Chapter 3 of 7 · 3984 words · ~20 min read

Part 3

»J’avoue que ce fut avec répugnance et hésitation que je consentis à m’en charger. Avant de me quitter, mon amie me prévint que sa fille avait été fouettée très sévèrement dans son dernier pensionnat, mais que cela semblait l’avoir plutôt endurcie que corrigée; néanmoins elle me laissait toute latitude d’agir à ma guise.

»Quelques jours après, m’arrive une forte et vigoureuse luronne de quinze à seize ans, très jolie et très développée. C’était miss Arabella. Dès le premier jour, sa conduite fut abominable (_unruly and disgraceful_).

»Après l’avoir réprimandée sérieusement et vainement à plusieurs reprises, je lui ordonnai de me suivre dans mon cabinet et, la jetant en travers sur mes genoux, je la troussai et la fouettai vigoureusement avec ma pantoufle. Elle ne fit que rire.

»Sa conduite ne changeant en rien, et, voyant qu’il fallait en arriver aux grands moyens, je la pris dans ma chambre à coucher, lui ordonnai de se dévêtir, de s’allonger sur mon lit et alors je lui donnai de toutes mes forces sur le bas des reins dix coups de la verge dont je me servais pour les petites filles.

»Ce châtiment lui cuisit fort, mais elle emporta sa cinglade en me riant au nez. Je sus peu de temps après par une des sous-maîtresses qu’elle en avait fait des gorges chaudes avec ses camarades en leur détaillant les péripéties.

»Sa conduite devint bientôt si insupportable, que je la prévins, après avoir encore essayé la douceur et l’avoir gentiment réprimandée, que si elle continuait, je me verrais forcée de la fouetter publiquement devant la pension réunie. Décidée à me braver, miss Arabella fut, dès le lendemain, plus indisciplinée que jamais, à tel point qu’à la fin de la classe elle jeta son livre à la tête de la maîtresse de français. C’était trop. J’allai au jardin, je choisis de fortes branches de bois vert dont je façonnai une verge. Je pris ensuite une de mes robes et la fendit de chaque côté, par derrière, depuis la taille jusqu’au bas.

»Puis aidée par mon mari, je fis les préparatifs suivants: un grand et solide pupitre dont je me servais pour mes leçons fut placé au bout de la classe avec une chaise haute à côté. Sur le pupitre et sur la chaise je fixai un coussin.

»Aussitôt que les élèves et les sous-maîtresses, à l’exception de l’institutrice française qu’Arabella avait insultée, furent entrées, j’envoyai chercher Jane, ma femme de charge, solide matrone de trente-cinq ans, puis ayant fait avancer Arabella, je lus à haute voix le détail des méfaits dont elle s’était rendue coupable, et déclarai que, avec l’approbation de toutes les sous-maîtresses présentes--ici, elles se levèrent et saluèrent--j’étais déterminée à fouetter la coupable devant toute l’école.

»Deux sous-maîtresses prirent alors miss Arabella, la conduisirent dans la pièce voisine, lui ôtèrent ses vêtements, _moins un_, retroussèrent ce dernier au-dessus de la taille, l’y fixèrent par un cordon, la vêtirent de ma robe, et ainsi accoutrée, l’introduisirent.

»Je lui ordonnai de s’agenouiller sur la chaise et de se courber sur le pupitre, où je l’attachai par les bras et le haut du corps avec de fortes courroies; j’attachai également ses jambes à la chaise. Et lorsque la jeune personne fut ainsi placée, faisant face _par le dos_ aux élèves, les sous-maîtresses allèrent lentement se mettre à la tête de leurs classes, me laissant avec ma femme de charge près d’Arabella.

»Je me levai alors et dis: «J’ai décidé que miss Arabella recevrait quinze coups de verge, et comme je ne veux qu’aucun sentiment de colère entre dans ce châtiment, Jane frappera sous ma direction.»

»Évidemment Arabella n’était pas à son aise, cependant elle eut l’audace de rire et de faire des grimaces à ses camarade en tournant un peu la tête et disant des impertinences que je feignis ne pas entendre.

»Jane se plaça à gauche, retroussa ses manches, prit la verge de bois vert, tandis qu’à droite, je relevais jusqu’aux épaules le morceau de robe dont j’avais décousu les lés, et l’exécution commença. La coupable cria, pleura, demanda grâce; je fus inflexible. Elle reçut ses quinze coups. Puis aidée par Jane et les sous-maîtresses, je rajustai sa robe, la détachai, et tandis qu’elle sanglotait convulsivement, je la conduisis dans une chambre où je lui fis donner un verre de vin de Porto, et où pendant deux jours sur ses supplications, je lui permis de rester et d’avoir ses repas. Le troisième jour, elle reprit sa place dans la classe.

»--Qui de vos lecteurs peut appeler cela une indécente fessée? ajoute naïvement l’excellente dame. Peut-être objectera-t-on que la correction a été trop sévère, mais il faut se rappeler que de plus douces mesures n’ont pas eu d’effet et surtout qu’à partir de ce jour jusqu’aux vacances--l’espace de trois mois--cette demoiselle si intraitable n’a plus donné lieu à une seule plainte!»

La fin justifie les moyens.

V

DOCUMENTS HUMAINS

Là commençai à penser qu’il est bien vrai ce que l’on dict, que la moitié du monde ne sçait comme l’aultre vit. Vu que nul avoit encores escript de ce pays là...

(Rabelais.)

Je n’aurais certainement pas ramené sur le tapis ce sujet grassouillet et délicat si le récent pamphlet de l’auteur anonyme de la _Voisine de John Bull_ ne m’y avait poussé. Cet aimable voisin, outre qu’il nous gratifie de toutes les laideurs physiques et morales et de tous les vices publics et privés, accuse les maîtresses de pension françaises de faire un abus immodéré du fouet. «C’est, dit-il, la punition ordinaire pour filles petites et grandes.» Si, en effet, on peut encore dans certaines écoles congréganistes donner quelquefois la fessée à des enfants au-dessous de dix ans, je ne pense pas qu’il soit jamais arrivé, quelque envie que puissent en avoir parfois les bonnes sœurs, d’infliger cet humiliant châtiment à des jeunes filles de seize à dix-huit ans, et surtout, comme le cas se présente, paraît-il, quelquefois, d’après ce que nous avons vu précédemment, sous les yeux du vicaire paroissial!

Donc, ce que l’enquête commencée et poursuivie par le _Town Talk_ en dépit des cris d’indignation des vieilles dames et surtout des vicaires, a pleinement démontré que cette antique habitude de la _cinglade_ n’est pas particulière aux écoles de filles, avec ou sans l’approbation des parents--car il est reconnu par un nombre formidable de pères et de mères de famille, que le fouet est absolument logique, rationnel, _moral_ et surtout efficace à l’égard des grandes demoiselles récalcitrantes et de plus, une institution respectable, ancienne et vraiment nationale--mais que la chose est pratiquée plus qu’on ne le croit généralement par des matrones hypocondriaques et de vieilles vierges hystériques à l’égard de leurs jeunes servantes, et qui éprouvent, paraît-il, un plaisir sadique à repaître leurs regards des contorsions et des souffrances de la victime.

J’ai dit institution ancienne et vraiment nationale, et pour beaucoup de mes lecteurs j’ai l’air de faire une mauvaise plaisanterie; rien, néanmoins, n’est plus vrai et plus sérieux. Les récits abondent, prouvant l’antiquité et le respect attaché à cet usage tout saxon. Au siècle dernier, les filles de toutes classes et de tous âges, petites marquises ou petites paysannes, étaient fouettées par leur mères jusque bien au-delà de leur nubilité, jusqu’au delà de leur adolescence, jusqu’à la veille de leur mariage même, et l’on vit quelquefois de désobéissantes et têtues célibataires de 40 à 45 ans, fouettées par les vieux parents. Ceux qui doutent de la véracité de ces faits n’ont qu’à consulter la littérature de cet époque et particulièrement la vie du célèbre docteur Johnson.

Pas de matrone d’alors n’était jugée bonne et digne mère, soucieuse de ses devoirs, si elle ne savait appliquer le fouet avec vigueur et sévérité, et les dames du plus haut rang, les reines de la mode, tiraient entre elles vanité de leur habileté et de la grâce merveilleuse avec laquelle elles administraient une vigoureuse fessée. Elles se donnaient quelquefois de petites représentations, s’invitant les unes et les autres dans leur boudoir pour étaler leur art, comme à une sorte de concours dont le derrière d’une servante, d’un page ou d’une fille de charité faisait le spectacle et les frais.

Il n’y a pas bien longtemps, c’est-à-dire au commencement de ce siècle, les enfants et adolescents des deux sexes des orphelinats, dont les matrones ou directeurs avaient à se plaindre, étaient fouettés de la blanche main des _ladies_ investies du patronage de l’établissement, et qui visitaient à cet effet la maison une ou deux fois par semaine. Et la pauvre fille de chambre qui, en coiffant sa maîtresse, lui arrachait maladroitement quelques cheveux, était certaine de recevoir aussitôt sur la partie _objectionnable_ de son individu une correction manuelle, aussi bien que le groom qui répandait une sauce ou brisait un flacon.

Voilà certes des documents humains, et, je le répète, ils abondent, et le curieux sceptique qui sait bien ce que cachent la cuirasse de carton de l’hypocrisie moderne et les piètres mensonges de ce que nous appelons les convenances sociales, peut fouiller, sans jamais craindre de revenir bredouille, les fourrés et les bruyères de l’histoire des mœurs des _classes dirigeantes_ du passé, car il y apprend à chaque découverte comme il faut rire des vertus de celles du présent.

Et ainsi que le disait J.-B. Rousseau:

Ce monde-ci n’est qu’une œuvre comique Où chacun joue un rôle différent, Là, sur la scène, en habit dramatique, Brillent prélats, ministres, conquérant. Pour nous, vil peuple, assis au dernier rang, Troupe futile et des grands rebutée, Par nous, d’en bas, la pièce est écoutée. Mais nous payons, utiles spectateurs Et, quand la farce est mal représentée, Pour notre argent, nous sifflons les acteurs.

VI

LETTRES ÉDIFIANTES

Ici je ferai fin à ce livre; la teste me faict un peu de mal, et sens bien que les registres de mon cerveau sont quelque peu brouillés de cette purée...

(Rabelais.)

«Au fond, il n’y a ni crimes, ni délits; tout n’est que convention, écrivait Aurélien Scholl. Les boulevards, les rues, le Palais de Justice, les prisons, les églises, ne sont que des décors.» Effaçons le mot _crime_ et laissons l’autre, le _délit_, qui n’est qu’une infraction à une loi, votée souvent par une poignée d’imbéciles, ou d’hypocrites, ou de vicieux; ou une infraction à la morale du jour, aussi variable et élastique que la conscience des juges qui, en tant que _délit_, n’existe que suivant l’interprétation que trois bonshommes plus ou moins éclairés, plus ou moins ennuyés, prévenus ou tartufes, donnent à ce texte de loi.

Et la preuve est que le même acte condamné par un tribunal est absous par le tribunal voisin, et qu’un fait qualifié outrageant les bonnes mœurs dans un pays est prôné dans celui d’à côté comme indispensable au maintien des bonnes mœurs.

Affaire de mode, d’appréciation, de milieu, des préjugés, de point de vue, d’époque.

Nulle idée d’indécence n’était autrefois attachée à la peine du fouet en public. C’était la punition légale et ordinaire pour quantité de délits. Le coupable, homme ou femme, était dépouillé de ses vêtements, lié derrière une charrette et exposé ainsi jusqu’à ce que l’exécuteur accomplît son œuvre. Sous le règne d’Élisabeth, un décret du Parlement ordonna que tout vagabond--_mâle_ ou _femelle_--fût fouetté en place publique les jours de marché jusqu’à ce que le corps fût en sang.

Jusqu’en 1817, femmes et jeunes filles reçurent ainsi le fouet avec la sanction de l’aristocratie, de la magistrature et du clergé. Ce ne fut que vers cette époque que l’opinion s’éleva contre ces exécutions sur les femmes nues en présence des hommes, et le Parlement les fit cesser, du moins publiquement, car elles continuèrent dans les prisons longtemps après.

Je ne parle pas, bien entendu, du _chat à neuf queues_, martinet à neuf lanières de cuir, encore en usage dans les geôles, qui l’était aussi il n’y a pas dix ans dans l’armée et la marine, et ne s’applique que sur le dos et les reins, mais du vrai fouet dans son cynisme brutal et grossier, l’indécente fessée enfin.

Et cependant, voilà qu’un gentleman de la vieille roche s’indigne de cet adjectif _indécent_ accolé au substantif _fessée_, et s’en plaint dans une lettre. Je copie:

«Voulez-vous, mon cher monsieur, me permettre de vous faire observer que l’épithète d’_indécent_ ne devrait s’appliquer que dans le cas où des filles sont fouettées par des hommes et de jeunes garçons par des femmes, surtout si filles et garçons sont pubères. Alors c’est une grossière indécence et j’espère que votre voix s’élèvera pour détruire une telle iniquité. Mais quelle indécence y a-t-il à ce que le fouet soit infligé par des personnes du même sexe? Les jeunes filles des pensions et des écoles sont accoutumées à se voir nues les unes les autres au dortoir et au bain. Rien donc d’indécent à ce qu’on fouette une compagne en leur présence. La majorité de nos correspondantes, maîtresses de pensionnats, s’accordent à reconnaître qu’une fessée en public est plus efficace qu’en privé. Et à l’appui de ceci, permettez-moi de terminer en altérant légèrement Shakespeare:

_How oft the sight of the reward of ill Makes good deeds done!_

»Que de fois la vue des suites du mal fait naître les bonnes actions!»

Cette étude sur l’_objectionnable_ des jeunes Anglaises est plus longue que je ne pensais la faire, et je croyais avoir complètement épuisé le sujet dans mes précédents chapitres. Grave erreur, je n’en étais qu’aux préliminaires, car ce que j’ai écrit ne pourrait guère servir que d’avant-propos et d’introduction à ce que j’aurais encore à dire si je voulais tout raconter.

Si j’ai ajouté un nouveau chapitre, c’est que force lettres sont venues me relancer dans ma solitude du _Kent_ pour m’engager à poursuivre, mais j’ai dit dans un précédent chapitre le motif qui m’empêchait non seulement de donner des détails, mais de simplement traduire ce qui ouvertement se publie dans la pudique Albion.

Il n’y a pas un crime, dit encore Aurélien Scholl, dont l’exemple ne soit donné d’en haut.» J’ajoute: ni une folie, ni une sottise, ni une excentricité, ni un vice, ni une aberration.

Je parlais d’honnêtes et hautes dames qui éprouvent un singulier plaisir à fouetter les petites pauvresses, les grooms et les filles de chambre, et voici que je trouve dans l’_Histoire de la Verge_ (_History of the Rod_), par un clergyman de l’Église anglicane, le révérend W. M. Cooper, à la page 257--vous voyez que je ne cite pas de mémoire et que je mets les points sur les _i_--que l’impératrice de Russie, celle que l’histoire a appelée la grande Catherine, raffolait de ce petit divertissement: «Elle ne dédaignait pas de se servir personnellement de la verge et, par le fait, la _cinglade_ (_whipping_) était pour elle un passe-temps ou plutôt une passion. Elle fouettait ses filles de chambre, ses habilleuses, ses cuisinières, ses pages, ses valets de pied, lorsqu’elle était ennuyée et trouvait à cet exercice un grand confort et une amusante distraction; les filles étaient hissées sur le dos des laquais, et les laquais à leur tour sur le dos des filles...» etc., etc. Glissons et n’insistons pas, car j’ai hâte d’arriver à mes lettres édifiantes, non celles que j’ai reçues, mais celles encore cueillies çà et là dans le _Town Talk_ et que je livre _expurgées_ comme les vieux livres à l’usage du dauphin, afin de compléter l’édification du lecteur sur l’éducation donnée aux demoiselles du Royaume-Uni.

La première, celle d’un autre gentleman qui signe gravement _a married man of forty_ (un homme marié de quarante ans) sans doute pour se donner un plus haut caractère de sérieux et de respectabilité, trop longue et contenant des passages trop _objectionnables_ pour être entièrement traduite, se termine ainsi:

«Je n’hésite pas à déclarer que la fessée est nécessaire à la fois pour les garçons et les filles, mais au-dessus de 9 ou 10 ans elle doit être infligée par une personne du même sexe, _autant que faire se peut_. Je ne vois cependant nulle indécence à ce qu’une femme de trente-cinq ans fouette un garçon de douze ou treize ans ni à ce qu’un père fouette ses filles, quand il en voit la nécessité, à moins toutefois qu’elles n’aient pas plus de seize à dix-sept ans. J’ai moi-même fouetté plusieurs fois les miennes, et ai obtenu de bons résultats.

»Mais de même que je crois à la nécessité et à la bienséance (_propriety_) du fouet avec la main, je dois emphatiquement déclarer que, excepté pour les garçons au-dessus de douze ou treize ans, la verge de bouleau est beaucoup trop cruelle et que son application sur les filles est, à mon opinion, brutale. La fessée manuelle sur la partie nue de la coupable, est assez sévère, et j’en ai de nombreuses preuves par ma femme, propriétaire d’une école de demoiselles.» Suit la description détaillée de plusieurs de ces châtiments que je n’oserais donner; puis le bonhomme continue avec flegme:

»Plus d’une forte fille de dix-sept ou dix-huit ans pousse de véritables hurlements en recevant cette punition, qui a l’avantage de ne laisser d’autres marques que des rougeurs passagères sur la peau blanche.»

_L’homme marié de quarante ans_ a la bonté d’informer ses lecteurs que naturellement il n’a jamais été témoin de ces exécutions, et cependant, continue-t-il, je fus une fois, et une fois seulement, appelé pour fouetter une des élèves de ma femme, et comme cette jeune personne avait commis une faute d’indécence, je ne pense pas être à blâmer. Je la conduisis dans ma chambre, et avec l’aide d’une file de service, m’étant assuré de sa personne, je levai ses vêtements, mis à nu la partie inférieure de son dos, et lui donnai le fouet de ma propre main.

»Aucune des autres élèves ne l’a jamais su, c’eût été une humiliation inutile et, quelque temps après, la mère de la jeune demoiselle vint m’adresser pour ce fait des remerciements chaleureux.»

Je le répète, j’ai passé une partie de la lettre dont il m’eût été impossible de donner la traduction, mais je renvoie les lecteurs qui lisent l’anglais au numéro du 26 avril du _Town Talk_.

Voici une correspondance plus récente parue dans le numéro du 14 juin; celle-ci est d’une mère de famille qui raconte un cas de sa propre expérience, et donne le fait, dit-elle, sans commentaires. Il n’en est, du reste, pas besoin.

«Mistress A... se plaignit au révérend M. B... de la mauvaise conduite de sa fille aînée, Isabel, âgée de quinze ans. Elle avait commis une faute sérieuse et méritait le fouet. Mais miss Isabel, belle et forte fille, déclina de recevoir le fouet; aussi mistress A... pria-t-elle le clergyman d’officier en cette circonstance à la place du père défunt.

»En conséquence, miss Isabel fut appelée et engagée à s’étendre sur le sopha et à relever ses jupes. Elle refusa; le recteur alors s’empara d’elle, la jeta sur ses genoux, et la frappa de sa canne sur toutes les parties du corps qu’il pouvait atteindre, pendant la lutte. Ceci, lui fut-il dit, était seulement pour la châtier de son impudence; maintenant, elle devait se soumettre à la punition méritée pour sa faute. Bref, elle eut à retirer son pantalon, à se placer elle-même en position (_place herself in position_) et à recevoir sans plus de résistance la vieille _cinglade_ (_an old fashionned spanking_), d’abord de la main du révérend M. B... et ensuite de celle de mistress A... La douleur fut cuisante, mais, naturellement il n’y eut nulle injure physique (_no physical injury_) et Isabel dut, dans cette ignominieuse position, remercier sa mère et l’ami de sa mère, après on lui permit de rajuster ses vêtements et de se retirer. La mère a déclaré que, depuis, sa fille était complètement changée et devenue une jeune personne accomplie.»

On le voit, les lettres que publie hebdomadairement le _Town Talk_ apportent de piquantes révélations sur les dessous de la société anglaise, et montrent naïvement ce qui se cache derrière ses décors d’honnêteté et de décence.

Les jeunes _misses_, beaucoup plus délurées que nos demoiselles, moins niaises et plus indépendantes donnent, paraît-il, du fil à retordre aux maîtresses de pension. Ce ne sont pas de petites brebis que le pasteur ou la pastourelle conduit paisiblement ainsi qu’un docile troupeau, mais des chevrettes récalcitrantes et fantasques bravant l’autorité, faisant tapage et flirtage en dépit du _qu’en dira-t-on_.

«Personne, excepté ceux qui ont charge de filles, écrit piteusement un autre correspondant qui signe _Pro Rod_ (Pour la trique), ne peut savoir combien elles sont désobéissantes, turbulentes, déréglées; et à moins que la maîtresse qui les dirige n’ait tous pouvoirs sur ses élèves, elle doit abandonner l’espoir de se faire obéir.»

Aussi nombre de matrones s’accrochent-elles à la verge séculaire comme à un bâton de commandement, prétendant que, si elle était plus en usage, il serait plus aisé de maintenir la discipline, spécialement chez les grandes demoiselles, et que celles-ci surtout ont plus besoin du fouet que les petits garçons.

«Il est absurde de s’imaginer qu’une grosse et impertinente fille de seize ans (_sturdy young hussy of sixteen_), écrit une directrice d’école publique, peut être corrigée par des pensums ou des remontrances; une souple et solide branche de bouleau est ce qu’il y a de mieux, particulièrement si on la trempe au préalable dans l’eau pour en augmenter les propriétés mordantes, et à défaut une canne de jonc d’un _penny_ ou même une cravache de dame, pour les jeunes personnes très développées. Une lanière écossaise en cuir (_tawse_) n’est pas à dédaigner. Et quand on s’en est servi pendant quelque temps, sévèrement, sans faiblesse, à nu, et sans crainte d’injurier la santé de la délinquante, rien que la menace d’une expérience nouvelle fait rentrer les plus récalcitrantes et les plus arrogantes dans l’humilité et le devoir.»

Je termine, car je suppose les lecteurs pleinement édifiés.

Au cas contraire, je leur répondrais comme maître Alcofribas: «_Bonsoir, messieurs, PARDONNATE MI; et ne pensez tant à mes faultes que ne pensez bien ès vostres... Si vous me dictes: «Maistre, il semblerait que ne fussiez grandement sage de nous escrire ces balivernes et plaisantes moquettes;» je vous respond que vous ne l’estes guères plus de vous amuser à les lire._»

VII

PENSIONNAIRES

Je crois que l’on trouvera mes petites Anglaises un peu trop libres, un peu trop hardies, exagérées, chargées, en un mot hors nature, et, en conséquence, que l’on croira devoir tirer de cette histoire (fondée sur des faits d’une authenticité incontestable), cette conclusion qu’elle est une censure des mœurs anglaises.

(Justin Amero, _Les jolies filles de Grovenhill_.)

On comprendra facilement, d’après les documents qui précèdent et dont je laisse toute la responsabilité à la feuille qui la première les a livrés au public, que la modestie des jeunes pensionnaires doit avoir quelquefois beaucoup à souffrir. Aussi, s’étonnera-t-on médiocrement en apprenant, toujours sur la foi du même organe, que les pensionnats en général ne sont pas précisément des temples de chasteté. La tendre innocence n’y serait guère plus en sûreté que dans certains couvents célèbres, et la timide et rougissante demoiselle en saurait aussi long, théoriquement du moins, sur des sujets scabreux que la petite rôdeuse nocturne des parcs et des carrefours.

Notez, et je ne saurais trop le redire, que ce n’est pas moi qui avance ces faits; aussi, pour me décharger de toute accusation d’exagération et de parti pris de malveillance, je m’empresse de m’abriter derrière les guillemets de l’emprunt:

«La pensionnaire de «fiction» nous est familière à tous. On a fait d’elle les esquisses les plus attrayantes. Elle est tout innocence ou tout ignorance, deux termes identiques en ce cas. Des mystères de l’alcôve, auxquels tôt ou tard elle doit être initiée, elle est généralement censée ne savoir rien ou moins que rien. Poëtes et romanciers insistent sur cette enfantine et radieuse candeur. Qu’une telle ignorance soit une qualité qu’il faille cultiver comme les rimeurs et les confectionneurs de nouvelles semblent le croire, c’est une question à débattre; mais avouons qu’en réalité elle est d’une rareté extrême.