Chapter 4 of 5 · 7169 words · ~36 min read

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'huile se vend à peu près de vingt-cinq à trente centimes.

Le cheval étique tournant la meule a comme collaborateur un garçon non moins étique qui tourne avec lui pour pousser de la main vers le centre du pilon les graines que la meule chasse vers les bords. Ces deux esclaves fabriquent onze ou douze livres d'huile dans une journée de travail. Ce qui reste des graines, une fois l'huile exprimée, donne un pâté qui a la forme ronde du pilon où on les a écrasées. Ces «pains de chènevis», comme on les appelle chez nous, sont vendus aux nomades, qui en nourrissent leur bétail quand le fourrage manque, surtout en hiver; et, dans cette saison, les pains d'une quinzaine de livres, en vertu des lois de l'offre et de la demande, augmentent de valeur et sont alors payés dix ou douze centimes pièce au lieu de cinq à sept centimes en temps ordinaire. Ils sont précieux aux caravaniers, qui en font provision pour leurs chameaux quand la route est longue et pénible; on donne à chaque bête deux à cinq livres de cette pâte, suivant sa taille et la charge qu'elle porte.

L'ouvrier huilier que j'interroge est le neveu du propriétaire, qui dort consciencieusement à côté de nous à plat ventre sur une natte. L'oncle n'est pas généreux à mon avis. Il paye fort peu son parent, qui, du reste, travaille aux pièces; il lui donne un tenga pour chaque dizaine de pains fabriqués. Or, comme ce pauvre hère nous avoue n'en broyer pas plus de trois ou quatre par jour, il se trouve, tout calcul fait, qu'il gagne en moyenne 8 francs par mois. Telle est la paye d'un bon ouvrier au fond de la Bactriane, et, comme tout est relatif, l'être qui la reçoit est content de son sort.

Son maître possède deux tanaps[41] de terre où il sème du blé, de l'orge et principalement du riz. Comme il possède encore un cheval outre celui qui tourne la meule, il est un des gros propriétaires d'Akkourgane, et sa position est enviée de tous.

[Note 41: Un tanap vaut environ 19 ares.]

La veille, en descendant de cheval, nous avons questionné notre hôte avant que le mirza ait pu lui souffler un mensonge. Le brave ousbeg nous a immédiatement répondu qu'il connaissait le Chahri-Goulgoula que nous cherchions; et, le mirza ajoutant: «Oui, mais nous en sommes à quinze tach.--Pourquoi mentir, quand on a la barbe blanche? a-t-il riposté; moi, qui suis ousbeg, je dis la vérité, et Chahri-Goulgoula est à deux heures de cheval en allant de ce côté.» Il montrait la direction de Mazari-Chérif. D'autres habitants du village, interrogés par nos djiguites, donnent les mêmes indications. Nous savons maintenant à quoi nous en tenir. Nous faisons seller les chevaux, et en avant pour les ruines!

Le mauvais pont que nous avons franchi la veille ayant été emporté dans la nuit par les eaux de l'Arik, que l'orage a subitement transformé en rivière, nous faisons un détour et passons à gué. Nous laissons derrière nous Akkourgane, sur notre gauche les bords cultivés du Sourkane, et nous chevauchons vers le sud dans une steppe sablonneuse s'allongeant entre la rivière et les monticules de sable à l'ouest. Au bout d'un quart d'heure, nous entrons dans la région des ruines.

Partout sous nos pieds des fragments de briques cuites, de poteries, et, par-ci par-là, de rares éclats de briques émaillées, touches brillantes sur un fond gris. De tous côtés le sol est boursouflé de tumulus aux contours arrondis qui indiquent la place où se dressaient autrefois les maisons; elles sont effondrées depuis longtemps; le vent a eu le loisir d'effacer les plis du linceul de terre qui les couvre, et des touffes d'herbes y poussent comme sur les tombes des champs de bataille.

En travers du chemin coulait un large arik; son lit assoiffé est crevassé par la sécheresse.

A six kilomètres d'Akkourgane, du haut de nos chevaux, nous apercevons à l'ouest les arcades assez bien conservées du portail d'entrée d'un vaste édifice. Il reste aussi quelques piliers encore debout qu'on voit plus loin; ils ne supportent plus rien, et, à distance, semblent des menhirs alignés.

Était-ce un couvent de calendars avec une mosquée dont ces piliers seraient les restes? Les débris sont trop informes pour qu'on puisse rien affirmer.

Cet endroit a dû être témoin de grandes choses qui l'ont sanctifié en laissant une impression profonde dans l'esprit des populations. Car c'est une coutume antique qu'à l'époque des grandes fêtes, sous la conduite de mollahs vénérés, le peuple vienne se prosterner sur les décombres et prier Allah le seul vrai qui dans sa colère jette une solitude de mort à la place d'une ville s'épanouissant à la vie.

Voici, à notre gauche, un petit village avec des vignes, au bas de l'ancienne berge du Sourkane, qui coule maintenant plus à l'est. Puis j'entends soudain crier: «Chahri-Goulgoula! Chahri-Goulgoula!»

C'est Abdou-Zaïr qui marche en avant; il me fait signe de le rejoindre en haut d'un petit tertre. J'arrive au galop, et, en face de moi, droit au midi, s'élance un minaret svelte comme une lance. Il semble percer le ciel et atteindre le soleil qui le couronne précisément de son disque éblouissant. Pendant une heure et demie, il nous faut franchir de nombreux ariks desséchés et chercher notre route au travers des pans de murs et des amas de décombres.

Nous voilà près du minaret, qu'entouraient de vastes constructions. C'étaient les monuments publics, les maisons des puissants et des riches. Leurs murs, bâtis avec soin de briques cuites, sont assez bien conservés. Solides, ils ont pu lasser la rage des destructeurs, résister à l'injure du temps et aux secousses des tremblements de terre. Nous reconnaissons facilement les arcades d'un caravansérail construit en carré dont le toit a sombré. Au pied du minaret subsistent cinq ou six chambres d'une médressé: il y a longtemps qu'elles ont retenti du criaillement des jeunes ulémas psalmodiant du nez les versets du Coran. A environ cent mètres de là se trouvait le bain, probablement à portée d'un arik dont il faudrait chercher plus loin les traces. La rotonde centrale d'où les baigneurs passaient aux piscines et aux salles de massage est seule reconnaissable. Les gravats l'encombrent; ils sont tombés de la coupole qui coiffait cette partie de l'édifice et dont il ne reste miette. A sa place il y a la voûte inusable du ciel.

Deux ou trois tombes sont adossées aux murs de cette salle. Les fidèles qui passent les couvrent de morceaux de briques, de loques d'habits. Ce sont autant de marques de respect et d'hommages rendus aux vertus du mort dont les os reposent là. Des peuples de l'Occident avaient aussi la coutume de jeter des pierres sur les tombeaux qu'ils rencontraient chemin faisant.

Autour du minaret s'étend une surface vide qui fut sans doute la place principale de la ville, où le peuple venait en foule écouter les crieurs publics, les conteurs, assister aux exécutions. Aujourd'hui l'herbe y pousse chétive, et les chameaux la broutent nonchalemment, à petites bouchées, sans crainte d'être dérangés.

Le minaret, construit de briques cuites, a une hauteur d'environ vingt mètres; le diamètre du bas est peut-être de trois mètres; le diamètre du sommet, d'un mètre et demi. La base n'est plus intacte. Qui l'a entamée? Le temps ou le pic des démolisseurs commençant une œuvre de destruction, puis renonçant à jeter bas un colosse. L'édifice tient bon, car ses racines sont profondes, et des siècles passeront qu'on le verra encore dominer la ruine, restant là en mémoire des temps glorieux comme une javeline fichée en terre de la main d'un héros.

Obstruée par les briques qui ont coulé d'en haut, la porte n'est plus qu'un trou sombre par lequel nous nous glissons pour pénétrer à l'intérieur. Un escalier étroit, roide, se tord brusquement en spirale; ses marches sont en mauvais état. Le pied des mollahs montant crier la prière, des veilleurs, et aussi des condamnés qu'on précipitait, ont limé profondément les arêtes, et les gelées fait éclater les briques placées sur champ.

C'est surtout avec les mains que nous nous hissons jusqu'à l'étroite plate-forme d'où l'on découvre l'ensemble de la ville. Les ruines s'éparpillent à l'est jusqu'à la rivière Sourkane, à l'ouest jusqu'aux collines qui sont la continuation du soulèvement de terrain placé au travers du chemin de Chirrabad à Akkourgane. Au sud, elles se perdent au milieu des monticules de sable qui glissent sous le vent.

En regardant la rivière, on voit à droite et à gauche du minaret quatre kourganes ou monticules de terre élevés de mains d'homme, espacés de quinze cents à deux mille mètres, formant entre eux un parallélogramme et un pentagone avec le minaret, qui est placé au sommet du plus grand angle. Ont-ils été construits avant ou après la destruction de la ville? Leur table ne porte pas de vestiges apparents de constructions, et c'est à coups de pioche qu'il faudrait chercher une réponse. Nous avons déjà trouvé de ces monticules près de Chirrabad, nous en avons aperçu entre cette ville et Akkourgane, nous en rencontrerons plus tard en retournant à Chirrabad, puis à la sortie des montagnes de Baïssoune entre Gouzar et Karchi. D'après les indigènes que nous avons questionnés, ces monticules supportaient autrefois des forteresses ou des tours à signaux: au sommet on allumait des feux pour communiquer avec Bactres, au sud de l'Amou, et avec Chirrabad, au nord. Comme date très-vague de l'époque où l'on faisait usage de ces tours, tous parlent du temps «où Bactres était une grande et belle ville du Bokhara».

Excepté le minaret, le bain, la médressé, le caravansérail, dont certaines parties sont assez bien conservées pour avoir encore un peu de leur aspect caractéristique, il ne se présente à l'œil que pans de murs et débris entassés.

Une trentaine d'Ousbegs, abrités sous des huttes rondes faites de roseaux et d'un gâchis de terre, sont les seuls habitants de Chahri-Goulgoula. Ils accourent à notre rencontre et questionnent avidement nos hommes. Pourquoi venons-nous ici? A quelle nation appartenons-nous? Ils s'étonnent que des Faranguis viennent d'aussi loin pour voir si peu de chose. Ces gens, dont la misère est grande, sont très-affables; ils nous offrent gracieusement le pain, le sel et du lait caillé dans une écuelle en bois. Nous festinons à l'ombre de la médressé.

La charrue a gratté le sol en quelques endroits, peu profondément, et c'est assez, car la terre ici, pour peu qu'on s'occupe d'elle, se montre généreuse. Ils sont si nombreux, ceux qui la dédaignent, qu'elle est sensible à la moindre attention. L'Ousbeg sème et récolte le long des murs ébréchés, et quand il pioche, le torse nu, les lézards le regardent par les fentes. Les terribles scorpions noirs--leur piqûre serait mortelle--sommeillent, innombrables, sous les briques tombées. La ruine est calme. En haut du minaret, un pigeon, fatigué de sa course, qui se repose, roucoule tristement; de l'intérieur d'une yourte s'échappent les notes stridentes d'un dombourak et le fredonnement d'un chant monotone; dans la plaine, un filet de fumée s'élève, et, soudainement, un chien aboie. C'est tout ce qui reste d'une cité tumultueuse.

Ces solitudes, où l'on trouve les traces bien visibles d'une agglomération considérable d'êtres humains, frappent vivement l'esprit des indigènes. Ils sont bouleversés par le contraste entre l'anéantissement qu'ils voient, et l'agitation, la vie que leur imagination évoque à cette même place, et--l'Asiatique ayant de l'imagination, beaucoup plus que de bon sens--ils inventent des explications souvent enfantines de la dépopulation de cette contrée.

Pour les uns, c'est l'emplacement de Sodome et de Gomorrhe détruites par le feu du ciel; selon d'autres, qui embrouillent singulièrement l'histoire, la ville aurait été construite par Tengiz (Gengiskhan) et rasée par Iskandar (Alexandre le Grand).

Une barbe blanche nous conte que: «Du temps où Bactres, la mère des villes, était dans sa splendeur, il y avait autour du minaret une grande cité pleine d'habitants industrieux et commerçants qui trafiquaient jour et nuit dans un bazar immense. Ils parlaient avec leurs voisins de Bactres au moyen de feux allumés sur des tépés élevés de mains d'hommes, et échelonnés entre les deux cités. Attirés par l'appât du gain, les marchands accouraient de l'Inde, de l'Iran, de l'empire de Tsin, et Chahri-Goul-Goula regorgeait de richesses. Un matin, au lever du soleil, les caravaniers qui avaient campé aux portes de la ville, ceux qui avaient attendu sur la rive gauche leur tour de passer avec le bac, les maraîchers qui venaient des villages voisins avec les voitures chargées de melons, de raisins frais et autres provisions de bouche, tous furent saisis d'épouvante en approchant. Ils n'entendaient pas le plus léger bruit s'élever de la ville. Et pourtant, la veille, ils s'étaient agenouillés aux cris des muezzins, les invitant à la prière, ils avaient vu les dômes des médressés et des mosquées s'arrondir, et l'émail de leurs briques scintiller sous le soleil; ils s'étaient endormis avec le fracas de la ville dans les oreilles, et maintenant plus rien ne se voyait, et c'était le silence d'un cimetière. Les plus hardis avancèrent, franchirent le mur d'enceinte et furent terrifiés: toutes les constructions étaient à terre, les habitants ensevelis sous les décombres, le bazar affaissé sur lui-même; il semblait que des géants eussent piétiné rageusement la ville; les cigognes elles-mêmes avaient fui. Seul, le minaret était resté debout. Au pied, une femme âgée de plus de cent ans était accroupie; ils l'interrogèrent. A toutes leurs questions elle ne sut que répondre: «_Allah okbar! char ouldi! Allah okbar! char ouldi!_--Allah est grand! la ville n'est plus!» Longtemps on vit cette vieille se traîner sur la ruine, mais aujourd'hui on ne la rencontre plus.»

Une inscription en caractères coufiques ceint la tête du minaret: les lettres sont figurées au moyen de briques en relief. Malgré le soleil qui m'aveugle, grâce à de bons yeux, et en y mettant le temps, je parvins à la copier. Cette inscription--la seule que nous ayons vue--est la déclaration de foi de l'Islam.

Tandis que nos chevaux vident une musette d'orge, que nos hommes dorment à l'ombre, Capus prend des croquis, je lève un plan approximatif de Chahri-Goul-Goula, puis nous poursuivons notre route en nous rapprochant du Sourkane.

Dans le désert de sable que nous suivrons jusqu'au village de Salavat, à un endroit où il faut descendre puis monter, en coupant un vallon, deux cavaliers et deux piétons débusquent en face de nous. Nous les croisons dans le bas. Ce sont des gens de Baïssoune qui viennent de Mazari-Chérif, où ils ont fait leurs dévotions sur les tombeaux des saints et passé plusieurs jours à se divertir dans le bazar. Ils ont acheté quelques objets qui sont dans leurs besaces, sur la croupe des chevaux. L'un d'eux a ceint ses reins d'une large ceinture en cuir de fabrication anglaise. Ils ont quitté Mazari-Chérif depuis trois jours, et viennent en ce moment de Patta-Kissar. Ils ont hâte, disent-ils, de rentrer dans leurs montagnes. Leurs chevaux vont d'une bonne allure, les piétons les suivent d'un pas alerte, les jambes nues, vigoureuses; une main à chaque extrémité de leur long bâton, posé en travers des épaules, ils ont l'air de porter une croix, mais gaillardement.

Assurément, le mirza a juré de nous être désagréable. Il nous a annoncé que nous coucherons le soir au village de Salavat, «qui n'est qu'à une ou deux tach» du minaret, et, au milieu de la nuit, nous sommes encore à cheval dans le désert, par un beau clair de lune, il est vrai, mais avec l'odeur infecte du Sourkane. Quand les eaux sont basses, les végétaux qui pourrissent mélangés au limon et à la vase dont les rives sont couvertes dégagent les émanations les moins agréables, et, sous forme d'impalpables champignons que l'air dépose sans doute dans nos sinus frontaux, nous prenons en passant une provision de puanteur qui ne s'épuise que deux ou trois jours après que nous avons quitté le bord de la rivière. Des tentes n'en sont pas moins dressées sur les îlots semés dans son lit, large quelquefois de cinq à six cents mètres; des vaches et des chevaux y paissent une herbe drue et verte. L'excellence des pâturages a pu seul décider les nomades à s'installer dans un semblable foyer de fièvre. Après tout, ils se préoccupent si peu de l'hygiène.

La lune est couchée quand nous arrivons à Salavat que notre guide nous promet depuis une heure au moins. En traversant ce village, les chiens nous saluent de leurs aboiements, qui s'additionnent à mesure que nous avançons, de sorte qu'arrivés à l'autre extrémité, c'est un vacarme inouï. Puis, sortis des maisons, nous apercevons une masse grise qui a tout l'air d'une forteresse. C'est là que nous logerons.

Notre guide s'approche d'une passerelle jetée sur un arik, et des aboiements partent de la masse grise, une porte grince, l'homme qui a ouvert la porte s'entretient avec le guide, puis la lumière d'un falot tremblote sous un portail sombre, on enlève la poutre barrant l'entrée du pont aux chevaux, et nous entrons.

Un homme à longue barbe nous accueille et nous installe dans une chambre vaste comme une grange, avec des estrades en terre battue contre les murs en guise de lits. Une dizaine d'hommes y dorment déjà sous leurs manteaux.

Le lendemain, nous apprenons par Abdou-Zaïr que notre hôte est un saint renommé, qu'il est propriétaire du village de Salavat, vakouf dont le père de l'émir actuel lui a fait cadeau. Affaibli par l'âge,--il a près de quatre-vingt-cinq-ans,--il s'en remet du soin de gérer ses terres à son fils, qui est lui-même un saint. Celui-ci dirige et surveille les semailles, et, au jour de la moisson, il prélève d'abord la part du lion et distribue ensuite à chaque habitant du village la portion à laquelle il a droit. Elle est plus ou moins considérable, selon le chiffre de tanaps que le travailleur a ensemencés. Par ordre de l'émir, le saint retient en outre sur les récoltes une certaine quantité de batmans de blé et d'orge, destinés à héberger les pèlerins qui ont coutume, à leur retour de Mazari-Chérif, de venir baiser le coude de son père.

Le plus jeune saint a nom Malakodja, il ne dédaigne point de venir boire le thé en notre compagnie. Il a mal aux dents, souffre de la fièvre, qui lui revient tous les quatre jours, et nous demande un remède. Nous lui remettons quelques petits paquets de quinine. Il se plaint du grand nombre de vipères et de serpents venimeux qui infestent le pays et font chaque année des victimes, et, bien qu'au dire de Roustem il sache lire dans les livres une prière qui guérit de la morsure des serpents, par surcroît de précaution, le saint nous demande si nous n'avons pas un antidote de notre invention. Nous pensons à notre fiole d'ammoniaque, nous la lui montrons. Et lui ayant expliqué la manière d'en user, pour le convaincre de la puissance de notre eau blanche, nous l'engageons à respirer par le trou de la bouteille qu'Abdou-Zaïr lui tient sous le nez. Sans défiance, il aspire fortement et à plusieurs reprises. Il est aussitôt pris d'éternuments formidables qui l'obligent à se relever et à s'appuyer contre le mur. Roustem, qui assiste à cette scène, dit en son patois mi-russe, mi-turc: «_Botilka chaïtan_--c'est la bouteille du diable.» Et je demande à Mala-Kodja: «N'est-ce pas un excellent remède?

--Par Allah, dit-il, c'est un remède excellent.

--Donne-nous une bouteille, que nous t'en laissions quelques gouttes.

--Une bouteille? mais je n'en ai point.»

C'est chose rare dans ce pays. Puis il se ravise. Il appelle son fils, beau et fort garçon d'une quinzaine d'années, et l'envoie demander à sa femme la seule et unique bouteille qu'il possède. Le jeune garçon revient avec une bouteille russe qui paraît avoir autrefois contenu du votka. Comment est-elle venue jusqu'à Salavat? Nous avons oublié de le demander. Il est probable que c'est le seul ustensile de ce genre qui se trouve dans un village d'au moins trois cents habitants.

Nous demandons s'il n'y a pas de ruines dans les environs. Le saint, prévenu par le mirza, ne répond pas avec toute la franchise désirable.

Heureusement notre djiguite Roustem est un musulman dévot. Il ne perd pas une occasion d'augmenter sa collection d'amulettes et de reliques, qu'il porte dans de petits sacs suspendus à son cou afin d'éloigner de sa personne les accidents graves. Roustem s'est donc empressé de présenter ses hommages au vieux saint et de lui acheter des loques de vêtements sanctifiés par ceux qui les portèrent. N'oubliant point la consigne que nous lui avions donné, il a questionné le vieillard. Celui-ci lui a dit qu'à une petite lieue de Salavat se trouve un mausolée immense où un grand nombre d'émirs sont ensevelis, et qu'on y voit encore les ruines d'une ville appelée Chahri-Samane. Roustem nous revient avec cette bonne nouvelle et un morceau de chemise qu'il coud, en attendant mieux, dans la doublure de son khalat.

Nous invitons le mirza à nous mener voir cette belle nécropole. Il ne fait point d'objections, nous lui avons dit de qui nous tenions le renseignement, et il ne veut pas contredire son hôte. Le lendemain, 11 avril, c'est lui qui nous guide vers Chahri-Samane.

Nous avions chevauché environ cinq kilomètres dans la direction du sud-ouest, par une steppe déserte, quand nous distinguons de nombreuses et imposantes substructions éparses en travers de l'horizon. A distance, l'ensemble de ces ruines est d'un aspect grandiose, et, par ce ciel gris, elles éveillent en nous un sentiment de tristesse. Des mosquées surgissent, encore solides, entourées de murs que l'éloignement grandit, et elles paraissent d'autant plus grandes. La masse du mausolée, qu'un rayon de soleil éclaire subitement, s'allonge du sud au nord comme un géant au milieu de l'effondrement général. De même qu'à Chahri-Goul-Goula, les ariks desséchés et les amas de décombres ralentissent notre marche; des tombes innombrables sont semées autour de ce monument: les habitants de la contrée aiment en effet à déposer les cadavres de leurs proches près des tombeaux des émirs, dont quelques-uns furent des saints. Un bâton planté sur le tumulus avec une guenille liée au bout, ou bien une pierre apportée de la montagne, qu'on a choisie plate pour y tracer une inscription d'une grossière écriture avec la pointe d'un couteau, avant de l'enfoncer en terre, tels sont les monuments élevés à la mémoire des morts. Bien involontairement nous dérangeons quelques cavaliers qui viennent d'apporter en travers de la selle le corps d'un des leurs, cousu dans une toile. Ils se hâtent de le déposer à la place qu'ils lui destinent, le couvrent de quelques pelletées de terre, sautent en selle et disparaissent au petit trot. Le miroitement de nos fusils les a sans doute effrayés. A quelque cent pas de l'édifice, que le mirza désigne sous le nom de mausolée de sa sainteté l'émir Houssein, on reconnaît l'emplacement de fours pour la cuisson des briques dont le sol environnant fournissait en abondance la matière première.

[Illustration: FILS DE L'ÉMIR ACTUEL DE L'AFGHANISTAN.

CHODJA SAÏB LE MIRZA

Ambassadeur. Leur précepteur.

D'après une photographie de TSIVOROBSKI.]

Arrivés à l'extrémité sud de l'édifice, nous voyons poindre entre les coupoles fêlées le sommet d'un portail, orné par places, sur les colonnes et le fronton, de briques émaillées aux couleurs éclatantes.

L'édifice est du style persan; il a pu avoir autrefois une longueur totale de deux cents mètres. Tel qu'il est, il mesure encore près de cent-quatre-vingt-dix mètres; sa plus grande largeur était de quarante-deux mètres.

Il se compose de deux ailes de constructions qui partent de chaque côté du portail sud et forment une allée, maintenant obstruée par les tombes, aboutissant au nord à une mosquée enfoncée dans le sol, où descendait un escalier qui a conservé quelques marches.

Le mausolée n'a pas été conçu sur un plan unique, il n'est, à proprement parler, qu'une réunion de mausolées de grandeurs différentes, construits selon les besoins et au fur et à mesure. Il est probable qu'à l'origine, cet endroit ayant été choisi pour être le cimetière des émirs et réservé à cet usage, les maîtres du pays ont fait élever pour leur famille et pour eux-mêmes des monuments dont les dimensions et l'éclat de l'ornementation dépendaient de leurs richesses, de leur orgueil, sinon de leur caprice.

L'accumulation considérable des décombres aux places où l'on constate aujourd'hui des solutions de continuité nous porte à croire qu'elles n'existaient pas autrefois, et que le grand portail à une extrémité et la mosquée en face, à l'autre, étaient reliés par une suite ininterrompue de constructions.

Partout où le toit n'a pas complétement disparu, on trouve à l'intérieur des bâtiments de nombreuses tombes alignées. Elles sont de tailles inégales, suivant qu'elles renferment des adultes ou des enfants; les grandes ont uniformément trois pas de long sur un de large. Elles sont toutes placées dans le sens de l'est à l'ouest, sans aucune inscription qui dise ce qu'elles contiennent. Nous en avons compté cent quarante-trois.

Chaque tombe consiste en une maçonnerie en forme de parallélogramme s'élevant au-dessus du sol assez haut pour qu'on puisse étendre le cadavre entre les quatre petits murs de briques et le couvrir ensuite d'une voûte à peine cintrée. L'extérieur est crépi d'un mortier de terre et de paille hachée. Il est possible qu'on ait plaqué des briques émaillées sur ce crépi, quand il s'agissait d'un héros ou d'un saint. En effet, nous avons arraché à la bordure d'une tombe une des rares briques avec inscription en relief et d'un bel émail, qui eussent échappé à la dévastation.

On pénètre dans le mausolée par des portes étroites et peu élevées, puisque toujours j'ai pu atteindre leur linteau avec la main. Le jour arrive dans les salles par de rares fenêtres pratiquées dans la muraille, et par l'ouverture ménagée au sommet de chaque coupole. Quelques dômes ont disparu, ne laissant qu'un trou béant; les autres, aperçus du dehors par un beau soleil, payent de mine; examinés d'en bas et à l'intérieur, ils laissent souvent voir des crevasses qui annoncent une chute prochaine. On grimpait sur les toits en plate-forme par des escaliers généralement placés à l'un des angles d'un mausolée. Après avoir été utilisés pour le transport des matériaux lors de la construction des coupoles, ces escaliers servirent sans doute plus tard aux mollahs, gardiens de la nécropole. Au moment de crier la prière, ils montaient sur le toit, et, placés plus haut, ils faisaient porter plus loin leur voix.

De la mosquée de l'extrémité nord il ne reste plus que les murs et une coupole qui ne tiendra pas longtemps.

Le portail, haut de quinze à seize mètres, est la partie la plus élevée de l'édifice et dépasse de tout son fronton la nécropole, dont les murs ont de six à huit mètres de haut. Il était revêtu de briques émaillées; celles qui étaient de grande dimension et plaquées sont tombées ou ont été détachées pour la plupart. Il reste surtout en place les briques de moindre taille; elles ornent le fût des colonnes et sont enfoncées dans un mortier excessivement tenace, d'où l'on ne peut les arracher que par fragments. Beaucoup d'entre elles étaient dorées et ont été grattées. Les morceaux qui jonchaient le sol furent d'abord ramassés par les indigènes, qui les déposaient sur les tombes couchées à l'ombre du portail; mais quand ils durent enterrer plus loin leurs morts, ils ne se dérangèrent pas, et les briques restent là sans que personne les utilise. Pour l'éclat des couleurs et le fini du travail, elles valent celles de Samarcande.

Le mirza visite avec nous le modeste mausolée que l'on a ajouté à l'extrémité sud de la nécropole; de tous les mausolées il est le plus récemment construit et le moins vaste. On y pénètre par une porte basse à deux battants; près du seuil se trouvait un tas de sorgho qu'un fidèle avait déposé comme pieuse offrande sur les dalles. A l'intérieur nous trouvons quatre grandes tombes d'égale grandeur, placées parallèlement et séparées par une distance égale. A droite de la première, un toug est enfoncé: la hampe est courbée, rongée des vers, et la queue de cheval, insigne du pouvoir, dégarnie de ses poils. Ce toug indiquerait la place exacte où Sa Sainteté l'émir Houssein dort à côté de sa femme et de ses deux fils: «Il est mort depuis cent cinquante ans, dit le mirza; pendant onze ans on a mêlé son nom à la prière, c'est dire qu'il fut onze ans maître du pays. Les croyants qui font un pèlerinage à Mazari-Chérif où ils ont prié sur la tombe d'Ali, ont soin de passer par Chahri-Samane, et de faire leurs dévotions sur le tombeau de l'émir Houssein, qui fut un puissant prince et un saint.»

D'après le mirza, le sultan Sandjeri-Mazi aurait fait construire le portail et les bâtiments qui le flanquent; l'émir Timour, le bâtiment qui forme, plus loin, l'aile droite; et Abdoullah-Kan, l'aile gauche. Certain Kouchto-Sib aurait également contribué à l'agrandissement de la nécropole. Kouchto-Sib était un sultan infidèle.

Si l'on tient compte de ces racontars que nous donnons pour ce qu'ils valent, il arrive que les parties les mieux conservées sont précisément de l'époque la plus reculée.

Tous ces bâtiments sont d'une brique cuite au four, ayant vingt-cinq à vingt-six centimètres de côté, et quatre à cinq centimètres d'épaisseur. C'est encore le format de la brique employée pour la construction des édifices publics.

Nul n'entretient ces tombeaux que le vent qui s'engouffre par les crevasses sans cesse grandissantes des murs; il les balaye parfois furieusement. Et quand le crépi a fini par s'émietter, qu'un beau jour une poussée de l'ouragan éventre la maçonnerie, les chacals affamés, seuls hôtes de la ruine, peuvent ronger les os décharnés des anciens maîtres du pays.

A deux kilomètres à l'ouest du mausolée de Sa Sainteté l'émir Houssein, on voit le kerkisse. C'est une forteresse quadrangulaire de soixante-quinze pas de côté; chaque face, percée d'une porte au milieu, regarde exactement un des points cardinaux; à chaque coin une tourelle s'arrondit en saillie. En passant par la porte la moins encombrée qui donne sur l'est, on arrive dans une cour où les gravats se sont accumulés presque jusqu'à hauteur du toit, qui, du reste, n'existe plus. Tout autour du kerkisse, à l'intérieur, étaient adossées aux murs des habitations à un étage, divisées en une foule de chambres dont les plus grandes se trouvaient dans les tourelles. Des couloirs ou casemates, avec des voûtes solides en briques cuites au four, étaient sous les habitations. Aujourd'hui encore, comme le prouvent les cendres d'un feu et l'empreinte du pied des moutons, les pâtres se réfugient par le mauvais temps sous une voûte, la seule qu'on ait eu l'énergie de déblayer un peu.

Le kerkisse est dans un état si pitoyable que pas une de ses chambres n'est habitable; la plupart des murs sont écroulés, le toit a totalement disparu. Les façades extérieures ont été relativement épargnées par les destructeurs ou bien ont mieux résisté à l'action délétère des années; elles sont en briques séchées au soleil, de trente-neuf centimètres de côté, épaisses de treize centimètres environ. Nous constaterons qu'on employait de préférence cette brique séchée pour les murs de défense. Le soin apporté à la construction de cet édifice, l'emploi très-coûteux de briques cuites, la grandeur de certaines chambres, qui ne pouvaient qu'être destinées à des personnes de marque, nous portent à croire que le kerkisse fut une sorte de palais-forteresse à l'usage des émirs. Sans doute, ils l'avaient fait élever dans des conditions telles que, pouvant y loger avec un confort relatif, ils fussent en même temps, eux et leurs trésors, à l'abri d'une surprise de l'ennemi ou de leurs propres sujets.

Le mirza prétend avec le plus jeune des saints de Salavat, qui le tient du vieillard son père, que le kerkisse est l'œuvre de l'émir Abdoul-Akim, dont le tombeau est à Termez sur l'Amou.

Cet émir avait une fille qu'il aimait à la folie. Et comme, en ce temps-là, Samane était le plus charmant des séjours grâce à des jardins innombrables, des bocages peuplés de tourterelles et des ariks où coulait en abondance une eau délicieuse à boire, l'émir Abdoul-Akim y avait construit le kerkisse. Pendant l'été, sa fille l'habitait avec ses quarante suivantes. Chaque soir, l'émir partait de Termez, accompagné de ses fidèles, et accourait auprès de sa fille, et chaque soir c'étaient des réjouissances, des fêtes, et les alentours du kerkisse retentissaient du bruit des tambourins marquant aux danseurs la cadence; dans la nuit, Abdoul-Akim retournait à Termez. Le peuple appelait le palais kerkisse; il faisait allusion aux quarante suivantes de la princesse. Car, en langage turc, ker-kisse[42] veut dire «quarante filles».

[Note 42: Le même jeu de mots a provoqué la légende qui fait descendre les Kirghiz d'un chien et de quarante filles.]

Les mosquées qui subsistent encore sont vastes; l'une d'elles pourrait être restaurée facilement. Pour le style et les matériaux, elles diffèrent peu des mosquées modernes de Karchi ou de Bokhara.

Mala-Kodja, saint de Salavat, nous explique de la manière suivante la destruction de Chahri-Samane: «Du temps où le sultan Baber était maître de ce pays, Chahri-Samane était une ville populeuse avec de beaux jardins. Baber qui l'habitait avait un favori du nom de Samane qui sans cesse lui demandait des présents et des faveurs nouvelles. Longtemps l'émir accéda à ses demandes, satisfit à ses fantaisies, puis il se lassa de tant accorder à un même homme, et il malmena son favori. Celui-ci quitta la ville, disparut, et plus jamais ne donna signe de vie. A dater de son départ, Baber entendit une voix lui crier régulièrement chaque nuit: «_Samane kildi; Baber, kosch!_ Samane vient; Baber, va-t'en!» Le pauvre émir, harcelé par cette voix, perdit la tête, et, ne pouvant plus trouver le repos dans la ville où Samane avait vécu, il passa sur la rive gauche de l'Amou, et se réfugia à Bactres. Tous les habitants de Chahri-Samane le suivirent, car c'était un bon prince chéri de ses sujets. Depuis cet exode, la ville ne s'est pas repeuplée; avec le temps, maisons et édifices sont tombés en ruine, les ariks se sont comblés, et Chahri-Samane est devenu un cimetière immense, où les fidèles des environs viennent ensevelir leurs proches, près du mausolée de Sa Sainteté l'émir Houssein».

Et Mala-Kodja ajoute: «Je tiens ce récit de mon père, qui l'avait lu dans un livre perdu malheureusement pendant une guerre, il y a cinquante ans déjà.»

Tels sont les renseignements que nous avons pu recueillir de la bouche des indigènes.

Nous avons passé plusieurs jours à Salavat; pendant la journée nous étions dans la ruine, le soir nous rentrions au village. Capus a pris des croquis des substructions les plus intéressantes, mais leurs dimensions au pas ou à la corde, de façon à pouvoir tracer un plan relativement exact[43].

[Note 43: Il faisait une chaleur étouffante; dans l'après-midi du 12 avril, le thermomètre marquait 38° à l'ombre.]

Personne n'est venu nous interrompre dans notre travail, la ruine est restée toujours déserte. Nous avons vu seulement une bande de chacals qu'Abdou-Zaïr, homme de la ville, qui n'a pas l'œil d'un chasseur, prenait pour des fauves de forte taille, criant: «Maître, des ours! des ours!»

Il est regrettable que nous n'ayons pu questionner le vieux saint, mais il ne sortait guère de la partie de l'habitation réservée aux femmes où l'étiquette nous interdisait de l'aller voir. Nous l'avons aperçu dans l'entre-bâillement d'une porte, appuyé sur sa béquille; il s'en allait péniblement avec une petite fille sur le dos. Sa longue barbe blanche étalée sur sa poitrine lui donnait un air vénérable. Ce vieillard nous eût conté des choses certainement intéressantes et peut-être donné au sujet de Chahri-Samane une explication plus raisonnable que celle de son fils. Il est non moins regrettable de n'avoir pu pratiquer des fouilles qui eussent sans doute mis à jour des documents de grande importance pour l'histoire de la Bactriane; car, comme à Bactres, la ruine de l'époque musulmane recouvre probablement la ruine de l'époque gréco-bactriane, et c'est en outre le pays de Zoroastre.

Pour notre compte, nous croyons que le manque d'eau a surtout contribué à la désolation graduelle de cette contrée. Dans ce coin de la terre, ainsi qu'en maint autre endroit, la pluie ne suffit pas à fructifier le sol, et l'homme doit emprunter aux rivières, presque invisibles pendant l'hiver et débordantes pendant l'été, l'eau indispensable à ses rizières, à ses champs de blé ou de sorgho; d'où la nécessité de travaux d'irrigation d'autant plus pénibles que le niveau de l'eau est plus bas. S'il est advenu, et c'est sans doute le cas pour cette région, que ce niveau baissât de plus en plus par suite du déboisement des montagnes, d'une modification dans la direction des courants atmosphériques ou de quelque autre phénomène météorologique, les cultivateurs du sol ont dû augmenter la profondeur et la longueur de leurs ariks à mesure que l'eau réclamait plus de pente pour s'écouler vers les champs cultivés. Qu'on ajoute à cette difficulté toujours croissante qui condamne l'homme à un surcroît de labeur, un abaissement subit du chiffre de la population résultant, par exemple, d'une de ces guerres exterminatrices dont l'Asie semble avoir gardé la triste spécialité, et l'on comprendra qu'il a bien pu advenir que les gens du Sourkane ne se soient plus trouvés en nombre pour fournir le travail qu'exigeaient l'entretien et l'extension des canaux, et que, dans ces conditions nouvelles, ils aient trouvé trop rude le combat pour l'existence. Ils auraient alors renoncé à réédifier ce que, entre temps, les conquérants avaient jeté bas; ils auraient abandonné leurs champs et leurs tombeaux pour gagner un milieu plus favorable, où l'on se procure à moins de frais l'eau, sans laquelle la terre est une marâtre impitoyable.

Au reste, de tels déplacements se produisent maintenant dans le Bokhara et ailleurs en Asie centrale, pour les raisons que nous venons de dire. Nous-mêmes l'avons constaté durant notre voyage. Nous avons rencontré une troupe de Turkmènes qui longeaient l'Amou à la recherche d'une «bonne place» pour la culture, et entre Gouzar et Karchi nous avons vu un village abandonné récemment par ses habitants qui s'étaient rapprochés des montagnes, l'eau étant devenue trop rare dans la vallée, et l'entretien des canaux leur coûtant trop de peine.

La dépopulation de la vallée du Sourkane ne serait donc qu'un de ces épisodes assez fréquents dans la lutte pour la vie où l'homme manque d'industrie, se sent trop faible, et recule devant les obstacles qui lui sont opposés par la nature.

Peut-être qu'à défaut d'autre hypothèse, l' «usure» d'une race trop vieille, ayant perdu le ressort et l'énergie, suffit pour expliquer comment nous avons trouvé une solitude là où s'était agitée une population très-dense.

X

DE TERMEZ A CHIRRABAD.

Patta-Kissar.--Une colonie qui commence.--Femmes turkmènes.--Cuisine.--Gengis-Khan à Termez.--Ibn-Batoutah.--Termez en 1345.--Ce qu'il en reste.--Un _mazar_.--Ichânes.--Dîmes.--Encore des pèlerins.--Un Varan.--Le mirza _Jarim Tach_.--Nous retrouvons les Russes qui viennent de Mazari-Chérif.

Le jour de notre départ pour Termez, qui se trouve plus loin sur l'Amou, nous allons visiter le village de Salavat dans la matinée. Bâti non loin du Sourkane, entouré d'arbres à fruits, avec un îlot de platanes et de mûriers monstrueux qui lui font derrière ses maisons un beau parc ombreux et tapissé d'herbe jusqu'à la rivière, il paraît au premier abord un séjour charmant. Malheureusement, les émanations du Sourkane y entretiennent une fièvre qui devient terrible à la saison des grandes chaleurs; en outre, au dire des habitants, pendant l'été Salavat est une fournaise. Nous le croyons volontiers, car nous venons de constater trente-huit degrés de chaud à l'ombre, et nous sommes dans le commencement d'avril. Que sera-ce dans les mois de juillet et d'août?

Ces arbres gigantesques sont respectés des habitants comme s'ils étaient des dieux protecteurs. Ils le sont en effet, quand un soleil qui brûle l'herbe à ras du sol et craquèle la terre comme le feu l'argile du potier, a transformé la vallée en une étuve où l'air surchauffé fait haleter bêtes et gens.

Nous avons mesuré quelques-uns de ces géants, derniers survivants des forêts qui ont dû garnir autrefois cette partie du bassin du vieil Oxus. Les soldats d'Alexandre y taillèrent les hampes de leurs piques et le bois de leurs javelots.

Un mûrier a plus de cinq mètres de circonférence, le tronc étant mesuré à hauteur d'homme; un platane qui broche au-dessus de terre en quatre branches colossales, a dix mètres de tour à sa base.

En rentrant chez notre hôte, nous trouvons nos hommes occupés à emballer les effets dans les coffres et dans les sacs. Le fils de Mala-Kodja, qui assiste à cette opération, est tout surpris en voyant une brosse à habits; il la prend, l'examine, et, se tournant vers Abdou-Zaïr:

--A quoi sert cela? dit-il.

--A nettoyer le drap des vêtements, lui répond l'autre, en faisant le geste de brosser.

Le jeune homme pousse un «Ah!» qui peint l'étonnement, il continue à regarder la brosse, la tourne, la retourne, puis la dépose à terre et s'en va pensif. Cette brosse à habits a peut-être autant surpris et fait rêver aussi confusément ce jeune Ousbeg de quinze à seize ans que les Pyramides d'Égypte un Européen du même âge.

Abdoul fait un heureux: il donne à un indigène qui le regarde, accroupi à distance, le dos au mur, une boîte en carton ayant contenu du tabac. L'individu sur qui maître Abdoul répand ses bienfaits se confond en remercîments, et regarde le cadeau avec une visible satisfaction. La feuille de mica bouchant le trou pratiqué dans le couvercle de la boîte le surprend par sa transparence et sa souplesse; il voit bien que ce n'est point du verre. Il interroge Abdoul, qui lui répond très-digne: «Allah seul le sait, les Faranguis inventent de si drôles de choses!»

Tout est prêt. Une poignée de main au saint, à son fils, quelques morceaux de sucre qui le comblent d'aise, et nous partons accompagnés de leurs meilleurs souhaits. Les morceaux de sucre de l'étrier ont contribué pour une bonne part à provoquer cette avalanche de compliments. C'est un des cadeaux les plus agréables qu'on puisse faire aux gens de ce pays. Ils ignorent la manière de fabriquer le sucre; il leur arrive des Indes et de la Russie. Pour eux, il est un objet de luxe.

Sur le chemin de Termez on rencontre le village de Patta-Kissar, en face de l'endroit où les voyageurs, venant de Mazari-Chérif, traversent l'Amou au moyen d'un bac. Le service est fait par deux barques, l'une appartenant aux Afghans, l'autre aux Bokhares. Le village s'est récemment constitué; il est habité exclusivement par des Turcomans. Le chef de ce village qui nous a offert l'hospitalité pendant deux jours, nous conte lui-même la courte histoire de Patta-Kissar, dont il est un des fondateurs:

Il y a vingt ans, six hommes d'une tribu de Kara-Turkmènes qui vivait sur la rive gauche de l'Amou, partirent des environs de Kerki à la recherche d'une bonne place sur la rive droite. Ils résolurent de se fixer près du bac de Patta-Kissar, sur un terrain qui faisait alors