part l
’ambition professionnelle... Vous n’êtes pas seulement un officier, vous êtes un homme. Vous devez avoir le désir de cultiver votre esprit, de devenir journellement _meilleur_--dans le sens le plus large du mot--que vous ne l’étiez la veille... C’est, à proprement dire, un devoir que de se perfectionner ainsi. Ne croyez-vous pas que ce soit un but de la vie aussi important que d’être «heureux à deux», selon votre mot?
Maxime eut un sourire un peu ironique.
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--Je crois, monsieur, répliqua-t-il, que l’on peut travailler à son perfectionnement individuel tout en étant heureux en ménage.
--Trop de félicité intime rend paresseux à l’effort... Et puis, vous éludez ma question... Qu’est-ce qui vous importera le plus: être heureux ou être «meilleur»? A quoi travaillerez-vous le plus: à votre culture ou à votre quiétude?
--Franchement, monsieur, je chercherai d’abord à être heureux, par des moyens que, d’ailleurs, je juge honorables:--par la famille et l’accomplissement régulier de mon travail. Ai-je tort?... Si j’ai tort, pardonnez-moi la sincérité de mes réponses et ne m’en veuillez pas.
... Non, jeune homme, je ne vous en veux pas. D’abord, vous êtes un adroit séducteur, et vous avez compris tout de suite que mieux valait me dire votre vraie pensée plutôt que de soutenir quelque belle théorie où votre bonne grâce eût été mal à l’aise. Et puis, nous avons assisté à de telles faillites, dans ma génération, qui parlait beaucoup d’énergie--(vers 1890, il n’était si humble revue, si pauvre journal, où l’énergie ne se professât couramment)--que nous finissons par nous demander si les vrais hommes d’action ne sont pas hommes d’action à leur insu. Craignons de partir pour la bataille de la vie costumé en Tartarin tueur de lions et de revenir avec quelques modestes alouettes pour tout butin... Qui sait, ô Maxime, tranquille et lucide jouteur, si le prix de la lutte ne vous est pas réservé? Rostand ne raconte-t-il pas que, dix ans avant _Cyrano_, il ne songeait même pas à la gloire littéraire?...
Et tout à coup, en regardant l’aimable visage de cet adolescent qui voulait une seule chose,--épouser Françoise, mais qui le voulait avec l’absolutisme de l’instinct,--j’eus la pensée que ce serait peut-être lui, un jour, le grand victorieux que ce pauvre pays de France, impatient de gloire, espère depuis si longtemps.
Rassurez-vous, Françoise, et rassurez-le: je tâcherai d’obtenir de Mme Le Quellien que le temps de vos fiançailles soit réduit à une seule année.
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XXV
_Tout s’arrange.--Pourquoi Françoise fut si docile.--Temps joyeux.--L’art de supporter le bonheur.--Encore la règle.--Le brevet de Françoise.--Faut-il des examens?--L’inventaire et l’alerte.--Comment évoluera l’enseignement secondaire.--Le lumignon et le fanal._
Que vous disais-je, Françoise? Rien qu’à laisser faire le temps et ceux qui vous aiment, voilà que peu à peu tout s’arrange pour vous contenter. L’on est d’accord, côté Despeyroux et côté Le Quellien, sur l’opportunité d’unir ma jolie nièce avec l’homme qu’elle a distingué. Comme décidément vous êtes l’un et l’autre extrêmement jeunes, la sagesse de vos ascendants vous impose seulement une année d’attente... De quel air gentiment soumis et même reconnaissant je vous ai vue, l’autre jour, accepter ce délai--réduit à une année sur mes instances, et pour vous complaire! J’en fus moi-même surpris et je pensai: «La raisonnable petite fiancée!...» Il est vrai que quelques instants plus tard, comme nous causions sans témoin, vous m’avez dit: «Vous comprenez, mon oncle, j’aime mieux avoir l’air de dire comme eux pour avoir la paix. Mais si leur année dure seulement six mois je vous dois une discrétion!...» Petite masque!... Décidément vous n’êtes pas l’Ève nouvelle, qui dédaignera la ruse des faibles, même innocente...
Vous voilà donc rassurée. Le petit mois qui nous sépare maintenant de votre examen et de votre sortie de l’institut Berquin sera un mois de fête pour votre cœur. Souffrez que «l’oncle prêcheur», qui vous recommandait l’ordre et la règle comme préventif et calmant de l’anxiété, vous y incite encore dans la joie...
Faut-il donc apprendre à être heureux?
Mais oui, Françoise! Plus nombreux qu’on ne croit sont ceux que la joie déséquilibre, désarçonne. Depuis le savetier de La Fontaine jusqu’à cette pauvre servante dont les journaux nous contèrent l’histoire et qui mourut de saisissement en apprenant qu’elle gagnait un gros lot, combien de gens valent moins dans le succès qu’ils ne valaient dans la peine ou dans l’effort! L’effort est salutaire en soi, parce qu’il nous élève à chaque instant un peu au-dessus de nous-même. La joie, pour la plupart des êtres humains, est une cause de détente et de stagnation. Je ne veux pas, ma jolie nièce, que vous ayez la joie stagnante. Jours de soleil et jours de pluie, jours où l’âme est angoissée et jours où elle est comblée, tous sont également profitables au perfectionnement personnel, si l’on sait bien les employer.
Et pour cela il n’est pas besoin de chercher de bien ingénieux procédés: il faut simplement faire soigneusement et sans retard, dans l’anxiété comme dans le contentement, sa besogne quotidienne. Si le savetier de La Fontaine avait tranquillement continué à marteler ses semelles; si la servante, à l’annonce de son gros lot, avait eu l’âme assez disciplinée pour se dire: «Fort bien! mais ne laissons pas brûler notre rôt...» leur bonne aventure n’aurait pas abouti à une si pitoyable fin... Poursuivez donc, chère Françoise, vos exercices de chaque jour, absolument comme si de sûres et douces promesses ne vous avaient pas été faites. Votre bonheur n’en sera pas amoindri: on ne se distrait pas de son propre bonheur. Il s’accroîtra de chacun de vos efforts; il gagnera en solidité et en durée. Et par là vous échapperez à cette sensation de vide, d’inquiétude vague, d’ennui inavoué et, disons le mot: de déception, qui guette la plupart de vos semblables dès l’heure où la fortune leur a donné ce qu’ils souhaitaient.
Votre devoir quotidien, à l’heure présente, c’est de préparer votre examen... Je vous dirai la prochaine fois ce que je pense du programme officiel imposé aux jeunes filles, brevet élémentaire et brevet supérieur... Que ce programme soit ou non raisonnable, ce n’est pas pour vous la question intéressante aujourd’hui. On vous a imposé de conquérir le brevet supérieur après le brevet élémentaire; votre devoir actuel est de travailler de votre mieux à cette noble conquête. Vous ne vous imaginez pas, à coup sûr, que le résultat de cet examen donnera l’exacte mesure de votre science. Vous avez trop lu et trop entendu la doctrine moderne qui court les journaux et les revues: que l’examen est absurde et qu’il faut le supprimer... Plus les gens soutiennent cette doctrine avec âpreté, plus on peut être sûr qu’ils sont ignorants des choses pédagogiques et dépourvus de réflexion. La vérité, c’est que le programme de tel ou tel examen peut être mal conçu, c’est que l’importance du résultat peut être exagérée par les mœurs scolaires. Mais, avec mille défauts inhérents à l’application bien plus qu’au principe, l’examen demeure un précieux adjuvant d’étude, et c’est chimère que d’en rêver la suppression.
Le principe de l’examen est excellent, parce que c’est le principe de l’inventaire. L’inventaire est le complément, le contrôle de toute opération de longue haleine entreprise en vue d’un gain, gain de science ou gain d’argent. Il faut, de temps à autre, arrêter les échanges, faire son bilan, chiffrer son doit et son avoir. Et, sans doute, le meilleur et le plus sincère inventaire est celui qu’on établit soi-même et pour soi, sans dissimulation comme sans majoration, ce qu’Ignace de Loyola appelait l’examen particulier. Mais combien d’écoliers sont capables de ce sage et franc inventaire? Rien n’est agaçant, en vérité, comme de lire les divagations de quelques illuminés là-dessus. «Il faut, disent-ils, lâcher l’élève à travers la science, bride sur le cou; il ira naturellement à ce qui lui peut profiter.» On oublie que la plupart des élèves, comme la plupart des hommes, ont pour unique souci de passer le temps en fournissant le minimum d’effort. On oublie que le mot même d’éducation implique l’idée de conduite, de direction. Si, dans une classe, il existe un élève capable de faire chaque soir, chaque semaine ou même chaque année, l’examen particulier de sa science acquise, oh! celui-là n’a plus besoin de pédagogues ni de régents; on peut lui ouvrir les portes du gymnase et le renvoyer à ses parents. Il dirigera lui-même, mieux que personne, la culture de son champ intellectuel. Mais quel éducateur, familier avec l’esprit et les mœurs des jeunes écoliers, oserait proposer un tel système comme méthode générale? Il faut que l’inventaire soit dicté par le maître à l’élève, et cela le plus souvent possible, de façon que l’élève sache à toute heure «où il en est» et du même coup mette un peu d’ordre dans le tas des notions amassées au jour le jour de la vie scolaire.
L’examen est utile comme inventaire; il est précieux aussi comme «alerte». Vous savez, Françoise, ce qu’est l’alerte... Au milieu de la nuit, le clairon sonne à l’improviste dans le quartier endormi... Vite les hommes se lèvent, s’habillent, s’équipent; on selle les chevaux; la section, la batterie, le régiment, s’assemblent... Cela ne va pas sans bousculade: tous les vices d’ordre, toutes les malfaçons apparaissent. L’organisme brusquement secoué résiste de toutes ses forces d’inertie; mais l’alerte permet de juger la puissance d’effort et d’exécution que le régiment possède réellement _à l’état disponible_... Eh bien! pour l’étudiant, pour l’étudiante, l’examen est cette alerte. Même préparé, même à date fixe, le tête-à-tête avec l’examinateur force l’élève à ramasser soudain, devant la question à brûle-pourpoint, tout son disponible de pénétration, de mémoire, de science, d’éloquence. Et cette rencontre est, en somme, assez analogue aux futures circonstances de la vie, où il faudra effectivement utiliser tout d’un coup ce même disponible. Quiconque a passé des examens--et quel Français n’en a pas passé un grand nombre?--se rappelle telle ou telle question inattendue, qui lui révéla son ignorance sur un point qu’il croyait parfaitement posséder... Le maître ordinaire, le pédagogue, qui vous enseignèrent ne peuvent pas suppléer à ces alertes. Dans l’escrime intellectuelle comme dans celle des salles d’armes, il y aura toujours la leçon et l’assaut; et l’assaut n’est profitable qu’avec des adversaires inaccoutumés.
Donc, chère Françoise, le principe de l’examen est très raisonnable et l’examen est un ingénieux auxiliaire de l’enseignement... Comment se fait-il donc que peu à peu--sans parler des casse-cou qui détruisent au hasard--tant de bons esprits aient été mis en défiance contre un procédé si rationnel, si profitable?... Tout simplement parce que le principe a été appliqué à faux, et cela de plus en plus, jusqu’à perdre absolument de vue l’objet proposé, ou plutôt jusqu’à confondre le moyen avec le but.
L’examen est un inventaire et une alerte, disions-nous. Mais le but du négociant n’est pas seulement d’établir promptement de justes inventaires; le but du colonel n’est pas seulement de mettre son régiment en état de défier les alertes. En dehors des inventaires et des alertes, il importe de _progresser_; il faut que le négociant accroisse son négoce et que le colonel entraîne son régiment... Or, dans l’école contemporaine, l’habitude est prise aujourd’hui de considérer l’examen comme la raison dernière de l’enseignement: on enseigne pour mener à l’examen, au lieu de mener à l’examen pour aider et fortifier l’enseignement. C’est un renversement si manifeste de l’ordre naturel que tout le monde en est choqué, les parents, les élèves, et les maîtres qui préparent à l’examen, et les examinateurs qui le font passer. Tous, juges et justiciables, s’accordent à déclarer ce système absurde: et tout le monde, par une merveilleuse contradiction, s’emploie à le fortifier... Il y a tous les jours plus d’examens et plus de candidats... Je laisse de côté, pour cette fois, la question des programmes, sur laquelle je reviendrai dans quinze jours; vous aurez alors conquis votre brevet, et je n’aurai plus de scrupule à vous dégoûter de la nourriture que vous absorbez de force en ce moment. Mais vous savez comme moi qu’une contradiction semblable préside à la confection de ces malheureux programmes; tout le monde se plaint de leur surcharge et de leur incohérence, et chaque année les fait plus chaotiques et plus lourds.
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Au milieu de ce désordre, ma mignonne nièce, que doit faire une jeune personne de votre âge et de votre monde, que sa famille et ses maîtres incitent à conquérir un diplôme? Mon Dieu! elle doit se comporter comme le bon citoyen qui voit le défaut des lois existantes et s’y conforme par respect pour l’ordre et par amour pour la cité... Préparez-vous de votre mieux et passez l’examen aussi brillamment que possible; ne mettez d’ailleurs nulle passion dans le désir d’un succès de brevet et n’en tirez aucune vanité. Ce n’est pas votre génération qui profitera de la révolution scolaire désirée et prévue par nous tous.
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XXVI
_Examen.--Excellente attitude de Françoise.--Une autre candidate.--Les disgrâces d’Alexandrine.--Arthropodes, fractions, prisme.--Comment Françoise mène le sexe laid.--Retour par une après-midi d’été.--Rayonnement de Françoise.--La retraite.--Innocence de Mme Rochette.--Un commencement et une fin._
Eh bien! Françoise, le voilà passé, ce rébarbatif examen, et vous voilà nantie du brevet supérieur! Vous vous êtes, ma foi, fort adroitement tirée de l’épreuve. Sans aucun souci d’étonner le jury par des connaissances démesurées, vous avez sur-le-champ donné l’impression que vous étiez très intelligente et cultivée suffisamment. Et puis, il n’y a pas à dire, vous avez ce don merveilleux qui ne s’acquiert pas: l’autorité. Je vous observais, debout dans votre costume tailleur gris foncé, coiffée d’une toque de paille élégante,--pas trop élégante,--alors que vous exposiez votre science à la perspicacité de l’examinateur. Tandis qu’il proférait sa question, le regard de vos prunelles gris clair ne le quittait pas. Ce regard n’était pas effronté, loin de là! Il était moins encore timide ou implorant. Il marquait à la fois la curiosité et l’assurance. Il disait: «Mon cher monsieur, ne vous imaginez pas que, parce que vous m’examinez, je me considère comme livrée à votre bon plaisir... Je _dois_ être reçue. Vous ne me troublerez pas et vous me recevrez... Par conséquent, inutile d’aller puiser au fin fond de votre sac à malices une de ces questions ingrates auxquelles on ne saurait congrûment répondre... Je veux une bonne question moyenne bien nette...» Et, ma foi! le docile universitaire obéissait... Il cessait d’être tatillon, nerveux, taquin. Votre épreuve semblait être pour lui un repos. Il vous laissait parler, sans vous tourmenter, sans chercher non plus à vous faire briller. Il pensait évidemment: «Celle-ci sera admise; ne nous fatiguons pas...» L’examen s’achevait: vous et lui échangiez un salut d’augures, et c’était tout. Heureuse Françoise!
Il n’en alla pas de même pour toutes les jeunes personnes qui, ce même jour, subirent cette épreuve... Une surtout attira mon attention et ma pitié; tandis que vous-même attendiez la proclamation des résultats, je me pris à suivre sa lamentable odyssée de candidate...
C’était une jeune fille de votre taille, chère enfant, je veux dire ayant à peu près les mêmes dimensions que vous; mais le divin potier, s’il vous avait à toutes deux consacré la même quantité de pâte, s’était donné une peine inégale pour modeler l’une et l’autre. Mlle Alexandrine F...--je vis son nom sur les listes affichées--ressemblait à certaines paysannes du Berry; petit visage aux traits indécis, au teint brouillé, aux cheveux blond-jaune; buste plat rejoignant les hanches sans amincissement apparent; grands pieds, lourdes mains. Tous les gestes qu’elle ébauchait, même en conversant avec sa mère ou ses compagnes, étaient gauches et manqués; la main, le bras, s’arrêtaient en route, revenaient au point de départ, comme s’ils n’avaient fait qu’une tentative de geste, ou qu’un instinct décourageant leur eût soufflé: «Non, ce n’est pas encore ce geste-là... Renonçons-y!...» Vêtue d’une robe vert-olive et coiffée d’un chapeau de velours sous lequel son front suait à gouttes pressées, Alexandrine s’isolait volontiers pour rouvrir fiévreusement ses cahiers de notes et ses manuels. Courbée en deux sur les pages, on voyait qu’elle comblait à la hâte les failles de sa science, qu’elle mastiquait tant bien que mal les fissures de sa mémoire, comme un entrepreneur en retard à la veille de l’inauguration... J’avais envie d’aller à elle, de lui ôter des mains son compendium, de lui dire: «Mais reposez-vous donc, ma petite! L’appoint de connaissances que vous acquérez actuellement est nul, et vous dépensez une force nerveuse qui vous fera cruellement défaut tout à l’heure...» Cette revision suprême de ses pauvres connaissances l’absorbait à ce point qu’elle n’entendit pas l’appel de son nom quand arriva son tour d’être examinée. Il fallut qu’une de ses compagnes la secouât par le bras, la réveillât comme d’un pesant sommeil, pour qu’elle se rappelât où elle était, qu’elle s’en vînt, trébuchante et l’œil écarquillé, jusqu’au tribunal scientifique où le juge, déjà, s’impatientait...
Au regard qu’il dirigea sur Alexandrine, je compris que les choses allaient tourner ardument pour la candidate... Ce fut un regard presque hostile,--le regard de l’homme excédé à qui l’on vient de voler une minute de son temps,--et tout de suite après j’observai une détente ironique de la physionomie qui signifiait: «Toi, je vais te faire un peu payer ma fatigue et mon ennui; nous allons nous distraire...» Hélas! tant qu’il y aura des juges et des examinateurs, pourquoi faut-il que certains candidats et certains prévenus soient infailliblement des bêtes noires, des souffre-douleurs sur lesquels professeur et magistrat «passent leurs nerfs» sans s’imaginer un instant qu’ils pèchent contre l’équité?...
Alexandrine faisait un effort pénible pour sourire, gracieusement et humblement, à son bourreau... Une grimace déplaisante résultait de cet effort.
--Veuillez, mademoiselle, dit l’examinateur d’un ton extrêmement poli, m’expliquer la division en classes des arthropodes?
Le visage d’Alexandrine se décomposa: il s’y peignit un véritable désespoir. Les arthropodes! quelle question allait-on dénicher pour elle!... Elle fit cependant un effort, ramassa tout ce qui lui restait de lucidité et de salive, murmura:
--Les arthropodes... les arthropodes... sont les hannetons... les écrevisses... et les... (_un temps, puis, piteusement_:) et les hannetons.
L’examinateur sourit sèchement et répliqua:
--Non, mademoiselle...
Ce «non» brusque acheva de désarçonner la pauvre fille. Il y eut un silence pénible. Alexandrine reprit d’une voix de déroute:
--Les hannetons... les écrevisses... et les... crustacés... sont des arthropodes.
L’examinateur se contenta de hausser les épaules. Puis, prenant son couteau à papier de buis, il se mit à l’examiner de tout près, comme si c’eût été un objet d’art extrêmement curieux. Alexandrine, plus à l’aise maintenant qu’il ne la regardait plus, reconquit un peu d’assurance.
--Les hannetons, proféra-t-elle sans s’apercevoir que les spectateurs eux-mêmes commençaient à ricaner lâchement, sont des insectes qui passent successivement par plusieurs métamorphoses. Ils sont d’abord œuf, puis larve, puis nymphe, puis insecte parfait... L’œuf du hanneton...
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Elle continua ainsi, d’abord troublée, peu à peu avec une volubilité et une assurance croissantes, décrivant d’un ton de récitation les métamorphoses du hanneton. Elle ne s’arrêta qu’au bout de sa science.
--C’est tout? demanda l’examinateur d’un ton détaché.
Elle fit signe que oui, que c’était bien tout.
--Vous apprenez des manuels par cœur, mademoiselle, déclara l’homme au coupe-papier. Mais le morceau que vous venez de me réciter n’a aucun rapport avec ce que je vous demandais... (Il dessina lentement une note sur la feuille placée devant lui.) Voyons... Voulez-vous me dire ce qui se passe quand vous ajoutez un même nombre aux deux termes d’une fraction?
Cette fois, ce fut la débâcle de la triste Alexandrine. Elle essaya bien d’énoncer quelques théorèmes sur les fractions, mais on l’arrêta net, la ramenant au cas spécial proposé, qu’elle était évidemment hors d’état de traiter... On vint à la physique: elle dit quelques mots du prisme à réflexion totale, mais s’embrouilla dans le dessin explicatif du phénomène, qu’on exigea d’elle. Et, quand le «Je vous remercie» traditionnel eut été prononcé, elle garda juste assez de forces pour aller se trouver mal dans les bras de ses maîtresses et de ses compagnes...
--Voilà, pensai-je, le vice cruel des examens publics et de leurs programmes. Cette pauvre fille a évidemment une culture secondaire très ample; elle est considérée comme une bonne élève dans son école; cependant elle sera refusée parce que, faute de souplesse d’esprit et de toupet, elle a mal répondu sur le prisme à réflexion totale, sur un point très spécial de la théorie des fractions et sur les arthropodes. Or, les arthropodes et le prisme à réflexion totale sont absolument oubliés de la plupart des gens cultivés, l’époque de leurs examens révolue. Des fractions, l’on connaît à peu près la pratique des opérations, et c’est tout... Donc il est bien inutile de savoir ces trois questions; donc on a tort d’examiner et surtout de refuser là-dessus... On devrait se faire une loi de n’interroger que sur quelques questions très générales, très importantes, en poussant l’élève à fond pour s’assurer qu’il les a bien comprises... Pourquoi, d’ailleurs, pourquoi enseigner aux élèves des choses qu’ils ne peuvent ni ne doivent retenir?
J’en étais là de mes réflexions, quand une main légère se posa sur mon épaule, tandis qu’une voix bien timbrée me disait:
--Mon oncle, si vous voulez, nous pouvons partir... Je suis reçue... Et ici il fait un peu chaud.
C’était vous, Françoise, toujours calme, aussi calme que la veille, aussi calme que pendant l’examen.
--Reçue?... m’écriai-je. Mais le résultat ne sera connu que dans deux heures?...
--Oui, mon oncle. Mais j’ai dit à ce bonhomme que vous voyez là, au garçon de bureau, à cette espèce d’huissier, enfin... de s’arranger pour savoir mes notes... Les voilà...
Vous me tendîtes un papier sur lequel, d’une grosse écriture maladroite et appliquée, le garçon de bureau avait écrit vos notes,--excellentes,--à côté du nom de chaque examinateur.
J’admirai une fois de plus votre maîtrise à manier la volonté des hommes, quels qu’ils fussent... Je vous demandai:
--Vous ne tenez pas, alors, à entendre proclamer votre gloire?
--Mon oncle, répliquâtes-vous avec un sourire, je n’ai pas besoin de vos conseils pour estimer cette gloire à son prix!
Un fiacre découvert nous ramena, par la chaude splendeur du Paris d’été, vers la place Possoz, où Mme Le Quellien nous attendait, infiniment moins calme que sa fille. Vous, Françoise, malgré votre admirable équilibre, la joie d’être délivrée d’une sotte épreuve, et sans doute aussi la pensée de votre prochaine émancipation, animaient votre visage et vous incitaient à parler plus et plus gaiement que de coutume... Je remarquai que nul passant ne vous croisa sans recevoir au vol, comme un reflet envoyé par un miroir, le coup de lumière de votre joyeuse jeunesse. Plus d’un sans doute envia ma place à côté de vous, sans se douter qu’il souhaitait honnêtement d’être votre oncle. J’avoue que vous étiez exquise à voir: un charmant objet de fraîcheur, de vigueur, de bonheur. Et peut-être fus-je le seul, parmi ceux qui vous admirèrent entre la place Saint-Sulpice et Passy, à sentir cette admiration se mêler d’un peu de mélancolie... Car je songeais, en égoïste et presque malgré moi, que bientôt un autre que moi serait votre chaperon officiel et que la situation d’oncle sans nièce est dépourvue de prestige... Votre succès, votre amusante loquacité, votre bonne grâce, me faisaient aussi penser, par une naturelle évocation, à la pauvre Alexandrine... J’imaginais son retour dans sa famille et son entrée dans la vie,--humble être disgracieux, malchanceux, maladroit... Combien ce mot unique «la vie» signifie une réalité variable selon que le caprice de la nature nous fit le cerveau ou même le nez de diverse façon!... Et quelle place étroite et incommode la société laisse aujourd’hui à la femme laide!...
Cependant votre intelligent babillage berçait mes réflexions:
--... Vous comprenez, mon oncle, j’aimerais bien mieux quitter Berquin tout de suite, puisque voilà mon examen passé... Mais vous savez que Mme Rochette tient énormément à l’usage de la maison: faire faire une retraite de huit jours à l’élève qui va quitter la pension pour entrer dans le monde.
--Je ne trouve pas cela si bête, répliquai-je. Est-ce une retraite dans le sens religieux du mot?
--Il y a de cela, naturellement... Mais c’est aussi un temps de méditation sur la vie qu’on va mener dans le monde, sur le mariage, sur la conduite d’une maison. Un peu le sujet des lettres que vous m’écrivez, mon oncle... C’est Mme Rochette qui dirige les méditations.
--Pourquoi riez-vous en disant cela, Françoise?
--Parce que cette brave Mme Rochette, qui ne fut jamais autre chose qu’une maîtresse d’école, est tellement ignorante de la vie, tellement innocente!...
Je vous regardai sur ce mot, Françoise: et votre œil lucide, fixé sur moi, et le son de votre voix, et je ne sais quoi de toute votre allure, me démontrèrent qu’en effet Mme Rochette n’aurait pas beaucoup de clartés à vous donner sur «la vie»...
--Eh bien! répliquai-je, c’est vous qui l’instruirez. Vous proposerez à Mme Rochette une série de méditations sur la jeune fille du XXe siècle et sur la nécessité de marcher avec son époque.
Cette idée vous plut, vous fit rire... Nous arrivions à la place Possoz. Je vous laissai aux félicitations émues de Mme Le Quellien, et je m’en retournai chez moi.
Je n’étais pas très joyeux, je vous l’avoue. Je regardais sans complaisance les arbres et les fleurs de mon jardin, qui, eux, vivaient avec énergie sous le soleil de cinq heures, déjà moins ardent. Je me disais que quelque chose de ma vie allait prendre fin--cette correspondance de quinzaine, qui, peu à peu, m’était devenue précieuse... Dans quinze jours, vous serez sortie de pension définitivement, la fameuse retraite finie... Vous n’aurez qu’à regarder vous-même les choses autour de vous, de ces yeux gris-bleu qui voient si bien. Le truchement de l’oncle deviendra superflu... Bien vite, d’autres plaisirs et d’autres soucis que de correspondre avec moi s’imposeront à vous... Ainsi, ce qui vous apparaît comme un commencement prometteur m’apparut, à moi, comme un morne achèvement...
Je me rappelai le soir où, dans ce même jardin, notre échange de lettres avait été décidé... Je comptai les mois... Il y en avait tout près de douze. Et ces douze mois de plus me pesèrent lourdement sur les épaules.
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XXVII
_Paris et Rosny-sur-Mer.--L’oncle n’est point jaloux.--Étude sur l’âme des belles-mères.--Les souvenirs.--Les illusions.--La mise à la retraite.--Souhaits de bonheur pour Françoise.--Feuilles sèches et lilas tardifs._
Ma lettre, chère enfant, ira vous trouver aux bords de la mer normande, où votre mère vous emmena quinze jours après l’examen passé, pour vous y faire goûter un repos bien acquis... Moi, je vous écris de Paris, toujours... Cela n’est guère élégant, en plein été... Mais que voulez-vous? Cette année, je ne puis me décider à boucler mes malles, comme de coutume. Ailleurs, je n’aurais pas mes livres, ma table de travail, l’arrangement familier de ma maison, la fraîcheur de mon jardin,--et, pas plus qu’à Paris, je n’aurais Françoise... Recommencer une fois encore la nuit de sleeping-car, l’arrivée dans le _first-class hotel_, les excursions tarifées, les visites de convenance aux paysages et aux chefs-d’œuvre... non, décidément, j’ai beau me gourmander moi-même, le désir n’en ressuscite pas cette fois dans mon cœur.
Et très probablement je laisserai couler le temps des «vacances» dans ce coin de Paris, un peu provincial, où j’ai du moins le plaisir de passer, presque chaque jour, devant vos fenêtres fermées.
Il y avait bien le projet de vous rejoindre à Rosny-sur-Mer. Mme Le Quellien m’y conviait, et vous m’en renouvelez très gentiment l’invitation... Eh bien! tout réfléchi, j’aime encore mieux regarder d’en bas, à Passy, le visage endormi de votre appartement... Si vous étiez seules, votre mère et vous, à Rosny-sur-Mer, peut-être me serais-je décidé. Mais les Despeyroux ont loué une villa près de vous. Sans compter le brillant Maxime, vous êtes accaparée par la famille de votre fiancé, notamment par Lucie, l’une des jeunes personnes les plus infatigables dans la conversation qu’il m’ait été donné de rencontrer... Quel personnage viendrait jouer, avec ses conseils et ses doctrines sur la vie, «votre oncle prêcheur» parmi tout ce monde uniquement occupé d’un grand bonheur immédiat?... La plupart m’enverraient secrètement au diable. Vous-même, chère Françoise, qui feriez tout votre effort pour être gracieuse avec l’oncle, et qui le seriez, j’aurais des remords à vous faire perdre quelques minutes de votre ferveur enthousiaste, de votre libre joie.
Votre cœur est si charmant que mon refus va vous faire un peu de peine, je le sais... Peut-être froisserez-vous ma lettre, d’un de ces mouvements spontanés qui ne sont pas la moindre de vos grâces. Peut-être murmurerez-vous comme naguère, quand je vous grondais un peu de votre coquetterie: «Méchant!... Méchant!...» Puis votre front s’assombrira, vos yeux gris s’immobiliseront; vous méditerez...
«Pourquoi refuse-t-il de nous rejoindre? Est-ce qu’il est fâché?...» Probablement vous ajouterez: «Serait-il jaloux?»
A cette dernière question, je puis d’autant mieux répondre, amie Françoise, que je me la suis déjà posée à moi-même... Je m’empresse de vous dire la réponse: aucune jalousie ne me ravage. J’ai, Dieu merci, trop de bon sens et d’équilibre sentimental pour que les billevesées d’un Bartolo me soient déjà venues à l’esprit. Mais, vous voyant seule dans la vie avec votre mère,--qui ne sait guère la vie,--je m’étais accoutumé à considérer que je jouais auprès de vous un rôle quasi paternel... J’étais le seul ami un peu mêlé au monde extérieur qui pénétrât dans l’appartement de la place Possoz. Par la force de cette habitude, et à votre insu, des façons de voir les choses, des idées qui sont miennes, ont peu à peu conquis votre jeune intelligence et votre sensibilité. Vous n’êtes pas, tout à fait, la même Françoise que si vous ne m’aviez pas connu. Votre cerveau, peut-être votre cœur, me doivent quelque chose de leur forme présente. Ainsi je suis pour une part mystérieuse, mais importante, un des collaborateurs de l’ouvrage exquis que vous êtes... N’est-il pas naturel, dès lors, que j’aie pour vous quelques-uns des sentiments d’un père--ou plus exactement d’une mère?... Il y a beaucoup d’analogie entre ma façon de vous chérir et celle de Mme Le Quellien. Comme elle je veux votre bien, jusqu’à le vouloir malgré vous. Comme elle, tout ce qui vous a fait peu à peu grande fillette, puis jeune fille, m’inspirait un sentiment de tristesse égoïste que j’avais de la peine à combattre. Comme elle enfin je regarde votre fiancé d’un œil extrêmement lucide, dont nulle présomption favorable ne diminue la clairvoyance. Maxime en doit prendre son parti: il aura deux belles-mères.
L’âme de belle-mère que je me suis découverte depuis vos fiançailles, j’emploie en ce moment pour l’analyser tout ce que j’ai d’habitude psychologique. Et je m’étonne que la coutume des écrivains ait été jusqu’à présent de ridiculiser ce type, car il est surtout pitoyable. Mal du souvenir, sensation de l’abandon, constatation de sa propre lente destruction par les années, tristesse des illusions effeuillées, angoisse du lendemain: l’âme de la belle-mère contient tout cela. C’est un musée de mélancolies.
Les souvenirs! Oh! chère Françoise, quelle collection m’en offre ma mémoire, de souvenirs qui vous touchent, où votre jeune personnalité, peu à peu accusée, joue le rôle d’héroïne!... Quelques-uns remontent au temps où vous aviez les cheveux sur le dos, les jambes nues et une robe princesse: nous les échangeons pieusement, Mme Le Quellien et moi, quand nous conversons en tête à tête...
Un entre mille.
Vous aviez sept ans, vous habitiez déjà place Possoz; moi je demeurais, en ce temps lointain, au numéro 8 de l’avenue Percier. Dans cette avenue, le numéro 8 est doublé d’un numéro 8 _bis_. Infailliblement, les cochers parisiens, qui ne sont pas très attentifs, s’obstinaient à me débarquer au 8 _bis_ quand je rentrais chez moi; j’avais pris mon parti de les avertir à l’avance.
Or, ce matin-là, j’étais allé place Possoz vous enlever à votre maman, car j’étais toqué déjà de votre babillage pittoresque. Sur la place, nous hélâmes un fiacre; quand il fut près de nous, je donnai mon adresse au cocher: 8, avenue Percier, et j’ajoutai:
--Prenez garde! il y a un 8 _bis_.
Alors, vous, petite Françoise, vous serrant contre moi, effarée, vous eûtes ce cri:
--Où qu’il est, l’huit _bis_?...
«L’huit _bis_», devant votre imagination enfantine, surgissait évidemment comme un monstre extraordinaire et périlleux, dont il fallait se garer au plus vite... Je ne sais pas si cette historiette puérile est vraiment divertissante en soi, mais je sais qu’elle a bien des fois diverti votre mère et votre oncle. Aujourd’hui, en la rappelant, je n’ai pas envie de rire.
... Puis, je vous évoque à douze, à treize ans, à ces âges prétendus ingrats où je trouvais gracieuses, moi, votre gaucherie et votre timidité mêmes. Alors vos prunelles gris-bleu commençaient de se poser sur les choses, sur les êtres, avec une curiosité intelligente. Alors votre jeune esprit se tournait vers moi et recevait avidement ce que j’essayais de lui donner... Bien des fois, sous les acacias de mon jardin, devant le grand espace de ciel où se profilaient les tours du Trocadéro, bien des soirs nous réunirent alors, Mme Le Quellien, vous et moi! Souvent, ces soirs-là, Mme Le Quellien s’endormait doucement dans son fauteuil d’osier, et nous poursuivions notre entretien à demi-voix, pour ne pas troubler son sommeil. L’âge de transition que vous traversiez vous rendait par instants inquiète et nerveuse; moi, j’étais encore presque un jeune homme... Mais quelle douce confiance nous avions l’un dans l’autre! Comme vous vous sentiez en sécurité près de moi! Comme je laissais grandir en moi ce sentiment quasi paternel, ou, si vous voulez, maternel, que les années ont affermi!...
Des jours, des jours passèrent encore; on vous mit à l’institut Berquin, vous apparûtes jeune fille, votre caractère se dessina. Ce fut la Françoise bien moderne, sérieuse et pratique, sachant ce qu’elle voulait et ne voulant rien au hasard, nullement asservie aux anciennes formules et pourtant avertie des périls d’un excessif affranchissement. Mais ce caractère aux vives et nettes arêtes n’excluait point une relative docilité aux conseils de votre oncle: ce dont je demeurai fier plus que vous ne le sauriez croire... Je continuais cependant d’exercer ma paternité par ces lettres bi-mensuelles, où vous vouliez bien recueillir quelques règles de vie, quelques directions morales... Mon illusion--véritable illusion de belle-mère--fut de m’imaginer que cela durerait toujours ainsi, que toujours vous auriez besoin de mon expérience et de mes méditations, que toujours je serais ce qu’on appelait au XVIIe siècle votre «directeur»!... Illusion absurde,--c’est évident: vous étiez, comme toutes les jeunes filles, destinée à l’amour et au mariage, et votre directeur naturel serait fatalement, un jour, votre mari.
Mais est-il des illusions raisonnables?
[Illustration]
Ce ne fut pas, je le confesse, sans une douloureuse émotion que je connus, que je mesurai mon erreur. Ce ne fut pas sans angoisse que je distinguai, si vite, si vite, l’autre influence qui se glissait dans votre esprit. Maxime Despeyroux, que vous avez vu à peine une dizaine de fois depuis cet hiver, a déjà modifié Françoise plus que ne l’avait fait son oncle en quinze ans. C’est dans l’ordre--Dieu me garde de vous le reprocher!... Mais avais-je tort de signaler cette horrible sensation de l’abandon, qui devrait suffire à rendre les vaudevillistes pitoyables aux belles-mères?
Une autre sensation douloureuse, commune aux belles-mères et à votre oncle, est celle de la mise à la retraite... On a eu un emploi, et quelqu’un s’y substitue à vous. On servait à quelque chose, et l’on devient inutile... Rien de plus injurieux que la mise à la retraite; c’est un avertissement officiel de sénilité, de décrépitude. Être mis à la retraite, c’est mourir un peu. Or, me voilà retraité, Françoise, de mon préceptorat moral. L’emploi sera tenu désormais par un plus jeune, qui a devant lui les années que je vous ai consacrées: il est demain et je suis hier... Savez-vous que certains fonctionnaires, amoureux de leur état, ne peuvent pas supporter l’idée que leur bureau, leur fauteuil, leur table, serviront à d’autres qu’à eux-mêmes, et se mettent à dépérir dès que le rond-de-cuir leur est ravi? Combien la privation est plus cruelle lorsque ce qu’on perd, c’est Françoise! Et que vais-je devenir, moi que les événements dépouillent d’une fonction si précieuse: recevoir les confidences d’un cœur de jeune fille et lui donner des conseils?
Voilà, chère enfant, mes raisons de mélancolie, et voilà pourquoi je veux rester seul à Paris, afin de m’en bien repaître, sans faire supporter à personne ma méchante humeur. Avec toutes ces tristesses, cependant, ne craignez pas que mes méditations arrivent à fabriquer de la jalousie... La jalousie est un sentiment vilain où il y a du désir de nuisance: et vous savez que je veux le bonheur de Françoise... Ma petite amie, ma petite élève, je souhaite que vos heures de fiançailles soient remplies d’une félicité sans mélange. Goûtez bien ce temps d’enthousiasme: il est fugitif; les illusions mêmes en sont adorables. Soyez toute à l’heureux conquérant que vous avez élu: c’est la règle, c’est le devoir. Nous vous aimons assez, Mme Le Quellien et moi, pour nous arranger encore un semblant de joie avec le surplus de votre joie... Évidemment, pendant ces jours exceptionnels, vous ne penserez pas énormément à votre oncle. C’est la règle encore, et je ne vous en veux point... Toutefois, il y a, même dans les périodes les plus gaies de la vie, des quarts d’heure d’arrêt et de recueillement. On ne résisterait pas à l’enthousiasme continu. Eh bien! ce que je vous demande, Françoise, c’est de me donner de temps en temps un de ces quarts d’heure. La meilleure façon de converser avec moi sera de reprendre le paquet de nos vieilles lettres, celles surtout que je vous écrivis de quinzaine en quinzaine, depuis un an... Peut-être, en les relisant, trouverez-vous mes conseils surannés ou maladroits; vous avez désormais, pour les contrôler, les conseils d’un autre. Mais cette comparaison même vous sera profitable. Elle vous suggérera des réflexions personnelles: entre Maxime et moi, vous jugerez en dernier ressort.
Cependant, je penserai à vous, mignonne petite amie; je formerai des vœux pour votre joie... De temps en temps, quand le souvenir de Françoise m’obsédera, j’irai regarder les volets clos de sa maison. Je m’accommoderai de mon automne en rêvant à votre printemps, dans ce Paris peu à peu désert, où les feuilles jaunes des marronniers commencent à choir, tandis que certains lilas poussent, çà et là, des bouquets tardivement refleuris.
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XXVIII
_Le charme des gronderies.--Trois mois sans lettres.--Réflexions sur la correspondance.--Lettres utiles.--Lettres de convenance.--L’amour et l’amitié.--Rôle de la jeunesse dans l’amitié.--Protocole des lettres futures.--Le mentor.--Le lexique._
Hôtel Adriatique, à A... près Trieste.
Novembre 1901.
On ressent parfois, chère Françoise, un vif plaisir à être grondé. Il faut pour cela que la personne qui gronde vous soit très chère, que l’objet même de la gronderie soit une preuve de l’intérêt qu’elle vous porte; il faut aussi que la conscience ne vous tourmente pas trop cruellement... Si l’on n’est pas coupable du tout, la gronderie devient quelque chose de presque voluptueux: l’on s’écrierait alors volontiers, avec l’épouse de la comédie: «Il me plaît, à moi, d’être battu.»
Votre lettre, chère enfant, m’a valu ce plaisir raffiné. Vous avez grondé votre oncle, de verte façon. «N’avez-vous pas de honte? vous écriez-vous. Regardez un peu le calendrier; mesurez la longueur du temps écoulé depuis que je n’ai pas reçu une ligne de vous... Votre dernier billet date du milieu de l’été: nous voici à la fin de novembre; vous gardez toujours le silence. Ne vous imaginez pas, au moins, que je compte à votre actif trois lignes glissées, par-ci, par-là, à mon intention, dans votre correspondance avec ma mère. Ah çà! qu’est-ce que cela veut dire?... Est-ce que, parce que je suis hors de pension, nous ne devons plus nous écrire? Est-ce que, parce que je suis fiancée, je ne suis plus votre nièce?»
Oh! les douces meurtrissures que me fit votre petite main fâchée, Françoise!... Quoi! mes lettres vous manquent un peu? Je n’osais le croire. Il est vrai que vous vous en apercevez huit jours après que votre fiancé Maxime, nommé sous-lieutenant à Châteauroux, a quitté Paris pour rejoindre son régiment. Tant qu’a duré la villégiature de Rosny-sur-Mer, où Maxime et sa famille habitaient une villa voisine de la vôtre, et même un mois et demi après, vous ne semblez pas avoir souffert de ce silence que vous me reprochez... N’importe: n’eût-on que le second rang dans votre cœur, on est fier de l’avoir gardé, mademoiselle. Et pour cela votre gronderie m’est précieuse.
Elle est injuste, d’ailleurs, ce qui, suivant la règle énoncée tout à l’heure, double mon plaisir. N’avez-vous pas remarqué, en effet, que si trois mois et plus s’écoulèrent depuis ma dernière épître, moi non plus, durant quinze longues semaines, je n’ai rien reçu de vous?... Sans la fidèle Mme Le Quellien, qui m’eût renseigné sur Françoise?... Que les reproches féminins sont donc divertissants, et que vous êtes donc femme, ma nièce!
Maintenant, voulez-vous mon avis? Nous eûmes parfaitement raison de ne point nous écrire durant ces mois d’été et d’automne. Et de façon générale, quand on n’a rien à se dire et que d’ailleurs on ne sent pas un impérieux besoin d’entrer en communication avec l’absent, il n’est pas bon de se forcer à aligner des phrases sur un papier qui ne demandait qu’à rester vierge et à ne point voyager. J’observe ce principe dans ma propre correspondance. Il m’a fait quelques ennemis; pourtant je m’y tiens. Écrire pour écrire m’est odieux. La lettre de convenance me semblerait un manque d’honnêteté et de franchise si je la signais; elle me cause un malaise et me prévient défavorablement contre le signataire quand je la reçois... Je me méfie instinctivement des gens qui, sans affaires, vaquent à une longue correspondance quotidienne: ils ont une âme de banalité. Je ne réclame aucune part dans la distribution de leur amabilité postale.
Vous avez senti cela d’instinct, chère Françoise, durant les semaines où Maxime était près de vous presque à toute heure du jour: son image, sa pensée, fermaient pour ainsi dire toutes les issues de votre âme. De quelles pauvres lettres vous m’eussiez alors gratifié, grand Dieu! si vous aviez eu le tort de vous contraindre à rompre un instant l’enchantement. Vous n’auriez pas voulu tracer sur la feuille blanche ces mots cent fois répétés: «Je l’aime... Je l’aime!...» Et pourtant c’eût été la seule lettre sincère. Votre pudeur sentimentale préféra ne pas l’écrire: moi, je préfère ne l’avoir pas reçue. Car cela ne m’eût rien appris de nouveau; et, comme l’humain égoïsme rapporte tout à soi-même, j’aurais instinctivement traduit les mots de la phrase écrite, par d’autres, très mélancoliques.
N’allez pas croire, cependant, ma jolie nièce, que mon humeur soit aussi grognonne qu’au dernier été. Quand je pense à votre fiancé, je me sens encore, de temps en temps, quelque peu «l’âme de belle-mère», mais d’une belle-mère traitable, voire bienveillante. A Maxime je sais gré d’aimer Françoise et d’être aimé d’elle assez pour lui donner du bonheur. Ce n’est aucunement par bouderie que je ne vous ai pas écrit. C’est parce que, moi aussi, tant que Maxime fut près de vous et vécut dans une intimité quotidienne avec vous, je n’avais positivement rien à vous dire... Les sujets de vos entretiens avec lui étaient évidemment ce qui vous intéressait le plus: ma lettre n’aurait eu d’autre effet que de vous interrompre. Or ce rôle d’interrupteur est des plus sots. Et le sort aveugle qui mène les lettres à leur destination les fait parfois arriver au but en des instants si mal choisis!
[Illustration]
Aujourd’hui, il n’en est pas de même. Vous êtes seule, de nouveau, avec Mme Le Quellien, dans le provincial logis de la place Possoz; plus seule que jamais, puisque vous n’avez plus auprès de vous ni les compagnes de pension, comme l’an passé, ni le fiancé, comme durant les vacances et jusqu’à ces derniers jours. Assurément, Maxime ne manque pas de vous écrire fréquemment. Assurément, les projets d’avenir et les soins pratiques qui préparent cet avenir vous occupent, outre tout ce qui peut distraire un esprit cultivé comme le vôtre. Mais, enfin, une présence absorbante, dominatrice, n’est plus là, et, justement parce qu’elle fut absorbante et dominatrice, elle laisse en s’éloignant un large vide et un peu de froid. Alors, tout naturellement, les autres objets frappent de nouveau votre vue... Je suis sûr que, depuis une semaine, Mme Le Quellien a reçu de vous des baisers plus tendres, des enlacements plus passionnés que depuis bien longtemps. Et plus loin qu’elle, à l’horizon de vos pensées, vous avez soudain retrouvé votre oncle, l’ami de votre enfance et de votre adolescence, le sermonneur qualifié de votre dernière année de pension.
Ne vous en défendez pas, Françoise. C’est trop naturel. Votre mère, votre oncle, sont pour vous des amis, et le rôle de l’amitié est de s’effacer devant l’amour (on peut prononcer ce grand mot aujourd’hui devant vous, puisque vous êtes fiancée). Mais l’amitié a ses revanches. Moins exaltée, moins égoïste aussi que l’amour, elle occupe sans brusquerie les heures que laisse inoccupées celui-ci. Elle est le recours fidèle, sûr, infaillible, contre les peines causées par l’amour, et l’amour en cause inévitablement, par cela même qu’il est un sentiment exalté, un enthousiasme quelque peu orageux. Donc vous avez eu raison, dans votre première peine d’amour, causée par l’absence de l’être aimé, de vous tourner vers les affections qui peuplent des régions plus tranquilles de votre cœur: celle de Mme Le Quellien et la mienne.
La mienne ne vous manquera pas dans votre nouvel état, mignonne amie. Parce qu’elle s’était faite à dessein silencieuse durant les derniers mois, ne croyez pas qu’elle fût abolie. La lampe brûlait toujours: j’avais seulement posé devant sa flamme un écran discret, pour ne point importuner de son reflet le rêve où vous viviez... Car l’amitié sincère est prévenante et pense toujours à autrui: une amitié égoïste ne mérite pas le beau nom d’amitié. Un jour, sans doute, vous goûterez à votre tour le charme de cet altruisme; on ne l’apprécie bien qu’après avoir passé la première jeunesse. La première jeunesse ne connaît point la joie de l’amitié active. Si elle consent à se laisser aimer, nous lui en savons un gré infini. Si parfois elle va jusqu’à nous dire: «Aimez-moi!» nous nous sentons comblés.
Il y a un peu de cette charmante prière dans l’appel que je reçois de vous, mon enfant: et j’en ai le cœur tout réchauffé. Certes, je continuerai «à vous aimer comme avant» (ce sont vos expressions), à vous écrire, aussi, tant que je serai loin de vous, puisque vous le souhaitez et que votre fiancé n’y voit pas d’obstacle. Peut-être pas aussi souvent et aussi régulièrement: il n’y aurait plus de raison à ces lettres de quinzaine qui avaient pour objet de vous faire communiquer avec le monde extérieur tout en vous offrant quelques préceptes utiles. Aujourd’hui, le monde vous est ouvert. Vous le voyez avec vos yeux, qui savent très bien voir. Quant aux préceptes, aux propos d’oncle prêcheur, ils ne seraient plus à leur place dans des lettres adressées à une grande jeune fille sortie de pension, nantie de ses brevets, et qui a maintenant un directeur tout indiqué, pourvu d’un joli galon d’or sur sa manche.
--Alors, mon oncle, vous ne me donnerez plus votre avis sur les choses?
--Que si! que si! ma nièce... Je voudrais me l’interdire que je n’y réussirais pas, tant l’habitude de prêcher est incommode à perdre. Seulement je suis bien résolu à ne prêcher désormais que sur des matières choisies par vous-même. En d’autres termes, je répondrai de mon mieux aux questions qu’il vous plaira de me poser, sans plus. J’abdique les fonctions de mentor. Je ne veux plus, je ne dois plus ambitionner qu’une voix consultative aux délibérations de votre conscience et de votre cœur. Que mon rôle même soit encore plus modeste: il me suffit d’être pour vous un lexique moral, bien en désordre, hélas! bien imparfait. Feuilletez-moi à votre loisir et à votre fantaisie.
Ainsi les lettres que nous échangerons éviteront ce banal caractère de lettres de convenances pour lequel je vous disais tout à l’heure mon dégoût. Puisque vous me consulterez sur des objets qui vous intéressent, vous ne vous ennuierez point à m’écrire. Et moi qui me divertis toujours à bavarder avec vous, je garderai un peu d’espoir que vous lirez mon bavardage sans trop d’impatience,--l’ayant provoqué.
[Illustration]
XXIX
_Première consultation.--Idées de Lucie.--La question des voyages.--Sont-ils décevants?--Le rêve et le souvenir.--Le voyage de noces: il est symbolique.--De la retraite et de la vie intérieure.--Utilité des illusions._
Hôtel Adriatique, décembre 1901.
Votre première lettre-consultation, ma chère Françoise, porte sur le point délicat du voyage de noces. A l’occasion de son mariage, Maxime obtiendra de ses chefs un congé de six semaines, qu’on pourra prolonger un peu grâce à la faveur du colonel. A quoi emploierez-vous ces six semaines? Votre mère conseille le traditionnel voyage de noces: Maxime est de son avis. Lucie, la sœur de Maxime, prétend au contraire que le voyage de noces est une coutume surannée. «Lorsqu’on n’a pas de château pour y passer sa lune de miel--dit Lucie--le plus chic est de s’en aller tout simplement, incognito, dans un bon hôtel de Paris, comme si l’on était des étrangers... Les voyages sont inconfortables et bien vite ennuyeux. Le voyage de noces est, en plus, ridicule... Toutes mes amies mariées sont d’accord là-dessus...» Ainsi parle Lucie du haut de sa charmante inexpérience. Vous, ma nièce, vous hésitez. Le voyage vous tente, mais les propos de Lucie vous alarment. Et vous me dites: «Mon oncle, vous qui, par goût, êtes si souvent sur les routes, conseillez-moi... Les voyages sont-ils vraiment à ce point décevants? Et le voyage de noces, en particulier, est-il une coutume si grotesque?»
J’aurais mauvaise grâce, Françoise, à dauber sur les voyages en général, puisque à l’heure présente je vous écris d’une station d’hiver de l’Adriatique et qu’un timbre autrichien sert de passe-port à ma réponse. Toutefois, je sais ce qu’on reproche aux voyages en général, et moi-même, à certaines minutes de mauvaise humeur, je le leur ai reproché. Au commencement de l’été dernier je m’étais bien juré de laisser passer la belle saison sans monter ni dans un _sleeping-car_ ni dans l’ascenseur d’un hôtel étranger. Je vous avais informée de ce beau projet... Pourtant, ce ne sont pas les kobolds qui m’ont transporté ici... Cela prouve qu’il ne faut jurer de rien. Cela prouve aussi que quiconque a une fois introduit dans sa vie l’habitude des voyages sentira infailliblement, de temps à autre, la nostalgie de l’«ailleurs», la manie d’essayer d’être un autre homme sous d’autres latitudes... Quant au voyage de noces, il possède les attraits et les défauts des voyages ordinaires à la dixième puissance, pourrait-on dire. Il est le voyage par excellence, le plus voyage de tous les voyages. C’est pourquoi il a des détracteurs et des fauteurs passionnés. Je vous dirai mon avis sur ce qui le concerne en particulier. Traitons d’abord la question des voyages en général.
On a dit à Lucie que tous les voyages étaient décevants. Ils le sont en effet. Peut-être est-ce la faute des illusions que nous nous forgeons à l’avance, sur la foi des récits que nous font d’autres voyageurs, sur la lecture des livres, même sur l’inspection de ce qui semble pourtant un témoin irrécusable: les photographies. Livres et voyageurs mentent en général, ou du moins exagèrent: c’est trop naturel. Faire un récit en prévenant d’avance qu’il est dépourvu d’intérêt, c’est provoquer l’objection: «Pourquoi le faites-vous?» Rien n’est plus assommant qu’un voyageur proclamant son dégoût et son dédain: tandis qu’un léger ton de gasconnade ou une pointe d’accent marseillais ne messied point au conteur revenu de loin... Les gravures, les tableaux, les photographies elles-mêmes mentent aussi. Quiconque a manié la plaque sensible et la poire de caoutchouc connaît «les trucs» au moyen desquels on approfondit une perspective, les choix ingénieux d’éclairage, les points de vue transformateurs. On flatte la nature, on flatte l’œuvre d’art en les reproduisant, comme on flatte un visage humain.
Ainsi tout conspire pour tromper le voyageur au départ. Mais ce qui le trompe le mieux, c’est encore son imagination. Il y a de la magie dans ces mots: «Voyage... Partir...» Selon le vers du poète latin:
_Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie..._
Or, partir, voyager, il semble que ce ne soit plus attendre quiètement la vie, mais courir au-devant d’elle. Comme notre vie est habituellement réglée, et, par là, doucement monotone, nous imaginons qu’en sortant soudain des lieux et des habitudes de cette vie quotidienne nous allons pénétrer aussitôt dans un monde d’imprévu et d’aventures.
Il se trouve qu’en réalité presque rien de tout cela ne se réalise. L’imprévu et l’aventure du voyage sont supprimés depuis qu’il est aussi aisé (sauf la question de temps) d’aller de la gare de l’Est à Irkoutsk que de la même gare à la place du Trocadéro. Dans les deux cas, il suffit de s’asseoir dans un véhicule et de laisser faire... Tout pèlerin sincère conviendra d’ailleurs que le premier tête-à-tête avec un chef-d’œuvre, un monument, un site célèbres comporte presque toujours une déception. Ce n’est pas la faute du chef-d’œuvre ou du site: c’est la faute de notre rêve qui les a parés à l’avance d’irréalisables attraits. C’est tellement peu la faute du chef-d’œuvre ou du site qu’au second pèlerinage il n’y a plus de déception. Mais que de gens ne font point, ne peuvent point faire ce second pèlerinage au même lieu!
Heureusement, et c’est un trait notable de la psychologie du voyageur, il est bien rare que celui-ci garde rancune aux œuvres d’art et aux paysages. Une sorte de pudeur l’empêche d’avouer sa déception au moment où il l’éprouve: il s’impose alors une factice admiration, d’accord avec les guides. Puis, dès que l’objet n’est plus sous ses yeux, l’impression décevante commence à s’effacer. Une harmonie spontanée se fait entre le sentiment personnel et l’opinion courante. Enfin, le voyage fini, le voyageur rentré dans ses foyers, l’imagination recommence sur le canevas du passé la broderie de Pénélope dont elle avait décoré l’avenir. Comme on avait rêvé à l’avance des émotions irréalisables, on se suggère qu’on en éprouva. Le souvenir, ingénieux et illusoire, réédifie lentement et secrètement le décor qu’avait dressé l’espérance, en sorte que le voyageur est sincère lorsque à son tour, vous contant son voyage, ses mensonges vous préparent des illusions.
Eh bien! cette double excitation du sens imaginatif, avant et après, suffisent, à mon avis, pour recommander les voyages: et à ce même titre le voyage de noces me semble un usage digne d’être maintenu... Dans quelques mois, Françoise, en même temps que vous partirez pour quelque pays étranger en compagnie de Maxime, vous commencerez un voyage bien autrement aventureux, celui de la vie conjugale. Ce voyage-là, vous y rêvez comme à l’autre; comme l’autre vous l’ornez à l’avance de toutes sortes d’émotions et de plaisirs. Vous avez beau être une petite personne d’esprit lucide et pratique, je vous défie d’imaginer dans votre avenir avec Maxime autre chose que de la joie... La solitude avec Maxime, joie. Attendre à la maison Maxime qui va rentrer du quartier, joie. La maternité, joie. Maxime lieutenant, capitaine, décoré, joie... Et ainsi de suite... En fait, la vie conjugale, même entre deux êtres qui s’aiment, est un mélange de félicité et de peine, et sans doute, devant la réalité, vous éprouverez souvent, Françoise, la déception du voyageur en présence du site ou du chef-d’œuvre vantés... Alors, ne vous arrêtez pas à cette déception; selon le mot des casuistes, n’y consentez point... Ayez confiance: dites-vous que l’éloignement dans le passé vous rendra bientôt le mirage auquel l’éloignement dans l’avenir avait accoutumé votre âme... Quand votre mère songe à ses propres fiançailles, à son propre voyage de noces, à tous les événements de l’existence étroitement unie qu’elle mena avec votre père, elle revoit un pays aussi enchanteur, aussi chimérique que celui dont vous rêvez aujourd’hui. Pourtant votre mère a vécu, et vous allez vivre! Oh! la merveilleuse réserve d’espoir enchanteur, de souvenir illusoire, que chaque génération transmet à la suivante, et qui est comme le sel de la vie!
Le mérite du voyage de noces, c’est d’accroître cette dose d’espoir et d’enthousiasme si nécessaire à deux êtres qui vont ensemble s’avancer dans la vie. C’est de parer de mystère et d’imprévu les premiers pas du couple nouveau. Qu’importe s’il amène les petites déceptions, inévitables dès que la réalité vient contrôler un rêve?... Rentré dans la vie courante du ménage, le jeune époux, la jeune épouse, aboliront instinctivement la mémoire de ces déceptions. De nouveau le voyage de noces apparaîtra dans un halo de joie, de tendresse, d’enthousiasme. Il demeurera, en même temps qu’un symbole charmant de la vie conjugale, la porte de lumière par où le jeune couple fit son entrée dans cette vie.
Donc, chère Françoise, non seulement je suis partisan du voyage de noces, mais je conseillerais volontiers à tous les époux de le recommencer de temps à autre. J’entends que deux êtres qui s’aiment font sagement de s’isoler parfois des spectacles et des personnes qu’ils voient habituellement, et de s’essayer au tête-à-tête, comme dans les premières semaines du mariage. Tant de couples perdent insensiblement l’habitude de vivre réellement en commun! Cependant, le goût de la vie à deux, le besoin réciproque de la présence, sont les vrais biens du mariage, ceux qu’aucun incident ne saurait briser. Le voyage à deux permet aux époux de se rendre compte de la solidité, de la tension de ces liens. Le voyage à deux, c’est, dans la vie mariée, l’équivalent de la «retraite» dans le célibat monastique.
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Aussi les gens du monde, les ironistes et les philosophes de salon raillent-ils les voyages conjugaux, en particulier le voyage de noces: car philosophes de salon, ironistes et mondains ont l’horreur, la peur de la «retraite», et, en général, de la vie intérieure.
Je vous le demande, Françoise, quelle retraite, quelle halte dans la vie peut comporter un banal séjour de quelque vingt-quatre heures dans un hôtel parisien, avec le bruit familier de la capitale autour de soi et tout l’appareil de dissipation inséparable de Paris? Ah! la laide coutume, imaginée à coup sûr par des viveurs éreintés et des demoiselles désabusées à l’avance!
N’y cédez pas, Françoise. A l’aube du mariage, faites comme votre mère, comme vos aïeules, le traditionnel pèlerinage vers l’inconnu, vers la solitude à deux, vers le rêve. Sans doute la vie est un tissu de joies et de peines; il faut se fortifier le cœur à l’avance pour soutenir tous les chocs qu’elle nous destine. Est-ce une raison pour refuser, dès le commencement de la route, le meilleur viatique: l’espoir--dût à cet espoir se mêler une dose d’illusion?...--Les sages, voyez-vous, ma jolie nièce, se gardent bien de chasser l’illusion de leur vie, sous prétexte d’éviter les déceptions. Pour eux, c’est la réalité, c’est la déception même, qui ne durent point; elles masquent un instant l’illusion, puis disparaissent. L’illusion demeure; elle est éternelle. Aimez l’illusion.
[Illustration]
XXX
_Excursion dans l’Indre.--Le choix de la maison.--Opinion de Lucie sur la province.--Opinion de Françoise.--Opinion de l’oncle.--Un chapitre de la philosophie du bonheur.--Que la médiocrité de la fortune et du séjour est bienfaisante aux jeunes époux.--Conseils pratiques sur le trousseau, sur le mobilier.--Point de luxe.--Point de provisoire._
Hôtel Adriatique, janvier 1902.
Je vous ai suivie par la pensée, chère Françoise, dans l’expédition que me narre votre lettre. Je vous ai vue prenant avec Mme Le Quellien et Lucie le train de Châteauroux, débarquant à la gare de cette modeste capitale. J’ai imaginé votre joie à retrouver Maxime, à pénétrer dans son garni de sous-lieutenant, à déjeuner dans son hôtel. Moi-même, il y a quelque quinze ans, j’ai habité le chef-lieu du département de l’Indre; mes souvenirs ont su évoquer d’une façon précise les places, les rues, les allées que vous avez parcourues tous les quatre à la recherche du logis où s’abritera, dans quelques mois, votre jeune félicité d’épouse.
Il paraît que Lucie poussait les hauts cris: «Dieu! que cette ville est laide!... Que ces maisons sont inconfortables!... Faut-il que Françoise t’adore, Maxime, pour consentir à vivre dans un pareil trou!... Moi, mon parti est arrêté: je ne me marierai qu’avec la condition d’habiter Paris!...» Entre nous, Lucie, malgré ses airs entendus, malgré qu’elle soit de cinq mois votre aînée, est une enfant qui parle à tort et à travers, infiniment plus enfant que vous, Françoise. En dépit de ses préoccupations et de ses propos romanesques, elle ne sait pas ce que c’est que d’aimer... Plus raisonnable et mieux renseignée, ma chère nièce, vous n’avez pas éprouvé la sensation d’un exil en pays barbare, parce que des maisons un peu moins hautes, pourvues de magasins un peu moins brillants, bordaient des rues un peu moins larges qu’à Paris... Sans doute vous ne pouviez exagérer la complaisance jusqu’à admirer Châteauroux. Mais c’était la ville où les nécessités de la vie fixaient votre fiancé; vous la visitiez pour la première fois dans l’allégresse de marcher côte à côte avec lui; surtout vous pensiez que là s’inaugurerait votre vie à deux. Cette espérance vous rendit intéressant et presque cher le décor banal d’une préfecture de province française.
«Est-ce drôle, mon bon oncle! me dites-vous, Châteauroux n’est pas le séjour que nous aurions choisi, ni Maxime ni moi... La ville est mélancolique; tout ce que Maxime nous a fait visiter en fait de logements est médiocre, plutôt laid... Pourtant, revenue place Possoz, je me sens un violent désir de ce grand village morne, de ces vieilles maisons mal bâties... Et je crois que, si d’ici à mon mariage Maxime était inopinément nommé à Paris, j’en aurais un peu de regret...»
Voilà, Françoise, d’excellentes dispositions pour vous adapter à la vie de femme d’officier. Je partage d’ailleurs pleinement votre avis sur le dernier point: je considérerais comme fort regrettable pour vous et pour Maxime que celui-ci fût nommé à Paris en ce moment. Vous n’obtiendriez pas de moi, malgré ma faiblesse et vos séductions, une démarche pour aider à ce changement. Cela vous étonne? Je vais vous dire mes raisons, et du même coup je répondrai à diverses questions que vous me posez sur le point de votre installation pratique, et sur le problème d’accorder le légitime désir d’un intérieur agréable, voire élégant, avec un budget limité.
Prenons les choses d’un peu haut.
Il y a, Françoise, une philosophie, ou, plus modestement, une hygiène du bonheur. Elle n’est codifiée nulle part, et c’est dommage: car la plupart des gens gâchent leurs facultés d’être heureux bien plus imprudemment encore que leur santé. Je ne prétends pas tenir dans ma tête ni dans mes cartons le code de cette hygiène. Mais j’en sais au moins quelques principes que la méditation m’avait enseignés et qu’a confirmés pour moi l’expérience. L’un de ces principes, qu’on devrait sans cesse répéter aux nouveaux époux, est: que le bonheur d’un jeune ménage est tout entier dans le fait d’être jeunes à deux, et que non seulement il n’emprunte rien aux avantages de situation, de relations, de fortune, de luxe, mais que ces divers avantages, s’ils sont excessifs, empiètent sur lui et l’amoindrissent.
J’exclus, bien entendu, le cas où le jeune ménage manque du nécessaire: l’absence de souci, a dit Saint-Augustin, est la première condition du bonheur. Mais j’affirme que pour être, à vingt-cinq ans (l’âge de Maxime), parfaitement conscient de la joie d’être votre mari, Françoise, il vaut mieux avoir huit mille francs de revenu total que cent mille; il vaut mieux être un insoucieux lieutenant qu’un homme célèbre ou un important brasseur d’affaires; il vaut mieux habiter sur les allées de Déols, à Châteauroux, une humble maison provinciale, qu’un hôtel princier sur l’avenue Montaigne...
Observez que je n’invoque pas de vagues et plates théories sur les joies de la médiocrité. Je dis une chose plus précise et mieux circonscrite. Quand Maxime aura quarante ans et vous trente-trois, jolie Françoise, je vous tiendrai un tout autre langage... Ce que je prétends, sans plus, c’est que la médiocrité de la fortune, de la situation, c’est que le silence et l’humilité du milieu sont propices, presque indispensables au bonheur de deux nouveaux mariés qui, dans le sens total du mot, _s’aiment_. C’est que le jeune amour, quand il est vraiment jeune et vraiment amour, se suffit à lui-même; qu’il est une joie tellement rare, tellement essentielle, que toute joie autre et simultanée diminue la somme totale du bonheur.
J’ai dit: le jeune amour. Car, Françoise, vous pouvez bien espérer que l’amour ne désertera jamais votre foyer: mais la jeunesse le désertera certainement. Et donc il viendra un temps où, sans aimer moins Maxime, vous l’aimerez d’autre façon. Votre amour vieillira comme son visage et le vôtre: se le dissimuler est pure vanité et puérilité. L’amour ne dévorera plus toutes les minutes de votre vie. Vous ne lui ferez plus de tort en donnant de votre pensée, de vos loisirs, de vos efforts, à autre chose qu’à lui. Alors, s’occuper avec Maxime de son avancement, de votre fortune, du luxe de la maison, sera une façon nouvelle de vous aimer, adéquate à votre âge. De cette adaptation progressive aux saisons de l’amour résultent l’harmonie et le bonheur du ménage. Le bonheur à deux est, alors, un fruit naturel mûri dans sa saison. Les fruits hâtifs, les fruits tardifs sont de mauvais fruits.
J’éprouve une pitié sincère pour la plupart de ces couples de «grands mariages» dont Paris nous offre le spectacle presque quotidien. Pauvres jeunes gens! En additionnant leurs âges, à peine ils dépassent la quarantaine, et déjà on les condamne à vivre dans le maximum du luxe et du confort, avec un nombreux appareil domestique, le harassement de recevoir et d’être reçus, le souci d’avancer dans la fortune, dans les places ou simplement dans le monde. On leur impose les soins et le régime qui conviennent merveilleusement, mais exclusivement à la maturité. En somme, on leur escamote la jeunesse, la précieuse, irremplaçable, divine jeunesse. On leur vole dix ou quinze ans de vie sentimentale, pour leur offrir en échange dix ans de la vie d’affaires, dont ils connaîtront toujours assez tôt le vide décevant. On les prive, même dans cette vie d’affaires, du seul condiment qui l’assaisonne: la sensation de grandir, de progresser. Tout de suite, ils ont tout.
Je plains aussi, Françoise, les couples plus modestes qui installent leur foyer à Paris. Pour droits que soient leurs cœurs et si fort qu’ils s’aiment, la foire au luxe qui les environne suffit à leur tourner l’esprit s’ils ne l’ont solide. En ai-je vu, de ces pauvres couples que l’envie du luxe impossible hantait au point de gâter leur joie de jeunes époux! Le moyen pour deux petits oiseaux d’être heureux, s’ils dédaignent leur nid? Souvent, d’ailleurs, ce dédain du nid trop modeste