Part 6
_H. chéri._ Maudit cent fois plutôt (!).--Doit cesser ses démarches. La réponse est au cimetière de Highgate, 4e rangée, 22e ligne, S. E. Maudit! Maudit! Maudit!
On le voit, rien ne manque au drame: enlèvement, abandon, mort de l’enfant, misère et peut-être suicide. C’est la vieille histoire. En voici d’autres, aussi complètes, en un seul chapitre:
--J’ai tout entendu, je sais tout. Il est dur de savoir que vous m’avez si facilement écartée de vous. Mais, mon ami, vous aussi, je le sais, vous avez longtemps lutté et souffert. Un éloignement était inévitable. Vous ne connaîtrez jamais les trésors de tendresse de ce cœur qui aurait dû vous appartenir. J’ai prié pour vous nuit et jour. Oh! si seulement nous avions été présentés l’un à l’autre. Cela aurait éclairci tous les malentendus. Nos vies sont séparées maintenant. La façon dont votre père a agi à mon égard, et à laquelle vous sembliez acquiescer m’a empêchée de vous parler. Son dernier mot, je ne puis le comprendre. En quoi l’ai-je offensé? Cher bien-aimé, adieu. Je vous envoie mes souhaits les meilleurs et les plus sincères pour votre jour de noces, et une longue et heureuse vie. Je ne vous oublierai jamais. Adieu. Adieu.
* * * * *
_Tito._--Très cher, pour l’amour de Dieu, écrivez. Je suis presque folle de douleur. Les avertissements du 11, du 14, du 20, et celui d’aujourd’hui sont seuls de moi, tous les autres sont faux. O mon amour, pourquoi écrire si tendrement le 8 «espérant vous rencontrer bientôt», et écrire ces cruelles paroles du 13? Écrivez, je vous implore. Ne me poussez pas au désespoir. Je vous en prie, cherchez une autre rubrique pour notre correspondance.
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_Enfant chérie._--Une froide lettre en trois mois. Puis-je m’empêcher de douter de vous? Vous rappelez-vous le 27 juillet de l’année dernière? J’attendrai jusqu’au 27 juillet de cette année avant de croire que vous êtes perfide. Je vous ai envoyé un mot pour le 1er juin; on l’a inséré le 30 mai, par erreur. Mais nul doute que vous ne l’ayez vu. Vous m’avez rendu bien malheureux, moi qui avais tant de confiance en vous. Chérie, je vous aime comme autrefois.--_Jack._
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_Kathleen Mavourneen._--Si j’avais été riche et que vous eussiez été libre je vous aurais demandé, lorsque nous étions seuls mercredi, de m’épouser. Mais, sachant tout et étant pauvre, il a été bien mal à moi de vous montrer tant d’attentions et de vous faire comprendre que je vous aimais si tendrement. Oubliez-moi et pardonnez-moi, je vous en prie. Avec un petit et discret amoureux baiser.
Cette annonce, qui me paraît être celle d’un parfait roublard à la chasse d’une héritière, est signée du nom de _Ravenshoe_ (soulier de corbeau).
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En voici d’une simplicité sinistre:
_Willie B._, qui a quitté la maison en juin dernier, est instamment supplié de retourner chez sa mère. Son père est mort.
Il en est d’aussi tristes, répétées continuellement. C’est l’appel monotone et douloureux comme une plainte de blessé qui s’échappe à intervalles égaux, des cris de désespérés toujours les mêmes, jetés pendant des semaines et quelquefois des mois entiers, appels désolés à un enfant ingrat, un lâche amant, une amante envolée, un mari disparu. Puis tout cesse. Est-ce l’ingrat revenu? l’oubli? la mort?
Celles-ci parurent bien longtemps et à l’heure où je les transcrivais ici, elles paraissaient encore.
_Cher Allan._--Cette incertitude est terrible; je vous en supplie, revenez à la maison ou donnez de suite de vos nouvelles. Vous n’avez rien à craindre. Cardiff.
_A. B._--Je vous attends chaque jour. A chaque bruit je tressaille. Vos chers petits enfants vous demandent. Votre mère ne veut pas mourir sans vous pardonner. De grâce, revenez.
Tout au-dessous de cette dernière, parut un jour celle-ci, exaltante d’allégresse et comme pour accentuer la tristesse de l’autre:
_Mère._--Hurrah! Les cloches joyeuses sonnent à toute volée. Les enfants chantent. Venez compléter le chœur.
Sous la rubrique _For ever and ever_, a paru pendant plus d’un mois:
--Amour chéri, ma pensée n’a jamais cessé d’être pleine de vous. J’aspire à vous. Un mot, un mot.
A la huitième annonce le mot est venu:
--Très fâchée, trop tard. Je me dois à un autre.
Répétée bien souvent aussi, celle-ci plus énigmatique, obtint une identique réponse.
_Élaine._--Bateau de Ryde. Est-il possible qu’il y ait quatre ans. Pas d’école à W... alors. Mais si Élaine veut bien écrire à l’ancienne adresse, ou correspondre par la voie de ce journal, elle n’aura pas à s’en repentir.
Élaine se décida enfin à répondre:
--Il y a maintenant une école à W... Quatre ans, quatre siècles. Élaine n’a rien autre à dire. Le bateau de Ryde fume toujours.
Mais comme galimatias, rien ne vaut le suivant, qui a réjoui je ne sais combien de fois la colonne d’angoisse du _Standard_:
_Hermose._--La même route aux franges de fleurs, royal bouton de rose qui s’épanouit, puis grandiose visage de fleur magnifié par une dame au port superbe et majestueux, beauté splendide (dont la noble image est faite pour les hommages du cœur, l’épanouissement plus grand et plus profond des yeux brillants et du noir cadre de ses cheveux) forte est mon admiration, intense était mon amour alors et depuis il s’est agrandi encore plus passionné jusqu’au dernier moment sombre d’une vie d’idolâtrie avec une véhémence de tous les fibres, de tous les nerfs, force et pensée de ma virilité, mon cœur à vous, tout, tout à vous.--_Vraie rose._
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N’ignorant pas avec quelle assiduité est parcourue l’_agony column_ et l’intérêt qu’elle excite chez nombre de jeunes gens des deux sexes, un fanatique puritain a jugé que nulle place n’était meilleure pour la propagande religieuse et entre un appel de maîtresse en couches et un rendez-vous d’amoureux, on rencontre de temps à autre, le désopilant _advertissement_ qui suit:
«Anglais! Votre pays est dégradé. Son prestige s’est évanoui, sa suprématie navale n’est plus. Il fait le chien couchant devant toutes les puissances étrangères; Ichabod, ta gloire est partie. Et pourquoi? Parce que l’Angleterre a abandonné son protestantisme. Par l’acte fatal de «l’Émancipation catholique romaine» en 1829, la Constitution protestante fut renversée, et le papisme et l’idolâtrie triomphèrent encore une fois. Notre grandeur et notre protestantisme vont de concert. Le papisme est maintenant dominant dans l’Église et dans l’État, et du papisme coule fatalement la profonde humiliation nationale. Il n’est qu’un seul remède. Retourner au Dieu que nous avons apostasié. Rétablissons à tous risques et à tous prix notre constitution protestante. Alors l’Angleterre, une fois encore, portant témoignage à la vérité biblique, recouvrera d’un coup sa situation première, se lèvera au milieu des nations, terreur et envie de l’univers. Dieu sauve la reine!»
* * * * *
Passons à la série légère des amours en floraison et des rendez-vous, c’est surtout là que la pudique Albion se montre sans fard. Rendez-vous dans les parcs, rendez-vous dans les rues sous l’œil de papa et de maman, rendez-vous dans les cabs, rendez-vous dans les hôtels.
--Je serai où il a été convenu à l’heure précise.--_Sally._
_W. à Phyllis._--Je suis chez moi. Venez vite.
_Fanny._--Le jour et l’heure que vous m’indiquez me conviennent. Mais ne manquez pas cette fois. Je rentre en pension après-demain.
_U. B._--Maman garde la chambre. Papa est à Brighton pour huit jours avec Harry. A bon entendeur salut.
_Yeux bleus._--Vous êtes fou. Vous ne savez pas vous y prendre. Faites-vous présenter à maman.--_Ruban rose._
_Francesca._--Ainsi soit-il. Il se pourrait que je sois samedi à l’endroit que vous savez. Tenez un cab prêt.
_Avenue._--Mardi 6 h. 30. Quelle pièce joue-t-on? Vous souvenez-vous de la Fille de l’air, P. m’accompagnait au piano. Peut-être pourra-t-il m’accompagner en voiture?
_S._--Jamais ce que vous me proposez, Un cab ou rien.--_Lili._
On le voit, nombre de ces amoureuses, ne voulant pas ou n’osant pas se compromettre dans un hôtel, se décident à prendre une voiture. Le plus souvent après un entretien en plein air où l’amant n’a pu exprimer ses sentiments que _viva voce_ et à la face du ciel, la jeune personne ayant en pitié sa cruelle déception, lui fait héler un _cabman_:
--Reconduisez-moi chez ma mère, dit-elle.
Le couple monte, Dieu sait, si à Londres, les cochers sont complaisants--et l’on roule doucement par les rues solitaires.
Mais il arrive que le cab traverse soudainement de populeux carrefours, et, si c’est le soir, la traînée lumineuse d’une flamboyante boutique; le cocher fouette alors le cheval et le véhicule passe rapide, offrant au passant indigné ou charmé, l’image fugitive mais distincte du bonheur.
Voici une annonce qui parut simultanément dans les quatre grands journaux de la métropole:
_Cab! cab! cab!_--Si le monsieur à moustache blonde qui se trouvait hier dans un cab paraissant venir de Charing-Cross, avec une valise jaune, se souvient d’une dame qu’il a tendrement regardée, cette dame sera très heureuse de correspondre avec lui à l’adresse _M. S. L. Poste restante, Hackney._
--_La dame_ sera charmée d’avoir des nouvelles du gentleman qui s’est rendu si délicieusement agréable dans un compartiment de première classe, mardi dernier, de Victoria station à Turnbridge Wells. Voudrait-il écrire à Violetta, aux soins de Mills, libraire, Union Street, Ryde.
--_Le gentleman_ qui, dimanche dernier, a voyagé de Maïda Vale à Oxford Circus en omnibus, vis-à-vis d’une dame en robe couleur crème et qu’il a aidée à descendre, pourra avoir de ses nouvelles en écrivant à _Verona, poste restante, Cricklerwood_.
--_Le jeune homme_ qui voyageait en 3e classe par le train de 8 h. 35 de Chippenham à Bristol, lundi 17 août, serait bien aimable d’envoyer discrètement son nom et son adresse au clergyman qui était assis à côté de lui. _L. J. K. 33 Hamilton Road. S. W. London_.
A côté de ces rencontres de voyage, et, qu’en gens pratiques on veut utiliser, les rencontres dans la rue ou dans le parc:
--_Le gentleman brun_ qui avait une rose blanche à la boutonnière peut écrire à la demoiselle blonde en robe bleue qu’il a rencontrée à Hyde Park accompagnée d’une dame d’un âge moyen.
Adresser à Mand, sous l’enveloppe de Jane Collins, 22, Southampton Street.
_Rose mousseuse._--Si vous n’avez pas oublié le jeune homme en veston clair, avec des cheveux châtains et une moustache blonde, qui s’est assis près de vous à Kensington Gardens, et à qui vous avez bien voulu sourire, il serait heureux de vous retrouver là ou ailleurs. Répondez, sous le même titre, par le même journal.
_Amazone._--Vous l’avez trouvée belle et vous lui plaisez. Soyez mardi à Rotten Row. Suivez les chevaux à la sortie du parc. Il est possible que je laisse tomber un billet.
Plus de vingt fois _Tom_ a averti l’indifférente _Lizzie_ qu’il brûlait de lui parler. L’annonce parut en mai; fin juillet on la voyait encore, rédigée avec ténacité:
_Tom_ voudrait parler à Lizzie, désigner un endroit.
Enfin, Lizzie s’est laissé toucher par tant de constance, et elle a répondu:
_Lizzie_ rencontrera Tom mercredi près de Morgate Station.
Voilà Tom au comble de ses vœux; il a rencontré _Lizzie_, cette fois, et sans doute bien d’autres encore, sans qu’il soit besoin de renouveler les avertissements. Août et septembre se passent, et les noms de Tom et de Lizzie reparaissent. C’est Lizzie qui commence le feu:
_Tom._--Impossible. Maman vient. A huitaine.
_Lizzie._--Pas de lettre, pas d’annonce. Je suis plein d’anxiété. Un mot, de grâce.
_Tom._--J’ai quitté la pension. N’écrivez plus. Grand tapage. Vous saurez tout. Mardi à l’endroit ordinaire.
Espérons que, pour miss Lizzie et l’heureux Tom, les affaires se sont arrangées.
Au sentimental. C’est le pauvre Tool; pendant des semaines il n’a cessé d’affirmer quotidiennement, dans le _Standard_, sa sincérité.
_Tool._--Toujours vrai. N’oubliera jamais. Crois et espère.
_Pauvre Tool._--N’a jamais oublié et n’oubliera jamais. Franc comme l’acier.
_Pauvre Tool._--Ne se décourage pas. Il aime, il espère. Le reste viendra.
A la bonne heure, nous avons affaire à un philosophe; mais voici un amoureux, maître Ralph, qui l’est moins:
_Ralph._--Dévoré d’impatience. Ne puis attendre plus longtemps. Écrivez ou j’irai. Prêt à braver tout.
_Ralph._--Perfidie? Indifférence? Coquetterie? Votre lettre m’a désappointé en plus d’un sens. Les hommes ne sont pas de simples machines. La chose est faite, cependant. Il faut me récompenser de mes peines. Je ne me contente pas si facilement. Qu’il parte: j’ai le droit de l’exiger.
_Ralph._--Ce soir, vous entendez, et pas demain.
S’il n’est pas philosophe, il commande du moins en maître. Félicitations à Ralph.
* * * * *
Mlles _Lilly et Rose jaune_ m’ont intrigué longtemps et m’intriguent encore. Écoutez-les gazouiller comme deux mésanges, se béqueter comme tourterelles, se quereller comme pierrettes et se plumer comme de jeunes coqs:
_Lilly et Rose jaune._--Certainement, et merci; mais vous devez envoyer votre nom et votre adresse.
_Lilly et Rose jaune._--Délicieuse soirée. Souvenir ineffaçable. Suavité. Merci. Merci. Merci.
_Lilly et Rose jaune._--Je n’ai jamais trouvé de semaine aussi longue. Et ne pas pouvoir s’écrire! Aimez-moi comme je vous aime. Baisers et encore baisers.
_Lilly et Rose jaune._--Vos explications ne me suffisent pas. J’ai des preuves, moi. Assez de perfidie. Depuis longtemps vous souhaitez une rupture. Vos souhaits sont accomplis.
_Lilly et Rose jaune._--Je décline respectueusement de prêter la moindre attention aux lettres anonymes. Je sais d’où elles viennent. Inutile d’insister. Adieu et pour toujours. Je vous méprise.
Encore quelques extraits pris au hasard:
_A. I._--J’avais promis de ne plus vous écrire. Trois fois j’ai écrit par la poste; la dernière lettre, portant mon nom et mon adresse, m’a été retournée; les deux autres ne vous sont pas sans doute parvenues. Je ne vous fais pas l’injure de vous accuser de songer à l’argent; mais sachez que je suis riche, très riche.
_Nadine._--Impossible. Répondez par le journal. Dites-moi où ma lettre vous trouvera. Crains maman.
_Baby._--Je n’oublie pas votre anniversaire. Ma lettre vous attend où vous savez. Accusez réception par une ligne. Tout ne marche pas comme je le désire. Obstacles. Pourrai sortir seule mercredi prochain. Attendez avec voiture place ordinaire.
_Mon amour._--Je vous aime follement. Je pense toujours à vous avec un cœur reconnaissant. Votre amour patient et fidèle m’est précieux. Quel bonheur j’ai goûté! Dites-moi vos projets, amour. J’ai pleine confiance en vous, mais mon anxiété est grande.--Y. O. C.
* * * * *
_L. M._--Bien malheureux. Pourquoi hésitez-vous? Si votre amour ressemblait au mien, tout serait fait. Ce n’est pas l’argent qui vous manque. C’est donc le courage? Oh! je ne veux pas le croire. J’attendrai encore après-demain même heure. Ce sera la dernière fois; si vous n’êtes pas prêt, tout sera fini. Au revoir!
_L. M._--Vous êtes un lâche.
* * * * *
_P. à B._--Acceptez tout mon amour et tous mes vœux. Je craignais de vous écrire. Quand pourrez-vous arranger un rendez-vous? Essayez, je vous en prie. Je brûle de vous revoir. Je n’ai pas encore vendu mes propriétés. Dites un mot.
_B. à P._--Tout est arrivé sain et sauf. J’essayerai d’être brave, puisque vous l’êtes. Ayons foi l’un dans l’autre. Gardez-vous de vendre vos propriétés. Demain 9 heures, à l’endroit où nous nous sommes rencontrés. Voiture.
* * * * *
_Minnie._--J’ai su par M... que vous étiez de retour. Je suis toujours à la même adresse. Maison vide. Venez vite et sans crainte.
_S._--J’ai reçu votre lettre. Je m’en moque. Vous savez bien ce que je demande.
_Charing Cross._--Trois heures. Sur la plate-forme. Vous me reconnaîtrez à un bouquet rouge et blanc posé sur la poitrine. Je suis blonde.
* * * * *
_Mary._--Vous êtes un ange. Depuis que j’ai eu le bonheur de vous rencontrer dans ce bal j’ai juré de ne pas avoir d’autre femme que vous.
_Mary._--Si c’est le gentleman brun avec une moustache et de petits favoris, qui a dansé deux fois avec Mary, qui a écrit l’avertissement du 6, qu’il se trouve demain à 3 heures précises devant Marble-Arche.
* * * * *
_M. G. U._ Voudrait-il passer au numéro 20? Mabel sera seule jeudi et vendredi.
La _colonne d’angoisse_ sert, on le voit, de complément au jeu de mouchoir. Discrète, nullement compromettante, on y peut tout dire et tout écrire, donner et accepter des rendez-vous sous l’œil du papa, de la maman, des frères, des sœurs, des rivales du mari. Masqué par un faux nom, un chiffre convenu ou de simples initiales, il est d’autant plus difficile d’être reconnu que la même rubrique sert souvent pour l’amant et la maîtresse, et que, les adjectifs n’ayant pas de genre, la rédaction peut être faite de façon à laisser indécis sur le sexe du rédacteur.
Les jeunes Anglaises, on en est maintenant convaincu, vont droit au but, en filles pratiques. Elles sont indomptables et terribles dès que des parents indiscrets se mêlent de traverser malencontreusement leurs propres affaires ou essayent de leur barrer la route du bonheur.
On a été édifié sur les moyens employés pour dompter ces rebelles; aussi ne sera-t-on pas surpris de rencontrer des demandes comme celles-ci:
_Poignées de verges._--Une dame ayant deux filles insubordonnées désirerait trouver une institutrice qui consentirait à entreprendre, pendant trois mois, leur redressement.
Une dame voudrait-elle se charger de l’éducation de trois jeunes filles déréglées (_unruly_) qui ont besoin toutes trois d’une sévère correction quotidienne? _J. Bradshaw. Post Office. Brighton._
_Discipline._--Un monsieur demande une institutrice compétente de moins de 40 ans et sévère _disciplinarienne_. Elle doit être grande et d’aspect imposant. Bons appointements.
XII
LES NOUVELLES MATRIMONIALES
Commit not matrimony except under the strongest provocation.
(_English proverb._)
«NOUVELLES MATRIMONIALES, _journal hebdomadaire consacré à la propagation du mariage et à la félicité conjugale_.»
Voilà, certes, le journal le plus extraordinaire, le plus anglais, le plus excentrique, le plus original et le plus amusant de la Grande-Bretagne, le seul et unique qui réponde exactement à son titre et remplisse scrupuleusement sa mission.
Vierges en mal d’amour, veuves en mal de mari, douairières aux lèvres pâlies, brûlant de recevoir encore une fois, avant le baiser final de la mort, celui d’un époux légitime; jeunes gens, hommes murs, vieux garçons, Céladons et Adonis, répondent chaque semaine au prud’hommesque et désopilant appel placé en tête du journal, et dont la teneur est immuable:
«Le mariage est une institution si ancienne, il a de tout temps excité un intérêt si universel dans la famille humaine, qu’en offrant au public un journal spécialement consacré à la propagation des félicités conjugales, nous sommes certains de répondre à un besoin national.
»La civilisation, combinée avec les froides formalités de la société et les règles de l’étiquette, impose de telles réserves aux sexes qu’il y a des milliers d’hommes et de femmes de tous âges capables de faire le bonheur les uns des autres et qui n’ont jamais l’occasion de se rencontrer, soit à la ville, soit à la campagne; par conséquent, la nécessité d’avoir un organe au moyen duquel les dames et les messieurs aspirant au mariage peuvent entrer en communication d’une façon honorable, est trop évidente pour qu’il soit nécessaire d’insister; et comme nous sommes fermement résolus de consacrer nos forces et notre énergie aux intérêts et au bonheur de nos lecteurs et de nos correspondants, nous sommes assurés que les _Nouvelles Matrimoniales_ recevront un généreux appui.»
L’appui attendu n’a pas fait défaut. Le _Matrimonial News_ en est à sa quinzième année d’existence, et sa vente est considérable. N’ayant pas de rédaction à payer, puisqu’il ne se compose que d’annonces, les profits de l’entrepreneur ne peuvent manquer d’être énormes.
Chaque semaine, cinq ou six cents aspirants au bonheur conjugal, dont la partie féminine est représentée par 80 p. 100, exposent aux amateurs leurs chaleureux désirs avec une naïveté ou un cynisme étalés à l’aise derrière le voile de l’anonymat. Il faut être bien blasé ou bien difficile pour ne pas trouver dans le nombre l’idéal de ses rêves. Toutes les femmes y sont jolies, aimables, aimantes, douces, et n’ont qu’un but unique, la félicité de l’époux futur. De pauvres filles dépourvues de dot, pensez-vous? Sans doute, il en est un grand nombre; mais d’autres, riches, jeunes et belles, demandent un mari avec autant d’anxiété que les disgraciées du sort.
Et dans cette chasse à l’époux légitime, dans leur ardent désir d’atteindre le but elles mettent de côté toute modestie.
Les hommes ne se montrent pas moins âpres à la curée, mais tandis que c’est généralement un cœur, un ami, un soutien que poursuit la femme, eux courent après le sac d’écus, le déclarant avec une hypocrite candeur, ou un absolu dédain de l’opinion.
Qu’importe après tout? Personne, à l’exception des correspondants, ne connaît et ne connaîtra jamais ni les uns ni les autres. En huit pages de trois colonnes, classés par numéros ou sous des pseudonymes, l’_entrepreneur_ a seul les noms et les adresses et ce n’est que par son intermédiaire que les _avertisseurs_ peuvent entrer en contact. Toutes précautions sont prises pour éviter des mystifications ou des indiscrétions. Nul doute que de temps en temps il ne se commette des unes et des autres, mais ces faits sont rares; l’esprit positif de nos voisins les éloigne des farces de ce genre, d’autant plus que le jeu peut coûter gros, car on a vu plus d’un plaisant pris à son propre piège.
Il est évident que si le mariage ne suit pas toujours les préliminaires, il se fabrique de jolis petits romans d’amour sous le couvert de la feuille matrimoniale, et ce n’est pas la partie la moins amusante. Plus d’une postulante ne fait ainsi un appel public à l’épouseur que pour trouver aisément un amant de son goût.
Sans qu’il soit besoin de plus amples détails, je vais donner une série d’extraits pris dans deux numéros de janvier dernier, celui du 7 et du 21, scrupuleusement et littéralement traduits.
Commençons par le clan le plus intéressant, celui des amoureuses qui veulent un homme pour l’amour de lui:
2091.--_Gordon_, jeune demoiselle, 18 ans, fille d’un docteur, 50 livres sterling par an, cheveux châtain clair, yeux gris, belle complexion, expression souriante, taille moyenne et bien prise, tempérament gai et aimable, femme d’intérieur, très musicienne, serait dévouée et utile petite femme pour un bel homme de n’importe quel âge.
3726.--Une dame de bonne famille, 25 ans, grande, brune et belle, désire entendre parler d’un gentleman qui voudrait une jeune et jolie femme. Aucune considération d’argent ne pourrait l’influencer; mais elle suivrait l’homme aimé jusqu’au bout du monde.
8843.--_Maudie_, 19 ans, superbe fille, taille moyenne, blonde, traits exquis et bien définis, aimables dispositions, arts d’agrément, ferait une femme aimable; demande à correspondre avec un gentleman d’environ 23 ans, de taille moyenne, pas gros, cheveux bruns et moustaches; doit connaître quelques langues étrangères; le manque de fortune n’est pas un obstacle.
3484.--_Laura_, âgée de 22 ans, taille moyenne, séduisant extérieur, habitudes modestes et sédentaires, mais nullement ennemie des voyages, ayant une suffisante aisance, désire correspondre avec un monsieur en vue d’un prompt mariage. Elle ferait moins attention à l’âge qu’à un caractère enjoué et aimable.
8730.--_Bessie_, 22 ans, très aimable, très bonne famille, blonde, bien élevée et bien instruite, très musicienne, ferait une femme aimante, ne demande pas d’argent, car elle a un revenu de cinquante mille francs par an, désire entrer en relations avec un gentleman qui apprécierait une compagne au cœur chaud.
3558.--Une dame, 28 ans, brune et très belle, taille fine, aimable, chaleureuse, de dispositions aimantes, demande à entrer en relations avec un gentleman de n’importe quel âge qui voudrait apprécier une telle femme.
3445.--_Senga_ désirerait correspondre avec un homme honorable, aimable, affectueux; un homme à qui elle pourrait se fier, honorer, respecter; un bon chrétien aurait l’avantage. Elle a les yeux bleus, les cheveux châtains, une douce et mignonne figure, une taille moyenne et 26 ans. Elle ne possède rien, mais est soigneuse, économe et bien élevée.
3824.--_Lily_, blonde et jolie, yeux bleus, musicienne, aimante et gaie, bien élevée, avec un peu de fortune, désire donner le tout, orné de ses doux dix-sept ans, à un jeune homme aimant capable de l’apprécier.