Part 1
PETITE BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE
LA Pudique Albion
PAR Hector FRANCE
PARIS Librairie des Publications à 5 centimes 36, RUE DE LA MONTAGNE SAINTE-GENEVIÈVE, 34
LA PUDIQUE ALBION
«_Perfide Albion_ est le terme de reproche que depuis un temps immémorial nos voisins nous ont jeté au travers du détroit. Mais dès maintenant, depuis le livre de M. Hector France, l’Angleterre sera connue dans le monde sous le nom de _Pudique Albion_. Nous ne pouvons que gagner à ce changement de nom, quoique ironiquement donné.»
(Morning Advertiser.)
C’est pour complaire au critique littéraire du _Morning Advertiser_ que j’ai donné ce titre général aux chapitres _objectionnables_ et grassouillets qui suivent.
Je devais bien cela à cet écrivain, car il est presque le seul de la presse anglaise qui ne m’ait pas assommé de la lourde massue de John Bull, et je lui adresse ici mes remerciements pour l’étude qu’il a faite de mes _Va-nu-pieds de Londres_[1], dans laquelle il s’étonne des critiques enfiellées et de mauvaise foi de la plupart de ses confrères.
[1] _Low Life in London_. (Morning Advertiser, 26 déc. 1883.)
«Les journalistes comme M. George Sims, écrit-il, sont effrayés de dévoiler la moitié de ce qu’ils ont vu, mais M. Hector France ne se laisse pas aller à de telles délicatesses. Les plus écœurants détails de misère et de vice sont accentués dans son livre avec une énergie un peu étrange pour des oreilles anglaises. Rien n’est voilé, il n’y a nulle ambiguïté, tout est tracé avec une fidélité révoltante. A la vérité, ce livre était écrit pour des lecteurs français, qui aiment, dit-on, les forts assaisonnements: et même s’il n’en était pas ainsi, notre effarouchement devant ce trop franc-parler, ne ferait que confirmer M. Hector France, nous le soupçonnons fort, dans son appréciation de la pruderie anglaise.»
Cette appréciation, M. W. Saunders, le rédacteur du _Morning Advertiser_ ne doit pas l’ignorer, est malheureusement pour ses compatriotes, appréciation générale. L’hypocrite pudibonderie des insulaires de la Grande-Bretagne fait depuis nombre de lustres la joie du continent. Un peuple, aussi bien qu’un individu, qui se pose vis-à-vis de ses voisins comme le représentant de la pudeur et de la vertu est toujours profondément ridicule, et il devient odieux quand rien ne justifie chez lui ces hautes prétentions. Quand on traite les étrangers d’immoraux, il ne faut pas soi-même donner prise à la critique, il faut être vraiment moral et vertueux, et ne pas se contenter de s’envelopper d’un accoutrement d’austère puritain, car alors l’_étranger_ soulève les plis rigides du manteau de Socrate et s’aperçoit qu’ils ne couvrent que la chemise de Tartufe.
C’est ce que j’ai essayé de faire dans mes _Va-nu-pieds_ et mes _Nuits de Londres_, c’est ce que je vais continuer encore dans les chapitres suivants[2].
[2] Ces chapitres ont été écrits et les premières éditions de ce livre ont paru bien avant les scandales révélés par la _Pall-Mall Gazette_.
Charlton villa, 1884.
I
RESPECTABILITÉ
Le scandale du monde est ce qui fait l’offense Et ce n’est pas pécher que pécher en silence.
(MOLIÈRE, _Tartufe_.)
I
_To be or not to be!_ s’écria Hamlet. Être ou ne pas être, voilà la question. John Bull l’a posée autrement. _Paraître ou ne pas paraître_ c’est ce qu’il faut dire; question de vie ou de mort sociale. Entre ces deux pôles, s’étalent toutes les nuances de sa rigidité.
Tout faire et n’être soupçonné de rien, point capital. Pouvoir répondre hardiment, la main prise barbotant dans le tronc des pauvres: «Voyez, j’y dépose un _souverain_», comble de l’art. Et en cela, il est passé maître. Qu’importe l’opinion intime d’autrui si les apparences sont sauves!
Platon prétendait qu’il y avait huit vertus dans le ciel. C’est beaucoup, quand une seule peut suffire. Il est vrai que ces vertus étaient le soleil, la lune, les étoiles et les cinq planètes connues. Les Anglais s’intitulent le peuple le plus vertueux de la terre, mais leur vertu est aussi sérieuse que celles du firmament de Platon, elle consiste principalement à masquer leurs vices.
Aussi que d’enduits pour couvrir la lèpre! Que de précautions, de soins, de sollicitudes pour envelopper ces vices, crevant çà et là, malgré tout, suintant leur pourriture en dépit des épais bandages évangéliques et des cataplasmes religieux. Quelles circonlocutions, quelle prudence, quelle pudeur en paroles! Ce n’est pas ici qu’on répète avec Hugo:
O fils et frères, ô poètes, Quand la chose est, dites le mot.
Le mot! mais c’est là justement le terrible. Il effraye cent fois plus que la chose, et c’est surtout quand la chose est qu’on ne peut le prononcer.
On sait si les jeunes _misses_ flirtent avec passion. A l’âge où Jeanne et Titine viennent à peine de casser leur dernière poupée, Kate et Nelly provoquent aux petits jeux innocents les amis de leurs frères, et ceux-ci malgré l’éducation avancée d’_Eton_, de _Charterhouse_, des _Blue-Coats_ ou de _Harrow-on-the-Hill_, désigné dans le monde des écoles sous le sobriquet caractéristique de _Sodome-sur-la-Colline_, sont de beaucoup les plus niais. Nos _horizontales_ du boulevard trouveraient à s’instruire au gracieux marivaudage de ces ingénues, tant dans les avances les plus risquées elles savent garder un œil candide et un air indifférent.
Un baiser ne les trouble guère, s’il est donné derrière la porte; et les mains peuvent s’égarer pourvu que les lèvres ne remuent.
Avec la Française l’amoureux ose dire bien des choses. Elle rougit, mais elle est contente et ne commence à se fâcher que quand l’action galope avec le discours. La pudeur de l’Anglaise lui interdit d’écouter une déclaration. Ses oreilles sont _horrifiées_ d’entendre le mot amour, mais on peut l’exprimer par gestes. Si l’on parle, tout est rompu.
Vous vous souvenez, n’est-ce pas, de la scandaleuse affaire du colonel Baker? Les vieilles dames du Royaume-Uni en frémissent encore.
Ce scélérat se trouvait seul en wagon avec une aimable voyageuse. N’ayant pas été présentés l’un à l’autre, leur tête-à-tête est d’abord plein de froideur et de circonspection. Chacun dans son coin observe l’ennemi. Enfin, le colonel commence l’attaque. La jeune miss riposte bravement. Simples escarmouches d’avant-garde. Elle avance, elle recule, elle avance pour reculer encore, elle flirte de son mieux, et quand le combat est bien engagé, que les feux s’allument sur toute la ligne, elle bat soudain en retraite et fait mine de dormir.
Le vaillant hussard, en capitaine expert, continue silencieusement le siège de la place. Il tâte les points sensibles. Il pousse de hardies reconnaissances à droite et à gauche, devant et derrière, en haut, en bas, bref de tous les côtés. La place cernée, serrée de près, sommeille toujours. L’officier se croit vainqueur. Le moment est venu. Il faut frapper le coup décisif. Assez d’armes légères. En avant la grosse artillerie! Et dans la joie prématurée du triomphe, le voilà qui chante victoire:--_My darling! My ducky!_ (ma chérie, mon petit canard).
Mais le petit canard s’éveille soudain... ce n’est plus un caneton, c’est l’oie du Capitole et elle pousse des cris de paon.
Horreur! _For shame! aoh! Shocking!_ Elle se jette à la portière et fait un tel tapage, que le malheureux colonel qui, cependant, a battu en retraite, remisé son artillerie dans ses parcs et vainement tenté de capituler, est saisi, traîné en prison, destitué et finalement a couru cacher la honte de sa désastreuse défaite dans la gendarmerie du Grand-Turc.
Voici bientôt dix années et la rancuneuse hypocrisie anglaise ne lui a pas encore pardonné. Après la campagne d’Égypte les officiers adressèrent une pétition pour que Baker-Pacha, alors général, reprît son rang de colonel dans l’armée de la Grande-Bretagne. Aussitôt de tous les points de l’Angleterre arrivèrent des protestations indignées. Une contre-pétition signée par des milliers de dames anglaises et apostillée par autant de vertueux _clergymen_ déclara que si le suborneur Baker rentrait dans l’armée, le corps d’officiers serait déshonoré et le nom anglais à jamais flétri, et malgré les sollicitations du prince de Galles, ami intime de Baker, la reine, devant les menaces de mistress Grundy[3], n’osa passer l’éponge sur cette peccadille d’un vaillant officier.
[3] On appelle ainsi l’opinion publique dans ce qu’elle a de plus étroit et de plus intolérant.
Parmi les lettres contre l’_infâme_ Baker que publièrent plusieurs journaux, il en est de bien curieuses. Une dame déclare que toutes les femmes de l’Angleterre ont été insultées par l’insulte faite à miss Diskenson. Une autre est absolument choquée et stupéfiée qu’il ait pu se trouver des officiers de la Grande-Bretagne assez peu soucieux de leur dignité, de leur honneur, de celui de leur uniforme, de la respectabilité enfin, pour aller serrer la main de Baker à son arrivée à Londres, et s’asseoir à la même table que cet homme _innommable_. «Sa présence en Angleterre, écrit une troisième, est une injure à toutes les femmes de la nation» et une quatrième déclare «que prononcer le nom d’un tel profanateur est une grossière indécence. Parler de lui doit être interdit.»
A vrai dire il est peu de sujets de conversation qui ne soient interdits au delà des lieux communs, car il est difficile de traiter les questions les plus anodines sans s’exposer à se heurter à quelque susceptibilité. De là le calme, la gravité, l’ennui pesant des réunions anglaises. Ce n’est pas là que l’on s’échauffe pour des idées que chacun se hâte de renfermer en soi, ni que l’on s’emporte comme chez nous, pour soutenir des théories philosophiques, littéraires, politiques ou religieuses, qui heurteraient celles de respectables voisins, car la première condition du savoir-vivre est de penser comme les voisins respectables! On a souvent parlé de l’originalité de l’Anglais, de sa liberté d’allure, mais ceux-là seuls qui n’ont connu John Bull que sur le continent, ont pu parler ainsi. Tranchant au milieu de nous par ses habitudes de terroir, son attachement à ses coutumes, son accent et jusqu’à son habillement, il peut paraître original, tandis que son impolitesse native, son insolent mépris de l’étranger, même celui dont il est l’hôte, font croire à un laisser-aller plein de franchise et à des excentricités de manières, excentricités qui ne sont que des explosions d’un féroce égoïsme.
Au fond rien de plus banal, de plus esclave des préjugés, de plus courbé sous le joug de l’opinion. Tous semblent taillés sur le même patron, coulés dans le même moule. Même raideur, même froideur du regard, même physionomie impassible, et c’est pourquoi ils diffèrent tant de nous. Et qu’on ne dise pas: la race est ainsi. Cela est faux. John Bull n’est pas venu au monde avec cet air de commissaire des pompes funèbres. Enfant il est charmant. Fillettes et garçonnets anglais sont entre tous adorables. Pas de cheveux plus blonds, d’yeux plus beaux, d’expression plus charmante; pas de sourire plus doux et de rire plus joyeux sur des lèvres plus roses. Jusqu’à dix ou douze ans le bouton s’épanouit. Mais voici venir mistress _Grundy_ l’implacable, escortée du _Cant_, de l’hypocrisie sociale, des faux dehors religieux, des conventions abêtissantes, des préjugés imbéciles, des sermons, des psaumes, de la Bible, du _qu’en dira-t-on?_ de la _respectabilité_; elle s’empare de la jeune cervelle, la pétrit et la façonne dans le moule réglementaire.
Les filles, il faut se hâter de le dire, résistent d’avantage à cette asphyxie cérébrale. Plus vives, plus indépendantes, plus éveillées que leurs frères, elles gardent longtemps leur allure individuelle. Il y a chez elles moins de morgue, plus de laisser-aller et de franchise, et chose remarquable plus d’intelligence. Aussi mistress Grundy a-t-elle plus d’efforts à faire que le garçon pour chasser le généreux naturel, mais une fois chassé, à l’encontre du proverbe, il ne revient plus.
«Oh! limace qui baves sur les plus belles fleurs! chenille venimeuse qui détruis les promesses de la jeune année! ver rongeur qui empoisonne le bourgeon, et change en jaune livide le frais incarnat de la rose[4]!»
[4] Richardson, _Clarisse Harlowe_.
On a dit souvent que l’Angleterre en embrassant les principes de la Réforme y avait trouvé l’occasion de développer son indépendance d’esprit. Mais à part les plus grandes audaces possibles en matière de sectes où donc prend-on l’indépendance d’esprit des Anglais? Rien au contraire de plus routinier, de moins intellectuellement hardi, de plus imitatif.
En religion--je mets à part le nombre infiniment restreint que Charles Bradlaugh a entraîné à sa suite dans les champs de la libre-pensée--la Grande-Bretagne est à peu près aujourd’hui ce qu’elle était au temps de Cromwell, de Knox, de Wesley, enserrée dans un étau qui retient et écrase toute grande idée, ne laissant place qu’à l’esprit de prosélytisme et à la rage des controverses bibliques.
Ne pas être religieux, c’est être mal élevé. Un gentleman ne peut et ne doit pas être libre penseur. Le _credo_ anglican est le _credo_ de tout homme qui veut être respectable. Un libre-penseur quelque haut placé qu’il soit perd toute considération dans ce qu’on appelle la bonne compagnie.
En politique? Que dire d’une nation où il suffit de se déclarer républicain pour être aussitôt mis à l’index comme manquant à la première condition de respectabilité qui est le dévouement et l’admiration pour sa gracieuse Majesté la reine!
Et pour le reste tous se copient ou du moins cherchent à se copier, de bas en haut.
II
Imiter les autres, faire comme tout le monde; voilà le but. Refouler ses élans, cacher ses sentiments, dissimuler ses impressions, car élans, sentiments, impressions, peuvent faire sortir de la gravité prescrite. «Une grande pensée dans le langage, dit un écrivain anglais, P. G. Hamerton, paraît improbable chez nous, parce que nous évitons si soigneusement d’exprimer quoi que ce soit ressemblant à des sentiments élevés, que de tels sentiments seraient vraiment extraordinaires dans un dialogue.»
Mais pour les puérilités que d’engouement! Le _cricket_, le _football_, les noms des vainqueurs des _boat-race_, sont des sujets de conversation jamais épuisés.
Dernièrement les journaux de _Sport_ racontaient la vie et la mort d’un chien fameux. Les colonnes de tous les organes sérieux reproduisirent ces articles avec force agrément et longs commentaires. Qu’était ce chien? Qu’avait-il fait pour fixer ainsi l’attention du public, remuer une presse, l’oracle du monde. Rien de plus que les autres chiens, il avait bu, mangé, chassé, s’était battu, avait hurlé à la lune, couru la chienne, flatté son maître, aboyé après les mendiants, rongé les os, gratté ses puces, mais c’était le chien d’un lord, un chien respectable, et dont _tout Londres_ avait été engoué dans le temps, parce qu’il avait gagné un prix à une exposition quelconque ou à un combat de chiens. Et non seulement la noblesse et la gentry, mais la petite bourgeoisie, les boutiquiers, les commis de la banque et d’épicerie ne s’abordaient dans la rue qu’en se disant, après toutefois s’être fait part de leurs impressions sur le beau temps ou la pluie: «Vous savez, ce pauvre _Black_ est mort?--Oui, ripostait l’autre, c’est bien triste», car il était _respectable_ de montrer qu’on s’intéressait, comme tout le monde, au sort de l’illustre _Black_.
Deux graves personnages sont assis dans un parc. L’un est chanoine de la haute Église, l’autre un savant professeur de l’université d’Oxford. Ils sont là depuis plus de deux heures, causant avec une animation de jeunes. Sans doute ils traitent quelque point important de l’histoire ou de la science. Erreur! ils discutent les différents coups d’une partie de cricket qui se joue sur la pelouse voisine, et le soir les trouvera à la même place discutant ou absorbés. Je leur fais l’honneur de croire qu’ils se soucient au fond d’une partie de cricket comme d’une guigne, mais il ne serait pas respectable, sans doute, de ne paraître vivement s’intéresser à un jeu national.
C’est surtout en Angleterre que l’on prête aux choses reçues par la mode, adoptées par la _gentry_ un engouement factice et une passion conventionnelle atteignant les dernières limites de l’absurde.
Un jour, après un accident, la princesse de Galles boita, toutes les Anglaises de bon ton se mirent à boiter et conservèrent fièrement leur claudication tant que dura celle de la princesse. A la suite d’une névralgie, une haute dame dut se faire couper les cheveux, aussitôt l’on vit une partie des Anglaises tondues... Un marchand qui veut se défaire d’un rebut de magasin n’a qu’à lui coller une étiquette déclarant que l’objet invendable a été remarqué et admiré par la reine ou le prince de Galles; aussitôt les amateurs se pressent, admirent et enlèvent!
III
En morale comme en toilette le dehors, l’extérieur, ce qui se voit, tout est là, et il n’y a rien de plus. Grattez cette écorce, vous trouverez la moisissure; levez ces oripeaux de velours et de soie, vous avez le haillon. Voici sur cette gorge de superbes dentelles, écartez-les, la chemise est sale. Troussez cette jupe festonnée de guipure, le jupon est crotté. Et dans certaines classes, tous se ressemblent, hommes, femmes, fillettes et garçonnets; les bébés seuls sont mieux tenus qu’ailleurs. Qu’ai-je dit? Tous! C’est tout qu’il faut mettre à la place, car tout est marqué à ce cachet: «Paraître». Le dessus, le dessus! Qu’importe le dessous!
Voyez sur cette table, ces riches albums dorés sur tranche avec une couverture de nacre, d’ivoire sculpté ou d’or. Ils valent assurément dix louis. Prenez-les. L’illusion cesse. Le dessous non exposé est en vulgaire maroquin, le papier de qualité inférieure. Un côté seul a demandé le travail de l’artiste, celui qui paraît. Ce que vous estimiez deux cents francs, regardé à l’envers, ne vaut plus cent sous.
A la fenêtre du rez-de-chaussée des petites maisons bourgeoises, l’objet le plus beau de la chambre est en vue, sur un guéridon. C’est une luxueuse bible de famille, un vase, une statuette, une pendule dont le cadran fait face à la rue.
Dans les pauvres familles d’artisans, on étale jusqu’à des jouets, cadeaux de quelque parrain ou d’une tante aisée: navires, arches de Noé, poupées, chalets suisses sont offerts à l’admiration publique. Huit jours avant _Christmas_, tout ménage à enfants expose vaniteusement à sa fenêtre son arbre de Noël.
Il semble que chacun s’efforce d’exciter l’attention du passant et l’envie du voisin: «Regardez comme je suis riche et comme nous faisons bien les choses ici.» De même, la conduite extérieure crie à tous: «Voyez comme je suis vertueux.»
Richesse ou du moins _aisance_ et _vertu_, deux conditions de la respectabilité.
«La position sociale d’un Anglais dépend beaucoup du nombre de domestiques qu’il a, et il ne lui est pas possible de jouir d’une considération exempte de toute équivoque, sans un établissement complet. Il n’est pas rare de voir, surtout dans le Nord, des _Squires_ entretenir douze à quinze domestiques; je connais quelques maisons où il y en a trente, et tous les soirs à la prière vous pouvez admirer une véritable congrégation de servantes et de laquais. Il y a une maison dans le Yorkshire où, lorsque la famille est _at home_, on ne compte pas moins de cent domestiques. Utiles ou non, ils sont considérés nécessaires à la dignité, et comme dans de telles matières tout dépend de l’opinion, _ils sont nécessaires_. En France, personne ne s’inquiète du nombre de servantes que vous avez[5].»
[5] Philip. G. Hamerton (_Round my house_.)
L’écrivain anglais, dont je viens de traduire ces lignes, cite avec stupéfaction un conseiller général, officier de la Légion d’honneur qu’il a connu en France, et qui jouissait d’une grande considération et d’une grande influence dans son département. «Imaginez-vous, s’écrie-t-il, qu’il n’avait qu’un jardinier, un domestique et une unique servante!!! En Angleterre, un tel homme ne pourrait aspirer à aucune position politique: il serait méprisé dans sa propre paroisse. Il ne serait personne.»
Passons à l’étalage de morale.
Une après-midi, dans une des ruelles de _Drury Lane_, une belle grosse Irlandaise, ivre de colère et de gin, troussée jusqu’aux hanches, montrait son derrière, en signe de mépris, à une Anglaise laide et maigre, à la grande joie de la foule généralement peu choisie de ce quartier de Saint-Patrick.
Un clergyman de la haute Église, aussi raide et gourmé qu’un clergyman puisse l’être, passait juste à temps pour être témoin du spectacle. Il détourna pudiquement la tête, mais pas assez vite au gré d’une jeune dame qui marchait à côté de lui.
--_Aoh! Shocking! Disgusting!_ fit-elle. Vous avez vu, Harry? J’en suis suffoquée.
--Je n’ai rien vu... qu’une femme ivre, chose commune dans cette paroisse de papistes.
--Oh! Harry, la partie _objectionnable_ de son corps était sans costume.
--Voudriez-vous dire qu’il n’était pas même couvert du vêtement de nuit?
--Oui, Harry. Imaginez-vous cela? Est-ce possible?
--Je ne l’ai pas vu, répliqua sévèrement le _clerc des ordres sacrés_. Je _ne dois pas_ l’avoir vu. Ni vous non plus, ma chère, vous ne pouvez, vous ne _devez_ pas l’avoir vu. Ce serait impropre.
Tel est le fond de la moralité anglaise. Ne pas parler de choses _impropres_, les faire sans avoir l’air d’y toucher, et surtout ne rien voir.
Dépourvu, je l’ai confessé déjà, de ces respectables scrupules, je vais continuer en _immoral foreigner_ à dérouler devant le lecteur certains dessous de la _pudique Albion_.
II
LE CABINET DE MISS RABBIT
Si ta femme, ta maîtresse, ta fille ou ta servante mérite une correction, ne te sers pour la frapper que d’une poignée de fleurs.
(_Proverbe des Ksours du Souf._)
Je me demandais quel crime avait pu commettre cette jolie petite Nelly Fergusson pour exciter ainsi la colère de miss Rabbit. Nelly est une blonde à l’œil noir; ses joues sont fraîches et douces à la vue comme les primevères au bord du bois et ses lèvres si rouges qu’on les croirait barbouillées de mûres, si bien que lorsqu’elle conjuguait le prétérit du verbe être avec son gentil accent anglais donnant aux _u_ le son de l’_ou_, j’avais envie de les croquer.
Son front est caché par une broussaille touffue de petits cheveux rebelles qui donnent à sa délicieuse figure ronde un ravissant air mutin. Elle est grassouillette comme une caille en juin et depuis deux ans déjà la couturière est obligée tous les six mois d’élargir son corsage à l’endroit où se logent ses blanches pommes d’amour.
Elle a bientôt seize ans; c’est donc déjà une grande personne et je l’admirais à travers la porte vitrée qui sépare le _parlour_ du cabinet de miss Rabbit, la _head mistress_ de l’orphelinat des filles d’officiers pauvres, morts au service de Sa Majesté. Par quelle étourderie une servante novice m’avait-elle introduit dans ce sanctuaire à l’usage privé de la maîtresse de céans pour y attendre l’heure du cours?
C’est de quoi je ne me préoccupais guère, occupé que j’étais ailleurs. Un bruit terrible de tempête m’avait arraché aux annonces du _Times_ et comme un larbin indiscret j’avais risqué un œil à un entrebâillement de rideau. Mais ma crainte d’être surpris nuisait au spectacle et les scènes les plus pathétiques furent gâtées par les calculs que je faisais en dedans de moi-même, à savoir combien il me faudrait de sauts pour atteindre, en cas d’alerte, le siège le plus voisin et m’y plonger dans les colonnes du _Times_.
Oui, quoi donc avait pu exciter la colère de miss Rabbit qui ne rit jamais et badine encore moins? C’est même à cause de sa sévérité et de son inexorable justice que _vestrymen_, _churchmen_, _clergymen_, toute la respectabilité administrative de la paroisse, pénétrés de cet axiome que pauvreté est mère de tous les vices, l’ont, depuis dix ans, choisie pour diriger dans le droit chemin ces jeunes personnes qui, déshéritées des biens du monde, ne peuvent être traitées comme des filles de banquiers.
Sa face a la couleur des vieilles poupées de cire de Mme Tussaud, celles de rebut que l’on dissimule dans les coins, derrières les neuves et qui, après avoir servi de bouche-trous dans la chambre des horreurs, finissent dans les _musées_ des Barnum forains où elles sont livrées à l’admiration des foules sous l’étiquette de M. de Bismarck, de Mac-Mahon ou de Louise Michel.
--C’en est trop, s’exclamait miss Rabbit, il faut en finir. Des filles élevées presque par charité n’ont droit à nulle compassion. Nelly Fergusson! Une des plus pauvres de l’orphelinat! La fille d’une veuve qui a huit enfants. C’est une honte en vérité!