Part 6
Ces arbres sont beaux, ces fleurs sont belles; mais ce ne sont point les fleurs ni les arbres de mon pays: ils ne me disent rien. L’exilé partout est seul.
Ce ruisseau coule mollement dans la plaine; mais son murmure n’est pas celui qu’entendit mon enfance: il ne rappelle à mon âme aucuns souvenirs. L’exilé partout est seul.
Ces chants sont doux, mais les tristesses et les joies qu’ils réveillent ne sont ni mes tristesses ni mes joies. L’exilé partout est seul.
On m’a demandé: Pourquoi pleurez-vous? Et quand je l’ai dit, nul n’a pleuré, parce qu’on ne me comprenoit point. L’exilé partout est seul.
J’ai vu des vieillards entourés d’enfants, comme l’olivier de ses rejetons; mais aucun de ces vieillards ne m’appeloit son fils, aucun de ces enfants ne m’appeloit son frère. L’exilé partout est seul.
J’ai vu des jeunes filles sourire, d’un sourire aussi pur que la brise du matin, à celui que leur amour s’étoit choisi pour époux; mais pas une ne m’a souri. L’exilé partout est seul.
J’ai vu des jeunes hommes, poitrine contre poitrine, s’étreindre comme s’ils avoient voulu de deux vies ne faire qu’une vie; mais pas un ne m’a serré la main. L’exilé partout est seul.
Il n’y a d’amis, d’épouses, de pères et de frères que dans la patrie. L’exilé partout est seul.
Pauvre exilé! cesse de gémir; tous sont bannis comme toi: tous voient passer et s’évanouir pères, frères, épouses, amis.
La patrie n’est point ici bas; l’homme vainement l’y cherche; ce qu’il prend pour elle n’est qu’un gîte d’une nuit.
Il s’en va errant sur la terre. Que Dieu guide le pauvre exilé!
XLI
Et la patrie me fut montrée.
Je fus ravi au-dessus de la région des ombres, et je voyois le temps les emporter d’une vitesse indicible à travers le vide, comme on voit le souffle du Midi emporter les vapeurs légères qui glissent dans le lointain sur la plaine.
Et je montois, et je montois encore; et les réalités, invisibles à l’œil de chair, m’apparurent, et j’entendis des sons qui n’ont point d’écho dans ce monde de fantômes.
Et ce que j’entendois, ce que je voyois étoit si vivant, mon âme le saisissoit avec une telle puissance, qu’il me sembloit qu’auparavant tout ce que j’avois cru voir et entendre n’étoit qu’un songe vague de la nuit.
Que dirai-je donc aux enfants de la nuit, et que peuvent-ils comprendre? Et des hauteurs du jour éternel, ne suis-je pas aussi retombé avec eux au sein de la nuit, dans la région du temps et des ombres?
Je voyois comme un océan immobile, immense, infini; et dans cet océan, trois océans: un océan de force, un océan de lumière, un océan de vie; et ces trois océans, se pénétrant l’un l’autre sans se confondre, ne formoient qu’un même océan, qu’une même unité indivisible, absolue, éternelle.
Et cette unité étoit Celui qui est; et, au fond de son être, un nœud ineffable lioit entre elles trois personnes, qui me furent nommées, et leurs noms étoient le Père, le Fils, l’Esprit; et il y avoit là une génération mystérieuse, un souffle mystérieux, vivant, fécond; et le Père, le Fils, l’Esprit, étoient Celui qui est.
Et le Père m’apparoissoit comme une puissance qui, au-dedans de l’Être infini, un avec elle, n’a qu’un seul acte, permanent, complet, illimité, qui est l’Être infini lui-même.
Et le Fils m’apparoissoit comme une parole, permanente, complète, illimitée, qui dit ce qu’opère la puissance du Père, ce qu’il est, ce qu’est l’être infini.
Et l’Esprit m’apparoissoit comme l’amour, l’effusion, l’aspiration mutuelle du Père et du Fils, les animant d’une vie commune, animant d’une vie permanente, complète, illimitée, l’être infini.
Et ces trois étoient un, et ces trois étoient Dieu, et ils s’embrassoient et s’unissoient dans l’impénétrable sanctuaire de la substance une: et cette union, cet embrassement, étoient, au sein de l’immensité, l’éternelle joie, la volupté éternelle de Celui qui est.
Et dans les profondeurs de cet infini océan d’être, nageoit et flottoit et se dilatoit la création; telle qu’une île qui incessamment dilateroit ses rivages au milieu d’une mer sans limites.
Elle s’épanouissoit comme une fleur qui jette ses racines dans les eaux, et qui étend ses longs filets et ses corolles à la surface.
Et je voyois les êtres s’enchaîner aux êtres, et se produire et se développer dans leur variété innombrable, s’abreuvant, se nourrissant d’une sève qui jamais ne s’épuise, de la force, de la lumière et de la vie de Celui qui est.
Et tout ce qui m’avoit été caché jusqu’alors se dévoiloit à mes regards, que n’arrêtoit plus la matérielle enveloppe des essences.
Dégagé des entraves terrestres, je m’en allois de monde en monde, comme ici-bas l’esprit va d’une pensée à une pensée; et après m’être plongé, perdu, dans ces merveilles de la puissance, de la sagesse et de l’amour, je me plongeois, je me perdois dans la source même de l’amour, de la sagesse et de la puissance.
Et je sentois ce que c’est que la patrie; et je m’enivrois de lumière, et mon âme, emportée par des flots d’harmonie, s’endormoit sur les ondes célestes, dans une extase inénarrable.
Et puis je voyois le Christ à la droite de son père, rayonnant d’une gloire immortelle.
Et je le voyois aussi comme un agneau mystique immolé sur un autel; des myriades d’anges et les hommes rachetés de son sang l’environnoient, et, chantant ses louanges, ils lui rendoient grâce dans le langage des cieux.
Et une goutte du sang de l’Agneau tomboit sur la nature languissante et malade, et je la vis se transfigurer; et toutes les créatures qu’elle renferme palpitèrent d’une vie nouvelle, et toutes élevèrent la voix, et cette voix disoit:
Saint, Saint, Saint, est Celui qui a détruit le mal et vaincu la mort.
Et le Fils se pencha sur le sein du Père, et l’esprit les couvrit de son ombre, et il y eut entre eux un mystère divin; et les cieux en silence tressaillirent.
FIN.