CHAPITRE IV
LE CURÉ DE VILLE
Le curé de ville reçoit du milieu dans lequel il exerce son ministère certains traits particuliers qui le distinguent du curé de campagne. Des ressources plus abondantes lui permettent de tenir maison plus conforme aux habitudes bourgeoises. La vie paroissiale est plus active, le confessionnal plus fréquenté, les prédications plus suivies. La semaine est moins vide qu’au village, le presbytère moins désert. Les œuvres de tout genre nécessitent des relations qui deviennent des occupations. Les charges sont aussi plus lourdes d’ordinaire; n’y eût-il que pour le soutien des écoles libres, le curé de ville est souvent en quête d’argent. L’argent est le grand souci, souvent même l’entrave de l’apostolat urbain.
Autre tourment: le curé de campagne peut dire, comme le bon pasteur: _Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent._ Il a tout loisir pour les ramener, si elles s’égarent. Il les attend et sait où les trouver.
Le curé de ville, si la ville a quelque importance, ne peut se flatter d’en faire autant. Les enfants eux-mêmes lui échappent trop souvent. S’il veut recenser tous ses paroissiens, c’est une longue et minutieuse besogne. En tout cas, l’action individuelle est difficile, le troupeau est trop dispersé.
Par contre, la partie restée fidèle est plus vivante; la religion est moins froide qu’à la campagne. Les associations de piété sont plus florissantes. Le curé est exposé à se contenter de ce jardin de délices spirituelles, quitte à s’excuser, faute de temps, de négliger la grosse culture des âmes du commun.
C’est, en effet, dans les villes que le peuple désapprend de plus en plus le chemin de l’église. Un fait social se manifeste, qui est significatif au point de vue religieux. Le peuple ouvrier fréquente peu volontiers une église qui est établie dans un quartier riche. On dirait qu’il redoute d’y paraître presque autant que dans un salon. Je sais un curé d’une grande cité maritime qui fut chargé, après la guerre de 1870, de fonder une paroisse. Il n’avait d’abord pour chapelle qu’un vaste baraquement. Les «pauvres gens» ne se faisaient pas prier pour y venir. Mais, quand la nouvelle église fut bâtie, ornée, toute claire dans sa robe de pierre blanche, ils n’osèrent plus s’y montrer. Le bon curé en eut du chagrin, et, si la mort lui en avait laissé le temps, il aurait élevé une nouvelle chapelle exprès pour eux dans leur quartier.
Il est fâcheux que la cloison morale qui tend à se former entre les classes de la société, en dépit des apparences démocratiques, pénètre jusque dans les églises, où devrait régner l’égalité évangélique. Faudra-t-il en venir à morceler plus encore les paroisses, trop vastes pour être bien servies, et à créer, selon le caractère des milieux, des chapelles de secours appropriées, comme on met à la portée des familles des écoles, des dispensaires, et en général des œuvres d’assistance? Pourquoi la religion serait-elle la seule chose distante, solennelle et toujours endimanchée?
Le régime concordataire rendait bien difficile la création de nouveaux centres religieux. Il fallait tant de formalités pour obtenir l’autorisation de l’État que les évêques reculaient devant les obstacles. La Séparation eut cela de bon qu’elle laissa l’autorité ecclésiastique juge et maîtresse de ses décisions en cette matière. Aussi toute une floraison d’églises s’est épanouie dans les grandes cités industrielles. Le procédé est classique. Un comité se forme pour l’achat d’un terrain sur lequel on bâtira un presbytère et une église. On commencera par une salle qui servira de chapelle provisoire. La grande affaire est le choix du prêtre qui sera le curé bâtisseur. C’est une vocation, et ne l’a pas qui veut. Il faut se faire quêteur d’abord, jusqu’à concurrence de plusieurs centaines de mille francs. Le quêteur connaît les joies extrêmes et les extrêmes ennuis. Il passe par toutes les émotions d’un drame palpitant. Des fondations au faîte, du faîte au clocher, il suit les péripéties de la naissance et du développement de cet être aimé comme un enfant, son église. Les curés bâtisseurs sont tour à tour maudits et admirés. Ils méritent une place à part dans le livre d’or du clergé. Leur vertu propre est d’avoir osé et surtout d’avoir eu confiance dans la générosité des fidèles, et d’avoir réuni dans le même geste de foi religieuse toutes les classes sociales, et dans la même escarcelle toutes les offrandes, depuis l’obole de la veuve et le sou de l’enfant jusqu’aux chèques des riches paroissiens. La tradition continue; cathédrales ou pauvres chapelles, les églises de France sont la plupart l’œuvre de tous les Français et le trésor commun de la nation.
Le curé de ville a son auxiliaire, le vicaire. Entre le vicaire et le curé, la vie commune est de règle dans la plupart des diocèses. C’est une école ou une épreuve, selon les cas. Le stage obligatoire du vicariat a ses émotions. Le premier sermon est un événement. Le cœur des assistants bat presque aussi vite que celui du novice prêcheur. Si le fil du discours ne casse pas en chemin, c’est de bon augure, et l’opinion est acquise. Les patronages sont un surcroît qui s’ajoute à la tâche ordinaire. Les jeudis et les dimanches, sans parler de certaines soirées, sont lourdement chargés. Il y a des vicaires qui ont le don; les enfants viennent à eux, et c’est plaisir de voir défiler, à travers les rues des grandes villes, drapeau en tête, les petits bataillons scolaires qui vont s’ébattre à la campagne, sous la garde de «M. l’abbé». C’est lui encore qui préside aux sports, ou qui campe avec les Scouts de France. Il y a décidément quelque chose de changé dans le ministère paroissial.
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De la crise religieuse qui sévit encore en France est né le prêtre moderne. Un mot le définit: c’est le prêtre des «œuvres». On entend assez ce que cela veut dire. On ne rejette rien des formes traditionnelles de l’apostolat. Elles n’ont pas vieilli; elles ne peuvent pas vieillir. Baptiser, prêcher, confesser, communier, placer comme des jalons sur la route de la vie les sacrements de l’Église, c’est toujours le même mot d’ordre donné aux ministres de Jésus-Christ.
Mais, autant le mot d’ordre est facile à exécuter quand tout marche selon le train d’autrefois, quand le curé n’a d’autre souci que de se tenir à la disposition de ses paroissiens pour accomplir son ministère, autant la tâche est difficile quand la paroisse n’existe pas ou n’existe que de nom, et n’a gardé de l’organisme mort que le cadre, une église qui reste toujours à peu près vide. Il arrive même que tout est à créer, tout à organiser. Les grandes villes ont vu leur population augmenter dans les faubourgs où l’industrie est venue s’installer. Les anciennes paroisses limitrophes regorgeaient déjà; les nouveaux quartiers sont hors de l’atteinte pastorale. Paris en offre un effrayant exemple. Au temps du Concordat, où les créations de nouvelles paroisses étaient presque impossibles, des agglomérations immenses demeuraient incultes et désertes au point de vue religieux. Véritable phénomène historique que l’on ne saurait qualifier de païen, le paganisme étant une religion, et nulle religion n’étant connue ni pratiquée sur les confins des grandes paroisses parisiennes. Combien de baptisés? Ce n’est peut-être pas le plus grand nombre.
La création de nouveaux centres religieux s’imposait depuis longtemps. Les chapelles de secours se sont multipliées, surtout depuis la Séparation. Paris et les villes de province ont rivalisé de zèle et de générosité. Mais on comprend qu’il ne suffit pas de construire une salle en guise de chapelle pour constituer un organisme paroissial. C’est la place et le moment des œuvres: c’est l’heure du prêtre moderne.
Comment peindre en quelques traits ce conquérant d’un nouveau genre? C’est un jeune prêtre qui a fait son apprentissage dans une grande paroisse déjà organisée. Aucun des secrets de l’apostolat traditionnel ne lui échappe. Le voilà, par ordre supérieur, envoyé en mission permanente dans un quartier de la grande banlieue, _aux Moulineaux_; il est chargé de fonder la paroisse et de contruire l’église de Notre-Dame-de-la-Paix. C’est une histoire qu’il nous raconte lui-même et que j’abrège à regret. «Avant tout, connaître mon peuple et me faire connaître de lui--et puis procéder avec méthode et persévérance--enfin, montrer partout et à tous une bonté que rien ne décourage.
«J’ai choisi, pour mes introducteurs auprès des paroissiens, les enfants. J’ai dans mon album les photographies de tous mes enfants depuis bientôt dix ans. Je la demande à chacun et à chacune comme souvenir de la première communion, de préférence à toutes les autres images. Il faut voir comment la famille entière vient processionnellement me la remettre!... Plus d’une fois, l’enfant rencontré avec son papa, citoyen très rouge selon la renommée, venait me sauter au cou et retournait chercher le papa pour l’amener et mettre, pour ainsi dire, sa main dans la mienne.
«Les fêtes, à double caractère patriotique et religieux, ont un attrait qui prend toujours sur l’âme populaire.
«Le Bulletin paroissial _Le clocher des Moulineaux_--qui a la forme d’un journal--arrive à domicile, non par la poste, ce qui est trop impersonnel, mais porté par les envoyés de M. le curé. Le Bulletin et son porteur, quel puissant intermédiaire!
«Le _Livre des âmes_ tient à jour le nom et la composition des familles. Ce livre est un _fichier_ composé d’une double série de cartes. Dans une première série, portant le nom de la rue, on trouve l’indication complète de chaque maison d’habitation, avec ses étages, ses escaliers, ses cours intérieures. Une autre série porte le nom des familles avec le nombre de leurs membres. «Le Bon Pasteur connaît ses brebis et ses brebis le connaissent.»
«Ce n’est pas tout de connaître, il faut pénétrer. Comment?
«1º Admettre un principe directeur, c’est-à-dire l’autorité du curé.
«2º Procéder avec une certaine lenteur. J’ai mis quatre ans à préparer un premier groupement d’hommes. Invités à cinquante-huit ils se trouvèrent cinquante-sept.
«3º Donner un but personnel très net à chaque groupement, _femmes chrétiennes_ pour monter la garde spirituelle autour des malades du quartier; _enfants de Marthe_, non seulement pour la satisfaction de la piété des jeunes filles, mais pour être les auxiliaires du prêtre, au catéchisme, au chant, aux soins de la sacristie et de l’église.
«4º Garder chaque groupement très attaché à la paroisse; la pierre de touche de cette fidélité est la participation au denier du culte, celui qui donne étant gagné à la cause qu’il sert.
«Enfin, la conquête des âmes est une question de bonté,
«_Premièrement_, à l’égard de chacun, en ne demandant à sa bonne volonté que ce qu’elle peut donner;
«_Deuxièmement_, à l’égard de l’assemblée des fidèles, en évitant le ton du commandement; on fera confiance aux qualités en ne se plaignant jamais de personne;
«_Troisièmement_, à l’égard des œuvres de jeunesse. Le curé gardera toujours le contact avec la jeunesse, sur qui se fonde l’avenir;
«_Quatrièmement_, à l’égard des œuvres de charité et des œuvres sociales--la série en est longue--le curé n’y doit pas être étranger. Le _secrétariat du peuple_ est l’œuvre la plus intéressante. Deux bureaux: un bureau de consultation juridique et un bureau d’assistance par le travail ou de placement.
«Ce dernier a un tel succès comme intermédiaire entre l’employeur et l’employé que le délégué du parti communiste, ayant fait venir un jour M. Cachin, faisait publiquement cet aveu: Camarade, aux Moulineaux, jadis si purs, il n’y a plus moyen d’opérer, car ils ont un curé qui fait l’union entre le patron et l’ouvrier. Si par ailleurs quelque meneur cherche à leur bourrer le crâne, on me raconte que les plus rouges eux-mêmes défendent le curé des Moulineaux, le seul qu’ils connaissent et qui, malgré cela, n’est pas, disent-ils, comme les autres.
«Reste, après avoir organisé la paroisse, à recourir aux pratiques de pénétration. Elles consistent en trois choses: la _dévotion au Saint Sacrement_, l’_apostolat individuel_ et le _groupement des forces_.
«Autour de la dévotion au Saint Sacrement je me suis efforcé de faire aimer _l’église, les chants, les cérémonies_.
«L’apostolat individuel, je l’exerce, pour l’ensemble des fidèles, à l’occasion des baptêmes, des mariages, des enterrements. Un bout de causerie, un serrement de main, une médaille, un mot amical, il en reste toujours quelque chose. L’apostolat individuel, pour les élites, consiste à former des cercles d’études, un comité paroissial, qui n’est que le conseil d’administration de l’union paroissiale plus étendu et plus varié, enfin des œuvres de jeunesse, avec la devise de l’association de la jeunesse catholique: piété, étude, action. Je fais une place à part aux âmes privilégiées, lesquelles travaillent par leur esprit de sacrifice et font plus que tous les autres. Le groupement des forces est le dernier mot de cette organisation paroissiale moderne. Les forces de la paroisse sont tenues sous ma main par un _conseil_ qui se compose des présidents des groupes, des directeurs et directrices d’œuvres, des délégués des élites. Les forces du clergé consistent dans la division du travail entre les vicaires, surtout la division par _œuvres_, c’est-à-dire encore l’union des œuvres et la collaboration étroite, que facilite beaucoup la vie de communauté.»