Part 3
Et après un peu de temps, il entendit un léger cri, et il aperçut la seconde mère rapportant en hâte la nourriture qu’elle avoit recueillie, et elle la distribua à tous les petits indistinctement, et il y en eut pour tous, et les orphelins ne furent point délaissés dans leur misère.
Et le père qui s’étoit défié de la Providence, raconta le soir à l’autre père ce qu’il avoit vu.
Et celui-ci lui dit: Pourquoi s’inquiéter? Jamais Dieu n’abandonne les siens. Son amour a des secrets que nous ne connoissons point. Croyons, espérons, aimons, et poursuivons notre route en paix.
Si je meurs avant vous, vous serez le père de mes enfants; si vous mourez avant moi, je serai le père des vôtres.
Et si, l’un et l’autre, nous mourons avant qu’ils soient en âge de pourvoir eux-mêmes à leurs nécessités, ils auront pour père le Père qui est dans les cieux.
XVII
Quand vous avez prié, ne sentez-vous pas votre cœur plus léger, et votre âme plus contente?
La prière rend l’affliction moins douloureuse, et la joie plus pure: elle mêle à l’une je ne sais quoi de fortifiant et de doux, et à l’autre un parfum céleste.
Que faites-vous sur la terre, et n’avez-vous rien à demander à celui qui vous y a mis?
Vous êtes un voyageur qui cherche la patrie. Ne marchez point la tête baissée: il faut lever les yeux pour reconnoître sa route.
Votre patrie, c’est le ciel; et quand vous regardez le ciel, est-ce qu’en vous il ne se remue rien? est-ce que nul désir ne vous presse? ou ce désir est-il muet?
Il en est qui disent: A quoi bon prier? Dieu est trop au-dessus de nous pour écouter de si chétives créatures.
Et qui donc a fait ces créatures chétives, qui leur a donné le sentiment, et la pensée, et la parole, si ce n’est Dieu?
Et s’il a été si bon envers elles, étoit-ce pour les délaisser ensuite et les repousser loin de lui?
En vérité, je vous le dis, quiconque dit dans son cœur que Dieu méprise ses œuvres, blasphême Dieu.
Il en est d’autres qui disent: A quoi bon prier? Dieu ne sait-il pas mieux que nous ce dont nous avons besoin?
Dieu sait mieux que vous ce dont vous avez besoin, et c’est pour cela qu’il veut que vous le lui demandiez; car Dieu est lui-même votre premier besoin, et prier Dieu, c’est commencer à posséder Dieu.
Le père connoît les besoins de son fils; faut-il à cause de cela que le fils n’ait jamais une parole de demande et d’actions de grâces pour son père?
Quand les animaux souffrent, quand ils craignent, ou quand ils ont faim, ils poussent des cris plaintifs. Ces cris sont la prière qu’ils adressent à Dieu, et Dieu l’écoute. L’homme seroit-il donc dans la création le seul être dont la voix ne dût jamais monter à l’oreille du Créateur?
Il passe quelquefois sur les campagnes un vent qui dessèche les plantes, et alors on voit leurs tiges flétries pencher vers la terre; mais, humectées par la rosée, elles reprennent leur fraîcheur, et relèvent leur tête languissante.
Il y a toujours des vents brûlants, qui passent sur l’âme de l’homme, et la dessèchent. La prière est la rosée qui la rafraîchit.
XVIII
Vous n’avez qu’un père, qui est Dieu, et qu’un maître, qui est le Christ.
Quand donc on vous dira de ceux qui possèdent sur la terre une grande puissance: Voilà vos maîtres, ne le croyez point. S’ils sont justes, ce sont vos serviteurs; s’ils ne le sont pas, ce sont vos tyrans.
Tous naissent égaux: nul, en venant au monde, n’apporte avec lui le droit de commander.
J’ai vu dans un berceau un enfant criant et bavant, et autour de lui étoient des vieillards qui lui disoient, _Seigneur_, et qui, s’agenouillant, l’adoroient. Et j’ai compris toute la misère de l’homme.
C’est le péché qui a fait les princes; parce qu’au lieu de s’aimer et de s’aider comme des frères, les hommes ont commencé à se nuire les uns aux autres.
Alors parmi eux ils en choisirent un ou plusieurs, qu’ils croyoient les plus justes, afin de protéger les bons contre les méchants, et que le foible pût vivre en paix.
Et le pouvoir qu’ils exerçoient étoit un pouvoir légitime, car c’étoit le pouvoir de Dieu qui veut que la justice règne, et le pouvoir du peuple qui les avoit élus.
Et c’est pourquoi chacun étoit tenu en conscience de leur obéir.
Mais il s’en trouva aussi bientôt qui voulurent régner par eux-mêmes, comme s’ils eussent été d’une nature plus élevée que celle de leurs frères.
Et le pouvoir de ceux-ci n’est pas légitime, car c’est le pouvoir de Satan, et leur domination est celle de l’orgueil et de la convoitise.
Et c’est pourquoi, lorsqu’on n’a pas à craindre qu’il en résulte plus de mal, chacun peut et quelquefois doit en conscience leur résister.
Dans la balance du droit éternel, votre volonté pèse plus que la volonté des rois: car ce sont les peuples qui font les rois, et les rois sont faits pour les peuples, et les peuples ne sont pas faits pour les rois.
Le Père céleste n’a point formé les membres de ses enfants pour qu’ils fussent brisés par des fers, ni leur âme pour qu’elle fût meurtrie par la servitude.
Il les a unis en famille, et toutes les familles sont sœurs; il les a unis en nations, et toutes les nations sont sœurs; et quiconque sépare les familles des familles, les nations des nations, divise ce que Dieu a uni: il fait l’œuvre de Satan.
Et ce qui unit les familles aux familles, les nations aux nations, c’est premièrement la loi de Dieu, la loi de justice et de charité, et ensuite la loi de liberté, qui est aussi la loi de Dieu.
Car sans la liberté quelle union existeroit-il entre les hommes? Ils seroient unis comme le cheval est uni à celui qui le monte, comme le fouet du maître à la peau de l’esclave.
Si donc quelqu’un vient et dit: Vous êtes à moi; répondez: Non; nous sommes à Dieu, qui est notre père, et au Christ, qui est notre seul maître.
XIX
Ne vous laissez pas tromper par de vaines paroles. Plusieurs chercheront à vous persuader que vous êtes vraiment libres, parce qu’ils auront écrit sur une feuille de papier le mot de liberté, et l’auront affiché à tous les carrefours.
La liberté n’est pas un placard qu’on lit au coin de la rue. Elle est une puissance vivante qu’on sent en soi, et autour de soi, le génie protecteur du foyer domestique, la garantie des droits sociaux, et le premier de ces droits.
L’oppresseur qui se couvre de son nom est le pire des oppresseurs. Il joint le mensonge à la tyrannie, et à l’injustice la profanation; car le nom de la liberté est saint.
Gardez-vous donc de ceux qui disent: Liberté, Liberté, et qui la détruisent par leurs œuvres.
Est-ce vous qui choisissez ceux qui vous gouvernent, qui vous commandent de faire ceci et de ne pas faire cela, qui imposent vos biens, votre industrie, votre travail? Et si ce n’est pas vous, comment êtes-vous libres?
Pouvez-vous disposer de vos enfants comme vous l’entendez, confier à qui vous plaît le soin de les instruire et de former leurs mœurs? Et si vous ne le pouvez pas, comment êtes-vous libres?
Les oiseaux du ciel et les insectes même s’assemblent pour faire en commun ce qu’aucun d’eux ne pourroit faire seul. Pouvez-vous vous assembler pour traiter ensemble de vos intérêts, pour défendre vos droits, pour obtenir quelque soulagement à vos maux? Et si vous ne le pouvez pas, comment êtes-vous libres?
Pouvez-vous aller d’un lieu à un autre si on ne vous le permet, user des fruits de la terre et des productions de votre travail, tremper votre doigt dans l’eau de la mer et en laisser tomber une goutte dans le pauvre vase de terre où cuisent vos aliments, sans vous exposer à payer l’amende et à être traînés en prison? Et si vous ne le pouvez pas, comment êtes-vous libres?
Pouvez-vous, en vous couchant le soir, vous répondre qu’on ne viendra point, durant votre sommeil, fouiller les lieux les plus secrets de votre maison, vous arracher du sein de votre famille et vous jeter au fond d’un cachot, parce que le pouvoir, dans sa peur, se sera défié de vous? Et si vous ne le pouvez pas, comment êtes-vous libres?
La liberté luira sur vous, quand, à force de courage et de persévérance, vous vous serez affranchis de toutes ces servitudes.
La liberté luira sur vous, quand vous aurez dit au fond de votre âme: Nous voulons être libres; quand, pour le devenir, vous serez prêts à sacrifier tout et à tout souffrir.
La liberté luira sur vous, lorsqu’au pied de la croix sur laquelle le Christ mourut pour vous, vous aurez juré de mourir les uns pour les autres.
XX
Le peuple est incapable d’entendre ses intérêts; on doit, pour son bien, le tenir toujours en tutelle. N’est-ce pas à ceux qui ont des lumières de conduire ceux qui manquent de lumières?
Ainsi parlent une foule d’hypocrites qui veulent faire les affaires du peuple, afin de s’engraisser de la substance du peuple.
Vous êtes incapables, disent-ils, d’entendre vos intérêts; et sur cela, ils ne vous permettront pas même de disposer de ce qui est à vous pour un objet que vous jugerez utile; et ils en disposeront, contre votre gré, pour un autre objet qui vous déplaît et vous répugne.
Vous êtes incapables d’administrer une petite propriété commune, incapables de savoir ce qui vous est bon ou mauvais, de connoître vos besoins, et d’y pourvoir; et sur cela, on vous enverra des hommes bien payés, à vos dépens, qui géreront vos biens à leur fantaisie, vous empêcheront de faire ce que vous voudrez, et vous forceront de faire ce que vous ne voudrez pas.
Vous êtes incapables de discerner quelle éducation il est convenable de donner à vos enfants; et par tendresse pour vos enfants, on les jettera dans des cloaques d’impiété et de mauvaises mœurs, à moins que vous n’aimiez mieux qu’ils demeurent privés de toute espèce d’instruction.
Vous êtes incapables de juger si vous vous pouvez, vous et votre famille, subsister avec le salaire qu’on vous accorde pour votre travail; et l’on vous défendra, sous des peines sévères, de vous concerter ensemble pour obtenir une augmentation de ce salaire, afin que vous puissiez vivre, vous, vos femmes et vos enfants.
Si ce que dit cette race hypocrite et avide étoit vrai, vous seriez bien au-dessous de la brute, car la brute sait tout ce qu’on affirme que vous ne savez pas, et elle n’a besoin que de l’instinct pour le savoir.
Dieu ne vous a pas faits pour être le troupeau de quelques autres hommes. Il vous a faits pour vivre librement en société comme des frères. Or un frère n’a rien à commander à son frère. Les frères se lient entre eux par des conventions mutuelles, et ces conventions c’est la loi, et la loi doit être respectée, et tous doivent s’unir pour empêcher qu’on ne la viole, parce qu’elle est la sauvegarde de tous, la volonté et l’intérêt de tous.
Soyez hommes: nul n’est assez puissant pour vous atteler au joug malgré vous; mais vous pouvez passer la tête dans le collier, si vous le voulez.
Il y a des animaux stupides qu’on enferme dans des étables, qu’on nourrit pour le travail, et puis, lorsqu’ils vieillissent, qu’on engraisse pour manger leur chair.
Il y en a d’autres qui vivent dans les champs en liberté, qu’on ne peut plier à la servitude, qui ne se laissent point séduire par des caresses trompeuses, ni vaincre par des menaces et de mauvais traitements.
Les hommes courageux ressemblent à ceux-ci: les lâches sont comme les premiers.
XXI
Comprenez bien comment on se rend libre.
Pour être libre, il faut avant tout aimer Dieu, car si vous aimez Dieu, vous ferez sa volonté; et la volonté de Dieu est la justice et la charité, sans lesquelles point de liberté.
Lorsque, par violence ou par ruse, on prend ce qui est à autrui; lorsqu’on l’attaque dans sa personne; lorsqu’en chose licite on l’empêche d’agir comme il veut, ou qu’on le force d’agir comme il ne veut pas; lorsqu’on viole son droit d’une manière quelconque, qu’est-ce que cela? Une injustice. C’est donc l’injustice qui détruit la liberté.
Si chacun n’aimoit que soi et ne songeoit qu’à soi, sans venir au secours des autres, le pauvre seroit obligé souvent de dérober ce qui est à autrui, pour vivre et faire vivre les siens, le foible seroit opprimé par un plus fort, et celui-ci par un autre encore plus fort; l’injustice régneroit partout. C’est donc la charité qui conserve la liberté.
Aimez Dieu plus que toutes choses, et le prochain comme vous-même, et la servitude disparoîtra de la terre.
Cependant ceux qui profitent de la servitude de leurs frères mettront tout en œuvre pour la prolonger. Ils emploieront pour cela le mensonge et la force.
Ils diront que la domination arbitraire de quelques-uns et l’esclavage de tous les âges est l’ordre établi de Dieu; et pour conserver leur tyrannie, ils ne craindront point de blasphémer la Providence.
Répondez-leur que leur Dieu à eux est Satan, l’ennemi de la race humaine, et que le vôtre est celui qui a vaincu Satan.
Après cela, ils déchaîneront contre vous leurs satellites; ils feront bâtir des prisons sans nombre pour vous y enfermer; ils vous poursuivront avec le fer et le feu, ils vous tourmenteront et répandront votre sang comme l’eau des fontaines.
Si donc vous n’êtes pas résolus à combattre sans relâche, à tout supporter sans fléchir, à ne jamais vous lasser, à ne céder jamais, gardez vos fers et renoncez à une liberté dont vous n’êtes pas dignes.
La liberté est comme le royaume de Dieu; elle souffre violence, et les violents la ravissent.
Et la violence qui vous mettra en possession de la liberté, n’est pas la violence féroce des voleurs et des brigands, l’injustice, la vengeance, la cruauté; mais une volonté forte, inflexible, un courage calme et généreux.
La cause la plus sainte se change en une cause impie, exécrable, quand on emploie le crime pour la soutenir. D’esclave l’homme de crime peut devenir tyran, mais jamais il ne devient libre.
XXII
Seigneur, nous crions vers vous du fond de notre misère.
Comme les animaux qui manquent de pâture pour donner à leurs petits,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme la brebis à qui on enlève son agneau,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme la colombe que saisit le vautour,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme la gazelle sous la griffe du tigre,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme le taureau épuisé de fatigue et ensanglanté par l’aiguillon,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme l’oiseau blessé que le chien poursuit,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme l’hirondelle tombée de lassitude en traversant les mers, et se débattant sur la vague,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme des voyageurs égarés dans un désert brûlant et sans eau,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme des naufragés sur une côte stérile,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme celui qui, à l’heure où la nuit se fait, rencontre près d’un cimetière un spectre hideux,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme le père à qui on ravit le morceau de pain qu’il portoit à ses enfants affamés,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme le prisonnier que le puissant injuste a jeté dans un cachot humide et ténébreux,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme l’esclave déchiré par le fouet du maître,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme l’innocent qu’on mène au supplice,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme le peuple d’Israël dans la terre de servitude,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme les descendants de Jacob dont le roi d’Égypte faisoit noyer dans le Nil les fils premiers-nés,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme les douze tribus dont les oppresseurs augmentoient tous les jours les travaux, en retranchant chaque jour quelque chose de leur nourriture,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme toutes les nations de la terre, avant qu’eût lui l’aurore de la délivrance,
Nous crions vers vous, Seigneur.
Comme le Christ sur la croix, lorsqu’il dit: Mon Père, non Père, pourquoi m’avez-vous délaissé?
Nous crions vers vous, Seigneur.
O Père! vous n’avez point délaissé votre fils, votre Christ, si ce n’est en apparence et pour un moment; vous ne délaisserez point non plus à jamais les frères du Christ. Son divin sang, qui les a rachetés de l’esclavage du prince de ce monde, les rachètera aussi de l’esclavage des ministres du prince de ce monde. Voyez leurs pieds et leurs mains percés, leur côté ouvert, leur tête couverte de plaies sanglantes. Sous la terre que vous leur aviez donnée pour héritage, on leur a creusé un vaste sépulcre, et on les y a jetés pêle-mêle, et on en a scellé la pierre d’un sceau sur lequel on a, par moquerie, gravé votre saint nom. Et ainsi, Seigneur, ils sont là gisants; mais ils n’y seront pas éternellement. Encore trois jours, et le sceau sacrilége sera brisé, et la pierre sera brisée, et ceux qui dorment se réveilleront, et le règne du Christ, qui est justice et charité, et paix et joie dans l’esprit saint, commencera. Ainsi soit-il.
XXIII
Tout ce qui arrive dans le monde a son signe qui le précède.
Lorsque le soleil est près de se lever l’horizon se colore de mille nuances, et l’Orient paroît tout en feu.
Lorsque la tempête vient, on entend sur le rivage un sourd bruissement, et les flots s’agitent comme d’eux-mêmes.
Les innombrables pensées diverses qui se croisent et se mêlent à l’horizon du monde spirituel, sont le signe qui annonce le lever du soleil des intelligences.
Le murmure confus et le mouvement intérieur des peuples en émoi sont le signe précurseur de la tempête qui passera bientôt sur les nations tremblantes.
Tenez-vous prêts, car les temps approchent.
En ce jour-là, il y aura de grandes terreurs, et des cris tels qu’on n’en a point entendu depuis les jours du déluge.
Les rois hurleront sur leurs trônes; ils chercheront à retenir avec les deux mains leurs couronnes emportées par les vents, et ils seront balayés avec elles.
Les riches et les puissants sortiront nus de leurs palais, de peur d’être ensevelis sous les ruines.
On les verra, errants sur les chemins, demander aux passants quelques haillons pour couvrir leur nudité, un peu de pain noir pour apaiser leur faim, et je ne sais s’ils l’obtiendront.
Et il y aura des hommes qui seront saisis de la soif du sang, et qui adoreront la mort, et qui voudront la faire adorer.
Et la mort étendra sa main de squelette comme pour les bénir, et cette bénédiction descendra sur leur cœur, et il cessera de battre.
Et les savants se troubleront dans leur science, et elle leur apparoîtra comme un petit point noir, quand se lèvera le soleil des intelligences.
Et à mesure qu’il montera, sa chaleur fondra les nuages amoncelés par la tempête; et ils ne seront plus qu’une légère vapeur, qu’un vent doux chassera vers le Couchant.
Jamais le ciel n’aura été aussi serein, ni la terre aussi verte et aussi féconde.
Et au lieu du foible crépuscule que nous appelons jour, une lumière vive et pure rayonnera d’en haut, comme un reflet de la face de Dieu.
Et les hommes se regarderont à cette lumière, et ils diront: Nous ne connoissions ni nous ni les autres; nous ne savions pas ce que c’est que l’homme. A présent, nous le savons.
Et chacun s’aimera dans son frère, et se tiendra heureux de le servir; et il n’y aura ni petits ni grands, à cause de l’amour qui égale tout, et toutes les familles ne seront qu’une famille, et toutes les nations qu’une nation.
Ceci est le sens des lettres mystérieuses que les juifs aveugles attachèrent à la croix du Christ.
XXIV
C’étoit une nuit d’hiver. Le vent souffloit au dehors, et la neige blanchissoit les toits.
Sous un de ces toits, dans une chambre étroite, étoient assises, travaillant de leurs mains, une femme à cheveux blancs et une jeune fille.
Et de temps en temps la vieille femme réchauffoit à un petit brasier ses mains pâles. Une lampe d’argile éclairoit cette pauvre demeure, et un rayon de la lampe venoit expirer sur une image de la Vierge, suspendue au mur.
Et la jeune fille levant les yeux regarda en silence, pendant quelques moments, la femme à cheveux blancs; puis elle lui dit: Ma mère, vous n’avez pas été toujours dans ce dénuement.
Et il y avoit dans sa voix une douceur et une tendresse inexprimables.
Et la femme à cheveux blancs répondit: Ma fille, Dieu: est le maître: ce qu’il fait est bien fait.
Ayant dit ces mots, elle se tut un peu de temps; ensuite elle reprit:
Quand je perdis votre père, ce fut une douleur que je crus sans consolation: cependant vous me restiez; mais je ne sentois qu’une chose alors.
Depuis, j’ai pensé que s’il vivoit et qu’il nous vît en cette détresse, son âme se briseroit; et j’ai reconnu que Dieu avoit été bon envers lui.
La jeune fille ne répondit rien, mais elle baissa la tête, et quelques larmes, qu’elle s’efforçoit de cacher, tombèrent sur la toile qu’elle tenoit entre ses mains.
La mère ajouta: Dieu, qui a été bon envers lui, a été bon aussi envers nous. De quoi avons-nous manqué, tandis que tant d’autres manquent de tout?
Il est vrai qu’il a fallu nous habituer à peu, et, ce peu, le gagner par notre travail; mais ce peu ne suffit-il pas? et tous n’ont-ils pas été dès le commencement condamnés à vivre de leur travail?
Dieu, dans sa bonté, nous a donné le pain de chaque jour; et combien ne l’ont pas? un abri, et combien ne savent où se retirer?
Il vous a, ma fille, donnée à moi: de quoi me plaindrais-je?
A ces dernières paroles, la jeune fille, tout émue, tomba aux genoux de sa mère, prit ses mains, les baisa, et se pencha sur son sein en pleurant.
Et la mère, faisant un effort pour élever la voix: Ma fille, dit-elle, le bonheur n’est pas de posséder beaucoup, mais d’espérer et d’aimer beaucoup.
Notre espérance n’est pas ici-bas ni notre amour non plus, ou s’il y est, ce n’est qu’en passant.
Après Dieu, vous m’êtes tout en ce monde; mais ce monde s’évanouit comme un songe, et c’est pourquoi mon amour s’élève avec vous vers un autre monde...
Lorsque je vous portois dans mon sein, un jour je priai avec plus d’ardeur la Vierge-Marie, et elle m’apparut pendant mon sommeil, et il me sembloit qu’avec un sourire céleste elle me présentoit un petit enfant.
Et je pris l’enfant qu’elle me présentoit, et lorsque je le tins dans mes bras, la Vierge-Mère posa sur sa tête une couronne de roses blanches.
Peu de mois après vous naquîtes, et la douce vision étoit toujours devant mes yeux.
Ce disant, la femme aux cheveux blancs tressaillit, et serra sur son cœur la jeune fille.
A quelque temps de là une âme sainte vit deux formes lumineuses monter vers le ciel, et une troupe d’anges les accompagnoit, et l’air retentissoit de leurs chants d’allégresse.
XXV
Ce que vos yeux voient, ce que touchent vos mains, ce ne sont que des ombres, et le son qui frappe votre oreille n’est qu’un grossier écho de la voix intime et mystérieuse qui adore, et prie, et gémit au sein de la création.
Car toute créature gémit, toute créature est dans le travail de l’enfantement, et s’efforce de naître à la vie véritable, de passer des ténèbres à la lumière, de la région des apparences à celle des réalités.