Chapter 4 of 6 · 3987 words · ~20 min read

Part 4

Ce soleil si brillant, si beau, n’est que le vêtement, l’emblême obscur du vrai soleil, qui éclaire et échauffe les âmes.

Cette terre, si riche, si verdoyante, n’est que le pâle suaire de la nature: car la nature, déchue aussi, est descendue comme l’homme dans le tombeau, mais comme lui elle en sortira.

Sous cette enveloppe épaisse du corps, vous ressemblez à un voyageur qui la nuit dans sa tente, voit ou croit voir des fantômes passer.

Le monde réel est voilé pour vous. Celui qui se retire au fond de lui-même, l’y entrevoit comme dans le lointain. De secrètes puissances qui sommeillent en lui, se réveillent un moment, soulèvent un coin du voile que le temps retient de sa main ridée, et l’œil intérieur est ravi des merveilles qu’il contemple.

Vous êtes assis au bord de l’océan des êtres, mais vous ne pénétrez point dans ses profondeurs. Vous marchez le soir le long de la mer, et vous ne voyez qu’un peu d’écume que le flot jette sur le rivage.

A quoi vous comparerai-je encore?

Vous êtes comme l’enfant dans le sein de sa mère, attendant l’heure de la naissance; comme l’insecte ailé dans le ver qui rampe, aspirant à sortir de cette prison terrestre, pour prendre votre essor vers les cieux.

XXVI

Qui est-ce qui se pressoit autour du Christ pour entendre sa parole? Le peuple.

Qui est-ce qui le suivoit dans la montagne et les lieux déserts pour écouter ses enseignements? Le peuple.

Qui vouloit le choisir pour roi? Le peuple.

Qui étendoit ses vêtements et jetoit devant lui des palmes en criant Hôsannah, lors de son entrée à Jérusalem? Le peuple.

Qui est-ce qui se scandalisoit à cause des malades qu’il guérissoit le jour du sabbat? Les scribes et les pharisiens.

Qui l’interrogeoit insidieusement et lui tendoit des piéges pour le perdre? Les scribes et les pharisiens.

Qui disoit de lui: Il est possédé? Qui l’appeloit un homme de bonne chère et aimant le plaisir? Les scribes et les pharisiens.

Qui le traitoit de séditieux et de blasphémateur? qui se ligua pour le faire mourir? qui le crucifia sur le Calvaire entre deux voleurs?

Les scribes et les pharisiens, les docteurs de la loi, le roi Hérode et ses courtisans, le gouverneur romain et les princes des prêtres.

Leur astuce hypocrite trompa le peuple même. Ils le poussèrent à demander la mort de celui qui l’avoit nourri dans le désert avec sept pains, qui rendoit aux infirmes la santé, la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, et aux perclus l’usage de leurs membres.

Mais Jésus, voyant qu’on avoit séduit ce peuple comme le serpent séduisit la femme, pria son Père, disant: Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font.

Et cependant, depuis dix-huit siècles, le Père ne leur a pas encore pardonné, et ils traînent leur supplice par toute la terre, et par toute la terre l’esclave est contraint de se baisser pour les voir.

La miséricorde du Christ est sans exclusion. Il est venu dans ce monde pour sauver, non pas quelques hommes, mais tous les hommes; il a eu pour chacun d’eux une goutte de sang.

Mais les petits, les foibles, les humbles, les pauvres, tous ceux qui souffroient, il les aimaoit d’un amour de prédilection.

Son cœur battoit sur le cœur du peuple, et le cœur du peuple battoit sur son Cœur.

Et c’est là, sur le cœur du Christ, que les peuples malades se raniment, et que les peuples opprimés reçoivent la force de s’affranchir.

Malheur à ceux qui s’éloignent de lui, qui le renient! leur misère est irrémédiable, et leur servitude éternelle.

XXVII

On a vu des temps où l’homme, en égorgeant l’homme dont les croyances différoient des siennes, se persuadoit offrir un sacrifice agréable à Dieu.

Ayez en abomination ces meurtres exécrables.

Comment le meurtre de l’homme pourroit-il plaire à Dieu, qui a dit à l’homme: Tu ne tueras point.

Lorsque le sang de l’homme coule sur la terre, comme une offrande à Dieu, les démons accourent pour le boire, et entrent dans celui qui l’a versé.

On ne commence à persécuter que quand on désespère de convaincre, et qui désespère de convaincre, ou blasphême en lui-même la puissance de la vérité, ou manque de confiance dans la vérité des doctrines qu’il annonce.

Quoi de plus insensé que de dire aux hommes: Croyez ou mourez!

La foi est fille du Verbe: elle pénètre dans les cœurs avec la parole, et non avec le poignard.

Jésus passa en faisant le bien, attirant à lui par sa bonté, et touchant par sa douceur les âmes les plus dures.

Ses lèvres divines bénissoient et ne maudissoient point, si ce n’est les hypocrites. Il ne choisit pas des bourreaux pour apôtres.

Il disoit aux siens: Laissez croître ensemble, jusqu’à la moisson, le bon et le mauvais grain; le père de famille en fera la séparation sur l’aire.

Et à ceux qui le pressoient de faire descendre le feu du ciel sur une ville incrédule: Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes.

L’esprit de Jésus est un esprit de paix, de miséricorde et d’amour.

Ceux qui persécutent en son nom, qui scrutent les consciences avec l’épée, qui torturent le corps pour convertir l’âme, qui font couler les pleurs au lieu de les essuyer; ceux-là n’ont pas l’esprit de Jésus.

Malheur à qui profane l’Évangile, en le rendant pour les hommes un objet de terreur! Malheur à qui écrit la bonne nouvelle sur une feuille sanglante!

Ressouvenez-vous des catacombes.

En ce temps-là, on vous traînoit à l’échafaud, on vous livroit aux bêtes féroces dans l’amphithéâtre pour amuser la populace, on vous jetoit à milliers au fond des mines et dans les prisons, on confisquoit vos biens, on vous fouloit aux pieds comme la boue des places publiques; vous n’aviez, pour célébrer vos mystères proscrits, d’autre asile que les entrailles de la terre.

Que disoient vos persécuteurs? Ils disoient que vous propagiez des doctrines dangereuses; que votre secte, ainsi qu’ils l’appeloient, troubloit l’ordre et la paix publique; que, violateurs des lois et ennemis du genre humain, vous ébranliez l’empire en ébranlant la religion de l’empire.

Et dans cette détresse, sous cette oppression, que demandiez-vous? la liberté. Vous réclamiez le droit de n’obéir qu’à Dieu, de le servir et de l’adorer selon votre conscience.

Lorsque, même en se trompant dans leur foi, d’autres réclameront de vous ce droit sacré, respectez-le en eux, comme vous demandiez que les païens le respectassent en vous.

Respectez-le pour ne pas flétrir la mémoire de vos confesseurs, et ne pas souiller les cendres de vos martyrs.

La persécution a deux tranchant: elle blesse à droite et à gauche.

Si vous ne vous souvenez plus des enseignements du Christ, ressouvenez-vous des catacombes.

XXVIII

Gardez soigneusement en vos âmes la justice et la charité; elles seront votre sauvegarde, elles banniront d’au milieu de vous les discordes et les dissensions.

Ce qui produit les discordes et les dissensions, ce qui engendre les procès qui scandalisent les gens de bien et ruinent les familles, c’est premièrement l’intérêt sordide, la passion insatiable d’acquérir et de posséder.

Combattez donc sans cesse en vous cette passion que Satan y excite sans cesse.

Qu’emporterez-vous de toutes les richesses que vous aurez amassées par de bonnes et de méchantes voies? Peu suffit à l’homme, qui vit si peu de temps.

Une autre cause de dissensions interminables, ce sont les mauvaises lois.

Or il n’y a guère que de mauvaises lois dans le monde.

Quelle autre loi faut-il à celui qui a la loi du Christ?

La loi du Christ est claire, elle est sainte, et il n’est personne, s’il a cette loi dans le cœur, qui ne se juge lui-même aisément.

Écoutez ce qui m’a été dit:

Les enfants du Christ, s’ils ont entre eux quelques différends, ne doivent pas les porter devant les tribunaux de ceux qui oppriment la terre et qui la corrompent.

N’y a-t-il pas des vieillards parmi eux? et ces vieillards ne sont-ils pas leurs pères, connoissant la justice et l’aimant?

Qu’ils aillent donc trouver un de ces vieillards, et qu’ils lui disent: Mon père, nous n’avons pu nous accorder, moi et mon frère que voilà; nous vous en prions, jugez entre nous.

Et le vieillard écoutera les paroles de l’un et de l’autre, et il jugera entre eux, et ayant jugé il les bénira.

Et s’ils se soumettent à ce jugement, la bénédiction demeurera sur eux: sinon, elle reviendra au vieillard, qui aura jugé selon la justice.

Il n’est rien que ne puissent ceux qui sont unis, soit pour le bien, soit pour le mal. Le jour donc où vous serez unis sera le jour de votre délivrance.

Lorsque les enfants d’Israël étoient opprimés dans la terre d’Égypte, si chacun d’eux, oubliant ses frères, avoit voulu en sortir seul, pas un n’auroit échappé; ils sortirent tous ensemble, et nul ne les arrêta.

Vous êtes aussi dans la terre d’Égypte, courbés sous le sceptre de Pharaon et sous le fouet de ses exacteurs. Criez vers le Seigneur votre Dieu, et puis levez-vous et sortez ensemble.

XXIX

Quand la charité se fut refroidie et que l’injustice eut commencé à croître sur la terre, Dieu dit à un de ses serviteurs: Va de ma part trouver ce peuple, et annonce-lui ce que tu verras; et ce que tu verras arrivera certainement, à moins que, quittant ses voies mauvaises, il ne se repente et ne revienne à moi.

Et le serviteur de Dieu obéit à son commandement, et s’étant revêtu d’un sac, et ayant répandu de la cendre sur sa tête, il s’en alla vers cette multitude, et, élevant la voix, il disoit:

Pourquoi irritez-vous le Seigneur pour votre perte? Quittez vos voies mauvaises; repentez-vous et revenez à lui.

Et les uns, écoutant ces paroles, en étoient touchés, et les autres s’en moquoient, disant: Qui est celui-ci, et que vient-il nous dire? Qui l’a chargé de nous reprendre? C’est un insensé.

Et voilà, l’Esprit de Dieu saisit le prophète, et le temps s’ouvrit à ses yeux, et les siècles passèrent devant lui.

Et tout-à-coup déchirant ses vêtements: Ainsi, dit-il, sera déchirée la famille d’Adam.

Les hommes d’iniquité ont mesuré la terre au cordeau; ils en ont compté les habitants, comme on compte le bétail, tête à tête.

Ils ont dit: Partageons-nous cela, et faisons-en une monnoie à notre usage.

Et le partage s’est fait, et chacun a pris ce qui lui étoit échu, et la terre et ses habitants sont devenus la possession des hommes d’iniquité, et, se consultant tous ensemble, ils se sont demandé: Combien vaut notre possession? Et tous ensemble ils ont répondu: Trente deniers.

Et ils ont commencé à trafiquer entre eux avec ces trente deniers.

Il y a eu des achats, des ventes, des trocs; des hommes pour de la terre, de la terre pour des hommes, et de l’or pour appoint.

Et chacun a convoité la part de l’autre, et ils se sont mis à s’entr’égorger pour se dépouiller mutuellement, et, avec le sang qui couloit, ils ont écrit sur un morceau de papier: Droit, et sur un autre: Gloire.

Seigneur, assez, assez!

En voilà deux qui jettent leurs crocs de fer sur un peuple. Chacun en emporte son lambeau.

Le glaive a passé et repassé. Entendez-vous ces cris déchirants? ce sont les plaintes des jeunes épouses, et les lamentations des mères.

Deux spectres se glissent dans l’ombre; ils parcourent les campagnes et les cités. L’un, décharné comme un squelette, ronge un débris d’animal immonde; l’autre a sous l’aisselle une pustule noire, et les chacals le suivent en hurlant.

Seigneur, Seigneur, votre courroux sera-t-il éternel? Votre bras ne s’étendra-t-il jamais que pour frapper? Épargnez les pères à cause des enfants. Laissez-vous attendrir aux pleurs de ces pauvres petites créatures qui ne savent pas encore distinguer leur main gauche de la droite.

Le monde s’élargit, la paix va renaître, il y aura place pour tous.

Malheur! malheur! le sang déborde; il entoure la terre comme une ceinture rouge.

Quel est ce vieillard qui parle de justice, en tenant d’une main une coupe empoisonnée, et caressant de l’autre une prostituée qui l’appelle, mon père?

Il dit: C’est à moi qu’appartient la race d’Adam. Qui sont parmi vous les plus forts, et je la leur distribuerai?

Et ce qu’il a dit, il le fait, et de son trône, sans se lever, il assigne à chacun sa proie.

Et tous dévorent, dévorent; et leur faim va croissant, et ils se ruent les uns sur les autres, et la chair palpite, et les os craquent sous la dent.

Un marché s’ouvre, on y amène les nations la corde au cou; on les palpe, on les pèse, on les fait courir et marcher: elles valent tant. Ce ne sont plus le tumulte et la confusion d’auparavant, c’est un commerce régulier.

Heureux les oiseaux du ciel et les animaux de la terre! nul ne les contraint; ils vont et viennent comme il leur semble bon.

Qu’est-ce que ces meules qui tournent sans cesse, et que broient-elles?

Fils d’Adam, ces meules sont les lois de ceux qui vous gouvernent, et ce qu’elles broient, c’est vous.

Et à mesure que le prophète jetoit sur l’avenir ces lueurs sinistres, une frayeur mystérieuse s’emparoit de ceux qui l’écoutoient.

Soudain sa voix cessa de se faire entendre, et il parut comme absorbé dans une pensée profonde. Le peuple attendoit en silence, la poitrine serrée et palpitante d’angoisse.

Alors le prophète: Seigneur, vous n’avez point abandonné ce peuple dans sa misère; vous ne l’avez pas livré pour jamais à ses oppresseurs.

Et il prit deux rameaux, et il en détacha les feuilles, et, les ayant croisés, il les lia ensemble, et il les éleva au-dessus de la multitude, disant: Ceci sera votre salut; vous vaincrez par ce signe.

Et la nuit se fit, et le prophète disparut comme une ombre qui passe, et la multitude se dispersa de tous côtés dans les ténèbres.

XXX

Lorsqu’après une longue sécheresse, une pluie douce tombe sur la terre, elle boit avidement l’eau du ciel, qui la rafraîchit et la féconde.

Ainsi, les nations altérées boiront avidement la parole de Dieu, lorsqu’elle descendra sur elles comme une tiède ondée.

Et la justice avec l’amour, et la paix et la liberté germeront dans leur sein.

Et ce sera comme au temps où tous étoient frères, et l’on n’entendra plus la voix du maître ni la voix de l’esclave, les gémissements du pauvre ni les soupirs des opprimés, mais des chants d’allégresse et de bénédiction.

Les pères diront à leurs fils: Nos premiers jours ont été troublés, pleins de larmes et d’angoisses. Maintenant le soleil se lève et se couche sur notre joie. Loué soit Dieu, qui nous a montré ces biens avant de mourir!

Et les mères diront à leurs filles: Voyez nos fronts, à présent si calmes; le chagrin, la douleur, l’inquiétude y creusèrent jadis de profonds sillons. Les vôtres sont comme, au printemps, la surface d’un lac qu’aucune brise n’agite. Loué soit Dieu, qui nous a montré ces biens avant de mourir!

Et les jeunes hommes diront aux jeunes vierges: Vous êtes belles comme les fleurs des champs, pures comme la rosée qui les rafraîchit, comme la lumière qui les colore. Il nous est doux de voir nos pères, il nous est doux d’être auprès de nos mères; mais quand nous vous voyons et que nous sommes près de vous, il se passe en nos âmes quelque chose qui n’a de nom qu’au ciel. Loué soit Dieu, qui nous a montré ces biens avant de mourir!

Et les jeunes vierges répondront: Les fleurs se fanent, elles passent; vient un jour où ni la rosée ne les rafraîchit, ni la lumière ne les colore plus. Il n’y a sur la terre que la vertu qui jamais ne se fane ni ne passe. Nos pères sont comme l’épi qui se remplit de grain vers l’automne, et nos mères comme la vigne qui se charge de fruits. Il nous est doux de voir nos pères, il nous est doux d’être auprès de nos mères: et les fils de nos pères et de nos mères nous sont doux aussi. Loué soit Dieu, qui nous a montré ces biens avant de mourir!

XXXI

Je voyois un hêtre monter à une prodigieuse hauteur. Du sommet presque jusqu’au bas, il étaloit d’énormes branches, qui couvroient la terre alentour, de sorte qu’elle étoit nue; il n’y venoit pas un seul brin d’herbe. Du pied du géant partoit un chêne qui, après s’être élevé de quelques pieds, se courboit, se tordoit, puis s’étendoit horizontalement, puis se relevoit encore et se tordoit de nouveau; et enfin on l’apercevoit allongeant sa tête maigre et dépouillée sous les branches vigoureuses du hêtre, pour chercher un peu d’air et un peu de lumière.

Et je pensai en moi-même: voilà comme les petits croissent à l’ombre des grands.

Qui se rassemble autour des puissants du monde? Qui approche d’eux? ce n’est pas le pauvre; on le chasse: sa vue souilleroit leurs regards. On l’éloigne avec soin de leur présence et de leurs palais; on ne le laisse pas même traverser leurs jardins ouverts à tous, hormis à lui, parce que son corps usé de travail est recouvert des vêtements de l’indigence.

Qui donc se rassemble autour des puissants du monde? les riches et les flatteurs qui veulent le devenir, les femmes perdues, les ministres infâmes de leurs plaisirs secrets, les baladins, les fous qui distraient leur conscience, et les faux prophètes qui la trompent.

Qui encore? les hommes de violence et de ruse, les agents d’oppression, les durs exacteurs, tous ceux qui disent: Livrez-nous le peuple, et nous ferons couler son or dans vos coffres et sa graisse dans vos veines.

Là où gît le corps les aigles s’assembleront.

Les petits oiseaux font leur nid dans l’herbe, et les oiseaux de proie sur les arbres élevés.

XXXII

Au temps où les feuilles jaunissent, un vieillard, chargé d’un faix de ramée, revenoit lentement vers sa chaumière, située sur la pente d’un vallon.

Et du côté où s’ouvroit le vallon, entre quelques arbres jetés çà et là, on voyoit les rayons obliques du soleil, déjà descendu sous l’horizon, se jouer dans les nuages du couchant et les teindre de couleurs innombrables, qui peu à peu alloient s’effaçant.

Et le vieillard, arrivé à sa chaumière, son seul bien avec le petit champ qu’il cultivoit auprès, laissa tomber le faix de ramée, s’assit sur un siége de bois noirci par la fumée de l’âtre, et baissa la tête sur sa poitrine dans une profonde rêverie.

Et de fois à autre sa poitrine gonflée laissoit échapper un court sanglot, et d’une voix cassée, il disoit:

Je n’avois qu’un fils, ils me l’ont pris; qu’une pauvre vache, ils me l’ont prise pour l’impôt de mon champ.

Et puis, d’une voix plus foible, il répétoit: Mon fils, mon fils; et une larme venoit mouiller ses vieilles paupières, mais elle ne pouvoit couler.

Comme il étoit ainsi s’attristant, il entendit quelqu’un qui disoit: Mon père, que la bénédiction de Dieu soit sur vous et sur les vôtres!

Les miens, dit le vieillard, je n’ai plus personne qui tienne à moi; je suis seul.

Et, levant les yeux, il vit un pélerin debout, à la porte, appuyé sur un long bâton; et sachant que c’est Dieu qui envoie les hôtes, il lui dit:

Que Dieu vous rende votre bénédiction. Entrez, mon fils: tout ce qu’a le pauvre est au pauvre.

Et allumant sur le foyer son faix de ramée, il se mit à préparer le repas du voyageur.

Mais rien ne pouvoit le distraire de la pensée qui l’oppressoit: elle étoit là toujours sur son cœur.

Et le pélerin, ayant connu ce qui le troubloit si amèrement, lui dit: Mon père, Dieu vous éprouve par la main des hommes. Cependant il y a des misères plus grandes que votre misère. Ce n’est pas l’opprimé qui souffre le plus, ce sont les oppresseurs.

Le vieillard secoua la tête, et ne répondit point.

Le pélerin reprit: Ce que maintenant vous ne croyez pas, vous le croirez bientôt.

Et l’ayant fait asseoir, il posa les mains sur ses yeux; et le vieillard tomba dans un sommeil semblable au sommeil pesant, ténébreux, plein d’horreur, qui saisit Abraham, quand Dieu lui montra les malheurs futurs de sa race.

Et il lui sembla être transporté dans un vaste palais, près d’un lit, et à côté du lit, étoit une couronne, et dans ce lit, un homme qui dormoit, et ce qui se passoit dans cet homme, le vieillard le voyoit, ainsi que le jour, durant la veille, on voit ce qui se passe sous les yeux.

Et l’homme qui étoit là, couché sur un lit d’or, entendoit comme les cris confus d’une multitude qui demande du pain. C’étoit un bruit pareil au bruit des flots qui brisent contre le rivage pendant la tempête. Et la tempête croissoit, et le bruit croissoit; et l’homme qui dormoit voyoit les flots monter de moment en moment, et battre déjà les murs du palais, et il faisoit des efforts inouïs comme pour fuir, et il ne pouvoit pas, et son angoisse étoit extrême.

Pendant qu’il le regardoit avec frayeur, le vieillard fut soudain transporté dans un autre palais. Celui qui étoit couché là ressembloit plutôt à un cadavre qu’à un homme vivant.

Et dans son sommeil, il voyoit devant lui des têtes coupées; et, ouvrant la bouche, ces têtes disoient:

Nous nous étions dévoués pour toi, et voilà le prix que nous avons reçu. Dors, dors, nous ne dormons pas, nous. Nous veillons l’heure de la vengeance: elle est proche.

Et le sang se figeoit dans les veines de l’homme endormi. Et il se disoit: Si au moins je pouvois laisser ma couronne à cet enfant: et ses yeux hagards se tournoient vers un berceau sur lequel on avoit placé un bandeau de reine.

Mais, lorsqu’il commençoit à se calmer et à se consoler un peu dans cette pensée, un autre homme, semblable à lui par les traits, saisit l’enfant et l’écrasa contre la muraille.

Et le vieillard se sentit défaillir d’horreur.

Et il fut transporté au même instant en deux lieux divers; et, quoique séparés, ces lieux, pour lui, ne formoient qu’un lieu.

Et il vit deux hommes, qu’à l’âge près, on auroit pu prendre pour le même homme: et il comprit qu’ils avoient été nourris dans le même sein.

Et leur sommeil étoit celui du condamné qui attend le supplice à son réveil. Des ombres enveloppées d’un linceul sanglant passoient devant eux, et chacune d’elles, en passant, les touchoit, et leurs membres se retiroient et se contractoient, comme pour se dérober à cet attouchement de la mort.

Puis ils se regardoient l’un l’autre avec une espèce de sourire affreux, et leur œil s’enflammoit, et leur main s’agitoit convulsivement sur un manche de poignard.

Et le vieillard vit ensuite un homme blême et maigre. Les soupçons se glissoient en foule près de son lit, distilloient leur venin sur sa face, murmuroient à voix basse des paroles sinistres, et enfonçoient lentement leurs ongles dans son crâne mouillé d’une sueur froide. Et une forme humaine, pâle comme un suaire, s’approcha de lui, et, sans parler, lui montra du doigt une marque livide qu’elle avoit autour du cou. Et, dans le lit où il gisoit, les genoux de l’homme blême se choquèrent, et sa bouche s’entr’ouvrit de terreur, et ses yeux se dilatèrent horriblement.

Et le vieillard, transi d’effroi, fut transporté dans un palais plus grand.

Et celui qui dormoit là ne respiroit qu’avec une peine extrême. Un spectre noir étoit accroupi sur sa poitrine et le regardoit en ricanant. Et il lui parloit à l’oreille, et ses paroles devenoient des visions dans l’âme de l’homme qu’il pressoit et fouloit de ses os pointus.

Et celui-ci se voyoit entouré d’une innombrable multitude qui poussoit des cris effrayants:

Tu nous as promis la liberté, et tu nous as donné l’esclavage.