Chapter 2 of 5 · 29469 words · ~147 min read

partie d

'une secte dont la doctrine a surtout cela de particulier que chaque sectaire se considère comme une incarnation plus ou moins parfaite de la divinité. Tout en affectant les dehors de l'humilité, les néophytes, dit-on, n'en sont pas moins très-fiers de leur situation récente d'incarnés. Quant aux convertisseurs, ils sont révérés par leurs prosélytes à l'égal des prophètes.

Après avoir gagné dans le commerce une fortune considérable, ce Tatar s'est ruiné pour obéir à un de ces illustres mystiques dont il exécute les moindres volontés.

Pour son directeur spirituel, il s'est dépouillé peu à peu de la majeure partie de son bien, et, maintenant encore, il abandonnerait le reste de son avoir sur un signe du bienfaiteur qui lui a dessillé les yeux. Beaucoup le blâment de ce désintéressement, mais d'autres l'excusent, disant qu'on ne peut trop donner à qui vous met sur la route du ciel.

Les chefs de ces mystiques organisent des réunions où ils font exécuter à leurs sectateurs des exercices semblables à ceux des derviches hurleurs. Dans une grande salle ou dans une cour fermée, les initiés s'agenouillent en rond, gardent un instant le silence, immobiles: ils se recueillent. Soudain, leur chef se met à pousser des cris gutturaux, les assistants l'imitent, puis il cesse ses cris, et le voilà chantant de toute la force de ses poumons une phrase courte, que les autres répètent en chœur et à tue-tête. Après une heure de cet exercice, dont le but est, disent-ils, de se rapprocher d'Allah, et qui paraît être de s'étourdir par des hurlements, ils tombent en une sorte d'extase et sont transportés au cinquième et même au septième ciel. De vieux croyants affirment que ces mystiques veulent en imposer par des jongleries. Ils conseillent au sunnite fidèle de fermer l'oreille à leurs discours et de s'en remettre du soin de son bonheur à Allah tout seul.

Ce Tatar a de violentes discussions avec un Bokhare incrédule à ses heures, qui nie hardiment l'existence des saints.

Le Bokhare est très-instruit pour un Asiatique; il écrit et parle couramment l'arabe, le turc et le persan; il a lu force manuscrits en ces trois langues; il discute de l'être et du non-être avec une facilité à exciter l'admiration d'amateurs européens. Aristote et Platon ne lui sont pas inconnus. La supériorité dont il a conscience le rend ironique; il parle à son adversaire d'un ton méprisant, lui prouve facilement son ignorance, le tourne en ridicule et s'attire des injures.

«Ni à Bokhara, ni à Tachkent, ni ailleurs, on ne trouve de saints par le temps qui court.»

«Sans les saints, répond le Tatare, l'ordre des choses serait bouleversé.»

«Pauvre ignorant! qui t'a dit ces choses? Sans doute le prétendu saint dont tu t'es fait l'esclave?»

«Je suis heureux d'être le serviteur d'un saint.»

«Si ton maître est un saint, tu dois savoir la prière. Récite-la donc, mollah!»

Le Tatar commence à dire la prière.

«Hé! hé! croyant, tu ne sais point l'arabe; tu le prononces comme un lourd Ousbeg. Tu parles même très-mal le persan. Allons, continue donc», dit le Bokhare en turc.

Le Tatar se tait, pâle de colère.

On vient de lui faire la plus grande injure que puisse recevoir un lettré: on lui a parlé en langue vulgaire. Son adversaire sourit d'un air moqueur en faisant un geste de commisération.

Cette attitude l'exaspère, et il s'écrie:

«Allah en est témoin, tu as parlé comme un bouc.»

«Allah en est témoin, réplique l'autre; j'entends les paroles d'un âne.»

L'entretien continue sur ce ton affable jusqu'à ce que le Tatar, abandonnant la partie, s'en aille, poursuivi des huées de son contradicteur.

Ce Bokhare a une soixantaine d'années. Il est chétif, sec. Il a l'esprit inquiet et remuant, ne peut vivre longtemps au même endroit; il mène l'existence d'un nomade qui porte ses enseignements dans toutes les villes de l'Asie centrale où la science compte des amis.

Il explique son besoin de mouvement continuel d'une façon assez curieuse. Il prétend que chaque année, dans les premiers beaux jours qui suivent l'hiver, une «petite bête» lui mord la rate jusqu'à ce qu'il se mette en marche. Aussitôt qu'il a changé de résidence, la «petite bête» le laisse en repos. A son avis, c'est un ver qui le ronge si régulièrement à chaque retour du printemps.

Dernièrement, on crut qu'il allait se fixer définitivement à Bokhara. L'émir l'avait appelé près de lui et pensait le retenir en lui payant annuellement une somme assez forte. Le savant homme avait une position enviable.

Encore qu'ils fussent jaloux des préférences dont était l'objet un nouveau venu, ses collègues s'inclinaient devant sa supériorité indiscutable.

Mais notre homme a mauvais caractère et le commerce difficile. La discussion fait ses délices, il la recherche, et la moindre contradiction le met hors de lui.

Un jour, dans la chaleur d'un débat théologique, il a injurié de grands personnages de la famille de l'émir. Ceux-ci ont tiré vengeance de l'insulteur en l'accusant de saper les bases de la croyance sunnite, et son protecteur lui a retiré son appui, supprimé ses gages, et finalement l'a invité à disparaître sans retard.

Il est alors venu à Tachkent, où il avait des connaissances. S'étant installé dans une médressé, il ne tarda pas à réunir autour de lui un chiffre respectable d'élèves, dont les cadeaux lui permettaient de vivre à l'aise. Mais la petite «bête» qui loge dans sa rate a de nouveau fait des siennes, et un matin les élèves ne trouvèrent plus leur professeur à la place accoutumée. Il ne reparut que trois mois après.

Fatigué de l'enseignement, le Bokhare avait résolu de vivre loin des villes et de chercher un endroit à la campagne où il se proposait de donner au monde le spectacle d'une vie ascétique.

Il va s'établir alors dans un village, à quelques lieues de Tachkent.

Il ne sort point de la mosquée, passe son temps à mortifier son corps et à réciter des prières. Il vit de la charité des fidèles. Peu à peu, il a conquis la réputation d'un saint homme.

Mais cette vie monotone le fatigue encore, l'ennui le prend; il se décide à sortir de sa retraite et à enseigner de saines doctrines. D'abord, tout va bien; puis il ne tarde pas à laisser passer le bout de l'oreille, le vieil homme reparaît; il rassemble des jeunes filles, et leur lit des poëmes d'amour. Il perd de sa gravité d'emprunt, professe des hérésies, devient libéral. Ne va-t-il pas soutenir que le musulman ne commet pas de péché en mangeant au même plat qu'un infidèle! Cette nouveauté impie fait jaser, les croyants sont mécontents et cessent d'avoir en lui l'aveugle confiance d'autrefois. On ne le consulte plus en toute occasion comme devant, les enfants ne s'empressent plus de venir baiser le bas de sa robe. Cette froideur eût dû lui être un avertissement salutaire. Mais non. Même en public, il se comporte sans décence. Durant la prière, il ne garde plus l'immobilité convenable; il remue, s'interrompt pour avaler son grain d'opium. On prétend même qu'en pleine mosquée, tandis qu'il priait, il se permit un geste fort indécent.

Cette inconvenance fut le coup qui jeta bas l'édifice rapidement échafaudé d'une sainteté qui pouvait devenir lucrative. On ne lui témoigna plus de respect, on ne lui porta plus d'offrandes, et on lui rogna si bien les vivres qu'il ne lui resta plus qu'à s'en aller.

Une nuit, il partit pour Tachkent, où il a repris son ancienne occupation de mollah enseignant la philosophie. Ces aventures, ces déboires, ne lui ont point rassis le caractère; il est indécis dans ses croyances, et, selon qu'il est disposé, se comporte en musulman rigoriste ou en soufyste d'un scepticisme déplorable. Aujourd'hui, il jeûne et prie sans interruption; demain, il se moquera des saints, de Mahomet, boira des liqueurs prohibées par le Coran, et, sous l'influence de l'eau-de-vie russe, il doutera des qualités divines d'Allah et même de son existence.

«Qu'est Allah?» dit-il alors à un de ses élèves qui ne le quitte point.

«Allah est le maître de l'univers, le clément, le miséricordieux, souverain au jour de la rétribution.»

«Hé! hé! en es-tu bien sûr?»

Et l'élève est confondu en entendant ce blasphème.

Tel qu'il est, ce Bokhare est le plus éclairé de tous les mollahs indigènes dont nous avons fait la connaissance. Il n'a point la superstition naïve de la plupart de ses congénères. Il ne croit point qu'une pastèque tombant à terre annonce un tremblement de terre, lorsqu'elle a été fendue par la chute; il n'admet pas non plus que le bruit du tonnerre soit produit par une vieille secouant là-haut un tapis ou ses culottes de femme liées par le bas et remplies de pierres; durant l'éclipse de décembre dernier, il n'a point tremblé de peur, n'est pas monté sur le toit pour invoquer Allah, frapper sur une marmite sonore et pousser les cris qui effrayent le dragon étreignant la lune et l'empêchent de la dévorer; et pourtant, quand il est directement en cause, il est aussi crédule que l'enfant. Il a grand'peur de mourir, et c'est avec la foi solide d'un homme effrayé qu'il récite «la prière de longue vie», une prière qui lui vaudra cent vingt ans d'existence. Il l'a communiquée tout bas à son meilleur ami l'ourousse-mirza, lui recommandant de tenir cachée cette recette d'une valeur inappréciable.

Le mirza est sceptique; il m'a récité la prière en souriant. Je la croyais moins laconique, vu l'importance du but. La voici:

«Allah, préservez-moi des accidents et des maladies, et faites que je vive cent vingt ans.»

Deux fois par jour il faut prier en ces termes, et le résultat ne trompera pas l'attente. Il est bon d'énumérer les accidents et les maladies qu'on désire éviter.

D'après une croyance très-répandue dans le Turkestan, le monde doit finir l'an 1300 de l'hégire. La terre s'entr'ouvrira, et tout ce qui est disparaîtra, à commencer par le quartier de Tachkent où se trouvent les maisons de prostitution.

La date de la catastrophe est proche, et les fidèles ne laissent pas d'avoir des préoccupations. Ils se disent leurs craintes, se reprochent l'un à l'autre leurs méchancetés, leurs mensonges, leurs mœurs dépravées. «L'indignité de notre conduite attire sur nous la colère divine; il est temps de penser et d'agir mieux.» Malgré ces récriminations, ils mènent leur vie habituelle de débauches et de tromperies, car ils sont amoureux du lucre et des divertissements, et rien ne les délecte comme l'obscénité.

Il n'est pas rare que des bruits de guerre, d'invasion ou de bouleversement se répandent parmi les indigènes. Il semble que les tremblements de terre, fréquents dans cette région, ébranlent les cerveaux aussi bien que les édifices. Et une nouvelle, pourvu qu'elle soit bizarre, frappe leur imagination, prend de la consistance et les pousse à des actions parfois comiques.

Il y a quelques années, un hadji avait rapporté de la Mecque une prédiction drôlatique pour nous. Un saint de la «mère des cités» lui avait révélé que, dans le Turkestan, une poule pondrait un œuf d'où sortirait un serpent, et le reptile dévorerait tous les hommes. La rumeur court, et bientôt la population ne déjeune plus que de poulets. Ceci se passait dans le Turkestan russe.

Le chef du district apprend le massacre, réunit vite les chefs indigènes, et les invite à expliquer à leurs coreligionnaires que d'un œuf de poule il sort toujours un poulet, qu'il n'y a pas lieu de s'épouvanter de la prédiction, et que le mieux est de laisser vivre ces pauvres volatiles.

Les barbes blanches retournent dans leurs villages; mais, quoi qu'ils disent, la tuerie continue. Le chef de district ne sait plus quelle mesure prendre. Heureusement, l'idée lui vient de faire annoncer que toute personne ayant tué une poule payera en amende la valeur d'un mouton. L'argument fut décisif, et les poules respectées; jusqu'à présent, les survivantes n'ont point vengé la mort de leurs sœurs, aucune d'elles n'a couvé l'œuf d'où le serpent doit sortir.

Une des distractions favorites des Sartes est d'assister aux combats de cailles et de perdrix. A Tachkent, chaque vendredi, après la prière du matin, les amateurs de ce sport se réunissent dans un grand jardin nommé Chaïkan-Taour. Les assistants tiennent des paris, et le propriétaire d'une bonne caille ou d'une bonne perdrix de combat empoche une somme assez ronde. Ce plaisir est à la portée de toutes les bourses, une caille non dressée valant quelques centimes; aussi le moindre rôdeur de bazar a-t-il dans un repli de son khalat un de ces oiseaux, qu'il garde toujours par devers lui pour le dresser dans ses moments de loisir. Les perdrix ont plus de valeur; elles sont de montagne, et ne se vendent jamais moins d'une trentaine de francs. Elles atteignent des prix très-élevés quand elles ont remporté de nombreuses victoires, et il arrive même que l'excès de gloire les conduit tout droit à la marmite, leurs propriétaires ne pouvant plus en tirer parti; les amateurs, sûrs d'une défaite, ne veulent point parier contre.

On organise des courses de chevaux à l'époque des grandes fêtes religieuses, à l'Arsol (jour de l'an), au Rouza-Kaït (leurs Pâques), qui suit le dernier jour de jeûne à la fin de Ramazan, et au Kourban-Kaït. Les coursiers sont montés par de jeunes garçons; la foule des curieux est toujours immense; les myriades de cavaliers en costumes éclatants font la haie le long de la piste, et, par un beau soleil, pour le resplendissement des couleurs, on ne peut comparer à la houle des turbans et des khalats bariolés que le spectacle, au mois d'avril, des fleurs de la steppe qui ondulent sous le vent.

Le Sarte est ennemi des exercices du corps; il préfère les longues poses dans le tchaï-khana, où l'on donne rendez-vous à ses connaissances, où, moyennant quelques centimes, des heures entières, on reste à causer de l'événement du jour, tout en étalant la richesse de ses vêtements aux regards des passants. Et puis il trouve généralement dans le tchaï-khana un musicien, un chanteur ou bien un beau et jeune batcha coquettement habillé, aux gestes gracieux, minaudant comme une femme. C'est lui qui daigne verser le thé, présenter la pipe à eau aux clients, qui l'admirent tout à leur aise, l'appelant taksir (majesté). Entre temps, ils jouent aux cartes, aux dés, aux osselets, mangent un melon, une pastèque ou des fruits secs.

Les pauvres n'ont point toutes ces joies, et ils cherchent fréquemment l'oubli en fumant le nacha[13], qui leur donne des idées riantes, ou bien en buvant le koknar préparé avec des capsules desséchées de pavot, qu'on fait bouillir dans l'eau.

[Note 13: Haschich.]

Sous l'influence du koknar, l'individu s'affaisse le dos au mur et reste immobile dans un état de somnolence dont la durée varie suivant la quantité absorbée, et là il rêve les yeux fermés, dans une sorte d'anéantissement agréable dont il a la sensation; il perçoit tout ce que l'on fait près de lui, mais il souffre du moindre bruit, de la parole qu'on lui adresse, et son bonheur n'est complet qu'avec un repos et un silence absolus. Puis il se lève et se rend à son travail. Une fois qu'il s'y est accoutumé, le buveur de koknar ne peut plus se passer de ce narcotique, et chaque jour, à la même heure, il lui faut prendre la dose, sans laquelle il perdrait vite toute énergie physique et morale, et serait le plus malheureux des hommes.

Telle est, brièvement résumée, la vie que mènent les Sartes.

Nous pourrions, à propos de Tachkent, décrire avec plus de détails leur façon de se nourrir, leurs jeux, leurs petites industries; mais les procédés, les coutumes, étant à peu près les mêmes pour les sédentaires des plaines que nous allons parcourir, nous dirons ces choses chemin faisant, car voici l'hiver passé, la neige fond sur les pentes des montagnes, les arbres bourgeonnent. C'est bientôt l'heure de se mettre en selle.

IV

DE TACHKENT A KARCHI.

Nos plans.--L'ambassade afghane.--A travers la steppe de la faim.--Les membres de l'ambassade.--La famille de l'émir Abdourrhaman-Khan.--Départ de Samarcande.--La steppe.--La recette pour le kabâbe.--Les Turcomans.--Procédés de _routiers_.--Dans le Bokhara.--Rachmed-Oullah médecin, diplomate et cuisinier.--Scène de bivouac.--Entrée triomphale à Karchi.

Nous sommes à la fin de février, nos plans sont faits, dans les premiers jours de mars nous commencerons par des excursions aux alentours de Tachkent, nous les continuerons près de Tchinaz, le long du Syr-Daria, pour nous enfoncer dans la steppe de la faim dès que l'on pourra y faire des collections d'histoire naturelle. Aussitôt les grandes chaleurs venues, quand les passes seront libres dans la montagne, nous gagnerons par Samarcande les hauteurs du Kohistan, et, plus tard, si nos ressources sont suffisantes, ayant exploré les parties peu ou point connues de la vallée du Tchirtchik, nous rentrerons en France par Bokhara, le pays des Turcomans, Khiva, le désert de l'Oust-Ourt, la Caspienne et le Caucase. Mais on vient de nous annoncer l'arrivée d'une ambassade afghane envoyée au général Kauffmann par le nouvel émir de Kaboul, Abdourrhaman-Khan. Elle est composée de Kodja-Saïb, ambassadeur extraordinaire, un fin diplomate, paraît-il; d'un cousin de l'émir et de quelques cavaliers et fantassins afghans, le gros de l'escorte étant resté à Samarcande. Cette ambassade apporte au général Kauffmann des témoignages de gratitude de la part de son ancien hôte, et doit revenir sur ses pas avec la famille que l'émir a laissée entre les mains des Russes lorsqu'il s'en est allé guerroyer sur la rive gauche de l'Amou.

Aujourd'hui que la fortune lui a souri, qu'il a pris à Kaboul la place de Yakoub-Khan, il croit pouvoir sans trop de risques faire venir auprès de lui ses deux femmes et ses trois enfants, dont le plus jeune marche à peine.

Une escorte russe devant accompagner la famille princière jusqu'à Mazari-Chérif, près de l'antique Bactres, l'occasion est belle pour nous de voyager à travers le Bokhara dans d'excellentes conditions. Il n'y a pas à hésiter, il faut remettre à une autre époque notre exploration de la steppe et nous joindre aux Afghans, si rien ne s'y oppose. Nous nous adressons au général Kauffmann, il nous accorde gracieusement cette permission. La caravane doit se réunir à Samarcande, nos préparatifs sont vite faits, et, par le vieux Tachkent, nous gagnons d'abord Tchinaz, sur le Syr-Daria, que l'on traverse en bac à cet endroit.

Sur la rive gauche du fleuve commence immédiatement la steppe, encore mal éveillée du court mais profond sommeil d'hiver: c'est à peine si quelques liliacées bulbeuses hasardent leur tête. La plaine désolée et nue était autrefois cultivée en partie, grâce à l'eau que lui envoyait le Zérafchane par de profonds aryks dont nous avons vu les lits desséchés près d'Osch-Tepe, à quelques lieues de Djizak.

Djizak est un immense village comptant environ vingt mille habitants, renommé pour ses scorpions et la maladie du richta[14], que contractent souvent les indigènes. Il est situé au pied d'un chaînon de montagnes traversé par la route qui mène à la riche vallée du Zérafchane.

[Note 14: Filaire de Médine.]

Après le village de Gankli, dans la vallée du Sanzar, se dressent, de chaque côté de la route subitement rétrécie, des blocs de rochers à pic et solidement campés qui constituent ce qu'on appelle la Porte de Tamerlan. Sur la paroi schisteuse de droite on lit deux inscriptions persanes: l'une célèbre Ouloug-Beg, vainqueur des rois et des nations, l'ombre d'Allah sur la terre; l'autre, de 1571, rappelle une victoire d'Abdoullah «khan des khans», qui anéantit, grâce à l'heureuse conjonction des astres, quatre cent mille de ses ennemis, et «durant un mois le sang coula dans la rivière de Djizak: que le monde le sache!»

Avant Saraïlik, nous apercevons la longue file des voitures afghanes se déroulant sur la route qui grimpe un contre-fort à pentes douces du chaînon de Malgouzar. Les arbas aux grandes roues criardes emportent les richesses que l'émir avait laissées à la garde de ses fidèles, et les nombreux achats que ceux-ci ont faits avant de quitter la capitale du Turkestan russe. A l'arrière-garde, dans des voitures fermées de tentures, sont les femmes, près desquelles leurs parents chevauchent. D'un geste énergique ils écartent les indiscrets qui viennent trop près du harem ambulant. En tête, un excellent cheval tire l'arba, sur le devant duquel sont placés les deux fils de l'émir, emmitouflés de fourrures qui les garantissent à peine du glacial vent du nord-ouest. Leurs beaux visages d'enfants sont marbrés de froid, et le mirza à mine allongée qui se tient derrière eux grelotte, les bras croisés. Les cavaliers afghans prennent à tour de rôle les devants, amassent des tas d'herbes sèches, les allument, se chauffent un instant, et, quand elle passe, se joignent à la caravane; ils vont alors à pied, tirant leur cheval par la bride.

Aux endroits où l'on trouve des puits, des tentes sont dressées à l'avance et des provisions rassemblées qui doivent nourrir tout le monde. Ce fut ainsi que la famille de l'émir traversa la steppe à petites journées et arriva à Samarcande.

De Saraïlik, la route ondule vers la vallée du Zérafchane, que nous traversons à Djimbaï. Le fleuve charrie un volume d'eau assez faible par un réseau de longs bras maigres; dans deux mois, la fonte des neiges transformera en une vaste nappe mugissante les minces filets qui maintenant coulent à l'aise dans un lit trop large.

Le vent du sud-ouest, qui nous glace et nous cingle le visage de poussière depuis le Syr-Daria, s'apaise un peu juste à l'instant où nous découvrons l'illustre Samarcande. La nuit va tomber, et, dans le gris du ciel, les monuments en ruine s'arrondissent, grandioses, au-dessus des maisons basses.

Le lendemain, nous voyons par un beau soleil les médressés du Chir-Dar, du Tillah-Kari et d'Ouloug-Beg, qui bordent la place splendide du Righistan, et la mosquée de Chah-Zindeh, et le tombeau de Tamerlan, appelé Gour-Emir. Il nous manque le temps de bien examiner ces édifices, qui témoignent de la puissance des Timourides. A notre retour, nous les admirerons à loisir. Les Afghans ne feront que toucher Samarcande; nous n'avons que trois jours pour faire les dernières emplettes, acheter des chevaux, les pelisses indispensables; il faut aussi trouver un arba pour les bagages, des djigites pour nous accompagner--l'un d'eux nous servira d'interprète--il n'y a donc pas une minute à perdre. Abandonnés à nous-mêmes, nous n'aurions pas le temps de nous procurer tout cela. Fort heureusement, le gouverneur de Samarcande, le général Ivanoff, et le général Karalkoff, qui nous offre une hospitalité des plus cordiales, nous prêtent un bienveillant appui, et nous serons prêts pour le 13 mars, jour fixé pour le départ.

L'avant-veille, l'ambassade afghane au grand complet vient faire ses adieux au général Ivanoff et lui présenter les jeunes princes. Les enfants ont le pantalon et les bottes russes, et la redingote afghane serrée au corps et chamarrée d'or; ils sont coiffés de turbans de fin cachemire brodé d'or et portent le sabre au côté. Ils sont conduits par le mirza qui les a élevés, un grand homme maigre à longue barbe, d'une figure douce et impassible. Suivent l'ambassadeur extraordinaire, Chodja-Saïb, dans le même costume mi-européen mi-asiatique, avec pantalon et bottines d'origine anglaise, un homme trapu, d'apparence intelligente, l'œil vif dans une face pleine, s'exprimant posément avec gestes calmes; puis le serdar, parent de l'émir, grand garçon très-brun, maigre, osseux, œil dur, figure longue et morne de Castillan; puis un chef Kara-Kalpak à face ronde, œil petit, pommettes rouges, barbe tirant sur le roux; il a longtemps suivi Abdourrhaman-Khan sur la terre d'exil; le chef de l'escorte afghane ferme la marche, pieds nus dans ses babouches, un vieux dont la tête branle nerveusement, à barbe grise, et qui a un grand air d'énergie, tout courbé qu'il est. Ces gens se comportent avec la dignité qui est le propre de l'Oriental, mais ils n'ont point les manières courtisanesques des Sartes; il est vrai qu'ils sont plus mâles et point faits pour le joug comme ces énervés.

Les compliments de politesse échangés, le dasterkane est servi, et après un entretien qui roule sur le voyage à travers le Bokhara et sur le temps passé par l'émir afghan à Samarcande, l'ambassade se retire lentement, gravement.

Le jour suivant, le général Ivanoff rend visite aux jeunes princes, et nous l'accompagnons. On nous présente au Chodja Saïb comme des faranguis ramasseurs d'insectes et de plantes, très-flattés de faire route en aussi noble société. Chodja Saïb nous serre la main, et, communiquant son impression à Zaman-Beg, l'interprète, il lui dit que certainement nous cherchons «l'herbe d'or», qui paraît être la pierre philosophale de ce pays, encore en plein moyen âge.

Le 13 mars, ayant fait nos adieux à nos aimables hôtes, nous prenons le chemin de Bokhara en compagnie de quelques officiers russes, d'interprètes, d'un docteur et de cinquante splendides Cosaques de l'Oural, qui forment une garde d'honneur aux jeunes princes et entourent leur voiture tout le long de la route. Nous-même avons comme serviteur un tadjik samarcandais nommé Abdou-Zaïr, parlant assez de russe pour nous comprendre et en outre presque tous les dialectes turcs et persans de l'Asie centrale; il est secondé par son ami Roustem, également Samarcandais, parlant seulement le turc, mais ayant déjà fait le chemin de Chirrabad. Roustem est peu causeur, et il admire fort la volubilité de parole qui distingue son compagnon.

Nous sortons de la ville par des rues étroites, en faisant fuir devant nous les femmes et les enfants. Après les derniers champs cultivés, on traverse un pont orné aux quatre coins de colonnes autrefois complétement couvertes de briques émaillées; aujourd'hui, les briques sont détachées aussi haut que peut atteindre un cavalier se dressant sur sa selle. Ce pont est attribué au grand Timour. Nous n'en trouverons pas d'autre avant Karchi. Passé le pont, on grimpe une berge et l'on aperçoit bientôt à droite la vallée du Zérafchane. Le «rouleur d'or» coule au fond d'une dépression bordant la steppe, qui semble brusquement tomber en falaise. A gauche, au sud, les montagnes de Samarcande, ou Samarcand-Taou, sont encore couvertes de neige au sommet. Jusque par delà la frontière bokhare, nous allons longer leurs tressaillements extrêmes où s'abritent les derniers villages du Turkestan russe. Leurs habitants recueillent précieusement l'eau bondissant des gorges quand la neige fond au feu du soleil; ils arrosent leurs champs peu fertiles et vivent de maigres récoltes.

La route est poussiéreuse, et le vent du sud-ouest crible les figures de grains de sable si drus qu'à peine peut-on risquer un œil pour voir devant soi. Il paraît que ce vent très-sec souffle avec une violence extrême chaque jour dans l'après-midi, et surtout au coucher du soleil; il rendrait inhabitable cette partie de la plaine qui va du Samarcand-Taou aux bords du Zérafchane; il balayerait en outre vers le pied des montagnes les insectes venimeux innombrables en cet endroit. Aussi l'émir de Bokhara avait-il choisi ce coin de son empire comme lieu de déportation, n'en connaissant pas de plus désagréable à habiter. La proximité de Samarcande rendait facile la surveillance des condamnés, et ceux-ci, exposés simultanément aux piqûres des scorpions, des scolopendres, des phalanges, et aux fureurs du vent du sud-ouest, n'auraient pas vécu plus de trois ans dans cet enfer.

Tandis qu'on nous donne ces renseignements, nous joignons les voitures qu'entourent des Afghans et environ cent cinquante cavaliers turcomans. Nous les dépassons au petit trot, pour ne point savourer au pas la poussière soulevée par cette troupe. Les jeunes princes tiennent la tête de la caravane comme d'habitude. Avant le soleil couché, on arrive à Sazigane, village de peut-être cent maisons, traversé par un torrent qui lui arrive du sud-ouest. C'est là que se dresse le campement. Les habitants du village, prévenus de notre arrivée, attendent accroupis à terre par bandes ou juchés sur les murs qui entourent leurs masures. Ils regardent curieusement, mais à distance. L'aksakal vient débiter ses salamalecs au chef de notre troupe et reçoit des interprètes les ordres de réquisition. Les yourtes qui nous sont destinées sont à l'abri du vent, le foin est prêt, les feux vite allumés. Immédiatement la distribution des vivres commence et ne finit qu'à la tombée de la nuit avec les derniers arrivants. L'obscurité est complète, le vent hurle. A la lueur de notre lanterne, nous attaquons, en compagnie du docteur, un monceau d'excellent palao entassé dans une vaste écuelle en bois. Dès les premières bouchées, arrive un Afghan, les joues empourprées par la chaleur du brasier, et il nous offre avec un bon rire, en se léchant les doigts, une longue broche qui enfile trente ou quarante petits morceaux d'excellent rôti de mouton. C'est une gracieuseté que nous fait l'interprète Zaman-Beg, qui est au mieux avec le premier rôtisseur de la troupe afghane; il l'a envoyé offrir une broche de kabab aux faranguis. A peine avons-nous détaché deux ou trois morceaux--avec nos doigts naturellement,--que nous n'accordons même pas un coup d'œil au palao que nous expédiions avec tant de plaisir un instant auparavant. C'est que si le palao est un plat bien agréable, valant son poids d'argent pour qui a l'appétit aiguisé par une bonne chevauchée, le kabab, lui, vaut son pesant de diamants! Tous ceux qui ont voyagé en pays turc, au Caucase ou sur les côtes est de la Méditerranée, connaissent ce rôti, dont ils ont gardé le meilleur souvenir. Eh bien, le kabab afghan est au kabab turc ce que Bignon est à Duval. Aujourd'hui que nous en mangeons pour la première fois, il nous vient la conviction que tous ces poëtes qui chantent sur leur lyre les beautés de l'Orient ne l'ont assurément jamais visité, car au lieu de dire les platanes, les peupliers, qu'ils traitent poétiquement de palmiers, à leur retour dans la belle Europe ils n'auraient manqué de pleurer harmonieusement le kabab succulent!

[Illustration:

SARTE. SOLDAT AFGHAN.

D'après une photographie de KAZLOWSKI.]

O lecteur gastronome qui comprend mon enthousiasme pour cette ambroisie du désert, permets-moi de te donner la recette pour la cuisson du mets qui vaut à lui seul le voyage de l'Oxus, car, si habile cuisinier que tu sois, quoi que tu fasses, il te manquera toujours dans ton petit pays d'Occident l'élément premier de réussite: l'énorme mouton stéatopyge nourri pendant deux mois de printemps de l'herbe tendre et parfumée de la montagne ou de la steppe.

Sache-le donc! On prend le filet ou le faux filet du mouton, et, à défaut, le gigot, on le coupe en morceaux de taille à remplir la bouche d'un honnête homme, on coupe de même la graisse qu'on prend au bon endroit, on embroche alternativement gras et maigre, en ayant soin de serrer les morceaux les uns contre les autres; puis on sale et l'on poivre à dose convenable. Une fosse est prête où, comme des escarboucles, luisent des charbons incandescents. On tourne au-dessus de ce brasier la broche tenue d'une main ferme, et, quand on a le coup d'œil du génie, au bout de dix ou quinze minutes de petillement de graisse qui tombe en suintant sur le feu tandis que les yeux pleurent de fumée, on peut savourer un rôt _di primo cartello_.

Aussi, huit mois après, rencontrant à Bokhara l'artiste rôtisseur devenu courrier et sans doute espion d'Abdourrhaman, je lui serrai cordialement la main et lui souhaitai longue vie. Cependant, le clairon des Cosaques sonne la prière pour le tzar Alexandre, fils de Nicolas, et l'on étend les couvertures pour dormir sur le feutre qui sert de lit.

Notre tente est en mauvais état; dans le haut elle a des déchirures par où la lune regarde; dans le bas elle est mal fermée, et le vent s'engouffre avec trop de sans gêne. On entasse des bottes de foin en manière de paravent, et tout va bien jusqu'à ce que messieurs nos chevaux s'en viennent manger le mur improvisé. Ils broient le fourrage lentement, à moitié endormis, et l'air entre au fur et à mesure que leur festin s'avance en raison directe du carré des ouvertures. Mais bien enroulés dans les couvertures, fatigués de la première étape, nous dormons quand même, et le vent a beau hurler ses notes les plus aiguës, il nous chante une barcarolle mélodieuse.

Le matin, on se réveille trempé par la pluie tombée dans la nuit. Le vent continue à soulever la poussière, notre direction est sud-ouest, et nous l'avons debout. Ce ne sont que montées et descentes; nous laissons à gauche quelques petits villages tapis à l'entrée des gorges de la montagne que nos djiguites disent se nommer Ibrahim-ata en mémoire d'un saint fameux. Tel est aussi le nom de l'endroit où nous devons faire halte. Aujourd'hui, les Turcomans marchent avec plus d'ordre qu'hier; ils entourent un toug, et un jeune garçon leur sert de tambourinier. Il a un tambour de chaque côté du cou de son cheval, une baguette dans chaque main, qu'il manie avec plus de force que d'adresse, à la façon du lapin-tambour des enfants qui laisse tomber une patte à chaque tour de roue. Dans l'après-midi, on prépare le bivouac à mi-côte en face d'un thalweg qui mène au sud dans le Chahri-Sebz. Dans le thalweg, où je cherche des perdrix, je trouve un peu d'eau de pluie, et la bois avec autant de plaisir que le meilleur vin de la côte. Il suffit d'en être privé pour l'aimer.

Les nuages courent là-haut, un orage est imminent; à la nuit, le tonnerre, répercuté par les échos, gronde effroyablement, les éclairs déchirent les nues, la pluie coule à flots. Des gouttières ne tardent pas à se déclarer dans notre tente, on choisit les places sèches, et dans une posture plus ou moins commode, on dort. Dans la matinée, la pluie tombe toujours, et le départ est retardé dans l'espoir que l'orage cessera bientôt. C'est alors que nous est annoncée la mort d'Alexandre II, et des scènes se passent qui nous font penser à certains passages des Mémoires de Saint-Simon.

Puis un incident se produit qui explique la répugnance de nos pères à loger les gens de guerre. L'aksakal du village accourt, réclame l'interprète, et se plaint de la conduite des Turkmènes. Ceux-ci, se voyant près de la frontière, se croient dispensés de la retenue dont ils ont fait preuve jusqu'alors, et se laissent aller à leurs vieilles habitudes de prendre beaucoup et de payer peu ou point.

La veille, ils ont fait différents achats dans le village, promettant de régler le compte le lendemain; mais au dernier moment ils refusent net. Les indigènes ont dépêché leur chef aux Russes pour implorer leur intervention. Il est temps, car nos Turkmènes ont plié bagage et sont tous en selle, prêts à partir. Ils entourent leur toug flottant au-dessus de leur troupe massée sur un monticule. On envoie chercher leurs chefs par l'interprète; ceux-ci arrivent au galop, sautent de cheval et se tiennent près de la tente. L'un d'eux, qui prend la parole, passe par la porte sa tête ornée de l'immense bonnet, une tête énergique et rusée de chef de routiers. A l'entendre, le chef afghan ne leur avait pas payé de solde depuis longtemps; ils veulent bien s'acquitter, mais la bonne volonté ne suffit pas, il faut de l'argent. «Vois, ma bourse est vide.» Et il tire sa bourse, la retourne: «Les Russes sont riches, qu'ils prennent à leur charge la dépense que leurs hôtes et amis les Turkmènes ont faites sur les terres d'Ak-pacha, et ils seront éternellement reconnaissants, par Allah!» Ce discours débité avec les gestes à l'avenant, un sourire bonnasse, en appuyant la main au cœur pour témoigner de la sincérité des paroles.

Durant les pourparlers, l'orateur dévisage ses interlocuteurs, son petit œil vif scrute les physionomies, court de l'interprète au chef russe, comme pour voir si l'expression du visage est conforme aux paroles qui lui sont traduites.

La somme à payer étant relativement assez faible, on croit devoir passer outre, et il est promis à l'aksakal qu'on lui tiendra compte de la dépense lors du prélèvement des impôts. Le brave homme s'en va très-content de cette solution de la difficulté, car il n'est point accoutumé à ce que les choses tournent à l'avantage des siens. Avant l'arrivée des Russes dans le Turkestan, il ne se fût pas avisé de réclamer rien à des routiers armés jusqu'aux dents, ils lui eussent répondu à coups de fouet.

Quant au chef turkmène, dès qu'il a obtenu ce qu'il veut en somme, il se retire avec force salutations, saute à cheval, élève en l'air le fouet qu'il tient de la main droite, et, à ce signal, toute sa troupe, qui attendait immobile en épiant ses gestes, s'ébranle, et aussitôt le tambourinier se met à tapoter ses nagara[15] qui résonnent dans le piétinement des chevaux. Puis notre troupe se met en marche. Voici d'abord Djame, village peuplé de condamnés, qui est loin d'être un séjour de délices; un ruisseau le traverse. Le chemin est pierreux jusqu'à la frontière, marquée d'un poteau peint aux couleurs russes. A peu près à la même latitude, à l'est, à deux mille lieues de là, en est planté un autre au nord de la Corée. Ce poteau avance toujours vers le sud à la suite des Cosaques qui éclairent la route.

[Note 15: Tambourins.]

La frontière passée, on fait un coude à gauche sur le sud pour reprendre la direction sud-sud-ouest jusqu'à Karchi.

On fait une pause dans une vallée aux puits de Tchour-Koudouk dont l'eau est salée--leur nom l'indique. L'herbe commence à tapisser les pentes. Les nomades se plaisent dans cette région, où ils trouvent assez d'eau pour abreuver des troupeaux nombreux, où le bétail paît un bon fourrage. Aussi dès le commencement d'avril il n'y aura pas comme aujourd'hui des bandes de perdrix à picorer tranquillement, les Ousbegs arriveront joyeusement, les yourtes s'arrondiront à cette place maintenant déserte, et, aussi longtemps que le niveau de l'eau ne baissera point, que le soleil n'aura pas brûlé l'herbe et désolé la plaine, les alentours du puits de Tchour-Koudouk retentiront des hennissements des chevaux, du bêlement des moutons, et à l'heure où l'on rassemblera les cavales pour les traire, ce sera des criaillements de femmes et d'enfants, des hommes qui s'appellent, des chiens qui aboient, car il est difficile d'entraver les bêtes.

A un kilomètre environ des puits de Beglamisch, où finit cette étape, s'avance à notre rencontre, au galop, à la tête de plusieurs djiguites, un cavalier vêtu de robes éclatantes. C'est un petit homme très-gros, très-rond, au ventre vénérable, qui rebondit comme une boule énorme sur un magnifique cheval blanc. Il ralentit sa monture en s'approchant de nous, et, sous un turban blanc énorme qui convient à un Asiatique de qualité, nous voyons une large face, d'apparence joviale, ornée d'une barbe beaucoup trop noire pour n'être pas fraîchement teinte d'ousma. Tel est l'ambassadeur que l'émir de Bokhara envoie accueillir les princes afghans au seuil de ses domaines. Ce puissant personnage, qui a nom Rachmed-Oullah et le tchin de Tok-Saba, nous serre les mains chaleureusement, et avec un sourire de ses dents ébréchées, fermant les yeux d'aise, tant notre vue le réjouit, il laisse tomber une avalanche de questions qui sont autant de compliments commandés par l'étiquette du pays:

--Louange à Dieu! le tzar blanc Ak-pacha[16] est en bonne santé?

[Note 16: Le tzar blanc.]

--Oui.

--Khoub. Yarim-pacha[17] est en bonne santé?

[Note 17: Moitié d'empereur, nom donné au général Kauffmann.]

--Oui.

--Khoub. Le général Ivanoff est en bonne santé?

--Oui.

--Khoub. Le général Karalkoff est en bonne santé?

--Oui.

--Khoub. Vous-même, comment vous portez-vous?

--Très-bien.

--Khoub. Vous n'êtes point trop fatigué du voyage?

--Non.

--Khoub. Le vent ne vous a pas incommodé? etc. Et à chaque réponse, le Bokhare se penche sur le cou du cheval pour saluer, mettant les mains sur le cœur en même temps qu'il répète l'inévitable _khoub_. Lorsqu'il en a fini avec ces indispensables questions, le chef russe à son tour lui demande des nouvelles de la santé de l'émir, de ses fils, du beg de Karchi, etc., dans l'ordre hiérarchique.

Notre djiguite Abdou-Zaïr nous donne des détails biographiques sur Rachmed-Oullah, dont la famille depuis longtemps fait souche de médecins illustres que les émirs attachent à leur personne. Rachmed-Oullah est digne de ses ancêtres; l'émir fait grand cas de sa science et ne s'en sépare point volontiers. Mais dans les grandes occasions où il lui faut un homme capable de représenter dignement un grand prince, il emploie son maître Coictier, qui est très-habile diplomate. Il l'a envoyé plusieurs fois à Tachkent, près du gouverneur général du Turkestan, défendre les intérêts du Bokhara, et toujours il a été content de son favori, qui n'est pas moins content de lui-même. Il faut entendre Rachmed-Oullah vanter ses talents de guérisseur. «Dernièrement, raconte-t-il, je m'en vais à Tachkent; à peine étais-je parti que Sa Sainteté ressent un malaise; la souffrance l'oblige à s'aliter. On m'envoie un courrier qui voyage jour et nuit, on me rappelle. Je fais diligence, arrive à Bokhara sans débrider, visite immédiatement l'émir, lui donne un médicament, et, le jour même, avant la prière du soir, Sa Sainteté était sur pied.»

Près des puits, il y a foule. Les Ousbegs des environs, prévenus du passage de la caravane, sont accourus. Une belle tente bokhare et des yourtes sont dressées à notre intention.

Rachmed-Oullah descend vivement de cheval, aidé par deux de ses flambants serviteurs, et prenant par le bras les hôtes qui lui arrivent, les introduit sous la grande tente, les prie de s'asseoir. Les tapis sont jonchés de plateaux sur lesquels s'entremêlent les friandises composant habituellement le dasterkane: des raisins, des abricots secs, des amandes, des carottes confites et enfin des monceaux d'une pâtisserie assez fade faite de graisse de mouton, de sucre, de miel, d'œufs et d'amidon. Nous goûtons par politesse à ce qui compose le dasterkane, tandis qu'on sert le thé.

A l'entrée de la tente, les porteurs de plats font queue; on a fait venir ces serviteurs tout exprès de Karchi. Ils vont pieds nus, ne sont pas d'une propreté excessive, mais ils s'acquittent bien de la besogne. A leur tête marche leur chef, qui a des bottes, un beau tchambar de cuir brodé de soie et un gros turban. C'est un élégant jeune homme à l'œil voilé, ayant obtenu autrefois les faveurs de l'émir; il marche d'un pas de cocodette et se dandine en montrant les dents avec suffisance. Il prend le plat des mains du serviteur le plus proche, le passe au gros Rachmed-Oullah qui le dépose devant nous, et d'un geste nous engage à chasser notre faim.

Il y a sept ou huit mangeurs, et l'on entasse des mets pour soixante ou quatre-vingts personnes: la politesse bokhare consistant à gaver l'hôte au point de lui arracher un hoquet significatif qui est lui-même une politesse pour l'amphitryon, l'équivalent d'une visite de digestion à Paris.

L'ambassadeur, invité à s'asseoir, ne prend pas le temps de boire la tasse de thé qu'on lui offre et s'excuse de nous fausser compagnie: il a un surcroît de travail. Rien ne se fait que par son ordre; il cumule en ce moment les fonctions de maréchal des logis, d'intendant, d'ambassadeur et de grand chef des cuisines. Aussi le voit-on se hisser sur le pan d'un mur à proximité des marmites. De là-haut il domine la situation, et la main appuyée sur son sabre recourbé, il donne des ordres du ton d'un général au fort de la bataille, tout en ayant l'œil sur la cuisine. A sa voix, chacun de ceux qu'il interpelle se précipite et, l'ordre reçu, repart à toutes jambes. Il y a grand remue-ménage. Il faut nourrir hommes et bêtes, veiller à l'équitable distribution des vivres, ne mécontenter personne. C'est là une tâche difficile avec des Afghans et des Turkmènes, tous gens d'un caractère désagréable, professant pour les Bokhares un souverain mépris et se faisant servir comme en pays conquis.

Afghans, Turkmènes et Russes forment trois camps distincts, à distance l'un de l'autre.

Les jeunes princes ont leurs tentes à part, ainsi que leur suite; le reste des Afghans s'installe entre les roues des voitures alignées. Les arbas qui portent les femmes sont placées hors de vue des indiscrets; leurs parents seuls leur parlent, des femmes les servent, un cordon de sentinelles afghanes écarte les étrangers. Le décorum exige ces précautions.

Les Turkmènes bivouaquent en carré. Aussitôt arrivés, ils déroulent les pièces de feutre qu'ils transportent, comme nos cavaliers, leur portemanteau. Après avoir soigneusement couvert leur cheval de la nuque à la croupe, ils l'attachent à une chaînette de fer terminée par un piquet mince et long de même métal, qu'ils fichent dans le sol, et le cheval sellé est placé à portée et bien en vue.

Ils étalent pour eux-mêmes d'autres pièces de feutre dont moitié sert de matelas et moitié de couvertures, par le froid ou la pluie. Par ce mois de mars, ces hommes robustes se couvrent seulement de leur manteau pour la nuit, et ils dorment par groupes de deux ou de quatre, la tête cachée pour abriter les yeux de la rosée.

Les chevaux au piquet, chacun ayant choisi sa place, les Turkmènes se mettent à leur aise, se débarrassent de leur fusil, l'étendent près d'eux, enlèvent leurs grands manteaux, ne conservant pour tout vêtement que la chemise et le kouliak en toile de coton, et pieds nus, rarement dans des babouches, ils vaquent à leurs occupations ou se livrent aux douceurs du _far niente_. Quelques-uns conservent à la ceinture un pistolet ou un coutelas, peu d'entre eux quittent l'immense bonnet de peau de mouton dont les profondeurs recèlent généralement une réserve d'amadou, des allumettes s'ils ont pu s'en procurer, de la ficelle, etc., et tous ces menus objets qu'on mettrait dans une gibecière de voyage. Celui-ci fait allumer sa pipe à eau par un plus jeune que lui, qui prend avec ses doigts un charbon, le place sur le tabac, souffle jusqu'à ce que la fumée s'élève, tire les premières bouffées et passe la pipe à son aîné. Lui, les jambes croisées, aspire deux ou trois fois avec un glouglou formidable, et en rendant la pipe il souffle un nuage de fumée derrière lequel disparaît un instant sa figure hébétée par l'absorption trop considérable de nicotine. En voici qui jouent silencieusement aux cartes, avec des cartes de modèle français fabriquées en Russie; celui-ci frotte son fusil avec du sable; celui-là, replié sur ses talons, souffle le feu pour hâter l'ébullition de l'eau; son compagnon guette le moment et jette dans le koungane la pincée de thé vert qu'il puise dans un petit sac; l'eau bout une deuxième fois, et le thé est prêt. Ils en savourent immédiatement une tasse brûlante à petites gorgées. La plupart sont allongés et dorment, car le Turkmène qui fournit des étapes énormes sans se plaindre, peut dormir un jour entier, ne se réveillant que pour manger, s'il n'a point d'occupation. Ils vont abreuver leurs chevaux et, s'ils le peuvent, font emplir les auges du puits par les Bokhares, auxquels ils témoignent le dédain qu'un homme du désert a toujours pour un fourbe de l'oasis.

Les Cosaques campent près de nous sur le point le plus élevé. Ils ont formé les faisceaux, placé des sentinelles. Assis les jambes croisées, le dos contre les yourtes à l'abri du vent, ils réparent leur équipement. Une sorte d'Hercule à moustache rousse enfile délicatement une aiguille, il va réparer un accroc fait à sa blouse; son voisin raccommode une bride, un autre graisse ses bottes. Trois géants se préparent à renverser un cheval dont ils veulent examiner la gorge malade. Ils lui attachent les jambes de devant avec une courroie que l'un tire dans un sens; les deux autres donnent une brusque poussée dans le sens opposé, et la bête, perdant l'équilibre, s'abat. Ils se couchent sur lui pour l'empêcher de remuer, lui prodiguant les caresses et les exhortations. Le malade se tient coi. Un quatrième écarte la mâchoire et regarde; subitement les chanteurs de la sotnia entonnent un chant cosaque et s'accompagnent du tam-tam. Les badauds accourent, écoutent bouche béante, et paraissent surtout apprécier les notes assourdissantes de l'instrument sonore.

Jusqu'à la nuit, dans le campement, c'est un va-et-vient continuel. Les Bokhares courent à droite, à gauche, traînant du foin, portant du riz dans les écuelles de bois, de l'eau dans les outres en peau de chèvre.

Une deuxième fois les cavaliers sont allés, à tour de rôle et par bandes abreuver leurs chevaux; le soleil est au bord de l'horizon qui s'enflamme. C'est l'heure de prier Dieu. Un mollah monte sur un tertre, détache l'extrémité de son turban, se tourne vers la Mecque, et, les pouces aux oreilles, en face du soleil qui descend, il crie la grandeur d'Allah. Les dévots ont pratiqué leurs ablutions selon le rite, ils ont ôté leurs chaussures, et, leur manteau étendu comme tapis de prière, ils se placent derrière le mollah. Celui-ci, sa face maigre illuminée du crépuscule, les domine, rigide; seules ses lèvres s'agitent, puis il s'incline à diverses reprises, et les croyants répètent ses gestes. Finalement, tous portent ensemble les mains à la barbe et retournent à leur bivouac.

La trompette des Cosaques sonne à son tour. Ces rudes guerriers se mettent sur deux rangs, et leur chef chante la prière d'une voix forte, et lorsqu'il demande au ciel ses faveurs pour Alexandre fils d'Alexandre, empereur de toutes les Russies, tous l'accompagnent, et l'on entend des basses formidables. Et ils rompent les rangs et regagnent leur place.

Les feux s'allument, la nuit tombe, on prend le repas du soir. Vient pour nous l'heure des notes, et pour tout le monde, de la causerie, de la tasse de thé bue lentement, des contes, des farces qui font éclater soudainement les rires, des récits de guerre écoutés tête tendue. Enfin le calme se fait peu à peu, on ne voit plus les silhouettes se détacher autour du foyer. On se roule dans sa couverture, et avant de se reposer on fume une dernière cigarette en pensant à ceux de là-bas. Bientôt, sauf un ou deux feux qui clignotent avant que la flamme s'affaisse, sauf un hennissement de cheval qui piaffe, la steppe animée par des hôtes de passage retombe dans l'obscurité et le silence.

Parfois notre sommeil est interrompu par une ondée subite, car nous sommes dans la saison des pluies; parfois un cheval affolé rompt ses entraves, met les hommes sur pied.

Dès l'aube, les arbas partent, puis suivent les cavaliers.

Telles sont, avec quelques variantes, les scènes qui vont se répéter chaque jour de notre voyage à travers la steppe.

On nous donne une explication fantaisiste sur l'origine du nom de Beglamich. Les puits porteraient ce nom parce qu'un Beg aurait présidé à leur construction.

Dans les environs se trouve la tribu des Arabes. Plusieurs de ces Arabes sont venus nous voir passer. A l'œil on ne les distingue pas des autres Ousbegs. Ethnographiquement, cette dénomination ne vaut plus que comme souvenir, de même celle de Turk que se donnent souvent des tribus d'Ousbegs et de Kirghiz.

A Beglamich se trouvent des saklis actuellement inhabités où les nomades viennent s'installer, près des puits.

Un sakli se compose de quatre murs en terre formant carré ou parallélogramme. A l'intérieur, les nomades dressent leurs tentes, entassent des broussailles ou du kisiak pour se chauffer et du foin pour les bêtes. On entre dans le sakli par une porte assez large pour livrer passage à une vache ou un cheval. Plus on se rapproche de l'amou, plus les murs des saklis sont élevés et plus on prend de précautions; chaque soir on rentre le bétail et l'on barricade l'entrée par crainte des pillards qui rôdent volontiers le long du fleuve.

De Beglamisch, nous voyons des tentes à l'est et des crêtes blanches au nord-nord-est.

L'étape suivante nous mène aux puits de Tachlik, qui ont une eau potable. Durant la route, nous faisons avec Rachmed-Oullah plus ample connaissance. Chaque fois qu'il nous rencontre, il demande des nouvelles de notre santé, se servant pour la circonstance du vocabulaire russe dont il dispose, une vingtaine de mots environ, mais surtout des verbes qu'il emploie invariablement au passé défini et à la troisième personne, sous la forme interrogative: «A-t-il promené? A-t-il mangé? A-t-il dormi?» Décidément Rachmed-Oullah est très-aimable. Les Afghans sont moins souples, et c'est avec plus de roideur que Chodja-Saïb nous tend la main. Quoique représentant d'un grand prince, Chodja-Saïb ne croit pas s'abaisser en emportant lui-même, ce que ne ferait pas le Bokhare, des provisions de bouche pour la durée de l'étape. Il ne monte jamais à cheval sans avoir placé en réserve quelques morceaux de pain dans le capuchon tombant sur ses épaules. Il n'en chevauche pas moins très-grave.

De Tachlik nous apercevons pour la première fois les monts Koungour; par une illusion optique fréquente dans ces plaines dénudées, il nous semble un Himalaya qui barre l'horizon, et cependant ce n'est qu'un soulèvement haut d'une centaine de mètres, qui borde durant deux kilomètres à peine la route des caravanes, près de Karchi.

La steppe est toujours morte, et si l'on s'écarte de la route tracée par les chameaux et par les arbas, les chevaux bronchent fréquemment dans les trous innombrables de tortues et de rongeurs qui dorment la fin de leur sommeil hivernal.

[Illustration: A TACHLICK.

Dessin de MUENIER, d'après les croquis de M. CAPUS.]

L'émir a donné l'ordre de faire une réception pompeuse à la troupe, où se trouvent ensemble les fils de l'émir de Kaboul et des officiers d'Ak-Pacha. Les deux plus hauts dignitaires de Karchi après le Beg nous joignent au moment où nous quittons Tachlik; ils nous serviront d'introducteurs.

L'un, beau brun d'une quarantaine d'années, est le commandant de la cavalerie de Karchi; l'autre, à barbe grisonnante, est, dit-on, le chef des irrigations. Tous deux magnifiquement vêtus montent de superbes chevaux. Ils font les saluts d'usage, et prennent la tête de notre troupe. La route va d'abord sur l'ouest, suivant les pentes douces d'un sol fortement ondulé, puis vers le sud-sud-ouest. A environ huit kilomètres de Karchi, nous sommes au pied des collines de Koungour, le chemin zigzague avec des ravins à droite, on tourne la hauteur, et en bas Karchi s'étale dans mille bouquets d'arbres verts. Jusqu'aux bords du Kachga-Darya qui traverse la ville, on descend, on rencontre des étangs aux roselières touffues qui abritent nombre de canards, de cormorans et de sarcelles. Puis commencent les ruelles enserrées des hauts murs de terre des jardins, et il faut faire maints détours avant d'arriver au logement spécialement réservé aux ambassades d'infidèles.

Toute la population est sur pied. Chacun s'est perché où il a pu pour mieux voir passer les «Ourousses»; sur les murs, sur les toits, sur les arbres, il y en a partout. Les femmes et les filles sont embusquées derrière les portes et regardent d'un œil effaré; par-dessus les murs se dressent des têtes de femmes qui vite disparaissent. Les deux côtés du chemin menant au bazar sont émaillés de mendiants à genoux qui nous exposent leurs infirmités. Aveugles, boiteux, lépreux, nous attendent depuis longtemps, la cour des miracles de Karchi nous fait fête. D'une voix rauque, les mains tendues, les veines gonflées au cou,--faisant preuve en somme de très-peu de fanatisme,--ils récitent avec une volubilité surprenante leurs meilleures prières pour les généreux qui leur donnent, tout cafirs qu'ils sont. Les pièces de monnaie qu'on leur jette tombent comme l'huile sur la braise et les font crier avec encore plus de feu. Les remercîments d'un aveugle sont des hurlements.

Ici on comble une ornière, là on abat un pan de mur pour élargir la voie et faciliter le passage aux arbas qui suivent. Les travailleurs, bousculés par les hommes du beg, jouent de la pioche à qui mieux mieux. Les curieux se plient en deux devant les hauts fonctionnaires qui nous précèdent.

Au milieu de cette agitation, de ce grouillement, nous passons tranquillement au pas, blancs de poussière, brûlés d'un soleil déjà ardent, et les gigantesques Cosaques silencieux, avec leurs manteaux gris, font tache sur le bariolage des vêtements indigènes. Ils dominent de leur haute stature tous ces Asiates, les regardent en souriant comme les forts.

Une ruelle longeant un canal et juste assez large pour un cavalier mène à la maison où l'émir nous offre l'hospitalité. On pénètre par une passerelle étroite dans une première cour, où l'on descend de cheval, et l'on se rend à pied dans la cour d'honneur, ayant à droite une galerie devant une grande salle où le dasterkane obligatoire est prêt pour les hôtes. Le petit homme rond, flanqué de son frétillant chef de cuisine, nous installe.

V

KARCHI.

Notre logement.--Le Karaoul.--Les Ersaris.--Une connaissance de Tachkent.--Les consultations du docteur russe.--L'origine d'un instrument de musique.--La Chine.--La prison.--La fosse aux punaises.--Le Palais-royal de Karchi.

En face de la grande salle réservée aux officiers russes est une construction à un étage dont le rez-de-chaussée est occupé par les serviteurs, et le premier par les interprètes, le docteur, l'officier de Cosaques et nous-mêmes. Notre chambre est meublée d'un morceau de feutre et percée d'une fenêtre s'ouvrant sur l'Arik (canal d'irrigation), qui nous sépare de la ruelle. Par fenêtre, nous entendons un trou dans la muraille, mal fermé par une porte à deux battants faite de quatre mauvaises planches de peuplier. Pour y voir sans allumer la chandelle, il faut ouvrir cette porte. La fabrication du verre étant inconnue dans le pays, il n'y a guère que l'émir qui puisse se permettre le luxe de fenêtres vitrées, et c'est déjà une prétention à la richesse que d'avoir un châssis où le papier huilé tient lieu de vitres.

De l'autre côté de l'Arik sont massés des enfants et des hommes de tout âge. Ils épient nos moindres gestes, font des remarques à haute voix, rient à l'occasion; pas un seul ne nous quitte de l'œil; mais les policemen de l'endroit font une sortie, le bâton à la main, les coups pleuvent sur le dos des badauds, le sauve qui peut est général, et la ruelle promptement déblayée. Cinq minutes après, la même foule compacte est là, bouche béante. Indiscutablement nous avons un succès de curiosité.

Les Cosaques sont installés à l'entrée de la ruelle, à côté de nous. Ils passent et repassent, qui avec une énorme charge de foin, qui avec un sac d'orge. Les curieux fraternisent avec eux, leur parlent avec cette familiarité des gens de nos petites villes en conversation avec des troupiers de passage.

A la vérité, le Bokhare est l'ami de tous ceux qu'il craint, et il prodigue indifféremment ses sourires à ses amis les Ourousses, à ses amis les Afghans, à ses amis les Turkmènes, qu'il redoute également. Il leur offre avec la même figure épanouie de joie les plats chargés de kaverdak[18] et de palao, sauf, au moment convenable, à jouer les plus méchants tours à ceux qu'il importunait la veille de ses marques d'amitié.

[Note 18: Viande de mouton coupée en morceaux et rôtie dans la marmite.]

Des divanas[19] arrivent avec le kla ou bonnet pointu sur la tête, le long bâton terminé par une chaînette, et leur gourde qui porte l'harmonieux nom de kadoumadbakh. Ils s'alignent, entonnent leur petite chanson dont la mélodie nous frappe; on dirait d'un chant de liturgie romaine. Ayant reçu quelques pouls[20], ils remercient d'une inclinaison de tête et s'en vont d'un bon pas, toujours chantant. Ils sont vêtus de loques et d'une saleté inimaginable.

[Note 19: _Divana_ (fou), nom donné aux moines mendiants.]

[Note 20: Petite monnaie de billon.]

La nuit vient, et avec elle le garaoul, comme on l'appelle en persan. Ici on dit karaoul[21]. Un bien désagréable noctambule, que ce veilleur armé d'un tam-tam, qui, sous prétexte de vigilance, toutes les cinq minutes, pousse un cri semblable au miaulement le plus aigu d'un matou, et l'accompagne d'un formidable coup de poing sur son instrument d'épouvante. A moins d'être sourd de naissance, on est infailliblement réveillé, et sans la fatigue qui nous ferme les yeux, nous passerions une nuit blanche.

[Note 21: Du verbe turc _karamak_, regarder, surveiller.]

Cette façon de faire la police, en effrayant les malfaiteurs comme des moineaux, ne nous semble point recommandable, et quand le braiment éclatant des ânes qui foisonnent dans ce pays s'ajoute au tintamarre du karaoul, c'est un vacarme à rendre fou furieux tout individu nerveux.

Une fraction des Turcomans de l'escorte est bivouaquée dans un jardin vis-à-vis de notre fenêtre. Ces cavaliers sont de la peuplade des Ersaris, qui vivent échelonnés sur les deux rives de l'Amou, le long du territoire bokhare. Un de leurs khans, nommé Koul-Khodja, étant ami d'Abdourrhaman-Khan, aida ce dernier à reconquérir l'Afghanistan. Il rassembla ses gens, les invita à se diriger vers le Turkestan afghan; cinq mille yourtes l'auraient suivi, qui fournissent depuis à l'émir les cavaliers dont il a besoin.

Ces Ersaris ont entre eux un air de famille qui saisit dès l'abord. Ils sont bien gens d'une même tribu. Il y en a de tout âge, depuis l'adolescent imberbe jusqu'à la vieille barbe grise. Ils sont généralement de taille moyenne, de structure assez élégante, maigres, les reins cambrés et les extrémités fines. Les pommettes sont saillantes, le nez droit, gros du bout, les yeux enfoncés et bridés, les lèvres grosses; la face serait ronde sans le menton pointu. Leur cou, bien attaché, grand et fort, suffirait à les distinguer de l'Afghan à la tête enfoncée dans les épaules. Ils ont la démarche souple et vont bien campés sur les reins, les épaules en arrière, regardant hardiment. A part le monumental bonnet qu'ils ont soin d'aplatir légèrement par devant, ils ont le costume des autres nomades: la longue chemise à manches larges et le caleçon en toile de coton se perdant dans les bottes sans talons. Pour la route, ils revêtent par-dessus leurs khalats de calicot un long manteau de couleur sombre, d'une étoffe grossière, tissée avec les poils de mouton et de chèvre. Le manteau, étendu sur le cheval comme celui de nos cavaliers, abrite la besace placée de chaque côté de la selle, qui contient les vivres pour l'homme et le cheval.

Ils sont armés de fusils et de pistolets à piston ou à pierre de provenance russe ou anglaise, et pour la plupart en fort mauvais état. Leur sabre recourbé, à lame mince et d'une trempe excellente, est leur arme favorite, qu'ils manient avec beaucoup d'habileté et de force en frappant de taille. Au moment du départ, sur un signe de leur chef qu'aucune marque extérieure ne distingue, ils viennent se placer sur deux rangs de chaque côté de leur toug. Puis ils se divisent par pelotons: les uns accompagnent les arbas, le Chodja-Saïb, les autres marchent par groupes, à l'aventure et sans ordre.

En regardant dans la rue, nous remarquons un homme à longue barbe noire qui nous salue avec persistance en s'inclinant. Il nous semble reconnaître un musicien badakchanais que nous avons entendu à Tachkent. Il est visible qu'il veut nous parler; nous l'invitons à monter près de nous. Il est amaigri, bronzé par le soleil, dans un délabrement complet; ce n'est plus le brillant musicien vêtu de soie que nous avons connu autrefois. Il nous conte qu'à Tachkent sa musique ne plaisait point, que les Sartes ne lui faisaient pas assez de cadeaux pour qu'il pût vivre de son talent, et qu'il s'est décidé à retourner dans son pays. Il a donc fait des marches forcées, car il voulait rejoindre à tout prix notre caravane avant son départ de Karchi. Il a voyagé à pied, tantôt payant son écot dans les caravansérails d'un air de musique, tantôt remerciant du récit d'une légende les chameliers rencontrés sur sa route qui l'invitaient à s'asseoir à leur marmite, à passer la nuit près de leur feu. Il est joyeux de nous savoir ici; il se rappelle que nous l'avons traité généreusement, et il espère que nous voudrons bien lui laisser prendre place sur notre arba jusqu'à l'Amou, car ni lui ni son frère le cymbalier ne sont en état d'aller plus loin, et il montre ses pieds ensanglantés. Ayant obtenu ce qu'il désire, il nous serre les mains, appelle sur nous les bénédictions d'Allah, et, avant de se retirer, demande la permission de venir nous jouer un air de rabôbe dans la soirée. Il va, dit-il, mettre immédiatement des cordes à son instrument.

Dans l'après-midi du même jour, le docteur donne des consultations. La nouvelle s'est répandue qu'un médecin fait partie de la caravane, et les indigènes viennent chercher la guérison. Les cas de syphilis, de maladies d'yeux et de la peau sont les plus fréquents. Un Juif de seize à dix-sept ans, un des plus beaux types de Sémite que nous ayons vus, vient montrer sa tête. Un herpès lui dénude l'occiput, et si les précautions ordinaires ne sont vite prises, il sera chauve à jamais. Le docteur l'invite à se faire raser la tête afin qu'on puisse le traiter. Mais le Juif ne veut point que ses boucles tombent par le ciseau, il préfère souffrir plutôt qu'enfreindre la loi, il n'oserait se montrer à ses coreligionnaires sans ses cheveux en tire-bouchons le long des joues. Les musulmans présents le raillent, il ne leur répond point, salue et se retire.

Un homme déjà grisonnant arrive avec un bel enfant sur les bras. A la vue de costumes étranges, en entendant une langue qui n'est pas la sienne, le petit malade cache sa figure et sanglote. De bonnes paroles, quelques morceaux de sucre le rassurent, ses pleurs cessent. Le père raconte alors que «son enfant est tombé sur la tête l'année passée, qu'il s'est blessé grièvement, qu'on a négligé la blessure, elle s'est envenimée; le tabib a été mandé; en guise de remède, il a appliqué le fer rouge, et la plaie s'est toujours élargie depuis cette opération, au lieu de se cicatriser comme on l'espérait». Il enlève le morceau de feutre graissé de suif de mouton qui couvre l'horrible mal, l'enfant gémit de nouveau, et, par un trou béant large comme son petit poing, on voit les trépidations du cerveau. Le docteur, constatant que toute guérison est impossible, ne peut qu'ajouter des paroles de consolation au lénitif qu'il donne pour la forme.

Ici la médecine est en enfance et l'hygiène inconnue.

Le soir du même jour, le musicien badakchanais, qui tient sa promesse, entre silencieusement dans notre chambre, accompagné de son cymbalier. Après les politesses d'usage, il s'assied dans un coin, dégage son bras droit du khalat, dont la longue manche le gêne, et accorde son rabôbe. Cet instrument, ayant à peu près la forme d'une mandore à la caisse très-profonde et au col très-allongé, possède vingt et une cordes: trois pour le doigté, le reste pour la résonnance. Le musicien regrette bien d'avoir épuisé la provision qu'il avait faite à Caboul, les cordes à boyau des Sartes étant mauvaises.

Il aime beaucoup son instrument, le compare au paon, «le plus bel oiseau de l'Inde». La boîte est gonflée comme la poitrine du paon se rengorgeant, le col allongé, et les clefs du haut figurent la tête dressée et le bec. Vu de face, à l'endroit où l'artiste touche les cordes, le rabôbe ne semble-t-il pas se pavaner? Certes il n'est pas de plus bel instrument.

Au reste, d'après la légende que le ménestrel nous conte avec des gestes très-nobles, Allah lui-même l'aurait inventé: «Quand le miséricordieux songea à mettre l'homme sur la terre, il commença par pétrir son corps de l'argile le plus pur, puis voulut lui donner l'esprit. Mais celui-ci, lisant dans l'avenir, entrevit les misères sans nombre qu'il allait souffrir dans cette enveloppe matérielle et résista au Tout-Puissant, ne voulut point animer l'argile modelé par la main divine. Allah, à qui répugnait la violence, usa de ruse. Il imagina le rabôbe, en tira des sons tellement harmonieux que l'esprit, enivré d'une musique délicieuse, ne se sentit plus la volonté de résister, et de lui-même vint se placer dans le corps de l'homme, qu'il ne quitte jamais, à moins d'un signe d'Allah.»

Le Badakchanais joue ses plus beaux airs, et nous l'écoutons avec un plaisir véritable. Sa musique n'agace pas des oreilles européennes comme la musique sarte, à laquelle il est difficile de s'accoutumer. Son cymbalier, qui lui fait face, frappe de la main droite avec une cymbale de bronze à plein ou sur les bords de l'autre cymbale, tenue du bout des doigts pour augmenter la sonorité. Ils chantent des exploits de héros du temps passé, les dernières guerres, se regardant l'un l'autre, la tête immobile, l'œil dans l'œil, et l'air dont ils accompagnent les paroles semble le bruit des cavaliers en marche, les chevaux allant au pas; puis le chant s'anime, et c'est comme une charge de rôdeurs du désert s'abattant sur une caravane.

Le cymbalier paraît admirer fort son maître et lui témoigne beaucoup de respect. Lorsqu'on leur sert un plat, il ne mange qu'après avoir été convié par son supérieur; au cours d'une conversation, il n'ouvre la bouche que pour dire le nom de personne ou de ville que l'autre lui demande d'un geste d'interrogation.

Le musicien s'entretient avec nous jusqu'à une heure avancée de la nuit. Il nous parle des Anglais, dont il a une haute idée, car ils savent voler dans les airs, fabriquer les machines mieux que les Russes. Mais quel empire se peut comparer au pays de Tsin, où l'on cultive le thé le plus parfumé, le plus agréable à boire, où l'on trouve la meilleure porcelaine? Pour parfaire une de ces tasses merveilleuses dont les empereurs et les émirs seuls font usage, il ne faut pas moins que le travail et la patience de trois générations: le petit-fils achève ce qu'a commencé son grand-père. Mais quelle pâte fine! quelle sonorité! Frappe du doigt sur une tasse, et elle vibre une note harmonieuse comme le plus beau son du rabôbe, retentissante au point que l'oreille la perçoit à un farsakh[22] de distance! Un jour, un empereur de Chine buvait du thé. Il était soucieux et rêveur. Oubliant la réalité pour un instant, il ouvre les doigts et laisse échapper sa tasse. Dans sa chute, elle se brise en mille morceaux avec un bruit que le souverain trouve aussi agréable que la meilleure musique. Immédiatement il donne l'ordre de rassembler treize cents tasses de la plus fine porcelaine, et, le lendemain, après avoir pris le repas du soir, il les fit jeter par les fenêtres du palais sur les pavés d'une cour. Et ce fut un concert original et divin bien digne du maître de tant de peuples.

[Note 22: Environ huit kilomètres.]

Nous questionnons l'artiste au sujet de Caboul, qu'il a visité. Le séjour de cette ville lui a laissé un mauvais souvenir, et il n'y veut point retourner, car ses habitants sont méchants, querelleurs et peu généreux. Ce n'est pas comme dans sa patrie, où l'étranger est toujours bien reçu, où un voyageur peut traverser tout le pays sans avoir à craindre un mauvais traitement.

Il sera heureux de nous servir de guide quand nous viendrons voir le Badakchan, qui a pour capitale Faïzabad. Ayant fait l'éloge de son pays, le musicien nous remercia de nouveau et se retira, car il était tard.

Le lendemain, nous visitons la ville. Les enfants courent derrière nos chevaux; ceux qui sont sur les toits, où ils jouent au cerf-volant, nous saluent d'un geste obscène; les hommes nous apostrophent du seuil des portes. Le hasard nous mène vers la forteresse, où le beg vit entouré de ses soldats, derrière de hauts murs de terre crevassés, bordés d'une mare croupissante, qui tient à distance ses administrés. La porte principale est grande ouverte; un portail sert de corps de garde. Aux parois sont accrochés de longs fusils à mèche et des lances; la garde ne nous laisse point pénétrer dans l'enceinte. Nous tournons bride, et, par la place des exécutions, tombons dans une rue où, sous le soleil, quatre hommes sont accroupis, enchaînés l'un à l'autre par le cou. Ils ont la barbe et les cheveux longs, le corps amaigri. Ce sont des condamnés qu'on a placés devant la prison pour recueillir les aumônes qui les font vivre. Ils tendent les mains et implorent la pitié des passants.

En travers de la porte, un gardien sommeille, le pistolet à la ceinture, le bâton à la main. Le cerbère est borgne, noir, grand, osseux. Il se lève en grognant.

--Peut-on visiter la prison?

--Ha, ha! répondit-il. Il nous fait signe de le suivre et marche devant nous. Entre les quatre murs qui enclavent une cour sont construites des masures très-basses, aux toitures délabrées, qu'on se garde bien de réparer. A l'intérieur, les prisonniers dorment sur le sol battu ou sur de minces nattes de paille; ils sont uniformément vêtus d'une chemise, d'un caleçon de cotonnade et tête nue. Tous ont des fers aux pieds, quelques-uns les ont également aux poignets. Plusieurs circulent librement dans la cour, et nous entourent aussitôt, demandant une aumône, un silao; l'un d'eux expose sa misère. Par les portes ouvertes on en voit qui cousent.

--De quels crimes sont coupables ces malheureux? demandai-je au geôlier.

--Des brigands, des voleurs!

--Pourquoi ce grand brun qui nous tend la main est-il ici?

--Brigand, voleur!

Impossible d'arracher au borgne d'autre réponse. Il n'est point décidé à bavarder.

Ouvrant une porte minuscule, il nous introduit dans un bâtiment composé d'une enfilade de petites chambres où l'on enferme des prisonniers. L'un--un savant sans doute--est occupé à copier un livre, il ne détourne point la tête; un autre se balance en récitant des versets du Coran; des fiévreux serrés dans un coin, affaissés sur eux-mêmes, regardent avec l'œil brillant des malades. Puis nous arrivons à la dernière chambre qui a son plafond percé d'une ouverture carrée par où tombe la lumière du jour. Une longue et solide corde pend d'une poulie fixée à une poutre du toit.

Le borgne ouvre une trappe que nous foulions du pied par mégarde.

--Regardez, dit-il.

Et, en bas, dans l'obscurité d'un trou où nos yeux ne perçoivent d'abord pas les objets, c'est un cliquetis de chaînes remuées, des voix rauques qui se lamentent; on distingue des mains levées et tournées vers nous, des faces blêmes d'hommes dont on ne voit pas le reste du corps. Une odeur fétide d'êtres humains entassés se dégage de ce fouillis.

--Silao toura, silao toura[23], supplient ces misérables.

[Note 23: La charité, seigneur!]

Nous nous préparons à jeter quelques pièces de monnaie, mais le gardien s'y oppose. Il prend lui-même les aumônes et, appelant les enterrés par leur nom, laisse tomber à chacun la part qui lui revient. Il veut empêcher la lutte effroyable de ces affamés se disputant la maigre obole qui payera le morceau de pain qu'on leur vendra plus tard. Car l'émir ne nourrit point les coupables qu'il emprisonne, il les loge et laisse la charité des croyants faire le reste. Et, suivant les hausses ou les baisses de la générosité publique, les misérables mangent de quoi prolonger leur pitoyable existence ou bien ils endurent les tenaillements de la faim. Aux habitants de la fosse on lance un morceau de pain, on descend une cruche d'eau. C'est tout, la trappe se ferme.

Ils attendent sous terre le bon plaisir du puissant qui les a mis là. Des années entières, sans soins d'aucune sorte, ils restent couchés sur un fumier, sont rongés par la vermine.

Parfois il advient qu'il y a des mécontents dans le peuple, les impôts se perçoivent difficilement, les sujets murmurent. Sa Sainteté envoie alors un courrier porter au beg l'ordre de faire un exemple. On ouvre la trappe, on choisit dans le tas, on hisse à fleur du sol un des infortunés, on lui attache les mains derrière le dos, on le traîne jusqu'à la place publique près du bazar, et là, en présence des curieux qui se pressent,--car on a soin de choisir un jour de marché,--la victime s'agenouille. Le bourreau saisit la barbe, relève la tête, et, d'un coup rapide de son mince couteau bokhare, il tranche la carotide du condamné ainsi qu'on fait au mouton dans un abattoir. Le cadavre est accroché au gibet par les quatre membres et exposé durant plusieurs jours; il importe que nul n'en ignore et que les méchants tremblent.

Et les corbeaux, à coups de bec dans les yeux, commencent la besogne que termineront prestement les chiens, à moins que la famille du supplicié ou une âme charitable ne s'empresse d'ensevelir les restes du coupable.

L'affreux spectacle de la fosse aux punaises nous serra le cœur. Nous sortîmes de la prison attristés et silencieux. Notre djiguite Abdou-Zaïr lui-même avait perdu sa loquacité habituelle. Et philosophant, tandis que j'enfourchais ma bête, je m'étonnais du contraste de ce ciel pur et sans nuage qui narguait aux êtres humains enterrés vivants.

A quarante pas de la prison, en passant par la porte qui s'ouvre sur le bazar, on tombe au milieu de galeries construites en carré, autour d'un bassin plein d'eau. C'est le Palais royal de Karchi. Les marchands de thé et les barbiers se sont entassés dans ce coin de la ville qui est le rendez-vous des gens qui flânent et s'amusent. Les galeries retentissent du bruit des tchilmandys. Les élégants, chaussés de bottes aux bouts pointus et relevés, se promènent indolents d'une boutique à l'autre. Ils marchent avec un déhanchement de bon ton, traînent les pieds en relevant avec grâce leur khalat de soie qu'ils tiennent serré aux hanches. Un batcha aux gages d'un vendeur de thé se livre à une danse des plus lascives, et cherche à attirer les buveurs par des sourires engageants.

Un jeune chanteur agenouillé hurle une mélodie agaçante, le cou renversé et les mains sur les hanches. Un conteur debout parle appuyé sur un bâton flexible, et l'on fait cercle autour de lui. Voici les sportsmen avec leurs cailles et leurs perdrix de montagne dressées à un duel acharné; les propriétaires les excitent en leur taquinant le bec qu'ils frappent avec un bâtonnet plusieurs coups de suite. Quand les oiseaux voient rouge, que la colère les aveugle, ils les lancent l'un sur l'autre; le maître du vainqueur empoche l'enjeu. Les joueurs de cartes ne manquent pas, ils se servent de cartes françaises de provenance russe. Les barbiers sont très-occupés, c'est la veille du vendredi, le dimanche des musulmans, et tout sunnite qui se respecte vient se faire raser le crâne et tailler la moustache au ras de la lèvre supérieure de façon à dégager la bouche. Les clients attendent patiemment leur tour en jasant. Des beaux se font teindre en noir la barbe et les sourcils. On agrandit les yeux à celui-ci d'un léger coup de pinceau entre les deux paupières; celui-là, un petit miroir à la main, s'épile consciencieusement l'intérieur des narines au moyen d'une pince. Les tchilim[24] passent d'un fumeur à l'autre. Plus loin est le coin abandonné aux fumeurs de haschich et d'opium; on les reconnaît à leurs traits fatigués, à leur teint plombé et à cet œil hagard de l'homme qui passe d'une excitation fébrile à l'hébétement le plus complet. A mesure que nous passons, on nous apostrophe, on nous décoche des railleries, on nous regarde curieusement, on questionne nos hommes. Partout du bruit et beaucoup d'animation. Les inévitables divanas coiffés du bonnet en pain de sucre mendient aux abords des boutiques et réclament effrontément l'aumône comme chose due; ils apportent encore au vacarme l'appoint de leurs vociférations.

[Note 24: Pipe à eau.]

En sortant des galeries pour gagner notre demeure, nous nous heurtons à deux vieux Turkmènes. Le premier chasse devant lui deux ânes accouplés, le second traîne à la queue de son cheval cinq ou six chevaux attachés à la queue l'un de l'autre. La rue est étroite, il y a foule, impossible d'avancer ou de reculer. L'homme du beg qui nous précède frappe de son fouet le cheval du premier Turcoman afin de l'écarter, il l'appelle «chaïtan[25]». Le vieux a un brusque mouvement de tête qui en dit long de menaces à l'adresse de l'insulteur, la figure trahit une énergie sauvage, la barbe grise et hirsute n'adoucit point cette physionomie. Les deux vieux qui se sentent les plus faibles nous font place. Tous deux avaient le fusil en bandoulière.

[Note 25: Démon.]

Ces Turkmènes étaient des environs de Kerki.

Afghans et Ersaris sont répandus dans le bazar où ils font leurs provisions pour la route. De Karchi à Kilif sur l'Amou, ce n'est que steppe et désert, et le départ est fixé au lendemain; ils se hâtent de terminer leurs achats. Quelques-uns d'entre eux nous reconnaissent, ils nous saluent.

VI

DE KARCHI A L'AMOU DARYA.

Bonne foi bokhare.--Réveil de la steppe au printemps.--Turkmène économiste.--Les puits.--Mirages.--Un cuisinier tatar.--L'histoire de Saïd-Achmed-Khan contée par un ménestrel du Badakchane.--Kilif.--L'Amou.--Khodja Saïb.--Les Kafirs.--Les Afghans.--Un bac.--Les Cosaques.--Chefs afghans.--A propos des Anglais.--Prétendues forêts.

Le 20 mars, nous quittons la ville au milieu de l'affluence du peuple. Le petit et gros Rachmed-Oullah nous précède, il nous fait la conduite jusqu'au sortir de Karchi.

Chahri-Kent est le premier village que nous trouvons sur notre route; il est situé sur un des ariks qui dérivent du Kachga-Darya. Autrefois, ce fut une grande ville que défendait une forteresse; maintenant, c'est une humble bourgade peuplée d'un petit nombre d'habitants.

En Asie, on rencontre à chaque pas d'anciennes villes qui ne sont plus que l'ombre d'elles-mêmes. Ce pays est jonché de grandeurs déchues, et l'oublieuse histoire en dit à peine un mot.

Après Chahri-Kent, on traverse Chirvi, village d'une quarantaine de maisons: un saint lui a donné son nom, qui s'appelait Chirvi le Généreux (Chakhi-Chirvi). Ici l'on récolte surtout du blé, de l'orge et du raisin en grande quantité.

A dix minutes de là, le gros village de Kara-Tépé. Ses maisons sont entourées de jardins vastes et plantés d'arbres fruitiers. L'arik de Davna traverse Kara-Tépé.

Je m'adresse à un des habitants et lui demande le chiffre des maisons:--Soixante, répond-il.

Un peu plus loin, même question.

Réponse: Neuf cents.

Je continue mon chemin et mes questions.

Les chiffres qu'on me donne varient entre quarante et mille. Or, à mon avis, il y a quatre cents maisons dans ce village. Pas un seul individu n'a avoué être incapable de me fournir le renseignement.

Ces réponses faites au hasard, sans le moindre souci de vérité, peignent bien le Bokhare en particulier et l'Asiatique en général. Du moment que vous les questionnez, ils supposent immédiatement que leurs intérêts sont en jeu, et, sans réfléchir plus longuement, ils répondent un mensonge dont ils rient plus tard avec leur interlocuteur, si ce dernier leur en démontre l'absurdité. Cette tournure d'esprit n'est pas la moindre difficulté pour le voyageur dans l'Asie centrale, lorsqu'il prend à cœur la tâche qui lui incombe. Et il lui faut chercher le vrai dans une moyenne basée sur de nombreuses questions et des observations multiples.

Avec Kara-Tépé finit l'oasis. Nous ne traverserons plus de canaux jusqu'à l'Amou. Encore un village à droite, à environ deux verstes de la route, encore une verste de plaine cultivée, et puis la steppe. Le chemin des caravanes, qui est le nôtre, suit sensiblement la direction du sud. Le vent du sud-ouest souffle avec force et soulève la poussière, qui tourbillonne et nous aveugle. A notre gauche pointent les cimes neigeuses des montagnes de Yargakli. D'après notre djiguite Abdou-Zaïr, elles fournissent des quantités énormes d'un sel cristallisé qui se vend à bas prix sur le marché de Karchi.

Nous campons à environ trente verstes de Karchi, au puits de Youssouf (Joseph). C'est une mare d'eau stagnante et boueuse, mélangée de la fiente des bêtes de somme, dans de telles proportions, qu'il faut renoncer à la filtrer. Les filtres sont obstrués bien vite et ne fonctionnent plus. Quant à attendre que les impuretés se soient déposées au fond des seaux, qui en a le courage avec une soif dévorante? Ce liquide jaunâtre est salé, et notre thé a la couleur du café au lait.

Le puits ou plutôt la mare de Youssouf, puisqu'il faut l'appeler par son nom, était couverte d'une coupole. Les orages, les tremblements de terre, l'ont ébranlée; avec leur incurie caractéristique, les habitants se sont gardés de la réparer, et il ne reste que des décombres. Et le voyageur boira de l'eau corrompue par les immondices, jusqu'au jour où un riche croyant fera les frais d'un curage et d'une nouvelle voûte.

Notre campement est abrité du vent par un renflement du sol. L'étape a été courte aujourd'hui, car c'est un jour de fête pour les musulmans. Ils veulent célébrer dans la soirée la nouvelle année 1299 qui commence. Les feux restent allumés une bonne partie de la nuit. Notre Badakchanais va d'un groupe à l'autre, joue du rabôbe. On l'entend jusqu'à une heure avancée. Sa musique ne parvient pas à nous endormir, l'air est à peine respirable, l'atmosphère est chargée d'électricité. Dans la nuit noire, on entend des hennissements de chevaux qui se sont échappés et s'entre-battent. Ils sont, eux aussi, sous l'influence énervante de la température.

Près de Youssouf, la route que nous suivons bifurque à l'est vers Gouzar, non loin d'une flaque d'eau d'où s'élèvent des canards sauvages. Ils se sauvent à tire-d'aile vers la mare de Youssouf où nous les voyons s'abattre. Ce sont des hôtes de cette contrée; ils seraient des guides précieux pour qui chercherait de l'eau; en les suivant, on arriverait à un étang ou à une mare.

En avançant dans la direction du midi, nous constatons l'approche du printemps.

La steppe se réveille du pesant sommeil d'hiver. Les tortues qui ont passé les temps froids enfoncées la tête en bas dans leur demeure souterraine, se sont senties renaître à la chaleur des premiers rayons de soleil. Elles ont soulevé la couverture de terre et de sable que le vent avait jetée sur leur carapace; à courir la plaine, elles ont repris de la vigueur, et déjà elles se livrent à leurs ébats amoureux. Les fourmis travaillent; elles ont hâte de remplir leurs greniers, car elles sont toujours inquiètes du lendemain. L'alouette sans souci chante gaiement, puis d'en haut se laisse tomber comme une folle. L'herbette sort gentiment de terre,--une goutte d'eau la fait vivre,--et fluette, elle s'incline au moindre souffle du vent. Les coléoptères noirs et trapus voltigent; ils nous passent près des oreilles en bourdonnant d'aise, ils comprennent que les caravanes vont sillonner la plaine. Ce sont les balayeurs du désert. Assis à l'entrée de leurs silos, ils écoutent le bruit du lointain, et dès qu'ils perçoivent le pas lourd et cadencé des chameaux ou le trot des chevaux, ils prennent leur vol. Pilleurs d'épaves spéciales, ils guettent la chute de la fiente et s'abattent. Arc-bouté sur ses pattes de devant, la tête près du sol, le coléoptère pousse de ses pattes de derrière une proie quatre fois grosse comme lui. Il la roule jusqu'à son logis, aidé de sa femelle qui grimpe et se cramponne de l'autre côté, puis se laisse retomber pour aider de son poids à la poussée de son époux. Des compétiteurs surviennent, qui sont arrivés trop tard pour prendre part au festin que leur prodiguaient les chameaux, et une lutte acharnée s'engage qui dure jusqu'à l'épuisement des combattants. Tandis que l'un s'efforce de fuir avec les provisions, l'autre repousse les assaillants, parfois un couple d'autres larrons arrive, et c'est une mêlée où de beaux coups sont échangés.

De leur côté, les hirondelles fendent l'air en rasant le sol, elles chassent les premiers insectes. Au-dessus de nos têtes, des mouettes passent, et leurs puissantes ailes frappant l'air à coups précipités, font des sifflements; elles vont, d'un vol rapide, en voyageuses qui se rendent compte de la longueur du chemin, et veulent arriver au gîte avant le coucher du soleil.

Un clin d'œil, et elles sont loin: leur troupe n'est bientôt plus qu'un point noir s'enfonçant dans le ciel.

Des bandes de cigognes tirent sur le sud-ouest: les pattes roides et allongées, le cou tendu, le bec en avant, avec leurs grandes ailes déployées comme des voiles, elles glissent majestueuses dans l'azur et bien alignées; elles s'éloignent, on dirait des flocons blancs poussés par une force invisible. Et puis, voici sur le chemin d'autres coureurs de la steppe que les beaux jours ramènent: des Turcomans qui marchent à la tête de leurs chameaux en se balançant sur leurs jambes arquées. Ils ont le fusil sur l'épaule, l'énorme bonnet sur la tête. Nous saluons ces solides gaillards.

--Que Dieu te garde!

--Et que Dieu te garde!

--D'où viens-tu?

--De Choubroukhan, près de Maïmèné.

--De quelle tribu es-tu?

--Kara-Turkmène.

--Où vas-tu?

--A Karchi.

--Quoi vendre?

--Des sacs et des tapis.

--Combien les vendras-tu?

--Le plus cher possible.

--Qu'achèteras-tu?

--Ce qui est bon marché.

Ces Kara-Turkmènes nous donnent en passant une leçon d'économie commerciale; ils nous résument l'art de s'enrichir en peu de mots: vendre cher, acheter bon marché. Si j'ajoute que ce sont leurs femmes qui fabriquent pendant l'hiver ces tapis et ces sacs qu'ils s'en vont vendre à Karchi, vous admettrez que la vie de certains Turkmènes a ses agréments.

A quatre heures de cheval de Youssouf-Sarvadan, les presqu'îles de sables commencent à couper la steppe de l'ouest à l'est; à gauche de la route, des monticules s'allongent du nord-est au sud-ouest.

Une heure plus loin, il y a des puits fermés. Ils sont profonds et, paraît-il, donnent de l'eau toute l'année. On ne les utilise que pendant les grandes chaleurs, après que l'évaporation, le vent, l'infiltration, ont fait disparaître les mares et les flaques d'eau formées par la chute des pluies. A dater du mois de mai, des Ousbegs qui nomadisent dans ces contrées viennent s'installer près des puits, les ouvrent et les nettoient. Puis, quand les caravaniers s'arrêtent pour renouveler les provisions d'eau et abreuver les chameaux, les gardiens des puits remplissent les auges pour les bêtes, les outres pour les hommes. On les paye d'une pièce de monnaie ou d'une poignée de fruits secs, car les gens du désert en sont friands. Ces puits s'appellent kirkidjak. Ils empruntent leur nom à la contrée où ils sont situés. Chaque printemps, lorsque la pluie a fait sortir l'herbe du sol, les Ousbegs viennent refaire leurs troupeaux du jeûne de l'hiver, et ils se rapprochent des montagnes dès le commencement de mai.

La route ondule au travers des collines dénudées dont les thalwegs sont descendus, par de minces ruisseaux, aux bords incrustés de sel. L'eau coule du nord-est au sud-ouest suivant la pente naturelle du terrain. Une petite rivière Chour-Sou (eau de sel) mérite bien son nom pour sa salure excessive; elle est si maigre qu'elle coule à peine; elle se traîne, finit en mare, et les sables la boivent.

Après une longue étape, nous bivouaquons à quelques verstes des puits d'eau salée de Kout-Koudouk. Il faut recourir aux outres pour la préparation du thé et des aliments.

Le lendemain, nous nous rapprochons des montagnes. Le paysage est un peu plus accidenté, mais tout aussi désolé: ce ne sont que collines de sable, ruisseaux d'eau salée, puits d'eau salée, et dépôts saligineux aux endroits naguère occupés par de petits lacs maintenant desséchés.

Sur le soir, nous rencontrons à droite de la route une dizaine de puits: ils avaient autrefois des gardiens qui habitaient les maisonnettes carrées coiffées d'un dôme conique. Ces loges ne sont pas occupées. Elles sont construites en briques cuites, éclairées par une ouverture dans le toit qui laisse entrer le jour et sortir la fumée. Les murs sont percés de petites fenêtres par lesquelles le gardien peut guetter facilement la venue des caravanes.

Les Ousbegs nomades des environs ensevelissent leurs morts près de ces puits. Lorsqu'on aperçoit soudainement le cimetière d'une hauteur que gravit la route, on s'imagine voir les ruines d'une ville. Les tumulus, très-nombreux, sont éparpillés sur une vaste surface, et les pierres détachées des collines que les Ousbegs ont coutume de déposer ou de ficher sur les tombes, donnent l'illusion optique, bien permise dans le désert, de pans de murs et de débris de construction.

On fait halte à Ispan-Tonda. Nous avons chevauché par vaux et par monts; sans cesse les cavaliers qui nous précédaient disparaissaient dans les plis du terrain que la nature semble avoir ici strié à plaisir. Les divers groupes de la caravane se maintenant à distance, les uns montaient tandis que les autres descendaient comme dans un jeu de bascule. A une verste d'Ispan-Tonda, on tombe par une pente assez rapide dans un golfe bordé de monticules aux marnes multicolores, hauts d'une centaine de mètres, et qui s'évase en plaine jusqu'à l'Amou. Le soir, le vent nous arrive imprégné de la fraîcheur du fleuve.

Grâce au voisinage de ces monticules, il semble que ce soit fait de la monotonie de la steppe. Au soleil couchant leurs pentes se colorent de teintes irisées, des aigles rentrent au nid, des oiseaux de nuit se mettent en chasse et poussent leur cri de guerre, autant de signes de vie qui réjouissent--et puis, au fond, à l'horizon, l'Amou se devine. Nous sommes enfin sur le dernier degré d'une façon d'escalier colossal formé par les plateaux qui se succèdent depuis Youssouf-Sarvadan.

Encore une bonne étape, et nous camperons sur les rives du fleuve.

A environ trois heures de cheval d'Ispan-Tonda, à l'entrée de la plaine salée, une construction en carré se dresse environnée de puits. Elle est en ruine. A conclure de l'agencement intérieur, du grand nombre de chambres, ce devait être un poste-caravansérail établi à dessein sur la route de l'Afghanistan. Dans les temps agités, les caravaniers y venaient mettre eux-mêmes et leurs marchandises à l'abri d'une surprise, et les soldats de l'émir, qui se tenaient probablement en permanence à cette place, avaient la consigne de protéger les marchands contre les attaques des pillards. Comme tous les édifices du temps passé qu'on rencontre dans ce pays, celui-ci a été négligé, on ne l'a point réparé. Les nombreuses coupoles qui surmontaient son toit sont tombées ou vont s'affaisser. Et les voyageurs qui s'arrêtent encore à cet endroit ne se hasardent plus guère que sous la coupole recouvrant la vaste chambre carrée du milieu; c'est là qu'ils allument leurs feux depuis bien des années, car le sol est jonché d'au moins un demi-pied de cendres.

Un groupe de Turcomans fermant la marche pénètre dans la ruine, qui s'anime un instant du piaffement des chevaux, de l'éclat des voix. Quelques-uns d'entre eux profitent de l'occasion pour étaler leur feutre, allumer un feu, faire bouillir un koungane de thé et fumer leurs tchilim. L'écho des voûtes répercute le bruit des rires. Puis chacun saute en selle, et la vieille maison abandonnée est de nouveau silencieuse et calme. Nous la quittons les derniers: les arbas sont déjà loin, et les cavaliers hors de vue.

--Qui a construit cet édifice? demandai-je à des Bokhares?

--Le grand émir Abdoullah-Khan! Telle est la réponse que feront à chaque question de ce genre les habitants des régions situées au midi de Karchi, qu'il s'agisse d'une antique médressé ou d'un caravansérail délabré rencontré par hasard au croisement des routes.

Aux environs de Samarcande et dans le Chahri-Sebz, on attribue à Timour presque toutes les antiques substructions.

Qui a construit? Timour, Abdoullah-Khan!

Qui a détruit? Tengiz-Khan.

Autant les deux premiers ont laissé un bon souvenir, autant le maudit Tengiz demeure dans l'esprit des indigènes le type du destructeur violent et terrible.

Le soleil tombe droit sur les têtes. On excite les chevaux, il tarde de fuir cette fournaise. Nous dépassons les arbas qui avancent péniblement dans le sable--leurs roues font un bruit rauque et criard--puis le serdar entouré de son escorte, et le grave Khodja-Saïb, au milieu de ses fidèles Afghans. Les Turcomans sont égaillés dans la plaine. Cependant, un désert salin miroite autour de nous. Nulle part nous n'avons vu d'aussi puissants effets de mirage: devant nos yeux des lacs avec des roselières, des nappes d'eau limpide; derrière nous la caravane qui semble traverser un marais, où chevaux et bêtes de somme s'enfoncent jusqu'à mi-jambes; tout autour, des arbres élancés et feuillus qui ont l'aspect de palmiers. En réalité, au lieu du riant paysage, on trouve du sable, des touffes d'herbe, ou un fond d'étang saupoudré de sel.

Seul, à pied, tirant péniblement d'une main son cheval par la bride, tenant de l'autre un immense parapluie, sous lequel il se dérobe à la douche de feu tombant d'en haut, un homme étique, vêtu d'une longue houppelande, chaussé de galoches où se perdent de maigres jambes, s'en va lentement. Toute sa personne respire l'ennui, la fatigue; c'est l'image ambulante de la désolation qui se traîne. Le piteux personnage, qui sème une note gaie sur cette route fastidieuse, est un Tatar russe. Il est cuisinier de sa profession, et cuisinier de grand talent. L'émir Abdourrhaman l'a connu pendant le long séjour qu'il fit à Samarcande, alors qu'il préparait la conquête de l'Afghanistan. Il a apprécié le savoir-faire de ce maigre Tatar, et, maintenant qu'il est maître de Caboul, il fait venir l'artiste culinaire dans la capitale de ses États dans l'intention de lui confier la direction des marmites royales. Si l'abattement du Tatar résulte de la fatigue du voyage, comme c'est probable, le malheureux reverra ses fourneaux avec plaisir, car il ne semble pas taillé pour les marches fatigantes.

Voici trois chameaux à gauche qui viennent d'un pas lent à notre rencontre. Chacune des bêtes est bâtée de deux grandes guérites en osier, recouvertes de nattes de roseaux. Dans ces sortes de niches nous distinguons des formes blanches: ce sont des femmes.

Dès que nous les approchons, elles se cachent la figure sous leurs voiles. Seule, une naine accroupie devant sa maîtresse sur le premier chameau, reste le visage découvert. Sa laideur la dispense du décorum. Nous comptons quatre femmes. Un jeune et joli garçon brun, un homme armé sont installés sur le dernier chameau. Derrière, un Afghan de haute taille, à longue barbe noire, s'en vient à pied, portant dans ses bras une gentille fillette, à l'air maladif; elle cache sa tête en nous voyant. Nous questionnons cet homme. La petite fille est trop faible pour supporter le roulis et le tangage du vaisseau du désert. Ces femmes et ces enfants appartiennent à Saïd-Achmed-Khan, grand personnage, ennemi d'Abdourrhaman. Il vient de s'enfuir dans le Bokhara, d'où il a réclamé sa famille à l'émir afghan qui la lui envoie. Le vainqueur n'a pas eu la dureté de refuser cette faveur à l'exilé; mieux que personne il sait combien la roue de la fortune tourne vite en Asie, qu'on peut être au sommet aujourd'hui, et jeté bas demain; qu'il n'est pas rare que le matin on récite la prière pour tel dont la tête roule dans un fossé le soir.

Notre étape finit à Yacoub-Ata, à l'ombre des premiers saklis turcomans.

Lorsque les feux du bivouac meurent, le musicien badakchanais, que nous avons mandé, se glisse silencieusement vers nous, et il nous conte, à voix basse, l'histoire de Saïd-Achmed-Khan.

«Vous savez, dit-il, que l'émir Abdourrhaman a épousé la fille du khan de Badakchane auquel Chir-Ali a ravi ses États. Cette fille est d'une beauté divine et très-intelligente; Abdourrhaman l'aime beaucoup, et il en a eu les trois enfants qui font partie de notre caravane. Il se trouve que le Kizilbach (Tête rouge) Saïd-Achmed-Khan a contribué pour une bonne partie à la conquête du Badakchane, et Chir-Ali, pour le récompenser, l'a fait khan de ce pays. Et lorsque Abdourrhaman crut le moment venu de reconquérir le domaine de son père, il passa l'Amou à la tête des fidèles qui l'avaient suivi dans l'exil. Or, les Ousbegs qui sont nombreux dans le pays de Balkh avaient gardé bon souvenir de la douce administration d'Abdourrhaman, leur beg d'autrefois. Ils prirent immédiatement les armes et accoururent près de lui. Sans coup férir, Mazari-Chérif tomba au pouvoir des envahisseurs. Une lettre fut alors envoyée à Saïd-Achmed pour l'inviter à se ranger sous les tougs d'Abdourrhaman, mais il refusa et s'efforça de rassembler des troupes pour reprendre Mazari-Chérif. Mais les chefs et le peuple de Badakchane le détestaient, et ils le firent prisonnier, lui mirent la chaîne au cou et l'amenèrent à son ennemi. Celui-ci le fit jeter dans la fosse aux punaises de Mazari-Chérif où il est resté huit mois. Mais, tandis qu'Abdourrhaman guerroyait au sud de l'Hindou-Kouch, des amis du prisonnier ont corrompu les gardiens à prix d'argent et ils ont tiré du trou Saïd-Achmed, qui s'est enfui près de l'émir de Bokhara. Vous n'ignorez point qu'Abdourrhaman a vécu également à la cour de cet émir, et, lorsque celui-ci a intercédé en faveur du fugitif et prié qu'on lui envoyât sa famille, Abdourrhaman s'est souvenu du bon accueil de son hôte, et il a donné la liberté aux enfants gardés comme otages. Ces événements se sont passés pendant que l'ambassade afghane faisait le chemin de Tachkent. Le Khodja-Saïb a été prévenu à Samarcande, il a reçu l'ordre de ne rien dire au frère aîné de Saïd-Achmed qui l'accompagne, et de le surveiller. On craint qu'il n'aille rejoindre son frère; on l'oblige à chevaucher près du serdar, et les cavaliers turcomans ont l'œil sur lui. Les chameaux qui portaient la famille de Saïd-Achmed ont croisé la troupe du serdar; l'oncle a reconnu sa nièce sur les bras du dévoué serviteur; il a compris ce qui s'était passé. Le spectacle des siens gagnant la terre d'exil lui a déchiré le cœur; il a détourné la tête, et ses yeux se sont mouillés de larmes. Il a pleuré dans la journée. Ces regrets ont augmenté la défiance des Afghans, et, bien qu'il soit un puissant chef, personne ne lui parle plus. En ce moment, il est dans sa tente sous la garde de sentinelles afghanes. Il n'a point mangé le palao du soir, car il craint qu'on lui coupe la tête dès que la frontière sera franchie.»

Ayant terminé son récit, le musicien se retira sans bruit comme il était venu, car il voulait cacher sa visite aux Afghans.

Dans ce pays, où les mœurs sont du moyen âge, les musiciens du genre de notre ami le Badakchanais peuvent mieux que personne renseigner le passant sur les événements contemporains. Ménestrels errants qui parcourent le monde musulman, l'instrument sur le dos, toujours dans les bazars où les curieux se pressent, où les oisifs viennent clabauder, invités journellement aux tables des puissants, participant à toutes les réjouissances, à toutes les fêtes, qu'elles soient motivées par un mariage, une naissance, une mort,--car c'est la coutume de fêter les morts,--doués en outre d'une mémoire prodigieuse, ils retiennent les mille racontars qui circulent de bouche en bouche. Et dans un pays où la presse est remplacée par le bavardage, les ménestrels se doivent feuilleter comme un livre de chroniques. Cependant qu'on n'aille pas oublier que ces artistes sont très-vaniteux, très-susceptibles, et que leur appréciation sur les hommes qu'ils ont approchés dépend souvent de la valeur des cadeaux et des bons traitements qu'ils en ont reçus.

A Yakoub-Ata, nous ne sommes qu'à dix ou onze verstes de Kilif, où nous devons quitter la caravane et voyager seuls.

Jusqu'à Kilif on trouve les sables en se dirigeant sur le sud-est. A mi-chemin, une trentaine de Turcomans sont réunis sur un tertre; ils ont tous une pelle de bois à la main. L'un d'eux se détache du groupe et, s'approchant du chef de notre troupe, lui présente sur sa pelle un morceau de pain et une poignée de sel, avec force salamalecs. C'est une manière de rendre l'hommage.

Sur ces entrefaites arrive le beg de Kilif, qui vient à notre rencontre pour nous saluer. Ce personnage est de taille moyenne, brun, au nez crochu, à l'air martial. Il est somptueusement vêtu. Son manteau est de beau velours rouge de Bokhara, sa ceinture est plaquée d'argent, son sabre recourbé est orné de turquoises et de rubis, il a chaussé des bottes en chagrin vert dont la pointe se redresse, monte un magnifique étalon blanc très-fringant. L'importance de Kilif ne répond pas à la belle tenue du beg. La ville qu'il commande, juchée sur une colline près de l'Amou, mérite plutôt le nom de village. Et bien que le violent soleil du midi force les ombres, donne à Kilif une physionomie toute orientale, les maisons ont l'air si misérable, la forteresse crevassée qui les domine, fière dans sa gueuserie, et semblant menacer le fortin afghan sur l'autre rive, a l'air si décrépit, qu'on n'a pas la moindre envie de chanter: «C'est là que je voudrais vivre.» Un boulevardier parisien à qui l'on montrerait brusquement Kilif s'écrierait immédiatement: «Quelle dèche!»

Nous campons au pied de la forteresse, à l'ombre de saules touffus. Sur l'autre rive on distingue les tentes blanches qui attendent les jeunes princes afghans et leurs hôtes. Les Turcomans tirent des coups de fusil, que l'écho répète avec le bruit du canon. Tout le monde est content d'être arrivé à l'Amou: la journée se passe en réjouissances. Le soir, on entend les fifres et les doumbouraks. Chacun se régale de l'excellente eau du fleuve.

[Illustration: KILIF.

Dessin de GIRARDOT, d'après les croquis de M. CAPUS.]

L'Amou, resserré ici entre deux monticules de grès calcarifères, a environ quatre cents mètres de largeur. Il charrie en quantité énorme des sables dont le déplacement incessant modifie presque chaque jour le chenal. Bien que l'époque des crues ne soit pas encore arrivée, il roule ses eaux avec une vitesse qui dépasse déjà plus de quatre kilomètres à l'heure. On passe d'une rive à l'autre au moyen de quatre grands bacs à fonds plats. Deux de ces bacs appartiennent aux Bokhares, les deux autres aux Afghans. Le prix du transport d'une rive à l'autre varie selon la nature et le poids de l'objet à passer. Et les deux émirs font, paraît-il, de belles recettes. Kilif se trouvant sur le chemin des caravanes qui viennent de l'Afghanistan ou du Bokhara, et la traversée, à cet endroit, étant plus facile qu'à Patta-Kissar à l'époque des grandes eaux, les péages perçus par les deux émirs sont considérables.

Chaque bac est traîné par deux chevaux attachés à l'avant au moyen d'une corde assez courte pour leur maintenir la tête hors de l'eau quand ils sont obligés de nager. Deux hommes les guident et les excitent de la voix. Quand les chevaux prennent pied, ils tirent la barque; dans l'eau profonde, ils nagent. A l'arrière, deux ou quatre rameurs manœuvrent de grossiers avirons pour aider aux pauvres bêtes efflanquées par un va-et-vient continuel. Il faudra deux jours pour transporter la caravane sur l'autre bord, deux jours de repos pour nous, dont nous profitons pour mettre les notes au courant.

Comme à Karchi, le docteur donne de nombreuses consultations. Les maladies dominantes sont encore celles de la peau, les ophtalmies et la syphilis. Le Khodja-Saïb lui-même vient réclamer les secours de la médecine. Il souffre d'une névralgie faciale. Nous le retenons longtemps sous notre tente. Le Khodja-Saïb se tient assez bien au point de vue européen. Quoique ministre et ambassadeur extraordinaire, il se mouche pourtant dans ses doigts; il n'emploie point la fourchette pour manger; mais ces remarques occidentales faites, il n'en reste pas moins un homme très-fin, très-intelligent, s'exprimant facilement et avec dignité. C'est lui qui nous parle en termes imagés des habitants du mystérieux Kafiristan, situé au sud de l'Hindou-Kouch. Les Kafirs, dit-il, sont beaux comme des anges, leurs cheveux sont bruns. Ils sont dans leurs montagnes aussi nombreux que les arbres dans la forêt: quand ils lancent une pierre contre un de leurs ennemis, s'ils l'atteignent dans la poitrine, la pierre lui sort par le dos; quand ils courent, on ne voit point leurs pieds toucher le sol. Ils viennent parfois en Afghanistan ou dans le pays avoisinant le leur, mais ils ne veulent point que les étrangers pénètrent chez eux. Leurs femmes sont également grandes, fortes, blanches et d'une si éclatante beauté qu'en payant cent et même mille roupies chaque «empan» de leurs corps, on les achèterait à bon compte.

Khodja-Saïb est veuf depuis neuf ans. Il avait une femme qu'il aimait beaucoup; elle était une amie pour lui. Il a versé bien des larmes lorsqu'elle est morte. Il n'a point voulu prendre d'autre femme tandis qu'il était encore jeune, car il était sûr de ne pouvoir remplacer celle qu'il avait perdue. Puis les années sont venues, et il mourra seul.

L'Afghan n'a rien de l'obséquiosité et de la platitude du Bokhare, qui manque d'énergie physique et morale. C'est un homme vivace; nerveux, à l'aspect mâle, marchant d'un pas alerte, la tête haute, sa figure marque l'énergie. Le nez est droit, quelquefois gros, les pommettes peu marquées, le bas du visage étroit, le menton accentué. L'œil généralement noir, quelquefois bleu ou gris, est fendu en amande et très-beau; le regard est dur. Le cou, souvent court, s'enfonce dans des épaules carrées. Les Afghans sont élancés. Leurs membres sont peu volumineux, mais garnis de muscles courts et puissants. Les pieds sont grands et peu larges, les doigts des mains très-longs. L'ensemble de l'Afghan indique la détente autant que la résistance.

Les Afghans parlent de leur émir avec un sans gêne qui surprend dans ce pays où semble être née l'adoration de la force, où l'aplatissement devant le maître n'est point un avilissement. Ils le critiquent à haute voix. Ils disent franchement qu'en telle circonstance il s'est mal conduit, que dans telle autre il eût pu mieux faire. Ils parlent à leurs chefs comme à des égaux. On pense au «sino non» que les Aragonais adressaient aux rois de leur pays, quand on voit leur profond sentiment d'indépendance personnelle et leur fière attitude devant leurs émirs. L'anecdote suivante est caractéristique.

La coutume, en pays afghan, est que si un habitant rencontre son émir, il le salue, et l'émir rend aussitôt le salut. Un jour, l'émir se promenait, il avait l'esprit occupé, et, distrait, il ne fit point attention à un passant qui le saluait et ne lui rendit point le salut. L'Afghan attendit à côté de l'émir, qui l'aperçut enfin.

--Que me veux-tu?--Je t'ai dit: _Salam aleïkom_ (le salut sur toi), et tu n'as pas répondu.--_Valeïkom assalâm_ (et sur toi le salut), réplique l'émir, puis il continue son chemin.

Et l'autre s'en va content.

Ces gens parlent avec fierté de leur pays; c'est chez eux que nous avons rencontré pour la première fois en Asie un amour de la patrie, un orgueil national. Tandis que leurs voisins des bord de l'Amou, indifférents à qui les domine, se soumettent à tous les envahisseurs, d'où qu'ils viennent, les Afghans ont, au contraire, une préoccupation constante de maintenir leur indépendance. Ayant conscience de leur valeur personnelle, ils s'estiment supérieurs au reste des Asiatiques, mais, soucieux de l'avenir, ils se défient également des Anglais et des Russes, dont ils comprennent la puissance et les ambitions.

On ne doit donc pas s'étonner de leur haine contre les Européens et de ce qu'ils empêchent les voyageurs de pénétrer dans leur pays. Pour eux, un explorateur sera toujours un ennemi; ils le prendront pour un Anglais ou un Russe qui veut étudier le terrain et préparer la voie aux gens de guerre.

Durant la première journée de notre séjour, les Turcomans et les Afghans passent sur l'autre rive.

Le deuxième jour, c'est le tour des Cosaques, des djiguites et de leurs chevaux. L'embarquement des bêtes donne beaucoup de peine: si quelques chevaux sautent dans la barque sur un signe de leurs maîtres, d'autres, plus jeunes et non initiés à cette manœuvre, font des essais infructueux, puis ne veulent plus quitter la terre ferme. Leurs maîtres les excitent à bien faire de la voix, du geste, à coups de fouet sur la croupe; deux hommes tirent la bride, d'autres poussent derrière. Un cheval reste sourd aux exhortations, insensible aux coups; il ne bouge pas; on lui attache une solide corde à une des jambes de devant, on tire, voilà une jambe par-dessus bord, l'autre suivra, grâce aux efforts de Cosaques herculéens qui le poussent ou mieux le jettent dans la barque. On entend des cris, des coups de fouet, des malédictions à l'adresse du cheval, des rires provoqués par l'impuissance d'un cavalier; un djiguite tire son cheval par la queue, un autre, robuste et hardi compère, enlève littéralement sa monture. La patience des hommes vient à bout de l'entêtement des bêtes, et le chargement est complet sans brutalité de personne. Les chevaux alignés, il ne reste plus qu'à atteler les deux animaux étiques qui doivent traîner le bac: ils n'ont rien de la mine florissante des chevaux marins des tableaux allégoriques du grand siècle. Appréciant mieux que les chevaux des Cosaques l'agrément d'une traversée de l'Amou, l'un d'eux s'élance et tombe au milieu des passagers, ses congénères, qui se fâchent, qui le criblent de ruades. Cet accueil peu chaleureux rappelle l'intrus à la réalité; il se rend compte de sa situation et renonce à faire route en compagnie des siens. Il saute à terre et se laisse attacher sans résistance à l'avant du bateau. Deux Turcomans demi-nus entrent dans l'eau, mettent à flot le bac qui dérive vers l'Afghanistan.

C'est plaisir de voir sur la berge un groupe de Cosaques immobiles autour du drapeau de leur sotnia, en attendant le moment de s'embarquer. Ils sont beaux avec leur carrure solide, leurs vêtements sombres et poudreux, leur visage bronzé, debout à la tête de leurs chevaux, dans des poses à tenter un peintre, empreintes de l'insouciance qui caractérise ces coureurs d'aventures. Le Cosaque, homme de steppe par excellence, bon tireur, robuste, cavalier infatigable, semble créé pour la guerre d'Asie. Nul ne sait mieux que lui soigner un cheval et le ménager; suivant les besoins, il est tour à tour sellier, bottier, tailleur, cuisinier; conservant sa gaieté malgré la fatigue, marcheur au besoin, il peut fournir les étapes les plus invraisemblables dans la montagne comme dans la plaine. Le Cosaque a conquis la Sibérie, il peut conquérir le reste de l'Asie.

Tandis que je faisais ces réflexions, les derniers «Ouralsi[26]» avaient traversé l'Amou; leur fanion était déjà planté sur la rive afghane.

[Note 26: Cosaque de l'Oural.]

Il ne reste plus sur le territoire de Bokhara que les officiers, l'interprète et nous-mêmes.

Nous buvions le thé tous de compagnie quand on nous annonce l'arrivée de deux chefs afghans qui viennent nous inviter à passer sur l'autre vive.

Ils entrent sous notre tente en saluant gravement, les deux mains sur le cœur. Ils sont vêtus d'un manteau de couleur sombre descendant plus bas que le genou, d'un ample pantalon blanc serré aux chevilles, les pieds nus dans les babouches. Celui qui prend le premier la parole a une tête remarquablement belle, des traits fins et réguliers, l'œil noir, petillant d'intelligence, une certaine grandeur dans tout l'être, qui indique l'homme de race accoutumé au commandement. Il s'assied les jambes croisées, et après s'être informé de la santé du Tzar, de Yarim Pacha et des voyageurs, il proteste de l'amitié que le peuple afghan et son émir manifestent à l'égard des Russes, qui les ont toujours bien traités, qui ont reçu Abdourrhaman comme un ami. Et puisque les Russes ont bien voulu faire la conduite aux deux fils de leur prince, qu'ils daignent passer l'Amou et les suivre jusqu'à Mazari-Chérif, et qu'aussi longtemps qu'il leur plaira de séjourner sur la terre afghane, ils se considèrent comme les maîtres du pays et voient dans l'Afghanistan une seconde patrie, etc.

Le mirza représentant l'émir de Bokhara fait servir le dasterkane, les Afghans le goûtent à peine et ne remercient même pas, comme s'ils voulaient marquer de leur mépris aux Bokhares. Le visage du mirza se rembrunit. Les chefs se lèvent ensuite, écartent la portière de la tente et nous invitent à sortir les premiers, puis ils prennent la tête de notre groupe, nous conduisent au bac qui attend les passagers, s'installent sur les traverses qui supportent d'habitude les marchandises qu'on surélève afin qu'elles ne soient point mouillées, les Afghans d'un côté, nous en face, et l'on part.

La conversation continue. L'orateur de tout à l'heure, faisant allusion aux récentes défaites infligées aux Anglais, nous donne en souriant l'explication suivante de leurs longues luttes avec les maîtres des Indes:

«L'Afghanistan est un pays de montagnes. Il nourrit à peine ses habitants, qui vivent en pauvres gens malgré leurs efforts pour s'enrichir. Parfois ils ont le désir d'en finir avec leurs misères; mais ils ne peuvent que s'adresser à Allah et le prier de s'apitoyer sur leur triste sort. Le ciel les entend quelquefois. Vers 1843, nos pères, lassés d'une existence de privations, adressèrent de vives prières à Allah, le suppliant de leur envoyer des richesses, et il envoya les Anglais, qui arrivèrent avec de belles armes et force bagages. Nos pères comprirent que leurs prières étaient exaucées, ils tuèrent les Anglais ou les chassèrent, après les avoir dépouillés de ce qu'ils apportaient. Longtemps le butin conquis permit aux Afghans de vivre fort agréablement. Mais avec le temps il n'en resta plus rien. Et ces dernières années nous étions mal à l'aise comme par devant. Nous imitâmes nos pères. Nous suppliâmes Allah d'abaisser ses yeux vers nous, et il nous a exaucés, nous a envoyé des Anglais. Vous savez ce que nous en avons fait.

--Est-ce qu'il vous les enverra encore?

--Allah seul le sait!... Peut-être.»

Ce chef est un des plus chauds partisans d'Abdourrhaman, et il a contribué grandement au triomphe de son ami par un coup d'audace. Dès qu'Abdourrhaman eut passé l'Amou, un corps de deux mille hommes commandés par un des dévoués de Yacoub-Khan marcha contre l'envahisseur, mais notre interlocuteur, à la tête de cinq cents hommes seulement, surprit ces deux mille hommes et les tailla en pièces. Ce succès obtenu dès le début attira à Abdourrhaman beaucoup d'adhérents encore indécis.

--Comment osâtes-vous avec cinq cents hommes en attaquer deux mille? Pourquoi n'avoir pas attendu le renfort qu'on vous envoyait?

--Parce que mes ennemis appartenaient à des peuplades différentes et faisaient un ramassis de Sartes, de Turcomans, d'Ousbegs, qui n'avaient qu'un médiocre intérêt à vaincre; d'autre part, ils étaient dans une mauvaise position, puisque je les ai surpris. Les miens, au contraire, étaient tous de vrais Afghans, sur le courage desquels je pouvais compter. Si j'avais eu d'autres soldats, je n'aurais point tenté l'aventure.

Cependant nous touchons la rive afghane. Chacun saute à terre. Les begs nous conduisent à une grande tente aux couleurs voyantes, dressée au bord de l'eau.

Les jeunes princes sont dans un palanquin porté par des hommes. Dès que nous sommes arrivés dans la tente, où des siéges nous attendent, on pose le palanquin à terre, les enfants descendent. Ils sont richement vêtus d'un costume mi-européen, mi-oriental. Ils viennent s'asseoir parmi nous aux places d'honneur; nous les saluons, ils nous donnent la main. C'est un feu de file de _salamou aleikom_ et _valeikom assalam_.

La conversation s'engage, roule sur la vie passée de l'émir, sur le temps qu'il était l'hôte des Russes; on sert le dasterkane, les tasses de thé circulent. Le mirza se tient derrière les enfants; il est aux petits soins pour ceux qu'il a élevés, ainsi qu'un vieil Afghan au chef branlant, dont le geste favori est de caresser les cheveux du plus jeune des garçons. Les enfants ont le sabre au côté, le revolver à la ceinture. Le petit a de six à sept ans; il aime beaucoup l'interprète Zaman-Beg, qui lui conte des histoires et joue avec lui. Zaman-Beg lui a donné à entendre qu'il ne fallait jamais prononcer en le scandant le mot persan: _cham-chir_ (sabre), car il adviendrait alors que le sabre sortant du fourreau s'en irait couper la tête de la personne à laquelle on parle, aussitôt la dernière syllabe «chir» prononcée avec un temps d'arrêt après la première «cham». L'enfant rit de bon cœur quand Zaman-Beg joue l'effroi parce qu'il dit «cham», mais il le rassure: «Ne crains rien, Zaman-Beg, tu es mon ami. Hier, je n'ai pas voulu tirer le revolver dans la direction de Kilif, j'avais peur de te tuer.»

Puis les princes et les begs se lèvent. Nous leur faisons nos adieux. Nous souhaitons bon voyage au Kodja-Saïb, donnons une dernière poignée de main, et le beg aux yeux noirs et les officiers russes, nos compagnons de voyage, nous reconduisent au bac. Le musicien badakchanais est là aussi, il est reconnaissant de ce que nous avons fait pour lui, il appelle sur nos têtes les bénédictions du ciel et verse des larmes en nous voyant partir. Nous nous installons, le signal du départ est donné. Dans la barque et sur la rive on porte la main aux barbes, et les chevaux nagent, nous ramenant vers la rive bokhare.

Nous aurions bien voulu poursuivre notre route en compagnie des Afghans et visiter la vieille Bactres, dont les ruines ne sont qu'à deux journées de marche. Mais le pays n'est pas encore pacifié, la défiance de l'étranger est extrême, et les Afghans ne nous laisseraient point circuler librement. Ce voyage doit être remis à plus tard. Nous n'avons pas eu la consolation d'entrevoir la terre promise, nous n'avons point gravi les rochers du Kilifli qui nous cachaient l'horizon: du haut nous eussions pu jeter un regard dans la direction du sud-est, vers ce coin de l'Asie qui vit, dit-on, éclore la civilisation première et où nos pères auraient vécu le commencement de leur histoire.

Il ne reste plus à Kilif que les arbakèches bivouaqués sous leurs voitures.

A peine rentrés sous notre tente, nous avons la visite du mirza bokhare, qui nous entretient longtemps. Il a des connaissances géographiques étendues. Il sait qu'il existe un pays des Faranguis, qui est le nôtre. «Votre pays, dit-il, est très-peuplé et très-riche, et il y fait bon vivre. Ses habitants sont beaux et très-blancs; ils sont intelligents, car ils inventent beaucoup de machines. Un autre pays également très-riche et beaucoup plus peuplé, c'est la Chine. On ne peut pas compter ses habitants ni ses soldats. L'empereur de Chine est le plus puissant du monde.

--Les Faranguis ont pourtant battu les Chinois.

--Il est vrai; mais, lorsqu'ils furent défaits, les Chinois étaient mal armés; maintenant ils ont des fusils et des canons comme les Faranguis et sont invincibles.

--Le Bokhara est un beau pays, très-grand, nous dit le mirza en secouant la tête. Le Bokhara fut grand, mais les Russes ont bien amoindri son territoire.

--L'étendue d'un pays ne fait pas sa force ni sa richesse, c'est plutôt l'intelligence et le travail de ses habitants qui lui donnent de la valeur. Or, les Bokhares sont travailleurs, leurs terres sont fertiles, et ils les cultivent bien.

--Sans doute, mais l'eau nous manque depuis que les Russes se sont emparés de Samarcande, et, dans la vallée de Zérafchane, nous ne pouvons cultiver ni autant de tabac ni autant de riz qu'auparavant.

Les temps sont bien changés!

--Notre intention est de visiter la ville où réside l'émir.

--Vous ferez bien d'aller voir Bokhara, elle est plus belle que Samarcande, elle compte de nombreuses mosquées, et ses médressés sont visitées par une foule d'élèves, car notre émir encourage la science.»

Le mirza nous parla encore d'un étang situé près de Denaou, au bord duquel on trouve des tigres. L'émir leur fait donner la chasse quand ils dévorent trop de bétail: on leur tend des piéges qui consistent en fosses dissimulées sous des branchages.

Le Bokhare ne nous quitte qu'à une heure avancée de la nuit. Il nous fait ses adieux, car il doit monter à cheval dès l'aube et retourner à Bokhara, où il pense pouvoir se reposer quelque temps. Il est très-fatigué; depuis un mois il a fait plusieurs fois le voyage de Bokhara à Samarcande et à Karchi.

Dans la nuit, nous sommes réveillés par le tintement des sonnettes qu'on a coutume de suspendre au cou des chameaux. C'est une caravane qui arrive de Karchi avec une cargaison de marmites de fonte. Dans la matinée, les bacs la transporteront sur l'autre rive: elle s'en va à Mazari-Chérif.

Les chameliers sont du village d'Arab-Khana, situé à environ un tach[27] de Karchi. On les appelle Arabes, comme ceux que nous avons vus près du puits de Beglamich; ils passent pour très-riches et possèdent de nombreux chameaux qu'ils louent aux commerçants, et s'occupent presque exclusivement du transport des marchandises.

[Note 27: Huit kilomètres environ; tach, en turc, pierre.]

Nous causions avec des gens de la caravane, quand quatre cavaliers afghans passent au galop: ils vont dans la direction de Karchi.

Voilà ce qui est arrivé. Les Afghans ont loué à Samarcande des arbas et des chevaux pour transporter la majeure partie de leurs bagages jusqu'à Kilif seulement, parce qu'ils pensaient trouver sur la rive afghane les moyens de les transporter plus loin. Trompés dans leur attente, ils ont tout fait pour décider les voituriers bokhares à passer l'Amou et à poursuivre jusqu'à Mazari-Chérif. La veille, ils leur ont promis beaucoup d'argent, des khalats, de bons traitements, s'ils voulaient continuer leur route. Les arbakèches ont juré qu'on pouvait compter sur eux pour le lendemain matin. Mais, comme ils n'ont pas la moindre confiance dans la parole des Afghans, comme ils comprennent qu'après avoir franchi le fleuve ils seront à la discrétion de ces derniers, et qu'au lieu de tenir les promesses brillantes qu'on a fait miroiter à leurs yeux, on pourra très-bien les payer en coups de plat de sabre, ils ont jugé plus prudent de décamper dans la nuit. Au réveil, les Afghans n'ont pas vu l'ombre d'un arba, et leur départ sera retardé de plusieurs jours, car il leur faudra querir au loin des chameaux de bât; ils veulent donc à tout prix décider les fuyards à revenir sur leurs pas, et ils lancent sur leurs traces ces cavaliers qu'ils ont chargés de séduire les arbakèches par des offres merveilleuses et des engagements solennels.

Deux heures après, les cavaliers revenaient sans avoir rien obtenu.

On nous avait parlé de forêts qui se trouveraient à l'est de Kilif. Un officier russe de l'escorte en avait entendu certifier l'existence par les indigènes. Un Kilifien affirme que sur la route de Kilif à Chirrabad, il y a une belle forêt de trois tach (24 kilomètres) de longueur.

--Tiens, ajoute-t-il, la porte de ma maison est faite avec le bois que j'ai pris dans cette forêt.

--Tu y es allé en arba?

--Non, le chemin n'est praticable que pour les chevaux.

Avec des renseignements aussi précis, nous croyions tenir la vérité; nous avons constaté que cet homme mentait ou ne comprenait point. En effet, il est probable que le central asiatique n'a plus de vocable équivalant à notre mot forêt, qui implique une agglomération d'arbres considérable. L'expression correspondant à la nôtre a perdu de sa valeur par suite du déboisement continu de ce pays-ci. La chose n'existe plus, le mot seul est resté, et, tout étant relatif, on ne l'applique plus maintenant qu'aux deux ou trois cents arbres échelonnés parfois au bord d'une oasis. Sans compter que c'est là une vraie forêt pour des gens qui font souvent cent kilomètres sans voir un peuplier!

VII

DE KILIF A CHIRRABAD.

Aspect du vieil Oxus.--Les Kara-Mogouls Turkmènes.--L'hiver de 1878.--Misère des Kara-Mogouls.--Chasse au lévrier, au fusil à mèche.--Un drôle d'oiseau.--Le roseau.--Les pillards.--Le gibier dans la jungle.--Reportage.--Admiration du succès.--On parle de tigres.--Différentes manières de naviguer, radeaux, outres.--Hommes qui gîtent.--De l'Amou à Chirrabad.--Exercice illégal de la médecine.

Nous nous dirigeons vers Tchouchka-Gouzar, situé sur l'Amou. La route ne longe pas immédiatement le fleuve; elle va au nord-est à travers une plaine imprégnée de sel et un coin de désert que les montagnes environnantes alimentent du sable de leurs roches effritées. Après deux heures de cheval, on tourne à l'est; un sentier abrupt bordant le vide grimpe jusqu'à une gorge qu'on descend du côté de l'Amou qui se déroule au loin. Le pas de nos chevaux effraye des perdrix qui s'envolent; un coup de fusil attire l'attention de deux aigles blancs; ils planent un instant de leurs vastes ailes noires à la pointe, regardent, puis s'en vont majestueusement.

Au bas de la gorge, à environ quatre verstes, une vingtaine de huttes en pain de sucre, faites de nattes de roseaux, forment le kichlak de Kulanacha. Des Turcomans l'habitent. D'énormes mâtins à poil rude rôdent autour des huttes; ils se précipitent sur nos chevaux, qu'ils mordent au jarret. Nous avons peine à les écarter à coups de fouet. Leurs aboiements attirent heureusement leurs maîtres, qui les rappellent.

En sortant de Koulan-acha, quelques saklis inhabités; puis la route se rapproche de l'Amou. Voici des aryks qui reçoivent les eaux du fleuve à l'époque des crues. Ils sont à sec. Les roseaux, les joncs, font comme une forêt le long du fleuve. Cette jungle est la retraite favorite des perdrix, des lièvres nains, des sangliers, et le tigre vient y goûter le frais. Les roseaux sont brûlés aux places que les Turcomans veulent défricher. C'est par une de ces clairières que nous avons une échappée de vue sur l'Amou.

Le soleil est bas, l'horizon rouge; sur les îles échouées en travers du fleuve les flamants et les cigognes sont alignés par bandes; dans les anses où ils sont à l'abri du courant, les canards sauvages se sont réunis et se laissent bercer par le remous. Quant à l'Amou, large comme une mer, il va capricieusement, tourne à droite, à gauche, enlevant à une rive ce qu'il donne à une autre. Il creuse ici, comble là, à toute hâte. Calme à la surface, il glisse à travers les plaines sans rompre le silence de la solitude. La masse énorme de ses eaux s'en va vers l'ouest. C'est lui le vieil Oxus, conducteur des peuples, qui a indiqué le chemin de l'Occident aux émigrants des premiers siècles.

Derrière nous, les derniers contre-forts des montagnes de Baïssounne descendent; le soleil colore les pentes dénudées, fait briller le poli des roches et resplendir les cimes neigeuses plus blanches que le turban d'un hadji.

Au sud, devant nous, le désert gris trace sa grande ligne.

Dominés par tant de grandeur, nous restons immobiles, l'œil vague, heureux en somme d'être la molécule pensante dans cette puissante nature. De temps à autre, un morceau de la rive cédant aux coups de langue répétés du Darya se détache et tombe sourdement. Une cigogne en gaieté qui fait soudain claquer son bec et bat des ailes, nous arrache à la rêverie et nous rappelle qu'il reste plus d'un tach à courir avant de bivouaquer.

Le temps de rejoindre notre petite caravane, le soleil a disparu. En un quart d'heure, la nuit tombe, obscure. Le guide prend la tête, et nous trottons longtemps en file indienne. Une lumière apparaît à gauche, des chiens aboient, une conversation s'engage avec des interlocuteurs placés à trois cents mètres de distance, nous tournons bride; c'est là que nous passerons la nuit, sous la tente d'un Turcoman, non sans avoir dévoré d'abord un rôti d'excellent lièvre que nous devons aux jambes nerveuses des lévriers de l'aoul.

La bande de terrain traversée par la route que nous suivons s'allonge, pressée entre le fleuve et le chaînon de Kara-Kamar, qui lui donne son nom. Depuis une vingtaine d'années, ce coin de la Bactriane est habité par des Turcomans que l'extrême misère a rendus complétement sédentaires. Ils nous disent appartenir à la tribu des Kara-Mogoul Turkmènes. Ces gens abandonnent généralement la vie nomade le jour où ils ont perdu leurs troupeaux; depuis quelques années, le nombre des «chercheurs de pain», comme les surnomment les Bokhares, va toujours augmentant. Autrefois, si la sécheresse ou le froid avaient décimé leurs troupeaux, ils organisaient des expéditions dont le pillage était le but, et ils revenaient dans leurs campements avec des moutons et des vaches qui ne leur coûtaient point cher. Il arrivait aussi qu'en cherchant des moutons, on rencontrait une caravane, on l'assaillait sans hésiter, on sabrait les trop courageux, on attachait les autres à la queue du cheval, puis, quand on avait un beau lot de prisonniers, on s'en allait le vendre sur les marchés de Bokhara et de Khiva. Maintenant que les Russes dominent à Samarcande, sur l'Atrek, à l'embouchure de l'Amou, le pillage est de plus en plus difficile.

Force est de demander au sol la subsistance qui se conquérait le sabre à la main. Le Turkmène renonce peu à peu à rôder dans le désert aux environs des puits. Les temps sont changés, et celui qui se dressait sur ses étriers pour deviner à l'horizon la caravane à piller, se penche maintenant sur l'amatch et trace péniblement un sillon.

«Il y a quelque dix ans, nous dit un Kara-Mogoul, plusieurs d'entre nous qui connaissaient bien le Darya décidèrent une bande de Kara-Mogouls à venir s'installer près de Kara-Kamar. Nous nous sommes mis courageusement à l'œuvre, nous avons défriché le sol, semé le blé que l'émir nous avait donné et peu à peu fait place nette là où il n'y avait que roseaux. Le sol n'est pas fertile, mais il s'arrose facilement et sans grand travail grâce aux débordements périodiques de l'Amou. Pendant l'hiver, où les eaux sont basses, nous venons camper au bord du Darya, nous labourons, nous semons, puis, lorsque la neige fond sur la pente des montagnes, le Darya s'étale, arrose nos champs, nous reculons devant lui et gagnons les hauteurs.

«Les Kara-Mogouls vivaient pauvrement, mais ils vivaient, quand est survenu le terrible hiver 1877-1878. Le froid a tué nos vaches, nos moutons; pas un veau, pas un agneau n'a survécu. Souvent on trouvait le matin mort gelé sous sa tente tel qu'on avait vu bien portant la veille dans la soirée. De mémoire d'homme on n'a supporté dans le pays aussi terrible froid. Deux mois durant, on traversa le Darya sur la glace. Ce fut une ruine pour nous, et, comble de malheur, l'hiver de 1879-1880 a été également très-rigoureux, et la misère des Kara-Mogouls n'a fait qu'augmenter.»

Le campement où nous nous trouvons ne compte pas plus de quatre ou cinq yourtes en mauvais feutre. Le plus grand nombre vit sous des abris de roseaux tressés. Voici l'inventaire d'un de ces intérieurs--si c'est un intérieur que deux nattes appuyées l'une contre l'autre, liées en haut à une perche et chargées de pierres sur les rebords du bas pour que le vent ne les emporte point:--une cruche de terre ébréchée, deux écuelles en bois, un mauvais coffre, un paquet de hardes, une natte sur le sol servant de lit. Ne parlons point de la vermine. Telle est «l'habitation» occupée par un homme, une femme et deux enfants. Ils sont nu-tête, sauf la femme, et nu-pieds. Ils sont vêtus d'une chemise de coton et d'un caleçon de même étoffe. La femme a un mouchoir sur la tête, et sa chemise, qui lui tombe sur les chevilles, lui sert en même temps de robe. La saleté des vêtements est indescriptible. Ils vivent du lait que leur donnent trois chèvres et du produit de leur travail.

Vous devinez sans peine ce que sont les prolétaires de Kara-Kamar; ils sont occupés par les «riches», qui ne travaillent point, et pour lesquels ils labourent, sèment, récoltent, et, pour prix de leur labeur, ils reçoivent une mesure de riz, un peu de farine, les reliefs des repas et de vieilles loques dont on ne couvrirait pas un chien chez nous.

Le plus riche, qui est un serdar (prince), a trois mauvaises vaches, un cheval, deux chèvres, trois moutons, une tente percée seulement de quelques trous. Sa fortune peut s'élever à trois cents francs, meubles et immeubles compris. Il est entouré de la considération de ses concitoyens.

Les Turcomans sont chasseurs et pêcheurs. Ils aiment à percer le poisson au moyen du trident retenu par une corde qu'ils lancent avec une adresse extrême; ils chassent à courre avec des lévriers et à l'affût avec le fusil à mèche.

La chasse au lévrier est très-simple. Des cavaliers traversent les fourrés de roseaux de façon à rabattre le lièvre du côté de la plaine, des piétons tiennent en laisse les chiens, qu'on a eu soin de faire jeûner, et dès que le lièvre apparaît, on les lâche; les cavaliers suivent en poussant des cris, et en quelques minutes «l'animal aux oreilles d'âne» est sous la dent du lévrier. Les cavaliers, qui ont mis leurs bêtes au galop, s'emparent vite du lièvre, lui arrachent la tête et la donnent au chien pour prix de sa course.

La chasse avec un fusil à mèche demande plus de précaution. Le chasseur se met au courant des habitudes du gibier qu'il veut tuer. Quand il sait à quel endroit le lièvre et les perdrix viennent boire ou manger, il construit un affût au milieu des roseaux, les lie par la tige, les courbe de façon à s'abriter, puis il installe son fusil sur sa fourche--car il a une fourche;--puis il prépare son amadou après s'être assuré que le bassinet est garni de poudre; puis, se couvrant de son manteau couleur de sol, de telle sorte qu'on ne reconnaisse pas forme humaine, il attend, en regardant par les fentes de son habit,--qui n'en manque jamais,--que la perdrix arrive, qu'elle se tienne en place, occupée qu'elle est à becqueter les graines ou à tendre son jabot pour avaler l'eau, et alors le chasseur bat son briquet, allume d'abord la moelle séchée d'ombellifère, contenue dans un petit sac, qui lui tient lieu d'amadou, puis la mèche qui doit mettre feu à la poudre dans le bassinet, et... c'est alors que, assis sur un de ses talons, la tête penchée sur le canon, il vise avec soin; lorsqu'il a mis au droit, il laisse tomber la mèche, et le coup part... quelquefois. S'il part, c'est une pièce tuée. Rarement le Turkmène manque son coup.

Le Nemrod de la tribu qui possède le seul fusil à mèche de Kara-Kamar vint me rendre visite avec son arme en bandoulière. C'est un immense gaillard à large face, à petits yeux bridés, aussi long que la coulevrine avec laquelle il fait la guerre aux perdrix.

Il me salue.

--Montre-moi ton moultik[28]! lui dis-je.

[Note 28: Fusil.]

--Tiens, regarde. Montre-moi le tien.

J'examine l'arme qui est vieille et d'un beau damasquinage. Elle se compose d'un canon long d'environ un mètre trente, avec une fourche fixée près de l'extrémité pour l'élever au-dessus du sol d'à peu près quarante centimètres, et d'une crosse en bois de tilleul grossièrement taillée. Le canon a un centimètre d'épaisseur; à l'extérieur il a six pans, à l'intérieur quatre rayures perpendiculaires; le calibre est de six millimètres. La charge de poudre est très-faible, elle suffit pour chasser le seul grain de plomb qu'on introduit dans le canon en le forçant avec une baguette de fer. Une mèche de coton est fixée à l'extrémité d'un S[29] en fer tournant autour d'un pivot fixé au flanc de la crosse; on le lève ou on l'abaisse à la main sur le bassinet.

[Note 29: Le serpentin de nos anciennes arquebuses.]

Cependant le Turkmène tourne et retourne mon fusil à percussion centrale, dont il ne comprend pas le mécanisme, et exprime son étonnement par des claquements de langue répétés.

Je le démonte et lui donne des explications.

--Tu vois ce petit paquet, il contient la poudre et le plomb.

Réponse: claquement de langue et mouvement de tête.

--On le place ici.

Nouveau claquement de langue et nouveau mouvement de tête.

--Puis on ferme en redressant le canon, on relève les chiens, et pour tirer, on les fait tomber en pressant avec le doigt sur cette languette de métal.

Encore un claquement de langue et un mouvement de tête.

Je fais suivre les explications d'une expérience, je tire et recharge très-rapidement.

--_Djakchi toura_, c'est beau, maître, finit par dire mon interlocuteur, et immédiatement: Donne-moi de la poudre.

--Si tu as un oiseau vivant à m'apporter en échange, je te donnerai beaucoup de poudre.

--Donne de la poudre, je t'en apporterai un, un beau.

Je lui donne quelques charges de poudre, et il part après m'avoir remercié. Il s'en va en balançant son grand corps. Je le rappelle.

--Hé, croyant, j'oubliais de te poser une question. Dis-moi donc d'où te vient ton beau fusil.

--Je l'ai acheté.

--Où?

--Au bazar.

--Mais à quel bazar? à Karchi?

--Je ne sais pas, fait-il en éclatant de rire.

--Tu ne vois donc pas qu'il l'a volé? me dit mon djiguite Abdou-Zaïr.

Le Turkmène revient au bout de quelques instants, toujours muni de son fusil; il apporte deux perdrix, qu'il a tuées chacune d'un balle dans la poitrine. Il les jette à mes pieds.

--Et l'oiseau vivant? demandai-je.

--Il est là, répond-il, dans mon manteau.

Je vois un être s'agiter sous l'étoffe.

--Montre donc ton oiseau.

Mais il ne se presse point.

--Tu sais, Toura, tu m'as promis de la poudre, dit-il en ouvrant lentement son manteau.

--C'est entendu, fais voir l'oiseau.

Et il me tire par les oreilles un petit lièvre.

--C'est là ton oiseau?

--Ha, ha, tu me donneras de la poudre, ami, tu me l'as promis.

Nous nous mimes tous à rire de l'aplomb du Turkmène qui me donnait un lièvre pour un oiseau. Les plaisanteries d'Abdou-Zaïr parurent d'abord le rendre confus, puis il se prit à rire avec nous. Peu lui importaient nos moqueries; on lui avait donné de la poudre, il avait atteint son but.

En rôdant le long de l'Amou, je vois une mauvaise barque dissimulée dans une crique. Elle appartient aux Kara-Mogouls, qui s'en servent pour transporter sur l'autre rive du sel qu'ils vont vendre à Mazari-Chérif. Ils descendent ainsi jusqu'à Kilif et même plus bas. Ils remontent le courant en tirant la barque avec une corde. Ce sel leur vient des montagnes où on le trouve cristallisé. Ils vendent aussi des roseaux. Ils les coupent presque à ras du sol, les lient en bottes qu'ils rassemblent de manière à former un radeau. Munis de vivres pour quelques jours, ils s'installent sur ce véhicule tout primitif, et descendent le fleuve jusqu'au point où ils savent devoir trouver des acquéreurs. Une mauvaise perche leur sert à s'éloigner des obstacles, ou à se remettre à flot quand ils s'échouent sur un banc de sable. Lorsqu'ils ont vendu leur provision de roseaux à ceux qui ont une maison à couvrir ou des nattes à tresser, ils reviennent chez eux en longeant la rive, avec quelques pièces de monnaie dans la bourse, ou un morceau d'étoffe acheté au bazar. Le roseau est précieux au Turkmène. C'est pour lui le combustible dont il se chauffe, la matière dont il construit sa hutte, et dans les années de sécheresse où l'herbe manque, quand bêtes et gens s'estiment heureux de ne point mourir de faim, les jeunes pousses sont encore pour le bétail affamé un aliment qui le soutient jusqu'au retour des jours meilleurs, et les chèvres et les vaches donnent assez de laitage à l'homme pour l'empêcher de mourir de faim.

Les Kara-Mogouls sont exposés aux incursions des Kara-Turkmènes, qui viennent les piller pendant l'hiver. Ceux-ci n'épargnent point leurs anciens confrères en pillage. Montés sur des barques, ils procèdent comme les Normands d'autrefois, avec cette différence qu'ils sont peu nombreux, les barques étant petites et rares faute de bois. Ils exécutent leurs coups toujours pendant la nuit. Les pillards descendent le fleuve avec précaution, et, lorsqu'ils sont arrivés près de l'endroit où ils doivent «travailler», ils cachent leurs barques, et eux-mêmes ne donnent pas signe de vie jusqu'au moment décisif; puis à la faveur de l'obscurité, ils se glissent dans les villages ou près des tentes, et enlèvent moutons, vaches, chevaux, bref, tout ce qui leur tombe sous la main. Les chiens donnent l'éveil, tout le monde est sur pied, un beuglement de vache qu'on arrache à son veau indique la direction des pillards, les pillés les poursuivent, les atteignent, il y a bataille et parfois des morts et des blessés. Selon que les uns ou les autres ont le dessus, les propriétaires reprennent ce qu'on leur a volé, ou bien les voleurs entassent leur butin dans leurs barques et gagnent le large. Comme ils opèrent sur une frontière, le lendemain ils vendent sur la rive afghane ce qu'ils ont pris sur la rive bokhare, et réciproquement; ils gardent pour leur propre usage les objets ou le bétail qui leur sont nécessaires.

Le lecteur conviendra sans peine que certaines gens de l'Asie centrale n'ont pas la vie agréable. Il comprendra tout de suite avec quelle facilité un intrigant ou un ambitieux, disposant de sommes d'argent considérables, peut recruter des partisans parmi tant de misérables. Une révolution, un coup de main ayant pour but de détrôner celui-ci et de prendre soi-même en main «les rênes de l'État», est la chose la plus simple. En donnant un à-compte de quelques tengas[30] à un Turkmène quelconque, en lui jetant un manteau sur le dos, en lui prêtant un cheval et un sabre, avec la promesse qu'il mangera du riz tous les jours, de temps à autre du mouton, et qu'il boira du thé, on le fera chevaucher et guerroyer tant qu'on voudra. Aussi, depuis des siècles, les chefs turbulents bouleversent le pays, et cela pourrait durer longtemps encore, car ici le nombre des hommes auxquels les «douceurs de la paix» sont inconnues est très-considérable. Avec nos conditions économiques d'Occident, une guerre ruine plus de gens qu'elle n'en enrichit; et pour bien des Asiatiques c'est presque une partie de plaisir. Lorsqu'on annonce une prise d'armes sur un point du territoire, «tamacha», on s'amuse par là, disent les oisifs, et ils montent à cheval «pour aller voir». Leur véritable intention est de profiter du désordre pour piller. Cela prendra fin, car les Russes avancent toujours vers le midi.

[Note 30: Monnaie d'argent valant à peu près quatre-vingts centimes.]

Le soir du 30 mars, nous arrivons à Tchouchka-Gouzar (le passage des sangliers), où il y a un bac. En cette saison il passe beaucoup de voyageurs et de caravanes, les six barques à la disposition du passeur suffisent à peine au transport des moutons que les marchands du Turkestan ont la coutume d'aller acheter en hiver dans les environs de Koundouz et de Koulm[31]. Ils reviennent, en ce moment, avec leur troupeau qu'ils dirigent sur Samarcande par les montagnes de Baïssounne, déjà tapissées d'herbe. Dans le temps que nous étions arrêtés près du bac, les pâtres étaient occupés précisément à débarquer des moutons stéatopyges à laine longue, de forte taille et bien en chair. On apercevait sur l'autre rive les troupeaux qui attendaient leur tour d'être chargés dans les barques, et les cris des bergers impatientés par la stupidité des bêtes à laine arrivaient jusqu'à nous.

[Note 31: Chulum, sur les cartes allemandes.]

Le surveillant du bac, heureux de voir des Faranguis pour la première fois, s'invite à prendre le thé avec nous. D'après lui, le gibier foisonne dans les environs; les lièvres, les faisans, les perdrix pullulent dans les roseaux; les loups et les sangliers ne manquent pas non plus, et trois jours avant notre arrivée, il a vu un tigre. Ce fauve suit les troupeaux de moutons, et prélève sa dîme chemin faisant; d'ordinaire, il séjourne dans la jungle, où il chasse le sanglier, son gibier préféré. Notre interlocuteur, qu'Abdou-Zaïr nous donne pour un lettré, est très-bavard. Nous le questionnons au sujet des ruines qui nous préoccupent et que nous pensons trouver du côté du Sourkhâne. Il les connaît; il en fait l'histoire, et immédiatement le voilà qui improvise un récit où dates et faits sont embrouillés avec un certain sans gêne. En résumé, il prétend que Tchingiz-Khan a construit ces villes, qu'Iskandar (Alexandre) les a incendiées et anéanties. Il croyait peut-être nous être agréable en donnant à l'homme d'Occident le rôle de destructeur, qu'en qualité d'Asiatique, adorateur de la force, il tient pour le plus glorieux.

Plusieurs cavaliers descendent du bac et se dirigent du côté de Chirrabad. D'où viennent-ils?

--De Mazari-Chérif, me dit-il, où ils sont allés prier sur les tombes des saints.

Abdou m'explique que ce sont des espions envoyés par l'émir de Bokhara, pour voir de quelle façon les Russes sont traités par les Afghans, et si Abdourrhaman se montre généreux à l'égard de ses hôtes. Et au fur et à mesure que les espions reviennent à Chirrabad, le beg écrit un rapport à son maître pour le tenir au courant des événements. On sait déjà que la caravane où sont les Russes voyage très-lentement, qu'on va les recevoir fort bien à Mazari-Chérif, où l'on prépare des fêtes magnifiques.

La coutume du pays est de suivre pas à pas les étrangers, de les surveiller, d'informer l'émir de tous leurs faits et gestes. Nous étions nous-mêmes sous le coup de cette surveillance. Les choses se passent encore comme au temps d'Ibn-Batoutah, voyageur arabe, qui visita ces contrées au milieu du quatorzième siècle, et comme il le raconte à propos du roi de l'Inde, «qui a dans chaque ville de ses États un correspondant qui lui écrit tout ce qui se passe dans cette ville et lui annonce tous les étrangers qui y arrivent. Dès l'arrivée d'un de ceux-ci, on écrit de quel pays il vient; on prend note de son nom, de son signalement, de ses vêtements, de ses compagnons, du nombre de ses chevaux et de ses serviteurs, de quelle manière il s'assied et il mange; en un mot, de toute sa manière d'être, de ses occupations et des qualités ou des défauts qu'on remarque en lui. Le voyageur ne parvient à la cour que quand le roi connaît tout ce qui le regarde, et les largesses que ce prince lui fait sont proportionnées à son mérite.»

C'est le reportage élevé à la hauteur d'une institution, et les Orientaux y excellent.

Un événement aussi important que la rapide fortune d'Abdourrhaman défraye toutes les conversations. En Asie, plus que partout ailleurs, on admire le succès et l'on y adore sans vergogne aujourd'hui ce qu'on brûlait hier. L'essentiel, en effet, est qu'un homme soit riche ou puissant, peu importe de quelle façon il aura conquis sa haute situation. Or, Abdourrhaman-Khan, naguère exilé, est maintenant maître d'un puissant empire, et on lui ramène pompeusement ses femmes et ses enfants. Donc, qu'Allah donne une longue vie à Abdourrhaman-Khan!

Abdou-Zaïr partage l'enthousiasme général, et, regardant dans la direction de l'Afghanistan: «Vois quelle grande terre il possède», et en même temps il étend les bras grands écartés.

«Abdourrhaman a des trésors immenses, renchérit le surveillant du bac; il a envoyé cinq cent mille tengas aux Russes qui ont accompagné ses fils; à Mazari-Chérif, on tient tout prêts pour les fidèles mille khalats de soie brodés d'or, quarante pouds[32] de thé, cinq cents pouds de sucre, des milliers de moutons bien gras pour le kabab, je ne sais combien de batman de riz pour le palao; on régalera tout le monde pendant huit jours. Quel grand émir!»

[Note 32: Un poud vaut 16 kilogr.; un batman, de 1 à 18 pouds, selon la région.]

Ces chiffres fantastiques font briller de convoitise les yeux des bateliers, qui écoutent debout derrière leur patron. S'ils le pouvaient, ils partiraient immédiatement pour Mazari-Chérif, que l'un d'eux a déjà visité du reste.

«C'est, dit-il, une grande ville, entourée de champs bien cultivés et d'une extrême fertilité, car l'eau abonde pour les irrigations.»

Notre société semble très-agréable à tous ces gens, mais nous devons camper plus loin; nous montons à cheval. Le receveur du bac nous promet sa visite à Chirrabad, où il compte aller bientôt verser le montant des péages entre les mains du beg.

Un homme nous guide au travers des sables qui forment ici comme la plage de l'Amou. Bien que leur surface, partout uniformément ridée par le vent, ait l'aspect inoffensif d'un tapis, on risque, si on les traverse au hasard, de s'enfoncer dans une bouillie sans consistance d'où il est difficile de se tirer. Nous en avons fait l'expérience en cherchant à surprendre des canards sauvages. Fort heureusement, je n'avais que mon fusil à la main, et je ne cherchai point à marcher; je pris immédiatement le seul parti à prendre: je me jetai à plat ventre, et, me traînant un peu comme un crabe, je pus me tirer d'un mauvais pas. A cheval, il faut absolument enlever sa bête, la faire pirouetter sur les jambes de derrière, et faire face en arrière, de façon à retrouver une base solide. L'animal, qui sent le danger, se prête toujours à cette manœuvre avec une énergie extrême. Quand on a un guide, il n'y a qu'une chose à faire, le suivre, car seul un habitant du pays connaît les places d'où l'eau s'est retirée depuis longtemps, et où la croûte de sable sec est assez épaisse pour supporter un cavalier. A l'œil, on ne distingue rien.

Pour arriver au point où nous bivouaquerons, nous nous engageons dans les sentiers qui se faufilent au milieu des roseaux, près du fleuve. Souvent, après avoir suivi un sentier un instant, nous sommes obligés d'appuyer à gauche où l'on en a frayé un nouveau. Le fleuve, qui ronge constamment sa rive droite d'une dent vorace, entame peu à peu les sentiers tracés par le pied des chevaux. Il creuse dans la berge une série de criques qu'il déplace et modifie sans cesse, mettant une saillie là où s'enfonçait un demi-cercle et faisant disparaître ce qui s'avançait en promontoire; on dirait qu'il veut aligner sa rive, sans y jamais parvenir, comme un enfant qui mord sa tartine en s'efforçant vainement de «manger droit».

Durant la soirée, nous sommes plus que jamais incommodés par les moustiques; heureusement que dans la nuit le vent du sud-ouest redouble de violence, et qu'il emporte au loin, selon son habitude, ces visiteurs importuns. Leur petitesse est extrême; il est vrai que si on ne les voit guère, on les sent trop.

Nous sommes débarrassés des moustiques; voici les chacals qui pleurent d'une voix fausse et perçante, avec une persistance à faire perdre patience à de moins fatigués. Ils finissent par se lasser de leur propre musique, et nous pouvons dormir. Est-ce parce que le receveur du bac a parlé de tigres? est-ce parce qu'ils n'éprouvent pas le besoin de dormir? Toujours est-il que nos hommes causent encore à voix basse autour des feux, lorsque je me réveille d'un premier sommeil; il est tard, la Grande Ourse a tourné la moitié de sa course, et ils ne laissent point éteindre les feux.

Notre djiguite Roustem, qui n'a pas le courage du héros perse, son homonyme, me fait observer que les chevaux tournent le dos aux feux, qu'ils regardent tous dans la même direction et qu'ils ne dorment point; il doit y avoir une grosse bête qui rôde; est-ce le tigre dont il a été question à Tchochka-Gouzar? Je lui dis qu'il doit se tromper, et l'invite à m'imiter. Je dors bientôt à poings fermés sous ma peau de mouton; ce qui prouve que vingt chacals qui crient, des moustiques qui piquent sont plus gênants qu'un tigre qui se promène silencieusement.

Dans la matinée du lendemain, nous avons la visite d'un homme envoyé par le beg de Chirrabad, qui a été prévenu de notre arrivée dans son district. Comme ce fonctionnaire ne se divertit pas beaucoup dans sa résidence, il dépêche un de ses subordonnés qui a mission de nous bien examiner, puis de retourner bien vite décrire à son maître les gens venus de l'Ouest. Nous causons un instant avec le représentant du beg, ayant soin de le charger de mille compliments pour celui qui nous l'adresse. Dans le même temps qu'il met le pied à l'étrier, on entend un bruit sur l'Amou, deux Turkmènes accroupis sur une meule flottante de roseaux se laissent aller à la dérive; ils nous saluent d'un sonore salamaleïkon; on leur répond de terre. Les questions d'usage sont échangées.

[Illustration: SOIR SUR L'AMOU.

Dessin de GIRARDOT, d'après les croquis de M. CAPUS.]

«Où allez-vous?

--A Chirrabad, avec des Faranguis.

--Et vous?

--A Kerki, vendre nos roseaux.

--Qu'Allah vous garde!

--Et qu'Allah vous garde!» Et tous, terriens et marins d'eau douce, portent en même temps les mains à la barbe.

Les Turkmènes disparaissent bientôt derrière une île.

Après les Turkmènes, un navigateur non moins primitif se présente; c'est un jeune homme d'une vingtaine d'années qui veut gagner une des îles situées au milieu du fleuve, à environ trois cents mètres du bord. Il a son véhicule sous le bras, une peau de chèvre retournée les poils en dedans, solidement liée à la place du cou, et où se pliaient les genoux. En Espagne, on emplit de vin ces outres qui tiennent lieu de tonneau; à Kara-Kamar, on les emplit surtout d'eau, et d'air quand on veut traverser une rivière profonde.

Le nouveau venu met un genou en terre, saisit la patte droite à pleine main comme lorsque nos paysans veulent lier un sac de blé, il applique sa bouche à l'ouverture et souffle fortement, serrant les doigts pour empêcher la sortie de l'air quand il reprend haleine; ayant répété plusieurs fois cette manœuvre, il a gonflé d'air la peau de chèvre qui s'arrondit. Il la ficèle avec soin, s'assure que l'air ne sort point par les pattes, en approchant sa joue, tandis qu'il presse son outre, et, sûr de son instrument, se met à l'eau. Il tient contre son corps le sac à air qu'il entoure de sa main gauche, il gouverne de la main droite, et avance en frappant l'eau fortement de ses pieds; ou bien il saisit dans chaque main une des pattes de derrière et pousse avec les pieds, qui sont alors rames et gouvernail. Grâce à ce procédé, le nageur traverse le fleuve en biais, et, comme il a tenu juste compte de ses forces et de la vitesse du courant, qu'il s'est jeté à l'eau assez loin en amont, il aborde à peu près où il désirait[33].

[Note 33: Sur les monuments de Ninive, on voit des personnages nageant de la même manière. On en verra au musée assyrien du Louvre.]

Le Turkmène qui «navigue» sous nos yeux est très-habile. Le sang-froid ne lui fait point défaut, car je le vois au milieu du courant relier tranquillement son outre en aidant avec ses dents à la seule main dont il peut disposer.

En cherchant des faisans que j'avais suivis de l'œil, et vus s'abattre dans les roseaux, je me heurte à une famille de Turcomans installés en plein air. Couché à plat ventre sur un morceau de natte, le père dort d'un profond sommeil; son fils aîné l'imite jusque dans sa posture; la mère, demi-nue et décharnée, coupe des roseaux pour entretenir le feu, et le plus jeune fils, d'environ quinze ans, vêtu d'un simple caleçon de toile, nu-tête, tendant son échine maigre et bronzée, est agenouillé devant la marmite et surveille la cuisson du riz; une vache efflanquée broute de mauvaises herbes, et un cheval entravé se vautre les quatre pieds en l'air; le soleil enlumine toute cette misère.

Le sol, piétiné à la place où gîtent ces pauvres gens, témoigne qu'ils sont là depuis quelques jours. Il est probable qu'ils vont s'y installer, car ils ont déjà construit l'espèce de fourneau, consistant en un petit mur circulaire en terre pétrie, assez haut pour qu'on puisse élever la marmite au-dessus du sol, et percé d'un trou par où l'on introduit le combustible. C'est le premier «meuble» des nomades qui se résignent à la vie sédentaire, le _focus_ près duquel ils reposeront leur tête. C'est là que chaque jour ils causeront autour de la marmite, qu'ils dresseront leur abri, et ils seront «chez eux».

La récolte de plantes et d'insectes est maigre dans le Kara-Kamar. Des Turcomans, qui aperçoivent Capus ramassant précieusement des herbes et des mouches, éclatent de rire. Ils ne s'expliquent pas dans quel but il enferme les petites bêtes dans un flacon; mais comme ils sont de grands enfants prêts à s'amuser de tout, heureux de trouver un motif de flânerie, ils le suivent et lui aident à collectionner. Lorsque Roustem, qui porte fièrement la boîte à herborisation, leur explique que l'homme se permettant ces bizarreries est un Farangui, ils reviennent de leur première impression, supposent qu'il poursuit un but mystérieux, et l'envie de rire leur passe.

De Tchochka-Gouzar pour aller à Chirrabad, on marche d'abord sur le nord à travers une steppe inculte; à deux heures et demie du fleuve, les champs cultivés apparaissent, et les murs ébréchés des Saklis, où les riverains se réfugient quand l'Amou les a fait reculer devant ses eaux qui dévalent des Pamirs. Des colonnes de terre, hautes de deux à trois mètres, parsèment la plaine; un grossier escalier, creusé dans leur épaisseur, mène au sommet terminé par une plate-forme. C'est là que les enfants, les vieillards, les inutiles s'installent à l'approche de la moisson, et ils lancent des pierres, crient, gesticulent ou frappent deux planchettes l'une contre l'autre, pour effrayer les oiseaux qui viennent en bandes becqueter les épis. Ces pillards ailés doivent pulluler dans cette région, car les tourelles érigées à leur intention sont très-nombreuses.

Trois heures de cheval mènent à Talachkhan, village qui compte deux cents maisons ou saklis. Des Ousbegs l'habitent. Ils vivent dans une aisance relative, qui est du luxe en comparaison de la pauvreté extrême de leurs voisins les Turcomans. Nous nous arrêtons quelques instants dans la demeure de l'aksakal du village. Il donne la botte à nos chevaux, et nous régale de lait caillé et de pain frais. Notre collation est interrompue par la visite d'un de ses amis qui nous demande une consultation; c'est la première fois que nous nous permettons l'exercice illégal de la médecine, ce ne sera pas la dernière. Au reste, en Asie centrale, nous n'avons empiété sur le domaine d'aucun diplômé, par la raison bien simple qu'il n'existe point de faculté de médecine. Ici, on est médecin comme on est chez nous comte ou baron; on hérite les secrets de guérison, la liste des remèdes, comme en France les parchemins attestant le nombre des quartiers.

Le scrofuleux qui vint nous demander conseil avait pleine confiance dans notre savoir, car pour lui notre titre de Faranguis, ramasseurs d'herbes et d'insectes, était le meilleur garant que nous pouvions le soulager à notre volonté. Nous lui conseillâmes de manger beaucoup de mouton rôti, de se vêtir chaudement, d'éviter les refroidissements, moyennant quoi il vivrait encore de longs jours. Le brave homme nous remercia cordialement et appela sur nos têtes les bénédictions du Très-Haut. Abdou-Zaïr lui mit dans la main deux morceaux de sucre, et il s'en fut rassuré.

Les habitants de ce village sont exposés aux attaques des Turkmènes; aussi leurs maisons sont-elles construites an centre d'une enceinte de murs très-élevés, à l'intérieur de laquelle on ne pénètre que par une porte étroite et facile à barricader. On nous affirme que les pillards s'avancent même jusque sous les murs de Chirrabad.

Au sortir de Talachkhan, des hauteurs où grimpe la route, on aperçoit à l'ouest, le long des montagnes, des arbres verts, des hameaux placés sur le chemin des torrents qui les fertilisent, et au nord-est, les franges de l'oasis de Chirrabad, où la verdure marque la place des villages; dans le lointain s'étend la masse grise des montagnes voisines du Sourkhane.

A mesure que nous avançons, les cultures sont plus nombreuses, les indigènes sont occupés aux travaux des champs, les uns piochent, les autres réparent les aryks qui doivent amener dans leurs terres l'eau du Chirrabad-Darya.

Cette rivière prend naissance dans les montagnes de Baïssounne; elle n'atteint l'Amou qu'au mois d'avril et de mai, durant la saison des pluies qui coïncide avec la fonte des neiges dans cette partie de Bokhara. Son eau fortement imprégnée du sel de la montagne, qu'elle dissout en descendant, devient potable pendant les crues. C'est que la masse de liquide est alors beaucoup plus considérable, la quantité du sel qu'elle charrie restant la même. Le degré de salure augmente naturellement en proportion de la baisse du niveau de la rivière.

VIII

CHIRRABAD.

Le fils du beg de Chirrabad.--Une maison de petite ville.--La forteresse.--Un chef de police.--Mode d'administration.--Rôle du bâton dans la comptabilité.--Le beg de Chirrabad.--Chasse au faucon.--Conteurs et danseurs ambulants.--L'art d'affaiter les faucons et les aigles.--Un pèlerinage.--Les sauterelles.--Histoire de maquignons.--Comment se conclut un marché.

Assise sur un des contre-forts de la montagne, une forteresse de grand air--à distance--domine Chirrabad, qui ressemble à toutes les autres villes de l'Asie centrale. Comme à Gouzar, à Karchi, on y trouve la forteresse habitée par le beg que l'émir a choisi; le bazar où les marchands et les ouvriers viennent travailler et commercer pendant le jour; autour de cette cité, des maisons entourées de jardins clos de murs se groupent et forment ce que nous appellerions en Europe les faubourgs.

Le bazar se trouve toujours à proximité de la forteresse, sans doute pour que les marchands soient sous la protection des sarbasses, peut-être aussi pour que les représentants du beg aient moins de chemin à faire lorsqu'ils doivent prélever la dîme sur les marchandises et demander aux trafiquants les tengas que réclame l'émir.

Le premier monument qui frappe nos yeux à Chirrabad est situé à l'extrémité de l'allée des boutiques, sur une petite place; il est haut de trois mètres environ et consiste en deux troncs d'arbre à peine dégrossis, négligemment fichés en terre, surmontés d'un troisième qui les réunit horizontalement. C'est le gibet.

Dans le bazar, il y a peu d'animation: deux ou trois Turcomans qui marchandent de la cotonnade, quelques buveurs de thé; la plupart des boutiques sont fermées. Le logis qu'on nous offre est sur la rive gauche de la rivière, qui coule ici entre des berges escarpées. Le bazar est sur la rive droite, au pied de la forteresse.

Nous descendons le chemin pierreux menant au gué, près duquel nous sommes reçus par le fils du beg, entouré de cavaliers; il remplace son père absent. Après l'échange indispensable des salamalecs, nous gagnons notre petite maison, perchée sur le haut de la berge, en face du fier castel qui la regarde de haut.

Une heure après notre installation, le tok-saba--tel est le tchin du fils du beg--nous vient faire visite. C'est un bel homme d'une quarantaine d'années, aux traits réguliers, à la barbe brune et soignée, aux yeux noirs et brillants, qui me paraît envisager la vie sous ses plus riants aspects: il plaisante et rit à tout propos. Il est accompagné de ses scribes, de son courbachi ou chef de police, et d'un garçon turkmène à face ronde, spécialement chargé de lui porter son tchilim, de l'allumer et de le lui présenter sur un signe. Avec le tok-saba, la charge d'allumeur de pipe n'est pas une sinécure; nous n'avons pas encore vu faire par un seul homme, et en aussi peu de temps, une consommation aussi considérable de tabac à fumer.

Notre hôte n'est point fâché de bavarder avec des gens qui viennent de loin, et le premier entretien dure près de deux heures. Le Bokhare, qui voit pour la première fois des Faranguis, nous accable de questions. Il nous demande si notre pays est grand, si l'on y récolte du blé, si nos femmes vont dans la rue le visage découvert comme chez les Russes, si nous avons beaucoup d'eau, si nous fournissons des soldats au tzar blanc, etc. En revanche, il nous apprend que l'interprète Zaman-Beg a habité sept mois la maison où nous sommes, que la population de la ville et de l'oasis est exclusivement de race ousbèque, sauf deux tadjiks qui trafiquent et une dizaine de Juifs teinturiers et vendeurs de drogues, et que les Kara-Turkmènes viennent faire leurs achats à Chirrabad.

Notre habitation n'est pas très-luxueuse, les murs sont en terre, le sol battu est caché par des nattes de paille; elle figure dans son ensemble une longue boîte en forme de parallélogramme communiquant avec une autre moins longue qui s'y joint à angle droit. A l'intérieur, elle n'a pas d'autre ouverture dans le mur qu'un trou permettant de jeter un coup d'œil sur la rivière et la forteresse; du côté de la cour s'ouvrent des portes trop peu élevées pour qu'un homme ordinaire puisse entrer sans se baisser; mais on est au frais dans les chambrettes, tandis que le thermomètre marque dans la journée 35° à l'ombre; et puis les moustiques ne s'y hasardent point, et nous reposons en paix, grâce aux braves hirondelles qui construisent leur nid au-dessus de nos têtes. Elles travaillent tout le jour à leur maçonnerie, et le soir, mâle et femelle s'endorment bec à bec, perchés sur les bords du nid, encore trop peu avancé pour leur être autre chose qu'un bivouac. Joignez à cela que nous nous endormons bercés par le bruissement de la rivière; qu'aux premières lueurs du jour, les hirondelles nous réveillent de leurs chants, qui sont la plus poétique des dianes. Elles m'engagent à admirer la limpidité du ciel, elles réclament l'ouverture des portes, et les gracieuses bestioles s'envolent plus rapides que la flèche.

N'est-ce pas que notre logement oriental de Chirrabad en vaut bien d'autres qu'on construit à grands frais en Occident?

Mais--car il y a un mais--quand il tombe de la pluie, il peut arriver que la maison s'écroule, et ce fut le sort de celle-ci, huit jours après notre départ. Une semaine de bonnes pluies avaient suffit pour détremper les murs et le toit; une poussée de vent avait fait le reste.

Les orages nous retiennent quelques jours à Chirrabad. Chirrabad, abri du lion, repaire du lion, voilà un nom bien sonore. D'où vient-il? Allah seul le sait! Serait-ce de l'aspect de sa forteresse, bâtie au sommet d'une colline abrupte de conglomérat? De loin elle ressemble, en effet, à un lion accroupi regardant fièrement le soleil du Midi; mais de près, ce n'est plus qu'un vieux loup pelé, galeux, poussif, ne faisant plus trembler personne, car on voit bien qu'il est édenté et qu'il menace par habitude. Les murs de terre crénelés pour la forme sont fendillés; ils se sont affaissés par places; on ne les répare point. Les portes, sorties de leurs gonds, ne se ferment plus. La maison du beg est un nid de scorpions, et la fièvre y fait grelotter ceux qui l'habitent. Les constructions du côté nord penchent, attirées par le vide; les solives de la base qui supportent ces constructions ne sont plus couvertes de terre, elles plient sous le poids; les ans les ont courbées, tout branle dans le palais bégal. La colline qui lui sert de piédestal n'est guère plus solide; elle est crevassée de longues fentes que l'eau creusera encore, le vent secoue tout l'édifice; qu'un tremblement de terre survienne plus violent que d'ordinaire, et tout croulera dans la rivière. C'est une image de Bokhara tout entier.

Le lendemain, le fils du beg nous renouvelle sa visite; il se plaint de la fièvre et nous prie de lui donner des drogues pour le soulager. Nous lui promettons quelques doses de quinine. Il nous parle de la chaleur de Chirrabad, qui est déjà très-forte; elle devient extrême dans le mois de juin et de juillet; «le soleil est si ardent, dit-il, qu'on pourrait coller le pain au mur pour le faire cuire». Pour le moment, son district est ravagé par un terrible fléau; des nuées de sauterelles se sont abattues sur le pays, et elles dévorent tout sur leur passage.

«N'avez-vous pas cherché le moyen de les détruire? lui demandai-je.

--Que faire, sinon de demander à Allah qui nous les a envoyés de nous en débarrasser?»

Le tok-saba parti, un vieillard qu'on décore du titre de mirza se présente; il a l'œil rusé, un profil de sémite. Ce sont des douleurs rhumatismales qui nous l'amènent; «il sait que nous sommes de bons médecins, il implore de notre bonté le remède qui va lui rendre la santé». Nous pensons à Raspail et ordonnons au malade les frictions à l'eau-de-vie camphrée. Nous lui expliquons la manière de la préparer, car il peut trouver de l'eau-de-vie de marc excellente à Chirrabad. Elle est fabriquée en secret par un Juif qui la distille lui-même et la vend sous le manteau aux tièdes musulmans pour lesquels le Coran devient lettre morte. Abdou-Zaïr s'en est procuré; elle valait une bonne eau-de-vie de Bourgogne.

[Illustration: CHIRRABAD ET SA FORTERESSE.

Dessin de MUENIER, d'après les croquis de M. CAPUS.]

Roustem va porter au tok-saba la quinine que nous pouvons lui offrir. Il constate qu'on peut aller à cheval jusqu'au sommet de la forteresse, par un chemin qui serpente sur le flanc du monticule. On passe sous trois portes placées de distance en distance. Entre la deuxième et la troisième porte est le méguil de Hazret-Ata, un saint dont la tête est enterrée à cette place; son corps repose près de la ville, dans un autre méguil qui est un but de pèlerinage. Les dévots ont soin de descendre de cheval et de traverser à pied l'espace compris entre la deuxième et la troisième porte. Roustem n'y a pas manqué. Les gens du peuple racontent qu'à une époque très-éloignée, les infidèles se sont emparés de la forteresse. Le saint faisait partie des défenseurs; il fut pris, et les vainqueurs lui tranchèrent la tête. D'aucuns prétendent que les infidèles auteurs de ce forfait étaient des Russes; il est probable que les vrais coupables furent les Arabes ou les Mogols.

Le kourbachi ou maître de police de la ville vient nous voir de la part de la femme du tok-saba qui voudrait bien avoir de la poudre blanche, comme son mari, car elle souffre de la fièvre, ainsi que sa fille.

--Mais pourquoi le tok-saba ne partage-t-il pas avec son épouse? lui demandai-je.

--Le tok-saba garde la poudre blanche pour lui-même et ses garçons; il n'en donne ni à sa femme ni à ses filles.

Pour son compte, le kourbachi professe à l'égard des femmes un profond mépris. Elles ne lui inspirent qu'un dégoût insurmontable. Il aime «ailleurs». Le lecteur comprendra la nature des sympathies du kourbachi, quand je lui aurai dit qu'il habite à environ soixante-dix kilomètres de ruines que certains indigènes prétendent être celles de Sodome et de Gomorrhe.

Et le vieil homme à barbe blanche ajoute, en prenant une pose gracieuse: «Vous voyez que je ne m'en porte pas plus mal.» En effet, malgré les soixante-sept ans qu'il avoue, c'est encore un petit homme très-alerte, qui paraît décidé à vivre de longs jours. Comme un chacal, il a toujours rôdé autour des puissants. Lorsque Koudaia-Khan était maître du Ferghanah et Yakoub-Batcha son ministre, le kourbachi était palefrenier de ce dernier. Koudaia l'éleva ensuite à la position plus lucrative de maître de vénérie chargé de l'achat des chiens et des faucons, ainsi que de leur entretien. Puis les Russes s'emparèrent du Ferghanah, et il s'enfuit à Chirrabad, où il fut heureux de trouver chez le beg un emploi de soigneur de chevaux. Il s'était résigné à cette situation infime, quand Zaman-Beg vint à Chirrabad; il sut gagner les bonnes grâces de l'interprète en lui rendant différents services; celui-ci le recommanda au beg, qui en fit son chef de police. Depuis qu'il a obtenu cet avancement, il est le plus heureux des hommes et mène joyeuse vie. Il s'est fait craindre des habitants de la ville, qui ne lui ménagent point les petits cadeaux, et il avoue avoir amassé quelques économies. Il grossit son budget en prélevant ses impôts sur les voleurs, qu'il traite paternellement, pourvu qu'ils lui donnent la part du lion. Il sait effrayer à propos les nouveaux venus au bazar, et ceux-ci cherchent à l'adoucir en lui glissant la pièce dans la main. Mais les joueurs sont surtout l'objet de tous ses soins. Il moralise le jeu; avec lui, ce n'est plus une source de querelles qui se terminent par des coups de couteau. En sa présence, pas de rixes, tout se passe avec calme, avec ordre; c'est à lui qu'on remet les enjeux; il paye les gagnants, ayant soin de retenir préalablement la pièce de monnaie qu'il a bien méritée. Quand il en surprend à jouer sans sa permission, il crie, tempête, lève le bâton, invoque les défenses du Coran, et les menace d'une amende; on transige, et le kourbachi empoche. Le beg en bonne humeur lui fait présent d'un khalat, d'un tchalma. Quand il a des hôtes, le beg dit au kourbachi: «Tu leur fourniras le charbon et la chandelle, le foin et l'orge pour leurs chevaux, et tu te payeras avec des amendes que tu infligeras.» Il ne se le fait pas répéter deux fois, et, se couvrant du nom de son maître, il commet de nombreuses extorsions aux dépens des croyants.

Les chefs choisis par l'émir pour l'administration des provinces ou des districts ne payent pas très-régulièrement le djal[34] à ceux qu'ils emploient. Les appointements sont cependant assez peu élevés. Pour ne citer que deux exemples, le cuisinier mis à notre disposition par le tok-saba reçoit par an 8 batmans de blé, d'une valeur de 15 à 30 francs, suivant les bonnes ou les mauvaises récoltes; plus un khalat et quelques chemises. C'est un fonctionnaire important.

[Note 34: Les appointements.]

L'allumeur de tchilim, qui fait en outre quelques commissions, est nourri des restes de la table de son maître, et habillé de ses vieux khalats.

Tous les gens attachés à la personne des chefs ont une certaine influence sur la population, qu'ils pressurent par tous les moyens possibles, soit en promettant leur entremise, soit en menaçant d'une dénonciation. Du reste, l'exemple