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CHAPITRE II

LA FORMATION DU PRÊTRE

Ce n’est pas l’habit qui fait le moine, ni le prêtre. C’est la fonction, et l’on sait que la fonction du prêtre fait de lui un être à part, séparé du train commun du monde. En quoi consiste la fonction sacerdotale, qui s’appelle dans la langue ecclésiastique le _ministère_, le métier par excellence? Quand tous les métiers nécessaires à la subsistance et au bien de la société ont trouvé des bras et des cerveaux, quand toutes les fonctions sociales de l’ordre temporel ont trouvé chacune leur fonctionnaire, que reste-t-il encore à faire pour le service de la société? Rien apparemment, si la vie est tout entière enfermée dans le cycle du temps et des affaires du temps. Mais, s’il existe pour les membres de la grande famille humaine une affaire qui dépasse les limites de la vie, à savoir l’affaire de la destinée, autrement dit l’affaire des relations de l’homme avec Dieu, ne faut-il pas quelqu’un qui ait mission de traiter au nom de tous, en parlant à Dieu de ce qui intéresse les hommes, et en parlant aux hommes de tout ce que Dieu réclame de leur bonne volonté? Cette affaire transcendante, la grande affaire, a cela de particulier qu’elle est commune à tous et forme un lien qui s’étend non seulement aux individus, mais aux familles, aux nations, à l’humanité tout entière. C’est proprement l’essence de la religion de relier les esprits, et d’avoir besoin, pour maintenir l’union, de certains hommes spécialement consacrés à cet effet, ministres ou prêtres, chargés d’offrir la prière officielle et le sacrifice officiel de l’assemblée des croyants, de son vrai nom l’Église.

Chez tous les peuples et dans toutes les religions, le sacerdoce forme une classe séparée, une tribu, une caste. La plus religieuse des religions, la religion catholique, devait aller plus loin encore. La discipline du célibat rendait plus sensible la ligne de démarcation. D’autre part, le célibat empêchait la prêtrise de devenir un apanage héréditaire et coupait court aux abus des castes sacerdotales.

On le comprend, du reste, une fonction qui est à la fois humaine et divine et qui est à part et au-dessus des autres, devra exiger une sélection préalable, un apprentissage privilégié.

L’état ecclésiastique, comme on dit, suppose une vocation. La vocation, ce n’est pas seulement l’attrait intérieur qui est au début de certaines carrières, telles que l’armée ou les lettres. L’élu se sent appelé de plus haut et, en suivant le secret instinct qui l’agite, il croit obéir à Dieu; mais, comme l’illusion est possible, ce n’est pas l’enfant ou le jeune homme qui se désigne lui-même, c’est l’évêque qui le choisit ou du moins qui confirme l’appel du dedans par un appel d’autorité.

Les circonstances fournissent, bien entendu, les indices révélateurs de la vocation. Le plus souvent, l’enfant appartient à une famille pratiquante: un sentiment tendre s’éveille de bonne heure en son âme à l’égard des choses de la religion, des cérémonies et des dévotions. Il est un autre Éliacin, élevé à l’ombre de l’autel, et il peut dire avec lui, en bon enfant de chœur:

_Je présente au grand prêtre et l’encens et le sel._

Le curé de la paroisse connaît son petit monde, il a vite remarqué les dispositions qui inclinent son servant de messe à une piété plus consciente. Il songe à l’envoyer au petit Séminaire, où, tout en faisant ses classes d’humanités, l’enfant aura tout le loisir de la réflexion. Les parents sont peu aisés, mais qu’à cela ne tienne. La plupart des prêtres furent des boursiers, non des boursiers du budget public, mais du budget des œuvres catholiques. Le petit Séminaire est la pépinière au premier degré des vocations sacerdotales. Naguère, sous le régime du Concordat, les petits Séminaires n’étaient pas soumis aux conditions de la loi Falloux, sur la liberté de l’enseignement. Privilège assez onéreux, puisque l’État se réservait de régler le nombre des petits Séminaires, un par diocèse, et même, comme sous Charles X, le nombre des élèves ne devait pas dépasser vingt mille.

C’est principalement à la campagne et parmi les familles paysannes que se recrute la grande majorité des séminaristes. Du moins, il en est ainsi dans les régions agricoles. Ce serait manquer à la vérité que de ne pas rendre aux populations maritimes l’honneur qui leur est dû de fournir au Christ de nombreux «pêcheurs d’hommes». Telle petite ville du Boulonnais n’est pas seulement célèbre par l’intrépidité de ses marins. Elle est plus fière encore d’avoir donné au diocèse d’Arras, depuis un demi-siècle, cinquante prêtres, dont une quarantaine sont vivants. Cependant, le trouble causé par la séparation de 1905 dans les esprits a eu sa répercussion sur le recrutement ecclésiastique. Inquiet pour le pain quotidien du prêtre, dont le traitement n’était plus assuré, le paysan regarda d’un œil moins satisfait le presbytère, où naguère il avait rêvé de voir s’installer son fils et envisagé le repos de sa propre vieillesse. Et puis, l’école primaire ayant cessé d’être chrétienne, les élèves les mieux doués n’étaient plus dirigés vers le sanctuaire, comme au temps où les instituteurs eux-mêmes étaient fiers d’y destiner un de leurs enfants.

Les villes et les centres industriels sont moins universellement religieux, mais les écoles libres, les patronages, les collèges secondaires fournissent l’atmosphère favorable à l’éclosion des vocations. Joseph de Maistre a écrit: «Si j’avais sous les yeux le tableau des ordinations, je pourrais prédire de grandes choses.» Le graphique avait beaucoup baissé depuis vingt-cinq ans; la guerre, en décimant les rangs des jeunes clercs, avait encore aggravé le mal. Mais le graphique commence à remonter, et de grandes choses sont possibles, si Joseph de Maistre est bon prophète.

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Quant aux sources auxquelles s’alimentent les vocations ecclésiastiques, nous disions tout à l’heure qu’il en sort surtout du vieux terroir populaire. Le peuple est toujours l’inépuisable réserve de l’énergie sous toutes ses formes. Génie, courage, sainteté, tout ce qui fleurit au sommet de l’arbre a pu s’élever plus ou moins lentement, mais c’est du fond obscur où s’enchevêtrent les racines qu’il est monté à la vie, à la lumière, à la gloire. Bourgeoisie, noblesse même ont leurs origines dans le peuple et ne devraient pas oublier de rendre au peuple ce qu’elles ont reçu de lui.

Quoi qu’il en soit, c’est du peuple principalement que vient le plus grand nombre de prêtres. Il en a toujours été ainsi, mais, sous l’ancien régime, les familles nobles destinaient leurs cadets à l’Église, alors que l’Église pouvait leur offrir des «bénéfices» aussi lucratifs qu’honorables.

Après le Concordat, le recrutement des prêtres se démocratisa. Les sièges épiscopaux, naguère presque exclusivement occupés par la noblesse, illustrèrent des noms roturiers. La noblesse, d’ailleurs, s’était retirée et laissait le champ libre aux enfants de la classe bourgeoise, paysanne et ouvrière. Il y eut de brillantes exceptions, cela va sans dire, et, pour n’en nommer qu’un, l’abbé d’Hulst, même avant d’être prélat et recteur de l’Institut catholique, pouvait passer à bon droit pour le premier prêtre de France. Ainsi l’Église se retrouvait dans son naturel avec l’avènement d’un régime fondé sur l’égalité des droits et la disparition des privilèges. La richesse et les honneurs n’étaient plus l’appât à capter des vocations. L’amour de Dieu et le zèle du salut des âmes étaient les seuls attraits qui pouvaient séduire les grands cœurs, et les grands cœurs ne manquèrent pas. Le XIXe siècle fut un siècle de gloire pour le clergé de France qui ne fut jamais plus digne, ni mieux instruit, ni plus apostolique.

Si l’on voulait, au point de vue social, caractériser d’un mot le siècle qui vient de se terminer, on pourrait dire qu’il fut surtout l’ascension du plus grand nombre aux emplois publics, à la richesse et aux honneurs. Siècle de la démocratie naissante, le XIXe vit monter, grâce à l’instruction, grâce à la prospérité de l’industrie, une foule de talents qui trouvèrent la voie libre. Mais, en dépit des préjugés contraires, c’est dans les rangs ecclésiastiques que se manifesta plus sensiblement cette montée nouvelle. On ne prête pas assez d’attention à ce phénomène social qui se renouvelle incessamment dans l’Église. La vocation ecclésiastique choisissant ses élus surtout parmi les humbles et les pauvres, par le seul effet de ce choix, voilà des jeunes gens qui vont recevoir le bienfait d’une instruction étendue, qui vont devenir une élite intellectuelle, autant qu’une élite religieuse et morale. Le siècle n’en profite pas, dit-on. Erreur: toute lumière profite à tous, et l’habit n’importe pas, si l’on a le flambeau en mains. D’ailleurs, l’Église est une semeuse qui ne compte pas à quelques grains près. Sur tant d’enfants qui viennent éprouver leurs vocations dans ses petits séminaires, combien qui ne persévèrent pas, mais qui ont trouvé dans le vestibule du sacerdoce, devant la porte qui ne devait pas s’ouvrir pour eux, une culture littéraire qui devait être le premier degré de leur ascension vers un rang social auquel ils ne pouvaient normalement aspirer!

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Le petit séminaire est le vestibule du grand séminaire, où se fait la préparation définitive au sacerdoce. Le grand séminaire est une école supérieure où le jeune clerc reçoit l’enseignement de la théologie, pendant cinq années, et où il monte de degrés en degrés jusqu’à l’Ordre, le sacrement qui fait le prêtre. Le grand séminaire est aussi une école d’ascétisme. Par ce mot, l’Église entend les règles ou les exercices de la vie spirituelle, laquelle consiste en trois choses principales. En premier lieu, l’élévation de l’esprit, par la méditation assidue des mystères de la Foi et des moyens surnaturels dont Dieu se sert pour faire participer l’homme à sa divine essence. En second lieu, l’art de discipliner les mouvements du cœur pour le soustraire à l’illusion des attachements de la chair et du sang et pour le fixer dans le seul amour qui demeure éternellement, l’amour de Dieu et de son Fils qu’il a envoyé. Enfin, la méthode qui a pour but d’habituer la volonté à se plier promptement, même s’il en coûte à la nature, à la règle, au commandement, à la conscience, tout cela étant considéré comme la volonté de Dieu, que cela vienne directement de Lui, ou de l’Église, ou de la fonction.

Le grand séminaire est pour le futur prêtre ce qu’est le noviciat pour le futur religieux. Certaines personnes ont vu là précisément, dans cette similitude de préparation à deux genres de vie fort différents, le point faible de la formation du clergé paroissial. Le clergé paroissial étant destiné à vivre au milieu du monde et pour ainsi dire au grand air de la vie du siècle, pourquoi lui faire subir cette épreuve en vase clos, au sortir de laquelle il pourra être rompu aux exercices de la spiritualité, mais aussi se trouver fort dépourvu devant la nouveauté des choses et des personnes, quand il lui faudra passer aux réalités du ministère pastoral? Le reproche est-il aussi fondé que spécieux? S’il faut excéder en quelque chose, ne vaut-il pas mieux former le prêtre d’abord, avant le pasteur, le prêtre devant d’autant mieux remplir son pastorat qu’il sera prêtre plus profondément?

Sait-on que l’institution du grand séminaire est relativement récente? Les décrets du Concile de Trente étaient restés lettre morte par suite des guerres de religion. L’ère de la paix religieuse enfin ouverte avec Henri IV, de zélés missionnaires parcoururent la France, mais ils s’aperçurent bien vite que le fruit de leurs missions devait périr, faute d’un clergé capable de le recueillir et de le conserver. Certains prêtres dans les campagnes ignoraient même la formule de l’absolution. La formation des ecclésiastiques était l’œuvre la plus pressante. Les ordres religieux avaient leurs noviciats; le clergé séculier n’en avait pas. L’évêque de Comminges, tout pieux qu’il était, ne demandait aux clercs, pour les ordonner, que de venir la veille ouïr un sermon, et d’éviter tout jeu ou toute débauche dans la maison où ils passeraient la nuit. Saint Vincent de Paul, aidé des Pères de l’Oratoire, Condrin et Eudes, institua la retraite de huit ou même de dix jours. Cela parut alors une grande nouveauté. Le futur cardinal de Retz, Paul de Gondi, ne subit pas d’autre épreuve, et, après une semaine de préparation, reçut les ordres jusqu’à la prêtrise inclusivement. Les séminaires ne se fondèrent que peu à peu, malgré la volonté expresse de Richelieu. Quelques essais échouèrent. Ce ne fut que vers 1650 que M. Olier, qui avait accepté la cure de Saint-Sulpice, fonda le séminaire devenu depuis le modèle des autres. Oratoriens, Lazaristes, Jésuites même suivirent son exemple. C’est un fait unique, écrit M. G. Goyau, que cet effort de notre XVIIe siècle pour réorganiser l’éducation du clergé.

Faut-il laisser dire que, si la formation qui règne dans un grand séminaire est tout à fait hors de pair au point de vue moral et ascétique, elle est peut-être, au point de vue intellectuel et scientifique, inférieure à celle dont bénéficient chez des peuples voisins les étudiants ecclésiastiques qui suivent les cours des Universités? Admettons que l’objection soit fondée. Il resterait encore en faveur de l’internat ecclésiastique que la formation spirituelle y court moins de risques, et que, s’il fallait opter entre plus de science et moins de piété, d’une part, et, d’autre part, entre plus de piété et moins de science, l’Église n’hésiterait pas, elle dirait: «Formez-moi de saints prêtres d’abord, les prêtres savants viendront après.» Et le peuple penserait là-dessus comme l’Église.

Mais, grâce à Dieu, la question ne se pose pas ainsi. Ce serait une erreur de croire, en effet, que le séminariste français est placé devant ce dilemme, ou l’indifférence pratique envers l’étude et l’effort intellectuel, ou le souci exclusif de la perfection sacerdotale. Jetons un simple coup d’œil sur l’emploi du temps dans une journée de séminariste. Depuis cinq heures du matin jusqu’à neuf heures du soir, tout est déterminé pour faire à la nature, à l’étude, à la piété leur part respective, Toilette, repas, récréations occupent environ trois heures et demie. Les exercices de piété, trois heures environ; ce qui fait en tout, en prenant une marge, sept heures. Le reste, c’est-à-dire neuf heures, est consacré aux cours et aux préparations de cours. Que vaut ce travail? Ce que vaut l’intelligence des élèves, la compétence des maîtres, la qualité des méthodes et des livres. On peut tout contester, mais qui oserait dire que la tradition déjà trois fois séculaire de l’enseignement théologique n’ait pas produit ce quelque chose qui est supérieur même au génie, l’expérience, c’est-à-dire la pierre de touche pour déterminer la dose raisonnable de science que peut porter la moyenne des ecclésiastiques, eu égard aux nécessités du ministère paroissial. C’est un des heureux effets de la fondation des grands séminaires d’avoir mis à la portée des futurs prêtres un ensemble de connaissances qui embrasse, avec la théologie dogmatique et morale, toutes les sciences qui s’y rattachent, histoire ecclésiastique, droit canon, exégèse, liturgie. Mais c’est tout autant une marque du prudent réalisme de l’Église de France d’avoir maintenu le programme et les méthodes dans les sages limites en deçà desquelles le travail de l’esprit se tourne naturellement au service des âmes, et au delà desquelles les recherches savantes peuvent devenir pour la plupart une dépense stérile d’efforts et pour quelques-uns un dégoût de l’apostolat commun. Qu’on se rassure d’ailleurs sur les résultats. Si le recueillement de la vie est la meilleure garantie des progrès de l’esprit, peut-on rêver une atmosphère plus favorable à l’étude que le régime scolaire des séminaristes dont les journées s’écoulent silencieuses et régulières, à l’égal des journées monastiques, à l’ombre des cloîtres, en passant des cellules closes aux salles de cours et en se ramifiant au centre de la vie morale, la chapelle.

Toutefois, les Universités auront leur place dans la hiérarchie de la science sacrée. Elles sont d’origine ecclésiastique, et, dans le passé elles ont contribué à l’essor de l’esprit humain, qui n’a pu sortir du nid maternel que sur les ailes de la foi et de la raison alors conjuguées.

Depuis les temps modernes, la philosophie ayant cessé d’être la servante de la théologie, la théologie a dû se constituer à elle-même son domaine et justifier ses droits. Les Universités catholiques ont rendu la vie et l’éclat aux sciences religieuses, et les jeunes élèves, les mieux doués, l’élite des grands séminaires, s’en va puiser aux sources du haut enseignement la culture supérieure, aussi bien profane que sacrée, qui permet au clergé de France de faire grande figure dans le monde intellectuel de son temps.

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Il n’est pas rare d’entendre dire que la formation du clergé a le tort de s’attacher surtout à l’homme intérieur, en négligeant l’homme extérieur, celui qui paraît d’abord aux regards et qui, selon l’impression agréable ou non qu’il produit, attire ou repousse les laïcs et les dispose favorablement ou non à l’égard de la religion.

Le prêtre catholique a été le plus souvent élevé à la campagne: il lui faut beaucoup oublier et beaucoup apprendre pour se familiariser avec les usages du monde. Les années d’études qu’il passe au petit séminaire commencent à dégrossir la statue. Les directeurs donnent les conseils nécessaires, et le contact des camarades plus favorisés fait le reste.

Le travail intellectuel, en affinant l’esprit, exerce un heureux contre-coup sur la tenue extérieure. Et, surtout, les jeux et les sports bien conduits ne tardent pas à marquer les gestes et les mouvements de l’enfant du rythme de la vigueur, qui est le commencement de l’élégance virile. Il y a plus, les exercices spirituels, comme on appelle l’ensemble des actes qui sont destinés à former le prêtre, ne se bornent pas à régler, selon l’idéal tracé par le Christ et l’Église, les pensées et les sentiments de l’âme: ils réagissent sur les attitudes du corps lui-même. Il est d’usage, dans les grands séminaires, de consacrer, à la fin de la matinée, un quart d’heure à ce que l’on nomme l’examen particulier.

Ainsi l’on se conforme au conseil des maîtres de la vie spirituelle, lesquels ont eu des précurseurs parmi les moralistes anciens; on s’examine sur les négligences qui se sont glissées dans la conduite intérieure et extérieure. Le second supérieur de Saint-Sulpice, M. Tronson, a donné le modèle de ces examens particuliers. Ils embrassent toutes les actions, jusqu’aux plus simples, de la vie du séminariste. Ils portent, bien entendu, sur l’esprit, sans lequel la vie spirituelle n’est que grimace ou automatisme. C’est l’esprit qui anime tout, préside à tout, sanctifie tout, en un mot spiritualise tout. Il faut voir avec quelle minutie le bon M. Tronson rapporte à des vues de perfection intérieure l’usage forcé des vêtements, de la nourriture, la manière de voyager, de regarder la nature ou les belles choses, de converser avec les personnes du monde, de se tenir en visite ou à l’église, de refuser aux sens de l’ouïe et du toucher les satisfactions qui pourraient les entraîner trop loin. Les séminaristes d’aujourd’hui ne peuvent s’empêcher de sourire quand il est fait allusion aux coutumes du XVIIe siècle, quand il est défendu aux clercs de regarder dans les carrosses qui passent, de parler dans les récréations des affaires d’État, de l’armée et des nouvelles du siècle, quand il est dit que les habits de dessous doivent être de couleur brune, qu’il ne faut pas sortir sans soutane et en habit court, etc. Mais tout n’est pas démodé dans ces examens. C’est un véritable manuel de civilité, nullement puérile, mais toujours chrétienne et particulièrement ecclésiastique. Qu’on en juge par un exemple:

«Il est de la modestie de ne point marcher trop lentement, traînant les pieds ou ne les levant qu’avec négligence. Il en est de même d’aller d’un pas lourd et pesant, mais aussi il ne faut pas marcher avec tant d’agilité et de délicatesse que de ne vouloir toucher la terre que du bout des pieds, ce que saint Jérôme estime ne convenir nullement à des clercs.»

La tradition sulpicienne a continué dans la même voie, en s’adaptant aux mœurs nouvelles, et au XIXe siècle le livre de M. Branchereau, supérieur du grand séminaire d’Orléans, sur la politesse du prêtre, est devenu classique. La bonne éducation n’est pas indifférente au succès du ministère pastoral. Le curé de campagne est exposé à se départir de la surveillance sur soi que suppose la distinction, et, pour se rapprocher de ses braves gens de paroissiens, il se laisse parfois aller à prendre leur accent, leur abandon, leur démarche. Il croit se rendre populaire, mais il se trompe. Les gens du peuple aiment qu’on leur parle comme à des «messieurs», surtout quand il s’agit de leur parler de choses graves et de leur ouvrir les perspectives de l’autre monde. Le curé sans gêne peut devenir «Mon curé chez les riches», secouer l’apathie des châtelains du pays par ses saillies et rayer leurs parquets avec ses souliers à clous. C’est un genre qui expose à faire des «pas de clerc». Il y avait une fois, dans une charmante paroisse normande, un curé qui ne surveillait pas assez son langage. Il était reçu au château, et là il tâchait de ne pas laisser échapper de gros mots. Un jour qu’il faisait visite à la comtesse de X..., il lui arriva, en descendant l’escalier, de glisser sur une marche et de tomber lourdement. Au bruit qu’il fit, la comtesse, qui était en haut, demanda ce qui se passait. «Ce n’est rien, madame la comtesse, répondit ingénument le curé, c’est moi qui me f... bas.» Et il se servit d’un terme qui n’avait pas encore à cette époque reçu dans la tranchée ses lettres de noblesse.