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Part 2

Ce prestige de leur Opéra enorgueillit à juste titre les Viennois. Telle cantatrice, engagée au _Metropolitan_ à des conditions fabuleuses, a préféré renoncer aux dollars et revenir chanter parmi ses camarades. Chacun, dans cette noble maison, a la fierté de servir la cause de l’art, et de collaborer à un merveilleux ensemble. Et malgré sa détresse, le public remplit la salle, il demande à la musique les mêmes secours qu’à la religion. Un soir qu’on jouait la _Walkyrie_ et que toutes les places étaient vendues depuis la veille, je vis le vestibule du théâtre rempli d’une foule de jeunes gens et de jeunes femmes, silencieux et navrés, qui attendaient. Payer cent mille couronnes un fauteuil leur était interdit. Alors ils regardaient passer les personnes qui pouvaient s’acheter ce bonheur. Et certains, vaincus par leur désir, les interpellant, leur demandaient, comme un pauvre une aumône: «Donnez-moi votre billet, je vous en prie.»

Voilà pourquoi même les socialistes tiennent à subventionner les théâtres officiels, et très largement. Luxe et beauté sont nécessaires aux Viennois: ne pouvant plus les connaître dans la vie, ils les évoquent sur la scène. Les traditions d’apparat de l’ancienne Cour sont peut-être les seules qui subsistent, très vivantes, et devenues nationales. Ainsi l’État entretient toujours les fameuses écuries de chevaux espagnols qui appartenaient à l’empereur. De temps à autre, des représentations équestres sont données. Et pour montrer la fidélité de ce peuple à l’élégance d’autrefois, les écuyers et piqueurs, encore aujourd’hui, dans les reprises quotidiennes et sans témoins au manège, portent, comme au temps de Marie-Thérèse, la perruque et l’uniforme à la mode du XVIIIe.

Cependant je me rappelle surtout avoir vu, dans l’immense salle des «redoutes», à la Hofburg, blanc et or, tapissée d’une suite de Gobelins d’après Boucher, de merveilleux danseurs descendre par couples un escalier à double révolution, et, solennels et rythmés, danser, au son des violons et du clavecin, des ballets de Couperin et de Rameau. Ce spectacle délicieux, subventionné par un État ruiné, prenait, par reflet, une grandeur émouvante.

* * * * *

Si pitoyable qu’elle soit, l’Autriche, on le voit, a des motifs d’espérer son relèvement. Ajoute-t-elle à ceux que nous venons de dire le rêve secret de se rattacher à l’Allemagne? Je l’ignore. J’ai assisté là-bas à des manifestations d’étudiants nationalistes décorés de la fameuse «croix cramponnée». Un jour, ils ont tapé sur les Juifs, un autre jour sur les Tchèques. Ces bagarres n’ont pas eu l’air de troubler le public. En dépit des pangermanistes--probablement soutenus et excités par Munich--l’Autriche recherche surtout la tranquillité. Elle est passive plus encore que pacifique. L’Allemagne, pour le moment, ne lui paraît pas un refuge très sûr. Et d’autre part elle sait bien que si elle entamait avec sa voisine du nord des pourparlers en vue d’une alliance ou d’une fusion, sa voisine du sud, l’Italie, occuperait Vienne militairement.

Seulement, si l’on veut, et à juste titre pour la paix de l’Europe, tenir l’Autriche éloignée de l’Allemagne, il ne faut pas se borner à le lui interdire par la force. Il serait meilleur qu’elle trouvât elle-même un avantage à cette séparation. Ne pourrait-on pas aider Vienne à devenir la métropole d’un germanisme assimilable pour les autres peuples? La statue de Gœthe--d’un Gœthe, il est vrai, assez déprimé--se dresse sur le Ring: c’est une indication. Le jour où l’Allemagne de Weimar se tournerait vers l’Autriche de Mozart, on verrait peut-être se produire une dissociation du pangermanisme d’avec le germanisme. Divorce vraiment nécessaire, auquel Vienne pourrait contribuer.

D’autre part, il serait urgent de ne pas laisser les Viennois à leur solitude. Par la faute du change, ils ne peuvent plus voyager, ils se bornent à recevoir,--et fort bien, je le répète,--des visites. Or, sauf les hommes d’affaires, personne ne va les visiter. Le champ est laissé libre aux Allemands. Et cependant, pour les distraire, les réconcilier avec leur sort, et, plus simplement, pour leur apporter la sympathie que méritent toujours des malheureux, il serait bon de leur faire connaître d’autres Européens. Le génie français, en particulier, serait apte à cette œuvre d’humanité, d’ailleurs favorable à ses intérêts. Mais il est absent. Avec quelle pressante curiosité des écrivains, des artistes m’ont interrogé sur la littérature et la peinture contemporaines. C’est que les revues, les livres ne leur parviennent plus. Aux vitrines des libraires, les quelques volumes venus de Paris sont toujours les mêmes et se réduisent presque à deux que l’on devine: l’abjecte _Garçonne_ ou l’absurde _Batouala_.

Un de ces écrivains d’Autriche me disait: «Nous nous demandons pourquoi les Français ne se montrent pas davantage. Partout on les attend, pour les aimer ou pour subir leur prestige. Le privilège de leur langue est menacé: qu’ils la fassent retentir. Leur politique est contestée: qu’ils expliquent qu’elle est légitime et dans l’intérêt de tous. Avec notre presse inféodée, en partie, à Stinnes, comment le saurions-nous?» Si je rapporte ces paroles d’un Viennois, c’est qu’elles correspondent à mes observations. Cette campagne à entreprendre, non de propagande mais de rayonnement, me paraît d’autant plus nécessaire que le monde moderne s’ordonne de plus en plus selon le principe de la race. Or la France, et voilà ce qui l’isole parfois des autres, n’est pas une race mais une nation. Le panlatinisme ne représente qu’une idée creuse: l’anglo-saxonisme, le germanisme et le slavisme sont des réalités de jour en jour plus agissantes. Au milieu de ces groupements énormes que meuvent les intérêts et les passions, la France peut jouer le rôle admirable d’interprète de la raison, précisément parce que, moins que d’autres, elle obéit aux appels obscurs de l’instinct. C’est peut-être en voyageant qu’on découvre à quel point elle est nécessaire à l’Europe.

EN HONGRIE

Descendre le Danube, de Vienne à Budapest, c’est, tout un long jour, s’avancer sur une large avenue d’eau, entre des berges monotones qu’interrompent à peine deux ou trois défilés. Loin de la mer, en plein centre européen, cette interminable perspective fluviale, semée de moulins flottants, sert au cabotage d’onze peuples divers et ennemis. Au-dessus, s’ouvre l’immense ciel des pays de plaine, qui est solennel et mélancolique.

Le jour de mon trajet, des nuages jusque-là dispersés s’assemblèrent vers le soir pour prendre ensemble les couleurs du crépuscule. De la dunette du bateau, nous levâmes vers leurs architectures nos regards fatigués par trop de platitude. Puis vint la nuit, une nuit étrangère que nous crûmes plus profonde qu’ailleurs. Et tandis que fraîchissait le courant d’air sur les eaux que nous descendions toujours, dans les groupes de passagers que nous ne discernions plus, résonnaient des voix incompréhensibles. Enfin des lumières apparurent, se multiplièrent en rangs superposés; nous passâmes sous l’ombre plus noire de ponts gigantesques. A droite, touchant les étoiles, se leva la haute colline de Bude. A gauche, où nous abordâmes, retentissait l’allégresse nocturne de Pest.

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Panorama de grand style élargi sur les deux rives d’un fleuve majestueux, Budapest impose son prestige au voyageur. Celui-ci se promène dans de vastes rues rectilignes, bordées d’arbres, pavoisées de hautes affiches aux orthographes bizarres. Partout des palais, des théâtres, des banques, de riches magasins, des cafés surpeuplés. Rapide va-et-vient de tramways qui sonnent, d’autos lancées à toute vitesse, de fiacres à deux chevaux bien attelés et dont le trot vif claque sur le macadam. Budapest, qui n’avait que deux cent mille habitants en 1850 et en compte aujourd’hui plus d’un million, présente un aspect massif et cossu. Sa prospérité date d’une mauvaise époque. En dehors des jardins et du Danube, seules beautés, c’est un entassement de moellons, un excès de lourds monuments. L’intérêt, ici, n’est pas dans le décor, il est dans les personnages.

Très vite, à regarder la foule, animée, bavarde, on est frappé par ces visages sombres ou blancs, par ces yeux noirs qui insistent. Pas de teints roses: de la pâleur mate ou du hâle, du feu sous la peau, des traits marqués. Les hommes sont sveltes. Si l’on note chez les femmes de la nonchalance, qui annonce l’Orient, elle est presque toujours relevée par une soudaine brusquerie. Dans d’autres pays, avec de l’anglais, de l’allemand, ou quelques bribes de latin, on parvient à deviner les inscriptions, les journaux, les dialogues. Mais le langage hongrois vous est totalement interdit. Alors, sans s’attarder à écouter, on n’observe plus que les figures et les gestes, et, n’étant plus distrait, on remarque qu’à leur insu les regards des êtres ou les mouvements de leurs mains sont plus éloquents que leurs paroles. Sur ces faces magyares, j’ai vu passer les plus belles expressions de la douleur et de l’orgueil.

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La Hongrie d’après-guerre offre le spectacle qui émeut, qui effraye, d’un fauve blessé de toutes parts et qui se retient de rugir. Elle renferme en elle une humiliation dont l’Occident se doute mal. C’est cette brûlure intérieure de honte et de colère, et, en même temps, cette façon si fière de dissimuler la plaie de leur fierté, qui donnent tant de caractère aux Hongrois. Leur malheur, loin de les abattre, leur a communiqué une fièvre dont les soudaines poussées les exaltent. Jusque dans leur abaissement, ils montrent de la hauteur. Ajoutez le tour romanesque de leur imagination, leur goût héréditaire de la nostalgie. Quiconque s’intéresse aux passions doit venir ici, sur place, les observer toutes.

Certes, elle est légitime la susceptibilité de cette race unique en Europe au point qu’elle ne se reconnaît de parenté, et lointaine, qu’avec les Finnois. Dans la vaste arène cerclée par les Carpathes, elle s’est établie dès le XIe siècle. Elle se proclame la maîtresse dix fois séculaire de cette terre imbibée de son sang. Elle s’est battue contre le Turc qui l’a asservie durant deux cents ans, contre l’Autriche qui fit d’elle sa captive et ensuite sa complice, contre la Russie, contre tant d’autres! Paysanne et guerrière, elle a le double amour-propre du terrien et du soldat. De toutes les extrémités qu’elle a connues, elle tire une leçon d’orgueil. Et si elle a abusé de ses victoires, c’était pour mieux oublier ses défaites.

Parce qu’il est terriblement seul au milieu des peuples qui le détestent quand ils ne le craignent pas, le Hongrois se sent enfermé dans sa race et solidaire de tous ses compatriotes--de là peut-être, en Hongrie, ce tutoiement universel. Persuadé d’être supérieur à ses voisins plus nombreux, le Hongrois leur a longtemps imposé sa langue et sa culture. On conçoit l’indignation d’une minorité énergique et jusque-là triomphante à se voir aujourd’hui dépossédée. «Je n’ai pas été défait par un égal, pense le Magyar, en un tournoi chevaleresque, mais frappé dans le dos. Je suis la victime de mes inférieurs.» C’est selon cette perspective qu’il faut consulter les brochures, albums, statistiques, qu’il met sous vos yeux. Il lie à son sort le sort même de la civilisation; il compte chez ses ennemis les illettrés; il vous raconte l’histoire de l’université de Kolosvar, en Transylvanie, académie de philosophie et de droit dès le XVIe siècle, et d’où les Roumains, dit-il, ont chassé les professeurs, des savants illustres, pour y mettre des pions de lycée, des médecins de province, et, à la tête des cliniques, des étudiants sans diplômes. Ces voisins qui lui parlent aujourd’hui sur le ton du commandement, qui l’ont dépouillé et le menacent encore, comment oublierait-il qu’ils furent ses subordonnés? Serfs qui fouettent leur seigneur! Quelle infâme rébellion domestique... Et il ne se demande pas si ses fautes ne motivent pas en partie un pareil scandale: il est trop stupéfait de l’insulte. A l’amertume d’être battu, se mêle l’humiliation d’être dégradé. Son honneur est atteint.

«Les Serbes, vous disent des interlocuteurs aux yeux brillants de haine et qui ne pardonneront pas, les Serbes ont montré du courage, mais ce sont des bergers de cochons. Les Croates, qui se prétendent ententophiles, se sont farouchement battus contre les Italiens; les Slovaques sont des lâches, les Tchèques sont des traîtres, les Roumains, ah, les Roumains, ils sont cruels, fourbes et voleurs... Tous, dans leur bassesse peureuse, sont embarrassés de leur victoire; et, notre autorité leur manquant, ne savent comment mettre debout leurs nouveaux États. Nous étions l’élément viril de la double monarchie: sans nous, ces peuples seront inféconds.» En vain fait-on remarquer que ces débutants, à la longue, organiseront leurs forces, constitueront leurs cadres. Il faut leur laisser le temps de s’adapter. Mais le Hongrois sourit de dédain. En vain fait-on remarquer que Slovaques, Transylvains, Croates, proclament leur joie d’avoir échappé à l’hégémonie magyare: il hausse les épaules et prophétise que ce bonheur ne durera pas. Aucune de vos objections ne le touche. Il est buté.

Loin de composer avec l’inévitable, le Hongrois demeure irréductible dans son deuil. Il le veut tout entier, il se gorge de honte. Repoussant les consolations, il énumère tous les motifs d’avoir mal, toutes les pointes de son supplice. C’est le propre des natures hautaines de ne pas consentir de rabais sur ce qu’il faut souffrir. Et j’admire ce courage implacable à ne rien se dissimuler, à contempler exprès, et dans chacun de ses détails, la catastrophe. Un tel stoïcisme est un des plus beaux fils de l’orgueil.

Je l’ai vu pourtant fléchir. C’était lorsque mes interlocuteurs, cessant leurs dures invectives, me demandaient pourquoi les Alliés, non contents de leur prendre des Slovaques et des Transylvains, leur avaient encore enlevé des Magyars de pure race. L’évocation de ces frères perdus faisait naître leurs larmes. Car il est vrai que plus de trois millions de Hongrois, dont deux en bordure même des nouvelles frontières, ont été arrachés à leur patrie. Fallait-il, comme le proclame une affiche, créer de nouvelles Alsace-Lorraine? Pourquoi réparer une injustice par une autre injustice? Pourquoi?

A ces questions pressées, dont il est impossible de contester la logique, on ne peut répondre que par la phrase brève et brutale qui ne résout rien:

--Parce que vous avez été battus...

* * * * *

Le traité de Trianon a enlevé à la Hongrie les deux tiers de son territoire, les deux tiers de sa population. De grande puissance associée à d’autres grandes puissances, elle est tombée à l’isolement d’un petit État détesté sans être craint, qui ne compte plus que sept millions d’habitants. Des commissions militaires la surveillent. Son armée est réduite à trente-cinq mille hommes. Ses frontières sont ouvertes: la ligne de démarcation a été si étrangement tracée qu’en bien des endroits elle n’obéit à aucune considération légitime, passant ici au hasard à travers une plaine, ou là, à Satocalja-rejhely, séparant une ville de sa gare. La Hongrie ne comprend pas pour quelle raison, d’entre toutes les nations vaincues, c’est elle la plus durement traitée. Elle remarque qu’on a recouru à des plébiscites avant d’attribuer des territoires allemands contestés: l’Allemagne est la moins punie d’entre toutes les nations vaincues.

J’ai entendu exprimer ces arguments par un jeune Hongrois, qui a été soldat après avoir rêvé d’être poète et qui fait aujourd’hui de la politique par motifs d’ambition et de patriotisme. Caractère ardent qui s’oblige au réalisme, il goûte de fortes jouissances à exercer, dans une fonction qui n’attire pas l’attention, une véritable influence sur les affaires publiques. Une fois par semaine, dans l’île Sainte-Marguerite où j’ai dîné avec lui, il groupe des amis de son âge qui, dans l’armée, dans la presse, dans les ministères, poursuivent avec la même ferveur le relèvement magyar.

Comme il protestait que Vienne seule, appuyée par Berlin, avait été belliqueuse et non pas Budapest, je ne pus m’empêcher de lui dire qu’après tout la Hongrie a longtemps touché les dividendes du Syndicat austro-allemand. C’est le bloc des empires centraux, dont elle faisait partie, qui a été l’auteur du conflit. D’ailleurs, qu’elle s’en rendît compte ou non, sa politique anti-serbe ne poussait-elle pas à la guerre? Mon interlocuteur me rétorqua:

--Vous autres, en Occident, vous êtes habitués aux nations homogènes et proportionnées à leur territoire. Mais dans le centre de l’Europe, les peuples ne se bornent pas à leur aire géographique, ils débordent les uns sur les autres. Certes, les races se détestent toujours, mais plus encore quand elles se trouvent mélangées. Ici, rien n’est fondu, cohérent. Votre voisin de palier, ou de wagon, ou de restaurant, parle une autre langue que vous, obéit à une autre conscience historique, et il médite probablement votre perte. Il faut pour la paix que l’un de nous deux soit le plus fort: je préfère que ce soit moi. Si encore une pareille inextricabilité n’eût entraîné que des guerres civiles: un cynique a dit que c’étaient les plus belles. Mais chacune de ces fractions ethniques se réclamait d’un plus vaste ensemble, situé en dehors de nos frontières. Nous avons souffert, nous souffrons encore de l’ombre froide du colosse russe...

Et comme je lui demandais si la Russie lui paraissait vraiment menaçante aujourd’hui, pour son pays, ce futur homme d’État s’écria:

--Monsieur l’Occidental, craignez la Russie. La profonde volonté organique de ce grand et lourd empire a toujours été d’atteindre la mer chaude. Tantôt le Pacifique, et tantôt la mer Noire ou l’Adriatique. Naguère, nous comptions parmi nous vingt millions de Slaves, excités par Pétersbourg, et voisins de Slaves libres. Nous avons pesé dessus, c’est vrai, mais pour empêcher une terrible explosion. Les Serbes ont fini par allumer la mèche et tout a sauté. Nous voilà en morceaux. Le malheur de la Hongrie est d’être sur le passage des grandes migrations slave et germanique en route vers le Sud. Le soleil a des conséquences politiques. Et les peuples sont toujours nomades: sauf que dans les temps modernes ils s’étendent au lieu de se déplacer. Situés à la croisée de deux races expansives, nous nous sommes alliés à l’une pour subsister contre l’autre.

--Et si vous vous mettiez en quête maintenant d’autres alliances?

--Personne n’accepterait notre amitié parce que personne n’a encore besoin de nous.

Ses yeux s’attristent. C’est vrai que tout le monde tourne le dos à cette nation qui fut riche, recherchée, et difficile. N’être plus reçue nulle part alors qu’elle est si hautaine, quelle profonde brûlure de plus à l’orgueil. La Hongrie apprend aujourd’hui la différence qu’il y a entre haïr d’en haut, en maître, et haïr d’en bas, en condamnée, haïr sans que quiconque y fasse attention. Au milieu de l’univers, elle est seule. Personne ne s’intéresse à elle: ses appels au secours, à la justice ne rencontrent pas d’écho. Un vieux savant illustre me disait: «On ne nous a pas traités en connaissance de cause. Je viens de recevoir une lettre du propre secrétaire de la Société de Géographie de Paris qui m’écrit: _à Budapest, Autriche_. Les auteurs de la paix savaient-ils ce qu’ils ont fait, puisque même les géographes...» Parmi tant d’humiliations, cette indifférence est d’autant plus cruelle au Hongrois qu’il a des curiosités cosmopolites. Il parle aisément plusieurs langues. Naguère il voyageait beaucoup. Maintenant il souffre d’être séquestré dans sa défaite et sa ruine, privé de relations.

Invité par le comte Nicolas Banffy, ancien ministre des Affaires Étrangères, j’ai déjeuné au _Nemesti Casino_, qui est le cercle de la haute noblesse. On croirait un club de Londres, avec ses laquais silencieux, stylés, ses profonds fauteuils de cuir, ses trophées de chasse--peaux de tigres et ramures--sans oublier, entre les portraits de François-Joseph et de l’impératrice, celui, en pied, d’Édouard VII comme prince de Galles. Nous commençons par échanger des propos sur la politique, mais bientôt le comte Banffy qui, avant d’être ministre, a écrit pour la scène et dirigé l’Opéra, me parle des ballets russes, de Nijinsky qu’il a connu, et de leurs peintres. Il m’explique la fameuse mise en scène qu’il a inventée pour le premier acte de l’_Or du Rhin_. Et il compare avec compétence les grands théâtres d’Europe.

Ailleurs, au cours d’un dîner qui groupait des femmes d’une rare beauté (que de perles, que de titres princiers, que de fleurs, et quel dommage, me disais-je, de ne pas être snob pour jouir complètement de ce spectacle raffiné) le maître de la maison s’écriait, en un français dénué d’accent:

--Les jeunes écrivains de Paris me plaisent beaucoup. Mais qu’ils sont difficiles. L’un d’entre eux que je lisais aujourd’hui emploie l’expression _en avoir marre_. Je ne comprends pas.

Puis, se penchant vers sa voisine:

--Et pourtant, des mots d’argot, _j’en sais des flottes_...

Il est sensible chez tous ces aristocrates, le désir inquiet de suivre, comme auparavant, la mode, de saisir toutes les nuances du comme il faut occidental. Je note aussi la coquetterie d’être polyglotte, le rappel insidieux des voyages d’autrefois à Paris, à l’île de Wight, à Cannes. Ces grands seigneurs se trouvaient à leur aise partout: ils ne sont plus chez eux nulle part, ou presque. Leur goût d’une sociabilité internationale ne peut plus se satisfaire, sinon dans l’accueil qu’ils font à l’étranger. Aussi reçoivent-ils celui qui vient du dehors comme le messager de tout ce qu’ils regrettent. Ils l’interrogent, ils le caressent avec une courtoisie d’ancien régime et une grâce qui fait semblant d’être familière. C’est de la «propagande» bien comprise, disent leurs ennemis. En effet, comment n’éprouverait-on pas de la sympathie pour des gens mélancoliques dont le visage s’éclaire à votre approche? D’ailleurs, tout le monde, aujourd’hui, fait de la propagande, et il est permis de préférer des plaidoiries, où l’amabilité de surface enveloppe une ferveur violente, aux réquisitoires dogmatiques et méprisants.

* * * * *

Le Magyar n’a pas été meurtri seulement, après ses ennemis, par ses anciens compatriotes slaves, saxons et roumains. Ces «nationalités» s’étant évadées, il s’en est révélé une, qui, elle, ne s’évadait pas: le Juif. Celui-ci qu’on méprisait plus encore que les autres, il a, comme les autres, piétiné la Hongrie; lui aussi, claquant le fouet au-dessus de sa tête basse, il l’a forcée d’obéir.

Le comte Jules Andrassy, qui m’a raconté comment, est un vieillard faible et las, endormi dans sa barbe blanche, la mine lourde d’amertume. Fils du célèbre ministre dont la statue équestre s’élève près du Parlement, il a consacré à son tour son existence à la politique. Mais sans succès. Quand il réussit enfin à être ministre, ce ne fut que pour trois jours. Germanophile et légitimiste, il a assisté à la ruine allemande, à la destruction de l’empire austro-hongrois, à la fuite répétée des Habsbourg. Sa physionomie éteinte ne s’éveille qu’à propos des Juifs.

«Aucun État, m’affirme-t-il, n’a été plus libéral à leur égard que le nôtre. Moi-même j’ai tout fait pour défendre leurs droits. Aussi sont-ils venus en masse chez nous déversés par la Galicie. Ils représentaient le quart de la population de Budapest. Ils avaient entre leurs mains la presse, le petit et le grand commerce, l’industrie, la Bourse, les professions libérales. Quand ils se naturalisaient ou se convertissaient, quand ils prenaient des noms magyars, nous pensions qu’ils devenaient de loyaux compatriotes, qu’ils épousaient nos traditions... Ah, monsieur, quelle terrible erreur, et comme je suis revenu de mon libéralisme! Ce sont les Juifs qui ont déchaîné le bolchevisme chez nous afin de tout détruire. Sur vingt-deux commissaires du peuple, vingt étaient Israélites, et l’on disait que les deux derniers n’avaient été choisis que pour suppléer les autres le jour du sabbat. Cette abominable terreur a duré quatre mois: puis les chefs se sont sauvés. Mais, de Vienne et d’ailleurs, ils conspirent encore contre la patrie qui les avait réchauffés dans son sein. Bela Kun, aujourd’hui en Crimée, martyrise nos malheureux prisonniers de guerre retenus depuis sept ou huit ans par la Russie. Sept ou huit ans! Que ces bandits aient régné sur le royaume de Saint Étienne, quelle ignominie!»