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partie d

'un vakouf aboli dix ans plus tard par l'émir. Ils se mirent à l'œuvre et défrichèrent quelques tanaps de terre avec beaucoup de peine, car le sol était couvert de patta et de tougai (de roseaux et de tamarix). Puis ceux de leur sang vinrent les rejoindre; ils furent bientôt deux cents, et maintenant ils sont trois cent vingt. Durant toute l'année, le travail ne leur manque pas. Pendant l'hiver, ces hommes sont courbés sur la terre, ils la labourent à la houe, la préparent à recevoir les semences, car s'ils négligent leurs champs, ils en sont immédiatement punis: le tougai reparaît. C'est également dans la saison froide que leurs femmes font des kachmak et des tapis, et qu'ils reçoivent la visite des Turkmènes pillards. Mais étant nombreux et courageux, ils n'en ont point peur: ils se défendent et les tuent. Ils mènent à Chirrabad ceux qu'ils font prisonniers, et on leur tranche la tête. A partir du mois d'avril, ils sont très-occupés, ils travaillent tous les jours de la semaine, même le vendredi qui est leur dimanche. Ils ne prennent de repos que par le mauvais temps. Ils ont la plus forte crue d'eau dans les mois de saouzan et saratan.

Le bac est peu fréquenté. Il ne vient pas de caravanes de l'est, peu du nord, et celles qui arrivent de l'Afghanistan passent à Kilifou ou à Tchochka Gouzar, et vont à Karchi et à Bokhara. Mais en avril et mai, il arrive du Ferganah et du Hissar des bandes nombreuses de pèlerins se dirigeant sur Mazari-Chérif avec quelques ballots de marchandises. Ils ont à redouter les tigres qui nagent d'une rive de l'Amou à l'autre et dévorent le bétail.

Ils payent l'impôt, environ un tenga par tanap et par an. Le chef perçoit l'argent en deux fois, d'abord après la moisson du blé, ensuite après la moisson du djougara[44], et il va le porter au beg de Chirrabad. Ils consomment les produits du sol sur place. Ils ne vendent que les feutres et les tapis fabriqués par leurs femmes. Ils élèvent des vers à soie; chaque maison recueille cinq ou six livres de soie en moyenne; les cinq livres se vendent six, huit et même dix tengas.

[Note 44: Sorgho.]

Tous n'ont pas leur femme: les riches en ont une ou deux, les pauvres point. Ceux-ci sont les serviteurs des privilégiés, qui les payent un quart ou une moitié de tenga par jour, suivant la quantité de travail qu'ils ont fourni; en outre, ils sont nourris.

La meilleure terre coûte de trente à quarante tengas le tanap; celle de moindre qualité, deux à trois tengas.

Quand ils vendent la terre, si le marché est de peu d'importance, ils réunissent leurs meilleurs amis, ils discutent le prix, et, une fois d'accord, la somme est payée immédiatement en présence de témoins; acheteurs et vendeurs se déclarent satisfaits, et invitent les assistants à manger un palao préparé à l'avance qui est expédié séance tenante.

Quand il s'agit d'une vente considérable de dix, quinze tanaps au moins, les deux parties s'en vont à Chirrabad, et concluent leur marché en présence du kazi, qui écrit un papier par lequel l'acheteur est investi de sa nouvelle propriété. Le kazi reçoit ordinairement comme honoraires de trois à six tengas, selon le chiffre de tanaps vendus. L'acheteur garde l'acte de vente.

Accompagné d'un Turkmène qui s'était armé d'un énorme gourdin pour écarter les chiens qui rôdent autour des maisons et se jettent sur les étrangers, je fus me promener dans le village, dont les maisons de terre sont installées au bord d'une ancienne berge de l'Amou, au pied de laquelle s'étendent des jardins semés d'arbres fruitiers sillonnés de petits canaux. Il est l'heure de la sieste; je n'en vois pas moins plusieurs hommes piocher courageusement la terre, vêtus d'un simple caleçon de toile, tête nue par un soleil ardent. Ces gens sont généralement robustes, alertes. Quelques-uns se rapprochent du type turkmène dépeint par Khanikoff; ils sont les yeux petits, la face ronde, le nez court et retroussé, les pommettes très-fortes et saillantes, le cou fort, musculeux; l'ossature de tout l'individu est solide, le torse puissant sur des jambes arquées.

Les femmes, qui circulaient librement, le visage découvert, avaient grand air avec leur robe flottante et la coiffure de cotonnade rouge leur ceignant la tête comme un diadème. Elles parlaient aux hommes sans la moindre gêne et sur un ton qui n'était pas souvent celui de la déférence. Il y a loin de l'œil tranquille de la Turkmène qui regarde avec aplomb, à l'œil effaré de la femme sarte, aperçu sous un coin de voile avant la fuite de commande devant un infidèle. L'une se sauve le corps penché sur des jambes grêles, traînant gauchement ses pieds; l'autre va la tête droite et avec calme. Les femmes que nous avons vues à Patta-Kissar nous ont paru bien charpentées, fortes et capables en tout point de produire une race d'hommes sains et vigoureux.

La colonie de Patta-Kissar est composée actuellement d'éléments excellents: les adultes y dominent, ce qui est un avantage dans la dure période du défrichement, où il ne faut pas de bouches inutiles. Nul doute qu'elle ne prospère dans la suite, et ne fournisse la preuve que le Turcoman devenu sédentaire est capable de cultiver le sol avec autant de soin et de ténacité qu'il en mettait autrefois à piller ses voisins.

Espérons aussi qu'ils feront des progrès dans l'art de cuisiner, car certaine platée de riz cuit à l'eau, arrosé d'huile de sésame, nous a laissé longtemps un désagréable souvenir. Il est vrai que huit mois plus tard, lors de notre retour par les plaines glaciales de l'Oust-Ourt, nous eussions savouré certainement ce qui d'abord nous semblait impossible à digérer.

A huit ou neuf kilomètres à l'ouest de Patta-Kissar sont les restes de la forteresse de Termez.

L'histoire rapporte qu'après avoir pris Samarcande et passé l'été dans le Chahri-Sebz, Gengis-Khan se dirigea vers l'Oxus à la tête de ses Mogols. Ce fut pendant l'automne de l'année 1220 qu'il vint dresser ses tentes près de Termez.

Il fit les sommations d'usage aux habitants, les invita à ouvrir leurs portes, à démolir leurs remparts et leur citadelle. Sur le refus qu'on lui opposa, il commença immédiatement le siége de la ville, qui fut prise au bout de neuf jours; les habitants furent massacrés. On conte que, sur le point d'être tuée, une vieille femme demanda la vie, promettant, si elle était épargnée, de donner une perle magnifique. Lorsqu'on la lui demanda, elle affirma l'avoir avalée. On l'éventra du coup, et Gengis aurait ensuite commandé de fouiller les entrailles des cadavres pour y chercher semblable trésor.

Puis il donna l'ordre à ses guerriers d'organiser une grande chasse. Elle dura quatre mois, ce qui fait supposer que le pays était couvert de bois où vivait un gibier nombreux. Aujourd'hui, on compte les arbres, et le gibier de poil ne se rencontre guère que dans les roseaux qui bordent l'Amou. Il est vrai que maintenant encore on pourrait faire un joli massacre du gibier de plume près de Termez, pourvu qu'on s'y trouvât dans la même saison qu'autrefois Gengis-Khan, pendant l'automne, qui est l'époque du passage des oiseaux.

Après cette chasse, le conquérant ravagea les districts de Kounkourt et de Samane.

Un voyageur arabe, Ibn-Batoutah, a visité Termez en 1345, c'est-à-dire cent vingt-cinq ans après que le conquérant mogol avait anéanti la ville. Laissons la parole à Ibn-Batoutah:

«Nous partîmes de Samarcande et nous traversâmes la ville de Nécef (Karchi), à laquelle doit son surnom Abou-Hafs-Omar, _Annecefy_, auteur du livre intitulé: _Alman Zoumah_, «le Poëme», et traitant les questions controversées entre les quatre fakihs (les fondateurs des sectes orthodoxes). Ensuite nous arrivâmes à Termedh (Termez), qui a donné naissance à l'iman Abou-Ica-Mohammed, fils d'Ica, fils de Soûrah _Attermedhly_, auteur du _Aldjâmï Alkebir_, «la Grande Collection», qui traite des traditions. C'est une grande ville, bien construite, pourvue de beaux marchés, traversée par des rivières, et où l'on voit de nombreux jardins. Des raisins et surtout des coings d'une qualité supérieure y sont fort abondants, ainsi que la viande et le lait. Les habitants lavent leur tête dans les bains chauds avec du lait, en place de terre glaise. Il y a chez le propriétaire de chaque bain de grands vases remplis de lait. Lorsque quelqu'un entre dans le bain, il en prend dans un petit vase et se lave la tête avec ce lait, qui rafraîchit les cheveux et les rend lisses. Les habitants de l'Inde emploient pour leurs cheveux l'huile de sésame, qu'ils appellent assiradj (chiradj), après quoi ils lavent leur tête avec de la terre glaise. Cela fait du bien au corps, rend les cheveux lisses et les fait pousser. C'est par ce moyen que la barbe des habitants de l'Inde et des gens qui demeurent parmi eux devient longue.

«L'ancienne ville de Termedh était bâtie sur le bord du Djeihoun. Lorsque Tengis l'eut ruinée, la ville actuelle fut construite à deux milles du fleuve. Nous y logeâmes dans l'ermitage du vertueux cheikh Azizân, un des principaux cheikhs et des plus généreux, qui possède beaucoup d'argent, ainsi que des maisons et des jardins, dont il dépense le produit à recevoir les voyageurs. Je joignis, avant mon arrivée dans cette ville, son prince Ala-Elmuc, Khodhâwend-Zadeh. Il y envoya l'ordre de me fournir les provisions dues à un hôte. On nous les apportait chaque jour, pendant le temps de notre résidence à Termedh. Je rencontrai aussi le kadhi de cette ville, Kiwam-Eddin, qui était en route, afin de voir le sultan Thermachîrîn et lui demander la permission de faire un voyage dans l'Inde.»

Que reste-t-il de l'ancienne Termez? Une steppe déserte; à l'est, environ un kilomètre du mur d'enceinte, ébréché, branlant, gardant encore les traces de l'emplacement d'une porte couverte où se tenaient les gardes, les gens du fisc et les marchands; une forteresse qui n'est qu'un amas de décombres, et dont les deux tourelles de la façade de l'ouest sont seules reconnaissables.

Cette forteresse était placée sur une éminence adossée au fleuve qui la baignait au sud; elle formait un parallélogramme, le plus grand côté d'environ huit cents pas faisant face au nord, le plus petit côté mesurant deux cent cinquante pas. Vis-à-vis l'Afghanistan, au milieu de la forteresse, sont scellés à la rive deux énormes blocs de maçonnerie en briques cuites qui ont les mêmes dimensions que la brique de Chahri-Samane. On dirait les fragments d'une pile de pont qui s'est séparée en deux; l'eau ayant rongé la base et sapé les fondements, l'avant de la pile aurait perdu son assiette et se serait détaché de la masse. Un pont a-t-il jamais existé en entier à cette place? Nous ne le pensons point, et nous présumons qu'ici comme auprès de Samarcande, sur le Zérafchane, nous sommes en présence d'un pont à peine commencé.

Au bas de la forteresse, un monument à peu près intact contient des tombeaux de saints; il a pris le nom du plus illustre, un certain khodja Abdoul-Akim-Termesi. Il se compose de trois vastes chambres, l'une d'elles surmontée d'une grande coupole précédée d'un portail élevé, auquel on arrive par une des quatre arcades de la galerie couverte de la façade. Sur la galerie s'alignent quatre coupoles de moindre dimension.

Au dire de l'ichâne qui habite à côté, dans une maison en terre destinée aux gardiens du mausolée, Tengis aurait laissé debout cet édifice par respect pour la mémoire d'Abdoul-Akim.

Nous n'avons pu obtenir de l'ichâne qu'il nous ouvrît la porte de la chambre où se trouvent les tombeaux les plus vénérés; il prétexta n'avoir point la clef que son fils aurait emportée avec lui dans la steppe, où il surveillait en ce moment le bétail. Nous avons dû nous contenter de rendre visite aux saints de second ordre qui gisent à gauche de la grande coupole, dans une grande chambre obscure comme une cave, où sont rangées leurs tombes, semblables à celles de Chahri-Samane. Elles sont couvertes de boules d'argile et de kisiak déposées par les femmes. Des cornes de chèvres sauvages et de daims sont fixées dans le mur. Proviendraient-elles des bêtes tuées lors de la grande chasse de Gengis-Khan?

Le mazar[45] est commis à la garde de quatre ichânes qui le surveillent chacun trois mois à tour de rôle. Ils vivent du produit des aumônes que leur font les nombreux pèlerins qui viennent visiter Termez au printemps et perçoivent en outre sur les gens du district une dîme régulière. A leur intention, le district de Chirrabad a été divisé en quatre parties égales, et de la sorte, chaque ichâne a sa région fixée à l'avance, où il fait sa tournée après la récolte du blé. Chaque cultivateur du sol leur donne, selon son degré de richesse, dix, vingt livres de blé, ou plus s'il est dévot et généreux. Il paraît que chaque ichâne se fait de cette manière un revenu d'environ cinquante batmans de blé par an. Vu le prix du batman, c'est une assez jolie rente, qui leur rend moins sombre la perspective de passer trois mois près de la forteresse de Termez, où les distractions, à notre avis, brillent par leur absence.

[Note 45: Tombeau, mausolée.]

Le lendemain, nous partons pour Chirrabad. A six verstes environ de Patta-Kissar, à droite de la route qui traverse une steppe, on aperçoit une construction que nous avons déjà remarquée la veille, et qui nous a paru être une tour. C'est comme le fût énorme d'une colonne brisée par le milieu, massive, construite avec de grosses briques de terre séchée, de trente-quatre à trente-cinq centimètres de côté, et épaisses de douze centimètres. A la base, les pâtres ont creusé un terrier où ils se réfugient par le mauvais temps; nous croyions d'abord que c'était l'entrée de l'édifice. Plus haut, à cinq ou six mètres au-dessus du sol, on voit une autre ouverture; je parviens à me hisser jusque-là en m'accrochant aux briques qui font saillie. C'est un trou, profond d'à peine deux mètres, où je vois quelques morceaux de cotonnade laissés par un homme qui y gîtait, et des brindilles apportées sans doute par l'aigle noir qui tournoie au-dessus de ma tête. Il pousse des cris furieux en me surprenant à violer l'asile où il se proposait d'installer son nid.

Que représente cette masse de briques mesurant quatre-vingt-cinq pas de tour et plus de dix mètres de hauteur? A quoi servait-elle? A la défense de la ville, à surveiller la plaine? Nous n'avons pas vu dans le cours de notre voyage d'autre construction de ce genre.

Plus loin, au pied d'un petit minaret délabré flanquant une mosquée en ruine, nous trouvons une trentaine de pèlerins qui viennent de prier sur le méguil d'un saint. Ils ont le grand bâton à la main, les pans du khalat relevés et passés dans la ceinture; leurs provisions et leurs bagages sont chargés sur des ânes. Abdoul engage la conversation: ils vont à Mazari-Chérif. Nous leur souhaitons bon voyage, et l'individu qui paraît être leur cornac nous répond, pour toute la bande, d'une profonde inclinaison du corps, la main droite sur le cœur.

Ayant perdu de vue les ruines de Termez, nous ne tardons pas à rejoindre dans un désert de sable le courageux Mirza, son aide et le conducteur de chevaux, arrêtés à regarder un magnifique varan long de plus d'un mètre.

Étendu paresseusement sur le sable, à la porte de son trou, l'animal profite d'un beau soleil pour prendre--c'est le cas de le dire--un bain de lézard; il n'est pas le moins du monde effrayé par la présence des cavaliers, et les regarde sans bouger en papillotant de l'œil. J'invite le courageux Abdoul à s'en emparer. Abdoul ne descendrait pas de cheval pour une turquoise de la taille du Schah Sindeh; quant aux autres guerriers ses compagnons, ils se tiennent à distance prudemment. Je prends la baguette en fer d'un fusil Berdan, pour assommer le saurien le cas échéant, et m'avance en sifflant; l'animal écoute. Abdoul me crie, effrayé: «Arrête! arrête! il va te mordre!» Je vais lui poser le pied sur le corps, mais il se sauve bon train, et alors tous les braves qui en avaient peur se mettent à sa poursuite en criant comme dans une chasse au lièvre. Un petit chien, qui nous suivait depuis Chirrabad, se précipite sur le varan, qui s'arrête, ouvre une gueule bien armée et fait ferme. Je lui mets le pied sur le dos et lui tranche le cou; il n'en mord pas moins assez fort pour traverser la botte de Capus avec ses dents aiguës.

Ce varan, victime des collectionneurs, ne mourut qu'à Chirrabad, empoisonné par la nicotine amassée dans le tuyau d'un tchilim, qui lui fut introduite dans l'estomac avec un bâtonnet. Son cadavre, conservé dans des linges imbibés d'acide phénique, a été transporté à Paris dans une courge creusée, et sa momie ratatinée nage maintenant dans un bocal empli d'alcool, dans un recoin du Muséum.

A deux heures de l'après-midi, nous étions au village ousbeg d'Angara-Kourgane. Trois verstes avant d'y arriver, à gauche de la route, se dresse une antique forteresse perchée sur un monticule bordé au sud par des flaques d'eau, dernières traces de lacs salés qui se dessèchent. Il n'en reste que des murs.

A Angara-Kourgane, qui est à trente-six verstes de Patta-Kissar, nous descendons chez l'aksakal, remplacé pour le moment par son frère, qui nous fait les honneurs de la maison. Ce jeune homme est bossu, infirmité peu commune dans le pays, car c'est le seul estropié de ce genre que nous ayons vu dans tout le voyage. Après une pause que nous faisons courte sur les instances du mirza, nous nous mettons en marche. Celui-ci a prétexté que Chirrabad est tout près, qu'il vaut mieux arriver de bonne heure; on aura le temps de faire cuire un bon palao avant la nuit; et puis sa femme, qu'il aime beaucoup, doit l'attendre avec impatience, et il lui tarde de la revoir. Nous excitons nos chevaux.

Déjà le soleil est bas, et l'on n'aperçoit pas encore Chirrabad, en dépit des promesses du mirza. Puis on pénètre dans la région cultivée, on traverse souvent des ariks charriant l'eau trouble du Chirrabad-Darya, que la fonte des neiges et les pluies de ces derniers jours ont gonflé rapidement. Voilà des peupliers, des roseaux de haute futaie au bord d'étangs, des maisons de terre çà et là, une mosquée perdue, habitée par un mollah ami de notre guide: nous sommes bien dans l'oasis. Les montagnes sont devant nous, grises, mais nous ne voyons pas la forteresse de Chirrabad, nous en sommes loin évidemment. J'interroge le mirza.

--Combien avons-nous encore de chemin jusqu'à Chirrabad?

Le mirza qui marche en tête se tourne sur son cheval, et sortant son petit doigt de la longue manche de son khalat, il le lève en l'air, et dit: «Bir tach! un tach!» Si nous n'avons plus qu'un tach à courir, nous arriverons avant le coucher du soleil. Nous marchons encore le temps de faire un bon tach, et pas de Chirrabad.

--Mirza, serons-nous bientôt à Chirrabad?

Le mirza fait la sourde oreille. Je hausse le ton de la voix:

--Mirza, serons-nous bientôt à Chirrabad?

--Par Allah! nous y voilà!

--Combien de tach nous en séparent?

Le mirza lève son index, fait le geste de le couper par le milieu avec le manche de son fouet, et répond:

--Jarim tach! Un demi-tach!

Le mirza se moque de nous, ou bien il ne connaît pas son chemin. La conversation continue:

--Mirza, connais-tu ton chemin?

--Ha, ha, fait-il avec aplomb.

--Eh bien, tu mens comme tu as toujours menti depuis que tu es avec nous. Si tu arrachais un poil de ta barbe chaque fois que tu ne dis pas la vérité, tu aurais le menton d'un batcha.

Il rit.

--Hé, croyant, qui connais si bien la distance qui nous sépare de Chirrabad, combien y a-t-il de mirza disant aussi bien la vérité à Chirrabad? Deux?

Il lève de nouveau le doigt d'un air tragique, et répond:--Yok, bir, non, un seul, et en même temps il se met l'index sur la poitrine.

--Bien, alors, il n'y a qu'un mirza aussi franc à Chirrabad et qu'un tach avant d'arriver.

--Ha, ha, par Allah! Et il fouette son cheval en riant. Comment se fâcher contre cette espèce de Sancho Pança qui rebondit comiquement sur son cheval dont le trot est dur? Nous faisons contre fortune bon cœur, et bien nous en prend, car la nuit est noire que nous cherchons toujours Chirrabad, que le mirza répond invariablement à toutes nos questions: «Encore un quart de tach.»

Il est près de dix heures quand nous franchissons la porte des jardins où sont dressées les tentes de l'ambassade russe, qui est revenue de Mazari-Chérif dans l'après-midi. Il est temps, car un orage s'annonce par des éclairs qui font dans le ciel de longues déchirures lumineuses; dans la montagne le tonnerre gronde formidablement.

Dans le temps que nous mettons à descendre de cheval, le mirza disparaît sans rien dire. Il se dérobe probablement aux chaleureux remercîments que nous lui devons bien pour l'agréable étape de plus de quatre-vingts kilomètres dont il vient de nous régaler... involontairement du reste, car nous apprenons le lendemain qu'il avait perdu la bonne voie, sans vouloir rien avouer. Nous ne l'avons jamais revu.

Nous apprenons que les Afghans ont bien traité les Russes, mais sans se départir d'une certaine défiance, car quelles que soient les circonstances dans lesquelles ils reçoivent des étrangers, au fond de leur pensée ils les tiennent pour des ennemis.

Pour se rendre à Mazari-Chérif, où devait finir leur voyage, les Russes passèrent par Bactres, dont les ruines couvrent une très-grande étendue de terrain. On y voit encore un tronçon de la forteresse. L'antique cité n'est plus qu'une bourgade d'un millier de maisons. En venant de Mazari-Chérif droit au nord sur Tchochka-Gouzar, on rencontre également les restes d'une ville considérable, située à dix verstes de l'Amou. Les indigènes appellent cette ville Barbar.

Les Russes partent le lendemain matin. L'orage a sévi toute la nuit. Nous leur faisons nos adieux, après nous être donné rendez-vous à Tachkent.

Dans la journée, nous avons la visite du kourbachi, qui est toujours frétillant. Le tok-saba vient moins souvent nous voir; il tient toujours la place de son père, dont l'absence se prolonge. Je vais encore chasser aux étangs, tandis que nos chevaux de bât se reposent des fatigues de la veille. La chaleur est extrême, 35° à l'ombre.

A mon retour, j'apprends que l'«otographe» va nous quitter; Chodja-Mazar ne juge pas à propos de continuer le voyage; il a vu «du pays», ce qui lui a donné de l'expérience; il a sa paire de bottes et un capital considérable, un tenga qu'on lui a donné pour deux pièces de monnaie trouvées dans la ruine; depuis quinze jours il mange régulièrement deux fois par jour; il se retire des affaires. Peut-être lui répugne-t-il de quitter sa ville natale; il sait que nous allons regagner le Turkestan russe. Il est remplacé par un Ousbeg d'une vingtaine d'années, brave garçon, moins bruyant que son prédécesseur; il nous a bien servi pendant le voyage; nous lui adjoignons un garçon de treize à quatorze ans, chargé de la conduite d'un des chevaux de bât. Le retour devant s'effectuer par des montagnes où les sentiers laissent à désirer, il est prudent de donner à chaque bête de somme son conducteur.

XI

LES MONTAGNES DE BAÏSSOUNNE.

Dans la montagne.--Ak-Koupriou.--Saïrâb.--Arbres géants.--Poissons sacrés.--Des Tadjiks.--Rencontre de nomades gagnant un _alp_.--Le défilé de la _Porte de fer_.--Timour et son beau-frère.--Un caravansérail à Tchachma-Ofizan.--Tarif de l'hôtelier.--La division du travail à propos de la construction d'une yourte.--La ville de Gouzar.--Un jour de marché.

Notre intention est de quitter Chirrabad dans la matinée du 19 avril. Le Tok-Saba nous a fourni un guide, les chevaux sont ferrés à neuf, tout est prêt, et nous serions certainement partis sans un obstacle imprévu la veille, qui nous barre maintenant la route. Les pluies d'orage de la nuit ont grossi la rivière, elle n'est plus guéable, et il ne nous reste qu'à attendre le défilé des eaux qui descendent bruyamment de la montagne. Elles vont d'une course rapide, et dans l'après-midi, elles auront gagné les basses terres et gorgé les ariks qu'on a élargis à leur intention.

Quand le soleil commence à descendre, nous sortons de la ville en contournant la forteresse qui nous montre en passant sa misère; la grande porte d'entrée n'a plus qu'un battant, les murs percés de trous en guise de meurtrières penchent ou sont déjà tombés.

Les bêtes de somme vont devant, puis le guide immédiatement après qui indique le chemin, et nous venons derrière. Nous suivons la rive droite du Chirrabad-Darya. A une demi-heure environ de la forteresse, quand la rivière s'échappe avec peine et à toute hâte d'une écluse étroite, le sentier est étranglé entre la rivière qui bouillonne et les roches qui surplombent. Les chevaux glissent sur un sol de pierre, et à un endroit où un bloc tombé des sommets sur la rive réduit le chemin à sa plus simple expression, l'un d'eux perd l'équilibre et entraîné par les caisses liées sur son dos, s'abat sur le flanc. Il est arrêté très à propos dans sa dégringolade par des pèlerins qui vont à Mazari-Chérif. Dans le nombre se trouvait un mulâtre. Ces braves gens nous aident à remettre sur pied l'animal, et nous donnent en outre le bon conseil de passer sur la rive gauche le plus tôt possible, attendu que le sentier que nous suivons a été raviné par les eaux des pentes et sapé par les infiltrations de la rivière, et qu'à telle place il ne supporterait pas des chevaux montés. L'avis arrive à propos, car notre guide a disparu comme par enchantement.

Ma première idée est de courir après le fuyard, car nous allons voyager de nuit, et un guide est indispensable à qui ne cherche pas l'occasion de rouler de trois ou quatre cents pieds dans le fond d'un ravin. Mais le successeur de l'otographe nous affirme avoir déjà suivi cette route, et la connaître assez bien pour remplacer avantageusement le sournois qui nous a quittés. Avant de traverser à gué et de prendre la rive gauche, nous allons une centaine de pas presque au niveau de la rivière qui charrie d'innombrables sauterelles, et, dans les criques où l'eau tournoie, c'est une croûte épaisse de cadavres sur lesquels sautillent les survivantes.

Nous sommes dans la montagne, à grimper, à descendre les sentiers collés aux flancs des pentes. Cette route capricieuse nous plaît après la monotone ligne droite de la steppe et du désert; si dénudées qu'elles soient, ces hauteurs, ces roches, nous semblent belles; et puis c'est la fraîcheur du soir, le fracas des torrents, le susurrement d'un filet d'eau, tout autour de nous, la nature qui bavarde agréablement et nous tient compagnie.

Le Chirrabad-Darya a disparu, la nuit descend; sur un mamelon isolé, des ruines se profilent, restes, paraît-il, d'une forteresse habitée par un saint «ourousse[46].» Les difficultés de la route augmentent, des éboulements se sont produits récemment; le sol est crevassé; on ne voit guère, et chaque homme de la file répète à celui qui suit les indications du guide, criant d'appuyer à gauche ou à droite. On se tait, on se tient prêt à soutenir le cheval qui penche la tête, sent le danger et ne pose le pied que sûr du point d'appui. La nuit est avancée, pas de lune, on voit à peine le cavalier qui précède, on crie «halte». Qu'y a-t-il? «Le chemin est tombé», répond Abdoul.

[Note 46: Un anachorète chrétien probablement. Avant la conquête arabe, on comptait de nombreux chrétiens nestoriens dans le pays de Bactres.]

[Illustration: RUINES DU CARAVANSÉRAIL D'ABDOULLAH KHAN.

Dessin de MUENIER, d'après les croquis de M. CAPUS.]

A nous d'en trouver un autre, le guide cherche, tâtonne, et nous mène à un torrent que nous remontons pour le quitter ensuite, en reprendre un autre, louvoyer, errer jusqu'au moment où des aboiements de chiens retentissent, nous indiquent quelle est la direction à suivre jusqu'à une habitation quelconque. Bientôt nous sommes dans une vallée avec des champs cultivés, de hauts murs de terre, des tentes qu'on devine. Les pourparlers commencent avec l'habitant d'une de ces tentes; en entendant des voix, les chiens hurlent de plus belle. On nous conduit chez le plus riche propriétaire d'Ak-Koupriou. Car nous sommes à Ak-Koupriou; on nous installe au milieu d'une cour longue, entourée de murs, dans une masure carrée et basse, dans l'intérieur de laquelle on tombe par une porte minuscule, qui est en même temps une fenêtre. Pendant la nuit, des sauterelles exécutent sur nos têtes des danses frénétiques. Le flot des envahisseurs a débordé sur Ak-Koupriou.

Notre hôte est borgne, et il est sur le point de perdre l'œil qui lui reste. Il nous demande conseil et remède. Nous ne pouvons que lui donner l'espoir d'une guérison sur laquelle nous-mêmes ne comptons point.

Il est né à Ak-Koupriou, il a deux femmes, quatre fils et deux filles. Il possède quinze vaches et quatre chevaux. Le laitage sert à nourrir sa famille. Beaucoup de terres sont libres, elles appartiennent à qui les cultive. Des produits du sol il ne vend presque rien, sauf dans les années de très-bonne récolte. Avec l'aide des siens, en quatre ans, il a construit la masure qu'il habite et les murs formant la vaste cour où le bétail passe la nuit. Il serait un homme heureux sans la maladie d'yeux qui l'inquiète, mais il se résigne.

Il nous donne pour guide son fils aîné. Et le matin, par une forte chaleur, qui sera l'après-midi de 45 degrés, nous traversons derechef le Chirrabad-Darya, qui trace des méandres nombreux. Il borde à droite la vallée étroite que nous suivons; sur ses bords on voit quelques arbres, des yourtes; des torrents traversent la route, leur eau limpide et qu'au premier coup d'œil on s'imagine fort agréable à boire est salée, faiblement il est vrai, mais assez pour qu'on s'en tienne aux premières gorgées. Voilà encore des pèlerins, mêlés de derviches et de marchands revenant de Mazari-Chérif. Plus loin, nous en rencontrons d'autres, assis à terre, qui boivent le thé, dorment à l'ombre, tandis que leurs chevaux broutent l'herbe. Nous sommes dépassés par les plus pressés d'entre eux. A leur tête marche un divana qui a la physionomie et le regard d'un fou; il va avec une vitesse surprenante, en s'aidant de son bâton; il y a dans son allure la souplesse d'un fauve. Abdoul reconnaît un habitant de Samarcande, un de ses voisins, qui chasse devant lui un âne chargé, en poussant ce cri d'excitation qui n'a d'équivalent que le râlement guttural d'un homme s'efforçant d'expulser de son gosier une arête de poisson. Les Samarcandais se piquent de bonnes manières, et comme ceux-ci paraissent très-contents de se voir, sur un ton traînant, qui me rappelle la Bourgogne, ils se débitent force compliments, et Abdoul charge ses compatriotes de porter de ses nouvelles à ceux qu'il a laissés là-bas. L'étape finit à Saïrab. Ce village est couché dans une dépression du sol, entouré d'arbres, avec des parois de rochers à pic au nord-ouest, et, à l'est, au loin, une crête de montagnes encore couvertes de neiges, tandis qu'au sud-est des chaînons parallèles s'étagent. Au milieu de Saïrab, deux platanes se dressent, énormes, étendant de tous côtés leurs branches chargées de feuilles au-dessus d'une yourte où nous dormirons.

Le site est charmant; tout autour de nous la terre pleure des sources d'une eau fraîche et délicieuse à boire; à la tête de l'une d'elles on a planté un peuplier le premier jour de cette année. La plus considérable de ces fontaines donne naissance à un ruisseau alimentant un bassin qu'on a eu soin de murer. Il renferme quelques centaines de poissons, appelés chirmoï, qui sont protégés par la superstition des fidèles; personne ne les touche, ils sont sacrés. On leur attribue le don de divination: ils savent distinguer l'homme bon du méchant. Ils acceptent le pain que leur jette une main honnête et ne mangent point les miettes qu'une main criminelle a touchées. Abdou-Zaïr nous raconte ces particularités d'un air sérieux. Je tâche de lui faire comprendre que les poissons ne mangent pas ce qu'on leur jette quand ils n'ont plus faim ou quand ils ne peuvent le manger. Cette explication paraît le satisfaire; néanmoins, il ne se soucie pas de tenter l'épreuve sous les yeux des badauds. Nous ne partageons pas ses craintes, et comme on nous dit que les poissons sont aveugles et que nous constatons qu'ils se tiennent au fond de l'eau, nous agissons en conséquence.

Nous pétrissons des boulettes de pain assez grosses et assez lourdes pour que, lancées avec force, elles pénètrent dans la profondeur de l'eau, touchent les chirmoï ou affectent leur ouïe. Et chaque fois, notre pain est avalé immédiatement. L'empressement visible des hôtes de la fontaine a contribué certainement à donner aux gens de Saïrab une bonne opinion des Faranguis. Voilà comment avec un peu d'habileté on peut, dans ce pays, se faire passer pour un honnête homme.

Le platane qui abrite notre yourte a vingt-cinq pas de tour à sa base; à hauteur d'homme il a huit mètres cinquante de circonférence. Un platane plus colossal encore lui fait face. Une maison a été creusée entre les racines, à l'usage d'un mollah qui crie la prière et enseigne à lire aux enfants dans son réduit transformé en école. Le chemin passe près de la fontaine, et les voyageurs ne manquent pas de faire une courte halte à l'ombre des arbres, où les oisifs du village se réunissent d'habitude pour deviser.

La majeure partie de ces montagnards est de race tadjique, quelques-uns ont un mélange de sang ousbeg. Ils sont de taille moyenne, quelquefois petits, avec des figures européennes, sans gêne avec nous, robustes, agiles, bons marcheurs, chaussés d'_abarcas_. Ils ne souffrent point de la fièvre, car ils vivent à une altitude où l'air est sain. Ils sont très-pauvres, possèdent quelques vaches, mais surtout des chèvres dont le lait les nourrit; ils ont aussi quelques cultures. Parmi eux, il y a de très-bons chasseurs qui tuent nombre de perdrix de montagne et de chèvres sauvages, avec le fusil à mèche naturellement.

Vers le milieu de la nuit le vent souffle violemment du sud-ouest, et la pluie commence à tomber.

L'orage dure une partie de la journée du lendemain. Dans l'après-midi, les nuages disparaissent; nous irons ramasser des plantes dans les rochers qui tombent à pic du côté du nord. Deux hommes de bonne volonté offrent de nous guider, mais ils ne veulent point se risquer jusqu'en haut; car la croyance est que tous les grimpeurs qui ont atteint le sommet ne sont jamais revenus. Tandis que ces braves gens nous content ces balivernes, des cris et des éclats de voix nous font sortir de notre tente. Deux des nombreux flâneurs qui se tiennent journellement au bord de la fontaine se querellent. L'un d'eux a trouvé drôle, en luttant, de culbuter son voisin dans le ruisseau. Celui qui est tombé est furieux, il est trempé, et les assistants l'ont criblé de leurs moqueries. Il profère des menaces, et, fou de colère, tire son couteau, se précipite sur l'individu qui l'a jeté à l'eau. On l'arrête, on lui tient les bras et l'on finit par le désarmer. Ce bruit attire la vieille mère de l'homme qu'il voulait frapper, et elle lui fait des reproches. L'autre riposte, il y a encore des mots échangés, une «barbe blanche» arrive, intervient à son tour, le calme se fait, et l'incident est clos.

Nous escaladons les roches, où nous trouvons des perdrix et quelques plantes. Nous n'allons point au sommet, faute de temps, car le soleil descend rapidement derrière nous et n'éclaire déjà plus que la cime des monts d'en face.

La nuit se passe sans pluie.

De Saïrab on se dirige droit sur le nord, à travers un val herbeux, où paissent les troupeaux de vaches et de chèvres. On rencontre fréquemment des piétons, des cavaliers, des bêtes chargées, car ce chemin est suivi par tous les gens des montagnes qui vont à Chirrabad ou dans le Turkestan afghan, et par les commerçants du Turkestan russe allant de l'autre côté de l'Amou, quand leurs affaires ne les obligent point à toucher Karchi. C'est la route qu'ont prise les conquérants Alexandre, Gengis-Khan, Timour et d'autres. Dans cette région, il n'en est pas de plus commode pour les armées; elle n'est pas trop pénible aux piétons, on trouve du fourrage et de l'eau sur presque toute sa longueur, et les pentes ne sont jamais abruptes et pierreuses au point qu'une caravane doive attendre pour les chameaux la chute d'une couche épaisse de neige, qui convient au pied large et spongieux de ces animaux.

Le vallon finit à un sentier étroit et pierreux qui descend en zigzag au travers des roches, montrant parfois les veines d'un marbre de blancheur parfaite, ou de blanc rayé de rouge. Au bas coule, du sud-ouest au nord-est, un torrent d'eau salée. Il sort d'entre deux murs de pierre d'une faille gigantesque et tourne autour de la vasque formée par les hauteurs environnantes, où un caravansérail carré se tient comme une boîte plus petite dans une plus grande. Les briques émaillées de sa porte principale s'ouvrant au sud brillent gaiement au soleil. Cet édifice aurait été construit, très à propos, par Abdoullah-Khan, à l'endroit où se croisent les routes de Denaou, de Chirrabad et de Karchi. Il faut remonter la rive droite pour chercher un point où la berge du torrent soit assez basse pour qu'on puisse parvenir sans encombre dans son lit large, mais peu profond.

Un Ousbeg venant de la direction opposée le traverse en même temps que nous; il est à cheval, ses deux femmes le suivent, la première tirant par le licol les deux chevaux chargés, la seconde conduisant le chameau porteur de la kibitka roulée. Le représentant du sexe fort passe à sec sans se préoccuper le moins du monde de ses deux épouses; elles entrent courageusement dans l'eau, mais par précaution troussent leur chemise très-haut.

Le caravansérail en ruine est construit avec les mêmes briques que celui d'Ispan Touda, avant Kilif, attribué également à Abdoullah-Khan. Autour d'une cour carrée sont des chambres qu'on n'utilise plus maintenant; seule une vaste salle ornée d'une coupole sert encore de refuge aux passants. Le sol est couvert de cendres et de la fiente du bétail.

Le sentier monte, descend vers le nord-ouest dans un torrent à sec aux bords escarpés, puis grimpe péniblement jusqu'au caravansérail qui constitue avec quelques saklis le hameau de Chour-Ab (eau salée). Il doit son nom aux ruisseaux d'eau salée qui coulent dans cette région.

De Chour-Ab nous voyons plusieurs Aouls Ousbegs de la tribu des Koungrad déboucher par la route de Denaou, et nous assistons au curieux spectacle d'une tribu de nomades qui se déplacent avec tout leur avoir. Ils ont séjourné pendant l'hiver à l'entrée des montagnes, et maintenant que les beaux jours sont venus, ils se hâtent de gagner les vallées hautes, où eux-mêmes trouveront le frais, et leur bétail, une herbe succulente.

Pour les nomades, ce voyage est une fête. Ceux-ci sont riches, et, dans leur vanité naïve, ils étalent tout ce qu'ils possèdent. En tête, les hommes chevauchent sur leurs plus belles montures: les brides et les selles sont en cuir brodé; le métal des étriers, argenté; les cavaliers ont vêtu les amples tchalvars (pantalons) jaunes, les khalats de soie bariolée. Leurs plus beaux sabres battent les flancs des chevaux.

Les chameaux suivent, attachés l'un à l'autre: ils portent les ballots qui contiennent sous des tapis éclatants des hardes souvent peu ragoûtantes; ils s'arc-boutent sur leurs longues jambes maigres pour résister à la poussée de la charge, qui les fait descendre trop vite une pente trop roide; à chaque pas on dirait qu'ils vont tomber, tout leur corps a une secousse comique qui les disloque de la queue à la tête, et, en même temps, leur long cou courbé comme un bec de koungane bokhare a une flexion piteuse en avant des épaules sous la tête qui se tient élevée. Un cri de douleur leur échappe quand le compagnon de chaîne trébuche et tenaille leur nez en tendant la corde qui les unit. Les premiers chameaux à qui on a mis un licou neuf sont montés par les femmes, elles aussi vêtues de leurs plus riches atours; quelques-unes sont à cheval.

Tout cela défile en décrivant des méandres, se détache sur le fond blanc des roches, dessine des ombres compactes sous le soleil qui tombe d'aplomb.

Un cheval s'abat avec sa cavalière, qui le relève prestement d'un poignet solide, puis conte d'une voix aiguë l'incident à ses compagnes. Un chameau s'arrête soudain, ne veut pas avancer; on lui fait passer son caprice en le tirant par la cheville qui lui traverse le nez; il hurle en bavant de fureur, et la troupe, arrêtée un instant, reprend sa marche. En haut de la berge, nous les laissons passer devant nous. Les saluts sont échangés, la main à la barbe; on se souhaite bon voyage. Tels chevaux sont splendides de forme et d'allure. Des enfants emmaillotés et ficelés sur la planche de bois qui leur sert de berceau sont juchés sur les paquets, à droite et à gauche d'un chameau, et tantôt la tête en bas, tantôt la tête en haut, ils se laissent bercer sans rien dire par un tangage à donner le mal de mer. Seule leur tête remue, et ils ouvrent leurs petits yeux bien vifs, vrillés dans leur grosse face ronde. D'autres enfants de cinq à six ans sont posés sur les bosses des dromadaires, au milieu des ballots, d'où leur tête brune émerge comme celle d'un diablotin d'une boîte. Les femmes dérobent leurs visages à nos regards; quelques-unes ont un enfant sur les bras, enveloppé dans un pan de leur manteau; elles ne laissent voir de leur personne qu'une courte main, jeune ou ridée, qui tient la guide du cheval ou la corde du chameau. Des hommes ferment la marche. Ils saluent: «Que Dieu te garde!» et «Que Dieu te garde!» leur répondons-nous.

L'aoul entier continue sa marche lentement, et nous voyons longtemps encore la file interminable grimper plus loin. Les chameaux qui tanguent à la file semblent ne faire qu'un; on dirait l'ondulation d'un reptile fantastique développant ses anneaux plus minces près de la tête.

Un tadjik d'Ourgoute, ville du Turkestan russe, se repose au caravansérail où nous buvons le thé pendant une ondée. Il revient en compagnie de six ou sept autres marchands qui sont allés acheter des moutons dans la Bactriane. D'après l'habitant d'Ourgoute, avec lequel nous lions conversation, ils auraient acheté six mille bêtes, au prix moyen de treize francs par tête; ces animaux sont de forte taille, leur toison est longue et soyeuse. Tous les ans, au moment du pèlerinage, les marchands vont faire leurs achats sur la rive gauche de l'Oxus, à Bactres, à Koundouz, à Koulm, à Talikhan, où habitent des éleveurs avec lesquels ils sont continuellement en relation d'affaires. Ils ne payent pas comptant leurs achats. Ils donnent un reçu des moutons, versent un fort à-compte, et lorsqu'ils ont écoulé leur marchandise dans le Bokhara et le Turkestan, où ils ont des débouchés, ils envoient le reste de la somme due.

De Chourâb, on trottine sur un plateau, puis on traverse le fameux défilé du Tchak-Tchak qu'un pèlerin bouddhiste du septième siècle trouva fermé «d'une porte à deux battants, consolidée par des ferrures, ornée de clochettes qui tintaient dans l'air».

Le défilé a plus de deux kilomètres de longueur; son minimum de largeur est de cinq à six mètres, son maximum de quinze à vingt mètres. Les parois qui l'enserrent sont élevées de cinquante mètres à l'endroit le plus haut. On chemine dans un couloir obstrué par des blocs de pierre parfois énormes; l'un d'eux, de forme carrée, mesure plus de dix mètres cubes; en tombant, il a enfoncé profondément dans le sol un de ses angles; cette position fait valoir sa masse écrasante. On l'admire, puis on lève involontairement la tête et l'on constate que de nombreux blocs, prêts à se détacher, menacent le passant. Plusieurs ont déjà roulé à moitié chemin et se sont arrêtés dans un creux ou étayés derrière une pointe de rocher assez forte pour les empêcher de bondir plus bas. Une mauvaise renommée s'est attachée au Tchak-Tchak, et les indigènes se gardent de le traverser la nuit.

C'est à cette place que l'émir Houssein, qui avait épousé la sœur du grand Timour, voulut s'emparer par ruse de l'illustre conquérant. Timour conte lui-même, dans ses mémoires, comment il échappa au piége tendu par son aimable beau-frère.

Ces deux princes étaient en lutte pour la suprématie dans les provinces de l'est du Bokhara et dans la Bactriane. L'émir Houssein avait pris la forteresse de Karchi par surprise. Timour l'avait reprise par ruse, et comme il le rapporte froidement:

«Quand cette nouvelle parvint aux oreilles de l'émir Houssein, il entra dans le chemin de la ruse et de la dissimulation, et, sous le manteau d'une amitié intime, il ne songea plus qu'à me faire tomber en son pouvoir.

«Voici ce que je fis pour échapper à la fraude et à la perfidie de l'émir Houssein, qui voulait me faire prisonnier.

«Quand l'émir Houssein m'envoya un Coran sur lequel il avait prêté le serment de n'avoir pour moi, dans son cœur, que l'amitié et l'affection d'un frère, et qu'il me fit remettre un message en me disant:--Si mes paroles ne sont point l'image des sentiments de mon cœur, et si je brise mon serment et si je te fais du mal, que le livre de Dieu m'en punisse.

«Pensant que c'était un croyant fidèle, j'eus confiance dans ses paroles jusqu'au jour où il m'envoya un de ses djiguites avec un message qui disait:--Tâchons de nous rencontrer l'un et l'autre dans le défilé du Tchak-Tchak et de renouveler notre vieille amitié: vraiment cela vaudra mieux que de rester comme nous sommes.

«Et son intention était d'user de perfidie et de mensonge pour me prendre.

«Et alors je vis qu'il ne fallait pas avoir grande confiance dans ses serments, maintenant qu'il manquait du respect que nous devons au saint Coran. Je résolus d'aller au rendez-vous qu'il me donnait; mais je décidai d'envoyer un certain nombre de mes guerriers les plus courageux et de les embusquer aux environs du défilé de Tchak-Tchak, tandis que moi-même j'irais voir l'émir Houssein entouré d'une autre troupe de mes gens.

«Et j'avertis les amis que j'avais dans la suite de l'émir Houssein de m'informer de ses desseins. Et Chir-Behram, qui était de mes amis, m'informa des projets de l'émir Houssein. Et l'émir Houssein le quitta et se mit en route avec un millier de cavaliers pour venir sur moi.

«Cependant, j'avais planté mes tentes à l'entrée de la passe, et cette nouvelle me parvint.

«Je disposai mes forces, et bientôt nous vîmes l'avant-garde de l'émir Houssein. Et mon karaoul vint me dire:--Voilà l'armée de l'émir Houssein; et, voyez! l'émir Houssein ne l'accompagne point. Il a entendu dire que tu venais seul, ô émir, et il a envoyé une armée pour te prendre.

«Et je fus sur mes gardes, et je n'avais avec moi que deux cents cavaliers. Et j'attendis jusqu'à ce que les forces de l'émir Houssein se fussent engagées dans le défilé, et je dépêchai un djiguite à la troupe que j'avais envoyée en avant, et je lui donnai l'ordre de couper la retraite à l'armée de l'émir Houssein que j'attendais moi-même en face. Et j'enfermai mes ennemis dans le défilé, et je fis beaucoup de prisonniers.

«Et je rassemblai mes troupes en un seul corps, je les disposai et m'en fus vers Karchi.

«Et j'appris par expérience qu'il est bon d'avoir des amis partout.

«Et j'écrivis en langue turque à l'émir Houssein le sens de ces vers:

«--Dis-le, ô Zéphire, à cet ami qui m'a tendu les filets de la trahison.

«Est-ce que la trahison ne retombe pas sur le traître?

«Et quand l'émir Houssein reçut mon message, il fut accablé de honte et de confusion, et il s'humilia. Et je n'eus plus confiance en lui, et je ne fus plus dupe de ses paroles.»

Faisons remarquer qu'à peu près à la même époque où les deux beaux-frères pensaient s'entre-tuer dans le défilé sauvage de Tchak-Tchak, à Paris, Jean Sans peur faisait assassiner Louis d'Orléans dans la rue Vieille-du-Temple. Pour la duplicité et la sauvagerie des mœurs, nos ancêtres valaient alors les demi-civilisés de l'Asie centrale.

Au sortir de la passe, la route ondule par des pentes douces. Je rejoins nos bêtes de somme qui allaient devant. Mais il n'y a plus de guides. Où sont-ils? Car nous en possédions deux, un jeune et un vieux, le vieux allant avec les bagages, le jeune avec nous-mêmes, qui suivions. J'ai rencontré le vieux à genoux sur son manteau, faisant sa prière, tourné vers le soleil couchant. L'otographe m'affirme qu'il l'a quitté depuis longtemps.

[Illustration: CARAVANSÉRAIL.

Dessin de MUENIER, d'après les croquis de M. CAPUS.]

Reste l'autre. Sans doute il viendra avec Capus. Capus arrive, mais de deuxième guide point: il l'a rencontré une demi-heure auparavant dans une posture peu intéressante; il a craint de le déranger, et, croyant que je fermais la marche selon mon habitude, il a pensé qu'il se joindrait à moi. Malgré notre situation embarrassée, nous rions de bon cœur du stratagème employé par nos guides pour s'esquiver sans attirer notre attention. Qui va nous indiquer le chemin? Personne d'entre nous ne le connaît. Nous suivons le sentier qui porte les traces les plus nombreuses, et, après maints détours, nous apercevons un caravansérail au milieu d'une vallée étroite, et une dizaine de masures éparses le long d'un ruisseau: c'est Tchachma-Ofizan.

Par un passage assez large pour un cheval ou un chameau chargé qui tourne à angle droit devant le restaurant (!) du caravansérail, nous pénétrons dans la cour. Sous l'abri que je viens d'appeler restaurant, une trentaine d'indigènes accroupis boivent le thé, fument le tchilim, chantent et paraissent prendre gaiement la vie. Ce sont des gens de Tachkent qui s'en vont en pèlerinage à Mazari-Chérif. En vrais Sartes qui ne manquent jamais une occasion de joindre l'utile à l'agréable, ils emportent sur leurs chevaux des ballots de marchandises; l'un d'eux a une cargaison de chaussures: il offrira ses bottes aux Afghans et les leur vendra le plus cher possible, après avoir offert ses prières à la divinité et s'être prosterné sur le tombeau d'Ali.

Nous mourons littéralement de faim. L'hôtelier ne peut nous offrir que du pain, du sel et des oignons. Heureusement qu'Abdoul a observé que les Tachkentais préparent un palao qui a très-bonne mine. Il va rôder autour de la marmite, et, comme la nécessité aiguise les facultés, il se conduit en fin diplomate. Il trouve moyen de se faire offrir une large écuellée de riz cuit dans la graisse de mouton, émaillé de raisins secs, de carottes et de morceaux de mouton rôti. Quand notre palao sera cuit, nous rendrons ce qu'on vient de nous prêter. En attendant, nous nous régalons, car les gens de Tachkent sont maîtres ès palao, ce sont les plus grands artistes en la matière que nous ayons rencontrés en Asie centrale.

Le propriétaire du caravansérail, qui se dit Ousbeg, a la tête d'un tadjik: figure allongée, nez aquilin, yeux bleus et rusés, barbe fournie et brune, en somme un bel homme à mine de coquin. Il nous tient pour des hôtes de qualité, et nous installe dans sa «chambre verte», longue de près de cinq ou six mètres, large de trois, avec des murs en terre hauts de trois mètres. Elle a trois portes, deux sur la cour, une à gauche menant à un abri qui sert d'antichambre et de cuisine où nos hommes dormiront. Il y a au-dessus de chaque porte une ouverture carrée par où sort la fumée du feu qui s'allume au milieu de la chambre dans un trou; comme plancher, le sol pur et simple; quant aux murs, ils sont tapissés de noir de fumée. Nos hommes nous donnent cette hôtellerie comme un modèle de confort.

C'est comme le Gasthof zum Goldenen-Lœwen de Tchachma-Ofizan. Toutes proportions gardées, ce pays rappelle en effet certains coins de la Suisse, les environs de Zurich par exemple, mais avec les arbres en moins; car ici, sauf de rares genévriers, d'ailleurs gigantesques, pentes et sommets sont dénudés.

En ce moment, les toits du caravansérail sont couverts de blé et d'orge en herbe. Pour les réparer, selon l'habitude de tous les indigènes, l'hôtelier prend avec sa pelle la terre détrempée de la cour et la jette sur la toiture, où il l'étale du pied ou de la main. Dans cette boue, il se trouve des grains tombés de la musette des chevaux ou des sacs des caravanes qu'on a déposés dans la cour, et, quand ils ont été arrosés par la pluie, ils germent, et bientôt le toit ressemble à un champ cultivé.

L'hôtel du Lion d'or de Tchachma-Ofizan est long de soixante pas, large de quarante. Il n'a qu'une seule entrée; à droite de la cour sont des abris pour les hommes; ils se composent d'un toit supporté par un mur de terre et des perches, et du sol battu. On compte en outre deux chambres fermées--pas hermétiquement;--nous occupons la plus vaste et la plus luxueuse. Contre les autres murs du carré s'allonge une suite d'abris pour les chevaux et les marchandises en cas de mauvais temps; les abris sont les mêmes que pour les hommes, excepté que le sol n'en est point battu et qu'il est sans trou pour faire le feu. Dans la belle saison, on attache tout bonnement les chevaux ou les bêtes de somme aux piquets fichés dans la cour. Cet établissement peut loger cinquante chevaux et encore plus d'hommes.

Le propriétaire est riche, et il fait des affaires d'or. Pendant le printemps il lui vient beaucoup de voyageurs du Turkestan et du Bokhara qui se rendent à Mazari-Chérif. Il fait alors des provisions de pain, de blé, de tabac, de foin, d'orge, qu'il vend un bon prix à ses hôtes. Il n'a point de concurrent à dix lieues à la ronde; dans cette région, les habitants sont rares, et il faut subir ses conditions. N'allez pas croire cependant «qu'il écorche son monde» comme certains de ses confrères de l'Occident. Étant donné qu'un tenga[47] vaut soixante-quatre tchakas, vous saurez qu'un voyageur qui s'arrête dans le caravansérail «sans consommer» paye trois tchakas par cheval et rien pour lui-même. Si le voyageur achète des vivres dans l'établissement, on le loge, lui et sa bête, pour rien. Une botte de foin coûte trente-deux tchakas; une aiguière de thé de trois quarts de litre et un pain d'un quart de livre coûtent également trente-deux tchakas. Le propriétaire se charge de loger et nourrir un jour entier un homme et son cheval pour un tenga et demi; pour un âne et un homme il se contente d'un tenga. Tout étant relatif, ces prix n'en sont pas moins élevés.

[Note 47: Environ 0,80 centimes.]

De Tchachma-Ofizan, on descend assez facilement à Tenga-Kharam, vallée encaissée, de forme elliptique, où l'on trouve un caravansérail et quelques tentes d'Ousbegs au bord d'une rivière. Tout indique que bientôt nous sortirons des montagnes; les ondulations du terrain sont plus longues, les pentes moins rapides, le lit des cours d'eau et les vallons plus larges, la neige a disparu, et nous sommes à distance des hautes cimes, car nulle part nous ne les voyons pointer. A Tenga-Kharam, il y a des champs cultivés, et, près du caravansérail, un moulin imperceptible creusé en terre sous une faible chute d'eau qu'il happe au passage. Nous faisons séjour en cet endroit pour mettre de l'ordre dans nos collections. Nous voyons passer des pèlerins, des calendars, des marchands allant vers le sud.

Afin de travailler plus à l'aise, nous voudrions avoir une yourte dressée dans la cour du caravansérail. Après quelques pourparlers, des Ousbegs nous louent, au prix d'un tenga, cette maison vite construite, vite démolie. Ils nous apportent immédiatement les pièces de feutre et la carcasse en bois qui les soutient. Mais quant à dresser tout cela, ils ne veulent pas s'en charger, ce n'est pas leur besogne, ils n'y connaissent rien. C'est l'affaire des femmes. Comme nous sommes des infidèles, ces dames n'osent se montrer devant nous le visage découvert, et elles ne veulent point venir. Voilà une difficulté que nous ne prévoyions point d'abord: nous avons beau crier, tempêter, les mâles n'en veulent point démordre, ils ne feront point l'ouvrage d'une femme, ils ne dresseront pas la tente, ainsi le veut la dignité de l'homme à Tenga-Kharam et la division du travail. Notre insistance à leur demander un ouvrage qui ne leur est pas imposé par la coutume semble à ces Asiatiques aussi étrange que saugrenue. Imaginez un locataire inconnu invitant le propriétaire d'un hôtel à prendre immédiatement une aiguille et à réparer l'accroc qu'il vient de faire dans l'étoffe d'un canapé, et vous vous ferez une idée de l'ébahissement de nos Ousbegs.

Abdoul crie de plus belle, et, après des prodiges d'une éloquence très-bruyante, il obtient qu'on aille querir une vieille femme de soixante-seize ans qui ne craint point d'exposer sa figure aux regards des hommes. Le fait est qu'elle n'est guère séduisante.

La bonne vieille dirige le travail. D'abord elle dresse en rond les keregas (treillis de bois), qu'elle pose simplement sur la terre, en ménageant une ouverture pour la porte. Sur les _keregas_, on fixe les perches courbées comme les méridiens d'une sphère et enfoncées dans le _tchanarak_, cerceau placé au sommet par où sort la fumée. Cette ouverture du haut s'appelle _toundouk_: on la ferme avec une pièce de feutre par la pluie ou le froid. Telle est la charpente de la maison qu'on couvre de pièces de _kachma_ (feutre) ayant une corde à chaque coin. On lance la corde par-dessus la carcasse, on la tire pour hisser le kachma, qu'on attache aux keregas, et, une pièce de feutre chevauchant sur l'autre comme des tuiles, si les cordes sont solides, cette toiture défiera le vent. En hiver, on entoure les keregas de _tchiy_ (nattes), et l'air ne peut s'introduire dans la yourte. Le feu se fait droit au-dessous du toundouk, au centre de l'aire où se place la marmite, sur des pierres. Grâce à la vieille, nous fûmes très-bien logés, nous lui payâmes son dérangement d'un peu de sucre, et elle s'en fut très-contente.

De Tenga-Kharam, nous voulons gagner la ville de Gouzar située dans une oasis au seuil des montagnes. Aucun de nos hommes ne connaît la route. Un Ousbeg que le patron du caravansérail connaît nous sert de guide. Il va chercher à Gouzar un de ses fils qui l'a quitté depuis quelques jours et n'est point revenu à la date fixée. Il a besoin de son enfant pour l'aider à remuer le sol et à creuser les ariks, car le moment des crues est venu, et vite il faut se mettre en mesure de recevoir et de retenir l'eau nécessaire aux irrigations ultérieures.

Après avoir traversé le Tenga-Kharam-Darya, la route fait de fréquents coudes sur l'ouest, repart vers le nord-ouest, et nous conduit avec plus de descentes que de montées sur les rives du Gouzar-Darya. Cette rivière, qui roule en ce moment un volume d'eau assez considérable, suit le bas du dernier contre-fort sud de la montagne.

Sous la surveillance des agents de l'émir, des milliers d'ouvriers, la pioche à la main, travaillent au curage des grands ariks qui amènent les eaux de la rivière dans la plaine et la fertilisent. D'habitude, on ne réunit les cultivateurs qu'une fois par an pour cette corvée; mais cette année, l'eau a été abondante, et c'est la troisième fois que les habitants du district du Gouzar reçoivent l'ordre de réparer leurs ariks, car il est naturel qu'ils s'encrassent davantage et s'obstruent plus rapidement quand ils charrient une plus grande quantité d'eau.

Arrivés sur une hauteur, nous découvrons la barre verte de l'oasis d'où la rivière sort en se tortillant comme une mince banderole blanche, puis se confond bientôt avec la steppe grisâtre qui s'étend indéfiniment.

On se croirait au bord de la mer. Une illusion d'optique provoquée par le soleil couchant transforme l'oasis entière en une seule ville couverte de monuments; les peupliers semblent des minarets élancés, les bouquets d'arbustes des coupoles de mosquées, et la moindre masure devient un palais. C'est Samarcande telle que l'ont rêvé les poëtes. C'est une image de l'Orient où, sous les plus brillantes apparences, se cache souvent la réalité la plus terne.

En entrant dans la ville, on passe devant une briqueterie qui n'est pas abandonnée, preuve que la population est dans l'aisance, puisqu'elle construit. Les briques sont fabriquées et cuites de la même manière que chez nous. Plus loin, dans un vaste jardin, sous de grands arbres touffus, des marchands de thé sont installés. C'est le coin de Gouzar affectionné des oisifs et des amateurs de divertissements. On entend des chanteurs, des tambourins; on aperçoit des danseurs vêtus superbement. Mais des enfants nous voient, ils crient: «Voilà les Ourousses», et la foule se lève, les boutiques se vident, et tous se bousculent pour nous regarder passer.

Nous logeons près du bazar, à quelques pas de la rivière, chez le kazi, dans une chambre aux murs crépis de plâtre, luxe dans la construction que depuis Karchi nous n'avons constaté nulle part. Nous sommes logés étroitement, mais nous avons une fenêtre sur un jardin et puis un escalier de terre pour monter chez nous, au premier étage, au-dessus des écuries. Et chacun sait qu'une maison à un étage est chose rare.

Notre hôte nous rend visite en compagnie de ses enfants, un garçon et une petite fille en bas âge répondant au nom de Malika. Elle a les traits réguliers, la face large et souriante, des cheveux blonds. Elle est petite pour ses six ans; ses manières sont celles d'une jeune femme. Du sucre, une pièce de monnaie nous gagnent facilement ses bonnes grâces; et ses visites ne nous feront point défaut pendant notre séjour chez son père. Sa figure n'a point l'air enfantin de nos petites filles européennes, mais un air vieillot. Les enfants indigènes du sexe féminin présentent souvent ce caractère. Serait-ce une particularité chez ces vieilles races où les femmes perdent vite leur beauté, qu'elles aient toujours une tête d'apparence beaucoup plus vieille que leur corps?

Gouzar, située aux trois quarts sur la rive gauche du Gouzar-Darya, est une ville d'agriculteurs, sans monuments remarquables. Modestement, le kazi lui donne cinquante mille maisons; en réalité, il y en a quatre mille à peu près dans le vaste village mal délimité qui entoure la forteresse, et peut-être six mille dans toute l'oasis qui nourrit trente à quarante mille habitants. Elle en pourrait facilement nourrir le double, car l'eau ne manque pas, les pluies étant de plus en plus abondantes depuis une dizaine d'années. Autrefois, on devait creuser des canaux de huit kilomètres pour conduire l'eau de la rivière à Gouzar; maintenant, il suffit de leur donner une longueur de quatre kilomètres avec moins de profondeur. Quinze à vingt ans auparavant, faute d'eau, on ne cultivait pas de riz, tandis qu'actuellement les rizières ne manquent point. Il arrive même qu'au mois de Saratan, sur un ordre de l'émir, on rompt les digues de la rivière, et le trop plein des eaux est déversé dans l'oasis de Karchi pendant huit jours. On nous affirme que la population augmente, ce qui est naturel avec des conditions aussi favorables à la culture du sol.

[Illustration: VUES DE L'OASIS DE GOUZAR.

Dessin de GIRARDOT, d'après les croquis de M. CAPUS.]

Nous visitons une fabrique de chandelles et d'huile. La fabrication de la bougie est inconnue dans le Bokhara; quant au gaz, à la lumière électrique, point n'est besoin de ces inventions diaboliques pour éclairer des gens chez qui l'industrie est à l'état rudimentaire. Et puis on ne travaille pas dans l'obscurité: on se couche, c'est bien plus simple. Si par hasard on sort dans la rue la nuit, on emporte sa lanterne pour y voir. Je ne vous ennuierai pas de la description d'une usine à chandelles; je me contenterai de vous dire que l'outillage est primitif, que tout s'y fait à la main, même les moules en fer-blanc. La chandelle vaut quarante à cinquante centimes la livre.

De chez l'huilier, nous nous rendons chez un teinturier qui est tisseur en même temps, puis chez les marchands de grains et de riz. Sur la rive droite se trouve le grand bazar, au pied de la forteresse; sur la rive gauche, le petit, non loin du jardin que nous avons vu en pénétrant dans la ville.

A la sortie du bazar, au détour d'une rue, des fumeurs de nascha ou haschich sont agenouillés devant leur pipe; les uns rient, les autres crient, l'un d'eux nous adresse, en menaçant du bras, des paroles incohérentes; ils ont des figures terreuses, des physionomies de brutes. Ils sont incapables du moindre travail, et vivent misérablement des quelques pouls que les passants leur jettent par pitié. On les considère comme irresponsables.

Dans la soirée qui précède notre départ pour Karchi, notre oreille est frappée par des cris plaintifs qui partent d'une cour voisine; le cri est répété plusieurs fois; je descends de notre chambre, et, me dressant le long d'un mur, j'aperçois dans un jardin des femmes assises en cercle sur le sol; l'une d'elles dit à haute voix une phrase sur le ton d'un récitatif, et chaque fois qu'elle se tait, ses compagnes poussent un cri lamentable comme un gémissement. Elles pleurent un mort selon le rite.

Notre dernière nuit à Gouzar fut une nuit d'insomnie. Les innombrables puces gîtées dans le feutre qui couvrait le sol de notre chambre, après nous avoir laissé d'abord en repos, s'enhardirent, puis firent fête à nos dépens. J'en parle, car ce sont les plus grosses que j'aie vues dans le courant de mon existence. L'Asie fait tout grand.

Pour sortir de Gouzar, nous passons devant une école où des enfants crient sur tous les tons en apprenant à lire. La petite fille de notre hôte se trouve sur notre chemin; nous lui disons adieu, et elle répond sans trop s'effaroucher aux salamalecs d'Abdoul.

Dans les faubourgs de la ville, des groupes de travailleurs se dirigent du côté des ariks qu'ils sont occupés à mettre en bon état. L'heure de reprendre la pioche n'étant pas encore arrivée, ils vont lentement, en flânant, les mains derrière le dos.

La steppe commence presque immédiatement après que nous avons quitté les maisons. L'oasis est derrière nous au nord et au sud. Notre direction est nord-ouest.

Les passants sont nombreux sur la route; cela nous surprend: notre guide nous donne la raison de cette animation inusitée; c'est la veille d'un jour de bazar à Gouzar, et beaucoup de marchands de Karchi ont coutume d'y venir, sans compter les oisifs. Ils sont partis à la pointe du jour et seront bientôt au terme de leur voyage; aussi les croisons-nous presque tous à une ou deux heures de Gouzar. Les uns montent des ânes qu'ils excitent à coups d'un bâton gros et court terminé par une chaînette de fer; la plupart vont à cheval, tantôt deux sur la même bête, tantôt juchés en haut de sacs de marchandises qui les élèvent d'un mètre au-dessus de la selle, ils se tiennent à plat ventre, accoudés, ouvrant des jambes comme des écartelés. Voilà des chameaux chargés, d'autres avec leur bât seulement, que leurs propriétaires vont offrir aux commerçants pour le transport des marchandises; peut-être sont-ils déjà retenus; ce sont les camionneurs de ces pays. Des pauvres, des mendiants, le bâton à la main, se hâtent sur le chemin; leur besace est vide, mais ils savent que demain elle sera gonflée par les aumônes, et l'espoir d'une bonne récolte leur fait allonger leurs jambes sèches.

Des Indous bien vêtus sous un manteau d'étoffe grossière chevauchent sur des haridelles étiques, presque toujours deux ensemble; ils ne portent pas le turban, mais le bonnet rond et quelquefois une simple calotte de toile; ils sont chaussés de babouches à bec retroussé. On les dit riches, avares, prêteurs d'argent à des taux très-élevés; on ne les aime point. Ils ont les cheveux longs et le front marqué du signe de leur caste. Ils nous saluent d'une courbette profonde, et leur nez touche presque la tête du cheval; ils portent la main à leur coiffure, l'ôtent même, contre la coutume des indigènes, qui ne se découvrent jamais par politesse; car on enlève son turban dans les cas où, en Europe, on se met en bras de chemise ou en pantoufles.

Trois Afghans, pieds nus, nous regardent d'un œil atone; ils ont la mine abjecte qui caractérise les fumeurs de nascha (haschich); ils vont à pas lents. Des divanas reconnaissables à leur kla (bonnet pointu) brandillent des jambes sur leurs ânes; ils n'ont pas oublié la gourde ventrue où les marchands leur verseront pêle-mêle une petite mesure d'huile ou une poignée de riz, de pois, de n'importe quoi qui se trouve dans les sacs pleins posés ouverts devant les boutiques.

Des cavaliers faisant une pause devisent étendus sur l'herbe, la bride du cheval passée dans le bras. En voici trois couchés tête à tête, en étoile, qui mangent d'un bon appétit leur pitance--des abricots, des raisins secs, des amandes--sur le pan du manteau de l'un d'eux étalé en guise de table.

Notre guide rencontre des gens de connaissance; de part et d'autre on échange de chaleureux salamalecs, et comme il est attaché à la personne du beg de Gouzar, en passant il prélève sur ceux qui le savent «employé du gouvernement» une pincée de ce tabac en poudre que les indigènes mettent dans leur bouche, et qu'ils portent sur eux dans une gourde minuscule fermée d'une chevillette de bois. Nos hommes profitent de l'occasion pour se régaler aux dépens d'autrui, et les «administrés» s'aperçoivent que cinq ou six ont profité de ce qu'ils offraient à un seul.

Jusqu'à Yangi-Kent, village de trente à quarante maisons, la steppe est couverte d'herbe et sans accidents de terrain. Sur notre gauche se suivent des monticules artificiels semblables à ceux que nous avons vus près de Chirrabad et dans les ruines du Sourkhane. Ils sont espacés de quinze cents à dix-huit cents pas, et ne supportent rien.

Après Yangi-Kent, quelques collines coupent la route ou la longent. Des cadavres de chameaux ont attiré des bandes d'aigles noirs et de vautours blancs de dimensions colossales; ils mangent de compagnie sans désaccord apparent. Ils ont de la charogne pour plusieurs repas, et gens qui dînent bien s'entendent facilement. La lutte commencera probablement quand les vivres diminueront.

Avant Karchi, on voit quelques marais, des étangs, et, tout près de la ville, des ariks qu'on passe à gué.

XII

LA VILLE DE KARCHI.

Visites des hauts personnages de la ville.--Un bohémien montreur d'ours.--Un centenaire.--Un hammam; massage.--Un pont.--Les danseurs.--Description.--Un jardin public.--Un saint peu fanatique.

Le 29 avril, nous sommes derechef très-bien installés dans la maison que nous avons habitée au mois de mars.

Nous resterons ici plusieurs jours à attendre des nouvelles du Turkestan russe et d'Europe qu'un djiguite va chercher à Samarcande. Notre désir est d'aller à Bokhara, qu'on nous à beaucoup prôné; mais nous ne pouvons le faire convenablement que munis de lettres de recommandation de l'excellent général Kauffmann. Nous envoyons un télégramme de Samarcande à Tachkent, et la triste réponse nous parvient que le gouverneur général est frappé d'une paralysie qui le prive même de l'usage de la parole. Il faut attendre son rétablissement, et, dans le cas où le malade ne reviendrait pas à la santé, l'arrivée de son successeur qui nous donnera les lettres de recommandation nécessaires. Nous remettons donc à plus tard notre visite à Bokhara.

Lors de notre premier séjour à Karchi, la place de beg était vacante; maintenant, de par la toute-puissante volonté de l'émir, un jeune homme d'une vingtaine d'années occupe ce poste fort important. Le jeune beg semble vouloir faire très-bien les choses, et nous traiter comme des gens de haut rang; il envoie coup sur coup plusieurs de ses fonctionnaires demander des nouvelles de notre santé. Comment nous portons-nous? Comment ne nous portons-nous pas? etc., etc. Nous ripostons par des compliments du même genre. Abdoul est, du reste, dressé à la manœuvre; il suffit de lui commander: Réponds ce qu'il faut; et comme une machine au ressort déjà monté qu'on met en mouvement en pressant un bouton, maître Abdoul déroule sans s'arrêter et en termes choisis une série de phrases toutes faites qu'il remanie plus ou moins suivant les circonstances. Abdoul est Samarcandais, et dame! à Samarcande, on a du savoir-vivre; il sait saluer avec grâce, boire une tasse de thé en arrondissant le bras, et puis on l'appelle «mollah», il est notre homme de confiance, il passe pour savoir lire et écrire, et il a soin de s'exprimer en dialecte persan. On le considère avec respect.

Les personnages les plus marquants de Karchi viennent nous rendre visite. Ils prétendent venir de la part du beg; la réalité est qu'ils se dérangent pour satisfaire leur curiosité. Ils n'ont pas tous les jours l'occasion de passer un quart d'heure à regarder des Faranguis, tout en buvant une tasse de thé. Ils pressent Abdoul de questions:--Parlons-nous la langue des Russes? Notre pays est-il près de celui des Anglais? Si nous ne parlons pas la langue russe, nous sommes donc du pays de Roum?

--Non, répond Abdoul, ce sont des Faranguis.

--Des Faranguis; mais plus loin que Roum, il n'y a que des Faranguis.

Pour eux, le mot Faranguis désigne tous les Occidentaux qui ne sont ni Russes ni musulmans. Ils placent l'Angleterre à l'orient de leur pays, dans la direction des Indes, mais plus loin, car les produits anglais leur arrivent de ce côté.

--Que viennent-ils faire dans notre pays?

--Leur émir les a envoyés pour voir, et ils retourneront lui raconter ce qu'ils auront observé. Ils ramassent aussi des plantes, des insectes, des oiseaux qu'ils lui rapporteront.

Avant de nous quitter, ils nous prient de la part du beg de rester à Karchi aussi longtemps qu'il nous plaira, de tout examiner à notre aise dans la ville, en un mot de nous comporter comme dans notre propre pays.

Une après-midi, Abdoul, qui est en quête de divertissements, nous annonce la présence dans le voisinage d'un loulli[48] qui montre un ours, et lui fait exécuter différents tours «très-amusants à regarder». Il le fait entrer dans la cour.

[Note 48: Bohémien errant.]

Le loulli est introduit, il s'incline poliment. Il tire par une corde un ours de taille moyenne, à poil roux, aux griffes blanches, qui en font une variété spéciale à l'Asie centrale. Il est âgé d'environ trente-cinq ans, il a les cheveux longs couleur de jais, la peau bistrée, la tête très-expressive avec des traits réguliers et un peu lourds, l'œil noir et grand. Il est de taille assez élevée, robuste, la jambe nerveuse. Sauf moins de finesse dans l'ensemble de l'individu, c'est presque un gitano de Grenade. Il se dit originaire des environs de Delhi et né sur les bords du Gange. Il est venu dans le Turkestan par l'Afghanistan et le Bokhara. A Kokan[49], des loullis lui ont vendu l'ours encore petit, il lui a arraché les incisives, lui a passé dans le museau une forte cheville de bois, comme font les Kirghiz à leurs chameaux, et c'est alors qu'a commencé l'éducation de la pauvre bête, à coups de bâton. Maintenant l'ours sait plus d'un tour qu'il exécute lourdement au grand plaisir des badauds emplissant la cour de notre logis. Pendant toute la durée de la «représentation», le loulli chante sur un air monotone des paroles qui sont en même temps des explications pour les spectateurs, et pour l'ours des ordres qu'il exécute chaque fois que son maître pousse un «han» formidable produit en ventriloquant. Le montreur tiraille le nez de l'animal, le menace de son gourdin, et l'ours saute comiquement sur ses pieds de derrière comme un danseur; puis il porte un bâton sur le bras ainsi qu'une mère son enfant; puis il est le voyageur appuyé sur son bâton qu'on lui place ensuite en travers sur la nuque, et les pattes à chaque extrémité, il marche. Ensuite il est fatigué de la longueur du chemin, et s'étend sur le dos pour dormir; il se relève et fume le tchilim figuré par un brin de bois qu'on lui met au coin de la gueule. Sans interruption le loulli chante, pousse ses «han»; la sueur ruisselle sur son visage. L'ours salue, et la séance est close par une lutte corps à corps entre l'homme et la bête, qui est vaincue comme il convient, l'homme étant le roi des animaux.

[Note 49: Ancienne capitale du khanat de même nom dans le Ferghanah.]

Tel est le spectacle dont le programme ne varie guère partout où l'on rencontre des montreurs d'ours, recrutés principalement parmi les bohémiens, en Occident aussi bien qu'en Orient.

Nous donnons une pièce de monnaie au loulli, qui se confond en remercîments; des morceaux de pain à l'ours, qui grogne de plaisir; puis les deux artistes se retirent en faisant fuir à toutes jambes les curieux entassés sous le porche.

Dans cette même journée, nous recevons la visite du plus vieil homme de Karchi et probablement du Bokhara, où les centenaires n'existent probablement pas, car on y vieillit vite. Ce patriarche, qui arrive à cheval, a quatre-vingt-douze ans; il est possible qu'on ait exagéré pour la circonstance; en tout cas, il ne paraît pas beaucoup plus jeune, et sa barbe est d'une blancheur de neige. Il est de taille moyenne, encore droit, s'exprime avec facilité, et son geste est vif. Il a, dit-il, les petits-enfants de ses petits-enfants. La chose est possible dans ce pays où l'on marie les filles à douze ou treize ans et quelquefois les garçons à seize ou dix-sept. Notre visiteur nous renseigne sur la culture du sol et les modifications qu'on a pu y apporter de son vivant; il nous conte également l'histoire des vents et des pluies aussi loin en arrière que sa mémoire peut porter. Il confirme ce qu'on nous a dit à Gouzar, à savoir que, depuis dix ans, la quantité d'eau est plus grande dans les rivières, et qu'il pleut plus souvent, ce qui tient, selon lui, à une plus grande masse de neige dans les montagnes.

A peine notre visiteur est-il sorti que la pluie tombe comme une preuve à l'appui de ses dires, et le vent du sud-est souffle précisément.

Et il se passe ceci: tandis que les Afghans attendent à Mazari-Chérif que la passe de Bamiane soit praticable, que la neige soit fondue, afin de pouvoir porter à Abdourrhaman-Khan les cadeaux que l'émir de Bokhara lui envoie à contre-cœur, sans le moindre espoir d'être payé de retour, le vent apporte en compensation, au pays de celui qui donne, l'humidité prise aux cimes des montagnes afghanes qui sera la source de bien d'autres richesses.

Nous visitons le plus grand et le plus confortable des hammams de Karchi. Il a été construit aux frais d'un riche marchand, le même qui a fait paver à l'instar de l'Occident une des principales rues de la ville. Le plan de l'édifice a été fourni par un architecte de Bokhara.

Le bain est ouvert à tout le monde moyennant une légère rétribution. Les revenus de l'établissement sont affectés à l'entretien d'une médressé qui accueille des élèves nombreux.

Le donateur a laissé la réputation d'un saint homme, car il a fait grandement les choses. Ce hammam, qui passe pour être le plus beau du Bokhara, est le mieux installé et le mieux construit de tous ceux que nous avons fréquentés en Asie. On entre d'abord dans une grande salle au plafond très-élevé; une lampe à huile suspendue à une poutre laisse tomber de ses trois longs becs une lumière tremblotante. C'est là qu'est réuni le personnel du bain, les serviteurs, les masseurs musculeux, à peine vêtus, qui se tiennent à la disposition des clients. En l'air, les linges sèchent sur des cordes tendues. Tout autour, une estrade large et élevée, couverte de nattes, court le long des murailles; elle sert de vestiaire pour les habits que le baigneur entasse simplement à côté de lui. C'est aussi là qu'on prend une légère collation au sortir des étuves, qu'on dort, le temps de se reposer de la fatigue du massage, et qu'au grand divertissement des habitués, les jeunes danseurs viennent étudier leur art et répéter leurs exercices en petite tenue. Dans cette académie de danse naissent des passions qui font faire des folies aux débauchés, et commettre des meurtres aux jaloux.

Une allée en pente mène aux piscines, par des couloirs se succédant à angle droit. A l'extrémité de chaque couloir, sous des voûtes cintrées, on a ménagé des bancs de pierre recouverts de nattes; les baigneurs s'y étendent pour l'essuyage. On pénètre ensuite dans une salle ronde, faiblement éclairée; au milieu, dans la buée, on distingue un banc s'enroulant à une large table en maçonnerie, ronde comme le fût tronqué d'une colonne colossale. Sur la table, une lampe à bec; sur le banc, des écuelles de cuivre battu qui servent à puiser l'eau aux réservoirs placés sous des voûtes basses, au fond de chambres qui partent en éventail de la salle centrale. Suivant le plus ou moins d'aptitude du baigneur à la cuisson de son propre individu, celui-ci va puiser aux réservoirs une eau plus ou moins bouillante, se promène sur les dalles plus ou moins chaudes et s'asperge. Si un massage lui agrée, de solides gaillards se présentent; le «patient» se couche à plat ventre sur les dalles, les jambes allongées, les deux mains placées sur la tête qu'on appuie sur une pelote de linge. Une fois la position prise, l'exécuteur enfourche sa victime et la «travaille» des pieds et des mains. Il procède d'abord au massage du dos, puis à celui des bras et des jambes; il est très-habile et pousse un sifflement de mitron travaillant au pétrin ou un grognement d'animal qui s'acharne. Il fait jouer chaque articulation, craquer les doigts de la main, les orteils du pied, les tire, tord les reins à droite, à gauche, vous retourne sur le dos, et tout le corps y passe, toujours avec des grognements ou des sifflements. L'opération terminée, le masseur lave le «cadavre» et l'essuie.

Entre deux ondées nous visitons la ville, en compagnie du mirza Iva Dila. C'est le fils de l'«emistre», comme dit Abdoul, qui veut prononcer ministre. Le mirza est un grand et beau garçon élégant, toujours somptueusement vêtu, aimant à plaisanter et à jaser; c'est un jeune homme de bonne famille, assez insignifiant, qui est quelque chose par son père. On l'a attaché à la personne du beg de Karchi.

Il nous mène voir le pont qui est la merveille de Karchi et du Bokhara, où les ponts se comptent sur les doigts; on se sert de gués, d'un emploi plus difficile, mais d'une construction moins coûteuse. Le pont a environ quatre-vingts pas de long: il est construit en briques cuites, assez large pour qu'une arba et deux cavaliers passent de front.

--Un beau pont! dit fièrement le mirza.

--Par Allah! un très-beau pont, répondis-je.

Et mon admiration enorgueillit le mirza qui n'a rien vu de mieux, et ne se doute guère de ce que les Européens ont construit dans ce genre.

Du pont, il nous conduit chez un potier. Un ouvrier ousbeg, très-musculeux, vêtu d'un simple caleçon de toile, pétrit la terre avec ses pieds.

--Combien de temps vas-tu piétiner la terre?

--Durant une journée, nous dit-il; puis je la travaille un peu avec les mains, et elle peut être modelée.

--Combien vends-tu la plus chère de tes cruches?

--Un quart de tenga.

--Veux-tu nous montrer de quelle manière tu fabriques une cruche ou un pot?

--Volontiers.

Il nous fait entrer dans son atelier, où est installé son tour en bois et perpendiculaire. L'ouvrier pose une motte de terre sur la plate-forme, et au moyen de ses pieds, il la fait tourner rapidement sur son pivot. En un instant, sans autre outil que ses mains, il confectionne un vase d'un galbe assez gracieux.

Le mirza lui demande:--Combien de temps t'a-t-il fallu pour apprendre ton métier?

--Six ans.

--Tu es donc bien bête! Et les curieux rient de bon cœur. Cependant des ouvriers potiers du voisinage sont venus nous voir; ils sont tous très-robustes et très-musclés, mais de taille petite.

Quand le vase est tourné, on le met sécher au soleil, puis cuire au four pendant une nuit. Le four est chauffé avec des broussailles recueillies dans la steppe.

Après la poterie, c'est une des fabriques de marmites de fonte, dont Karchi fait un grand commerce, que nous allons visiter. La matière première est apportée de Russie à dos de chameaux.

L'avant-veille de notre départ pour le Chahri-Sebz, le mirza vient nous annoncer que le beg enverra le soir des danseurs donner une représentation en notre honneur.

A la tombée de la nuit, des serviteurs apportent des lanternes et les accrochent à une corde tendue entre deux des piliers qui soutiennent le toit de la galerie. Sur le sol, on étend un tapis de feutre. Des brasiers où brûle l'excellent charbon de _Saxaoul_ sont alignés à une extrémité du tapis, à l'intention des musiciens. De massives chandelles de suif sont allumées et jettent de vives lueurs sur le visage des curieux qui se pressent dans la cour. Quelques coups de tambourin annoncent l'arrivée des artistes, et le public court à leur rencontre et les entoure. Abdoul est rayonnant de joie, et il les reçoit avec un empressement significatif. Abdoul est un amateur, c'est visible. Nous nous installons au fond de la galerie, au bord du tapis.

Les trois musiciens, armés de tambourins qui composent l'orchestre, vont s'agenouiller devant les brasiers; ils tiennent leur tam-tam au-dessus du feu, et la chaleur fait tendre les parchemins. De temps à autre, ils donnent un coup sec pour constater le degré de tension. Les danseurs s'approchent et nous saluent à tour de rôle. Ils sont cinq. Les deux plus grands portent le costume des femmes, les trois autres ont conservé leurs vêtements d'hommes. Ils s'accroupissent contre le mur, les jambes croisées, face au public. Deux serviteurs sont spécialement chargés d'éclairer les artistes avec des torches, de façon qu'on les voie bien.

L'aîné des danseurs a seize ans, le plus jeune douze. Ils sont de petite taille relativement à leur âge. Ils ont les traits fins, la figure efféminée, l'œil agrandi par le maquillage, les cils teints et les sourcils réunis au bas du front par un trait noir. Leurs cheveux, rasés sur le sommet de la tête, sont longs à partir des tempes. Ceux qui ont le costume de femme portent de fausses nattes maintenues par un foulard lié sur la tête, et dont les pans flottent sur leurs épaules. Ils ont des bagues aux doigts. Leurs culottes sont serrées aux chevilles, et leur khalat est pincé à la taille.

Les trois plus jeunes ouvrent le ballet; l'un d'eux a les traits d'une pureté remarquable, il est très-beau, et la foule l'accueille par des paroles flatteuses. Il répond par ses sourires les plus lascifs, et met dans ses poses le plus qu'il peut de volupté. Ni l'un ni l'autre de ces danseurs ne possède convenablement son art; ils doivent leur succès surtout à leur jeunesse. Ils sont bientôt las et vont s'accroupir à la place qu'ils occupaient auparavant. On leur sert le thé, et Abdoul veille à ce qu'on ne leur ménage point le sucre.

Les deux premiers sujets entrent en scène. Ils ont des grelots aux poignets et aux chevilles. Tous deux sont des danseurs hors ligne; ils font preuve de beaucoup d'agilité et de précision. L'un, surtout, a dans ses mouvements et ses gestes une grâce surprenante et féminine. Son corps souple, ses mains et ses pieds délicats, ses grands yeux noirs voilés de cils longs et soyeux, sa figure fine, d'un modèle ferme, un ensemble aux lignes douces et agréables en font l'expression vivante et complète, le type de cet hermaphrodite que les Grecs et l'antiquité ont tant aimé. Ce n'est plus l'homme, ce n'est pas la femme; c'est un être bizarre que recherchent des hommes à l'œil trouble, mâles de mauvais aloi qu'on rencontre à chaque pas dans les villes d'Asie.

Maintenant, le premier sujet est debout, il met de l'ordre dans son ajustement de femme; les tam-tams résonnent, la cadence est lente. Sur place, il lève légèrement le pied droit placé en équerre, le laisse tomber avec un mouvement peu accentué de la hanche opposée; en même temps il bat des mains, laissant glisser la main droite sur la paume de la main gauche immobile à hauteur de la figure, et il secoue chaque fois la tête en mesure, les grelots résonnent. Puis les tambourins accélèrent la cadence, et il glisse en avant et en arrière avec les mêmes gestes des mains et des pieds. Les musiciens chantent, hurlent sur une note très-aiguë; le danseur écarte les bras horizontalement comme quelqu'un cherchant l'équilibre, et ramène à chaque pas une main près de la tête, tandis qu'il en éloigne l'autre. Ensuite il va les bras ballants, avec des secousses des épaules, la tête penchée en arrière, puis les mains sur les hanches, alternant le pied qu'il pose en avant. La cadence devient très-rapide, et il exécute sur place des pirouettes vertigineuses pendant plus d'une minute. Les musiciens hurlent comme des damnés en se balançant, puis ils frappent un coup retentissant, et le danseur s'arrête subitement. Il reprend la figure qui ouvre le ballet; la cadence est de nouveau lente, il vient à petits pas, les bras en l'air, avec un sourire, s'accroupir en face de nous. Son compagnon qui le copie exactement est à ses côtés. Il se penche en arrière au point que la tête touche le sol, il se tord sur ses reins mollement, se redressant avec un tressaillement nerveux à un «ouah!» formidable de l'orchestre. Il chante avec un déhanchement lent et continu, frappe des mains, caresse ses nattes, imite la femme qui coud sur son genou, qui se pare, huile ses cheveux, touche délicatement ses seins. A ce moment, la cadence est lente, et les déhanchements ininterrompus sont accompagnés de mouvements de ventre en avant, comme ceux du fandango. Les deux batchas se relèvent, marchent les bras en l'air, tournent plusieurs fois sur eux-mêmes, se balancent sur place, en arrondissant les pans de leurs robes, relevés au-dessus de la tête. Pour finir, ils prennent un bâton de chaque main, pirouettent en les frappant l'un contre l'autre au-dessus de la tête, puis l'un d'eux se pose sur un genou pendant que l'autre tourne toujours et frappe sur le bâton que lui présente son compagnon, autant de fois qu'il lui fait face. Ils alternent dans la suite, s'agenouillant à tour de rôle. Ils jettent finalement les baguettes. L'«étoile» seule reste en scène; il fait le tour du tapis en chantant, pirouette plusieurs fois avec une vitesse inimaginable, excité par les chants de l'orchestre. Enfin, un dernier coup de tam-tam, et il tombe à genoux, s'incline, puis il se relève et va boire la tasse de thé qu'il a bien méritée.

Telle est à peu près la danse des batchas.

Quand elle commence, les Bokhares partagent leur attention entre les danseurs et nous-mêmes; ils sont curieux de lire sur notre visage l'impression que nous produit ce spectacle. Mais, quelques-uns exceptés, ils n'ont bientôt plus d'yeux que pour ces enfants. Tels, dans la foule, placés au premier rang, avec leur bouche entr'ouverte, leurs lèvres en avant, leurs yeux allumés, se font voir dans le paroxysme de la luxure. Abdoul est littéralement empoigné, et, lorsque les batchas altérés demandent à boire tout en dansant, il est le premier à leur tendre la tasse de thé, et si à la hâte ils veulent aspirer une bouffée de fumée, c'est encore Abdoul qui leur présente le tchilim bien allumé. Ils l'en remercient par un tendre regard. Au reste, ces jeunes gens, quand ils sont en scène, restent en communication avec le public, où ils s'efforcent de faire des victimes, et ils prodiguent à leurs admirateurs des œillades langoureuses et des sourires pleins de promesses.

Un incident faillit interrompre la représentation: il y avait, mêlés au public, plusieurs batchas; le préféré de l'un d'eux s'aperçut qu'un des assistants adultes s'approchait trop de l'objet de sa flamme, et éclata en menaces furieuses contre l'osé personnage qui prétendait chasser sur ses terres. Un homme du beg intervint et mit fin à une querelle qui eût pu se terminer par une lutte sanglante, comme il arrive très-fréquemment à ce propos.

Le lendemain, nous allons voir un jardin public qu'on nous donne pour le plus verdoyant de Karchi. Il est entouré d'un mur de terre, avec des découpures figurant des créneaux. Nous n'y trouvons pas grand monde. A une de ses extrémités se dresse une mosquée de belle apparence, à la façade ornée de briques émaillées; Abdoullah-Khan l'aurait fait construire. De l'herbe, des arbres fruitiers, des mûriers d'une belle venue, autour de mares d'eau, font de ce jardin un endroit assez plaisant où le peuple vient manger, boire le thé, se divertir à écouter un chanteur, et, plus volontiers encore, dormir à l'ombre.

Un gardien de ce jardin est en même temps tisserand. Il fabrique une assez belle étoffe de soie sur un métier fait de bois et de roseaux, qu'il nous dit avoir lui-même construit. C'est le métier Jacquart aussi simple que possible; il manie la navette à la main.

Près de la masure où le tisserand habite, sous un bel arbre, à l'air libre, un homme d'âge avancé est assis sur ses talons. Un passant s'empresse respectueusement vers lui, s'incline, s'agenouille et lui baise humblement les mains; puis il se retire avec des saluts profonds à chaque pas en arrière.

--Quel est cet homme? demandai-je.

--Un saint, répond Abdoul. Son père, mort depuis quelques années, était lui-même un saint illustre, et les fidèles vont en foule prier sur sa tombe.

Les gens qui nous accompagnent, le mirza en tête, vont baiser la main de ce vénérable personnage. Sur ce, il boit la tasse de thé que lui a versée un de ses petits-enfants, qui ne le quitte point.

Nous le saluons poliment et chargeons Abdoul de lui porter nos «salamalecs» les plus cordiaux. Celui-ci s'acquitte de la commission avec beaucoup de dignité, baise la robe du saint homme, qui le charge de nous transmettre des bénédictions et la promesse que, dans ses prières, il n'oubliera pas de demander à Allah bonne santé et longue vie pour les deux Faranguis.

XIII

LA VALLÉE DU KACHGA-DARYA.

Les lépreux.--Les loulli ou bohémiens.--Course à la chèvre à l'occasion de la mort d'un Ousbeg.--Le héros Abdoul.--Tchirakchi.--Un prince peu intelligent.--Les Ousbegs du Chahri-Sebz.--Chamatane.--Chahr; l'armée bokhare; le palais de l'émir.--De bons soldats.--La légende du grand serpent.

Puisque nous avons remis à plus tard de visiter Bokhara, le mieux est de regagner rapidement Samarcande, d'où nous irons dans la steppe de la «Faim».

Ici, on est en pleine saison des pluies--la plus mauvaise de toutes pour les collectionneurs--tandis qu'au nord de la vallée du Zérafchane, dans la steppe qui a été arrosée par les eaux du ciel deux mois plus tôt, les plantes sont en fleur. Si nous voulons récolter autre chose que des graines, nous devons nous hâter. Aussi, le 5 mai, avant que la pluie tombe, nous nous mettons en marche pour le Chahri-Sebz par un ciel chargé de nuages.

En sortant de la ville, près des dernières maisons, des femmes sont assises ou agenouillées au bord de la route; leur visage est couvert d'un voile de crin noir, toute leur personne dissimulée sous le _parandja_[50] lugubre. Quand nous passons, elles prennent à la main la sébile de bois posée à leurs pieds et nous demandent l'aumône, mais sans quitter leur place. Ce sont des femmes de _makao_[51]: les unes, vieilles, cassées; les autres, jeunes, ayant sur les bras des enfants dont la belle mine ne dénote point qu'ils seront plus tard des victimes fatales de la lèpre. Le geste des mendiantes pour nous implorer met parfois un coin de leur visage à découvert, et, d'un coup d'œil, nous apercevons une joue ou un front rougi par un ulcère hideux.

[Note 50: En turc occidental «féredjé».]

[Note 51: Lépreux.]

L'une d'elles, délicate, mise avec une recherche relative, montre un visage encore indemne des attaques de la maladie, et avec un sourire triste et résigné, d'une voix plaintive, elle réclame un silao; un bracelet d'argent brille à son joli bras nu, car, toute lépreuse qu'elle est, elle garde la coquetterie d'une femme.

Ces infortunés sont nombreux dans le Bokhara, où toujours on les trouve installés dans le voisinage des villes. Parfois, ils se réunissent et forment un village: ceux de Karchi auraient cent cinquante maisons. Ils vivent de mendicité, se postent sur les routes les plus fréquentées, et, les jours de bazar, sont tous dehors à tendre la main aux passants. Ils font alors de belles recettes et retournent dans leurs taudis avec de quoi vivre quelquefois pour un mois. Quelques-uns des leurs vont acheter le nécessaire aux marchands établis près des portes de la ville: on leur emplit leurs besaces, et ils reviennent avec la pâture pour leurs frères.

On nous affirme que, dans la province de Karchi, le nombre des lépreux augmente depuis quelques années.

Cet accroissement concorde avec une suite d'années pluvieuses et, partant, de bonnes récoltes. Il y a là plus qu'une coïncidence. Les musulmans se montrent d'autant plus généreux que leurs moissons sont plus copieuses; les lépreux profitent de ces circonstances heureuses, leur situation s'améliore, ils se nourrissent mieux, la mortalité est moins grande et la procréation plus considérable. D'autre part, les hommes ont occasion d'amasser un petit pécule; ils songent à se procurer de nouvelles femmes, et comme on les laisse se déplacer à leur gré, ils vont dans les léproseries les plus proches acheter des jeunes filles. Celles-ci leur donnent de nouveaux enfants et ne leur sont point à charge, car le pays étant riche, elles sont d'un bon rapport: ce sont autant de mains en plus à la disposition du mari pour recueillir les dons des fidèles.

Mais nous sommes en route pour Tchim, et voilà des Turcomans qui viennent de Yakabag, village au pied des montagnes. Ils vont à Karchi vendre des juments. Ils les achètent maigres et fatiguées, les refont par un bon régime et les revendent à l'époque des accouplements.

Plus loin, c'est une bande de loulli; leurs femmes ont le visage découvert, quelques-unes sont jolies. Tous vont à cheval. Leur type est bien celui du Tsigane de ce pays: l'œil grand, le nez assez long, droit et gros du bout, avec un profil allongé, une face paraissant étroite en comparaison de la face des Ousbegs; mais des pommettes très-accentuées, des cheveux moins foncés, des yeux quelque peu kirghiz, déposent nettement contre la chasteté et la fidélité des femmes de cette race. Selon Abdoul, elles sont très-légères.

[Illustration: TOMBEAU DU PÈRE DE TAMERLAN. CHAHRI SEBZ.

D'après une photographie de KAZLOWSKI.]

Les loulli ont coutume de se déplacer au printemps; ils traversent le pays, passent d'une ville à l'autre, vendant les écuelles et les cuillers de bois qu'ils taillent eux-mêmes; ils pratiquent la chiromancie et lisent l'avenir sur les os des animaux. Leurs femmes mendient par la même occasion. Ils ont la spécialité des treillis de fil de fer ou de laiton.

Cette première étape nous mène à Tchim, sur la rive gauche du Kachga-Darya. Nous arrivons juste avant l'orage que le vent du sud-ouest chasse derrière nous. Dans la nuit, il tombe une pluie torrentielle.

De Tchim, nous marchons presque droit sur l'ouest. A cinq cents mètres environ du caravansérail où nous avons couché, à droite de la route, un coin de steppe se déroule dans toute sa splendeur printanière. Des myriades de tulipes en fleur se bariolent sur un fond vert, et quand le vent cherche à les coucher, qu'elles se relèvent avec des ondulations infinies, c'est le chatoiement inimaginable d'une mer dont chaque vague est faite d'un ruissellement de couleurs. Tel est le modèle que les nomades s'efforcent de copier quand ils brodent avec des laines teintes leurs tapis magnifiques.

Des deux côtés du chemin, il y a des Saklis et les yourtes d'un aoul d'Ousbegs. Un homme est mort la veille. Les femmes, placées en cercle, pleurent à côté de sa tente en compagnie de la veuve. Les hommes organisent une course à la chèvre en l'honneur du défunt. De la colline d'où nous découvrons cette scène, nous ne tardons pas à voir accourir au galop, de tous côtés, des cavaliers qui se rassemblent dans un vallon en forme de cirque. C'est le champ de course qu'ils ont choisi.

Voici qu'un cavalier passe devant nous à toute bride; il porte en travers de sa selle une chèvre qu'on vient de tuer. Il s'approche de la troupe des coureurs, pousse un cri de défi, et la poursuite commence. Il se sauve ventre à terre. On cherche à lui barrer le chemin, on l'entoure, il s'échappe. Un des cavaliers le presse qui le touche, qui se penche pour lui arracher la chèvre, mais il la jette à terre du côté opposé, s'arrête court, la ramasse sans quitter les étriers et fuit dans la direction opposée. Puis, un groupe de cavaliers frais le cerne, et lui, renonçant momentanément à la lutte, jette la chèvre au milieu d'eux. Et c'est une mêlée, une bousculade sur place, chacun faisant son possible pour ramasser l'enjeu et gêner les mouvements de ses compétiteurs. Tout à coup il y a une débandade: l'un d'eux a pu saisir la chèvre entre les jambes des chevaux, et l'on donne la chasse au vainqueur d'un instant.

Abdoul, qui monte un bon cheval et ne manque pas de fatuité, trouve l'occasion belle de se couvrir de gloire. Il se débarrasse de son sabre et de son manteau, qu'il confie à son ami Roustem, et s'avance vers les coureurs, fièrement, au petit trot de son alezan. Il se met de la partie, et bientôt, grâce à son agilité, parvient à ramasser la chèvre; il fuit vers nous. Cela est contraire aux règles de la course: l'usage veut, en effet, qu'on ne soit le vainqueur définitif qu'après avoir fait trois fois le tour de la piste en conservant l'enjeu.

Le héros Abdoul a trop compté sur son coursier; deux cavaliers l'ont arrêté, les autres accourent. La mêlée est si confuse que nous ne distinguons qu'une masse de gens qui se heurtent. Soudain ils se dispersent, et alors nous voyons très-bien Abdoul sur le dos, son cheval qui se sauve à toutes jambes, tandis que les Ousbegs galopent au loin sans s'occuper le moins du monde de l'intrus qu'ils ont jeté à terre brutalement, à l'ousbeg.

Nous craignons une seconde pour les côtes de notre fidèle serviteur; mais il ne tarde pas à se dresser sur ses jambes, et il se traîne péniblement du côté de son cheval, qui s'est mis à brouter paisiblement l'herbe tendre que son maître eût voulu sans doute plus épaisse.

Cependant Roustem s'efforce de nous expliquer les motifs de cette mésaventure, dans son patois fait de turc et de russe étrange:

«Abdoul, dit-il, kopeck pas donné, Ousbeg pas content, Ousbeg diable; homme tout à fait assommé.»

Il veut nous donner à entendre que les Ousbegs se sont cotisés pour acheter la chèvre et se divertir, et qu'Abdoul n'ayant pas payé sa part, ils l'ont traité en ennemi.

En outre, ce que ne dit pas Roustem, il est probable qu'ils ont reconnu à son parler et à son costume un tadjique de la ville, et ils se sont empressés de jouer un mauvais tour au représentant d'une race qu'ils détestent profondément.

Abdoul, qui a pu se hisser sur sa bête, arrive avec un sourire contraint; il nous conte son échec et fait la théorie de la culbute qu'il vient d'exécuter. Deux cavaliers se sont placés à ses côtés, l'un à droite, l'autre à gauche; ils ont saisi la chèvre, le premier par une patte de devant, le second par une patte de derrière, et, tournant bride brusquement, talonnant leurs chevaux, ils ont jeté Abdoul à la renverse par-dessus la croupe de son cheval. Et voilà pourquoi la sienne est endolorie et qu'il se penche en avant et se tient au pommeau de sa selle. Mais son retour piteux contraste si comiquement avec son majestueux départ pour le combat, que nous ne pouvons contenir un fou rire.

Une verste plus loin que le champ de bataille où notre djiguite a été vaincu, on en trouve un autre qui ne prête point à sourire, et au contraire, tragique, grandiose dans sa simplicité. C'est le village de Kamaï-Kourgane, aux maisons en ruine, et désert depuis une quinzaine d'années. Les champs qui l'environnent furent témoins de la lutte des agriculteurs contre l'asséchement du sol; l'homme a été vaincu par la nature dans la plaine, et il s'est rapproché de la montagne, où il a pu recommencer le combat dans des conditions plus favorables pour utiliser l'eau provenant de la fonte des neiges, sans s'exténuer de travail.

Les ariks desséchés de Kamaï-Kourgane, très-profonds et bordés de déblais considérables, prouvent que les anciens habitants de cette région n'ont reculé qu'après s'être défendus bravement, la pioche à la main.

Avant Tchim, il y aurait également un grand village abandonné pour les mêmes raisons et à la même époque.

Durant plus de vingt kilomètres, de Tchim à Kara-Bag, nous apercevons des tentes d'Ousbegs sur les deux côtés de la route.

Les rues de Kara-Bag sont défoncées et bourbeuses. Les chevaux enfoncent plus profond que le genou dans un mortier tenace. C'est que nous voilà de nouveau dans une vallée humide, à l'entrée de la plus fertile oasis du Bokhara. Jusqu'à Tchiraktchi, nous sommes dans les champs de blé vert, partout on voit des aouls au milieu de grasses prairies. Et lorsqu'au coucher du soleil nous arrivons aux portes de Tchiraktchi, il semble que nous ayons quitté l'Asie. Les troupeaux arrivent de tous côtés, la verdure des prés et des arbres, le ciel assombri par de gros nuages, une sensation de fraîcheur pénétrante, la teinte grise du paysage, tout rappelle certains villages de Hollande entrevus par un printemps brumeux.

Le bétail paraît être la principale richesse des habitants du pays; toutes les rues regorgent de vaches, de chèvres et de moutons qui se dirigent vers les cours des maisons, où ils passeront la nuit à l'air ou sous des abris. Le jour même nous constatons, en buvant un lait crémeux et parfumé, que vaches et prairies ne laissent rien à désirer.

Des rues étroites mènent à notre logis, petite maison presque en face de la porte de la forteresse où Son Altesse le touradjane, derrière des murs de terre en bon état, s'ennuie majestueusement.

On donne le nom de touradjane à tous les fils de l'émir. Le père a coutume de les placer comme gouverneurs dans les principales villes de ses États, et, tant qu'ils sont jeunes, il leur adjoint des chefs de son choix pour leur enseigner l'art de régenter les peuples.

Nous demandons des nouvelles de la santé du jeune prince, et l'on nous répond qu'il est souffrant. Depuis une année, il est miné par une fièvre qui est devenue intermittente, après avoir été d'abord quotidienne. Nous offrons immédiatement le secours de nos lumières; Abdoul nous donne pour des médecins de premier ordre, il est cru sur parole, car on sait que nous sommes des Faranguis, et cela suffit, «ces gens-là étant tous médecins». L'envoyé du touradjane va prendre l'avis de son maître et revient annoncer que Son Altesse accepte, que nous pouvons préparer la potion.

Grâce à nous, le lendemain, le touradjane se sentait mieux, et, en même temps qu'il nous faisait demander des cigarettes, fumées probablement par ceux qui couraient les lui porter, l'aimable jeune homme nous invitait à lui rendre visite et à déjeuner du même coup. Nous acceptons et prions le fonctionnaire qui nous transmet cette invitation de dire au touradjane combien son amabilité nous a touchés.

Vers dix heures, le kourbachi arrive tout flambant, la hachette d'acier poli passée à la ceinture; il annonce qu'on nous attend, et nous prie de le suivre.

Nous montons à cheval, passons sous une première porte où les gardes se lèvent à notre approche, puis nous pataugeons dans un chemin creux, sorte de marais entre deux murs où la boue pue et les flaques d'eau croupissent. Voilà encore une seconde porte couverte, puis une troisième s'ouvrant sur la cour qui englobe le palais du touradjane. Le kourbachi s'incline, salue, et nous confie aux quatre _oudaïtchi_[52] debout près de l'entrée, un long bâton rouge et jaune à la main.

[Note 52: De _oda_, chambre; c'est donc un chambellan.--De même, en turc occidental, _odalik_ (et non odalisque), «fille de chambre».]

Les oudaïtchi ont la charge de précéder l'émir ou ses fils quand ils sortent dans les rues, et, s'adressant à la foule, ils crient alors en persan: «Pour le bonheur de l'émir, qu'Allah donne au peuple la tranquillité et la paix!» et pour un touradjane: «Pour le bonheur du touradjane, qu'Allah donne au peuple de longues années et la santé.» D'autres oudaïtchi devancent le cortége et crient: «Levez-vous, croyants, regardez, sachez que l'émir, que le touradjane approche!» A l'intérieur du palais, ils font l'office d'huissiers, d'introducteurs, et, s'appuyant à chaque pas sur leur bâton comme un suisse sur sa hallebarde, deux à droite, deux à gauche, ceux-ci nous accompagnent. Puis nous mettons pied à terre, et, par une galerie couverte et sombre, à travers la cour, on nous conduit à la porte de la salle de réception. Nous entrons seuls.

La chambre est plus longue que large; sur une table allongée et basse sont entassés des plats de riz, de viande rôtie, d'amandes, d'abricots et autres friandises indigènes. Au fond de la salle, à l'extrémité de la table, est assis le jeune prince vêtu d'un khalat de velours bleu, la tête surmontée d'un massif turban de fin tchalma blanc brodé d'or. Il se lève, nous tend la main:

«Le salut sur vous!» «Et sur vous le salut!» ripostons-nous.

Puis il s'assied, nous invite à prendre place à sa gauche du même côté de la table. Une soupe faite avec un bouillon de poulet, du riz et des petits pois nous est d'abord servie. En ayant mangé quelques cuillerées, nous fourrageons par politesse dans les différents plats avec notre cuiller en bois. Entre temps, j'examine notre amphitryon. Il est de taille moyenne; sa figure maigre paraît petite sous l'écrasement d'une coiffure monumentale, le teint est terreux, le nez droit avec de larges narines, la lèvre grosse et pendante, l'œil noir, morne. La mine est d'un fiévreux; la physionomie, d'un être peu intelligent, dans cet individu aux ongles malpropres, tout dénote un prince de la décadence. Ce n'est plus le fils des vaillants émirs ousbegs du temps passé. A notre retour en France, lorsque nous vîmes l'Honorius hébété de Jean-Paul Laurens, assis sur son trône, nous avons pensé au touradjane de Tchiraktchi.

Tandis qu'on dessert la table, la conversation s'engage:

--Ton père l'émir se porte bien?

--Ha ha.

--Le remède que nous t'avons donné t'a guéri?

--Ha ha.

--Nous sommes venus de loin afin de voir ton pays qu'on nous avait dit être très-beau.

--Khoub.

--Nous ne regrettons point la longueur du chemin que nous avons parcouru pour venir dans le Bokhara, car les habitants y sont hospitaliers.

--Khoub.

--Le sol y est fertile, les oasis sont de véritables jardins, et les fruits plus délicieux qu'en aucun autre endroit de la terre.

--Khoub.

--Et ton père aime la science, il soutient de ses dons les savants, qui sont innombrables dans ses États.

--Khoub.

Nous ne tardons point à nous apercevoir que notre interlocuteur est taciturne ou très à court d'idées, car il est impossible d'en tirer autre réponse que ce «khoub», accompagné d'une légère inclination de la tête sur l'épaule gauche. Quand nous nous taisons, on entend voler une mouche; le touradjane ne prend jamais le premier la parole, il se tient silencieux, nous regarde, et nous le regardons.

Nous ne voulons point quitter sans l'entretenir quelques minutes celui qui nous a fait servir un déjeuner pour quarante personnes, et le dialogue dure avec beaucoup d'à-coup, jusqu'au moment où, ne sachant plus nous-mêmes que dire, qu'imaginer, nous nous levons pour prendre congé. L'intelligent jeune homme nous imite, nous tend la main.

--Louanges à Dieu! que ta vie soit longue!

--Kheïle[53] khoub, répond-il.

[Note 53: Extrêmement.]

«Bien» et finalement «très-bien», voilà tout ce que ce fils d'émir a trouvé à nous dire.

Quand nous fûmes hors de sa forteresse, Abdoul, qui avait tenu sa langue trop longtemps, s'exclame:

--Quel imbécile, quel imbécile!

La qualification n'est point trop sévère, s'il faut croire la rumeur publique. Aux yeux de ses administrés, le touradjane passe pour un personnage d'une intelligence peu remarquable. On dit que son entourage ne lui témoigne point la déférence due à un fils de Sa Sainteté, que ses ordres ne sont pas toujours strictement exécutés, et qu'on obéit plutôt au conseiller que l'émir a attaché à sa personne.

Ses serviteurs se plaignent de sa lésinerie, le dépeignent comme un jeune homme de caractère insupportable. Autrefois, il sortait assez souvent pour assister ou prendre part aux courses à la chèvre, qui le passionnaient. Maintenant il reste enfermé dans la forteresse comme dans une prison, ne lit point dans les livres, n'aime ni les chanteurs ni les musiciens. Il se plaît à rôder d'une chambre à l'autre, à jouer avec ses cailles, à regarder ses faucons manger, à visiter ses écuries où il passe des heures, époussetant lui-même ses chevaux, gourmandant les palefreniers à tout propos. Quant à la femme que lui a choisie son père, il n'en a cure. Il préfère rester dans sa chambre, béer à la fenêtre donnant sur la vallée, et les jambes croisées, boire coup sur coup les tasses de thé vert, fumer le tchilim qui le plonge dans une somnolence où il se complaît. Il ne mène point la vie d'un prince, mais d'un énervé.

On nous apprend que, sur notre chemin, non loin de Tchiraktchi, il y a un gué large et profond. Nous faisons donc charger nos bagages et nos collections sur un arba aux roues très-élevées qui part à l'avance, puis, à travers les champs cultivés, après avoir jeté un coup d'œil sur Tchiraktchi du haut d'une colline, nous descendons jusqu'au village de Tiz-âb (eau rapide). Il prend son nom du cours d'eau qui le traverse bruyamment et à toute vitesse en s'échappant d'une gorge étroite. La berge élevée de la rive gauche est la digue qui protége le village contre le torrent, dont la turbulence est extrême dans la saison des pluies et de la fonte des neiges.

Notre arba est arrêté à moitié du chemin creusé dans la berge conduisant au gué; pour le moment il est impossible de passer sur l'autre rive. Les villageois sont rassemblés, ils regardent couler l'eau et passer les piétons qui se déshabillent, font un paquet de leurs vêtements, les placent sur leur tête et entrent dans la rivière sans plus de cérémonie. Ils enfoncent jusqu'au cou. Comme nous ne voulons point mouiller nos collections, nous attendons que le niveau baisse.

Dans l'après-midi, les coffres ayant été placés sur des bottes de paille pour les élever au-dessus de l'eau, nous commençons le transbordement. De solides gaillards, nus jusqu'à la ceinture, poussent vigoureusement les roues de la voiture; d'autres montés sur des chevaux attelés de chaque côté du limonier luttent contre le courant, et en trois voyages tout est au complet sur la rive opposée.

Durant ce va-et-vient, les indigènes ne se privent point du plaisir de nous examiner. Nos selles anglaises attirent surtout leur attention, et ils les regardent en connaisseurs. De notre côté, nous pouvons détailler la personne des habitants de Tiz-âb qui passent dans le pays pour des Ousbegs de race pure et sont renommés pour leur courage et leur vigueur.

Ils ont la face large, le nez gros et court, l'œil petit, la tête ronde sur un cou solide enfoncé dans des épaules larges et droites; la poitrine est vaste, le bassin ample, les membres musculeux et développés, le pied et la main larges avec des doigts gros et courts, le mollet haut, les attaches grosses. En somme, un ensemble peu élégant, mais d'une race forte, pesante et charnue. Plusieurs étaient d'une taille élevée. Tous étaient bruns ou châtains et montraient de magnifiques dents larges et courtes. Malgré une barbe assez fournie, le reste de leur corps ne portait point de trace de pilosité. Ces Ousbegs avaient la physionomie honnête, un air de simplicité plus que d'intelligence.

Les chevaux de bât sont chargés à nouveau, et nous nous acheminons vers le village-forteresse de Chamatane, campé fièrement en vedette sur le chemin de Chahri-Kitab. Partout des champs verdoyants, partout une végétation exubérante; c'est bien le pays de la Ville Verte.

Chamatane fut illustré par les exploits de Djoura-Beg, dont voici en quelques mots l'histoire. Après avoir été au service de l'émir à Bokhara, Djoura-Beg vient dans le Chahri-Sebz chez un certain Baba-Beg, gouverneur du pays; il se lie étroitement avec son hôte, prend de l'influence sur lui, et le décide à se proclamer indépendant et à lever l'impôt pour son compte. L'émir envoie des troupes contre les révoltés, mais ceux-ci se défendent courageusement, et chaque fois qu'ils apprennent l'arrivée des soldats bokhariens, ils rompent les digues et inondent le pays, et le sol qui est très-argileux se détrempe, formant un mortier épais et tenace où piétons et cavaliers s'engluent. Djoura-Beg, qui recrute ses troupes parmi une population vaillante et vigoureuse, vient facilement à bout de ses ennemis; il a soin d'être sur ses gardes, de façon à éviter les coups de main, et tient tête à l'émir. Celui-ci, avec une obstination digne d'un meilleur sort, tente maintes fois de reprendre cette belle province, et pendant quinze ans il s'épuise en efforts inutiles, jusqu'au moment où les Russes s'emparant du Bokhara en firent autant du Chahri-Sebz. Djoura-Beg défendit énergiquement Chamatane, mais il succomba. Aujourd'hui, il est à Tachkent avec son ami Baba-Beg. Tous deux ont été fort bien traités par les Russes, qui leur servent une pension, et le Tzar compte les anciens begs parmi ses plus fidèles sujets.

Lorsque le général Kauffmann s'empara de la province de Samarcande, il donna en compensation à l'émir de Bokhara les deux petites principautés qui formaient le Chahri-Sebz.

De Chamatane à la ville de Chahr s'étend un véritable jardin planté d'arbres fruitiers innombrables; on comprend que l'émir ait choisi cette riante campagne pour y faire construire sa maison de plaisance favorite. Nous ne l'avons point visitée, nous avons dû nous contenter de longer la double rangée de murs très-élevés qui défendent l'entrée du parc immense et boisé où le maître du Bokhara prend ses ébats.

Avec ses rues étroites, tortueuses, sales, se traînant le long des pentes, avec son bazar sombre, couvert, aux carrefours de voûtes de briques, Chahr a l'aspect d'une ville du moyen âge. A chaque pas, on rencontre les restes de constructions que Timour fit élever dans ce lieu de sa naissance, qui n'était alors que le village de Kach. On dit que l'illustre conquérant songea même à en faire la capitale de son vaste empire; mais il abandonna ce projet. Samarcande, posée au milieu d'une plaine fertile où se croisent les routes du monde central asiatique, était bien la ville que devait préférer à toutes les autres celui qui fut un politique avisé autant que capitaine habile. Il n'en pouvait trouver une dont la situation répondît mieux aux intérêts de la bonne administration et de la facile défense du pays.

[Illustration: PLAINE DU ZÉRAFCHANE.

Dessin de GIRARDOT, d'après les croquis de M. CAPUS.]

Chahr ne pouvait être qu'une très-agréable résidence d'été, le Schœnbrünn de Samarcande et rien de plus.

Autrefois plus peuplée, cette ville compte encore quinze mille habitants. D'habitude, pendant les grandes chaleurs, l'émir de Bokhara habite sa maison de campagne, où il donne des fêtes. Mais c'est à Chahr, dans les bâtiments construits au pied des ruines de l'_Ak-Saraï_, qu'il expédie les affaires sérieuses, qu'il tient sa cour et que veillent ses guerriers.

Le beg de Chahr nous invite à l'aller voir. Pour pénétrer jusqu'au logement qu'il habite à l'intérieur de la forteresse, il faut traverser plusieurs cours communiquant par des portes couvertes qui servent de corps de garde. Chaque fois que nous passons devant une de ces portes, des soldats d'opéra-comique se précipitent sur leurs fusils, s'alignent à peu près et présentent les armes. Leur costume est voyant et fait pour inspirer la terreur. Ils ont la tête surmontée d'un vaste bonnet de peau de mouton noir, une veste rouge avec des boutons de métal, s'enfonçant dans un tchalvar jaune en cuir dont le fond est d'une ampleur extravagante. Ils sont chaussés de bottes aux talons ferrés. Comme armes, ils ont des sabres, des fusils à piston avec une baïonnette triangulaire.

Les oudaïtchi nous introduisent chez le beg; ses serviteurs emplissent la cour avoisinante, et ses subordonnés se tiennent debout à la porte de la salle. Le beg est de taille moyenne, replet, avec une tête fine d'ecclésiastique. Il passe pour avoir la confiance de son maître, qui n'en reçoit que de bons conseils. Il est d'une politesse obséquieuse, nous accable de compliments, ne tarit pas d'éloges sur son voisin, le gouverneur de la province de Samarcande, et sur le gouverneur général du Turkestan, que «l'émir aime au delà de ce qu'on peut croire. C'est au point qu'il tombe malade chaque fois qu'il apprend une indisposition du général Kauffmann.»

Le beg nous donne ensuite quelques-uns de ses serviteurs, qui nous font visiter la forteresse.

En face d'une porte, nous voyons un canon sur un affût, mais pas de boulets ni d'artilleurs. On nous promène dans plusieurs cours qui sont entourées de constructions servant à loger les soldats et les serviteurs. Les appartements réservés à l'émir et à sa famille sont vis-à-vis d'un colossal portique couvert de briques émaillées, seul reste d'un palais construit par Timour[54]. Le portail menace ruine et écrasera un beau jour les soldats logés dans une masure adossée à sa base. L'habitation de l'émir, qu'on a placée prudemment à distance, n'est pas luxueuse, elle est en briques cuites, crépie de plâtre, à un étage, avec une galerie devant les chambres tout autour de la cour. Elle donne sur un jardin planté de mûriers et de rosiers; un homme y était occupé à distiller l'essence de rose pour l'usage personnel de l'émir, qui mêle ce parfum à l'eau de ses ablutions. Toutes les chambres étaient inhabitées et vides de meubles.

[Note 54: Palais blanc.]

Nous rentrons à notre logis par le bazar, qui est peu animé, comme tous les bazars du pays les jours où il n'y a pas de marché. Nous remarquons des cotonnades anglaises, mais en petite quantité et à un prix plus élevé que les cotonnades russes.

Trois ou quatre armuriers sont occupés à fabriquer des fusils à mèche, rayés droit et même en spirale. Tous les appareils et outils sont maniés à la main, le maître ouvrier les a construits lui-même assez ingénieusement. La matière première lui vient en barres du grand dépôt qui est à Bokhara, où le fer arrive par l'entremise des Tartares de Kazan. Le kilogramme coûte plus de un franc, prix du gros.

Abdoul a apporté souvent de Samarcande des dépêches au beg de Chahr, et il nous donne sur son caractère des détails peu flatteurs. Il le dépeint comme un avare, comme un beau parleur, grand faiseur de gestes, prodigue de compliments «comme un loulli», mais payant peu ou point ses serviteurs, qui finissent par le quitter, désespérés d'attendre des appointements que leur maître promet toujours de leur donner sans s'exécuter jamais.

--Quant aux sarbasses (soldats), ajoute Abdoul, ah! maître, quels sarbasses! Il en faudrait beaucoup comme ceux-là pour chasser les Russes!

--Ils ne sont donc point courageux?

--Courageux! avec un bâton tu en ferais sauver trois cents. Tu ne sais donc pas qu'on les recrute parmi les gens qui rôdent inoccupés, qui ne savent que faire pour vivre. On leur offre un tenga par jour, un grand bonnet, une veste, un fusil, et ils n'hésitent point à s'enrôler. Et puis, quand le métier les ennuie, ils se sauvent dans le Turkestan russe.

--Mais quand une guerre est déclarée, ils se comportent bien, je suppose. Ils obéissent à leurs chefs?

--Ils obéissent lorsqu'on leur dit de piller, et ils sont toujours prêts à manger le palao. Il faut les voir en marche. Ils ont les poches pleines de noix, de raisins, d'abricots secs, de pistaches, et tout le long du chemin ils grignotent, car je t'assure qu'ils ont de bonnes dents. Et puis chacun d'eux a sa caille ou sa colombe pour jouer pendant les haltes. Et si l'ennemi est proche, ils ne se pressent point, pas plus que les chefs, et ils sont tous malades les uns après les autres. Ils trouvent toujours une raison pour s'écarter, et alors ils jettent leurs armes et se sauvent. Celui qui s'aperçoit que son voisin manque à l'appel dit au capitaine: «Capitaine, Abdoullah ne revient pas, permettez que j'aille le chercher.» Et le capitaine dit: «Va et reviens vite.» Il s'en va, mais ne revient pas. Et lorsqu'on voit l'ennemi, il en manque les trois quarts; au premier coup de fusil, tous s'enfuient comme des perdrix, et alors les grands chefs disparaissent à leur tour, et s'en vont conter à l'émir qu'ils ont combattu vaillamment, que tous leurs soldats sont tués, et l'émir dit au capitaine: «Par Allah! je te nomme colonel», et au colonel: «Je te nomme général.» Quels sarbasses! quels sarbasses!

Et Abdoul crache de mépris pour ses congénères.

Le même jour nous partons pour Kitab, la sœur jumelle de Chahr: un ruban de verdure les relie l'une à l'autre. Les chemins sont détrempés, et nous avançons difficilement.

L'Ak-Darya qui coule au pied de Kitab était gonflé par les pluies, et nous dûmes le traverser en arba. Les bagages furent vite transportés sur l'autre rive, grâce à des passeurs herculéens dont l'un ressemble à s'y méprendre au fameux lutteur Faouët, qu'admirait tant Théophile Gautier.

Les rues de Kitab sont de véritables marais. Cette ville est enfouie dans les arbres, entourée de champs fertiles; elle ne possède pas de monuments, et compte seulement quelques milliers d'habitants. Le beg, qui nous invite à le visiter et nous reçoit avec beaucoup d'affabilité, est en ce moment dans tous ses états. L'émir vient de lui réclamer une somme considérable qu'il n'aurait point dans ses caisses.

Ayant traversé le Kachka-Darya près des ruines d'une forteresse, nous arrivons à Kaïssar, où nous prendrons un guide pour traverser la passe de Katta-Karatcha.

Le chef du village nous reçoit très-cordialement. C'est chez lui que nous trouvons une boîte à sucre de la fabrique _David Sassoon and Co_, qui est venue des Indes par Mazari-Chérif jusqu'à l'extrême frontière de l'empire russe. On nous donne pour indiquer la route un homme de haute taille, d'une soixantaine d'années, qui connaît admirablement la montagne. Cet homme ne sait point d'où il est; nous le supposons Persan. Il a été apporté tout petit à Karchi par les Turcomans; sa bonne mine le fit acheter par le beg, qui le garda à son service jusqu'à sa mort. Le beg mort, l'esclave s'installa à Kaïssar, prit femme, et maintenant il est grand-père, et paraît très-content de son sort, car il rit volontiers. Sa principale occupation est de cuisiner pour le chef du village et de conduire les voyageurs de marque du Chahri-Sebz dans la province de Samarcande.

En trois heures nous atteignons, par un sentier pierreux, la plate-forme où les eaux se divisent, et les voyageurs font souffler leurs chevaux. Puis nous descendons vers Samarcande, car nous avons franchi la frontière; nous sommes de nouveau dans le Turkestan russe.

Avant d'arriver au premier village d'Amman-Koutane, le long d'une pente, on nous montre une longue traînée de cailloux; nous ne voyons là qu'un éboulis tel qu'il s'en fait lorsque les rochers s'effritent. Mais c'est, paraît-il, le «méguil de la couleuvre», et le guide nous conte que, «dans le temps passé,--bien avant Timour,--une couleuvre habitait la passe. Elle mesurait plus de trois cents mètres de longueur, avait une gueule énorme, dévorait les passants et même des caravanes entières. On ne pouvait plus aller par ce chemin du Chahri-Sebz à Samarcande. C'était une grande gêne pour le commerce. L'émir promit donc une haute place et une récompense magnifique à qui débarrasserait ses États d'un tel fléau. Un homme bien avisé usa de la ruse suivante. Il fabriqua un coffre, le remplit de poudre, y fixa une mèche très-longue. Puis il plaça la machine infernale sur le chemin du serpent, qui l'avala d'un coup. Puis, la boîte dans le ventre du reptile, il battit le briquet, mit le feu à la mèche, et le monstre éclata en trois morceaux. Il mourut, et on l'enterra à cette place.

--Est-ce que beaucoup de personnes ont vu ce serpent?

--Oui, répondit le guide, ils sont morts depuis longtemps. Au reste, voici le méguil, et la tête du monstre fut mise en terre près du champ labouré que vous voyez bien.

Le soir, nous couchions à Ak-Tepe, et le lendemain nous partions pour Samarcande, qui apparut soudain, dans la grande vallée du Zérafchane, comme un bouquet tombé sur un tapis vert.

* * * * *

Une boîte ayant contenu du sucre fabriqué dans l'Inde anglaise; un ex-esclave; une légende; telles sont nos constatations en achevant cette première partie de notre voyage.

Elles disent la situation présente de ce pays. C'est d'abord l'antagonisme commercial des Russes et des Anglais, et l'extrême activité de ces derniers; puis une transformation sociale qui s'opère par le sabre des Russes: la disparition de l'esclavage; enfin, le grand obstacle à ce que certaines populations d'Asie emboîtent le pas à celles d'Occident, qui est le goût extrême du surnaturel, l'absence complète d'esprit d'induction, dont témoigne une légende, tentative la moins scientifique d'expliquer un fait très-simple.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

I

DE MOSCOU A TACHKENT.

Moscou.--Nijni.--Traversée sur le Volga et la Kama.--Les passagers du _Samolet_.--Perm.--Yékatérinbourg.--Un couvent de nonnes.--Le tarantasse.--Un enterrement sibérien.--Les déportés.--Le _cimex lectuarius_.--Les Kirghiz.--La steppe de Baraba.--Sémipalatinsk.--L'Ala-Taou.--L'Ili.--Vernoié.--Le Talas.--La vallée du Syr ou Iaxartes. 1

II

TACHKENT INDIGÈNE.

Population flottante.--Population sédentaire: Kirghiz, Tatars, Indous, Tsiganes, Juifs.--Les Sartes.--Construction et disposition d'une maison indigène.--Costume d'un homme.--Pas de mode.--Les différents aspects d'un turban.--Costume des femmes.--Leur éducation.--Histoire d'un mariage; la cérémonie.--Parures des femmes.--Leur vie après le mariage.--Leurs distractions. 31

III

TACHKENT INDIGÈNE (suite).

Les hommes.--Éducation d'un garçon.--Les metcheds; les médressés.--L'enseignement que donnent les mollahs.--Un saint orgueilleux.--Les lettrés; leurs mœurs.--A propos d'Akkouli Bey.--Les talismans; le commerce qu'on en fait.--Histoire d'un talisman.--Un savant grincheux.--Superstitions.--Prédiction drôlatique.--Distractions des hommes: courses, combats de cailles, de perdrix, etc. 53

IV

DE TACHKENT A KARCHI.

Nos plans.--L'ambassade afghane.--A travers la steppe de la faim.--Les membres de l'ambassade.--La famille de l'émir Abdourrhaman-Khan.--Départ de Samarcande.--La steppe.--La recette pour le kabâbe.--Les Turcomans.--Procédés de _routiers_.--Dans le Bokhara.--Rachmed-Oullah médecin, diplomate et cuisinier.--Scène de bivouac.--Entrée triomphale à Karchi. 77

V

KARCHI.

Notre logement.--Le Karaoul.--Les Ersaris.--Une connaissance de Tachkent.--Les consultations du docteur russe.--L'origine d'un instrument de musique.--La Chine.--La prison.--La fosse aux punaises.--Le Palais-Royal de Karchi. 101

VI

DE KARCHI A L'AMOU DARYA.

Bonne foi bokhare.--Réveil de la steppe au printemps.--Turkmène économiste.--Les puits.--Mirages.--Un cuisinier tatar.--L'histoire de Saïd-Achmed-Khan contée par un ménestrel du Badakchane.--Kilif.--L'Amou.--Khodja Saïb.--Les Kafirs.--Les Afghans.--Un bac.--Les Cosaques.--Chefs afghans.--A propos des Anglais.--Prétendues forêts. 116

VII

DE KILIF A CHIRRABAD.

Aspect du vieil Oxus.--Les Kara-Mogouls Turkmènes.--L'hiver de 1878.--Misère des Kara-Mogouls.--Chasse au lévrier, au fusil à mèche.--Un drôle d'oiseau.--Le roseau.--Les pillards.--Le gibier dans la jungle.--Reportage.--Admiration du succès.--On parle de tigres.--Différentes manières de naviguer, radeaux, outres.--Hommes qui gîtent.--De l'Amou à Chirrabad.--Exercice illégal de la médecine. 144

VIII

CHIRRABAD.

Le fils du Beg de Chirrabad.--Une maison de petite ville.--La forteresse.--Un chef de police.--Mode d'administration.--Rôle du bâton dans la comptabilité.--Le Beg de Chirrabad.--Chasse au faucon.--Conteurs et danseurs ambulants.--L'art d'affaiter les faucons et les aigles.--Un pèlerinage.--Les sauterelles.--Histoire de maquignons.--Comment se conclut un marché. 166

IX

LES RUINES DE LA VALLÉE DU SOURKANE.

Où sont les ruines?--Nadar le photographe et ses bottes.--Ak-Kourgane.--La maison d'un Ak-Sakal.--Un huilier.--Un riche industriel, un ouvrier.--Chahri-Goulgoula.--Aspect de la ruine.--Légendes.--Pèlerins.--Salavat.--Notre hôte est un saint.--L'ammoniaque.--La ruine de Chahri-Samâne.--Le Mausolée de l'émir Houssein.--Le Kerkisse.--Légendes.--Le manque d'eau. 190

X

DE TERMEZ A CHIRRABAD.

Patta-Kissar.--Une colonie qui commence.--Femmes turkmènes.--Cuisine.--Gengis-Khan à Termez.--Ibn-Batoutah.--Termez en 1315; ce qu'il en reste.--Un «mazar».--Ichanes.--Dîmes.--Encore des pèlerins.--Un Varan.--Le mirza «Iarim-Tach».--Nous retrouvons les Russes qui reviennent de Mazari-Chérif. 223

XI

LES MONTAGNES DE BAÏSSOUNNE.

Dans la montagne.--Ak-Koupriou.--Saïrâb.--Arbres géants.--Poissons sacrés.--Des Tadjiks.--Rencontre de nomades gagnant un _alp_.--Le défilé de la _Porte de fer_.--Timour et son beau-frère.--Un caravansérail à Tchachma-Ofizan.--Tarif de l'hôtelier.--La division du travail à propos de la construction d'une yourte.--La ville de Gouzar.--Un jour de marché. 240

XII

LA VILLE DU KARCHI.

Visites des hauts personnages de la ville.--Un bohémien montreur d'ours.--Un centenaire.--Un hammam; massage.--Un pont.--Les danseurs. Description.--Un jardin public.--Un saint peu fanatique. 268

XIII

LA VALLÉE DE KACHGA-DARYA.

Les lépreux.--Les loulli ou bohémiens.--Course à la chèvre à l'occasion de la mort d'un Ousbeg.--Le héros Abdoul.--Tchirakchi.--Un prince peu intelligent.--Les Ousbegs du Chahri-Sebz.--Chamatane.--Chahr; l'armée bokhare; le palais de l'émir.--De bons soldats.--La légende du grand serpent. 282

FIN DE LA TABLE

TABLE DES GRAVURES

Ruines de Chahri-Samane.--Mausolée de l'émir Houssein. Frontispice.

Chef kirghiz.--Femme sarte 12

Entrée de Tachkent.--Sous l'aqueduc 44

Indou.--Juif de Tachkent 64

Sarte.--Soldat afghan 84

A Tachlick 98

Kilif 130

Soir sur l'Amou 160

Chirrabad et sa forteresse 170

Tombeau du fils de Tamerlan.--Chahri Sebz 188

Fils de l'émir actuel de l'Afghanistan.--Chodja Saïb, ambassadeur.--Le mirza, leur précepteur 212

Ruines du caravansérail d'Abdoullah Khan 242

Caravansérail 254

Vues de l'oasis de Gouzar 262

Tombeau du père de Tamerlan.--Chahri Sebz 284

Plaine du Zerafchane 296

PARIS. TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.

[Illustration: ITINERAIRE DU VOYAGE EN ASIE CENTRALE DE MMr. BONVALOT ET CAPUS (1880-81-82).

Paris, E. PLON, NOURRIT & Cie, 10, rue Garancière.

TURKESTAN (PARTIE EST) d'après la carte dressée par le Lieutenant-Colonel LUSILIN de l'armée russe, 1875. Carte extraite de l'ouvrage: Une visite à Khiva, par Fréd. BURNABY.

E. PLON, NOURRIT et Cie, Editeurs.

_Paris. Plon Éditeur_ _Imp. Becquet Paris._ ]