Chapter 5 of 7 · 3977 words · ~20 min read

Part 5

As a general statement, it is perfectly true that in this country juvenile crime holds a fearful preponderance.

(Rév. Henry Worsley, _Juvenile Depravity_.)

L’ancien directeur des investigations criminelles, Vincent Howard, dans un rapport au comité de la Chambre des lords (_select committee of the House of lords_) sur une loi relative à la protection des jeunes filles, déclare qu’il existe à Londres, et dans quantité de quartiers, une foule de gens dont la seule industrie est de procurer des enfants à la basse débauche. Je n’ai pas sous les yeux le texte entier du rapport, mais j’en ai quantité d’extraits, suffisants pour réfuter les reproches d’exagération dont j’ai été assailli quand j’ai soulevé dans mes _Va-nu-pieds de Londres_ le voile de ces effrayantes misères sociales. «Sans difficulté aucune (_without any difficulty whatsoever_), dit-il, on vous procure des enfants de treize ans; quant à ceux de quatorze, quinze ou seize, ils sont sans nombre. Le superintendant Dunlop vous dira que la prostitution juvénile s’ébat en ce moment même, principalement aux environs de _Haymarket_, de _Waterloo Place_ et de _Piccadilly_, où, dès la nuit tombée, des fillettes de treize et quatorze ans vont par les rues, s’offrant ouvertement à qui veut les prendre.

«Il arrive fréquemment, et je suis convaincu que c’est la généralité des cas, que des enfants vivant dans leur famille (_at home_) se prostituent avec l’entière connaissance et même la complicité de leur mère, à qui elles rapportent leurs profits. Je parle de faits avérés, dont je suis absolument certain. Les procureuses s’entendent avec la mère, qui, à une heure convenue, leur adresse la fillette dans telle ou telle maison. Quel recours à la police? Aucun. Elle ne peut que maintenir le bon ordre dans la rue.

»La conséquence de notre impuissance, continue le chef de la police métropolitaine, est que, dans Londres, dès quatre heures de l’après-midi, je dirai même dès trois heures, une honnête femme ne peut aller à pied de l’extrémité de _Haymarket_ à _Wellington Street_. Dès trois ou quatre heures _Villiers street_, _Charing Cross station_, le _Strand_, sont encombrées de prostituées de tout âge qui sollicitent les passants. On a fait récemment le calcul que passé minuit, plus de cinq cent filles se promènent entre _Piccadilly Circus_, et _Waterloo Place_,--un espace de quelques centaines de mètres. Et quelles sont ces filles? Des prostituées de profession? Pas toutes. Un grand nombre sont des employées de magasins, des demoiselles de comptoir.»

Ces documents, venant d’une telle source, sont précieux. En voici d’autres fournis au même comité par un superintendant divisionnaire, celui du district de Saint-James, l’officier de police Dunlop. Il concerne la prostitution des petites servantes. Il n’est pas inutile de dire que les loueuses de pauvres garnis, les employés, les artisans aisés et grand nombre de boutiquiers des quartiers populeux emploient, pour aider au ménage, de toutes jeunes filles de quatorze, treize et même douze ans, auxquelles ils ne donnent que de très minimes gages.

«Ces petites servantes abondent dans mu division. Leurs parents sont généralement dans la plus grande pauvreté, et elles sont elles-mêmes, pour la plupart, très misérablement vêtues. En allant faire des commissions, elles se croisent continuellement avec des camarades du même âge, hier encore servantes comme elles, aujourd’hui habillées de soie et de satin (_dressed in silks and satins_). On s’accoste, on se cause, et le mal est fait.

»--Comment, deux schellings par semaine pour travailler tout le jour comme une esclave! Moi je ne travaille pas, je m’amuse; j’ai de belles robes et je gagne beaucoup d’argent!

»J’ai observé les allées et venues de ces petites filles, appartenant généralement aux plus basses classes des quartiers de _Newport Market_, _Bedford_ ou _Seven Dials_, en ce qui concerne ma division. On les voit d’abord errer deux par deux, très pauvrement mises, avec un mauvais mouchoir de couleur sur les épaules; quelques jours après, je remarque que le costume est un peu plus soigné, et enfin paraissent les chapeaux à plumes et les vêtements _de soie et de satin_.»

Un certain nombre poussent dans les rues, les squares, et les parcs--si le parc n’est pas éloigné du logis--de petites voitures d’enfants, avec un ou deux, quelquefois trois marmots attachés à leurs jupes. Elles peuvent ainsi échapper pendant plusieurs heures à la surveillance des parents ou des maîtres, flirter à leur aise et accepter des rendez-vous. Le _perambulateur_ et les marmots attendent à la porte de l’allée où a disparu la petite servante ou la _grande_ sœur pour satisfaire un prétendu besoin pressant. Ces enfants sont viciés dès le plus bas âge, et le séducteur, si séduction il y a, n’a qu’à se baisser pour ramasser sa proie.

--Un membre du comité, lord Leigh, demande si, dans les logis où ont grandi ces filles, les deux sexes ne sont pas mêlés.

«Généralement, filles et garçons couchent dans la même chambre, avec le père et la mère, qui, eux-mêmes, vivent en état irrégulier.

»Souvent une femme délaissée par son amant avec deux ou trois enfants et quelquefois davantage, s’associe à un veuf qui, de son côté, traîne une nichée de fillettes et de garçonnets. Tout cela cohabite ensemble, n’ayant qu’une couche unique qu’on dédouble pour la nuit. Les filles du veuf vont avec les fils de la nouvelle belle-mère, et _vice versa_ et souvent l’aînée de toute la bande n’a pas dix ans. Le plus grand nombre de ces filles, sitôt leur nubilité, s’empressent de quitter le toit familial pour se _mettre_ avec quelque jeune rufian du voisinage.

»--J’en ai encore eu un exemple ce matin, dit le superintendant de Saint-James. Deux garçons de quinze à seize ans furent amenés à mon poste de police pour tentative de vol. Comme toujours en pareil cas, nombre de polissons et de voyous se groupèrent, attendant la voiture cellulaire pour y voir monter les prisonniers. Dans le tas je remarquai une petite fille très proprement mise et chaussée de luxueuses bottines à hauts talons, montantes et boutonnées jusqu’à mi-jambes. Les jupes, très courtes, descendaient à peine au-dessous du mollet. Une polonaise bien taillée serrait sa taille, et ses cheveux bouclés ondulaient sur ses épaules. Je m’approchai et essayai d’entamer la conversation. Elle vit bien que j’étais de la police, et me répondit qu’elle attendait pour voir sortir du poste _son homme_. Je dis alors: «Lui est-il arrivé une fâcheuse histoire? Marchons un peu, nous allons causer.» Je flairais quelques renseignements intéressants à ajouter à ceux déjà recueillis pour apporter à Vos Seigneuries; mais elle se méfiait trop de moi. «Oh non, dit-elle, oh non.» Je remarquais qu’elle avait ses doigts couverts de bagues. Une enfant si jeune!

»Lord Cairns.--Quel âge paraissait-elle avoir?

»--A peine treize ans.

»--Et vous ne l’avez pas questionnée davantage?

»--Elle devina bien que telle était mon intention, et se mit à rire, s’éloigna de moi, courut sur le passage de la voiture cellulaire et attendit jusqu’à ce qu’elle ait vu _son homme_ y monter, puis s’élança dans la direction du tribunal pour assister à l’interrogatoire.»

Lord Norton demande candidement si c’est le jeune monsieur arrêté qui entretenait cette petite personne.

L’officier de police, étonné, répond que vraisemblablement c’est au contraire la jeune personne qui entretient le petit monsieur.

«--Ils vivent donc ensemble comme mari et femme?

»--Il n’y a pas le moindre doute à cet égard.»

Ce simple compte rendu, avec sa sécheresse et sa brutalité de procès-verbal, n’a nul besoin de commentaires plus amplement explicatifs.

Je dois ajouter, cependant, une remarque, remarque qui se présentera d’elle-même à tous ceux qui se sont donné la peine, non de jeter en passant un regard furtif, mais de visiter les bas-fonds, soit de Londres, soit de Birmingham, Manchester, Liverpool, enfin de toute grande cité du Royaume-Uni, c’est que--dans ce rapport, il n’est question que des jeunes filles qui se livrant ouvertement à la prostitution, attirent par leurs allures ou leur mise l’œil de la police, c’est-à-dire celles ayant atteint leurs treize ans. Mais il en est quantité d’autres, au-dessous de cet âge,--_bien au-dessous_,--suivant secrètement les traces de leurs aînées. En France et, je crois, sur tout le continent, la loi punit le séducteur ou l’industriel exploitant la débauche de toute fille au-dessous de vingt-et-un ans en le poursuivant pour détournement de mineure ou excitation à la débauche; en Angleterre, c’est au-dessous de treize ans seulement que la loi peut sévir[11].

[11] Il faut se rappeler que ces chapitres ont été écrits bien avant les révélations de la _Pall-Mall Gazette_. L’âge, depuis, a été élevé à 16 ans.

J’ai déjà parlé de ces infiniment mineures, et je ne reviendrai plus sur cet horrible sujet; mais par cela seul que le délit tombe sous le coup de la loi il se cache davantage, prend plus de précautions et échappe ainsi à la surveillance, aux répressions, aux statistiques des philanthropes et aux rapports des policiers.

X

LE JEU DU MOUCHOIR

The reason why so many persons act foolishly, and consequently, lay themselves open to ridicule, under the influence of love, I believe to originate in the grand popular mistake of dismissing this subject from our serious reading, our conversation and leaving it to the unceremonious treatment of light novels, and low jest.

(Mrs Ellis, _The Daughters of England_.)

L’éventail fut de tous temps un des principaux auxiliaires du flirtage; mais, outre que le maniement en est sans règles précises et varie suivant le tempérament ou le caprice de Célimène, il expose à des méprises et à des lenteurs.

De plus, il n’est pas à portée de toutes les mains; on ne peut en jouer en tous lieux, ni dans la rue, ni pendant la messe, ni aux enterrements, ni au sermon, ni à cheval, ni quand il gèle. Il exige un concours de circonstances et un milieu défini.

Le langage des fleurs est encore moins pratique. On n’est pas toujours en possession d’une tulipe pour exprimer délicatement et poétiquement son amour, ni d’un aloès succotrin pour faire entendre à l’objet adoré qu’on est pénétré de douleur, ni d’une giroflée rouge pour lui témoigner son dépit, encore moins d’une menthe poivrée pour lui démontrer l’ardeur dont on brûle.

Quoi qu’en chante le poète:

Livre charmant de la nature, Que j’aime ta simplicité! Ta science n’est point obscure; Tu nous plais par la vérité...

Ce livre charmant doit être relégué, avec l’_Astrée_, le _Roman de la Rose_ ou l’_Art d’aimer_ d’Ovide, parmi les archives sentimentales, comme compliqué, obscur, coûteux, toupillant et nullement expéditif à notre époque, où tout, même l’amour, doit marcher à la vapeur.

Persuadées de ces axiomes; que la jeunesse n’a qu’une saison, que le temps est de l’argent, que l’on doit profiter de l’un et ne pas gaspiller l’autre, et que la première condition, pour atteindre un but, est de se mettre immédiatement en route par la ligne la plus directe, les jeunes Anglaises n’ont pas tergiversé.

Or, le but à atteindre est, pour les demoiselles à marier, le mariage, et pour les autres, l’amour. Ceci entendu et bien compris, en avant! Plus tôt partie, plus vite arrivée. Ne comptant que sur elles,--les papas et les mamans n’ayant qu’une faible voix au chapitre et ne prenant pas, comme chez nous, la mauvaise habitude de s’immiscer dans les affaires où ils ne sont pas conviés,--les demoiselles s’approvisionnent de précautions et s’arment pour la bataille de la vie et la conquête de l’époux. Laissez-les se démener; elles s’entendent à la besogne, et s’il y a des chutes et des blessures en champ clos, c’est, neuf fois sur dix, le vainqueur qui est le véritable vaincu, et en ce cas il paye la casse. Ah! elles ne sont pas si niaises que les nôtres, les fillettes anglaises! Convaincues, comme le sage _Vicaire de Wakefield_, que les jours de flirtation, sont les plus heureux jours de la vie, elles veulent, et elles ont raison, de bonne heure en jouir; aussi à peine ont-elles vu quatorze fois fleurir les primevères qu’elles cherchent à s’assurer d’un cœur. Et il faut se hâter; nombreuses sont les rivales: pour un seul Acis au moins trois Galatées.

Ce ne sont donc pas les atermoiements et les lenteurs du _Voyage au Pays de Tendre_, les sentimentales promenades de _Soupir_ à _Petits Soins_, les haltes à _Doux Espoir_ et les séjours forcés au port de _Mélancolie_, pour s’embarquer ensuite sur la mer de _Désespoir_. Les excursions amoureuses tournent rarement au tragique. Ce qui peut arriver de pis, c’est la justice de paix ou quelque chose d’analogue pour le compagnon de route ingrat, laquelle le condamne généralement à payer les frais du voyage sentimental. Après celui-ci un autre. Un de perdu, deux de retrouvés. Le tout est d’être habile.

De jeunes personnes sans patrimoine se font ainsi d’honnêtes dots.

La jolie actrice miss Fortescue se fit donner dix mille livres sterling (250,000 francs) par un lord lâcheur, sans qu’il y eût eu le moindre accroc à sa robe d’innocence.

On comprend que dans ce pays pratique il faille aller pratiquement, et sur cette terre de pudeur marcher avec décence. Églantier, lilas, pensée, pervenche ont un langage éloquent pour entamer sous l’œil de tous une conversation amoureuse; mais soupirants et flirteuses n’ont constamment un bouquet en main, pas plus qu’un parterre en poche; en revanche ils y ont un mouchoir; et même, si cet indispensable manque, un journal, ou le moindre papier fait l’office.

Ce moyen de converser publiquement sans que personne que l’intéressé n’y voie goutte, de s’entendre dire «je t’aime» sans en avoir l’air, et de donner un rendez-vous sans se croire obligée de rougir, est tellement simple et explicite que les intelligences les plus rétives le saisissent du premier coup, et qu’il ne laisse au mari que l’on convoite ou à l’importun dont on veut se défaire aucun sujet d’erreur.

Aussi, on peut affirmer que ce jeu est vraiment populaire. La fille du savetier en connaît le secret comme la fille du pair, et en même temps que la petite pensionnaire s’y essaye au salon, la petite souillon le répète à la cuisine.

Pas de fillette qui ne sache mieux que sa grammaire ce syllabaire de maçonnerie d’amour, permettant de dire à l’impatient cousin: «Je t’attends ce soir» en même temps que l’on présente un front impassible au baiser maternel.

Je ne saurais trop le recommander à celles de mes jeunes compatriotes qui ont tout particulièrement besoin d’être déniaisées et de s’échapper de temps à autre de l’atmosphère des jupes familiales, en attendant qu’on les livre à l’idéal que les parents sages ont fait passer dans leurs rêves de vierge: un mari cossu et mûr; fonctionnaire et décoré.

Le voici dans sa simplicité ingénieuse:

1.--_Passer le mouchoir sur les lèvres._--Désir d’entrer en relations. (La manifestation de ce désir n’engage, du reste, à rien.)

2.--_Le passer sur les yeux._--Je suis triste. Si vous saviez comme je m’ennuie près de la cotte de maman. Si vous pouviez me distraire un peu.

3.--_Le prendre par le milieu._--Oh! monsieur! vous allez trop vite. Doucement. Calmez-vous.

4.--_Le laisser tomber._--Je crois que nous nous entendrons.

5.--_Le faire tourner dans les mains._--Vous m’êtes indifférent.

6.--_Le passer sur la joue._--Je vous aime.

7.--_Le passer sur les mains._--Je vous déteste.

8.--_Le laisser un instant sur la joue droite._--Oui.

9.--_Idem sur la joue gauche._--Non.

10.--_Le tourner dans la main gauche._--Vous m’ennuyez. Je désire être débarrassée de vous.

11.--_Le tourner dans la droite._--Vous perdez votre temps. J’en aime un autre.

12.--_Le plier._--Je veux vous parler.

13.--_Le jeter sur l’épaule droite._--Suivez-moi. Ne craignez rien. Vous pouvez m’aborder hardiment.

14.--_Idem sur la gauche._--Ne me suivez pas, ou cessez de me suivre.

15.--_Prendre les coins opposés du mouchoir dans les deux mains._--Attendez-moi.

16.--_Passer le mouchoir sur le front._--faites attention. On nous surveille. Voyez un peu la tête de la tante à lunettes.

17.--_Le placer sur l’oreille droite._--Qu’est-ce que vous avez donc? Vous n’êtes plus le même. Je vous trouve un drôle d’air.

18.--_Idem sur l’oreille gauche._--Je vais vous passer un billet. Préparez-vous.

19.--_Laisser un instant le mouchoir sur les yeux._--Oh! le méchant! Vous êtes cruel. Fi! le vilain!

20.--_Le rouler autour de l’index._--Trop tard, mon petit ami; je suis engagée.

21.--_Autour de l’annulaire._--Je suis mariée.

On le voit, tous les cas sont prévus, depuis A jusqu’à Z, et en moins de chiffres qu’il n’y a de lettres dans l’alphabet. Vingt et un, trois fois sept, le nombre sacré, comme disait _miss Sweethole_[12], le synonyme de complet. Comptez, en effet, pas un de trop, pas un qui manque. En ce nombre, cependant restreint, des amants peuvent se dire tout ce que des amants ont ordinairement à se dire depuis l’entrée en matière jusqu’à la conclusion.

[12] Voir les _Nuits de Londres_.

La bouche est muette, le regard impassible ou dirigé ailleurs; le mouchoir seul s’agite, parle, explique, prie, accepte ou refuse; comme le latin, il brave l’honnêteté. Pas un mot n’est dit, personne n’a rien vu; la pudeur est sauve et l’affaire est faite. C’est le comble de l’art.

XI

LA COLONNE D’ANGOISSE

However obscure the language of love may be, women have a particular talent for seising the sense of it.

(_Dictionary of Love_.)

J’ai connu une jolie _miss_ répondant au doux nom de Connie (Constance) qui attendait chaque matin le journal avec impatience.

Elle n’y cherchait pas les plaintives péripéties d’une nouvelle moralement amoureuse ni les chapitres effrayants d’un _grand roman_ à sensation, bien pimenté d’empoisonnements, de coups de poignard et de pendaisons, car les feuilles quotidiennes anglaises ne publient ni romans ni nouvelles.

Les _roublardises_ de la politique la laissaient froide, et c’est à peine si elle prêtait une plus grande attention aux exploits du général Wolseley en Égypte qu’à ceux du maréchal Booth dans Whitechapel.

Elle ne jetait qu’un coup d’œil distrait sur les procès pour _Breach of Promise_ (manquement à une promesse de mariage), généralement pleins d’intérêt pour les demoiselles, ni sur ceux de divorce, plus intéressants encore, et qui ouvrent de si étonnantes éclaircies dans les recoins mystérieux des intérieurs de la haute vie britannique; elle ne lisait pas avec une attention plus sérieuse les beaux extraits des sermons du dimanche, les péroraisons stupéfiantes des prêcheurs à la mode, ni les articles palpitants des missionnaires sur la providentielle propagation dans les tribus du centre de l’Afrique, des articles de Birmingham combinés avec ceux de la foi.

Non; ce qui la préoccupait dès son réveil, ce qui attirait sa curiosité, ce qu’elle parcourait avec des yeux avides, c’est la colonne d’angoisse, l’_agony column_.

D’ordinaire la deuxième de la première page, sa hauteur ne dépasse guère trois ou quatre pouces; mais dans cet espace restreint s’agite, prie, pleure, espère et sanglote tout un coin de l’humanité.

Surpris d’abord, je ne tardai pas à m’expliquer l’ardeur de la sensible Connie; je compris combien pouvaient se passionner les imaginations rêveuses des jeunes et vieilles demoiselles qui trouvent une pâture quotidienne dans ces entrefilets mystérieux, exposant au public, avec la brutalité de l’annonce, les angoisses des amantes, des épouses et des mères.

L’_agony column_ est, certes, de toutes les colonnes du journal, la plus excentriquement anglaise, offrant en quelques lignes écourtées comme des télégrammes une série jamais interrompue de drames, de comédies, de larmes, de misères et de hontes où l’amour joue le premier rôle sous l’œil généralement indifférent du lecteur.

Mais ceux qui, comme miss Connie, se donnent la peine de suivre ces correspondances si brèves et si passionnées, d’écouter ces cris de détresse et ces appels à un seul, au milieu de la foule impassible ou railleuse, y trouvent bientôt tout l’attrait d’un roman.

--Ah! me dit-elle un matin, je suis bien heureuse!

--Que vous est-il arrivé, chère miss Connie?

--Ce n’est pas à moi qu’il est arrivé rien d’heureux, c’est à cette pauvre miss S. T.

--Esther?

--Non, S. T. Je suppose que son nom est Sophia, ou Sis, ou Suky; mais peu importe, je me contente d’S. T.

--Eh bien?

--Eh bien elle a retrouvé W.

--Vraiment?

--Oui, c’est-à-dire Wat, Will ou Win.

Et, comme mon sourcil s’arrondissait en signe d’interrogation, la pétulante Connie continua avec volubilité:

--La pauvre S. T. était abandonnée par le perfide W.; du moins elle l’a cru longtemps, la chère petite. Mais le perfide W. a eu des remords, et à l’heure qu’il est, le cœur de la mignonne doit bondir de joie, car cette après-midi, entre trois et cinq, elle pardonnera à l’ingrat repentant. Il est si doux à une femme d’avoir à pardonner. Tenez, lisez plutôt, là, dans l’_agony column_.

_Cher W._--Vous m’avez fait bien souffrir. Quelle terrible attente! Quels horribles doutes! Viens, tout est oublié. Entre trois et cinq maman et tante seront sorties.

--Pensez, ajouta miss Connie, voici plus de deux mois qu’il la laissait sans nouvelles.

--Comment le saviez-vous?

--Par elle-même. Trois fois par semaine elle adressait au perfide un appel désespéré.

_Cher W._--Chéri, je meurs sans vous. Trois fois par semaine je vous écris, et pas un signe de pitié! Répondez, oui ou non, si je dois mourir.

--Et il a répondu _non_.

--Avant-hier seulement. Voici:

_S. T._--Est toujours la bien-aimée de mon cœur. Elle n’est et ne sera jamais oubliée. W. passera demain devant la maison. Trois heures précises. Réponse par voie ordinaire.

--Enfin, conclut-elle avec un soupir, l’ingrat est revenu. Il peut se vanter d’être aimé!

J’ai imité la douce Connie, et bientôt je me suis pris, non à verser comme elle, des larmes sympathiques sur des lettres majuscules, mais à m’intéresser aux appels et aux correspondances de la colonne d’angoisse; car j’en ai trouvé grand nombre qui offraient, aussi clairement que les toiles de William Hogarth, des drames ou des comédies en quatre ou en huit tableaux.

Je commence par un drame qui, bien que composé de sept, n’en est pas moins complet. Une ceinture de vierge dénouée en avril et renouée en décembre sous forme de linceul.

_H. chéri._--C’est la quatrième fois que j’écris. (Je sais que chaque matin vous lisez ce journal), la quatrième fois que je dis «je t’attends», et vous ne répondez pas.

_H. chéri._--Je ne me lasserai pas de te dire «je t’aime». Je continuerai à braver tout. Je serai fière quand viendra le gage de notre amour. Ce qui fait la honte des autres sera mon orgueil.

Voilà évidemment une jeune personne très exaltée, et cette exaltation prouve que son amant est d’une position sociale supérieure à la sienne. Elle se calmera, je l’espère. Mais non, car quatre mois après, en septembre, je vis reparaître l’H majuscule suivie du même mot _darling_ (chéri).

--Cinquième lettre sans réponse. Vais-je recommencer la série. Oh! pour l’amour de Dieu, que je ne la recommence pas! Autrefois vous reveniez à moi. Les temps sont changés. C’était le printemps, nous voici bientôt à l’automne. Je redoute l’hiver.

_H. chéri._--Vous n’avez pas voulu me voir. Pourquoi? Vous le pouviez cependant. Lundi vous saviez que j’étais seule. Mardi je vous ai attendu à Hyde-Park. Que vous ai-je fait? Je vous attendrai encore demain. Oh! venez. Le temps est proche.

Cet appel était du commencement d’octobre; six semaines après, je lus, toujours sous la même rubrique:

_H. chéri._--La solitude et le silence. Baby est mort. Dernier appel. Venez de suite. Est-il possible que j’arriverais à vous écrire que la misère est proche et que j’ai peur de moi.

Novembre, et décembre presque entier passent; je n’avais plus revu l’_H_ fatidique lorsque, tout à coup, il reparut deux ou trois jours avant Noël.

_H. chéri._--Si celle qui écrivait à cette adresse veut écrire de nouveau pour dire ce qu’elle est devenue, on ira la chercher avec un cœur aimant.

Était-ce le séducteur pris de remords? était-ce la mère ou le père qui à la veille de la grande fête de l’année voulait revoir la fille chassée ou enfuie reprendre sa place au foyer? Mais ni chez l’amant, ni au doux _home_ l’enfant égarée ne revint; car pendant un mois l’annonce se répéta régulièrement chaque jour. Puis l’_H_ reparut suivi du libellé habituel, et ce fut le dernier, car immédiatement au-dessous se lisait le mot final: