Part 4
Je ne suis pas un historien. Ni un écrivain politique. Je suis un romancier, qui regarde, qui imagine. En juillet 1914, sont apparus ici les prolégomènes de l’écroulement européen. Derrière ces fenêtres indifférentes, M. de Bethmann-Hollweg a annoncé la guerre à Sir Edward Goschen et a essayé d’obtenir la neutralité anglaise. M. Cambon a tourné ce coin de rue pour aller voir M. de Jagow, le 30 juillet. Il y est retourné le 31. Sous ces tilleuls que je touche se sont dispersés les crieurs du _Lokal Anzeiger_, proclamant la mobilisation générale de l’armée et de la flotte. Soudain il me semble entendre la _Wacht am Rhein_ et les vivats d’une colonne de manifestants, lors du départ des diplomates alliés. C’étaient des étudiants qui chantaient. Où sont leurs os?
Autour de moi, qui m’hallucine, la foule passe, oublieuse d’hier, craignant demain, vouée à aujourd’hui.
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Un collaborateur de la _Revue de Genève_ a organisé, à l’occasion de mon passage, un dîner qui groupe le directeur d’un des plus importants journaux berlinois, un des principaux collaborateurs de la _Gazette de Francfort_, un chef de service des Affaires Étrangères, un diplomate, un général, un des chefs de l’Agence Wolff, le directeur du bureau de presse du Chancelier.
Impossible de rapporter ici le détail d’une conversation qui a duré jusqu’à minuit. Occupant des points de vue opposés, nous admîmes, dès le début, que la franchise serait de règle. Mes interlocuteurs m’ont courtoisement laissé dire ma pensée, et je me plais à reconnaître leur intelligence et leur culture, plus historique, il est vrai, que psychologique, plus documentée qu’intuitive. Ce que j’ai recueilli de leurs bouches, d’ailleurs, n’a rien d’imprévu.
«Nous paierons, certes, mais nous avons déjà beaucoup payé. Est-ce notre faute si les frais de l’occupation mangent les recettes, si le Comité des houillères françaises, chargé d’expertiser nos charbons, les a systématiquement dévalorisés. Lisez l’_Information_, dont la campagne récente, à ce sujet, s’est brusquement interrompue... Oui, nous paierons... Mais il nous faut du temps. En occupant la Ruhr, la France empêche l’emprunt international. C’est pourtant par l’emprunt international qu’elle-même s’est libérée en 1871... Qu’on vienne expertiser notre capacité de paiement. Nous ne demandons pas mieux.»
Un autre reprend: «Les réparations ne sont qu’un prétexte. La France veut notre ruine et notre désagrégation. M. Poincaré se moque de sa créance, il cherche une annexion.» Justement, quelque temps auparavant, un Français en qui j’ai confiance, m’avait rapporté les propres termes employés par M. Poincaré lui-même, tête-à-tête, pour lui affirmer qu’il quitterait la Ruhr sitôt payé. Sans nommer mon informateur, je cite le propos. Alors, on me répond: «Monsieur, nous ne croyons pas à votre anecdote. Sauf le léger recul de 1870-71, toute l’histoire de France, c’est une marche vers l’est.»
Dès qu’ils parlent de l’occupation de la Ruhr, une douleur sincère les remplit tout entiers. «Quelle honte pour nous! C’est une souillure de notre territoire. Aussi, la haine contre la France s’accroît-elle avec rapidité. Hors d’Allemagne, vous imaginez mal l’intensité de cette passion. Nous sommes tous unanimes à faire front en attendant de nous venger. Sans doute, allons-nous vers une catastrophe économique. Ce sera alors le bolchévisme, mais un bolchévisme national, un déchaînement de fureur patriotique... Monsieur, je suis général. Mais j’embrasserai le drapeau rouge si c’est le seul moyen de recouvrer notre indépendance.
--La revanche, alors?
--Comment la prendre? Nous n’avons ni recrues, ni matériel.
Cette objection ne m’arrête pas. «Vous avez des millions de vétérans, leur dis-je, et vous fabriquez du matériel hors d’Allemagne.--Où cela?--Chez Poutiloff, à Toula. Vos laboratoires de chimie, vos ateliers d’aviation travaillent. Vos anciens états-majors pourraient encadrer les masses russes.» Ils se récrient: «C’est impossible. Si nous nous faisons bolchévistes, nous aurons bien sûr des relations de toutes sortes avec les Russes. Mais ils ne viendront pas sur le Rhin.»
Je leur explique les raisons de ma méfiance. Personne n’ignore en Europe que leurs extrémistes de droite s’arment, exécutent des manœuvres militaires, et assassinent sans que le gouvernement intervienne. «Notre gouvernement! Mais il est désarmé. Il n’a même pas de police.» Et ils me font le tableau d’une Allemagne houleuse et partagée entre les États et les partis, entre les classes, entre les groupements économiques, les fédérations d’ouvriers et celles des patrons--une Allemagne de grands féodaux, où le pouvoir central, faible et menacé, est incapable d’imposer ce qu’il veut.
Et puis, ce qui ressort de leurs propos, c’est l’inquiétude qu’ils éprouvent pour leur unité nationale. Persuadés que la France veut ériger la Rhénanie en État indépendant, ils tremblent que la Bavière ne s’insurge contre le Reich. L’unité est leur préoccupation suprême, parce qu’elle est leur garantie qu’un jour ils redeviendront tout-puissants. Pour la sauvegarder, ils paieraient tout de suite les réparations. Ils ont sacrifié le régime impérial à l’unité; ils y sacrifieraient l’ordre social.
Ensuite, parce qu’ils savent que je vais regagner Genève, ils m’attaquent sur la Société des Nations, «qui a réduit l’Autriche en esclavage». Étrange chose: en France, on suspecte la Société des Nations d’être germanophile; en Allemagne, on la dénonce comme une machine à dominer l’Europe au profit de l’Entente. D’ailleurs, disent-ils, l’Allemagne ne manquera pas, avec la Russie et en ralliant certains États centraux, et peut-être la Suède, de créer une autre Société des Nations, la vraie, celle-là... (Mes interlocuteurs appartenant presque tous aux partis de gauche, si telle est la virulence de leurs propos, je me demande ce que j’aurais entendu de la part de gens de droite. Peut-être y a-t-il eu «deux Allemagnes». Depuis la Ruhr, et aujourd’hui, et demain, il n’y en a plus qu’une.)
Ah, j’oubliais encore ceci. «Le traité de Vienne, disent-ils, le traité de Francfort ont entraîné de longues périodes de paix, tandis que le traité de Versailles est incapable d’organiser le monde. Pourquoi? Parce que, au rebours des deux autres, la paix de Versailles a été dictée et qu’elle est trop dure pour les vaincus.» Alors je leur demande doucement quelles eussent été, en cas de victoire, quelques-unes de leurs conditions. «Presque rien: annexion de Liège et du bassin de Briey, démantellement des forteresses de l’État français.» Je leur rappelle le mémoire des grandes associations, de 1915. «Cela n’était pas sérieux.» Ils rient, ils haussent les épaules à l’évocation des anciens programmes du pangermanisme. De même, ils font taire l’un d’entre eux qui affirme que les Alsaciens regrettent les Allemands et que les députés alsaciens à la Chambre ont été nommés par l’autorité militaire, ou un autre qui soutient que les Belges sont bien contents que les Allemands aient si bien entretenu leurs usines pendant l’occupation... Ils rient, pour me rassurer. Mais, quelques secondes, et malgré leurs dénégations, j’ai revu le cauchemar qui nous hantait pendant la guerre: la possibilité d’une hégémonie allemande en Europe. Et j’ai frémi.
Il y a des sujets qu’ils n’aiment pas: l’inflation, la baisse du mark indépendante du paiement des réparations, ou bien la situation des allogènes dans l’empire de Guillaume II; ils n’aiment pas non plus qu’on leur demande pourquoi les huit dixièmes du peuple allemand admettent d’être ruinés au profit de quelques grands industriels. Ce sont là des questions pour lesquelles les journaux et les partis politiques ne fournissent pas de réponses toutes faites.
Remarque: on s’expliquerait mal l’Allemand si l’on ne se rappelait pas qu’en dépit de qualités remarquables, il manque à la fois d’esprit critique et d’esprit politique. C’est un croyant qui obéit aux ordres.
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On a bien fait de désarmer ce peuple, et je ne demande pas qu’on lui rende ses mitrailleuses. Mais je demande qu’on lui rende ses uniformes. Contrairement à l’Anglais, l’Allemand, en civil, est toujours mal. Il lui faut la tunique cintrée et le col haut, le pantalon à sous-pieds ou les bottes, pour assortir à sa raideur, à son port impérieux, à sa carrure qui a besoin d’être sanglée.
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Dans le hall de l’_Eden_, à cinq heures: autour de petites tables, des femmes relativement élégantes, des juifs, des nouveaux riches, des Américains. Nulle gaieté, nulle assurance. Dans Berlin, ces îlots de luxe--comme l’_Esplanade_, l’_Adlon_, le _Kaiserhof_--où se réfugient les étrangers et les _schieber_, demeurent précaires, et ne s’ouvrent pas volontiers sur le dehors. Je prévois que ces palaces, un jour, seront assiégés.
On me présente à M. X., riche Berlinois, au crâne tondu et aux yeux malins. C’est un amateur de belles choses. En un français excellent, il me raconte qu’il collectionne des Daumier, les premières éditions de Stendhal et des lithographies romantiques. Je l’interroge sur les écrivains contemporains. Selon lui, il n’y a que deux bons romanciers: Thomas Mann et Carl Sternheim.--Mais Heinrich Mann?--Pfft!--Et l’expressionnisme? Edschmid, Schickelé?--Pas grand’chose!--Au théâtre?--Rien que Wedekind et Sternheim!--Georg Kaiser?--Ce n’est rien!
Il sourit, pense à ses Tony Johannot, et ajoute:
--Voyez-vous, le meilleur roman allemand, au XIXe siècle, c’est _Madame Bovary_...
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Parfois ce que disent mes interlocuteurs m’intéresse moins que leur façon de raisonner. Tout d’abord, je remarque qu’ils vous laissent parler, mais qu’ils ne vous écoutent pas. Travaillés par l’antique habitude: _Sic volo sic jubeo_, ils ne peuvent s’empêcher de croire que quelqu’un qui n’est pas Allemand est un personnage de second ordre, qui se trompe. Ce qu’on dit au dehors ne compte pas. En revanche, ils trouvent naturel d’imposer à autrui ce qu’ils pensent. Qu’il y ait des nuances dans la vérité, qu’il faille se mettre à plusieurs pour l’approcher et la définir, qu’il soit nécessaire, parfois, d’admettre l’hypothèse d’un autre à laquelle on n’avait point pensé--chose étrangère à leur esprit.
Leurs discours sont répartis sur deux temps. Premier temps: défilé d’arguments, thèses réglées d’avance et liées les unes aux autres. L’objection n’est pas capable de s’insérer dans cette chaîne serrée fortement: elle retombe sur vous, impuissante. Si vous leur proposez une hérésie, ils vous jettent un mauvais regard, et poursuivent. Souvent, comme des figurants d’opéra, on voit repasser une seconde fois la file des arguments, qu’ils vous présentent à nouveau sans se douter peut-être que ce sont les mêmes. Ou bien peut-être comptent-ils sur la répétition pour créer la certitude.
Second temps: les arguments historiques, politiques, économiques, ayant joué leur rôle, votre interlocuteur cesse tout à coup de raisonner pour procéder à un acte de foi. Il est très curieux de noter ce saut brusque du logique au mystique. Au lieu de modeler leurs réflexions sur les choses, de se soumettre à la critique des faits, ils commencent à rêver. Aucune souplesse pratique, aucune accommodation à l’italienne. Un idéalisme forcené, mais tendancieux. Ou plutôt: un chant, né de la sensibilité, d’une sauvagerie assez belle, et qui ne doit rien à la raison. L’un d’entre eux, se levant, invoqua tout à coup l’«Idée», l’Idée qui allait soulever et sauver son pays. Mais laquelle? Et il affirmait que la France était spirituellement épuisée, que le classicisme avait fait son temps, et que l’Allemagne allait régénérer le monde. Mais comment? Moi, je ne demandais qu’à l’écouter. Car c’était précisément l’espoir de découvrir, qu’elles fussent bolchévistes ou nationalistes, des valeurs nouvelles, qui m’avait arrêté en Allemagne.
L’Orient--on me parle naturellement de l’Orient. Mais son panthéisme, transposé à Berlin, y prend le ton d’une revendication guerrière: on appelle l’Asie aux armes. La Russie? Mais son communisme, vu d’ici, se résorbe en slavisme conquérant. Des «valeurs nouvelles», ce n’est jamais que l’individu qui les crée. Où sont en Allemagne les individualités puissantes? Quant aux doctrines façonnées à la grosse pour tout un peuple, je n’y vois que de rudes idoles. Les nations, à notre époque où elles empiètent sur le rôle des personnes, sont incapables de désintéressement, elles ne créent que des philosophies de combat. Je me méfie des passions collectives. Si l’Allemagne doit être sauvée--et nous aussi, car qui sommes-nous, Seigneur, pour condamner?--elle ne le sera que par un solitaire.
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A l’_Altes Museum_: un marbre du Ve siècle, déesse sans tête et sans mains, toute enveloppée d’une étoffe à mille plis, où transparaissent les seins et le ventre. Entourant les reins, l’étoffe revient draper la cuisse gauche. Elle est près d’une fenêtre, mais c’est d’elle que naît la lumière. Je l’ai longuement regardée vivre sa vie surnaturelle. Immobile, un corps est éloquent. Le mouvement exprime le désir, qui ne possède pas encore, ou symbolise la fuite qui ne possède plus. La certitude est statique. Je sais bien que l’évolution a été la grande vérité moderne, qu’il n’y a de philosophie, aujourd’hui, que de la durée. Mais cette noble déesse qui ne bouge pas, elle nie le relatif.
Plus loin, une Ménade, à la tête, aux bras, aux pieds coupés, danse, le sein nu. Et tout l’élan de la danse est donné par le pli de sa tunique légère, qu’animent deux genoux délicieux.
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Au _Bristol_, près de moi, cet Allemand qui mangeait une omelette avec son couteau.
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Ne pas oublier que les Allemands ont été précipités de la certitude qu’ils allaient gagner la guerre à la constatation qu’ils l’avaient lamentablement perdue; qu’ils ont presque, à deux reprises, atteint Paris, presque affamé l’Angleterre, presque conquis la Russie, presque empêché l’Italie et presque retenu les États-Unis de se battre; qu’ils ont, pendant quatre années, accumulé des victoires sonores pour les solder toutes en une défaite sordide; que, durant le même temps, ils ont enduré un blocus aux effets terribles; que, depuis l’armistice, ils ont été pour la plupart ruinés, privés de leurs rentes et de leurs retraites; qu’ils ont assisté au renversement d’un régime en lequel ils personnifiaient leur patrie; et qu’enfin ils sont convaincus qu’une catastrophe économique et sociale est imminente. Tant de secousses, suivies de dépressions, ce ballottage incessant d’une attente folle à un affreux désespoir, ont ruiné leur système nerveux. L’état de ce peuple est pathologique.
Tout au long du jour, on voit apparaître des journaux dont les manchettes violentes, l’une après l’autre, infligent à la foule de soudaines excitations. On distingue très bien, chez le passant qui se penche pour lire la formule en gros caractères, l’effet d’une décharge électrique.
Et alors, je m’explique mieux que beaucoup d’Allemands soient aujourd’hui d’une excitabilité maladive et que nombre d’autres aient sombré dans une morne apathie. Capables de soubresauts, ils sont néanmoins usés, réduits en loques. Mais alors, pour les rétablir, et l’Europe avec eux, est-il possible d’employer des raisonnements et la persuasion? Leurs vainqueurs ne doivent-ils pas leur imposer un régime de malades, une tutelle?
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Il y a à Berlin vingt-cinq théâtres d’opérettes. Nous allons au _Metropol_, où l’on joue, pour la centième fois, _Die schönste der Frauen_. Salle bondée, public d’allure simple, malgré la cherté des places, et attentif. La pièce est idiote, mais la musique déborde de rythmes vifs et gais. Les interprètes, vêtus de costumes très modestes, chantent fort bien. Certains effets sont curieusement démodés, et l’on mesure là que le ton berlinois de l’élégance et de la coquetterie n’est plus au diapason du reste de l’Europe. Ainsi, une jeune actrice, désireuse de séduite un vieux prince, juge habile, après beaucoup de minauderies, de relever ses jupes jusqu’aux genoux. Un instant, j’ai cru voir un dessin de Mars dans l’ancien _Journal amusant_.
Là-dessus, devant ces jolies jambes, quelqu’un s’écrie: _Ubi Beine, ibi patria._ Ce quelqu’un est un admirable pitre, dont j’ai oublié le nom, qui fait rire toute la salle. Mais son comique est agressif, et la salle rit d’autant plus qu’il se montre plus hargneux. Même sur le théâtre, ici, nulle rondeur, nulle gentillesse. L’accent désagréable, l’autoritarisme imbécile sont considérés comme des traits normaux et qui prêtent à la plaisanterie: ils sont si fréquents qu’il faut s’en venger à la scène.
Le spectacle dure de sept heures et demie à onze heures. En sortant, nous allons prendre quelque chose au «Palais de Danses» (ô prestige du français: imagine-t-on un établissement de Montmartre portant un nom allemand?) Grande salle pleine de lumières et de femmes, où le jazz retentit. Les gens sont tranquilles, ils se lèveront docilement quand, à minuit, on les préviendra que la police, en bas, réclame la fermeture. Ce lieu de fête est étonnamment bourgeois.
Et puis, dans la _Friedrichstrasse_, au sortir des boîtes de nuit et sous l’œil indifférent de cette même police, c’est un trafic de prostitution--prostitution impudente, mâle et femelle--tel que je n’en ai rencontré dans aucune capitale d’Europe.
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Je déjeune avec Y., un des chefs du parti socialiste, gros homme intelligent, en contact avec Londres et Paris. Il voudrait que la France appuie plus énergiquement les éléments démocratiques en Allemagne. Peut-être est-il trop tard. Il me confirme que, depuis l’occupation de la Ruhr, le nationalisme a fait des progrès effrayants. «Le peuple tout entier va devenir nationaliste.»
--Mais, lui dis-je, pourquoi les socialistes n’ont-ils pas dès le début désavoué la résistance passive? Les milliards qu’elle vous coûte vous eussent en partie libérés.
Il hausse les épaules, grogne. Comme la plupart de ces compatriotes, toujours tentés par l’absurde, il se méfie d’une solution de bon sens. Je lui demande:
--Vous, socialistes, assumeriez-vous le gouvernement, pour une politique d’exécution?
Il hésite, j’insiste:
--Laisseriez-vous la droite s’emparer du pouvoir, pour une politique de revanche?
--Non.
--Qui donc l’emportera?
Il me regarde de côté et prophétise:
--Nous glissons vers le chaos. Nous allons assister à des convulsions dont personne ne sera le maître. Que va-t-il se passer en Allemagne? Une explosion.
Un des convives--dont on m’a dit et répété qu’il était exceptionnel, unique à Berlin--prend la parole sur un ton doux:
--Ce qui fausse tout le problème, c’est que, malgré les apparences, il n’y a pas eu de révolution en Allemagne. Notre changement de régime n’est qu’en surface. La démocratie n’existe pas encore chez nous. Ebert, c’est un bourgeois nationaliste.
Y. entre en fureur: «Comment, comment!» Et comme l’autre continue, ce gros homme, réduit à des interjections brutales, passe son irritation sur sa serviette, qu’il tire et tord entre ses mains puissantes.
--En s’obstinant dans sa politique actuelle, l’Allemagne va vers la ruine. Nous reverrons une Confédération d’États...
Y. écume. Il a maintenant entouré ses gros poings de sa serviette, réduite à l’état de corde:
--Non, s’écrie-t-il, l’Allemagne maintiendra son unité et...
J’avoue qu’ensuite je comprends mal le flot emporté de son allemand.
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Ces soixante millions d’hommes et de femmes, on ne peut pas les supprimer. Cette masse énorme constitue une des parties principales de l’Europe.
Ils ont produit Schopenhauer, Heine et Nietzsche, Schumann et Wagner.
Il serait criminel de les réduire en esclavage. Mais leur toute-puissance serait plus criminelle encore.
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Il est effrayant, autant qu’effroyable, le monument à Guillaume Ier qui se dresse devant le palais impérial. Cette masse gigantesque respire l’ivresse d’être le plus fort. A ses angles, quatre lions énormes posent la patte sur un amas de canons, de drapeaux, de fusils. Les fusils ont leurs baïonnettes, on les imagine encore chargés. Un arsenal en pleine rue, quel trophée barbare! C’est un monument au pillage. On demeure le cœur serré devant cette affirmation emphatique que la guerre, la Guerre en elle-même, quels que soient son but, ses raisons, que la Guerre est la Religion nécessaire des Hommes.
Je n’ai dissipé ma tristesse que plus tard et plus loin, dans la _Siegesallee_: cette succession de statues manque si piteusement son effet souhaité de grandeur solennelle, il y a un tel écart entre la pensée qui commanda cet ensemble et sa réalisation, qu’il en résulte un comique impayable. Là, tout seul, j’ai éclaté de rire.
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Berlin,--ses maisons, ses palais, ses usines, ses musées--est «rapporté» sur une terre ingrate, qui n’appelait ni la puissance, ni la richesse, et où manquent les belles fleurs et les fruits succulents. C’est un paradoxe conquis sur le sable, un défi de l’énergie virile à la nature des choses. Ici, une forte race d’hommes a exalté ses appétits, mais elle ne pouvait les satisfaire qu’ailleurs.
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Il n’y a pas de rose-Prusse.
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J’aimerais connaître un _junker_, un vrai Prussien traditionnel, entier, virulent; mesurer ce qu’il y a de vigueur, d’intelligence froide, d’orgueil, d’insensibilité dans ces natures guerrières.
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N. a trente-quatre ans. Un nez busqué, des yeux gris, brillants, derrière des lunettes. Il est docteur en philologie. Il a publié des textes de Nietzsche. Ami de Mottl, il a hésité naguère à se faire chef d’orchestre. Il parle avec une extrême aisance l’anglais, le français et l’italien. Avant la guerre, il a beaucoup voyagé. Aujourd’hui, ruiné comme toute l’ancienne classe dirigeante, il est astreint, pour vivre, à des besognes de bureaucrate. A la fois sensible, ambitieux et fier, il voudrait agir mais il se débat dans des mesquineries. Il souffre d’habiter Berlin. Porteur d’un grand nom, il se dit socialiste, surtout pour maintenir son esprit libre. «Je suis Allemand, répète-t-il. Ce serait bien vil de renier mon pays dans les circonstances actuelles. Mais je veux la paix, une compréhension réciproque. Je pense à l’Europe.» Son intelligence est noble et cultivée, avec des fonds d’amertume. Si son courage ne fléchit pas, il jouera un grand rôle... Puisque N. existe, et qu’il n’est sûrement pas le seul de son espèce, je ne dirai jamais que tous les Allemands sont des Boches.
Par la faute du mark, N. ne bouge plus de Berlin, lui qui a passé sa première jeunesse à circuler. Et il lui est impossible, désormais, d’acheter un livre, une revue de l’étranger. Il me questionne avec une ardeur coupée de mélancolies terribles: «Dites-moi, connaissez-vous le dernier livre d’Henri Lichtenberger sur l’Allemagne? Et le magnifique ouvrage d’Andler sur Nietzsche? Avez-vous lu Pirandello? On m’a dit que le _Criterion_ était plus intéressant que le _London Mercury_: expliquez-moi la différence... Est-ce vrai que les femmes, maintenant, à Paris et à Londres, se fardent beaucoup la figure? Décrivez-moi une robe à la mode. Ici, je suis enfermé, privé d’air et de lecture. Vous rappelez-vous la place du Dôme, à Florence, avec l’ombre du Baptistère? Ou bien la vue du coteau de Cologny, à Genève, au mois de juillet, entre six et sept heures du soir! Hélas, je ne sortirai plus d’Allemagne...»
Nous sommes allés ensemble entendre _Tristan_ à l’Opéra. Magnifique orchestre, dirigé par Schillings que le public n’aime pas et n’associera pas à ses rappels: des violons de velours, des cuivres d’une justesse, d’un éclat extraordinaires. Néanmoins, cette sublime symphonie, si elle est jouée à merveille, l’est sans passion, et il y manque cette fièvre que, précisément, Mottl--vieux souvenirs--faisait surgir de tous les coins obscurs de l’orchestre, ces éclairs de chaleur dans la ténèbre, cette fatalité menant l’amour sans répit à la faute et à la mort.
Fatalité si profondément allemande: ce peuple vénère les grandes forces obscures auxquelles il lui semble impossible de résister, et le romantisme a été l’étrange sabbat où il les évoquait. La nuée, l’immense forêt et la mer éternelle, voilà les thèmes germaniques de Tristan, enlaçant le thème de la passion éternelle et immense. Et dans le désordre actuel, où se noient les individus, les Allemands, à la fin, ne comptent-ils pas sur d’aveugles puissances qui les sauveraient en engloutissant tout le monde; la «fatalité» n’est-elle pas leur recours suprême? Que cette notion d’une catastrophe bienfaisante est donc étrangère à un Français, à un Anglais, à un Italien! J’ai écouté _Tristan_ avec une curiosité nouvelle: pour mieux saisir l’Allemagne d’aujourd’hui, l’Allemagne mythomane et désastreuse.
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