Part 5
«Comprenez ceci, me dit quelqu’un. L’Allemagne a interverti ses pôles. Avant la guerre, Berlin, c’était l’autorité, le prestige militaire et policier, l’art officiel, une hiérarchie sociale aux échelons fixes. Aujourd’hui, c’est Munich, l’ancienne Munich des artistes et du carnaval, de la bonhomie et de l’ironie, qui est devenue berlinoise, Munich où demain le prince Ruprecht va être élu président de la république en attendant de suivre l’exemple du prince Napoléon. Berlin, démilitarisé, est entièrement socialiste. Tous les cadres sont rompus; les croyances traditionnelles, l’esprit de corps, le protocole, les vertus morales et patriotiques s’en vont à la dérive. On y est devenu cosmopolite, notamment sous l’influence de la colonie russe, très nombreuse, et qui propage jusqu’ici la fièvre de Moscou. Tout antisémitisme mis à part, les juifs, qui ne se gênent plus, sont des agents de démoralisation; beaucoup de médecins israélites, par exemple, poussent à la corruption des mœurs.
«Songez, d’ailleurs, que, sauf la classe des grands industriels et une partie de la classe ouvrière, personne ici ne gagne assez pour vivre. Le salaire, à peine touché, fond dans vos mains à cause de la baisse ininterrompue du mark. Vous avez vu, partout, ces boutiques de changeurs. Pour exister, même misérablement, il est nécessaire de convertir à l’instant tout gain nouveau en monnaie étrangère. Il n’est pas moins nécessaire de spéculer. Épargner serait la pire des folies; ce serait détruire soi-même ce qu’on a pu gagner au prix d’efforts surhumains. L’État, d’autre part, a tellement exagéré les impôts qu’il est devenu légitime d’échapper par tous les moyens à ses reprises. Une quantité incroyable de gens--hommes, femmes, jeunes gens, jeunes filles, enfants,--sont à vendre pour n’importe quel usage. Ne vous récriez pas et ne faites pas le pharisien. Comment pourrait-il en être autrement dans une société où l’insécurité est la règle et où tous les moyens normaux de subsister sont insuffisants.
«Restez quelques jours de plus à Berlin. Je vous mènerai dans des quartiers pauvres, et alors vous verrez ce que c’est que la misère. Je vous montrerai les statistiques des suicides. Je vous introduirai dans des intérieurs dont on a réquisitionné des chambres pour des inconnus sans logements: cette promiscuité a détruit les familles. Je vous présenterai des étudiants qui, faute de ressources, sont mineurs ou terrassiers et qui, le soir, après des journées épuisantes de dix heures, poursuivent des études de philologie ou de droit. Sans doute, avons-nous commis des fautes, des crimes si vous voulez. Mais nous sommes plongés dans un abîme de calamités que nous ne méritons pas tous. Si nous gémissons, je vous jure que ce n’est pas toujours par hypocrisie. Nous sommes affreusement malheureux.
«Nos étudiants, d’ailleurs, ce n’est pas ici qu’il faut les fréquenter, mais dans les villes universitaires de province, où ils se réfugient pour cultiver leur patriotisme, leur haine de la France, leur haine des juifs. Là, à Iéna, à Heidelberg, à Erlangen, ils crient: «A bas Berlin!» Ils sont anti-républicains, puisque, disent-ils, la république a été fondée sur la trahison. Ils ont reconstitué leurs sociétés d’autrefois, avec leur protocole strict et leurs duels. Le duel leur paraît d’autant plus nécessaire comme entraînement au courage que le service militaire a été aboli. Le sport ne suffit pas pour entretenir l’instinct combatif. Et puis songez que le jeune homme d’aujourd’hui n’a pas connu l’époque de 1914, mais tout au plus la dernière année de la guerre. Il n’admet pas qu’il soit, lui, personnellement coupable du cataclysme. Il n’a fait qu’en souffrir, et il est exalté par la douleur, par son imagination, par son orgueil, par l’enseignement presque unanime de ses maîtres. Dernièrement, un professeur de théologie que je connais ayant décidé d’étudier, dans son séminaire, certains ouvrages de Gœthe, à peine une dizaine d’étudiants sur quatre-vingts sont venus l’entendre. La jeunesse universitaire, dans sa grande majorité, est patriote, belliqueuse, et anti-gœthéenne.»
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Pendant les cinq jours que je passe à Berlin, je suis poursuivi par l’anecdote suivante:
Il y a quelques mois environ, un banquier genevois--lequel me le raconta,--reçut la visite d’un confrère allemand qui lui tint à peu près ce langage: «En vendant à l’étranger des milliards de marks, qui, par suite de l’inflation systématisée, ne valent plus rien aujourd’hui, l’Allemagne a réalisé une opération grandiose. Elle a échangé du papier contre de l’or. Et elle s’est procuré dans le monde, par ce moyen, beaucoup mieux que des alliances politiques: des créanciers intéressés à ce qu’elle ne périsse point. Aussi, disons-nous souvent à nos militaires: «Vous avez perdu la guerre, vous n’êtes que des sots. Mais l’après-guerre, c’est nous, les financiers, qui la gagnons.»
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On me mène chez Paul Cassirer, le grand marchand de tableaux, l’éditeur bien connu. Il n’est pas là, mais sa secrétaire nous montre un beau Delacroix, rouge et vert (_Othello sur le point d’assassiner Desdémone_), un Tintoret très chaud, un Tiepolo fougueux, un Jean Bellin, qui arrive tout juste d’Italie, puis, comme modernes, un Cézanne, un portrait de magistrat par Manet. «Il est dans le Duret, monsieur.»
J’interroge sur la peinture allemande. On me répond par Liebermann. J’objecte que cette peinture réaliste mâtinée d’impressionisme, me paraît caduque. Mais la secrétaire n’est pas de cet avis. Elle me montre ses dernières œuvres, des paysages au pastel, qui sont en effet d’une touche légère et d’une très agréable vivacité de couleur. Elle ajoute:
--Nous les vendons à peine les a-t-il terminés. Chaque Allemand veut posséder un Liebermann. Songez donc, aujourd’hui, il faut placer son argent en objets et en œuvres d’art... Notre autre grand peintre, c’est Louis Corinth.
Je manifeste de l’étonnement. En effet, le matin j’ai visité, dans l’ancien palais du kronprinz, converti en musée, une exposition considérable de ce peintre. N’était la signature, la même sur chaque tableau, on pourrait croire à une exposition collective. Corinth a traité tous les genres et usé de toutes les manières, passant du réalisme photographique au futurisme le plus déraisonnable. Peinture vulgaire dans ses moyens et lourde, la plus complètement dépourvue d’agrément ou de caractère qu’on puisse rêver. «Comment, c’est cela, mademoiselle, que vous appelez un grand peintre?» La secrétaire réplique:
--Mais oui. Sa diversité s’explique quand on sait qu’il a eu plusieurs attaques. Il change de manière à chaque apoplexie... Venez voir nos Kokoschka.
Nous quittons les belles salles tendues de velours et nous descendons à la cave. Oscar Kokoschka, Autrichien de naissance, habite Dresde. Il est peintre et poète. J’avais vu quelques-unes de ses œuvres à Vienne et on me sort ici ses derniers tableaux. Peints avec des couleurs épaisses et violentes, d’une belle tonalité, ils montrent des personnages difformes, des sortes de nains. C’est barbare et étrange, hideux et somptueux. L’objectif de Kokoschka, me dit-on, est de rendre la perspective par la couleur. Mais surtout, il veut effrayer le spectateur.
Faire peur, n’est-ce pas l’idée dernière de beaucoup d’artistes contemporains? Après Cassirer, je vais au _Sturm_--maison d’édition et d’exposition--pour voir des expressionnistes. Je tombe sur des aquarelles d’Archipenko, sur des tableaux cubistes de Marc Chagal, Kubin, Nerlinger, Szezuka, Topp. Et je revois une fois de plus, mais avec le même ennui découragé, des combinaisons géométriques et multicolores, des peintures à l’huile sagement faites, sur lesquelles--ô comble de l’audace--on a collé des fragments de journaux.
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Je retourne au musée _Kaiser-Friedrich_. Entre tant de chefs-d’œuvre, je veux emporter dans ma mémoire cette grande dame de Velasquez, au front haut, à la haute coiffure, dont le regard attentif vous scrute profondément, sans rien trahir de soi-même; cet ange de Rembrandt, aux ailes si larges et si lourdes, l’ange de la bonté excessive; ces deux Vermeer, dans leur lumière spirituelle...
Et j’emporte aussi l’image, dans la salle somptueuse des Rubens, de ces deux enfants qui regardaient les tableaux, en haillons et pieds nus. Ces petits pieds nus, sur le parquet ciré d’un fastueux musée impérial, ils m’ont fait monter les larmes aux yeux...
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Cinq jours à Berlin ne vous fournissent, bien sûr, que des impressions superficielles. Je livre ces quelques pages en prévenant qu’elles sont provisoires et, surtout, qu’elles ne peignent pas toute l’Allemagne. C’est la réaction d’un voyageur rapide et peut-être injuste.
L’atmosphère de cette ville m’est irrespirable. Des Berlinois--encore que parmi eux se trouvent les pires détracteurs de Berlin--me diront: «Demeurez davantage. Vous nous comprendrez si vous nous observez plus longtemps.» C’est possible. Il m’est arrivé de vaincre des répulsions. Je désirerais qu’aucune âme humaine ne me demeurât étrangère. J’ajoute qu’en vouloir à quelqu’un, c’est lui témoigner de l’intérêt.
Il est incontestable que les Allemands sont malheureux. Et même ils sont malades. Je répète qu’il faut les soigner, les soutenir, les guider. Mais ils doivent se laisser faire. Comment la suite invraisemblable de leurs maladresses et de leurs fautes ne les engage-t-elle pas à écouter quelques conseils? Rien ne serait plus déplorable qu’une révolte haineuse, venue de la gauche ou de la droite, qui les isolerait définitivement. Le peuple allemand est capable de grandes choses, en bien ou en mal. Pour son avenir, et le nôtre, il ne faut pas le laisser à la porte, dans les ténèbres du dehors et les grincements de dents, mais le ramener à la communauté européenne. Il faut le soumettre à un régime régulier, pondéré, à une règle qui dissipe son aigre désespoir. Le devoir de l’Allemagne est de redevenir normale. Mais elle ne peut y réussir toute seule.
Pour faciliter cette convalescence et cette conversion, qu’on la fasse entrer dans la Société des Nations. Là elle retrouverait une collectivité, dont elle prendrait le rythme et l’assiette. Elle cesserait de se singulariser. En contresignant le pacte, elle s’obligerait à payer ses dettes, à désarmer progressivement, elle rapprendrait peu à peu le droit et la bonté, elle redeviendrait enfin--ce qu’elle a été naguère--plus humaine.
Je n’aime pas les Berlinois. Mais est-ce se montrer très cruel que de souhaiter qu’ils guérissent?
SUÈDE OU LE POURQUOI D’UNE MÉLANCOLIE
La Baltique traversée, lorsqu’on débarque sur le quai de bois de Trelleborg, on s’étonne, après la laideur agressive et désespérée des foules en Allemagne, de trouver des douaniers souriants et bien vêtus. A l’heure dite, un train propre, verni, et qui sent le linge frais--cinq ou six wagons seulement, traînés par une petite locomotive--vous emmène entre des maisons basses construites en briques rouges, puis par une campagne verte et monotone où les moulins à vent, avec leurs antennes, ont l’air de grands insectes domestiqués. Aux stations, sans un cri, sans une bousculade, montent et descendent des voyageurs bien nourris et tranquilles. Puis, sur l’ordre précis d’un chef de gare ganté, en gilet blanc, le train se remet à glisser sur les rails. Les heures s’écoulent: dans ce pays démesuré les trajets sont interminables. Vos voisins de banquette vous passent des journaux volumineux et richement imprimés, et dont vous ne comprenez que les images; quand vous les rendez à leurs propriétaires, ceux-ci vous sourient avec amitié. Dans le wagon-restaurant, même simplicité et même gentillesse; à la table de quatre où je me trouve, personne ne veut se servir le premier.
Cette impression d’ordre et de courtoisie, tout, ensuite, la confirme. Nulle part je n’ai vu les taxis et les autos privées obéir avec une telle docilité taciturne aux injonctions muettes des agents. Même parmi les piétons la circulation est réglée. Aucun geste, aucun bavardage inutiles. «A Stockholm, m’explique quelqu’un, vous ne voyez jamais d’attroupement.» De haut en bas du peuple s’exerce une discipline voulue par tous, et qui est bien exceptionnelle dans le monde d’aujourd’hui. La vie y gagne un rythme sûr et lent dont la régularité repose l’esprit. Les cadres sociaux, ici, sont solides; on regarde volontiers aux autorités constituées, politiques ou professionnelles, et on les suit. Ordre dans l’État, ordre dans les administrations, ordre dans la rue et peut-être dans les pensées: c’est une mise en place générale et méthodique. «Oui, nous aimons obéir--après examen», me dit un Suédois.
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Nation éminemment comme il faut. La Cour est comme une académie de bonnes manières, et l’enseignement de la politesse fait partie de l’éducation. Les questions de protocole jouent un rôle essentiel. Dans la rue, les gens se dégantent scrupuleusement avant de se serrer la main. Aux repas le cérémonial prescrit des «skals», ou «santés» qu’on se souhaite à tout bout de champ, en travers de la table, et qui permettent des fraternisations, mais correctes. Après dîner, il est convenable que les invités aillent en corps remercier la maîtresse de maison. Il y a du rituel, du solennel dans ces usages un peu gourmés qui permettent peut-être, en se conformant à une règle apparente, de demeurer secret... J’ai été reçu dans un château du XVIIIe siècle, en pleine forêt, qui réunit sous son toit, comme dans l’ancienne Russie, une nombreuse famille, des servantes et des paysans; le meilleur souvenir que j’en garde, c’est, au milieu du salon blanc et or, la petite fille de la maison, en robe de mousseline claire, les cheveux tirés, un collier de corail à son cou, et qui venait, le visage immobile de frayeur contenue, faire devant chacun de nous une révérence surannée. Ce fut avec elle et une vieille cousine fort civile, qui lui servait sans doute d’institutrice, que je passai le meilleur de la soirée, goûtant le charme des courtoisies très bien apprises.
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S’ils sont bien élevés, les Suédois sont également bien tenus. Ils témoignent d’une extrême et naturelle propreté. Les femmes montrent des teints lavés, d’un rose de fleur, des cheveux en torsades d’or, des corps robustes et drus habillés sans recherche; sous l’averse, si fréquente, elles vont sans parapluie, enveloppées de manteaux de caoutchouc. A la campagne, la peau claire, les chevelures filasses des paysannes sont rehaussées du rouge et du blanc de lourdes robes brodées. Les hommes, eux, sont tous vêtus de bleu marine ou de beige. Pour un rien, les voilà en jaquette et en haut de forme. La plupart sont glabres, alertes et d’apparence jeune: pas de ventre, pas de flétrissures au visage. Quiconque porte un uniforme est net, sanglé, rasé, et salue en maintenant longtemps la main à la visière,--depuis les agents de police en longues redingotes à boutons d’or et gants jaunes, jusqu’aux employés des trains qui arborent les casquettes galonnées, les cols cassés et les cravates noires de la marine anglaise. Quant aux soldats, l’État les habille de gris-souris soutaché de rouge-framboise, et les coiffe de tricornes relevés, à la façon du XVIIIe siècle. Dans la cavalerie on voit des hussards en bleu foncé à brandebourgs jaune d’œuf, avec des culottes d’une coupe longue et basse; j’ai noté, à un concours hippique, l’aspect caractéristique d’un brigadier, azur et blanc-neige, les cheveux pâles, les yeux clairs. Le directeur d’une banque qui venait de se faire construire un nouvel immeuble, d’architecture très remarquable, me faisait remarquer qu’aux marbres sombres et polis, aux boiseries cirées, il avait assorti la livrée des garçons de bureau: bleu foncé, noir et argent.
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Cette multiplication de la couleur réjouit les yeux. Si, plus tard--mais les pays sont contradictoires comme des personnes,--la Suède vous laisse deviner des arrière-plans, elle vous accueille d’abord avec gaîté. Vert vif des gazons fins, voiles d’un blanc cru penchées sur les flots du golfe, casquettes blanches des étudiants, bleu et jaune de drapeaux innombrables et que soulève sans cesse un léger vent marin. Le long d’étangs encadrés de feuillages, brillent au soleil des parterres de tulipes et de pensées. Dans les jardins foisonnent des sureaux en bouquets superposés, des lilas croulant par masses crémeuses ou violettes parmi des verdures d’une tendre fraîcheur de salade. Et ce bariolage éclate contre des architectures en briques noires ou brunes, d’aspect sévère; sous des nuages gris-perle aux reflets argentés, au bord de lacs ou de canaux qui doublent cette bigarrure dans leurs miroirs immobiles.
Et les Suédois n’ont pas un moindre amour pour les lumières. En 1923 l’exposition de Gothembourg en donnait des exemples,--cette exposition si amusante avec ses palais aux formes audacieuses et raffinées, très sobres de couleur mais relevés d’un ton pur; avec, passant sur le tout, mais à peine indiqué, un ressouvenir d’Orient, je ne sais quelle malicieuse turquerie. Dès la nuit tombée--une nuit nordique, bleu-clair, verdâtre au bord de l’horizon--s’allumaient des lanternes de couleur. Des projecteurs au foyer dissimulé éclairaient par en dessous les édifices, allaient caresser à leur faîte, très haut, des figures symboliques. L’opulence à la fois et l’ingéniosité de ces harmonies lumineuses, on les retrouvait dans des salles de danses remplies jusqu’au bord de couples en mouvement, et plongées soudain dans une pénombre que traversaient de longs rayons multicolores. Une recherche si habile de l’effet montrait à quel point le goût n’est que le déguisement élégant de l’intelligence.
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Est-il exagéré de dire que cette allégresse des couleurs est le symbole de l’amour que les Suédois portent à la vie? La vie, ils la veulent libre et saine, heureuse et forte. On est très près ici de la nature, non pour la célébrer seulement, mais pour la servir et en profiter. Les parcs, avec leurs beaux arbres, en témoignent, et aussi les animaux domestiques: il n’y a pas en Angleterre de chevaux, de chiens plus confiants et plus satisfaits, il n’y a pas en Suisse de plus belles bêtes à cornes. Et la préoccupation d’un élevage méthodique s’étend à la race humaine. On sait que les Suédois étaient naguère petits et alcoolisés et qu’un siècle de gymnastique et de tempérance relative les a fortifiés et littéralement grandis. Chaque saison a son sport, et à chaque sport est attachée une joie. Je n’ai pas vu la Suède sous la neige. Mais je l’ai vue en été, avec ses gymnastes dans les stades, ses navigateurs sur les lacs, ses baigneuses naïvement nues. La pudeur suédoise est dans l’âme, non dans les corps qui ne suscitent point de mauvaises pensées. Pour me vanter les bienfaits physiques du service militaire, un jeune homme déploya un véritable enthousiasme. Un autre, un étudiant, m’a raconté que, durant ses vacances, il s’en allait avec des camarades camper en pleine forêt, très loin dans le Nord, et là, durant des jours, coupés de toute civilisation, ils vivaient de leur pêche et de leur chasse.
Amoureux de l’abondance vitale, le Suédois vous demande très naturellement combien vous avez d’enfants. Et aussitôt il vous parle des siens, il vous montre leurs photographies qu’il sort de son portefeuille. Un compagnon de voyage, d’environ trente-cinq ans, qui avait amené la conversation sur ce sujet, me disait, sans la moindre sentimentalité fade, mais au contraire d’un air résolu et viril:
--J’en ai quatre. Et mes enfants, c’est ce que j’aime le plus au monde.
A l’exposition de Gothembourg dont je parlais plus haut, une attraction remportait un grand succès. Était-ce une «rue du Caire», un «village suisse», un endroit à femmes ou à jeux de hasard? Non, cela s’intitulait le _Paradis des enfants_. On y entrait par un portail flanqué de grenadiers de huit ans, dans des guérites. Puis, à l’intérieur, réduits à l’échelle enfantine, c’étaient des restaurants, aux tables et aux chaises minuscules, où des petites filles débitaient des sirops et des tartes; des échoppes de jouets; des poneys menés par des gamins; une pelouse où s’ébattaient des chevreaux et de jeunes lapins que les visiteurs puérils avaient le droit de caresser; une pièce d’eau où plongeait un phoque enfant. Peu à peu, à errer dans cet univers diminué, décoré de peintures qui rappelaient des contes de fées, et à voir l’aisance et le sérieux de ces pygmées qui ne m’accordaient d’ailleurs pas la moindre attention, je me sentis un intrus. «Tout de même, pensais-je, si c’étaient eux qui avaient raison: courir et sauter, inventer des histoires et raffoler de sucreries, voilà peut-être la sagesse véritable que la décrépitude nous interdit.» Mais que les organisateurs d’une exposition aient cherché à divertir les enfants plutôt qu’à multiplier les bastringues, cela en dit long sur un peuple.
Souvent, depuis, la fraîcheur de sensations, la spontanéité dans le rire, l’ingénuité, l’absence de logique rationnelle, la fantaisie romanesque que j’ai remarquées chez des Suédois et des Suédoises, m’ont fait penser qu’ils étaient moins, comme nous, des adultes intellectualisés que des enfants grandis. Ces qualités, ils les doivent à leur bas-âge, qu’ils n’oublient ni ne dédaignent, et ce n’est pas sans motifs que Nils Holgersom est un héros national.
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Qu’on ne se représente pas, d’après ces quelques lignes, la Suède comme une vaste _nursery_ peinte au ripolin. Si cette race a le goût de se reproduire, c’est qu’elle est athlétique.
Un grand sculpteur, Carl Millès, a su reconnaître les démarches balancées, les poitrines larges d’hommes et de femmes qui savent respirer, étreindre et bondir, et il a taillé leurs images symboliques. Je lui ai rendu visite dans sa maison suspendue au-dessus d’un fjord. A l’entrée, sous la voûte, un petit trois-mâts est accroché, voiles tendues, prêt à prendre son départ dans le courant d’air de la porte ouverte. La salle crépie à la chaux où nous avons causé contient deux marbres grecs, des statues gothiques, un grand ange de bois, élégant et doré, et puis des atlas, un globe terrestre. Car Millès--visage glabre et triangulaire, prunelles pâles, long bandeau de cheveux, expression mêlée d’humour et de douceur--a passé sa vie à partir et parfois à se sauver.
Sa sculpture est une évocation magnifique de sa patrie. Tels détails particuliers que l’observateur relève au hasard, les voici réunis, mis en place, et d’autant plus significatifs que cet art, rafraîchi d’archaïsme, donne à ses modèles une noblesse primitive qui les transfigure. Corps blonds et musclés, un peu lourds, danseuses entraînées au gymnase, sirènes que j’imagine surgies de la Baltique, avec leurs gros seins et leurs fortes chevelures,--c’est la synthèse suédoise que je cherchais. Auprès de ces nus robustes, formés par la nage et la course, on respire un vent salé et une odeur de sapins.
Millès, encore discuté dans son pays, vit au milieu d’un groupe d’amis. Il vient de modeler la statue de _Rudbeckius_, en pourpoint et manteau XVIIe, barbu, la Bible à la main. Il est aussi l’auteur de bas-reliefs en bronze et de petits groupes d’albâtre destinés à une église évangélique. Un riche banquier lui a fait exécuter de grands groupes de granit pour la façade de sa banque. Enfin, son plus récent ouvrage est un énorme cheval lancé au galop: cou gonflé, tête petite, crinière courte et ventre rond, il est lourd comme la bête d’un paysan dalécarlien, éperdu comme le coursier d’un dieu scandinave. J’eusse volontiers, sur son dos mythologique, parcouru la terre et le ciel suédois.
Dans son jardin, qu’il a arrangé à l’italienne, avec des bassins aux margelles plates, des pergolas, des allées droites et dallées, Millès a placé entre les cyprès ou au chevet des fontaines ses filles de pierre. Quand nous sortîmes, une averse trempait leurs belles épaules. Mais ces calmes créatures souriaient sous l’embrun. La pluie qui les faisait ruisseler, qui piquait l’eau des bassins et chantait au long des rigoles, nous enveloppait d’une harmonie poétique. Ensuite l’orage redoubla sur le fjord où fumaient des bateaux, noya le paysage, et l’on ne distingua plus entre les pins, tout en bas, luttant contre la rafale, qu’un petit remorqueur peint en vermillon.
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