Part 1
PAROLES D’UN CROYANT
1833.
PARIS. EUGÈNE RENDUEL, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 22. 1834.
Imprimerie de DUCESSOIS, quai des Augustins, 55.
[Illustration: LAMENNAIS]
PAROLES D’UN CROYANT.
I
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.
Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.
Que celui qui a des oreilles entende; que celui qui a des yeux les ouvre et regarde, car les temps approchent.
Le Père a engendré son Fils, sa parole, son Verbe, et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous; il est venu dans le monde, et le monde ne l’a point connu.
Le Fils a promis d’envoyer l’Esprit consolateur, l’Esprit qui procède du Père et de lui, et qui est leur amour mutuel; il viendra et renouvellera la face de la terre, et ce sera comme une seconde création.
Il y a dix-huit siècles, le Verbe répandit la semence divine, et l’Esprit saint la féconda. Les hommes l’ont vue fleurir, ils ont goûté de ses fruits, des fruits de l’arbre de vie replanté dans leur pauvre demeure.
Je vous le dis, ce fut parmi eux une grande joie quand ils virent paroître la lumière, et se sentirent tout pénétrés d’un feu céleste.
A présent la terre est redevenue ténébreuse et froide.
Nos pères ont vu le soleil décliner. Quand il descendit sous l’horizon, toute la race humaine tressaillit. Puis il y eut, dans cette nuit, je ne sais quoi qui n’a pas de nom. Enfants de la nuit, le Couchant est noir, mais l’Orient commence à blanchir.
II
Prêtez l’oreille, et dites-moi d’où vient ce bruit confus, vague, étrange, que l’on entend de tous côtés.
Posez la main sur la terre, et dites-moi pourquoi elle a tressailli.
Quelque chose que nous ne savons pas se remue dans le monde: il y a là un travail de Dieu.
Est-ce que chacun n’est pas dans l’attente? Est-ce qu’il y a un cœur qui ne batte pas?
Fils de l’homme, monte sur les hauteurs, et annonce ce que tu vois.
Je vois à l’horizon un nuage livide, et autour une lueur rouge comme le reflet d’un incendie.
Fils de l’homme, que vois-tu encore?
Je vois la mer soulever ses flots, et les montagnes agiter leurs cimes.
Je vois les fleuves changer leur cours, les collines chanceler, et en tombant combler les vallées.
Tout s’ébranle, tout se meut, tout prend un nouvel aspect.
Fils de l’homme, que vois-tu encore?
Je vois des tourbillons de poussière dans le lointain, et ils vont en tout sens, et se choquent, et se mêlent, et se confondent. Ils passent sur les cités, et, quand ils ont passé, on ne voit plus que la plaine.
Je vois les peuples se lever en tumulte et les rois pâlir sous leur diadême. La guerre est entre eux, une guerre à mort.
Je vois un trône, deux trônes brisés, et les peuples en dispersent les débris sur la terre.
Je vois un peuple combattre comme l’archange Michel combattoit contre Satan. Ses coups sont terribles, mais il est nu, et son ennemi est couvert d’une épaisse armure.
O Dieu! il tombe; il est frappé à mort. Non, il n’est que blessé. Marie, la Vierge-Mère, l’enveloppe de son manteau, lui sourit et l’emporte pour un peu de temps hors du combat.
Je vois un autre peuple lutter sans relâche, et puiser de moment en moment des forces nouvelles dans cette lutte. Ce peuple a le signe du Christ sur le cœur.
Je vois un troisième peuple sur lequel six rois ont mis le pied, et toutes les fois qu’il fait un mouvement, six poignards s’enfoncent dans sa gorge.
Je vois sur un vaste édifice, à une grande hauteur dans les airs, une croix que je distingue à peine, parce qu’elle est couverte d’un voile noir.
Fils de l’homme, que vois-tu encore?
Je vois l’Orient qui se trouble en lui-même. Il regarde ses antiques palais crouler, ses vieux temples tomber en poudre, et il lève les yeux comme pour chercher d’autres grandeurs et un autre Dieu.
Je vois vers l’Occident une femme à l’œil fier, au front serein; elle trace d’une main ferme un léger sillon, et partout où le soc passe, je vois se lever des générations humaines qui l’invoquent dans leurs prières et la bénissent dans leurs chants.
Je vois au Septentrion des hommes qui n’ont plus qu’un reste de chaleur concentrée dans leur tête, et qui l’enivre: mais le Christ les touche de sa croix, et le cœur recommence à battre.
Je vois au Midi des races affaissées sous je ne sais quelle malédiction: un joug pesant les accable, elles marchent courbées; mais le Christ les touche avec sa croix, et elles se redressent.
Fils de l’homme, que vois-tu encore?
Il ne répond point: crions de nouveau.
Fils de l’homme, que vois-tu?
Je vois Satan qui fuit, et le Christ entouré de ses anges, qui vient pour régner.
III
Et je fus transporté en esprit dans les temps anciens, et la terre étoit belle, et riche, et féconde; et ses habitants vivoient heureux, parce qu’ils vivoient en frères.
Et je vis le Serpent qui se glissoit au milieu d’eux: il fixa sur plusieurs son regard puissant, et leur âme se troubla, et ils s’approchèrent, et le Serpent leur parla à l’oreille.
Et après avoir écouté la parole du Serpent, ils se levèrent et dirent: Nous sommes rois.
Et le soleil pâlit, et la terre prit une teinte funèbre, comme celle du linceul qui enveloppe les morts.
Et l’on entendit un sourd murmure, une longue plainte, et chacun trembla dans son cœur.
En vérité, je vous le dis, ce fut comme un jour où l’abîme rompit ses digues, et où déborda le déluge des grandes eaux.
La Peur s’en alla de cabane en cabane, car il n’y avoit point encore de palais, et elle dit à chacun des choses secrètes qui le firent frissonner.
Et ceux qui avoient dit: Nous sommes rois, prirent un glaive, et suivirent la Peur de cabane en cabane.
Et il se passa là des mystères étranges; il y eut des chaînes, des pleurs et du sang.
Les hommes effrayés s’écrièrent: Le meurtre a reparu dans le monde. Et ce fut tout, parce que la peur avoit transi leur âme, et ôté le mouvement à leurs bras.
Et ils se laissèrent charger de fers, eux et leurs femmes et leurs enfants. Et ceux qui avoient dit: Nous sommes rois, creusèrent comme une grande caverne, et ils y enfermèrent toute la race humaine, ainsi qu’on enferme des animaux dans une étable.
Et la tempête chassoit les nuages, et le tonnerre grondoit, et j’entendis une voix qui disoit: Le Serpent a vaincu une seconde fois, mais pas pour toujours.
Après cela, je n’entendis plus que des voix confuses, des rires, des sanglots, des blasphêmes.
Et je compris qu’il devoit y avoir un règne de Satan avant le règne de Dieu. Et je pleurai, et j’espérai.
Et la vision que je vis étoit vraie, car le règne de Satan s’est accompli, et le règne de Dieu s’accomplira aussi; et ceux qui ont dit: Nous sommes rois, seront à leur tour renfermés dans la caverne avec le Serpent, et la race humaine en sortira; et ce sera pour elle comme une autre naissance, comme le passage de la mort à la vie. Ainsi soit-il.
IV
Vous êtes fils d’un même père, et la même mère vous a allaités; pourquoi donc ne vous aimez-vous pas les uns les autres comme des frères? et pourquoi vous traitez-vous bien plutôt en ennemis?
Celui qui n’aime pas son frère est maudit sept fois, et celui qui se fait l’ennemi de son frère est maudit septante fois sept fois.
C’est pourquoi les rois et les princes, et tous ceux que le monde appelle grands ont été maudits: ils n’ont point aimé leurs frères et ils les ont traités en ennemis.
Aimez-vous les uns les autres, et vous ne craindrez ni les grands, ni les princes, ni les rois.
Ils ne sont forts contre vous que parce que vous n’êtes point unis, que parce que vous ne vous aimez point comme des frères les uns les autres.
Ne dites point: Celui-là est d’un peuple, et moi je suis d’un autre peuple. Car tous les peuples ont eu sur la terre le même père, qui est Adam, et ont dans le ciel le même père, qui est Dieu.
Si l’on frappe un membre, tout le corps souffre. Vous êtes tous un même corps: on ne peut opprimer l’un de vous, que tous ne soient opprimés.
Si un loup se jette sur un troupeau, il ne le dévore pas tout entier sur-le-champ: il saisit un mouton et le mange. Puis sa faim étant revenue, il en saisit un autre et le mange, et ainsi jusqu’au dernier; car sa faim revient toujours.
Ne soyez pas comme les moutons, qui, lorsque le loup a enlevé l’un d’eux, s’effraient un moment et puis se remettent à paître. Car, pensent-ils, peut-être se contentera-t-il d’une première ou d’une seconde proie: et qu’ai-je à faire de m’inquiéter de ceux qu’il dévore? Qu’est-ce que cela me fait, à moi? il ne me restera que plus d’herbe.
En vérité, je vous le dis: Ceux qui pensent ainsi en eux-mêmes sont marqués pour être la pâture de la bête qui vit de chair et de sang.
V
Quand vous voyez un homme conduit en prison ou au supplice, ne vous pressez pas de dire: Celui-là est un homme méchant, qui a commis un crime contre les hommes:
Car peut-être est-ce un homme de bien, qui a voulu servir les hommes, et qui en est puni par leurs oppresseurs.
Quand vous voyez un peuple chargé de fers et livré au bourreau, ne vous pressez pas de dire: Ce peuple est un peuple violent, qui vouloit troubler la paix de la terre:
Car peut-être est-ce un peuple martyr, qui meurt pour le salut du genre humain.
Il y a dix-huit siècles, dans une ville d’Orient, les pontifes et les rois de ce temps-là clouèrent sur une croix, après l’avoir battu de verges, un séditieux, un blasphémateur, comme ils l’appeloient.
Le jour de sa mort, il y eut une grande terreur dans l’enfer, et une grande joie dans le ciel:
Car le sang du Juste avoit sauvé le monde.
VI
Pourquoi les animaux trouvent-ils leur nourriture, chacun suivant son espèce? c’est que nul parmi eux ne dérobe celle d’autrui, et que chacun se contente de ce qui suffit à ses besoins.
Si, dans la ruche, une abeille disoit: Tout le miel qui est ici est à moi, et que là-dessus elle se mît à disposer comme elle l’entendroit des fruits du travail commun, que deviendroient les autres abeilles?
La terre est comme une grande ruche, et les hommes sont comme des abeilles.
Chaque abeille a droit à la portion de miel nécessaire à sa subsistance, et si, parmi les hommes, il en est qui manquent de ce nécessaire, c’est que la justice et la charité ont disparu d’au milieu d’eux.
La justice, c’est la vie, et la charité, c’est encore la vie, et une plus douce et une plus abondante vie.
Il s’est rencontré de faux prophètes qui ont persuadé à quelques hommes que tous les autres étoient nés pour eux; et ce que ceux-ci ont cru, les autres l’ont cru aussi sur la parole des faux prophètes.
Lorsque cette parole de mensonge prévalut, les anges pleurèrent dans le ciel, car ils prévirent que beaucoup de violences, et beaucoup de crimes, et beaucoup de maux alloient déborder sur la terre.
Les hommes, égaux entre eux, sont nés pour Dieu seul, et quiconque dit une chose contraire dit un blasphême.
Que celui qui veut être le plus grand parmi vous soit votre serviteur; et que celui qui veut être le premier parmi vous soit le serviteur de tous.
La loi de Dieu est une loi d’amour, et l’amour ne s’élève point au-dessus des autres, mais il se sacrifie aux autres.
Celui qui dit dans son cœur: Je ne suis pas comme les autres hommes, mais les autres hommes m’ont été donnés pour que je leur commande, et que je dispose d’eux et de ce qui est à eux à ma fantaisie: celui-là est fils de Satan.
Et Satan est le roi de ce monde, car il est le roi de tous ceux qui pensent et agissent ainsi; et ceux qui pensent et agissent ainsi se sont rendus, par ses conseils, les maîtres du monde.
Mais leur empire n’aura qu’un temps, et nous touchons à la fin de ce temps.
Un grand combat sera livré, et l’ange de la justice et l’ange de l’amour combattront avec ceux qui se seront armés pour rétablir parmi les hommes le règne de la justice et le règne de l’amour.
Et beaucoup mourront dans ce combat, et leur nom restera sur la terre comme un rayon de la gloire de Dieu.
C’est pourquoi, vous qui souffrez, prenez courage, fortifiez votre cœur: car demain sera le jour de l’épreuve, le jour où chacun devra donner avec joie sa vie pour ses frères; et celui qui suivra, sera le jour de la délivrance.
VII
Lorsqu’un arbre est seul, il est battu des vents et dépouillé de ses feuilles; et ses branches, au lieu de s’élever, s’abaissent comme si elles cherchoient la terre.
Lorsqu’une plante est seule, ne trouvant point d’abri contre l’ardeur du soleil, elle languit et se dessèche, et meurt.
Lorsque l’homme est seul, le vent de la puissance le courbe vers la terre, et l’ardeur de la convoitise des grands de ce monde absorbe la sève qui le nourrit.
Ne soyez donc point comme la plante et comme l’arbre qui sont seuls: mais unissez-vous les uns aux autres, et appuyez-vous, et abritez-vous mutuellement.
Tandis que vous serez désunis, et que chacun ne songera qu’à soi, vous n’avez rien à espérer que souffrance, et malheur, et oppression.
Qu’y a-t-il de plus foible que le passereau, et de plus désarmé que l’hirondelle? cependant, quand paroît l’oiseau de proie, les hirondelles et les passereaux parviennent à le chasser, en se rassemblant autour de lui, et le poursuivant tous ensemble.
Prenez exemple sur le passereau et sur l’hirondelle.
Celui qui se sépare de ses frères, la crainte le suit quand il marche, s’assied près de lui quand il repose, et ne le quitte pas même durant son sommeil.
Donc, si l’on vous demande: Combien êtes-vous? répondez: Nous sommes un, car nos frères, c’est nous, et nous c’est nos frères.
Dieu n’a fait ni petits ni grands, ni maîtres ni esclaves, ni rois ni sujets: il a fait tous les hommes égaux.
Mais, entre les hommes, quelques-uns ont plus de force ou de corps, ou d’esprit, ou de volonté, et ce sont ceux-là qui cherchent à s’assujétir les autres, lorsque l’orgueil ou la convoitise étouffent en eux l’amour de leurs frères.
Et Dieu savoit qu’il en seroit ainsi, et c’est pourquoi il a commandé aux hommes de s’aimer, afin qu’ils fussent unis, et que les foibles ne tombassent point sous l’oppression des forts.
Car celui qui est plus fort qu’un seul, sera moins fort que deux, et celui qui est plus fort que deux, sera moins fort que quatre; et ainsi les foibles ne craindront rien, lorsque, s’aimant les uns les autres, ils seront unis véritablement.
Un homme voyageoit dans la montagne, et il arriva en un lieu où un gros rocher, ayant roulé sur le chemin, le remplissoit tout entier, et hors du chemin il n’y avoit point d’autre issue ni à gauche, ni à droite.
Or, cet homme, voyant qu’il ne pouvoit continuer son voyage à cause du rocher, essaya de le mouvoir pour se faire un passage, et il se fatigua beaucoup à ce travail, et tous ses efforts furent vains.
Ce que voyant, il s’assit plein de tristesse et dit: Que sera-ce de moi lorsque la nuit viendra et me surprendra dans cette solitude, sans nourriture, sans abri, sans aucune défense, à l’heure où les bêtes féroces sortent pour chercher leur proie?
Et comme il étoit absorbé dans cette pensée, un autre voyageur survint, et celui-ci, ayant fait ce qu’avoit fait le premier et s’étant trouvé aussi impuissant à remuer le rocher, s’assit en silence et baissa la tête.
Et après celui-ci, il en vint plusieurs autres, et aucun ne put mouvoir le rocher, et leur crainte à tous étoit grande.
Enfin l’un d’eux dit aux autres: Mes frères, prions notre Père qui est dans les cieux: peut-être qu’il aura pitié de nous dans cette détresse.
Et cette parole fut écoutée, et ils prièrent de cœur le Père qui est dans les cieux.
Et quand ils eurent prié, celui qui avoit dit: Prions, dit encore: Mes frères, ce qu’aucun de nous n’a pu faire seul, qui sait si nous ne le ferons pas tous ensemble?
Et ils se levèrent, et tous ensemble ils poussèrent le rocher, et le rocher céda, et ils poursuivirent leur route en paix.
Le voyageur c’est l’homme, le voyage c’est la vie, le rocher ce sont les misères qu’il rencontre à chaque pas sur sa route.
Aucun homme ne sauroit soulever seul ce rocher; mais Dieu en a mesuré le poids de manière qu’il n’arrête jamais ceux qui voyagent ensemble.
VIII
Au commencement le travail n’étoit pas nécessaire à l’homme pour vivre: la terre fournissoit d’elle-même à tous ses besoins.
Mais l’homme fit le mal; et comme il s’étoit révolté contre Dieu, la terre se révolta contre lui.
Il lui arriva ce qui arrive à l’enfant qui se révolte contre son père; le père lui retire son amour, et il l’abandonne à lui-même; et les serviteurs de la maison refusent de le servir, et il s’en va cherchant çà et là sa pauvre vie, et mangeant le pain qu’il a gagné à la sueur de son visage.
Depuis lors donc, Dieu a condamné tous les hommes au travail, et tous ont leur labeur, soit du corps, soit de l’esprit; et ceux qui disent: Je ne travaillerai point, sont les plus misérables.
Car comme les vers dévorent un cadavre, les vices les dévorent, et si ce ne sont les vices, c’est l’ennui.
Et quand Dieu voulut que l’homme travaillât, il cacha un trésor dans le travail, parce qu’il est père, et que l’amour d’un père ne meurt point.
Et celui qui fait un bon usage de ce trésor, et qui ne le dissipe point en insensé, il vient pour lui un temps de repos, et alors il est comme les hommes étoient au commencement.
Et Dieu leur donna encore ce précepte: Aidez-vous les uns les autres, car il y en a parmi vous de plus forts et de plus foibles, d’infirmes et de bien portants; et cependant tous doivent vivre.
Et si vous faites ainsi, tous vivront, parce que je récompenserai la pitié que vous aurez eue pour vos frères, et je rendrai votre sueur féconde.
Et ce que Dieu a promis s’est vérifié toujours, et jamais on n’a vu celui qui aide ses frères manquer de pain.
Or, il y eut autrefois un homme méchant et maudit du ciel. Et cet homme étoit fort, et il haïssoit le travail; de sorte qu’il se dit: Comment ferai-je? Si je ne travaille point, je mourrai, et le travail m’est insupportable.
Alors il lui entra une pensée de l’enfer dans le cœur. Il s’en alla de nuit, et saisit quelques-uns de ses frères pendant qu’ils dormoient, et les chargea de chaînes.
Car, disoit-il, je les forcerai, avec les verges et le fouet, à travailler pour moi, et je mangerai le fruit de leur travail.
Et il fit ce qu’il avoit pensé, et d’autres, voyant cela, en firent autant, et il n’y eut plus de frères; il y eut des maîtres et des esclaves.
Ce jour fut un jour de deuil sur toute la terre.
Long-temps après il y eut un autre homme plus méchant que le premier et plus maudit du ciel.
Voyant que les hommes s’étoient partout multipliés, et que leur multitude étoit innombrable, il se dit:
Je pourrois bien peut-être en enchaîner quelques-uns et les forcer à travailler pour moi; mais il les faudroit nourrir, et cela diminueroit mon gain. Faisons mieux; qu’ils travaillent pour rien! ils mourront, à la vérité, mais comme leur nombre est grand, j’amasserai des richesses avant qu’ils aient diminué beaucoup, et il en restera toujours assez.
Or toute cette multitude vivoit de ce qu’elle recevoit en échange de son travail.
Ayant donc parlé de la sorte, il s’adressa en particulier à quelques-uns, et il leur dit: Vous travaillez pendant six heures, et l’on vous donne une pièce de monnoie pour votre travail:
Travaillez pendant douze heures, et vous gagnerez deux pièces de monnoie, et vous vivrez bien mieux, vous, vos femmes et vos enfants.
Et ils le crurent.
Il leur dit ensuite: Vous ne travaillez que la moitié des jours de l’année: travaillez tous les jours de l’année, et votre gain sera double.
Et ils le crurent encore.
Or, il arriva de là que la quantité de travail étant devenue plus grande de moitié, sans que le besoin de travail fût plus grand, la moitié de ceux qui vivoient auparavant de leur labeur, ne trouvèrent plus personne qui les employât.
Alors l’homme méchant, qu’ils avoient cru, leur dit: Je vous donnerai du travail à tous, à la condition que vous travaillerez le même temps, et que je ne vous paierai que la moitié de ce que je vous payois: car je veux bien vous rendre service, mais je ne veux pas me ruiner.
Et comme ils avoient faim, eux, leurs femmes et leurs enfants, ils acceptèrent la proposition de l’homme méchant, et ils le bénirent: car, disoient-ils, il nous donne la vie.
Et, continuant de les tromper de la même manière, l’homme méchant augmenta toujours plus leur travail, et diminua toujours plus leur salaire.
Et ils mouroient faute du nécessaire, et d’autres s’empressoient de les remplacer, car l’indigence étoit devenue si profonde dans ce pays, que les familles entières se vendoient pour un morceau de pain.
Et l’homme méchant, qui avoit menti à ses frères, amassa plus de richesses que l’homme méchant qui les avoit enchaînés.
Le nom de celui-ci est Tyran; l’autre n’a de nom qu’en enfer.
IX
Vous êtes dans ce monde comme des étrangers.
Allez au Nord et au Midi, à l’Orient et à l’Occident, en quelque endroit que vous vous arrêtiez, vous trouverez un homme qui vous en chassera, en disant: Ce champ est à moi.
Et après avoir parcouru tous les pays, vous reviendrez, sachant qu’il n’y a nulle part un pauvre petit coin de terre où votre femme en travail puisse enfanter son premier-né, où vous puissiez reposer après votre labeur, où, arrivé au dernier terme, vos enfants puissent enfouir vos os, comme dans un lieu qui soit à vous.
C’est là, certes, une grande misère.
Et pourtant, vous ne devez pas vous trop affliger, car il est écrit de celui qui a sauvé la race humaine:
Le renard a sa tanière, les oiseaux du ciel ont leur nid, mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête.
Or, il s’est fait pauvre pour vous apprendre à supporter la pauvreté.
Ce n’est pas que la pauvreté vienne de Dieu, mais elle est une suite de la corruption et des mauvaises convoitises des hommes, et c’est pourquoi il y aura toujours des pauvres.
La pauvreté est fille du péché, dont le germe est en chaque homme, et de la servitude, dont le germe est en chaque société.
Il y aura toujours des pauvres, parce que l’homme ne détruira jamais le péché en soi.
Il y aura toujours moins de pauvres, parce que peu à peu la servitude disparoîtra de la société.
Voulez-vous travailler à détruire la pauvreté, travaillez à détruire le péché, en vous premièrement, puis dans les autres, et la servitude dans la société.