Part 2
Ce n’est pas en prenant ce qui est à autrui qu’on peut détruire la pauvreté; car comment, en faisant des pauvres, diminueroit-on le nombre des pauvres?
Chacun a droit de conserver ce qu’il a, sans quoi personne ne posséderoit rien.
Mais chacun a droit d’acquérir par son travail ce qu’il n’a pas, sans quoi la pauvreté seroit éternelle.
Affranchissez donc votre travail, affranchissez vos bras, et la pauvreté ne sera plus parmi les hommes qu’une exception permise de Dieu, pour leur rappeler l’infirmité de leur nature et le secours mutuel et l’amour qu’ils se doivent les uns aux autres.
X
Et j’avois vu les maux qui arrivent sur la terre, le foible opprimé, le juste mendiant son pain, le méchant élevé aux honneurs et regorgeant de richesses, l’innocent condamné par des juges iniques, et ses enfants errants sous le soleil.
Et mon âme étoit triste, et l’espérance en sortoit de toutes parts comme d’un vase brisé.
Et Dieu m’envoya un profond sommeil.
Et dans mon sommeil, je vis comme une forme lumineuse, debout près de moi, un Esprit dont le regard doux et perçant pénétroit jusqu’au fond de mes pensées les plus secrètes.
Et je tressaillis, non de crainte ni de joie, mais comme d’un sentiment qui seroit un mélange inexprimable de l’une et de l’autre.
Et l’Esprit me dit: Pourquoi es-tu triste?
Et je répondis en pleurant: Oh! voyez les maux qui sont sur la terre.
Et la forme céleste se prit à sourire d’un sourire ineffable, et cette parole vint à mon oreille:
Ton œil ne voit rien qu’à travers ce milieu trompeur que les créatures nomment le temps. Le temps n’est que pour toi: il n’y a point de temps pour Dieu.
Et je me taisois, car je ne comprenois pas.
Tout-à-coup l’Esprit: Regarde, dit-il.
Et, sans qu’il y eût désormais pour moi ni avant ni après, en un même instant, je vis à la fois ce que, dans leur langue infirme et défaillante, les hommes appellent passé, présent, avenir.
Et tout cela n’étoit qu’un, et cependant, pour dire ce que je vis, il faut que je redescende au sein du temps, il faut que je parle la langue infirme et défaillante des hommes.
Et toute la race humaine me paroissoit comme un seul homme.
Et cet homme avoit fait beaucoup de mal, peu de bien, avoit senti beaucoup de douleurs, peu de joies.
Et il étoit là, gisant dans sa misère, sur une terre tantôt glacée, tantôt brûlante, maigre, affamé, souffrant, affaissé d’une langueur entremêlée de convulsions, accablé de chaînes forgées dans la demeure des démons.
Sa main droite en avoit chargé sa main gauche, et la gauche en avoit chargé la droite, et au milieu de ses rêves mauvais il s’étoit tellement roulé dans ses fers, que tout son corps en étoit couvert et serré.
Car dès qu’ils le touchoient seulement, ils se colloient à sa peau comme du plomb bouillant, ils entroient dans la chair et n’en sortoient plus.
Et c’étoit là l’homme, je le reconnus.
Et voilà, un rayon de lumière partoit de l’Orient, et un rayon d’amour du Midi, et un rayon de force du Septentrion.
Et ces trois rayons s’unirent sur le cœur de cet homme.
Et quand partit le rayon de lumière, une voix dit: Fils de Dieu, frère du Christ, sache ce que tu dois savoir.
Et quand partit le rayon d’amour, une voix dit: Fils de Dieu, frère du Christ, aime qui tu dois aimer.
Et quand partit le rayon de force, une voix dit: Fils de Dieu, frère du Christ, fais ce qui doit être fait.
Et quand les trois rayons se furent unis, les trois voix s’unirent aussi, et il s’en forma une seule voix, qui dit:
Fils de Dieu, frère du Christ, sers Dieu et ne sers que lui seul.
Et alors ce qui jusque là ne m’avoit semblé qu’un homme, m’apparut comme une multitude de peuples et de nations.
Et mon premier regard ne m’avoit pas trompé, et le second ne me trompoit pas non plus.
Et ces peuples et ces nations, se réveillant sur leur lit d’angoisse, commencèrent à se dire:
D’où viennent nos souffrances et notre langueur, et la faim et la soif qui nous tourmentent, et les chaînes qui nous courbent vers la terre et entrent dans notre chair?
Et leur intelligence s’ouvrit, et ils comprirent que les fils de Dieu, les frères du Christ, n’avoient pas été condamnés par leur père à l’esclavage, et que cet esclavage étoit la source de tous leurs maux.
Chacun donc essaya de rompre ses fers, mais nul n’y parvint.
Et ils se regardèrent les uns les autres avec une grande pitié, et, l’amour agissant en eux, ils se dirent: Nous avons tous la même pensée, pourquoi n’aurions-nous pas tous le même cœur? Ne sommes-nous pas tous les fils du même Dieu et les frères du même Christ? Sauvons-nous, ou mourons ensemble.
Et ayant dit cela, ils sentirent en eux une force divine, et j’entendis leurs chaînes craquer, et ils combattirent six jours contre ceux qui les avoient enchaînés, et le sixième jour ils furent vainqueurs, et le septième fut un jour de repos.
Et la terre, qui étoit sèche, reverdit, et tous purent manger de ses fruits, et aller et venir sans que personne leur dît: Où allez-vous? on ne passe point ici.
Et les petits enfants cueilloient des fleurs, et les apportoient à leur mère, qui doucement leur sourioit.
Et il n’y avoit ni pauvres ni riches, mais tous avoient en abondance les choses nécessaires à leurs besoins, parce que tous s’aimoient et s’aidoient en frères.
Et une voix, comme la voix d’un ange, retentit dans les cieux: Gloire à Dieu, qui a donné l’intelligence, l’amour, la force à ses enfants! Gloire au Christ, qui a rendu à ses frères la liberté!
XI
Lorsqu’un de vous souffre une injustice, lorsque, dans sa route à travers le monde, l’oppresseur le renverse, et met le pied sur lui; s’il se plaint, nul ne l’entend.
Le cri du pauvre monte jusqu’à Dieu, mais il n’arrive pas à l’oreille de l’homme.
Et je me suis demandé: D’où vient ce mal? Est-ce que celui qui a créé le pauvre comme le riche, le foible comme le puissant, auroit voulu ôter aux uns toute crainte dans leurs iniquités, aux autres toute espérance dans leur misère?
Et j’ai vu que c’étoit là une pensée horrible, un blasphême contre Dieu.
Parce que chacun de vous n’aime que soi, parce qu’il se sépare de ses frères, parce qu’il est seul et veut être seul, sa plainte n’est point entendue.
Au printemps, lorsque tout se ranime, il sort de l’herbe un bruit qui s’élève comme un long murmure.
Ce bruit, formé de tant de bruits qu’on ne les pourroit compter, est la voix d’un nombre innombrable de pauvres petites créatures imperceptibles.
Seule, aucune d’elles ne seroit entendue: toutes ensemble, elles se font entendre.
Vous êtes aussi cachés sous l’herbe, pourquoi n’en sort-il aucune voix?
Quand on veut passer une rivière rapide, on se forme en une longue file sur deux rangs, et, rapprochés de la sorte, ceux qui n’auroient pu, isolés des autres, résister à la force des eaux, la surmontent sans peine.
Faites ainsi, et vous romprez le cours de l’iniquité, qui vous emporte lorsque vous êtes seuls, et vous jette brisés sur la rive.
Que vos résolutions soient lentes, mais fermes. Ne vous laissez aller ni à un premier, ni à un second mouvement.
Mais si l’on a commis contre vous quelque injustice, commencez par bannir tout sentiment de haine de votre cœur, et puis, levant les mains et les yeux en haut, dites à votre Père, qui est dans les cieux:
O Père, vous êtes le protecteur de l’innocent et de l’opprimé; car c’est votre amour qui a créé le monde, et c’est votre justice qui le gouverne.
Vous voulez qu’elle règne sur la terre, et le méchant y oppose sa volonté mauvaise.
C’est pourquoi nous avons résolu de combattre le méchant.
O Père! donnez le conseil à notre esprit, et la force à nos bras!
Quand vous aurez ainsi prié du fond de votre âme, combattez et ne craignez rien.
Si d’abord la victoire paroît s’éloigner de vous, ce n’est qu’une épreuve, elle reviendra: car votre sang sera comme le sang d’Abel égorgé par Caïn, et votre mort comme celle des martyrs.
XII
C’étoit dans une nuit sombre; un ciel sans astres pesoit sur la terre, comme un couvercle de marbre noir sur un tombeau.
Et rien ne troubloit le silence de cette nuit, si ce n’est un bruit étrange, comme d’un léger battement d’ailes, que de fois à autre on entendoit au-dessus des campagnes et des cités;
Et alors les ténèbres s’épaississoient, et chacun sentoit son âme se serrer, et le frisson courir dans ses veines.
Et dans une salle tendue de noir et éclairée d’une lampe rougeâtre, sept hommes vêtus de pourpre, et la tête ceinte d’une couronne, étoient assis sur sept siéges de fer.
Et au milieu de la salle s’élevoit un trône composé d’ossements, et au pied du trône, en guise d’escabeau, étoit un crucifix renversé; et devant le trône, une table d’ébène, et sur la table, un vase plein de sang rouge et écumeux, et un crâne humain.
Et les sept hommes couronnés paroissoient pensifs et tristes, et, du fond de son orbite creux, leur œil de temps en temps laissoit échapper des étincelles d’un feu livide.
Et l’un d’eux s’étant levé s’approcha du trône en chancelant, et mit le pied sur le crucifix.
En ce moment ses membres tremblèrent, et il sembla près de défaillir. Les autres le regardoient immobiles; ils ne firent pas le moindre mouvement, mais je ne sais quoi passa sur leur front, et un sourire qui n’est pas de l’homme contracta leurs lèvres.
Et celui qui avoit semblé près de défaillir étendit la main, saisit le vase plein de sang, en versa dans le crâne, et le but.
Et cette boisson parut le fortifier.
Et dressant la tête, ce cri sortit de sa poitrine comme un sourd râlement.
Maudit soit le Christ, qui a ramené sur la terre la Liberté!
Et les six autres hommes couronnés se levèrent tous ensemble, et tous ensemble poussèrent le même cri:
Maudit soit le Christ, qui a ramené sur la terre la Liberté!
Après quoi, s’étant rassis sur leurs siéges de fer, le premier dit:
Mes frères, que ferons-nous pour étouffer la Liberté? Car notre règne est fini, si le sien commence. Notre cause est la même: que chacun propose ce qui lui semblera bon.
Voici pour moi le conseil que je donne. Avant que le Christ vînt, qui se tenoit debout devant nous? C’est sa religion qui nous a perdus: abolissons la religion du Christ.
Et tous répondirent: Il est vrai. Abolissons la religion du Christ.
Et un second s’avança vers le trône, prit le crâne humain, y versa du sang, le but, et dit ensuite:
Ce n’est pas la religion seulement qu’il faut abolir, mais encore la science et la pensée; car la science veut connoître ce qu’il n’est pas bon pour nous que l’homme sache, et la pensée est toujours prête à regimber contre la force.
Et tous répondirent: Il est vrai. Abolissons la science et la pensée.
Et ayant fait ce qu’avoient fait les deux premiers, un troisième dit:
Lorsque nous aurons replongé les hommes dans l’abrutissement en leur ôtant et la religion, et la science, et la pensée, nous aurons fait beaucoup, mais il nous restera quelque chose encore à faire.
La brute a des instincts et des sympathies dangereuses. Il faut qu’aucun peuple n’entende la voix d’un autre peuple, de peur que si celui-là se plaint et remue, celui-ci ne soit tenté de l’imiter. Qu’aucun bruit du dehors ne pénètre chez nous.
Et tous répondirent: Il est vrai. Qu’aucun bruit du dehors ne pénètre chez nous.
Et un quatrième dit: Nous avons notre intérêt, et les peuples ont aussi leur intérêt opposé au nôtre. S’ils s’unissent pour défendre contre nous cet intérêt, comment leur résisterons-nous?
Divisons pour régner. Créons à chaque province, à chaque ville, à chaque hameau, un intérêt contraire à celui des autres hameaux, des autres villes, des autres provinces.
De cette manière tous se haïront, et ils ne songeront pas à s’unir contre nous.
Et tous répondirent: Il est vrai. Divisons pour régner: la concorde nous tueroit.
Et un cinquième, ayant deux fois rempli de sang et vidé deux fois le crâne humain, dit:
J’approuve tous ces moyens, ils sont bons, mais insuffisants. Faites des brutes, c’est bien; mais effrayez ces brutes, frappez-les de terreur par une justice inexorable et par des supplices atroces, si vous ne voulez pas tôt ou tard en être dévorés. Le bourreau est le premier ministre d’un bon prince.
Et tous répondirent: Il est vrai. Le bourreau est le premier ministre d’un bon prince.
Et un sixième dit:
Je reconnois l’avantage des supplices prompts, terribles, inévitables. Cependant il y a des âmes fortes et des âmes désespérées qui bravent les supplices.
Voulez-vous gouverner aisément les hommes, amollissez-les par la volupté. La vertu ne nous vaut rien; elle nourrit la force: épuisons-la plutôt par la corruption.
Et tous répondirent: Il est vrai. Épuisons la force et l’énergie et le courage par la corruption.
Alors, le septième ayant comme les autres bu dans le crâne humain, parla de la sorte, les pieds sur le crucifix:
Plus de Christ; il y a guerre à mort, guerre éternelle entre lui et nous.
Mais comment détacher de lui les peuples? C’est une tentative vaine. Que faire donc? Écoutez-moi: il faut gagner les prêtres du Christ avec des biens, des honneurs et de la puissance.
Et ils commanderont au peuple, de la part du Christ, de nous être soumis en tout, quoi que nous fassions, quoi que nous ordonnions;
Et le peuple les croira, et il obéira par conscience, et notre pouvoir sera plus affermi qu’auparavant.
Et tous répondirent: Il est vrai. Gagnons les prêtres du Christ.
Et tout-à-coup la lampe qui éclairoit la salle s’éteignit, et les sept hommes se séparèrent dans les ténèbres.
Et il fut dit à un Juste, qui en ce moment veilloit et prioit devant la croix: Mon jour approche. Adore et ne crains rien.
XIII
Et à travers un brouillard gris et lourd, je vis, comme on voit sur la terre, à l’heure du crépuscule, une plaine nue, déserte et froide.
Au milieu s’élevoit un rocher d’où tomboit goutte à goutte une eau noirâtre, et le bruit foible et sourd des gouttes qui tomboient étoit le seul bruit qu’on entendît.
Et sept sentiers, après avoir serpenté dans la plaine, venoient aboutir au rocher, et près du rocher, à l’entrée de chacun, étoit une pierre recouverte de je ne sais quoi d’humide et de vert, semblable à la bave d’un reptile.
Et voilà, sur l’un des sentiers, j’aperçus comme une ombre qui lentement se mouvoit; et peu à peu, l’ombre s’approchant, je distinguai, non pas un homme, mais la ressemblance d’un homme.
Et à l’endroit du cœur, cette forme humaine avoit une tache de sang.
Et elle s’assit sur la pierre humide et verte, et ses membres grelotoient, et, la tête penchée, elle se serroit avec ses bras, comme pour retenir un reste de chaleur.
Et par les six autres sentiers, six autres ombres successivement arrivèrent au pied du rocher.
Et chacune d’elles, grelotant et se serrant avec ses bras, s’assit sur la pierre humide et verte.
Et elles étoient là, silencieuses et courbées sous le poids d’une incompréhensible angoisse.
Et leur silence dura long-temps, je ne sais combien de temps, car jamais le soleil ne se lève sur cette plaine: on n’y connoît ni soir ni matin. Les gouttes d’eau noirâtre y mesurent seules, en tombant, une durée monotone, obscure, pesante, éternelle.
Et cela étoit si horrible à voir que, si Dieu ne m’avoit fortifié, je n’aurois pu en soutenir la vue.
Et, après une sorte de frissonnement convulsif, une des ombres, soulevant sa tête, fit entendre un son comme le son rauque et sec du vent qui bruit dans un squelette.
Et le rocher renvoya cette parole à mon oreille:
Le Christ a vaincu: maudit soit-il!
Et les six autres ombres tressaillirent, et toutes ensemble soulevant la tête, le même blasphême sortit de leur sein:
Le Christ a vaincu: maudit soit-il!
Et aussitôt elles furent saisies d’un tremblement plus fort, le brouillard s’épaissit, et, pendant un moment, l’eau noirâtre cessa de couler.
Et les sept ombres avoient plié de nouveau sous le poids de leur angoisse secrète, et il y eut un second silence plus long que le premier.
Ensuite une d’elles, sans se lever de sa pierre, immobile et penchée, dit aux autres:
Il vous est donc advenu ainsi qu’à moi. Que nous ont servi tous nos conseils?
Et une autre reprit: La foi et la pensée ont brisé les chaînes des peuples; la foi et la pensée ont affranchi la terre.
Et une autre dit: Nous voulions diviser les hommes, et notre oppression les a unis contre nous.
Et une autre: Nous avons versé le sang, et ce sang est retombé sur nos têtes.
Et une autre: Nous avons semé la corruption, et elle a germé en nous, et elle a dévoré nos os.
Et une autre: Nous avons cru étouffer la Liberté, et son souffle a desséché notre pouvoir jusqu’en sa racine.
Alors la septième ombre:
Le Christ a vaincu: maudit soit-il!
Et tous d’une seule voix répondirent:
Le Christ a vaincu: maudit soit-il!
Et je vis une main qui s’avançoit; elle trempa le doigt dans l’eau noirâtre dont les gouttes mesurent en tombant la durée éternelle, en marqua au front les sept ombres, et ce fut pour jamais.
XIV
Vous n’avez qu’un jour à passer sur la terre; faites en sorte de le passer en paix.
La paix est le fruit de l’amour; car pour vivre en paix, il faut savoir supporter bien des choses.
Nul n’est parfait, tous ont leurs défauts; chaque homme pèse sur les autres, et l’amour seul rend ce poids léger.
Si vous ne pouvez supporter vos frères, comment vos frères vous supporteront-ils?
Il est écrit du fils de Marie: Comme il avoit aimé les siens, qui étoient dans le monde, il les aima jusqu’à la fin.
Aimez donc vos frères qui sont dans le monde, et aimez-les jusqu’à la fin.
L’amour est infatigable, il ne se lasse jamais. L’amour est inépuisable; il vit et renaît de lui-même, et plus il s’épanche, plus il surabonde.
Qui s’aime plus que son frère n’est pas digne du Christ, mort pour ses frères. Avez-vous donné vos biens, donnez encore votre vie, et l’amour vous rendra tout.
Je vous le dis en vérité, celui qui aime, son cœur est un paradis sur la terre. Il a Dieu en soi, car Dieu est amour.
L’homme vicieux n’aime point, il convoite: il a faim et soif de tout; son œil, tel que l’œil du serpent, fascine et attire, mais pour dévorer.
L’amour repose au fond des âmes pures, comme une goutte de rosée dans le calice d’une fleur.
Oh! si vous saviez ce que c’est qu’aimer!
Vous dites que vous aimez, et beaucoup de vos frères manquent de pain pour soutenir leur vie, de vêtements pour couvrir leurs membres nus, d’un toit pour s’abriter, d’une poignée de paille pour dormir dessus, tandis que vous avez toutes choses en abondance.
Vous dites que vous aimez, et il y a, en grand nombre, des malades qui languissent, privés de secours, sur leur pauvre couche, des malheureux qui pleurent sans que personne pleure avec eux, des petits enfants qui s’en vont, tout transis de froid, de porte en porte demander aux riches une miette de leur table, et qui ne l’obtiennent pas.
Vous dites que vous aimez vos frères: et que feriez-vous donc si vous les haïssiez?
Et moi je vous le dis, quiconque, le pouvant, ne soulage pas son frère qui souffre, est l’ennemi de son frère; et quiconque, le pouvant, ne nourrit pas son frère, qui a faim, est son meurtrier.
XV
Il se rencontre des hommes qui n’aiment point Dieu, et qui ne le craignent point: fuyez-les, car il sort d’eux une vapeur de malédiction.
Fuyez l’impie, car son haleine tue; mais ne le haïssez pas, car qui sait si déjà Dieu n’a pas changé son cœur?
L’homme qui, même de bonne foi, dit: Je ne crois point, se trompe souvent. Il y a bien avant dans l’âme, jusqu’au fond, une racine de foi qui ne sèche point.
La parole qui nie Dieu brûle les lèvres sur lesquelles elle passe, et la bouche qui s’ouvre pour blasphémer est un soupirail de l’enfer.
L’impie est seul dans l’univers. Toutes les créatures louent Dieu, tout ce qui sent le bénit, tout ce qui pense l’adore: l’astre du jour et ceux de la nuit le chantent dans leur langue mystérieuse.
Il a écrit au firmament son nom trois fois saint.
Gloire à Dieu dans les hauteurs des cieux!
Il l’a écrit aussi dans le cœur de l’homme, et l’homme bon l’y conserve avec amour; mais d’autres tâchent de l’effacer.
Paix sur la terre aux hommes dont la volonté est bonne!
Leur sommeil est doux, et leur mort est encore plus douce, car ils savent qu’ils retournent vers leur père.
Comme le pauvre laboureur, au déclin du jour, quitte les champs, regagne sa chaumière, et, assis devant la porte, oublie ses fatigues en regardant le ciel: ainsi, quand le soir se fait, l’homme d’espérance regagne avec joie la maison paternelle, et, assis sur le seuil, oublie les travaux de l’exil dans les visions de l’éternité.
XVI
Deux hommes étoient voisins, et chacun d’eux avoit une femme et plusieurs petits enfants, et son seul travail pour les faire vivre.
Et l’un de ces deux hommes s’inquiétoit en lui-même, disant: Si je meurs, ou que je tombe malade, que deviendront ma femme et mes enfants?
Et cette pensée ne le quittoit point, et elle rongeoit son cœur comme un ver ronge le fruit où il est caché.
Or, bien que la même pensée fût venue également à l’autre père, il ne s’y étoit point arrêté: car, disoit-il, Dieu, qui connoît toutes ses créatures et qui veille sur elles, veillera aussi sur moi, et sur ma femme, et sur mes enfants.
Et celui-ci vivoit tranquille, tandis que le premier ne goûtoit pas un instant de repos ni de joie intérieurement.
Un jour qu’il travailloit aux champs, triste et abattu à cause de sa crainte, il vit quelques oiseaux entrer dans un buisson, en sortir, et puis bientôt y revenir encore.
Et, s’étant approché, il vit deux nids posés côte à côte, et dans chacun plusieurs petits nouvellement éclos et encore sans plumes.
Et quand il fut retourné à son travail, de temps en temps il levoit les yeux, et regardoit ces oiseaux, qui alloient et venoient portant la nourriture à leurs petits.
Or, voilà qu’au moment où l’une des mères rentroit avec sa becquée, un vautour la saisit, l’enlève, et la pauvre mère, se débattant vainement sous sa serre, jetoit des cris perçants.
A cette vue, l’homme qui travailloit sentit son âme plus troublée qu’auparavant: car, pensoit-il, la mort de la mère, c’est la mort des enfants. Les miens n’ont que moi non plus. Que deviendront-ils si je leur manque?
Et tout le jour il fut sombre et triste, et la nuit il ne dormit point.
Le lendemain, de retour aux champs, il se dit: Je veux voir les petits de cette pauvre mère: plusieurs sans doute ont déjà péri. Et il s’achemina vers le buisson.
Et regardant, il vit les petits bien portants; pas un ne sembloit avoir pâti.
Et ceci l’ayant étonné, il se cacha pour observer ce qui se passeroit.