julie membre du Golf-Club, avec tout ce que Paris compte de muscles aristocratiques... Un jour, le plus beau jour de sa vie, Julie, figurant dans une partie avec un prince de maison régnante, eut l’honneur d’avoir la cheville à demi brisée par un faux mouvement de l’Altesse! Ce jour-là, il lui sembla que toute sa roture héréditaire était abolie, qu’elle devenait elle-même un peu Sérénissime. Il a fallu pour la faire redescendre de ces hauteurs chimériques la plate nécessité d’un fiacre pour rentrer chez elle, et la vue, au logis, d’un mari qui n’a pas même une heure par jour à donner au «training»,--tout son temps étant pris à gagner, dans le négoce des tissus, l’argent du ménage..._»
Ce travers, chère Françoise, me semble encore plus insupportable que celui d’Émilie. Il révèle un esprit plus faux: et je ne sais rien vraiment de si attristant que de voir une bourgeoise honnête chercher parmi l’attirail des sports ce que nos aïeux appelaient une «savonnette à vilains»... C’est de l’humilité à rebours, et de la bassesse sous couleur d’ambition. Certes, même cent dix ans passés après la nuit du 4 Août, on ne saurait prétendre qu’une grande naissance, qu’un opulent train de vie soient des avantages négligeables dans la société contemporaine. Mais ces avantages, quand on en est exclu, il est absurde d’en chercher l’apparence,--pas même! le voisinage; il est absurde de croire qu’on sera _presque_ de l’aristocratie ou _presque_ de la grande vie par le reflet de celle-ci sur sa propre médiocrité. Dans le fait, c’est le contraire qu’on obtient. Julie en est pour ses illusions, et elle reçoit de temps en temps de cruelles rebuffades. Elle ne console son amour-propre qu’en fréquentant ses véritables égales, les bourgeoises comme elle, à qui elle peut dire: «La grande-duchesse me contait hier...» ou bien: «Le prince Paul m’a fait ses adieux... Il est charmant, mais je plains sa jeune femme...»
Chère Françoise, avertie par votre sens critique et par votre oncle, vous aimerez les exercices physiques, vous ne les exclurez jamais de votre vie, parce qu’ils sont une condition de santé et d’équilibre; mais vous ne leur permettrez pas d’occuper une place qui ne soit secondaire. On vous dira, je le sais, que les sports tiennent le premier rang outre-Manche, et qu’il faut absolument faire comme les Anglais. Croyez d’abord qu’en Angleterre même les sports féminins, pour la masse de la population, ne sont pas à ce point encombrants. Quant aux sports masculins, ils sont en effet répandus, développés à l’excès. Résultat: une nation où l’on doit admirer l’énergie des hommes, sans qu’il soit possible de dissimuler leur faible culture. Auprès d’un Allemand, d’un Français, d’un Italien de même rang social,--exception faite de l’aristocratie,--un Anglais sincère sera forcé d’avouer l’infériorité de sa culture. La guerre du Transvaal vient d’illustrer ce fait d’une façon mortifiante pour nos voisins. Leur exemple démontre combien il est périlleux de glorifier outre mesure le muscle dans l’éducation. Le muscle est et doit rester l’humble serviteur de la tête. Quand la tête lui enjoint de s’exercer, c’est pour le trouver prêt, au besoin, à exécuter n’importe quel commandement ou pour se distraire elle-même. Et, si le muscle se montre adroit et fort, la tête ne doit pas s’enorgueillir outre mesure. Conduire à quatre, sauter à cheval des haies de «un mètre quatre-vingts», faire du «soixante-dix à l’heure» en automobile ou du «trente» à bicyclette, tout cela est fort gentil évidemment; mais il ne faut pas se dissimuler qu’un grand nombre de gens le font. Cela doit rendre modestes la plupart des amateurs de sports, tous ceux qui sont simplement dans la bonne moyenne, qui font des sports--et c’est le cas général--avec la même maîtrise que les demoiselles de pensionnat font de la peinture. Un autre motif de modestie sportive, c’est que tout enfant de constitution ordinaire, exercé à temps, est apte à faire un sportsman de jolie force. Exemple: presque tous les fils de maîtres d’armes tirent bien. Autre exemple: les familles de gymnastes, ornement des cirques ambulants. Soyons donc pleins d’humilité pour les petits talents de nos muscles: ce sont de faciles talents.
Ayant mis le souci des exercices physiques à la place qu’il doit occuper dans votre vie, vous tiendrez, ma chère nièce, en vous y livrant, à garder l’allure et les façons d’une femme. Là comme ailleurs (j’y reviens obstinément presque dans chaque lettre que je vous écris) une femme peut s’adonner aux mêmes occupations qu’un homme, mais il faut qu’elle s’y adonne autrement. Qu’un bicycliste mâle ait l’air d’un singe agrippé par les pattes de devant au guidon et par les pattes de derrière à la pédale, ce n’est que demi-mal, et si ce singe est, dans cette attitude, extrêmement vite, il sera tout de même un glorieux cycliste. Tandis qu’une femme, si elle bat _disgracieusement_ tous les records du monde, est, en somme, une maladroite femme de sport. Ses triomphes sont autant de défaites. L’aisance harmonieuse des gestes est obligatoire pour le joli sexe. Cela indique aux femmes quels exercices elles doivent exclure et que, dans ceux qu’elles ont élus, elles doivent chercher, puisque c’est le mot, à battre le record de la «grâce robuste».
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C’était le souci de vos aïeules, Françoise, car les femmes de l’ancienne France aimaient et cultivaient les sports: lisez sur ce point les belles études de M. Jusserand. De ces charmantes aïeules n’abdiquez point la volonté de grâce--tout en demandant à votre énergie et à vos muscles plus qu’elles ne demandaient et en leur imposant une meilleure méthode... Faites comme elles et mieux. Le secret de l’éducation, c’est la tradition corrigée, adaptée, perfectionnée...
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XVIII
_Le parloir de Berquin._--Quo Vadis?--_Doit-on le lire?--Difficultés de se prononcer sur la moralité des livres.--Les jeunes filles et les romans.--Système traditionnel.--Mme de Maintenon; Berquin.--Système révolutionnaire.--Système des lectures responsables._
L’autre soir, chère enfant, à une représentation de _Quo Vadis?_ tandis qu’évoluaient sous nos yeux les couples voluptueux de «l’orgie romaine», j’eus une distraction. Je me rappelai qu’un certain mercredi, au parloir de l’institut Berquin, où votre amie Lucie Despeyroux, Mme Le Quellien, vous et moi-même formions un groupe assez bavard dans un coin de la salle du fond, l’entretien était venu au fameux roman de Sienkiewicz. Par-dessus les murs austères bâtis par Mme Rochette, le renom de ce triomphe universel avait pénétré jusqu’aux oreilles des pensionnaires. Quelques-unes avaient lu le livre, profitant d’un jour de sortie: elles en avaient raconté l’intrigue aux autres. Ursus, Lygie, l’Arbitre étaient familiers à Lucie et à vous, qui pourtant n’aviez point tenu le blanc volume entre les mains.
--Vous l’avez chez vous, monsieur? me demanda Lucie en chargeant son regard ambré d’une irrésistible prière.
Je feignis de ne pas comprendre son désir. Je répondis:
--Oui... Je crois.
--Oh! vous me le prêterez?...
Il est difficile de refuser quelque chose aux regards suppliants de votre amie Lucie... Mme Le Quellien me tira d’embarras en me demandant à son tour:
--D’abord, est-ce un livre pour les jeunes filles, ce _Quo Vadis?_
Lucie éclata de rire, et vous l’imitâtes, Françoise.
--Cette maman! Elle a peur de tout!... _Quo Vadis?_ est un livre tout ce qu’il y a de plus moral, presque un livre de piété... N’est-ce pas, mon oncle?
Je réfléchis un instant. Enfin, pressé par vos questions étonnées, je trouvai cette piteuse réponse:
--Que Mme Le Quellien le lise d’abord. Moi, je ne sais pas...
Je dois à la vérité d’ajouter que cet oracle fut salué par les huées unanimes des deux alertes pensionnaires qui me consultaient.
Eh bien! chère Françoise, depuis j’ai parcouru à nouveau _Quo Vadis?_ j’ai vu la pièce qu’on en a extraite; je ne saurais donner un avis plus ferme à la séduisante Lucie, si elle n’avait depuis renoncé à me consulter. Je suis presque certain que _Quo Vadis?_ est une mauvaise lecture pour des collégiens. Je n’oserais affirmer qu’elle en soit une bonne pour de jeunes demoiselles en pension. Et ce que je vous dis là de _Quo Vadis?_ je le pense, avec des aggravations ou des atténuations, de beaucoup de romans dit moraux, de beaucoup de pièces de théâtre «où l’on peut aller en famille». Loin de moi la prétention d’affirmer: «Vous pouvez lire ce roman, vous pouvez voir cette comédie...» Quand on a soi-même essayé d’exprimer sa pensée devant le public, quand on a soi-même eu un certain nombre de lecteurs, quelques-uns de ceux-ci (et combien il faut les remercier!) ont pris la peine de vous renseigner sur l’effet moral qu’ils ressentent de vos œuvres: c’est alors que la contradiction des opinions exprimées démontre l’infinie diversité des âmes!... Voyez-vous, Françoise, chaque âme est une terre qu’il conviendrait d’analyser avant d’y jeter n’importe quel engrais intellectuel. Ici il y a du phosphore en excès, et la chaux manque; à côté, c’est l’inverse. Il faut aiguiser celle-ci d’acide pour la rendre productive; il faut ingérer du sel à celle-là. Et l’on pourrait assez raisonnablement poser ce double axiome:
I.--Il n’y a pas de livre moral pour tout le monde.
II.--Conséquence: il n’y en a guère d’immoral pour tout le monde.
Lorsqu’il s’agit de «grandes personnes» la question des lectures morales n’a pas une importance extrême, car la vie réelle est le plus brutal des romans, et d’ailleurs un âge vient où, comme l’ossature du corps, l’armature morale de l’individu est à peu près définitive. Le cas est plus délicat s’il s’agit de jeunes gens, et principalement de jeunes filles. La jeune fille, respectée par tous, peut être violemment ou insidieusement blessée par un roman. Et le pire est qu’aucun esprit avisé n’oserait affirmer, comme les imprudentes réclames de librairie, que tel roman «peut être mis entre toutes les mains».
Comment faire? Comment répondre à la confiante question d’une jeune fille comme Lucie ou comme vous, Françoise, demandant: «Puis-je lire ce livre?»
Il y a plusieurs doctrines, pour ne parler que des raisonnables.
La première, la doctrine traditionnelle de la France, celle qui régnait encore dans mon enfance, fut d’avoir pour les jeunes filles une littérature expressément neutre. Il y a de cette littérature des exemples célèbres: tels les récits de Mme de Genlis, les proverbes de Mme de Maintenon, les romans de ce Berquin, patron de votre école. Je crois bien qu’une telle littérature est spéciale à notre pays. Je n’en connais pas d’aussi notoirement innocente hors de chez nous. Elle réalise vraiment le maximum d’honnêteté, la plus forte probabilité de non-péril. La jeune fille qui se monterait la tête à lire le _Petit Grandisson_ donnerait la preuve d’un tempérament exceptionnel. Je n’en dirais pas autant, par exemple, des fameux romans anglais dont nos voisins d’outre-Manche nous vantent la moralité. Ni le _Vicaire de Wakefield_, ni, pour parler de «bons romans» plus modernes, _Dodo_ ou _The Manxman_, ne sont absolument appropriés à l’âme d’une Agnès de Molière: ils l’inquiéteraient. Et j’accorde qu’Agnès aurait tort; mais, si l’on adopte un système d’éducation, il faut l’appliquer sans défaillance.
Ce système a de moins en moins d’adeptes aujourd’hui. Est-ce faute de Berquins, de Maintenons ou de Genlis? Peut-être. Un _magazine_ se fonda il y a quelques années pour les jeunes filles: les jeunes filles s’y abonnèrent, mais au bout de quelques mois ce fut parmi elles un tollé contre l’insipidité des romans que leur magazine publiait... Nous vîmes en même temps naître un théâtre blanc comme l’âme d’Agnès. S’il existe encore, il ne fait guère parler de lui.
Le principal défaut du système autrefois classique n’est pas, du reste, la difficulté d’offrir à la jeune fille une nourriture romanesque exempte de tout danger et cependant savoureuse. C’est de se fier uniquement à la vigilance du pourvoyeur et de ne faire aucun appel à la volonté, à la probité de la jeune fille. Un beau jour Agnès trouve un vrai roman oublié sur une table. Aguichée par la saveur imprévue de ce ragoût, elle le dévore en cachette. Voilà compromis l’effet du système, et, de plus, voilà l’hypocrisie encouragée.
Un second système, assez en honneur parmi les champions «avancés» de l’éducation féminine moderne, c’est de laisser la jeune fille libre de ses lectures, dès qu’elle n’est plus tout à fait une enfant. Si révolutionnaire, si antitraditionnel et j’ajoute si peu séduisant que nous apparaisse le système, les arguments par lesquels ses partisans le défendent ne manquent pas de force.
«Comment, nous disent-ils, une petite Française peut être légalement épouse à seize ans, mère à dix-sept ans, c’est-à-dire que, dans la pratique de la vie, l’activité sociale de la femme se manifeste près de dix ans plus tôt que celle de l’homme; et c’est la jeune fille que vous tenez le plus longtemps à l’écart de la réalité? N’est-ce pas absurde? Ne doit-elle pas, au contraire, être renseignée sur la vie, armée pour la vie la première, elle dont la responsabilité conjugale, sociale, commence à l’âge où l’homme est à peine bachelier?»
Ces raisons ont leur poids; mais le système de lecture sans frein et sans choix qu’elles recommandent est vraiment trop contradictoire avec le type traditionnel de la jeune fille en France. Qu’Agnès, papillon curieux, brise sa chrysalide, essaye ses ailes au grand air, soit! toute cage est malsaine. Mais que gagnera-t-elle à déflorer prématurément la poussière qui décore ces ailes brillantes? Nous touchons ici, Françoise, à l’une des dangereuses erreurs du féminisme exaspéré. Rendons plus pareille l’éducation des deux sexes, soit, mais en assainissant d’abord, en moralisant celle des garçons. Le résultat serait déplorable d’élever les jeunes filles à l’image de nos collégiens d’aujourd’hui.
--Et votre système, à vous, mon oncle? En avez-vous un, seulement?
--Oui, Françoise, n’en déplaise à votre ironie, j’ai un système.
Je peux hésiter à vous recommander, à vous défendre tel roman, parce que, malgré nos confidences réciproques, vous êtes encore, sur beaucoup de points, chère enfant, un mystère pour moi. Ce n’est pas moi qui vous ai élevée, qui ai formé votre esprit, d’années en années. Mais si cet honneur m’était échu je vous aurais accoutumée à juger par vous-même, autant que possible, de l’opportunité de vos lectures. Du jour où votre curiosité se serait éveillée, nous en aurions conversé ensemble. Je vous aurais avertie que la conscience de la jeune fille, si elle est saine et bien disciplinée, est un fort bon juge. Assurément j’aurais écarté de vos yeux et de vos mains certains livres dont les titres mêmes sont une injure pour une âme délicate, mais, parmi les autres, je vous aurais demandé de me guider vous-même. «Chaque fois, vous aurais-je dit, qu’une page de livre vous cause une inquiétude, un malaise moral, arrêtez-vous à l’instant, fermez le livre et venez me confier votre souci. Peut-être est-il puéril: d’un mot il sera dissipé, et, dès lors, rassérénée, vous continuerez votre lecture. Si, ayant lu un