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CHAPITRE IX

LE PRÊTRE DEVANT L’OPINION

Il est tout naturel que le prêtre, étant un personnage public, connaisse tour à tour les faveurs et les disgrâces de l’opinion. On répète volontiers que la France n’est pas cléricale, sans doute pour l’avoir été jadis abondamment. La politique, qui exploite tout, a contribué depuis un demi-siècle à fortifier dans le peuple le préjugé contre le «gouvernement des curés». Cependant, par un illogisme heureux, s’il est vrai que le Français «moyen» n’aime pas les curés, il n’est pas moins vrai qu’il aime son curé. Le fait le plus grave est l’impopularité, ou tout le moins l’indifférence qui s’attache au clergé dans les milieux où se débat l’avenir temporel des classes populaires. L’abstentionnisme politique a conduit le prêtre à l’abstentionnisme social. Le point faible des Églises établies, je veux dire étroitement unies à la constitution des États, est de compromettre le sort des membres du clergé national dans celui des classes occupantes et de séparer de la cause de l’Église la cause du peuple toujours en travail d’une meilleure condition. Peuple et clergé s’en vont sur des voies différentes. Le clergé se plaint de n’être pas suivi, le peuple se plaint de n’être pas entendu.

La divergence des chemins remonte plus haut qu’on ne le pense d’ordinaire, si l’on s’en rapporte à un témoignage qui n’est pas suspect de parti pris démocratique. L’illustre archevêque de Cambrai, Fénelon, écrivait, en 1707, à l’évêque d’Arras, ces remarques suggestives: «Les pasteurs ont perdu cette grande autorité que les anciens pasteurs savaient employer avec tant de douceur et de force; maintenant, les laïcs sont toujours prêts à plaider contre leurs pasteurs devant les juges séculiers, même sur la discipline ecclésiastique. Il ne faut pas que les évêques se flattent de cette autorité; elle est si affaiblie qu’à peine en reste-t-il des traces dans l’esprit du peuple. On est accoutumé à nous regarder comme des hommes riches et d’un rang distingué, qui donnent des bénédictions, des dispenses et des indulgences; mais l’autorité qui vient de la confiance, de la vénération, de la docilité et de la persuasion des peuples est presque effacée. On nous regarde comme des seigneurs qui dominent et qui établissent au dehors une police rigoureuse; mais on ne nous aime point comme des pères tendres et compatissants qui se font tout à tous. Ce n’est point à nous qu’on va demander conseil, consolation, direction de conscience!» Ainsi cet évêque du grand siècle signalait, comme un symptôme attristant, la diminution du sentiment filial chez les chrétiens à l’égard de leurs chefs qu’ils avaient cessé d’aimer. Les malheurs de l’Église de France ont rapproché tous les rangs de la hiérarchie, mais l’affection selon le Christ n’est pas encore redescendue du sommet jusque dans les masses profondes de notre peuple. Le peuple, pour se donner, veut se sentir aimé pour lui-même. Quelle est, de nos jours, l’opinion qu’il a du prêtre?

* * * * *

L’idée que se fait du prêtre le peuple des campagnes a beaucoup varié. Elle est en rapport avec l’idée qu’il se fait de la religion. La religion populaire, avec le progrès de l’instruction générale, s’est épurée au cours des âges. Jadis, elle apparaissait, au fond des consciences obscures, comme une sorte de magie mystérieuse au moyen de laquelle les hommes essayaient de conjurer les mauvais sorts qui les menaçaient de toutes parts en cette vie ou en l’autre. En ce temps-là, l’agent visible de cette puissance occulte, c’est le prêtre. On le craint encore, en certains endroits, plus qu’on ne l’aime. On lui attribue pour faire du mal le même pouvoir que pour faire du bien. La superstition s’en mêle. On suppose chez le prêtre le don d’opérer, sinon des miracles, du moins des choses extraordinaires. Il a le secret d’empêcher les «maléfices»; on a recours à lui contre les sorciers. Sa seule présence suffit, dit-on, à éteindre les incendies. Vous êtes de passage à la campagne, dans votre pays natal. Vous venez de la ville, où vous occupez un poste ecclésiastique en vue. Vous rencontrez un brave homme qui fut un de vos camarades d’enfance, vous causez. Lui, tout fier et tout heureux, vous fait ses confidences. Il est mal portant, il a l’estomac fort débile, il a vu le médecin qui n’en peut mais! Il a fait maint pèlerinage à Sainte-Wilgeforte. En vain. Vous lui répondez en lui donnant de bons conseils. Il boit vos paroles, il sourit d’un air entendu. Il vous remercie et vous serre la main avec effusion. Vous croyez n’avoir fait qu’une chose fort ordinaire, en causant familièrement avec cet ancien compagnon de vos jeunes années. Vous ne savez pas que vous avez accompli presque un miracle; car vous apprendrez quelque temps après que l’estomac du paysan est revenu à l’état normal, et cela, grâce à vous, je ne dis pas grâce à vos conseils, ils n’ont pas été suivis; mais votre présence magique opéra toute seule et le délivra de son mal. Ce n’est pas la faute du peuple si les curés ne font pas plus de miracles.

Superstition à part, le peuple, même indifférent, ne laisse pas de faire au prêtre une place d’honneur dans la société. Il n’est pas toujours prêt à demander ses services; il est parfois sceptique sur la mission et sur les prérogatives du prêtre; il est même gouailleur et raconte volontiers des histoires dans lesquelles le clergé n’a pas le beau rôle. Cependant, sauf exception, le peuple «considère» le curé; il ne se résigne pas à se passer de lui; il le veut pour être au village l’homme de tous et de chacun, l’homme qui n’a pas de famille et qui appartient à toutes les familles, l’homme qui n’a pas de métier et ne fait pas concurrence aux autres, l’homme qui est le témoin des joies et des deuils, que l’on peut toujours appeler comme le médecin des maladies morales, et le confident des peines cachées.

Le village est comme un corps sans âme, quand il est sans curé. La politique ne change rien aux dispositions: les évêques connaissent des maires d’opinion très avancée, qui n’ont pas peur de se compromettre en venant à l’évêché demander pour leur commune la faveur de posséder un curé pour elle toute seule. On fera ce qu’il faut pour lui être agréable; on remettra le presbytère à neuf; on réparera l’église et le clocher.

LE PRÊTRE DANS LA LITTÉRATURE

La littérature est le miroir des mœurs et des idées de la société, on sait cela, mais il faut ajouter que le miroir renvoie l’image et multiplie les sentiments qu’il ne faisait d’abord que refléter. Le théâtre et le roman, le roman surtout, sont les genres littéraires les plus propres à la peinture des passions dominantes à une époque donnée. Dans l’ancien régime, le prêtre jouissait d’une sorte d’immunité, et le respect de la religion interdisait aux écrivains de mettre en scène les ministres et les cérémonies de la religion. La censure ne l’aurait pas permis, et s’il y avait çà et là des infractions à la règle, c’était sous forme d’allusions, ou bien sous le couvert de pamphlets anonymes que leurs auteurs supposés s’empressaient de renier. Témoin Voitaire dont les tragédies fourmillent de critiques transparentes à l’adresse du clergé, et qui poussa l’ironie jusqu’à dédier son _Mahomet_ au pape Benoît XIV.

Cependant, la crainte révérentielle qui entourait presque partout le curé dans sa paroisse ne le mettait pas à l’abri des plaisanteries du paysan, né malin. La veine des fabliaux n’est pas d’ailleurs épuisée. L’esprit gaulois se rattrape toujours aux dépens de ses maîtres. La haine est absente des contes et des bons mots dont, les curés font les frais. La haine d’ailleurs n’a pas d’esprit. Histoires du Nord, galéjades du Midi, le curé est le premier à les raconter et à en rire. La popularité en France ne peut se passer du grain de sel de la raillerie. Le moyen âge s’amusait de la cupidité de certains curés dans le célèbre conte de «Brunain, la vache au prêtre». Le prêtre avait dit au prône qu’il faut donner et que Dieu rend au double ce que l’on donne. Un vilain et sa femme en furent touchés. Les voilà qui, au retour du sermon, conduisent leur vache unique au curé. Celui-ci fait attacher la vache avec la sienne, Blérain avec Brunain, sous prétexte de l’apprivoiser. Mais Blérain n’est pas contente. Elle fait tant qu’elle entraîne avec elle Brunain, la vache au prêtre, et revient chez son maître qui s’écrie: «Dieu a vraiment doublé le don, car nous avons deux vaches pour une.»

Plus près de nous, le Béarnais Jean Palay, conteur populaire, recueille les histoires qui courent les chaumières et dans lesquelles le curé fait des niches à ses montagnards qui les lui rendent bien. «Le curé de Sérou» est proche parent des curés d’Alphonse Daudet et de Roumanille.

Cacaussus, qui veut se venger d’un mauvais tour de son curé, l’envoie, sous le prétexte d’un mal subit, chercher à deux lieues de sa maison, par une nuit de gelée et de verglas. Le prêtre, transi, s’engage à pied à travers des chemins impraticables. Il arrive enfin au chevet du prétendu mourant. Cacaussus se plaint à lui d’insomnies et lui demande de refaire un de ces sermons qui l’ont si souvent endormi le dimanche à l’église. Le curé, qui n’était pas en reste, se dit: A trompeur, trompeur et demi... et il se sauva, confus, à travers la bourrasque de neige. Le curé de Cucugnan se chargera de venger tous ses confrères en reprenant l’avantage que lui donne la crainte de l’enfer.

Cependant, le prêtre ne devient tout à fait un personnage littéraire qu’avec la Révolution et le XIXe siècle. Ce ne fut d’abord pas pour sa gloire, puisqu’il s’agissait, à l’époque de la Terreur, de détruire dans le peuple ce qu’on appelait le fanatisme, en jetant sur le froc et sur la soutane de la boue et du sang.

La bataille pour ou contre l’Église est transportée sur le théâtre. La Révolution terminée, Napoléon met bon ordre à ce dévergondage qui n’a rien de littéraire et ordonne de jouer les classiques, à commencer par _Polyeucte_. La Restauration ne se montre pas moins sévère, mais elle est moins obéie. Le _Tartuffe_ devient la pièce à la mode, et tel est le sens violemment antireligieux que le public prête à cette comédie que la force armée doit un soir expulser le parterre. La Révolution de 1830 émancipa encore une fois le théâtre, qui aggrava le répertoire ordurier dans lequel prêtres et moines étaient peints sous d’affreuses couleurs.

Depuis lors, l’anticléricalisme apprit à se mieux tenir. Le prêtre parut encore au théâtre, mais, sauf une ou deux exceptions, ne fut pas livré à la risée publique. Tout au plus fit-il sourire, car, en dépit des bonnes intentions de Ludovic Halévy ou de Coppée et de tant d’autres, le curé de théâtre ne rappelle que de fort loin le vrai curé de France. Du moins il attire généralement le respect et la sympathie. C’était même un signe des temps que la popularité du prêtre sur la scène pouvait passer pour une leçon au parti politique qui s’efforçait de le rendre impopulaire dans le pays.

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Plus riche encore de figures ecclésiastiques, mais non moins fantaisiste, le roman s’est emparé du prêtre comme d’un caractère capable de piquer la curiosité du lecteur. En général, les romanciers ont eu le souci de peindre le prêtre tel qu’ils le voyaient, sans trop de parti pris. Mais l’ont-ils vu tel qu’il est? Le prêtre n’est pas un héros de roman comme les autres. Certes, il a ses passions et ses vertus, ses grandeurs et ses misères, il y a chez lui l’homme qui est chez tous les hommes. Mais il est encore autre chose: il représente sa fonction, et sa fonction est sujette à des interprétations diverses, suivant la croyance de l’écrivain, qui introduit dans son œuvre une personne qui est en même temps un «personnage». Ce qu’on peut dire de moins désobligeant aux romanciers du XIXe siècle, c’est que l’homme leur a caché le prêtre. Je ne saurais mieux dire que M. Joseph Ageorges sur ce point: «Imaginez un peu ce que deviendrait le diocèse de Paris si on nommait dans les paroisses les prêtres ordonnés par les romanciers. Mettons Bournisien à Saint-Sulpice, Constantin à Saint-Germain-des-Prés, Mouret à Saint-Étienne-du-Mont, l’abbé Jules au Sacré-Cœur, Courbezon dans une chapelle de secours. Semons çà et là, Daniel, Gevrezin, le curé Farjeas, Germane et les autres. Faisons un «chapitre de Notre-Dame» de tous les Jérôme Coignard du bas feuilleton et poussons sur le siège archiépiscopal un Mgr Bienvenu quelconque, avec Tigrane pour vicaire général, vous aurez beau y joindre un «conseil des œuvres» composé de Victor Hugo, de Ferdinand Fabre, d’Halévy, de Zola, de Theuriet, de Huysmans, de Lafargue, et de vingt-cinq autres, je ne donne pas quinze jours à l’Église de Paris pour tomber dans les plus joyeuses et les plus tristes aventures!»

Le plus difficile n’est pas d’habiller d’une soutane plus ou moins bien taillée un caractère banal, sujet à des faiblesses humaines, ou même orné de qualités sympathiques: ceci est à la portée de tout le monde, et ne vaut à l’auteur ni éloge ni blâme. La plus redoutable épreuve est de créer un type de prêtre remplissant tout l’idéal de son ministère et ne laissant pas d’être un personnage réel et vivant, un homme de Dieu, soit, mais un homme, dont le lecteur puisse dire: «Je l’ai rencontré.» C’est là l’écueil où ont échoué Chateaubriand et Lamartine eux-mêmes. Le père Aubry et Jocelyn ont pour excuse le cadre qui les met à lui seul hors de la vie ordinaire. Il ne faut pas leur chercher chicane sur leur orthodoxie, et encore moins sur leur liturgie. Le grand réaliste Balzac serre de plus près la réalité, mais son Birotteau est un pauvre homme, au total, et seul son curé de village s’élève jusqu’à la beauté d’un cœur d’apôtre et d’une âme évangélique. M. Paul Bourget n’aime pas les abbés démocrates, mais il a le sens catholique et sait donner aux prêtres le rôle, la dignité, le ton de leur vocation.

Autre chose est de placer dans un roman, comme un personnage accessoire, une silhouette ecclésiastique; autre chose est de tenter pour la corporation tout entière une large peinture de mœurs comparable à l’œuvre que Balzac réalisa pour les différentes classes de la société. Ferdinand Fabre voulut être le Balzac de la hiérarchie de l’Église. Il n’omit aucun travers: il campa quelques types qui forcent l’attention, et parmi les plus saillants l’abbé Tigrane, l’ambitieux. Peut-être ses personnages s’offriraient-ils en une plus lumineuse perspective, s’ils paraissaient plus dégagés de l’abondance et de la minutie des détails descriptifs où se complaît le romancier, dont l’enfance a dû s’écouler dans la familiarité des cérémonies, des coutumes et des ustensiles sacrés.

En résumé, les prêtres ne gagnent pas à se présenter sous la figure de héros de roman. Imparfaits, ils perdent en considération ce que l’auteur exploite à leurs dépens. Parfaits, ils risquent de sembler irréels et fades. Heureux les prêtres qui n’ont pas d’histoire!... Les meilleurs et les plus vrais sont ceux dont on ne parle pas. L’art de les ajuster à une œuvre littéraire serait de les prendre sur le vif, dans la simplicité de leur genre de vie; c’est ce qu’a voulu faire Jules Pravieux. Je demanderais grâce toutefois pour un roman ecclésiastique qui mettrait en scène un prêtre tel que l’oncle de Sylvain Briollet. C’est dans un homme de grand cœur la fleur de l’esprit ecclésiastique, le raffinement du lettré et de l’artiste, le curé français tel que l’a fait l’ancienne Église de France et l’ancienne culture classique. Et ce roman sans aventures est écrit dans la langue d’un Anatole France chrétien. M. Maurice Brillant y a-t-il pensé? Les opinions de l’abbé Boisard nous relèvent des opinions de l’abbé Jérôme Coignard.

ÉPILOGUE

LE PRÊTRE ÉDUCATEUR

On n’apprend rien à personne en disant que les débris du savoir antique, après le désastre de la civilisation submergée par les Barbares, furent sauvés, recueillis dans les monastères. La science fut alors le monopole de l’Église et une des occupations des clercs. Science et clergie furent synonymes. Même après que les arts libéraux furent sortis des cloîtres pour se séculariser, le clergé ne cessa pas de tenir son rang dans la recherche intellectuelle et dans l’enseignement. Tous les domaines du savoir humain comptent des illustrations ecclésiastiques. Sans parler de la théologie, qui suffirait à la gloire du clergé, et sans remonter jusqu’au moine anglais Roger Bacon, un des pères de la physique et de la chimie, l’Église de France a fourni des maîtres dans tous les genres. Inutile de rappeler les noms des orateurs ou des écrivains qui, depuis Bossuet et Fénelon jusqu’à Lacordaire et à Lamennais, sont l’honneur des lettres françaises. La philosophie a le chanoine Gassendi et le Père Malebranche, émules de Descartes: les mathématiques, le Père Mersenne; la physique, l’abbé Mariotte et l’abbé Nollet; l’histoire, le Père Daniel, jésuite, l’abbé Fleury, et de nos jours, avec d’autres méthodes, Mgr Duchesne. Il serait injuste de ne parler que des célébrités, et de passer sous silence ces prêtres érudits qui meurent souvent inconnus, sauf dans la petite ville ou tout au plus dans la province où ils ont travaillé. Tel curé de campagne s’est fait l’historien de sa paroisse; tel autre a abordé la grande histoire, comme l’abbé Gorini, qui releva les erreurs du célèbre historien Augustin Thierry. La création des Universités catholiques a suscité des vocations scientifiques ou littéraires qui s’ignoraient, par exemple celle du regretté abbé Rousselot, l’inventeur de la phonétique expérimentale. Le plus grand bienfait que l’esprit français doit au clergé est celui de la culture humaniste. Le siècle de la Renaissance qui avait remis le monde à l’école des Anciens se prolongea, dans les collèges des Jésuites en particulier, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle. Le latin surtout était couramment parlé et élégamment écrit par les maîtres et par leurs élèves. Santeuil dans ses hymnes faisait penser aux odes d’Horace. Le cardinal de Polignac réfutait Lucrèce en vers latins, malgré la difficulté du sujet, comme aurait pu le faire un contemporain du poète. Le Père La Rue chantait les jardins dans la langue de Virgile, ce qui supposait plus de talent que Delille n’en mettait à traduire l’auteur des _Géorgiques_. Qu’on ne sourie pas: les vers latins de collège ont eu leur influence sur la poésie française. Je ne serais pas surpris si les chercheurs découvraient une parenté entre ces exercices scolaires, alors si appréciés, et le renouveau romantique commencé avec André Chénier et poursuivi avec Victor Hugo.

Quoi qu’il en soit, l’humanisme nous a été transmis par les maîtres du XVIIe et du XVIIIe siècle, dont les plus célèbres étaient des Jésuites. Le XIXe siècle dut faire dans les études secondaires une place plus importante aux sciences mathématiques. L’Université napoléonienne adapta ses méthodes aux besoins nouveaux, même au détriment de la vieille culture. Le clergé, héritier des traditions de l’Église, sauva tout ce qu’il put de la discipline classique. Ses collèges n’ont pas laissé s’éteindre le flambeau des anciens.

La conquête de la liberté d’enseignement, en 1850, obligea les jeunes prêtres à acquérir les grades universitaires, et ce fut un bienfait pour leur formation intellectuelle. Une élite ecclésiastique se créa de la sorte dans chaque diocèse, qui, après avoir passé quelques années dans les collèges, se consacra ensuite au ministère pastoral avec un esprit plus affiné et des connaissances plus étendues. On sait bien ce que les générations élevées dans les établissements catholiques doivent à l’éducation qu’elles y ont reçue; on ne pense peut-être pas assez à ce que le clergé de France doit au stage que bon nombre de ses membres ont fait dans l’enseignement. Un peu de statistique en dira plus long que les considérations générales. La province ecclésiastique du Nord et du Pas-de-Calais, composée des diocèses de Cambrai, d’Arras et de Lille, compte, sur un total d’environ trois mille prêtres, 283 licenciés ès lettres ou ès sciences, 18 docteurs ès lettres ou ès sciences, 38 docteurs en théologie, philosophie, droit canon, en tout 339 ecclésiastiques munis de diplômes d’études supérieures. Il est vrai que Lille est le siège d’une Université catholique.

Le clergé français, en définitive, est redevable d’une partie du prestige dont il jouit à sa fonction d’éducateur.

Éducateur, le prêtre l’est encore dans le sens le plus large du mot, même quand il est voué aux fonctions sacerdotales proprement dites. Qu’est-ce que la prédication, sinon une éducation prolongée, étendue à toutes les classes et à tous les âges? Qu’est-ce que la confession, ou, si l’on veut, la direction? Personne, j’imagine, ne prendrait plus au sérieux les terreurs que Michelet feint d’éprouver à la vue d’un confessionnal et à la pensée des prétendues scènes d’envoûtement moral qui s’y déroulent. Le directeur selon la Bruyère, s’il a existé, n’est plus qu’un mythe. Reste le confesseur qui entend les confessions et qui absout. Ne ferait-il que cela, qu’il serait déjà l’homme le plus utile à l’État, puisque l’État n’a guère à craindre du pécheur qui confesse son péché et soumet ainsi sa conscience à la morale de l’Évangile. Mais le confesseur n’est pas seulement l’homme qui absout indéfiniment; il est le conseiller qui remet les coupables dans la voie droite, qui relève les volontés chancelantes, qui rend l’espérance aux malheureux et donne à tous le mot d’ordre du devoir. La confession est à la fois un frein et un élan. Certes, une nation qui se confesse n’est pas pour cela exempte de misères, car l’esprit est prompt et la chair est faible, mais je n’ose pas me demander ce qu’il adviendrait d’un peuple qui ne se confesserait plus. Le prêtre est en vérité un éducateur sans pareil; il donne la leçon, il signale la faute, et il l’efface. Le pécheur, en recouvrant l’innocence, retrouve la force perdue. Ce n’est pas tout. L’homme n’est qu’ébauché par la parole et par l’absolution. Il faut achever l’œuvre, et c’est dans la communion au corps et au sang, à l’âme et à la divinité de Jésus-Christ dans l’Eucharistie que le chrétien approche de la perfection. De l’aveu de Taine lui-même, et quelque attitude que prenne la raison devant le mystère, la religion est une admirable éducatrice de l’humanité. Ce que l’historien dit du christianisme en général est encore plus vrai de la plus chrétienne des religions, la religion catholique. «Elle est la grande paire d’ailes indispensable pour soulever l’homme au-dessus de lui-même, au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés, pour le conduire, à travers la patience, la résignation et l’espérance, jusqu’à la sérénité, pour l’emporter, par delà la tempérance, la pureté, et la bonté, jusqu’au dévouement et au sacrifice!»

Mais qui donc instruit et élève, absout et purifie au nom de la religion? Le prêtre, tout simplement. Si Platon l’eût connu, ce n’est pas lui qui l’eût chassé de sa République.

TABLE DES MATIÈRES

AVANT-PROPOS 5

COSTUME ET USAGES ECCLÉSIASTIQUES 7

LA FORMATION DU PRÊTRE 15

LE CURÉ DE CAMPAGNE 31

LE CURÉ DE VILLE 45

LE PRÊTRE PRÉDICATEUR 55

LA HIÉRARCHIE ECCLÉSIASTIQUE 69

LE PRÊTRE ET LA POLITIQUE 84

L’ESPRIT ECCLÉSIASTIQUE 96

LE PRÊTRE DEVANT L’OPINION 108 ÉPILOGUE: LE PRÊTRE ÉDUCATEUR 120