part d
'en haut. Le beg de Chirrabad lui-même, sans aller plus loin, n'est pas un modèle de délicatesse. S'il est absent en ce moment, c'est que l'émir l'a appelé pour lui demander compte de son administration. Il paraît qu'il n'a pas perçu les impôts avec la régularité désirable. S'il s'était contenté de tondre les administrés plus court que son maître le lui avait ordonné, le mal n'eût pas été grand, à la condition toutefois que le maître en eût profité; mais le beg a oublié dans ses coffres ce qu'il a reçu en trop. L'émir l'a su, et sa colère a été grande.
Ces procédés des administrateurs du Bokhara ne surprennent personne. Les choses se passent presque toujours de la manière suivante: Un beg reçoit de Bokhara une lettre portant le cachet de l'émir, par laquelle il lui est enjoint d'avoir à expédier à la cour la somme de cent mille tengas, par exemple, dans un délai de huit ou quinze jours. Le beg, qui n'a pas la somme prête, fait établir rapidement des comptes par ses scribes; l'impôt est réparti entre les villages et les aouls des districts, puis des courriers partent immédiatement dans toutes les directions, avec des ordres pour les différents représentants de la hiérarchie bokharienne. Ceci se passe généralement après une récolte. Alors s'engagent entre les minbachis, les vieux aksakals, les aksakals et les administrés une lutte où ceux qui doivent payer se défendent très-énergiquement contre ceux qui tendent la main grande ouverte. Habitants des champs, habitants des villes, tous sont sur les dents. Celui à qui on réclame cent tengas jure par sa barbe qu'il n'en peut donner que cinquante; celui qui les réclame jure par Allah que rien n'est plus faux, que le récalcitrant peut payer; c'est de part et d'autre un feu croisé de serments. Puis le représentant de l'autorité prend le parti de se fâcher, et la victoire lui reste finalement, grâce à l'éloquence convaincante du bâton. De la manière que nous venons de dire, il est perçu cent cinquante mille tengas au lieu des cent mille demandés. Puis les receveurs d'impôts font leur tournée, et comme ils savent ce qui s'est passé, ils n'hésitent pas à réclamer à leurs sous-ordres plus qu'ils n'en ont le droit. Quelquefois les parties s'arrangent à l'amiable, d'autres fois les receveurs d'impôts emploient le bâton, et ils obtiennent ce qu'ils demandent. Ils reviennent alors auprès du beg, et lui jurent par la tombe de leur père que, malgré leurs efforts pour percevoir davantage, ils ont pu tout juste rassembler la somme prescrite. Le beg ne croit pas un mot de ce que ses agents lui jurent. Les habiles prennent les devants, et ils ajoutent à la somme convenue une certaine quantité de tengas, à titre de cadeau. Le beg les remercie gracieusement. Les obstinés qui prétendent en imposer par des serments sont roués de coups jusqu'au moment où la douleur leur arrache un aveu, et on leur fait rendre gorge.
Cependant l'émir reçoit les cent mille tengas qu'il a réclamés. Mais il advient qu'un ami ou un parent des bâtonnés fait savoir au kouch-begui[35] (le premier ministre) que le beg garde par devers lui des sommes considérables au détriment du trésor. Le kouch-begui expose l'affaire à son maître, qui veut savoir la vérité et interroger lui-même le sujet accusé de ne pas rendre à l'émir ce qui appartient à l'émir. Le coupable arrive à la cour. Il est jeté immédiatement dans la prison attenant au palais et spécialement destinée aux grands fonctionnaires. Le lendemain, le grand conseil est réuni, le prisonnier traîné devant son maître qu'il implore en lui baisant les pieds. Mais ses supplications sont vaines, car il faut que la justice ait son cours. On dépouille le coupable de ses vêtements, on lui attache les mains sous ses jambes repliées, une perche passée entre l'avant-bras et l'articulation de la jambe paralyse ses mouvements, et un de ses supérieurs lui administre sur le dos et plus bas des coups de trique qui font hurler de douleur le malheureux beg et couler son sang. On le questionne, et il avoue à son tour qu'à tel endroit il a caché le montant de ses économies; on le réintègre dans la prison, où l'émir le laisse assez longtemps pour qu'il réfléchisse et que les marques des coups disparaissent; puis on lui rend la liberté, et il retourne à son poste.
[Note 35: Littéralement «le beg des oiseaux--le grand fauconnier».]
A quoi bon le remplacer par un autre qui l'imiterait en tout point? Pourquoi enlever ses moyens d'existence à un homme de race et en outre chargé de famille? Tel est le cas du beg de Chirrabad qui a trois femmes et sept fils. Le père de notre hôte est, paraît-il, un vénérable vieillard à barbe blanche que les années n'ont pas amendé. C'est un récidiviste endurci, qui s'est exposé déjà trois ou quatre fois à la colère de l'émir. Un de ses fils marche sur ses traces; il est actuellement emprisonné.
En somme, dans le Bokhara, où la paperasserie est à l'ordre du jour, où les scribes tracent avec force arabesques des états très-complets indiquant les sommes à percevoir, évaluant la fortune de chacun des contribuables, relatant le nombre des caravanes, la valeur des marchandises qu'elles apportent et beaucoup d'autres choses, le mode de perception de l'impôt est beaucoup moins compliqué qu'en France, et la façon dont se vérifient les comptes est d'une simplicité patriarcale. Nul besoin de contrôleur des finances, d'inspecteur des finances, de directeurs, de cour des comptes. Le bâton tient lieu de toute cette machinerie compliquée. L'aksakal apporte des comptes embrouillés au minbachi? «Qu'on lui donne vingt coups de bâton», et les erreurs sont rectifiées comme par enchantement. Le minbachi apporte au mirakhor des comptes qui ne sont pas clairs du tout? «Qu'on lui donne trente coups de bâton», et la lumière se fait dans une question obscure; et ainsi de suite. Le bâton suffit à tout, encore le bâton, toujours le bâton, rien que le bâton. La méthode est simplement orientale.
On nous parle d'étangs situés dans les environs de Chirrabad. D'après le tok-saba lui-même, ils seraient couverts de roselières épaisses où les oiseaux aquatiques pullulent. Nous prions notre hôte de nous y faire conduire et de nous donner en même temps l'agrément d'une chasse au faucon. Un matin, de bonne heure, un homme vient nous prévenir que le scribe du beg se tient à notre disposition, qu'il va nous conduire aux étangs, qu'on a fait jeûner un faucon la veille, et que tout est prêt pour la chasse; on nous attend. Nous sautons à cheval, et par le chemin taillé dans la berge, grimpant à notre aire de barons, nous joignons dans le lit caillouteux du Darya l'élégant cavalier qui se détache sur un nerveux cheval blanc, le faucon capuchonné perché sur le poing ganté de cuir, le petit tam-tam de chasse accroché à la selle. Le soleil resplendit. Par une brusque association d'idées, je retourne en arrière de cinq siècles; la lumière éclatante, en m'obligeant à cligner de l'œil, me fait entrevoir la forteresse comme un de nos vieux châteaux forts, et, le temps de passer le gué, je ne suis plus un pauvre voyageur, mais un seigneur du moyen âge que le retour du printemps arrache à la vie monotone du castel et fait descendre en plaine, où il va se dégourdir en courant les derniers canards et les premières outardes. Le fauconnier salue et se met immédiatement en marche dans la direction du sud-ouest.
Aux abords de la ville, à droite et à gauche du chemin, on voit des tépés[36] artificiels ayant la forme de quadrilatères; ils sont échelonnés vers le nord et le sud. D'après le guide, ils supportaient autrefois des forteresses dont les pans de murs en terre encore debout seraient les restes. Notre fauconnier est un savant qui a lu dans les livres, et il nous explique qu'au temps où Bactres était la première ville de Bokhara, on construisit sur les frontières de solides forteresses pour arrêter les incursions des infidèles du pays voisin. Les principales sont Chirrabad, à l'entrée des montagnes; Pendjekent sur le Zérafschane; Khodjent, sur le Syr-Darya; les places fortes furent reliées ensuite par un cordon de forts de moindre importance, espacés entre chacune d'elles et placés sur ces monticules qui sont l'œuvre des hommes.
[Note 36: Mottes.]
Voilà un petit village d'Ousbeks à l'aspect assez misérable, avec des saklis à l'intérieur desquels habitent des gens qui disent appartenir à la tribu des Kitai Kiptchaks. C'est tout ce qu'ils savent d'eux-mêmes. Ceux que je vois sont de taille moyenne, avec des yeux petits, la face presque carrée, le nez souvent crochu et comme collé à la figure.
Une heure et demie de cheval suffit pour atteindre les étangs qui s'étalent de l'est à l'ouest, dans une dépression du terrain. Ils sont les tronçons d'un ancien lac, séparés quelquefois par de minces bandes de terre qui s'élargissent avec les progrès de l'asséchement. Un cavalier peut les traverser en maints endroits; mais il faut des précautions; on risque de perdre pied. L'eau est limpide, elle repose sur un fonds de vase dégageant une odeur fétide dès qu'on le remue.
On ne nous a point trompés, et c'est la première fois que la réalité répond aux espérances que les discours des indigènes ont éveillées en nous. Du fourré des roseaux s'élève une forte rumeur d'oiseaux qui s'agitent; on entend des cancans, des battements d'ailes, des claquements de bec; sur les bords, des passereaux multicolores chantent leur chanson; dans les clairières vont des hérons graves, des spatules qui lèvent cérémonieusement les pattes en marchant. Les canards turbulents sont les plus nombreux. Mais le fauconnier n'est point touché de cette intensité de vie; il fait un détour pour prendre contre le vent, et, se postant à l'extrémité de l'étang le plus éloigné, il frappe un coup sur son tam-tam, qui rend un son éclatant. A ce bruit inusité, les oiseaux qui sont près du cavalier fuient dans la direction opposée. Le bruit des ailes et les cris d'alarme des fuyards sont assourdissants. Ils se réfugient à l'extrémité de l'étang.
Le fauconnier continue sa manœuvre, qui a pour but de chasser devant lui les oiseaux et de les rassembler tous sur un point. Il avance sans leur laisser le temps de se remettre de leur effroi, fait retentir le tam-tam, et les oiseaux s'élèvent, tournoient sur place, car ils hésitent à quitter l'étang où ils ont l'habitude de vivre; puis deux coups frappés avec force et de suite les mettent en déroute, et, ahuris, éperdus, ils se dispersent; les uns retournent à la première retraite à l'autre bout de l'étang, les autres se débandent et se précipitent tumultueusement vers l'étang voisin. Mais le fauconnier est là, il a desserré le nœud coulant passé à son pouce qui retient l'oiseau par la patte, il le décapuchonne rapidement, et, lui facilitant l'essor, le jette sur les fuyards; le faucon file, se mêle à la troupe en désordre, et, d'un coup de son terrible bec, arrête un canard, l'emprisonne de ses serres, tombe sur le sol. Son maître, qui a mis son cheval au galop, arrive au même moment, capuchonne le chasseur et le place sur son poing. La chasse est continuée de cette manière.
Comme nos braconniers suivent la bête que mènent les chiens d'autres chasseurs, de même les faucons sauvages planent au-dessus de nos têtes et attendent l'occasion favorable de se mêler à la partie. Tout à coup, l'un deux fond sur un canard, il le tient, un de ses confrères veut le lui prendre, et c'est entre les deux ravisseurs une lutte acharnée. Abdou-Zaïr accourt d'un côté, moi de l'autre; les faucons nous aperçoivent, ils lâchent prise et s'élèvent dans les airs, tandis que le canard rase modestement le sol à tire-d'aile et regagne les roseaux en poussant des cancans qui marquent sa joie d'en être quitte pour quelques plumes arrachées.
Cette chasse est pittoresque, mais moins fructueuse que la chasse au fusil. Elle présente aussi le grave inconvénient qu'un beau jour, le chasseur ailé, en humeur de vagabonder, ne daigne plus répondre à l'appel de son maître, qu'il s'envole et ne revient plus. Un Ousbeg, qui s'était joint à nous, eut cette malechance; il n'en parut point désolé et, tout de suite, suivit la chasse au moultik avec autant d'attention que nous-mêmes la chasse de sa façon. Il voyait à son tour du pittoresque dans ce qui nous semblait banal, et poussait des exclamations de joie chaque fois qu'une pièce tombait.
Au retour de notre chasse, nous trouvons dans le bazar un conteur entouré de peuple. Le premier mois de l'année est toujours un mois de réjouissance, et alors les conteurs, les danseurs, qui ont donné leurs premières représentations devant les gens des villes, s'en vont les continuer en province. Ils gagnent à petites journées un lieu de pèlerinage, où ils sont assurés de trouver des spectateurs et de faire de bonnes recettes. En chemin, ils s'arrêtent dans les petites villes où il leur est fait bon accueil, car on les voit rarement. Ils voyagent comme nos bateleurs du temps des mystères, et, s'ils le peuvent, commercent par la même occasion.
Les Sartes qui, chaque année, s'en vont prier sur la tombe d'un saint, sous la conduite de derviches, ne manquent jamais d'emporter une pacotille pour trafiquer. Ils mènent ainsi de front leurs intérêts d'ici-bas et ceux d'en haut. En ce moment, beaucoup de fidèles du Bokhara, de Samarcande, du Ferghanah, vont à Mazari-Chérif prier sur la tombe d'Ali. Un de ces pèlerins nous a offert des bottes; il s'était probablement aperçu que les miennes étaient éculées. Un autre emportait des pièces de cotonnade de fabrication russe. Des batchas[37] de Samarcande, qui connaissaient Abdou-Zaïr, allaient également de l'autre côté de l'Amou. Ces gens étaient surtout attirés par l'annonce des fêtes qui devaient se donner à Mazari-Chérif, au retour des jeunes princes afghans. Ils présument qu'elles dureront assez longtemps, le séjour des princes devant se prolonger dans cette ville jusqu'au jour où ils pourront se diriger vers l'Hindou-Kouch. Or, les passes de Bamiane ne sont libres de neige qu'au mois de mai.
[Note 37: Littéralement, garçon en persan. Nom donné aux danseurs.]
Le soir, le fauconnier du beg nous explique tout au long l'art d'affaiter un faucon sauvage. On commence par le dompter en lui couvrant la tête et le plaçant sur un perchoir suspendu auquel on imprime un balancement continu. S'il est rebelle, on l'affaiblit en le nourrissant à peine. Pour le dresser à chasser tel ou tel oiseau, on ne lui en fait pas voir d'autres, et, après l'avoir fait jeûner, on lui présente celui qu'on veut l'accoutumer à prendre, et on le laisse se repaître. Une fois repu, on lui couvre la tête de nouveau. Après plusieurs expériences de ce genre, l'oiseau qu'on a d'abord présenté mort lui est présenté vivant dans une chambre fermée; il s'en empare immédiatement, et on le lui laisse dévorer.
Souvent cette dernière épreuve est tentée en plein air, car le faucon a été bien entraîné par le régime auquel on l'a soumis. On l'accoutume à voler contre le vent, ce qui est un avantage, le faucon ayant les ailes très-puissantes et le chasseur pouvant surprendre le gibier plus facilement.
Aussi longtemps que dure la chasse, on permet au faucon d'arracher seulement quelques lambeaux de sa proie, de façon à aiguiser sa faim. La chasse terminée, on le laisse dévorer jusqu'à réplétion parfaite.
Quand un faucon privé s'oublie à chasser pour son compte et s'éloigne de son maître, celui-ci le rappelle d'un cri spécial, et il se pose sur le sol ou bien sur le poing qu'on lui tend.
Les Kirghiz de Sibérie dressent les aigles à chasser la gazelle.
Voici la méthode qu'ils emploient: ils prennent une peau de gazelle, l'empaillent plus ou moins bien, et chaque fois qu'ils donnent à manger à l'aigle, qu'ils affament préalablement, ils lui découvrent les yeux en présence de cette peau, après avoir eu soin de placer de la viande dans les orbites des yeux de la gazelle. Au bout de quelques séances, l'aigle se pose, sans hésiter, sur la tête de la gazelle, et fouille les yeux, où il trouve sa nourriture; puis on le fait chasser. Des cavaliers bien montés poursuivent la gazelle; l'aigle est lâché, il plane, aperçoit la chèvre qui fuit, la poursuit, se précipite sur sa tête; il se tient campé sur le cou de sa proie, l'étourdit de ses ailes qu'il agite avec force, lui déchirant les yeux à coups de bec. La malheureuse bête ralentit bientôt sa course, les cavaliers la rejoignent et la saignent.
Malgré de fréquentes pluies d'orage, la chaleur est chaque jour plus forte; le 6 avril, nous avons trente-cinq degrés à l'ombre. Dans la soirée du même jour, nous sortons du côté des montagnes, dont les contre-forts s'affaissent à l'est de Chirrabad. A environ deux kilomètres de la ville, les pentes nous semblent comme calcinées par un incendie.
--Pourquoi la terre paraît-elle noire?
--_Malakh_, répond Abdou-Zaïr.
Nous pressons le pas, et bientôt nous chevauchons sur un sol saupoudré de millions de sauterelles. Leurs ailes n'ont point encore atteint un complet développement, et cette armée de mangeuses insatiables sautille autour des jambes des chevaux, qui en écrasent une douzaine à chaque pas. Leur multitude fait le bruit d'un petillement, d'un crépitement incessant. L'herbe est rongée jusqu'aux racines, pas une feuille aux broussailles; la place est nette où elles ont passé.
Je remonte le lit d'un torrent desséché, les sauterelles le descendent, gagnent la vallée en suivant la même pente que les eaux. Les aryks ne les arrêtent point; une partie de l'avant-garde se noie, le courant en dépose quelques-unes sur l'autre bord; puis les cadavres finissent par s'accumuler et font un pont à celles qui suivent. Le gros de l'armée passe, et la dévastation continue.
Quand le vent les balaye devant lui, leur troupe avance en formant des angles aigus dont le gros côté fait face au vent qui les pousse par le flanc. Tant que les sauterelles n'ont pas les ailes grandes, la contrée qui les a vues naître en est affligée; quand elles peuvent voleter, il arrive que la violence du vent les entraîne et les jette comme une malédiction sur une oasis voisine. Sauf le riz, dont la culture demande de fréquentes irrigations qui les noient, et dont l'écorce est dure, aucune plante n'échappe à leurs tenailles. Des bandes énormes de passereaux de forte taille s'abattent sur elles et s'en régalent. Les indigènes se réjouissent quand ils voient le nuage de ces bienfaisants oiseaux avancer dans le ciel, et ils se disent qu'Allah ne les a pas abandonnés.
Non loin des sauterelles, nous trouvons le méguil où repose le corps du saint qui a sa tête dans la forteresse de Chirrabad. La tombe est à l'intérieur d'une petite maison carrée, construite en terre, qu'on aperçoit de loin, car on l'a placée au sommet d'un mamelon. Elle a grand besoin de réparations. Des perches avec des guenilles qui flottent se courbent sur le monument: ce sont les saules pleureurs d'un pays où le bois est rare. On arrive là-haut par un escalier assez roide.
La coutume est que les dévots de la ville viennent en nombre tous les mercredis prier près de leur saint. La terre qui recouvre les os guérirait de la fièvre et du richta, et les malades en emportent des poignées. Un industriel a tiré parti de la piété de ses concitoyens, et au pied de l'escalier, dans un gentil jardin bordé d'un arik, entouré de peupliers, avec un puits d'eau fraîche au milieu, il a installé en plein air un restaurant que nous intitulerions «café-restaurant du Pèlerinage». Il a battu le sol, l'a couvert de nattes de paille, et, aidé de deux jeunes garçons, il vend du thé, du pain, des melons, aux fidèles qu'une montée et une descente pénible ont altérés et mis en appétit.
Le lendemain de notre pèlerinage, nous achetons des chevaux. Ils doivent remplacer ceux qui nous ont servi depuis Samarcande, et que nous allons ravaler à la condition inférieure de chevaux de bât.
Le kourbachi, alléché par la promesse d'un fort silao, s'est enquis des chevaux à vendre et nous en a présenté plusieurs, pour lesquels les propriétaires demandent une somme trop élevée. En France, le prix eût paru ridicule; nos paysans donneraient volontiers quatre cents francs pour un cheval robuste, jeune et bien performé. Ici, notre pauvreté nous obligeait à nous en tenir à des chevaux de cent trente à cent cinquante francs.
Il va sans dire que les indigènes avaient doublé leurs prix en notre honneur. Ils nous savaient étrangers, nous supposaient sans renseignements précis et croyaient l'occasion belle de «refaire» les infidèles. Malheureusement pour eux, heureusement pour nos bourses, nous étions sur nos gardes, et nos djiguites nous étaient dévoués. Ce fut donc entre les vendeurs et nous une lutte tragi-comique de plusieurs heures avant de finir par conclure le marché. Nous avions jeté notre dévolu sur deux solides petits chevaux de montagne, la jambe sèche, l'articulation solide, poitrail large, cou épais, chanfrein busqué. Comme il arrive chaque fois qu'on vient offrir un objet ou un animal à un étranger, il se présenta plusieurs individus qui nous jouèrent la comédie suivante.
Le propriétaire d'un cheval se détache du groupe, salue et attend poliment qu'on lui adresse la parole.
--C'est toi qui veux vendre ce cheval noir?
--Oui.
--Combien?
--Quatre cents francs.
--Tu te moques de moi; c'est trop cher. Je n'en veux pas, tu peux l'emmener.
--Trop cher? Regarde-le donc. Quelles jambes! quelle belle robe! Il est tout jeune. Tiens, vois ses dents.
Un des compères du vendeur:
--Il n'y en a pas de meilleur à Chirrabad. Il a six ans. Je l'ai vu naître.
--Je te dis que je le trouve trop cher, que je n'en veux pas. Va-t'en.
Les compères, en chœur:
--C'est pour rien.
L'un d'eux, qui tient la bête par la bride, l'enfourche subitement et la fait marcher au pas.
Un des compères:
--Vois quelle allure. Il fait plus d'un tach à l'heure en allant au pas. Quelle _hada_[38]!
[Note 38: Entre-pas.]
Le cavalier met le cheval au trot.
Un des compères:
--Vois quel trot! Ah! quel trot agréable! quel trot! N'as-tu pas remarqué qu'il a le chanfrein busqué, ce qui porte bonheur au cavalier et l'empêche d'être tué?
--Tu as raison; mais il est trop cher.
--Tu ne veux pas donner quatre cents francs?
--Non.
Tous se lèvent et s'en vont. Ils s'éloignent de quelques pas, causent avec le kourbachi, avec nos djiguites, puis reviennent.
--Qu'est-ce que tu veux? Va-t'en.
--Combien en donnes-tu?
--Cent francs.
--Je suis pauvre; le cheval me coûte quatre cents francs, et tu m'en offres cent. Veux-tu me ruiner?
Et il feint la colère, l'indignation; la douleur la plus vive se peint sur son visage; ses yeux deviennent humides de larmes. L'un de ses compagnons le prend par le pan de son khalat, un autre par le bras, et ils veulent l'emmener; mon offre semble les avoir tous désolés.
Abdou-Zaïr, qui est à côté de nous, lâche son injure favorite à l'adresse de ses compatriotes:
--Tous canailles, tous canailles, tous coquins, maître, tous coquins, dit-il en russe.
C'est alors que le kourbachi intervient et qu'il les ramène, les fait s'asseoir en face de nous, qui jambes croisées, qui agenouillés. Il se croit obligé de débuter par une profession de foi:
--Vous me connaissez tous, vous savez que je suis un honnête homme qui ne trompe personne. Vous pouvez donc vous en remettre à moi de la défense de vos intérêts. Toi, croyant, tu as un bon cheval, mais tu veux le vendre trop cher. Songe que tu traites avec un hôte de l'émir et un ami des Ourouss; sois raisonnable, et contente-toi d'une moindre somme.
Personne ne souffle mot. Seul, le vendeur remue la tête et fait claquer sa langue en signe de dénégation.
Moi:
--Kourbachi, tu perds ton temps; tu n'arriveras à aucun résultat. Tu parles à une tête de fer. Laisse-le partir. Il ne voudra pas des cent trente francs que je puis donner pour le cheval. Qu'ils s'en aillent tous.
En m'entendant parler en termes aussi catégoriques, tous ces larrons se lèvent, et malgré les exhortations du kourbachi, qui les engage à moins d'exigence, ils emmènent le cheval et disparaissent par la porte en discutant avec beaucoup d'animation.
Le lendemain, ils reviennent dans la matinée, cette fois avec des prétentions moindres. Deux cents francs les eussent contentés. Nouvelle discussion, nouvelle intervention du kourbachi, et puis au moment où l'affaire semble terminée, où le vendeur dit avec un geste de désespoir:
--Prends-le pour cent trente francs, un compère intervient, prend le cheval par la bride, affirme qu'il lui appartient et crible d'injures mon interlocuteur, qui reste silencieux.
--De quel droit t'empêche-t-il de vendre le cheval? En est-il le véritable propriétaire?
--Oui, répond-il, c'est mon frère. Donne dix francs de plus, et il te le laissera; c'est un bon cheval.
--Donne-leur-en cinq, me souffle le kourbachi, tu feras un bon marché, par Allah! Le cheval vaut cent trente-cinq francs.
Et il donne à son visage un air sérieux.
Je cède. On annonce la bonne nouvelle au prétendu frère du vendeur, qui feint de s'en aller avec le cheval en se lamentant, et il revient. Reste à conclure définitivement le marché selon la loi.
L'aksakal est appelé, et, devant lui, le kourbachi se place entre le vendeur et Abdou-Zaïr, qui me représente comme acheteur; le kourbachi étend la main droite, que l'un et l'autre lui saisissent, et il dit à l'un:
[Illustration: TOMBEAU DU FILS DE TAMERLAN, CHAHRI SEBZ.
D'après une photographie de KAZLOWSKI.]
--Tu as vendu le cheval noir cent trente-cinq francs?
--Oui, je l'ai vendu cent trente-cinq francs.
Puis se tournant vers l'autre:
--Tu as acheté le cheval noir cent trente-cinq francs?
--Oui, j'ai acheté le cheval noir cent trente-cinq francs.
Il secoue les dextres, et l'aksakal dit:
--Allez, le marché est conclu.
L'acheteur a le droit de rendre le cheval s'il constate qu'il est taré. Le vendeur lui rembourse l'a peu près totalité de la somme, ne gardant que quelques tengas à titre d'indemnité.
Le kourbachi, comme intermédiaire, l'aksakal, comme représentant de la loi, reçurent un pourboire, ainsi qu'Abdou-Zaïr; les assistants, comme acteurs dans la comédie de la vente, furent régalés de thé, puis d'un palao, conformément à la coutume du _chéri-koma_[39].
[Note 39: Assistance légale.]
IX
LES RUINES DE LA VALLÉE DU SOURKANE.
Où sont les ruines?--Nadar le photographe et ses bottes.--Ak-Kourgane.--La maison d'un Ak-Sakal.--Un huilier.--Un riche industriel, un ouvrier.--Chahri-Goulgoula.--Aspect de la ruine.--Légendes.--Pèlerins.--Salavat.--Notre hôte est un saint.--L'ammoniac.--La ruine de Chahri-Samâne.--Le mausolée de l'émir Houssein.--Le Kerkisse.--Légendes.--Le manque d'eau.
Avant de quitter Tachkent, nous prîmes le plus possible de renseignements sur la contrée fort peu connue que nous allions visiter. Parmi les personnes que nous importunâmes de nos questions, il se trouva un officier russe qui avait, très-rapidement il est vrai, parcouru le chemin de Caboul à Tachkent par Bamiane, Bactres et les montagnes de Baïssoune. Il avait fait partie de l'ambassade que les Russes envoyèrent à Chir-Ali durant la guerre russo-turque. On n'a pas oublié qu'à cette occasion la diplomatie anglaise fit retentir l'Europe de cris d'alarme et de protestations.
Cet officier nous conseilla de visiter avec soin les environs de Patta-Kissar, village situé sur l'Amou au point où on le traverse en bac. Pour son compte, il avait aperçu les ruines de Termès, à l'ouest de Patta-Kissar, et les indigènes lui avaient affirmé que sur la rive gauche du Sourkane, affluent de l'Amou, gisaient les débris d'une grande ville «soudainement détruite» qu'ils appelaient du nom de Chahri-Goulgoula.
Durant le chemin de Samarcande à Kilif, nous avions comme très-agréable et très-gai compagnon de route l'interprète Zaman-Beg. C'était un homme du Caucase, taillé pour les aventures, ayant servi successivement chez les Turcs, en Perse, et finalement chez Yacoub-Khan, le maître de Kachgar. Il avait parcouru presque tout le monde musulman; très-versé dans l'ancienne littérature persane, il nous était en outre une source inépuisable de renseignement pour tout ce qui touchait à l'histoire contemporaine de l'Asie centrale. Zaman-Beg confirma les dires de l'officier russe. Il nous expliqua que Chahri Goulgoula (ville de Goulgoula) était une façon de terme générique qui s'appliquait ici à toutes les «despobladas» de grande importance, qu'en conséquence il y a des Chahri-Goulgoula en maint endroit de l'Asie, et, à l'appui de ce qu'il avançait, il nous cita un Goulgoula situé près de la passe de Bamiane. Selon lui, le «maudit Tenkiz» aurait anéanti toutes les cités.
Il ne nous restait plus qu'à compléter ces indications en questionnant nous-mêmes les gens du pays, qui devaient connaître l'endroit précis de la vallée du Sourkane où il nous fallait chercher des ruines: ce fut notre occupation principale pendant notre séjour à Chirrabad.
Le premier individu que nous mettons à contribution est le surveillant du bac de Tchochka-Gouzar, qui nous rend visite, suivant la promesse qu'il nous a faite lors de notre rencontre. Il est venu verser dans la caisse du beg les sommes qu'il a perçues, et doit repartir le jour même pour Mazari-Chérif, où l'émir l'envoie espionner les Afghans et les Russes.
Plusieurs tasses de thé bien sucrées paraissent l'avoir mis en bonne humeur; nous en profitons pour lui demander s'il connaît une ville en ruine appelée Chahri-Goulgoula, située dans la vallée du Sourkane. Il répond affirmativement. Nous le prions de vouloir bien nous indiquer la direction à suivre, le nombre et la longueur des étapes qui nous en séparent.
«Permettez-moi, dit-il, de m'informer, et, par Allah! je vous donnerai les renseignements exacts.» Il part et revient au bout d'une heure, avec un chiffon de papier qu'il affirme contenir des notes prises par lui. Et voilà notre homme qui nous trace un itinéraire fantastique avec un sérieux imperturbable, en montrant fréquemment du doigt ce qu'il a griffonné sur le papier, comme s'il voulait nous dire: «Je dis vrai, regardez, c'est écrit sur le papier.» Il est probable qu'avant de répondre à nos questions il a pris conseil du Tok-Saba, qui lui a enjoint de nous dérouter.
Nous voyageons en effet en petites gens, sans escorte, avec un bagage imperceptible, et pourquoi un fils de beg se gênerait-il avec nous? Pourquoi se priverait-il du plaisir de berner des étrangers? un vrai Bokhare ne doit pas y manquer. Je vois bien que je n'obtiendrai rien de mon visiteur et m'empresse de le remercier de son obligeance et de louer son éminent savoir en termes ironiques.
Il est confus et s'en va.
Abdou-Zaïr et Roustem ont dorénavant la consigne de nous amener tous ceux que les habitants de Chirrabad leur indiqueront comme des gens qui ont «beaucoup lu dans les livres» et sont ferrés sur l'histoire et la géographie de leur pays. Ils nous présentent quelques-uns de ces savants de mauvais aloi, qui semblent s'être donné le mot pour nous faire perdre la tramontane. La faute en est à nous-mêmes, qui avons commis une maladresse, dès l'abord. N'avons-nous pas eu la naïveté de manifester clairement le désir de visiter les ruines de la vallée du bas Sourkane? C'est plus qu'il n'en faut pour décider ces Bokhares à nous parler de toutes les ruines qu'ils connaissent, sauf de celles-là. L'un nous engage à nous diriger vers le nord, du côté de Hissar, un autre droit sur le sud, plusieurs nous envoient vers Kabadiane, sur la rive gauche du Sourkâb.
Auquel entendre?
Et pourtant, si tous ces gens faisaient preuve d'un mauvais vouloir évident, ils ne mentaient point. Nous avons en effet constaté l'existence de ruines au sud de Chirrabad, à Angara-Kourgane. Nous avons appris que près de Kabadiane, on voit l'emplacement d'une ville où récemment on a trouvé un trésor maintenant entre bonnes mains, et, pour la partie de la vallée du Sourkane qui confine au Hissar, elle est dans une situation trop favorable, le sol y est trop fertile,--son riz passe encore pour le meilleur du Bokhara,--l'eau trop abondante pour qu'on n'ait pas raison de croire que des villes populeuses se sont entassées dans cette vallée à l'époque où la Bactriane au sol prodigue était une nourricière d'hommes.
Nous avons pressé de nos questions l'élite intellectuelle de Chirrabad, mais sans succès aucun; il ne nous reste plus qu'à partir, malgré la fréquence des pluies, et à chercher nous-mêmes ce Chahri-Goulgoula, qui ne doit pas être bien éloigné. Notre plan est de marcher droit au Sourkane et de le longer en questionnant les indigènes que nous rencontrerons; le hasard aidant, nous nous tirerons d'affaire tout seul.
Notre petite troupe s'est grossie de deux nouveaux personnages. C'est d'abord un prétendu guide que le Tok-Saba nous a donné en la personne d'un de ses scribes, un petit vieux à tête chafouine, à la parole mielleuse, qui sautille sur son cheval avec l'écritoire passée dans la ceinture comme un revolver. Son maître l'a chargé sans doute de nous rendre fastidieux un voyage dans son district, car durant notre excursion il n'a pas cessé un seul instant de nous mentir effrontément, exagérant tantôt la distance, tantôt les difficultés de la route, en un mot,--et d'après une image familière qui n'est pas orientale,--voulant nous faire prendre des vessies pour des lanternes. L'autre est l'ousbeg Kodja-Nazar, Nazar le Courageux. Il n'était rien la veille qu'un vagabond errant dans le bazar en quête d'une croûte de pain, et, par la grâce d'Abdou-Zaïr, auquel le kourbachi l'a présenté, il a été subitement élevé à la dignité de muletier. Il est chargé de mener nos deux chevaux de bât et de les soigner. Kodja-Nazar a vingt ans environ, il n'est pas beau, sa figure est une écumoire trouée par la petite vérole, son nez est épaté, sa bouche énorme; mais il a bon caractère, rit volontiers et découvre alors sa formidable mâchoire; il est alerte et vigoureux. Il inaugure son entrée en fonction en nous demandant un petit à-compte sur ses appointements. Il est engagé au prix de dix tengas par mois. Abdoul lui en met trois dans la main. Nazar remercie avec beaucoup de grâce, court au bazar et nous revient chaussé, car jusqu'au bienheureux jour où des Faranguis sont passés par son pays, il s'était toujours abstenu de porter des bottes. Maintenant il en a une paire, et quelles bottes! Il va sans dire qu'elles sont vieilles, qu'elles ont changé déjà dix fois de propriétaire; mais peu importe, Nazar n'aime pas à avoir le pied serré, et il a acheté des chaussures un peu grandes peut-être, les premières qu'on lui a offertes. En effet, l'important pour lui n'est pas de faire valoir la cambrure de son pied, l'important est d'avoir des bottes comme les gens de marque, et Nazar a pensé sans doute qu'une botte est d'autant plus belle qu'il a fallu plus de cuir pour la confectionner: il en a acheté d'immenses. Il est content de son emplette, on le voit à la façon cavalière dont il a posé sur le coin de l'oreille son chétif turban fait d'un bout de calicot rouge que lui a donné Roustem.
Dans l'espace de vingt-quatre heures, Nazar reçoit le nom de Nadar, en souvenir du photographe parisien, puis celui de photographe, et, comme Abdoul a de la répugnance pour le «ph» qu'il prononce difficilement, Nazar finit par s'appeler otographe. L'otographe nous a égayés plus d'une fois, qu'Allah lui donne longue vie!
De Chirrabad nous allons droit sur l'est, le long des contre-forts de la montagne, qui tombent au bord de la plaine comme des traînes de robes à l'étalage, avec des fissures, des sillons tracés par les pluies, élargis par le vent. A une heure de marche, voilà d'abord Kabata, village ou plutôt suite de maisons et de saklis espacés que des Ousbegs habitent. Dans le lointain, on aperçoit au nord des yourtes à l'entrée des gorges. Puis nous nous éloignons des montagnes: elles semblent s'écarter au nord pour livrer passage à la rivière qui sort en serpentant comme par la partie évasée d'un entonnoir.
La route traverse un terrain plat couvert d'efflorescences salines, puis se heurte à des monticules sablonneux s'étendant parallèlement au Sourkane du nord au sud. La montée est pénible jusqu'à la plate-forme de grès qui les domine. De cette table, nette comme les dalles d'un parvis, on découvre devant soi de petits villages entourés d'arbres. A l'est-nord, Kakaïti; à l'est-est-sud, Akkourgan, où nous coucherons le soir. Au sud d'Akkourgan scintille au soleil un des anneaux du Sourkane, le seul qu'il daigne nous montrer; on dirait que, honteux de sa maigreur, il a hâte de se cacher derrière des berges falaisées. Sur la rive gauche, sous une ondée de soleil que tamise la gaze vaporeuse des nuages, les collines prennent des teintes bizarres; c'est une fantaisie de couleurs à faire délirer les coloristes.
La descente, qui est rapide, finit dans les ondulations d'un sol de sable que nous foulerons jusqu'au village. L'air est à peine respirable: un orage se prépare, un regard en arrière suffit pour nous décider à presser le pas de nos chevaux. Le ciel est noir comme de l'encre. Il n'y a pas de temps à perdre, nos fouets sifflent aux oreilles des chevaux, qui prennent le petit trot; mais des cris me font tourner la tête. L'otographe vient d'exécuter un saut périlleux; il ne fait plus le grand écart au-dessus des coffres placés en palan sur le cheval qu'il conduit. Il a exécuté une culbute avec les bagages; je n'aperçois au milieu du fouillis que les bottes qui tricotent désespérément dans les airs. L'otographe est sur le dos. Le cheval, retenu par une corde, rue avec fureur contre les coffres qui retentissent de ses coups de pied. Qu'il atteigne Nazar, et c'en est fait, le pauvre garçon n'usera point ses bottes. L'animal finit par se dégager et prendre la fuite, traînant sa couverture de feutre qui lui bat les jambes. Nous relevons Nazar: «Tu n'as rien de cassé?» Non, dit-il, et il se met à rire. Nous courons après le fugitif. Il a rencontré un troupeau de chèvres gardé par un Gillot ousbeg; il bondit au milieu des bêtes, les effraye, les met en déroute; Gillot crie, siffle ses chiens; sur ces entrefaites nous arrivons, saisissons le récalcitrant malgré ses rebuffades et lui mettons son bât. Le tonnerre gronde, les nuages se crèvent, et la pluie tombe à flots. Notre troupe se sauve au galop vers Akkourgan. La pluie cessait juste à l'instant où nous allions franchir le pont étroit jeté sur un arik assez large pour contribuer à la défense du village entouré de murs de terre. Cette passerelle était naturellement percée de trous.
Notre guide nous mène chez l'aksakal, vieil ousbeg édenté au libre parler qui nous reçoit de son mieux. C'est dans la cour de sa maison que nous attendons à l'abri d'un rosier énorme qu'un de ses fils ait confectionné le palao. Il surveille sa marmite avec une gravité comique. Nous sommes installés près d'une mare d'eau entourée de saules, les chevaux sont au piquet; chacun se sèche au feu. L'orage tire à sa fin; tous sont accroupis, buvant le thé à la lueur du foyer; le vieil aksakal prend son dombourak, et d'une voix encore assurée malgré les ans, il entonne une chanson plaintive en l'accompagnant de son primitif instrument. Les assistants l'écoutent attentifs.
Puis on se couche. La nuit est si noire qu'on ne se croirait pas sous la voûte du ciel, mais sous la voûte d'une grotte. Vers minuit, le vent hurle, les éclairs illuminent l'horizon, le tonnerre nous abasourdit; c'est un déluge qui ne durera pas longtemps, je l'espère, car je suis couché sous deux gouttières, dont une assez humectante, formée par le trou ménagé à un coin du toit. Ce trou a la prétention d'être la cheminée par où sort la fumée quand on allume du feu au milieu de la chambre,--la plus belle chambre de la plus belle maison d'Akkourgane. L'aksakal nous l'a offerte pour y passer la nuit: le brave homme voulait nous éviter la douche qui fait gémir nos djiguites couchés dehors sous le feutre. Le mollah Abdoul crie du nez à son compagnon: «Eh! mollah Roustem! eh! mollah Roustem!» d'un ton qui peint tout ce qu'a de lamentable et «de frais» sa situation. Je les entends qui déménagent; ils se réfugient sans doute dans un terrier du genre de celui que nous occupons. Un Occidental brusquement transporté sur les bords du bas Sourkane ne donnerait pas un autre nom à ce réduit. Il a environ deux mètres de côté, un mètre quatre-vingts de haut; il est construit en terre; la porte d'entrée a au plus un mètre de haut et soixante-dix centimètres de large, car Capus, qui a un mètre quatre-vingt-treize de haut, quoique plié en deux, s'est accroché au linteau par sa boîte à herborisation qu'il avait sur les reins; il a dû s'agenouiller pour entrer. A l'intérieur, les murs sont noirs de la fumée du foyer; dans leur épaisseur on a creusé des niches qui servent de placards. Dans une de ces niches on place la lampe, petit vase en terre rempli d'huile qui alimente une mèche de coton fabriquée en roulant entre les mains de la ouate qu'on a tordue. Quand la porte est fermée, il tombe une première lueur par le trou qui sert de cheminée, une deuxième par le soupirail ménagé à dessein au-dessus de la porte pour établir le courant d'air qui chasse la fumée. Avec du feu dans le foyer, qui n'est qu'un carré creusé dans le sol en face de la porte, un homme du pays peut rester dans la chambre en se tenant accroupi, un de nos paysans se tiendrait à plat ventre, et un délicat des grandes villes serait asphyxié ou rôti, quelque posture qu'il prenne. Près de ma tête, au bord des crevasses qui est leur refuge, les lézards passent leur jolie tête curieuse. Les murs de notre chambre à coucher sont nus, le propriétaire s'est abstenu de toute ornementation de mauvais goût; il n'y a que ses bottes, d'une forme indécise, qui nous contemplent, accrochées négligemment à une cheville de bois dans le coin. N'oubliez pas que nous ne sommes plus dans les villes, qu'il ne saurait y avoir ici le luxe qu'on trouve à Chirrabad, par exemple, où le sol de notre chambre était couvert de nattes de paille.
Dans la matinée du lendemain, nous visitons une petite fabrique d'huile; une bonne partie du village nous suit et nous regarde curieusement.
On y fabrique l'huile à brûler avec toutes sortes de graines: graine de coton, de melon, de pastèque, de lin, de koundjouk[40], mélangées dans les proportions suivantes: moitié de graine de lin et de koundjouk, moitié des autres graines. Le tout broyé dans un réservoir par une petite meule que tourne un cheval ou un chameau, fournit une huile relativement limpide qui donne une clarté douteuse. Les petites gens l'emploient aussi pour leur cuisine, qui répand alors à une bonne portée de nez une odeur des moins parfumées. Les pauvres se contentent de cette huile au lieu d'employer la graisse de mouton, qu'ils préfèrent vendre quand ils en ont. Cette graisse est le «beurre de Normandie» du pays: les riches seuls l'emploient pour la cuisson du riz et la fabrication des confiseries.
[Note 40: Sésame.]
L'huilier achète sa matière première à Akkourgane, à Chirrabad, à Kakaïti et dans les villages voisins; il paye un centime le kilogr. de graines de coton, de melon et de pastèque; cinq centimes le kilogr. de graines de lin; sept centimes et demi le kilogr. de graines de koundjouk. Le koundjouk fournit cinquante pour cent de son poids d'huile.
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