CHAPITRE LXXXV.
1360 ET 1361. FORMATION DE LA GRANDE COMPAGNIE.--1360, 28 DÉCEMBRE. PRISE DU PONT-SAINT-ESPRIT.--1362, 6 AVRIL. BATAILLE DE BRIGNAIS (§§ 491 à 498.)
Le roi d’Angleterre nomme des commissaires chargés de faire évacuer les forteresses occupées en France par des hommes d’armes à sa solde. Parmi les capitaines de garnisons, quelques chevaliers et écuyers[74], Anglais de nation, obéissent au mandement royal; d’autres y résistent sous prétexte de guerroyer pour le roi de Navarre. Mais les bandes de soudoyers étrangers, allemands, brabançons, gascons, flamands, hainuyers, bretons, gascons ou de mauvais Français ruinés par les guerres, loin de se disperser, exploitent à l’envi le royaume et continuent leur vie de pillage. Les capitaines des garnisons ont beau congédier leurs soudoyers, ceux-ci mettent à leur tête les pires d’entre eux et reforment de nouvelles bandes. Les aventuriers qui infestent la Champagne et la Bourgogne se donnent le surnom de Tard-Venus. En Champagne, ils s’emparent du château de Joinville où ils font un butin considérable que l’on évalue à cent mille francs; en outre, ils ne consentent à le rendre que moyennant une rançon de vingt mille francs[75]. Après avoir couru toute la province de Champagne, ils dévastent les évêchés de Langres[76], de Toul et de Verdun. Ils entrent ensuite en Bourgogne où ils sont appelés et soutenus par certains chevaliers et écuyers de ce pays[77]; ils se tiennent longtemps aux alentours de Besançon, de Dijon et de Beaune. Ils prennent et pillent Vergy[78], Gevrey[79] en Beaunois, et s’attardent dans cette région plantureuse. La réunion de ces bandes constitue la Grande Compagnie dont l’effectif s’élève, pendant le carême de 1362, à quinze mille combattants. Seguin de Badefol[80], le plus puissant de ces capitaines d’aventuriers, n’a pas sous ses ordres moins de deux mille soudoyers. On compte encore parmi ces chefs de bandes Talbart Talbardon[81], Guiot du Pin[82], Espiote[83], le Petit Meschin[84], Bataillé[85], Frank Hennequin[86], le bour Camus[87], le bour de Lesparre[88], le bour de Breteuil[89], Naudon de Bageran[90], Lamit[91], Hagre l’Escot, Albrest, Ourri l’Allemand, Bourdeille[92], Bernard[93] et Hortingo de la Salle, Robert Briquet[94], Creswey[95], Amanieu d’Ortigue[96], Garciot du Castel[97], Guyonnet de Pau[98]. Vers la mi-carême, les Compagnies se mettent en mesure de marcher sur Avignon en passant par le comté de Mâcon, le Lyonnais et le comté de Forez. P. 59 à 62, 256 à 258.
[74] Par acte daté de Calais le 24 octobre 1360, Édouard III chargea Guillaume de Grantson et Nicolas de Tamworth de faire évacuer les forteresses de Champagne, de Brie, des duché et comté de Bourgogne, de l’Orléanais et du Gâtinais; Thomas Fogg et Thomas Caun celles du Perche, du Chartrain et du Drouais (pays de Dreux); le sire de Pommiers, Bérard et Arnaud d’Albret, celles du Berry, du Bourbonnais, de la Touraine et de l’Auvergne; Amauri de Fossat et Hélie de Pommiers, celles du Périgord, du Quercy et de l’Agenais; le captal de Buch, le sire de Monferrand et Thomas de Holland, celles de la Normandie, de l’Anjou et du Maine. Rymer, III, 546 et 547.
[75] Le château de Joinville (Joinville-sur-Marne ou en Vallage, Haute-Marne, arr. Vassy) fut pris par une compagnie d’aventuriers allemands, qui se nommaient les Tard-Venus. Ce château, appartenant à Henri, comte de Vaudémont et sire de Joinville, fut occupé après le traité de Brétigny conclu le 8 mai 1360 («... son chastel de Joinville depuis nostre paiz pris par noz ennemis.» _Arch. Nat._, JJ91, nº 245), et avant le 24 octobre de la même année, puisque, dans la ratification définitive du traité du 8 mai datée de Calais le 24 octobre 1360, on eut soin de stipuler expressément l’évacuation de Joinville (Rymer, III, 535, 546). Le sire de Joinville s’étant ruiné pour racheter son château, le roi Jean, par acte daté de Saint-Denis le 25 février 1362 (n. st.), lui constitua une rente annuelle et viagère de 2000 livres («ad relevanda gravamina que passus fuit et est in captione et detentione castri et ville suarum de Joinvilla». JJ91, nº 134). Gui, sire de Choiseul, paya aussi une grande somme de florins «pour le rachat de la forteresce de Joingville dont il estoit plesge et pour ce hostage en la ville de Meiz.» JJ91, nº 451. JJ93, nºs 9, 239. J1036, nºs 22 à 24. _Chroniques de Jean le Bel_, II, 274.
[76] Voyez notre liste des lieux forts occupés par les Compagnies dans le diocèse de Langres. _Histoire de Bertrand du Guesclin_, p. 487 et 488.
[77] En 1361, on découvrit que les Compagnies avaient des intelligences en Bourgogne; quatre capitaines de forteresses du duché furent révoqués, et le sire d’Estrabonne arrêté à Chalon (_Archiv. dép. de la Côte-d’Or_, fonds de la Chambre des Comptes du duché de Bourgogne, compte de Dimanche Vitel pour 1361; Finot, _Recherches sur les Compagnies en Bourgogne_, p. 16). Si l’on songe que Charles le Mauvais, roi de Navarre, éleva des prétentions sur le duché de Bourgogne après la mort de Philippe de Rouvre survenue le 21 novembre 1361, on ne doutera pas que les menées de ce prince perfide n’aient contribué particulièrement à attirer sur cette province le fléau des Compagnies, dont le nombre et l’audace redoublèrent lorsque le gendre du roi Jean, sans oser rompre ouvertement avec son beau-père, essaya de lui disputer sous main la succession du duché. On verra, dans une des notes suivantes, que quelques-uns des aventuriers qui infestèrent alors la Bourgogne, étaient d’origine navarraise. Les prétentions de Jean de Bourgogne, dernier descendant mâle de Jean de Chalon l’Antique, sur le comté de Bourgogne, dont Marguerite de France, grand’tante de Philippe de Rouvre et grand’mère de sa veuve, avait été reconnue héritière, en faisant éclater la guerre entre Jean et Marguerite, ces prétentions, dis-je, furent aussi l’une des causes qui mirent, dans le courant de 1362, le comté aussi bien que le duché de Bourgogne à la merci des Compagnies. Finot, _Ibid._, p. 70, 71.
[78] Aujourd’hui Reulle-Vergy, Côte-d’Or, arr. Dijon, c. Gevrey.
[79] Côte-d’Or, arr. Dijon. Tous les gourmets savent que le clos de Chambertin est situé sur la commune de Gevrey. Les Compagnies occupèrent aussi en 1361 un autre Givrey (auj. Givry-Cortiambles ou Givry-près-l’Orbize, Saône-et-Loire, arr. Chalon-sur-Saône), car le bailli de Chalon envoya, de Noël 1360 au 15 janvier 1361, à Robert de Marnay, châtelain de Montaigu (château de Chauffailles, Saône-et-Loire, arr. Charolles), des hommes d’armes qui gardèrent le dit château depuis le 2 février jusqu’au mois d’août 1361 contre les gens des Compagnies qui étaient à Couches (auj. Couches-les-Mines, Saône-et-Loire, arr. Autun) et à Givry (_Archives de la Côte-d’Or_, fonds de la Chambre des Comptes de Bourgogne, B5251. _Inventaire_, ii, 237). Voyez notre liste des lieux forts occupés par les Compagnies en Bourgogne (_Hist. de du Guesclin_, p. 471, 497, 498, 507 à 509). Les trois volumes de l’inventaire des archives de la Côte-d’Or permettraient d’ajouter à cette liste près de cinquante forteresses.
[80] Seguin de Badefol était l’un des quatre fils légitimes de Seguin de Gontaut, sire de Badefols (auj. Badefols-de-Cadouin, Dordogne, arr. Bergerac, c. Cadouin). Marié le 15 juin 1329 à Marguerite de Berail, Seguin de Gontaut, père de Seguin de Badefol, eut trois autres fils, Jean, Pierre et Gaston, une fille, Dauphine mariée à Pierre de Cugnac, et cinq enfants naturels, dont deux fils et trois filles; dans son testament daté du 23 août 1371, il ne nomme point Seguin qui était mort empoisonné à la fin de 1365 et élit sa sépulture dans l’abbaye de Cadouin.
[81] Ce chef de Compagnie est appelé _Taillevardon_ dans une lettre de rémission accordée le 10 juin 1379 à Guillemin Martin de «Cromeneau», au bailliage de Mâcon, qui avait quitté son pays natal «pour cause des gens de l’Archeprestre, de feu Guiot du Pin et de feu Taillevardon et de plusieurs autres gens d’armes qui lors (en 1362) gastoient et pilloient tout le pays...» _Arch. Nat._, JJ115, nº 70.--En 1363, un écuyer de Philippe le Hardi, lieutenant du roi son père dans le duché de Bourgogne, s’appelait Arnaud de Talbardon. (_Arch. de la Côte-d’Or_, fonds de la Chambre des Comptes, série B, liasse 371; _Invent._, I, 40.) D’après Paradin, le roi Jean fit pendre en 1362, à Trichastel, Tallebardon, Guillaume Pot et Jean de Chauffour; mais cet érudit est dans l’erreur au moins en ce qui concerne ces deux derniers routiers. Pot vivait encore en 1367 et Jean de Chauffour fut décapité à Langres vers le milieu de 1364.
[82] Par acte daté de Paris en avril 1364, Charles V accorda des lettres de rémission à Jean Bruffaut, écuyer, né à la Vouzailles, en la sénéchaussée d’Anjou, à quatre lieues de Poitiers (Vienne, arr. Poitiers, c. Mirebeau), «comme à ceste Penthecouste prochain venant aura deux ans ou environ (5 juin 1362), il se fust parti de son pais et accompaignez avec Guyot du Pyn, nez de nostre royaume et lequel estoit ou au moins apparoit estre pour lors bon et loyal françois, et s’en feussent alez en lointains et estranges pays et par especial ès parties de Bourgoingne, pour nous servir et eulx adventurer bonnement et loyalement, sanz ce que le dit Jehan y pensast à nul mauvaiz, malice ou fraude, mais supposoit et tenoit estre le dit Guiot bon et loyal françois. Et, après certain temps, ycellui Guyot, le dit Jehan encore estant en sa compaignie, se mist et accompaigna avec certains Anglois et autres ennemiz et rebelles de nostre royaume et de nous.» Arch. Nat., JJ94, nº 46.--Dans une autre lettre de rémission en date du 10 juin 1379, on lit que «bien a quinze ans ou environ (en 1363), feu Guyot du Pin et plusieurs autres pillars de sa suite et compaignie estoient sur le pays et y tenoient et occupoient le fort de Mannay (auj. Manlay, Côte-d’Or, arr. Beaune, c. Liernais), prenoient et raençonnoient hommes et femmes...» JJ115, nº 70.
[83] Espiote, dont le nom s’écrit aussi Lespiote, était cantonné près de Chalon lorsque, le 20 novembre 1365, on lui apporta, ainsi qu’à une dizaine d’autres chefs de Compagnies, «lettres de par messire du Guesclin que tantos ils se departissent du duché et s’en allassent après li.» (_Arch. de la Côte-d’Or_, compte de Dimanche Vittel en 1365). Un messager qui portait une lettre des officiers du duc de Bourgogne à du Guesclin n’en fut pas moins dépouillé au delà de Dijon par la route d’Espiote. Finot, _Recherches_, p. 99.
[84] Le Petit Meschin, d’origine gasconne, avait été dans sa jeunesse varlet d’homme d’armes, comme un autre chef de bande, Limousin. Il fut fait prisonnier par le bailli Huart de Raicheval, en 1368, devant Orgelet (Jura, arr. Lons-le-Saulnier). Finot, _Recherches_, p. 106. Le 11 mai 1369, Louis, duc d’Anjou, fit noyer dans la Garonne, à Toulouse, le Petit Meschin, ainsi que Perrin de Savoie. _Thalamus parvus_, p. 384.
[85] D’après une interpolation du copiste d’un manuscrit de Froissart, manuscrit conservé aujourd’hui à la Bibliothèque de Leyde (ms. A 15 de notre classification), Bataillé était d’origine bretonne.
[86] Sur ce Frank Hennequin, pauvre garçon d’Allemagne, voyez notre sommaire du t. V, p. 53 et 54. D’après un témoin dans l’enquête pour la canonisation de Charles de Blois, ce Frank Hennequin tenait au mois de mai 1369 garnison pour Jean de Montfort à Carhaix, et saint Charles l’aurait frappé, puis guéri à Guingamp d’une paralysie générale. Frank Hennequin, en reconnaissance de ce miracle, aurait fait nu-pieds un pèlerinage à l’église des Frères Mineurs de Guingamp, «provoquant en duel quiconque nierait désormais la sainteté de Charles de Blois.» _Bibl. Nat._, ms. lat., nº 5381, t. II, fºs 216 et 217.
[87] Le bour ou bâtard Camus, Navarrais ou Gascon d’origine, comme l’indique ce sobriquet de bour, passa en Italie après la bataille de Brignais avec Ilawkood, Creswey, Briquet (Froissart de Buchon, II, 407) et fut pris après décembre 1367 dans le château de Beauvoir (Nièvre, com. de Saint-Germain-Chassenay, arr. Nevers, c. Decize) par les gens du duc de Bourbon. C’est lui qui faisait jeter dans une fosse pleine de feu les prisonniers qui ne se voulaient ou ne se pouvaient racheter. _Chronique de Louis de Bourbon_, éd. de M. Chazaud, p. 16 à 20. _Archives départementales de la Côte-d’Or_, fonds de la Chambre des Comptes de Dijon, reg. B4406, 5498; _Invent._, II, 112, 273.
[88] Cet aventurier gascon était un bâtard de la puissante maison de Lesparre (Gironde).
[89] Le bour de Breteuil accompagna aussi Hawkood et Creswey en Italie (Froissart de Buchon, II, 407).
[90] En janvier 1365, Charles V accorda des lettres de rémission à Naudon de Bageran, «né du pays de Gascoingne, capitaine de Compagnies.» JJ98, nº 720, fº 213.--En novembre et décembre 1367, le gouverneur de Nivernais fit payer la solde des gens d’armes opposés à messire Bernard de Lobrac, à Naudon de Baugerant, au bour Camus et à leurs gens «pleins de male volenté, lesquelz ennemis s’efforçoient de prendre villes et forteresses et demeurant sur le pays en novembre et decembre 1367.» _Arch. départ. de la Côte-d’Or_, fonds de la Chambre des Comptes, B5498; _Invent._, II, 273; Finot, _Recherches_, 105.--Naudon de Bageran, qui fut plus tard capitaine pour les Anglais du château de Segur en Limousin (Corrèze, arr. Brive, c. Lubersac), est mentionné comme mort en 1394. _Arch. Nat._, JJ146, nº 189.
[91] Lami, routier breton, était capitaine de Longwy en 1365. Finot, p. 99.
[92] Cet aventurier appartenait-il à la famille de Bourdeilles (Dordogne, arr. Périgueux, c. Brantôme)?
[93] Bernard de la Salle, qui, le lundi 18 novembre 1359, étant au service du captal de Buch, escalada le château de Clermont avec des grappins d’acier, se mit à piller la Bourgogne après le traité de Brétigny. Il était encore dans cette province en 1368 avec Bérard d’Albret, Gaillard de la Motte, Bernard d’Eauze, le bour de Badefol. _Arch. de la Côte-d’Or_, B9292; _Invent._, III, 398.
[94] Robert Briquet, après la bataille de Brignais, alla en Italie avec Creswey; il revint avec ce dernier ravager l’Anjou, vers 1367 «au temps que les gens de Compaignie, desquelles l’en disoit souverain capitaine un Anglois appelé Briquet, couroient par le pais d’Anjou ou environ.» Jean d’Andigné, capitaine du château de la Roche d’Iré (château de Loiré, Maine-et-Loire, arr. Segré, c. Candé), fit alors la guerre à ce Robert Briquet. JJ104, nº 164.
[95] Sur Jean Creswey, voyez notre _Histoire de du Guesclin_, p. 362.
[96] Le prénom et le nom de cet aventurier indiquent clairement son origine gasconne. Il y a un Ortigues qui est aujourd’hui hameau de la commune de Cézac, Gironde, arr. Blaye, c. Saint-Savin.
[97] D’après le témoignage d’Espaing de Léon, rapporté par Froissart (Chron., éd. de Buchon, II, 383), Garciot del ou du Castel était originaire de la région des Pyrénées, comme l’indique du reste son prénom de Garciot, diminutif de Garcia. Lorsque les chefs des Compagnies qui ravageaient les trois sénéchaussées de Toulouse, de Carcassonne et de Nîmes conclurent avec Arnoul, sire d’Audrehem, maréchal de France, et Henri, comte de Trastamare, le 23 juillet 1362, à Clermont en Auvergne, un traité qui fut confirmé à Paris le 13 août suivant, traité par lequel ces aventuriers s’engageaient à évacuer le royaume moyennant la somme de 100 000 florins, c’est entre les mains de Garciot du Castel que cet argent fut versé en décembre 1362 et en janvier 1363. «Item, solvit dictus Stephanus de Montemejano domino _Gassiono de Castello_, _capitaneo unius ex societatibus_, pro complemento de Cm florenis dictis societatibus promissis ut a regno exirent, de quibus per Bernardum Francisci, receptorem Nemausi, traditi et persoluti fuerunt IIIIxx Xm floreni, qui Xm floreni restantes, eidem domino Gassiono soluti, mandato dicti domini d’Audenehan, valent VIIIm franci. Item, solvit dictus Stephanus predicto domino Gassiono, pro dono sibi facto per dictum dominum d’Audenehan in recompensacione expensarum per eum factarum cum domino Garssia de Nassi, militi, eundo Parisius versus regem et alias diversas partes, pro tractatu habendo cum dictis capitaneis societatum ut exirent regnum: M floreni = VIIIc franci.» _Bibl. Nat._, ms. lat., nº 5957, fº 14 vº.--Garciot ou Garcion du Castel était au service de Jean, comte d’Armagnac, lorsqu’il fut fait prisonnier par le comte de Foix à la bataille de Launac (Haute-Garonne, arr. Toulouse, c. Grenade-sur-Garonne), livrée le lundi 5 décembre 1362. Vaissète, _Hist. du Languedoc_, IV, 321.
[98] Cet aventurier était, comme son nom l’indique, originaire de Pau en Béarn. Pau n’était encore à cette époque qu’un simple village de la rive droite du Gave, qui servait de station aux bergers de la vallée d’Ossau lorsqu’ils allaient hiverner leurs troupeaux dans les landes immenses du Pont-Long. Le 11 mai 1369, Louis, duc d’Anjou, fit décapiter et écarteler Amanieu de l’Artigue (ou d’Ortigue), Noli Pavalhon et Boulhomet (peut-être faut-il lire: Guyonnet) de Pau, qui avaient conspiré avec le Petit Meschin et Perrin de Savoie, pour livrer le duc leur maître aux Anglais. _Thalamus parvus_, p. 384.
Le roi Jean mande à son cousin Jacques de Bourbon[99] de marcher contre les Compagnies. Le comte de la Marche, qui se tient alors en Languedoc où il vient de livrer à Jean Chandos les cités, villes, seigneuries et forteresses de Guyenne cédées aux Anglais par le traité de Brétigny[100], se rend par Montpellier et Avignon dans le comté de Forez auprès de la comtesse de Forez, sa sœur[101], et de Renaud de Forez[102], beau-frère de la comtesse. Il appelle sous les armes les seigneurs d’Auvergne, de Limousin, de Provence, de Savoie, du Dauphiné, du duché et du comté de Bourgogne[103], et il les concentre entre Lyon et Mâcon. Louis, comte de Forez[104] et Jean de Forez[105], son frère, neveux de Jacques de Bourbon, se rendent les premiers à l’appel de leur oncle. P. 62 à 64, 259.
[99] Jacques de Bourbon, I du nom, comte de la Marche, comte de Pontieu avant la cession de ce comté au roi d’Angleterre par le traité de Brétigny, 3me fils de Louis I, duc de Bourbon, et de Marie de Hainaut, oncle de Louis II, duc de Bourbon, marié à Jeanne de Châtillon-Saint-Pol. Anselme, _Hist. généal._, I, 318.
[100] Ce fut Jean le Maingre, dit Boucicaut, et non Jacques de Bourbon, qui fit cette remise à Jean Chandos (Bardonnet, _Procès-verbal de délivrance_, p. 105 à 110). Seulement, le roi Jean put charger son cousin le comte de la Marche, comme le raconte Froissart, d’une mission officieuse auprès des grands seigneurs du parti français, qui firent des difficultés pour se soumettre au traité de Brétigny, tels que les comtes de Périgord et d’Armagnac.
[101] Jeanne de Bourbon, l’aînée des filles de Louis I, duc de Bourbon, et de Marie de Hainaut, mariée à Avignon le 14 février 1318 à Guigue, VII du nom, comte de Forez, mort en 1360.
[102] Renaud de Forez, second fils de Jean I, comte de Forez, frère de Guigue VII, comte de Forez, fut fait prisonnier à Brignais. Anselme, _Hist. généal._, VI, 730.
[103] Froissart dit que «le jeune duc» envoya vers Jacques de Bourbon les chevaliers et écuyers, tant du duché que du comté de Bourgogne. Notre chroniqueur commet ainsi un anachronisme. Ces expressions de jeune duc ne peuvent s’appliquer qu’à Philippe de Rouvre, qui mourut le 21 novembre 1361, plus de cinq mois avant la bataille de Brignais.
[104] Louis, fils de Guigue VII et de Jeanne de Bourbon, avait succédé en 1360, comme comte de Forez, à son père. D’après Froissart, il était encore en 1362 sous la tutelle de Renaud de Forez, son oncle paternel; il était né à Saint-Galmier en 1338.
[105] Jean de Forez, second fils de Guigue VII et de Jeanne de Bourbon, sœur de Jacques de Bourbon.
Les chefs des Compagnies, après avoir concentré leurs bandes aux environs de Chalon[106] et de Tournus, prennent la résolution d’envahir le Forez et de marcher contre les gens d’armes du roi de France[107]. Ils ravagent le Beaujolais[108], le Lyonnais, assiégent en vain Charlieu[109], passent par Montbrison et s’emparent du château de Brignais[110], à trois lieues de Lyon, où ils attendent les Français qui les poursuivent sous les ordres de Jacques de Bourbon. Noms des principaux seigneurs qui ont répondu à l’appel du comte de la Marche. P. 64, 65, 259 à 261.
[106] Au moyen âge, les foires froides (d’hiver) et chaudes (d’été) de Chalon étaient le centre d’un négoce immense. Les marchands du midi et du nord de l’Europe s’y donnaient rendez-vous. Les produits de l’Italie et du Levant remontaient la Saône jusqu’à Chalon et jusqu’à Saint-Jean-de-Losne; et ces deux villes, aujourd’hui si déchues, possédaient alors des entrepôts considérables où on déposait les marchandises. Saint-Jean-de-Losne était le principal péage où l’on percevait des droits de transit sur les marchandises exportées du royaume en l’Empire ou importées du comté de Bourgogne ou de l’Empire dans le duché de Bourgogne ou dans le royaume de France. L’entrepôt de cette ville s’appelait la _Maison des Balles_, à cause des balles de laines ou d’autres denrées qu’y déposaient les marchands (_Archives de la Côte-d’Or_, B3455). Ces richesses, on le comprend, étaient de nature à éveiller la convoitise des chefs des Compagnies. Voilà pourquoi ces pillards, après avoir tenté vainement, à la fin de 1361 et dans les deux premiers mois de 1362, de surprendre Chalon pendant les foires (_Arch. de la Côte-d’Or_, B3561), s’emparèrent de Saint-Jean-de-Losne ou du moins détruisirent les moulins de cette ville et pillèrent le grand magasin d’entrepôt appelé _Maison des Balles_ (_Ibid._, B3440 et 3434). Maîtres des passages de la Loire, ils pillent et tuent «les marchans venans ès foires de Chalon.» (_Ibid._, B3564). On est obligé de faire garder par des hommes d’armes «les frontières de Chalon pendant les foires» (_Ibid._, B3561); et l’on fait placer une cloche au-dessus de la tour neuve du château de cette ville, «pour esveiller les guettes.» (_Ibid._, B3566).
[107] La ville de Tournus (Saône-et-Loire, arr. Mâcon) est située au nord de Mâcon et au sud de Chalon, sur la rive droite de la Saône. Grâce à l’occupation simultanée de Saint-Jean-de-Losne et de Tournus, les Compagnies commandaient le cours de la Saône en amont et en aval de Chalon.
[108] Les Anglo-Gascons avaient fait irruption en Beaujolais dès le mois de juin 1360 (_Archives de la Côte-d’Or_, B8074).
[109] Loire, arr. Roanne, sur la rive droite de la Loire. Charlieu, comme le dit Froissart, dépendait alors du comté de Mâcon, et ressortait au bailliage de cette ville. Si les Compagnies échouèrent devant Charlieu, elles s’emparèrent de Marcigny (Saône-et-Loire, arr. Charolles), surnommé alors _les Nonnains_, à cause d’un prieuré de filles de l’ordre de Saint-Benoît, dont plusieurs actes établissent l’occupation par les routiers à cette date (JJ108, nº 370; JJ114, nº 180). Marcigny est situé sur la rive droite de la Loire, et les Compagnies purent traverser le fleuve en cet endroit pour se rendre du Charollais dans le Forez.
[110] Rhône, arr. Lyon, c. Saint-Genis-Laval, à 13 kil. au sud-ouest de Lyon. Ce bourg, arrosé par le Garon, petite rivière qui se jette dans le Rhône à Givors, est traversé par la route de Lyon à Saint-Étienne. Au quatorzième siècle, il y avait à Brignais un château fort, muni de fossés et d’une enceinte, et, d’après M. Allut (_les Routiers et la bataille de Brignais_, Lyon, Louis Perrin, 1859, p. 23), quelques pans de mur de la première enceinte subsistent encore. Par une bulle datée de Lyon le 13 avril 1251 (_Arch. du Rhône_, fonds de la seigneurie de Brignais, nº 2), Innocent IV avait donné la seigneurie de Brignais au chapitre de Saint-Just de Lyon. Par conséquent, quand Froissart dit que les Compagnies prirent le château de Brignais et le seigneur et sa femme dedans, notre chroniqueur se trompe, ou il veut désigner le châtelain qui gardait ce château pour le chapitre de Saint-Just.
Jacques de Bourbon[111], après avoir rassemblé ses gens d’armes à Lyon, quitte cette ville et s’avance dans la direction de Brignais. Les Compagnies dissimulent le gros de leurs forces derrière de hautes collines[112] et ne font montre que de cinq à six mille hommes postés sur un mamelon[113] appuyé à ces collines et surplombant le chemin que suivent les Français. Jacques de Bourbon, trompé par ce stratagème, fait nouveaux chevaliers son fils, Pierre de Bourbon, ainsi que son neveu, le comte de Forez, et donne l’ordre à l’Archiprêtre, qui commande son avant-garde, à Jean de Chalon et à Robert de Beaujeu, d’attaquer les gens des Compagnies. Ceux-ci, des hauteurs où ils se tiennent et où sont entassés d’énormes monceaux de cailloux[114], font pleuvoir une grêle de pierres sur les assaillants, et jettent ainsi le désordre dans les rangs des chevaliers français[115]. Pendant ce temps, les mieux armés et les mieux montés des gens des Compagnies contournent la montagne et viennent tomber à l’improviste sur les derrières de l’ennemi. Les Français sont mis en pleine déroute. L’Archiprêtre[116], le vicomte d’Uzès[117], Renaud de Forez, Robert et Louis de Beaujeu[118], Jean et Louis de Chalon, les seigneurs de Tournon, de Roussillon, de Chalançon et de Groslée sont faits prisonniers. Le jeune comte de Forez et le seigneur de Montmorillon sont tués[119]. Jacques de Bourbon et son fils Pierre, blessés mortellement et rapportés à Lyon, succombent peu de jours après l’action[120]. Cette bataille de Brignais se livre le vendredi après les Grandes Pâques (ou le 12 avril 1361[121]). P. 65 à 69, 261 à 265.
[111] Le principal organisateur de l’armée vaincue à Brignais par les Compagnies ne fut pas Jacques de Bourbon, mais Jean de Melun, comte de Tancarville, que le roi Jean, par acte daté de Beaune le 25 janvier 1362 (n. st.), avait établi son lieutenant en tout son duché de Bourgogne, en tout le bailliage de Mâcon et de Lyonnais, dans les comtés de Forez et de Nevers, dans les baronnies de Beaujeu et de Donzy, dans les duchés de Berry et d’Auvergne, dans tout le comté de Champagne et de Brie, enfin dans tous les bailliages de Sens et de Saint-Pierre-le-Moutier, en le chargeant spécialement «de faire host et chevauchées encontre les Compaingnes et autres noz ennemis qui s’efforceront de meffaire en nostre dit royaume.» _Arch. Nat._, JJ93, nº 301.--Jean de Melun, comte de Tancarville, était à Dijon en février 1362 (JJ93, nº 301), à Beaune en mars (JJ93, nº 36), à Autun aussi en mars, où il convoqua le ban et l’arrière-ban du duché, tandis que les abbés et prieurs furent sommés de fournir selon l’usage les charrois, sommiers et contributions (Dom Plancher, _Hist. de Bourgogne_, II, 245).
[112] Ces collines sont probablement celles des Barolles, situées à peu près à égale distance de Saint-Genis et de Brignais, à droite du chemin par où l’on va de la première de ces localités à la seconde.
[113] D’après l’historiographe Sauvage (_Chronique de Froissart_, Lyon, 1559, 4 vol. in-fol., note 88), ce mamelon est le lieu dit encore aujourd’hui le bois Goyet, où cet érudit, dans une excursion faite à Brignais le 27 juillet 1558, constata des tranchées de trois pieds de profondeur et de cinq à six pieds de largeur, «parmi monceaux de caillous au dedans du fort.» Le plan incliné des collines des Barolles se prolongeait autrefois jusqu’au pied de ce mamelon dont il n’était séparé que par l’ancienne route de Saint-Genis à Brignais. Quoi qu’il en soit, c’est sur les dépendances d’une petite ferme nommée _les Saignes_, située entre le pied de la colline des Barolles et le bourg de Brignais, à droite du chemin qui va de Saint-Genis à ce bourg, que l’on a trouvé autrefois, en labourant, des fers de lance et des débris d’armures. Allut, _les Routiers_, p. 228.
[114] Le P. Menestrier prétend que les deux mille charrettées de pierres dont parle Froissart provenaient de l’aqueduc de Brignais (restes d’un aqueduc romain destiné à amener du Mont-Pila à Lyon les eaux du Gier); les gens des Compagnies auraient ruiné cet aqueduc pour avoir de quoi lapider les hommes d’armes du comte de Tancarville. Il faut plutôt, à l’exemple de M. Allut, attribuer la présence de ces amas de cailloux à la nature pierreuse du terrain des Barolles, où les travaux de la culture ont nécessité de tout temps l’extraction de ces cailloux. Les paysans en font encore aujourd’hui, lorsqu’ils défrichent leurs terres, des tas considérables qu’ils appellent _chirats_ (_Les Routiers_, p. 212).
[115] D’après Mathieu Villani, et un chroniqueur de Montpellier contemporain de la bataille, dont la version est plus vraisemblable que celle de Froissart, les gens des Compagnies attaquèrent les premiers et surprirent les Français, selon le chroniqueur florentin, plusieurs heures avant le jour, selon l’annaliste roman, à l’heure de none (3 heures du soir). Les routiers qui venaient de rendre, le 25 mars précédent, le château de Saugues (Haute-Loire, arr. le Puy) à Arnoul, sire d’Audrehem, maréchal de France, lieutenant du roi en Languedoc, avaient fait leur jonction avec ceux de Brignais pour écraser les hommes d’armes du comte de Tancarville et de Jacques de Bourbon.
[116] Arnaud de Cervolle ou de Servolle, surnommé l’Archiprêtre de Vélines, fut fait prisonnier par un Périgourdin son compatriote, le bour ou le bâtard de Monsac (Dordogne, arr. Bergerac, c. Beaumont). Le roi Jean paya une grande partie, sinon la totalité de la rançon de cet habile spéculateur en aventures guerrières: «Domino Arnaldo de Servola, militi, dicto l’Arceprestre, pro denariis mandato domini nostri regis et Petri Scatisse, thesaurarii Francie, traditis domino d’Audeneham, marescallo Francie, tanquam fidejussori suo erga _spurium de Monsaco, cujus spurii idem dominus Arnaudus fuit prisonarius_..., pro financia ipsius domini Amaudi: Vm floreni valentes IIIIm franci.» _Bibl. Nat._, ms. lat. nº 5957, fº 15 (fin de 1362).--Par acte daté de Royalieu près Compiègne en juin 1362, le roi Jean se reconnut redevable de 35 000 florins envers l’avide partisan qui en réclamait 100 000 et lui donna en gage son château de Cuisery en la comté de Bourgogne (Saône-et-Loire, arr. Louhans). _Arch. Nat._, JJ91, nº 447.
[117] Froissart oublie de mentionner Jean de Melun, comte de Tancarville, Jean, comte de Saarbruck (_Grandes Chroniques_, VI, 226), qui furent aussi faits prisonniers à Brignais, ainsi que Guillaume de Melun, chevalier, chambellan du duc de Normandie, à qui ledit duc, par acte daté de Conflans le 8 mai 1362, donna 1000 francs d’or «pour paier sa rançon aus ennemis desquelz il a esté pris _en la besongne qui derrain a esté vers Lion sur le Rosne_.» JJ92, nº 87.--Jean de Melun, comte de Tancarville, lieutenant du roi en Bourgogne, avait payé sa rançon ou avait été mis en liberté sous caution peu de jours après la bataille; car, par acte daté de _Lyon sur le Rhône en avril_ 1362, il accorda des lettres de rémission à un certain Jean Doublet, «comme il avoit esté avecques les Grans Compaingnes en la bataille devant Brinays en laquelle il prist nostre très chier et bon ami messire Gerart de Toury (maréchal du duché de Bourgogne), par l’induccion duquel il est retournez à l’obeissance du roi nostre sire, et ledit messire Gerart a delivré à plein de sa prison sans raençon et s’est departis des dites Compaingnes...» JJ93, nº 34.
[118] Robert et Louis de Beaujeu étaient les fils de Guichard, seigneur de Beaujeu, et de sa troisième femme, Jeanne de Châteauvillain (Anselme, VI, 732 et 733). D’après la chronique romane de Montpellier, le jeune seigneur de Beaujeu, Antoine, né le 12 août 1343, et fils d’Edouard, sire de Beaujeu, tué au combat d’Ardres en 1351, assistait aussi à la bataille de Brignais, non, comme le dit cette chronique, avec ses frères, mais avec ses deux oncles, frères consanguins de son père, Louis et Robert.
[119] D’après le dernier historien des seigneurs de Noyers (Petit, _Monographie des sires de Noyers_, Auxerre, 1874, in-8), Jean de Noyers, comte de Joigny, aurait été tué aussi à la bataille de Brignais. Le rédacteur des _Grandes Chroniques_ et le père Anselme auraient confondu, selon M. Petit, Jean de Noyers, comte de Joigny, avec son neveu Miles de Noyers IX, ou, d’après cet érudit, XII du nom, fait prisonnier à Poitiers en 1356, à Brion en 1359, et mort dans son lit en 1369.
[120] Voici le texte de l’inscription gravée sur la pierre sépulcrale de ces deux princes. Ce marbre, autrefois placé dans l’église des Dominicains de Confort à Lyon, a été découvert en 1856 dans la cuisine d’un maçon, et on le conserve aujourd’hui dans le musée lapidaire de cette ville: «Cy gist messire Jacques de Bourbon, conte de la Marche, qui morut à Lyon à la bataille de Brignecz, qui fut l’an mil CCCLXXII (pour 1362), le mercredy devant les Rameaulx.--Iten (sic), cy gist messire Pierre de Bourbon, conte de la Marche, son filz, qui morut à Lyon de cette mesme bataille l’an dessus dict. Priés pour eulz.» Dans cette inscription refaite en 1472, selon la conjecture ingénieuse et vraisemblable de M. Allut, le graveur a mis par mégarde 1372 au lieu de 1362. _Les Routiers_, p. 231 à 249.
[121] Les deux dates données par Froissart sont fausses. La bataille de Brignais se livra le mercredi avant les Rameaux, 6 avril 1362. Le rédacteur des _Grandes Chroniques_ (VI, 225) et l’annaliste roman du _Thalamus parvus_ (p. 360) sont d’accord sur ce point avec l’inscription gravée sur la pierre tombale des deux princes; et l’on a peine à comprendre que dom Vaissète, si exact d’ordinaire, ait rapporté cet événement à l’année 1361 (_Hist. du Languedoc_, IV, 312). L’erreur des Bénédictins a entraîné celle de presque tous les historiens modernes.
Les habitants de Lyon recueillent les victimes et les fuyards de Brignais. Jacques de Bourbon meurt de ses blessures dans cette ville trois jours après la bataille, et Pierre de Bourbon ne survit que peu de temps à son père. Après leur victoire, les Compagnies mettent au pillage le comté de Forez[122]. Seguin de Badefol, qui a sous ses ordres trois mille combattants, s’empare d’Anse, château situé sur la Saône, à une lieue[123] en amont de Lyon, d’où il rançonne le comté de Mâcon, l’archevêché de Lyon, la terre du seigneur de Beaujeu et tout le pays environnant jusqu’à Marcigny-les-Nonnains. Les autres chefs de bandes, Naudon de Bageran, Espiote[124], Creswey, Robert Briquet, Ortingho et Bernardet de la Salle, Lamit, Bataillé, le bour Camus, le bour de Breteuil[125], le bour de Lesparre, marchent sur Avignon pour mettre à rançon le pape et les cardinaux. Apprenant qu’on vient de déposer une somme considérable dans la forteresse du Pont-Saint-Esprit[126], située sur le Rhône, à sept lieues en amont d’Avignon, Bataillé, Guyot du Pin, Espiote, les bours Camus et de Lesparre, Lamit et le Petit Meschin font une chevauchée de quinze lieues pendant la nuit; ils arrivent au point du jour devant le Pont-Saint-Esprit qu’ils prennent par escalade, et où ils trouvent d’immenses richesses. Ils tiennent dès lors à discrétion les deux rives du Rhône, le côté de l’Empire comme celui du royaume de France et courent jusqu’aux portes d’Avignon. P. 69 à 72, 265 à 267.
[122] Les Compagnies avaient envahi le Forez dès le mois de janvier 1362, car vers la fête de l’Épiphanie ou 6 janvier de cette année, la bande du Petit Meschin occupa le prieuré d’Estivareilles (Loire, arr. Montbrison, c. Saint-Bonnet-le-Château), à une lieue de Viverols (Puy-de-Dôme, arr. Ambert), dans la haute, moyenne et basse justice de Henri de Rochebaron, chevalier, seigneur de Montarcher (Loire, arr. Montbrison, c. Saint-Jean-Soleymieux): «Circa festum Epiphanie ultimo preteritum (6 janvier 1362), alii nostri inimici vel rebelles ac aliqui de Societate Parvi Mesquini, depredatores et regni nostri malivoli nostrorumque subjectorum oppressores, dictum prioratum occupaverunt et aliquandiu tenuerunt.» _Arch. Nat._, JJ91, nº 313.
[123] Anse (Rhône, arr. Villefranche-sur-Saône) n’est pas à une lieue, comme le dit Froissart, mais à 22 kil. en amont de Lyon, sur la rive droite de la Saône. La seigneurie et le château d’Anse, dont il reste d’imposants débris, appartenaient aux chanoines du chapitre cathédral de Saint-Jean, comtes de Lyon. D’après Froissart, Seguin de Badefol se serait emparé d’Anse presque immédiatement après la bataille de Brignais. Ce routier prend, en effet, le titre de capitaine d’Anse dans une pièce en date du 12 mai 1362, qui faisait partie au dernier siècle des archives du comte de Gontaut-Saint-Geniès et dont dom Villevieille (Bibl. nat., _Trésor généalogique_, au mot Badefol) a donné l’analyse. Mais personne n’ignore que la compilation du savant religieux, si précieuse du reste, fourmille d’erreurs; et d’autre part, le rédacteur de la chronique romane du _Thalamus parvus_, l’un des chronologistes les plus exacts du quatorzième siècle, dit que Seguin de Badefol s’empara d’Anse vers la fin de novembre 1364: «Item, entorn la fin de novembre (1364), Seguin de Badafol pres per escalament, egal mattinas, lo luoc d’Aussa (lisez: Anssa) prop Lyon en Bergonha, local tenc long temps, entro a XIII de setembre l’an LXV que ne yssi am finanssa de XLVm floris.» _Thalamus parvus_, p. 367.--Par lettres datées de Mâcon le 6 novembre 1364, Jean de Salornay, chantre et capitaine de cette ville, manda à Jacques de Vienne, sire de Longwy (Jura, arr. Dôle, c. Chemin), capitaine général pour le roi en Bourgogne et Mâconnais, que messire Seguin de Badefol était venu à grande force et s’était emparé nuitamment de la ville d’Anse, le priant de pourvoir à la sûreté du pays (_Arch. de la Côte-d’Or_, fonds de la Chambre des Comptes de Bourgogne). A la fin de ce mois, Seguin menaça Lyon du côté de la porte de la Lanterne (_Ibid._, B 8550; Invent., III, 269); et Janiard Provana, bailli de Valbonne et châtelain de Montluel (Ain. arr. Trévoux) pour le comte de Savoie, dut garder la rive gauche de la Saône à la tête de 33 cavaliers armés (Ibid., B 8551; _Invent._, III, 269). En juin 1365, Seguin faisait encore épier les villes de Bresse (_Ibid._, B 7590; _Invent._, III, 142), et quelques-uns de ses bandits furent pendus à Pont-de-Veyle par le «carnassier» ou bourreau de Mâcon (_Ibid._, B 9291; _Invent._, III, 397). Cf. _Arch. Nat._, JJ97, nºs 70, 203, 387; JJ111, nº 290; JJ112, nº 198.
[124] Le 24 août 1362, fête de Saint-Barthélemy, à neuf heures du matin, le gascon Espiote, en compagnie de deux autres chefs de Compagnies, l’allemand Jean Hanezorgues et le gascon P. de Montaut, passa à Saint-Martin-de-Prunet, près de Montpellier. Ces Compagnies allèrent se loger à Mireval, à Vic, à la Veyrune et à Pignan (Hérault, arr. Montpellier, c. de Frontignan et de Montpellier); et, la nuit suivante, elles mirent le feu aux palissades qui entouraient Pignan, Mireval et Vic. _Thalamus parvus_, p. 361.
[125] Après la bataille de Brignais, le bour de Breteuil ou de Bretalh, à la tête d’environ douze cents combattants, alla ravager l’Auvergne, où, le 3 juin 1362, il fut taillé en pièces devant Montpensier (Puy-de-Dôme, arr. Riom, c. Aigueperse) par quatre cents Espagnols et Castillans, sous les ordres de Henri, comte de Trastamare. C’est à la suite de cette défaite que quelques-uns des principaux chefs des Compagnies s’engagèrent à évacuer le royaume en vertu du traité, conclu à Clermont en Auvergne le 23 juillet suivant, dont il a été question plus haut (p. XXIII, note 97) et dont le texte a été publié plusieurs fois, notamment par Hay du Chastelet (_Hist. de du Guesclin_, p. 313 à 315). Le 24 août 1362, à trois heures du soir, le bâtard de Bretalh et Bertuquin, capitaines de Compagnies, arrivèrent à Montpellier, se logèrent aux Frères Mineurs, et le lendemain matin se mirent en route pour la sénéchaussée de Carcassonne. Du 25 au 31 août, le Navarrais Garciot du Castel, l’Anglais Jean Aymeri et le Petit Meschin passèrent aussi devant Montpellier. _Thalamus parvus_, p. 361.
[126] Gard, arr. Uzès, sur la rive droite du Rhône, à 30 kil. en amont d’Avignon. Le Pont-Saint-Esprit fut pris par les Compagnies, non, comme le dit Froissart, après Brignais, c’est-à-dire en 1362, mais dans la nuit du dimanche 27 au lundi 28 décembre 1360, «aquel an meteys an LX, la nuog dels Innocens, fo pres lo luoc de Sant Esprit sus lo Roze per une companha d’Anglezes et de fals Franceses...» _Thalamus parvus_, p. 357.--Notre chroniqueur a raison de dire que les Compagnies, qui infestaient à la fin de 1360 la sénéchaussée de Beaucaire et de Nîmes, s’emparèrent par surprise du Pont-Saint-Esprit, afin de faire main basse sur un «grant tresor» qu’elles y croyaient déposé. Ce grand trésor, c’était le premier versement fait par les contribuables des trois sénéchaussées de Toulouse, de Carcassonne et de Nîmes sur l’aide levée pour la rançon du roi Jean. Mais ce que Froissart semble avoir ignoré, c’est que les Compagnies, malgré l’habileté avec laquelle elles avaient organisé l’espionnage, firent leur coup de main un ou deux jours trop tôt. Les deux commis, chargés par le trésorier de France à Nîmes, d’aller au Pont-Saint-Esprit remettre le montant de ce versement entre les mains de Jean Souvain, ch{er}, alors sénéchal de Beaucaire, qui devait le porter au roi à Paris sous bonne escorte, ces deux commis, dis-je, nommés maître Jean de Lunel et Jean Gilles, n’arrivèrent à Avignon avec les besaces de cuir contenant le produit de l’aide que le 26 décembre. Dès le surlendemain, à la nouvelle que le Pont-Saint-Esprit venait d’être pris par les Compagnies, et que Jean Souvain avait fait une chute mortelle en voulant repousser leur assaut, Jean de Lunel et Jean Gilles n’eurent rien de plus pressé que de rebrousser chemin et de retourner à Nîmes avec leur argent. «Pro expensis factis per magistrum Johannem de Lunello qui una cum Johanne Egidii portaverunt (sic) apud Avinionem XXVIe die decembris CCCLX, de mandato dicti domini thesaurarii Francie, in besaciis corii, Vm IIc mutones, IIm Vc regales veteres, IIm et C scuta vetera et M IIIIc regales novos, pro ipsis abinde portandis Parisius dicto domino regi per dominum Johannem Silvani, militem, tunc senescallum Bellicadri, tunc accedere Parisius debentem pro conducenda moneta redempcionis regis que tunc portabatur per communitates senescalliarum Tholose et Carcassonne. Et cum fuit (Johannes Silvani) in loco Sancti Spiritus, in crastinum locus in quo dictus senescallus erat, pro arripiendo iter suum, fuit ab Anglicis inimicis regni occupatus. Et opportuit ibi ipsos cum dicta moneta remanere cum dicto thesaurario Francie et domino Rothomagensi cardinali, per tres dies, donec fuit deliberatum quod custodiretur donec itinera essent magis secura. Et reversi fuerunt apud Nemausum cum dicta moneta usque ad mensem marcii quo fuit missa per personas inferius declaratas dicto domino regi. In quo viagio fuerunt per quinque dies cum tribus equitaturis et expendiderunt IX francos III grossos.» (_Bibl. Nat._, fonds latin, nº 5957, fº 25 vº). Cf. _Grandes Chroniques_, VI, 223; _Chronique de Jean le Bel_, II, 274 à 277; _Histoire de Nismes_, par Léon Mesnard, II, 220 à 225. _Arch. Nat._, JJ92, nº 80.
A la nouvelle de la prise du Pont-Saint-Esprit[127], beaucoup de Compagnies, cantonnées en Champagne et en Brie, en Orléanais, dans le Chartrain, le comté de Blois, l’Anjou, le Maine et la Touraine, prennent à leur tour le chemin de la vallée du Rhône, envahissent le Comtat et la Provence[128]. P. 72, 73, 267, 268.
[127] Dès le 8 janvier 1361, Innocent VI écrit à Louis, évêque élu de Valence, de continuer à l’avertir des agissements de la Grande Compagnie (Martène, _Thes. Anecdot._, II, 846); le 9, il mande auprès de lui don Juan Fernandez de Heredia, châtelain d’Amposta et prieur de Saint-Gilles (_Ibid._, 847 et 848); le 10, il écrit au gouverneur du Dauphiné et à Philippe de Rouvre, duc de Bourgogne, pour les prier d’empêcher les gens des Compagnies de traverser leurs terres et les prévenir de la croisade prêchée contre ces brigands (_Ibid._, 848, 849) que le pape a sommés en vain d’évacuer le Pont-Saint-Esprit «castrum Sancti Spiritus, Uticensis diocesis»; le 17, il s’adresse pour la même fin au roi de France, au duc de Normandie, au duc de Touraine (_Ibid._, 851, 852, 854, 855); le 18, à Jean, comte d’Armagnac, et à Gaston, comte de Foix (_Ibid._, 857); le 23, à l’empereur Charles IV, roi de Bohême (_Ibid._, 859 à 861), et à Rodolphe, duc d’Autriche (_Ibid._, 862 à 864); le 26, à Robert, sire de Fiennes, connétable de France, que le roi Jean vient d’envoyer avec Arnoul, sire d’Audrehem, maréchal de France, contre les Compagnies (_Ibid._, 867); à Pierre, roi d’Aragon (_Ibid._, 868, 869), et à Amédée, comte de Savoie (_Ibid._, 864, 865). Enfin, le 28 janvier 1361, Innocent VI charge Pierre Sicard, chanoine de Narbonne, de diriger la construction d’une enceinte de remparts dont il veut entourer sa cité d’Avignon «super constructione mœniorum seu murorum clausuræ civitatis nostræ Avinionensis.» _Thes. Anecdot._, II, 869.--Cette enceinte, commencée en 1361 par ordre d’Innocent VI, et terminée sous le pontificat d’Urbain V, successeur d’Innocent, est celle qui subsiste encore aujourd’hui, du moins en partie.
[128] Dans le courant du mois de février 1361, Innocent VI écrit à Louis, évêque élu de Valence, à Amédée, comte de Savoie, à l’archevêque de Lyon, à celui de Vienne, à l’évêque de Viviers, à Adhémar, comte de Valentinois, pour les prier de s’opposer au passage des brigands qui, «de diversis regni Franciæ partibus», s’avancent et viennent rejoindre ceux qui se sont établis au Pont-Saint-Esprit. Martène, _Thes. Anecdot._, II, 872 à 874.
Le pape Innocent VI, affamé dans Avignon ainsi que le sacré collége, prêche la croisade contre ces brigands. Le cardinal d’Ostie[129], mis à la tête de l’expédition projetée, convoque à Carpentras ceux qui en veulent faire partie; mais comme on ne donne à ces croisés que des indulgences, ils retournent bientôt chez eux et quelques-uns vont même grossir les bandes des Compagnies. P. 73, 74, 268, 269.
[129] Ce cardinal est le fameux Pierre Bertrandi, cardinal évêque d’Ostie. Froissart l’appelle sans doute Pierre du Moustier ou du Monestier (Ardèche, arr. Tournon, c. Annonay), parce qu’il était seigneur de cette localité ainsi que de Colombier, qui s’est appelé depuis lors, en souvenir de ce prélat illustre, Colombier-le-Cardinal (Ardèche, arr. Tournon, c. Serrières). JJ81, nº 815. Cf. l’abbé de Sade, _Mémoires sur Pétrarque_, III, 564 et 565.
L’avortement complet de cette croisade oblige le pape[130] à faire remettre une somme considérable à Jean, marquis de Montferrat, à charge de prendre à ses gages les gens des Compagnies, maîtres du Pont-Saint-Esprit, pour les emmener en Italie[131]. Les principaux chefs de ces bandes se laissent enrôler, sauf Seguin de Badefol qui tient Anse, et vont faire la guerre à Galéas et à Barnabo, seigneurs de Milan. Pendant ce temps, Seguin de Badefol s’empare de Brioude[132] d’où il ravage tout le pays d’Auvergne. Ses gens d’armes font des excursions jusqu’au Puy, à la Chaise-Dieu[133], à Clermont, à Montferrant[134], à Chilhac[135], à Riom, à Nonette[136], à Issoire, à Vodables[137], à Saint-Bonnet-l’Arsis[138] et sur toutes les terres du comte dauphin[139] alors otage en Angleterre. Après une occupation de plus d’une année, Seguin de Badefol évacue Brioude[140] moyennant finance et se retire avec ses trésors en Gascogne, son pays natal. J’ai ouï dire depuis que cet aventurier eut une fin tout à fait tragique[141]. P. 74 à 76, 269 à 271.
[130] Innocent VI entra en négociations avec les brigands du Pont-Saint-Esprit dès la première quinzaine de février. Le 13 de ce mois, il députa Juan Fernandez de Heredia, châtelain d’Amposta, prieur de Saint-Gilles de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, le dominicain Eumène Begamon, son pénitencier, et Étienne de la Tuile, de l’ordre des Frères Mineurs, bachelier en théologie, vers «Waltero, militi et capitaneo gentis armigeræ quæ Magna Societas dicitur, et Johanni Scakaik ac Ricardo Mussato, Armigero Nigro, ejusdem capitanei marescallis et conestabulariis.» Le malheureux pape s’efforce de prendre les routiers par la douceur. «Benigne ac placide intelleximus qualiter vos, obedientiam vestram nostris beneplacitis et mandatis promptius offerentes, contra nos et romanam curiam vestrum nullatenus dirigebatis propositum, nec nos et sedem apostolicam vel curiam ipsam intendebatis aliqualiter perturbare.» Martène, _Thes. Anecdot._, II, 882 et 883.
[131] Par un bref daté d’Avignon le 8 des ides de juin (6 juin) 1361, Innocent VI donna quittance générale à son amé fils Juan Fernandez de Heredia, à qui Regnault, évêque d’Autun, son trésorier, «de mandato nostro super hoc facto eidem oraculo vivæ vocis», avait compté de la main à la main 14 500 florins d’or, en le chargeant de les remettre à Jean, marquis de Montferrat, et «per eumdem marchionem certis gentibus armigeris quæ Magna Societas dicebantur.» Martène, _Ibid._, 995.--La peste, qui éclata alors à Avignon et qui sévit dans la vallée du Rhône avec une intensité effrayante, fut néanmoins la principale cause qui détermina les Compagnies à évacuer le Pont-Saint-Esprit et à suivre le marquis de Montferrat en Italie (Martène, _Thes. Anecdot._, II, 1027; Villani, l. X, cap. XLVI). A la Voulte-sur-Rhône (Ardèche, arr. Privas), «la mortalité a esté si grande que _de dix l’un n’est eschappé_.» _Arch. Nat._, JJ95, nº 161.
[132] Seguin de Badefol s’empara de Brioude le 13 septembre 1363, de grand matin: «Item a XIII de setembre (1363), davan matinas, lo dig mossen Segui de Badafol pres lo luoc de Brieude en Alvernhe, e lo tenc ben entorn x meses e plus.» _Thalamus parvus_, p. 363.--La prise de Brioude est par conséquent antérieure de plus d’un an à celle d’Anse, d’où il suit que Froissart, en racontant ces deux faits, a interverti complétement l’ordre chronologique. Le témoignage de l’auteur de la chronique romane de Montpellier est confirmé par une lettre de rémission accordée en juin 1366 à Jean Baille, sergent royal au bailliage d’Auvergne, «comme, _environ trois anz a_, la ville de Briode eust esté prise par les ennemis de nostre royaume _et ycelle eussent tenu l’espace d’un an ou environ_, en laquelle ville le dit Jehan, sa femme et enfanz demouroient, et à la prinse d’icelle ville fu le dit Jehan pris par les diz ennemis et mis à grant raençon.» _Arch. Nat._, JJ97, 107.--Dans une autre lettre de rémission octroyée en mai 1365 à Bertrand Basteir, marchand de Brioude, il est fait mention de «la prise de la dicte ville de Brioude faicte nagueires par Seguin de Baldefol et ses aliez, ennemis de nostre royaume.» JJ98, nº 279. Cf. sect. judic., X1a20, fº 47.--Peu après la prise de Brioude, Arnoul d’Audrehem, lieutenant en Languedoc, par un mandement daté de Nîmes le 13 octobre 1363, poussait la faiblesse jusqu’à autoriser les habitants du Velai à s’imposer une aide extraordinaire pour payer rançon à Seguin de Badefol à la suite d’un pactis récemment conclu «cum ipso et ejus tirannida Societate.» _Bibl. Nat._, ms. lat., nº 10 002, fº 32 vº.--Par acte passé à Clermont le 21 mai 1364, les trois États d’Auvergne et le gouverneur du duché pour le duc de Berry, alors otage en Angleterre, rachetèrent Brioude ainsi que Varennes (auj. Varennes-Saint-Honorat, arr. le Puy, c. Allègre) des mains de Seguin de Badefol. _Archives des Basses-Pyrénées_, arm. Albret, invent. C, chap. iii.
[133] Haute-Loire, arr. Brioude.
[134] Aujourd’hui section de Clermont-Ferrand.
[135] Haute-Loire, arr. Brioude, c. Lavoûte-Chilhac. Dans notre texte (p. 76, l. 4), on a imprimé, par erreur: Tillath. Lisez: Cillach.
[136] Puy-de-Dôme, arr. Issoire, c. Saint-Germain-Lembron.
[137] Puy-de-Dôme, arr. et c. Issoire.
[138] Saint-Bonnet-l’Arsis nous est inconnu. Le contexte ne nous permet pas de voir là deux localités distinctes, par exemple Saint-Bonnet et Lastic, suivant la leçon de quelques éditeurs; car, dans ce cas, Larsis ou l’Arsis devrait être précédé, comme les autres noms de lieu, de la préposition à. Peut-être _l’Arsis_ ou _le Brûlé_ est-il un ancien surnom de Saint-Bonnet-le-Château (Loire, arr. Montbrison), par opposition à Saint-Bonnet-le-Froid (Haute-Loire, arr. Yssingeaux, c. Montfaucon). Le voisinage de ces deux localités donne au moins quelque vraisemblance à cette hypothèse. Seguin de Badefol pilla aussi l’hôtel-Dieu de Montbrison (_Arch. Nat._, sect. adm., P1409³, nº 1394).
[139] Béraud 1er, comte de Clermont et dauphin d’Auvergne, marié à Marie de Villemur, fut en effet l’un des otages du traité de Brétigny (Rymer, III, 515). Les domaines du comte Dauphin s’étendaient entre Clermont et Brioude.
[140] S’il fallait en croire un curieux et charmant récit d’un ancien chef de Compagnie nommé le Bascot de Mauléon, rapporté par Froissart, après le départ pour Anse de Seguin de Badefol, Louis Roubaut, de Nice, lieutenant de Seguin, aurait occupé Brioude, à la place de son maître. Un autre routier nommé Limousin aurait obtenu les faveurs d’une maîtresse, «une trop belle femme», que Roubaut, pendant un voyage à Anse, avait laissée à Brioude. Informé du fait, Roubaut, pour se venger, aurait chassé ignominieusement Limousin, après l’avoir fait «mener et courir tout nud en ses braies parmi la ville.» Limousin se serait vengé à son tour en faisant tomber Roubaut dans une embuscade où le bandit niçois fut taillé en pièces et pris par le seigneur de la Voulte et les habitants du Puy (Froissart de Buchon, II, 411 à 413), à la Batterie (auj. hameau de Graix, Loire, arr. Saint-Étienne, c. Bourg-Argental), entre Annonay et Saint-Julien. Cet engagement, où Louis Roubaut fut battu et fait prisonnier, se livra le vendredi 2 mai 1365. _Thalamus parvus_, p. 368.
[141] Lorsque Seguin évacua Brioude en vertu d’une convention conclue à Clermont le 21 mai 1364, il ne se retira pas immédiatement en Gascogne; mais, dans les premiers jours du mois de novembre de cette année, il s’empara d’Anse, comme nous avons déjà eu lieu de le dire plus haut. Après huit mois d’occupation, dans le courant de juillet 1365, il s’engagea, envers le pape Urbain V, à rendre cette forteresse aux chanoines de Saint-Jean, comtes de Lyon, qui en étaient seigneurs, moyennant l’absolution et une somme de 40 000 petits florins, ou 32 000 francs, dont une moitié devait être payée à Anse dans les premiers jours d’août, et l’autre moitié à Rodez au terme de Noël suivant. Seguin s’engageait, en outre, à faire sortir ses compagnons du royaume, et consentait, en garantie de l’exécution de cette clause, à livrer messire Seguin son père et ses frères comme otages à Avignon. Le pape, de son côté, promettait de donner l’absolution aux compagnons de Seguin de Badefol, au cas où ceux-ci voudraient aller au voyage d’outre-mer «avec les autres qui y doivent aler en la compaignie de l’Archiprestre.» A cette occasion, les consuls de Lyon prêtèrent 4000 florins au chapitre de Saint-Jean, et fournirent en outre les otages, qui furent envoyés à Avignon jusqu’à l’entier acquittement des 20 000 florins restants. Le roi Charles V vint aussi au secours des comtes de Lyon; il leur fit don d’une somme de 12 000 francs, pour le payement de laquelle on leva 3 gros par feu sur les habitants du Lyonnais et du Gévaudan (_Arch. Nat._, K49, nº 5), et un franc et un florin par feu sur ceux de l’Auvergne (_Bibl. Nat._, Quittances, XV, 192). Le chapitre de Saint-Jean reprit possession du château d’Anse dès le mois d’août, puisqu’on le voit nommer, le 30 de ce mois, Guillaume de Chalamont, chevalier, capitaine de ce château, aux gages annuels de 400 écus d’or (_Arch. du Rhône_, arm. Énoch, vol. 20, nº 26; Allut, _les Routiers_, p. 155 à 170). Toutefois, au mois de novembre 1365, Seguin de Badefol était encore à Anse, ou du moins il était supposé y être, car il figure parmi les routiers à qui Bertrand du Guesclin fit porter, le 20 de ce mois, une lettre où il les invitait à vider le pays et à le suivre (_Archives de la Côte-d’Or_, fonds de la Chambre des Comptes de Bourgogne, B1423). Quoi qu’il en soit, du Guesclin réussit à entraîner Seguin. Seulement, ce routier voulut, chemin faisant, rendre visite au roi de Navarre à l’instigation duquel il avait naguère saccagé le royaume, et mal lui en prit. Charles le Mauvais, à qui Seguin réclamait un arriéré de solde, trouva plus simple de l’empoisonner que de le payer. Telle est la fin tragique à laquelle Froissart fait allusion, et qu’il faut rapporter aux derniers jours du mois de décembre 1365: «Item, en lo dich mes de dezembre (1365), lo sobredich Segui de Badafol mori à Pampalona (Pampelune, en Navarre) per lo fuoc de Sant Anthoni.» _Thalamus parvus_, p. 370. Cf. Martène, _Thes. Anecdot._, I, 1576, et Secousse, _Preuves de l’histoire de Charles le Mauvais_, p. 381 et 411.