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Part 3

Et le comte Andrassy agite des mains tremblantes. Au désastre militaire de 1918 ont en effet succédé d’affreuses tragédies. Une romancière de grand talent, Mme Cécile de Tormay, nous en a décrit les horreurs d’une voix pathétique. Et d’abord elle a évoqué son cousin Karolyi, bizarre figure d’aristocrate et d’aventurier, qui prit le pouvoir dans le désordre de l’armistice en spéculant sur ses sympathies ententophiles. Les Hongrois, comme d’ailleurs la plupart des belligérants et des neutres, avaient ainsi des équipes de réserve pour le cas où la victoire tournerait dans un sens inattendu. Très intelligent mais névrosé, vaniteux à l’extrême, susceptible, menteur, Karolyi, poussé par une femme ambitieuse et très belle, rêva de jouer un rôle néronien. Dédaigneux au point, pendant la guerre, de refuser la main aux officiers blessés lorsqu’ils appartenaient à l’infanterie--arme peu chic,--cosmopolite au point de se prétendre tantôt Anglais, tantôt Français et non Magyar, ce magnat nihiliste se déclara soudain patriote et démocrate. Son «patriotisme» ne l’empêcha pas de licencier l’armée au lieu de la démobiliser, alors qu’elle pouvait tenir encore. «Je ne veux plus voir de soldats», criait-il d’une voix de fausset. Et il témoignait sa simplicité «démocratique» en venant au Conseil des ministres en babouches, et en passant le temps des délibérations à gratter ses pieds nus. Sur sa voiture il avait fait mettre une inscription: _Ici se trouve la fortune de la Hongrie._ Pendant ce temps, le pays se décomposait, les soldats, non désarmés, assaillaient les gens et pillaient les maisons, la famine, la misère s’aggravaient de jour en jour. Il n’y avait plus de chefs; l’angoisse, le désespoir étaient partout. Alors, joueur sinistre, Karolyi passa la main aux bolcheviks.

Mme de Tormay est d’une émouvante beauté lorsqu’elle évoque ces infernales conjonctures. Puisque les hommes, brisés par la guerre, semblaient frappés d’une morne stupeur, elle résolut de grouper les femmes. De porte en porte, et jusque dans les quartiers les plus pauvres, elle alla les chercher, les exhorter au nom de la patrie. L’association qu’elle fonda groupe maintenant plus d’un million d’adhérentes à son programme national, familial et religieux. Mais cet hiver 1918-1919, avec ses longs brouillards jaunes, les coups de feu au coin des rues, les bustes gigantesques de Lénine et de Karl Marx érigés aux carrefours, les proclamations monstrueuses et stupides, les perquisitions, les supplices; cet hiver où l’on voyait sur les édifices, en drapeaux, en bandes de calicot accrochées aux balcons, flotter partout du rouge, cet hiver apporta l’horreur d’une fin du monde. Karolyi avait déclaré d’un ton suraigu: «Je ne crains personne, sauf Cécile de Tormay.» Il recommanda à Bela Kun de la pendre, avec Teleki, Bethlen et quelques autres. Prévenue à temps par la femme d’un commissaire du peuple, elle put s’enfuir. Tandis que sa mère qu’elle avait dû abandonner, agonisait à Budapest, elle, évadée, déguisée, disputa au hasard son existence menacée.

Et ce ne fut pas encore assez. Après la défaite, après la révolution politique, après la révolution sociale, la Hongrie connut l’occupation roumaine. Je me borne à rapporter les paroles que j’ai entendues sans les prendre à mon compte: tout le monde à Budapest affirme que cette domination étrangère fut l’étape dernière, le fond de la coupe après lequel il ne reste qu’à mourir. Et l’on vous dénonce les déprédations, les rafles systématiques qui déménageaient les bureaux, les usines, les magasins, les appartements: au total, pour quatorze milliards. «Ils prenaient tout, jusqu’aux appareils téléphoniques, qu’ils arrachaient, fils pendants.» Sans l’intervention du général américain Bandholz ils auraient fait sauter le monument de Saint Étienne. Jusque-là, la Hongrie saignante, râlant presque, gardait dans sa souffrance un reste de fierté; mais cette demi-morte, le soldat ennemi la viola.

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Même en faisant la part des exagérations tendancieuses ou des erreurs de mémoire et tout en se réservant de questionner un jour des Tchèques et des Roumains, il est impossible de ne pas être saisi de compassion, en dépit de ses fautes, pour cette race noble, trahie par les siens, traînée de la douleur à l’infamie. Traînée à la misère aussi. Ce qui lui rend plus sensible le degré ignominieux où elle est tombée, ce sont les nécessités implacables de se nourrir et de se vêtir. Malgré la pudeur et l’amertume de mes interlocuteurs, je découvre leur détresse. Beaucoup d’entre eux dont les propriétés et les fortunes ont passé sous la loi de leurs ennemis, se sont vus expropriés. Le coût de la vie a pris des proportions fantastiques tandis que les salaires n’augmentaient que de peu. Un professeur d’université reçoit par mois un traitement qui équivaut à cent francs; les ministres touchent deux cent cinquante francs. Comment font les employés, les intellectuels, les fonctionnaires, les officiers licenciés, ceux qui ont des charges, qui doivent élever des enfants? Beaucoup ne mangent qu’une fois par jour, vendent pièce par pièce leur mobilier. Impossible de s’expatrier: un voyage lointain exigerait une fortune. Tel ex-ambassadeur, apparenté à une famille royale et qui a ébloui de son faste une grande capitale, porte un veston élimé, un pantalon qui fait poche aux genoux. Et comme je causais avec un personnage officiel, à une cérémonie, je remarquai qu’en dépit de ses titres et de ses décorations, ses manchettes étaient effrangées.

Mais si elle inspire, bien contre son gré, une pitié dont la seule expression doit faire rebondir sa rage, la Hongrie--et, là, peut-être s’adoucirait-elle à l’entendre--vous inspire confiance dans son avenir. Il est vrai qu’elle est à la veille d’une catastrophe économique, que des essais de réorganisation financière n’ont pas abouti, qu’elle quémande en vain un emprunt. D’autre part, je préviens que je n’ai pas compulsé de rapports commerciaux, que j’ignore le rendement du sol, la statistique des douanes. Mais j’ai cette supériorité sur les économistes de savoir que je ne sais rien en économie politique. Une erreur de notre temps consiste à toujours s’en remettre aux experts techniques, à trop croire aux chiffres et insuffisamment aux âmes. La finance et l’industrie ne sont pas les réalités dernières. L’avenir d’un pays dépend de ses hommes. Et c’est eux qu’il faut observer.

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Des haines, brûlées au paprika, qui fermentent dans le bassin du Danube, se dégage l’indomptable résolution d’une race ancienne qui ne veut pas mourir. Cette Hongrie dépecée et mortifiée, l’orgueil qui l’a perdue la redresse pour la sauver. Même les désastres précédents de sa dramatique histoire lui servent de raisons d’espérer. Elle n’oublie pas que, par une étrange concordance, le territoire délimité par le traité de Trianon est exactement celui de la Hongrie sous la domination turque. Or le Turc a été chassé.

De cette volonté unanime, le chef de l’État, l’amiral Horthy, est un beau modèle. Il habite une partie de l’ancien palais royal, où l’on est reçu avec un certain appareil militaire. Au détour des escaliers se tiennent des sentinelles immobiles; c’est un officier qui vous accompagne, un autre qui vous reçoit dans le grand salon d’attente. Tout à coup une porte s’ouvre à deux battants, on entend venir un pas impérieux, napoléonien. Son Altesse Sérénissime, dans l’uniforme bleu-sombre et or d’une marine périmée, présente une tête droite, un visage rasé aux sourcils touffus, une bouche rentrée sous un nez qui proémine. La tenue, l’expression franche des traits, l’accent de la voix, l’insistance du regard annoncent le chef. Pendant qu’il parle, avec beaucoup de sérieux et d’énergie, il frappe une main contre l’autre, dos contre paume, et ses paroles sont scandées par ce geste régulier, ainsi que par le bruit métallique de ses décorations qui, à chaque mouvement, se heurtent sur sa poitrine. L’amiral ne se lamente pas. Ce calviniste stoïque déclare même que l’épreuve sera salutaire pour retremper le caractère magyar... Et j’ajoute qu’en d’autres occasions il n’hésite pas à exciter chez ses compatriotes des espérances intrépides qui ne sont pas sans danger pour la paix. Avec audace, il évoque le jour où le drapeau vert-blanc-rouge flottera de nouveau aux sommets des Carpathes. Toute une jeunesse frémissante écoute ce soldat qui n’est pas moins ambitieux pour elle que pour lui-même.

Beaucoup plus mesuré est le premier ministre, le long, maigre et ravagé comte Bethlen. Mais je ne l’ai entrevu que dans une soirée diplomatique où les paroles ne signifient pas grand’chose. Et puis, je l’avoue, je me suis surtout intéressé à la suite de salons clairs, ornés de Gobelins raffinés et pâlis, où trônaient des créatures dédaigneuses, et où circulaient, avec un fin bruit d’éperons, des houzards de service en rouge framboise et soutachés d’argent. Une musique douce venait de loin, portée sur un bruit de conversations indistinctes. Et je me bornais, devant les scènes mythologiques de Boucher transposées en tapisseries, à écouter un officieux me dire la prudence et la bonne foi des personnages au pouvoir.

Si l’on ajoute à l’exposé de la thèse gouvernementale, celui des thèses libérale, socialiste, juive, on se représente que la Hongrie est dirigée, d’une manière d’ailleurs intelligente, par une droite modérée, qu’inquiètent souvent les excès de patriotes exaltés, qu’elle n’ose ni ne veut réprimer trop sévèrement. Le gouvernement actuel est décidé à exécuter les traités. Mais la Hongrie au sang chaud n’a pas l’habitude des politiques modestes. En face de difficultés redoutables qui réclameraient beaucoup de patience et des calculs compliqués, elle éprouve parfois un sursaut du vieil instinct militaire. Le goût du sabre est invétéré chez ces hommes à brandebourgs qui aiment le risque, le luxe, et sont sensibles au grand style. Et peut-être les Hongrois les plus opposés ne divergent-ils que par les méthodes: les uns, et ils n’ont pas la majorité, espèrent en la violence; les autres, beaucoup plus nombreux, comprennent qu’il faut procéder avec sagesse. Mais tous sont d’accord pour souhaiter opiniâtrement que leur patrie se relève.

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Cette volonté opiniâtre, elle inspire la classe agricole. Et quand on a parcouru la Hongrie, on pèse l’importance du fait. Ces magnifiques contrées verdoyantes, ces nappes de blé ondulant d’un horizon à l’autre ne conviennent pas aux expériences du désordre. Le traité de Trianon a enlevé au pays presque toutes ses matières premières, mais les céréales sont là, et la vigueur des bras rustiques. La moisson de 1919, les Roumains l’avaient razziée, comme ils ont emporté les machines agricoles, emmené les troupeaux, et jusqu’aux étalons des haras. Pauvres haras! Le colonel mélancolique, mince dans son dolman et son pantalon à sous-pieds, qui nous fit visiter le plus célèbre, ne pouvait faire amener sur la piste que d’antiques héros, des reproducteurs ancestraux fléchissant sur les genoux. Et sa badine tremblait en les désignant... Les années 1920 et 1921 se passèrent à remettre en train, tant bien que mal, les cultures et l’élevage. Aujourd’hui les champs, les jardins sont en plein rapport, le cheptel se reconstitue. Partout on voit des bœufs aux longues cornes en lyre promener leur satisfaction, des troupeaux d’oies s’éparpiller avec des clameurs, et des poulains fragiles galoper en zigs-zags dans les paddocks. Les villageois bottés se reprennent à danser et à boire. Un soir que nous dînions sur une terrasse, au bord du Balaton--ce lac plus vaste que le Léman et pas plus profond qu’une baignoire--un Magyar ardent à revivre me disait son émotion, en revenant sur ses terres, de découvrir ses paysans qui, pour abattre plus de besogne encore, travaillaient au clair de lune.

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Une autre source du courage des Hongrois réside dans leur puissance d’illusion. J’ai dit que leur sort les frappe de stupeur. Mais aussi ne peuvent-ils admettre qu’il soit définitif. A leurs yeux il y a trop d’absurdité dans leur malheur pour qu’il dure bien longtemps.

«Il est vrai, me déclarait un des principaux journalistes de Budapest, que nous voici terrassés, amputés. Notre pays est un «pays-tronc»: un torse dont on a détaché bras et jambes. Soit. Mais il reste une tête et un cœur, de quoi réfléchir et rêver. Le traité qui nous massacre est irréalisable. Nos voisins ne pourront ni absorber leurs nouvelles provinces ni leur accorder les libertés nécessaires. Les Tchèques tourmentent les Slovaques. Les Croates vont se révolter. Les Roumains ne savent même pas faire marcher leurs chemins de fer. Il nous suffit d’attendre. Nos ennemis, par la fatalité de la géographie et des lois économiques, sont à la veille de se décomposer.»

Ces chimères donnent aux Hongrois la force d’espérer. J’ajoute qu’ils impriment à leurs illusions un tour poétique qui est bien dans la race. Ils croient arguer de façon objective à l’instant où ils vous imposent une vue passionnée. Jusqu’aux faits qu’ils citent prennent la couleur de leur imagination. Et ils ont raison. Puisque leur salut est en eux-mêmes, il leur faut entretenir leur propre ferveur.

Ainsi pour démontrer l’irréalité du traité de Trianon, ils affirment que les oiseaux migrateurs qui habitent sur le versant méridional des Carpathes, se réunissent en grandes troupes à ceux de la plaine et s’en vont ensemble hiverner en Égypte. De l’autre côté des cols, la même espèce d’oiseaux s’oriente vers la Suède. C’est à la limite de cette divergence, disent-ils, que doit passer la frontière. On a beau avoir donné aux Tchécoslovaques les territoires du Sud: les oiseaux y demeurent magyars. Un jour, à l’image de leurs retours, les provinces perdues reviendront à la couronne de Saint-Étienne.

C’est avec la même méthode que les Hongrois invoquent la mission historique qu’ils ont accomplie au cours des siècles, et qu’ils voudraient bien continuer d’assumer. Leur prépondérance et leur bravoure, m’a dit le comte Apponyi, ont toujours été au bénéfice de l’Europe.

De taille gigantesque, la barbe blanche et rectangulaire, les narines ouvertes, les mains énormes, le comte Apponyi est un orateur et un avocat, prêt à exposer, avec une égale perfection dans n’importe quelle langue, et beaucoup de netteté logique, le point de vue national. Pour lui, la Hongrie est un soldat de frontière qui protège l’Occident contre les barbares orientaux. Elle s’est toujours étroitement attachée à la culture gréco-latine, au christianisme romain ou réformé (le tiers des Hongrois est calviniste ou luthérien), aux institutions germaniques. Elle fut militaire parce qu’elle était exposée, mais parlementaire aussi, et dès ses origines. En l’amoindrissant, les Alliés ont reculé à leur détriment les limites de leur propre civilisation.

La haute idée que les Magyars se forment de leur valeur civilisatrice se trahit dans leur constant souci de vous faire visiter leurs musées, leurs bibliothèques, leurs cliniques, leurs établissements d’instruction supérieure. Je ne parlerai ici que du Collège Eötvos, qui a été créé en 1895 sur le modèle de l’École normale de la rue d’Ulm. La bibliothèque française y est l’objet de soins assidus et, à la parcourir, on constate non sans ironie de quelle façon imprévue les gloires littéraires se propagent à l’étranger. Comme le directeur m’avait prié de dire quelques mots à ses élèves, je leur parlai de l’éminente dignité du langage français, je leur montrai comment il était l’expression la plus directe des vérités psychologiques et des raisonnements de bon sens. Après, nous causâmes. Ces jeunes Magyars, dont plusieurs avaient commencé leurs études dans des camps de prisonniers, m’expliquèrent leurs travaux en cours. L’un d’entre eux s’était consacré à Stendhal, un autre à André Gide. Et c’était vraiment touchant, l’effort de ces voix accentuées pour bien parler français, leurs curiosités un peu timides, le désir mêlé d’angoisse et qu’on rencontre partout ici, de rester en contact avec le reste de l’univers, avec les grands trésors humains. Mais la ruine hongroise s’aggravant, le Collège Eötvos, si studieux et recueilli, va sans doute fermer ses portes.

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Cette foi incoercible en la destinée hongroise, qui palpite en chaque Magyar, je la trouve symbolisée dans la musique natale. Assurément celle-ci a souvent été détournée de son mysticisme confidentiel. J’avoue même qu’elle me causa d’abord une vraie déception. Comment, dans ce pays si malheureux, retentissent tant d’orchestres? Promenez-vous le soir sur le quai du Danube, le long du _Bristol_, de l’_Hungaria_, du _Ritz_: à ces terrasses, groupée autour des tables de dîner, parmi les violences des czardas et dans l’odeur de la sauce béarnaise, rit une foule d’hommes en vêtements de tussor, les faces maigres et bronzées, empressés auprès de belles femmes heureuses, aux bras nus posés sur les nappes. Ailleurs, l’île Sainte-Marguerite est un parc consacré au plaisir, où roulent d’élégantes voitures, où se succèdent des restaurants illuminés, et, là encore, la langueur complaisante des violons monte vers les étoiles que personne ne regarde. Allez au Casino de Paris--naguère Casino de Berlin,--dans les dancings, les cafés, même prostitution de la musique, même réjouissance: l’après-midi on s’est reposé, tous les bureaux fermés, maintenant c’est la flânerie des heures fraîches, la familiarité gracieuse qui s’échange d’une table à l’autre. Au Bois de la Ville, chez Gerbeaud, parmi les vives lanternes de couleur, sur une estrade de bois entourée d’une colonnade, on dirait un finale d’opérette viennoise: cohue grouillante et bavarde de danseurs, taches claires et mobiles que rehaussent les dolmans noirs ou marrons des officiers, et dont une musique enragée couvre les voix et les rires. Et des autos qui se suivent sous les grands arbres, débarquent de nouveaux danseurs, encore des femmes aux chevelures sombres, des quantités de femmes dont les présences innombrables ajoutent à la douceur de la nuit de juin une immense séduction facile.

J’ai confié à quelques Hongrois que ce charmant spectacle de fête, dont je prenais ma part, contredisait étrangement la détresse et la résolution farouches que j’avais constatées ailleurs. Comment concilier le deuil et le tango? Ils s’efforcèrent de me persuader que ces fêtards étaient des juifs et des mercantis.--Mais les officiers?--Les pauvres gens vont être licenciés: ils s’étourdissent... Cependant, je demeurais un peu étonné. Alors on me fit passer les ponts, vers les hauteurs de Bude. Là, dans de petites rues désertes, vous attendent des restaurants aux noms bizarres, _la Fiancée de marbre_, _le Cordonnier politique_, où la musique, née de cœurs véritablement hongrois, sait parler à celui qui l’écoute. Et je retrouvai enfin, transposés en langage de violon, s’élevant seuls dans le calme nocturne, la souffrance, l’orgueil et l’espoir que j’avais profondément admirés chez certains de mes interlocuteurs.

«Le Hongrois, dit un proverbe de là-bas, s’amuse en pleurant.» Sa musique de même. Elle semble prendre texte des déceptions, des échecs, des nostalgies, et s’y complaire. Tout en elle est mélancolique, mélancolie de la chair comme de l’âme. Si, quelquefois, elle s’abandonne par mégarde au bonheur, l’inquiétude naît bientôt de son allégresse même, et, de mesure en mesure, grandit au point d’exister seule. Ses consolations sont désespérées. Et puis, de nouveau, aux râles succède un élan sauvage, plus amer qu’un regret, et avide d’impossible. Va-et-vient tantôt langoureux, tantôt brutal, qui vous balance de l’abîme aux sommets. L’histoire entière de la Hongrie se raconte dans cette alternative: on croyait entendre une destinée individuelle, et c’est la destinée d’une race. Les Magyars accoudés, les yeux clos, qui écoutent autour de moi, y reconnaissent leur passé, celui de leurs pères: pourquoi n’y reconnaîtraient-ils pas l’avenir de leurs fils? Car toujours recommence cette mélodie qui ne finit pas, toujours elle remonte du gouffre où elle replongera sans tarder. Le tzigane paraît-il épuisé de musique, va-t-il accepter le silence, que déjà il repart, possédé par le rythme éternel. Et la spirale de la musique, tournant une fois de plus autour de votre cœur, le garrotte.

Un soir, je dis à un compagnon:

--Cette tristesse qui atteint les sources mêmes de la vie, c’est la tristesse des Russes. Votre musique, comme la leur, s’élève d’un pays de plaines. Comme eux vous aimez caresser votre douleur; à l’affreux désenchantement d’aujourd’hui ne se mêle-t-il pas une délectation secrète?

--Pardon, répondit-il. Alors que le Russe s’abandonne, nous résistons. Certes, nous connaissons le désespoir. Il est là, tout autour de nous, et parfois si tentant! Mais nous nous refusons à son vertige. Tel est le rythme de notre musique: à toutes les mélancolies qui l’envahissent, elle oppose une révolte, une revanche. Eh bien! notre histoire, pareille à notre musique, est remplie de désastres auxquels nous n’avons pas consentis...

Et comme à grands coups d’archet fiévreux et volontaires, il me redit la prière nationale que chaque Hongrois répète chaque matin, qui est affichée sur les murs, qui est imprimée dans les journaux, et que voici, nette, âpre, fervente:

Je crois en un seul Dieu Je crois en une seule patrie Je crois en la divine justice éternelle Je crois en la résurrection de la Hongrie AMEN.

CINQ JOURS A BERLIN

(_Été 1923_)

... Peut-être le contraste est-il plus grand pour moi qui arrive de Suède, où tout le monde est poli, bien portant et bien vêtu. Berlin, c’est un tableau de misère, de souffrance et de laideur.

Faces en mie de pain, mortes derrière des lunettes d’acier; fronts gonflés, mentons fuyants; petits nez retroussés et pointus, parfois d’un rouge malsain. Visages débordants et flasques, ou bien osseux, ravagés, de couleur et de texture analogues au parchemin. Beaucoup d’oreilles décollées. De gros ventres balancés entre des jambes maigres. Les cheveux tantôt partagés par une raie médiane, tantôt rasés pour que le crâne soit nu. Abondance de jeunes gens en bandes molletières et en guêtres de cuir: presque une tenue de campagne. Certains passants portent des cols hauts et droits avec un costume de loden, d’autres ont revêtu des redingotes fripées, qu’ils harnachent de lorgnettes en bandoulière. Tels individus affectent des airs terribles, les moustaches dressées sous des feutres en bataille, d’autres montrent une mine bonasse, incapable de frémir. Mais surtout on se heurte, et souvent avec pitié, à des expressions tourmentées, hagardes, fiévreuses, plaintives, quelques-unes proches du désespoir. Ici la créature a perdu sa forme normale. Cette angoisse et cette férocité, c’est proprement le physique expressionniste.

Hâve et parfois déguenillée, silencieuse, marchant vite et sentant fort, la foule déambule dans des rues macadamisées, sombres, que relèvent d’innombrables annonces, blanc sur noir ou noir sur blanc, en caractères typographiques épatés. Les étalages sont défraîchis. Des mendiants vous tendent de mauvaises boîtes d’allumettes. Entre les trottoirs couverts de piétons, les chaussées apparaissent presque vides et, même au centre de Berlin, on les traverse sans avoir à regarder à gauche et à droite. Très peu d’autos particulières. Aux abords des gares, des voitures démodées, attelées bizarrement, amènent les gens avec leurs bagages. Quelques taxis. Des fiacres grinçants et décousus, conduits par des cochers centenaires sous leurs hauts de forme en cuir bouilli.

Longues files d’édifices, copiés d’après divers styles, mais toujours massifs, maussades et solennels, palais juxtaposés et qui se dégradent ensemble, perspectives droites, trop larges, alignées comme une troupe sous commandement. Sur les places, des monuments accablés par leur propre lourdeur, presque tous consacrés à des souverains et à des généraux. Mais nul uniforme ne répond à leur appel. Berlin est désormais en civil. Guérite vide. La _Königswache_, où se déroulaient, paraît-il, d’admirables relevés de garde, est close, muette.

Le seul personnage en tenue, c’est, au coin des rues, en képi ciré et vêtu de vert-bleu, brodé de rouge au col, l’agent de police.

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Levant les yeux au hasard pour lire le nom d’une rue, j’ai tressailli: _Wilhelmstrasse_. Ce nom, détesté des mères! Je cherche le palais des Affaires Étrangères, la Chancellerie derrière ses grilles, l’ambassade d’Angleterre. A deux pas, sur la _Pariserplatz_, je vais contempler l’ambassade de France, avec son porche à colonnes. Dans _Unter den Linden_, voici, fraîchement repeinte en blanc, l’ambassade de Russie que Rathenau a donnée aux bolchévistes.