CHAPITRE LXXXIX.
1364, 29 SEPTEMBRE. BATAILLE D’AURAY.--1365, 12 AVRIL. TRAITÉ DE GUÉRANDE (§§ 530 à 545.)
Le roi de France, apprenant que la guerre va se rallumer entre Jean de Montfort et Charles de Blois, envoie à ce dernier un secours de mille lances sous les ordres de Bertrand du Guesclin[246]. Charles, après avoir rassemblé une armée à Nantes[247], quitte cette ville pour marcher contre le comte de Montfort qui a mis le siége devant Auray. Noms des principaux chevaliers, tant bretons que français, qui ont répondu à l’appel du duc de Bretagne. Au moment du départ, Jeanne de Penthièvre exhorte son mari à repousser toute proposition d’accommodement. Charles de Blois se met en marche et arrive à Rennes[248] avec son armée. P. 148 à 152, 323 à 327.
[246] Du Guesclin, en allant mettre son épée au service de Charles de Blois, à la fin de septembre 1364, semble avoir obéi bien plutôt à l’inspiration de la fidélité et du dévouement qu’aux ordres du roi de France. Charles V, en effet, put être contrarié de voir le vainqueur de Cocherel s’éloigner de la Normandie au moment où le parti navarrais, réduit à la défensive depuis la journée du 16 mai, tendait à reprendre l’offensive et redoublait d’audace dans toutes les parties de cette province. Quoi qu’il en soit, il est certain que, dès les premiers jours d’août 1364, le roi de France fit tous ses efforts pour prévenir le conflit et dépêcha auprès des deux compétiteurs Pierre Domont, l’un de ses chambellans et Philippe de Troismons, l’un de ses conseillers, commis pour «aller devers le duc de Bretagne et le comte de Montfort pour certaines choses touchans l’onneur et proufit du royaume.» _Bibl. Nat._, Quitt., XV, 46; cf. les nºs 41 et 47.--Et lorsque les hostilités furent sur le point d’éclater, lorsque Bertrand eut quitté la Normandie pour aller rejoindre le prince au service duquel il avait fait ses premières armes, Charles V n’eut rien de plus pressé que de casser aux gages le chevalier breton, comme le prouve un curieux mandement des trésoriers généraux des aides, en date du 20 septembre 1364, dont le texte est signalé et publié ici pour la première fois: «De par les generauls tresoriers. Jehan l’Uissier, nous vous mandons que des deniers de vostre recepte vous paiez et delivrez à Rollant Fournier, notaire du Chastellet de Paris, pour l’escripture de sept paires de lettres de vidimus du dit Chastellet faisans mencion des lettres du roy nostre sire encorporées ès diz vidimus, par lesquelles le roy nostre dit seigneur rappelloit l’assignacion faicte à monseigneur Bertran du Glesquin, conte de Longueville, sur les esleuz et receveurs de Chartres, d’Évreux, de Lisieux, de Sées, de Baieux, de Coustances et d’Avranches: pour chascune lettre, iii sous parisis valent XXI sous parisis. Et, par rapportant ceste presente cedule avecques lettres de quittance sur ce du dit notaire, la dicte somme de xxi sous parisis sera allouée en voz comptes sanz aucun contredit. Escript à Paris le XXe jour de septembre l’an mil ccclxiiii.» _Bibl. Nat._, Quitt., XV, nº 62.--Quand on connaît cet acte, il est impossible d’admettre avec Froissart que du Guesclin ait fourni à Charles de Blois un renfort de mille lances. Sans doute, Bertrand ne put guère amener en Bretagne que sa compagnie proprement dite, composée surtout de ses parents ou alliés de Bretagne et de Normandie. L’un de ces derniers, Robert de Brucourt, cher, seigneur de Maisy (Calvados, arr. Bayeux, c. Isigny), marié à Alice Paynel, fut fait prisonnier à Auray par un homme d’armes anglais nommé Thomas Caterton. Celui-ci exigea une rançon de quatorze mille francs. Robert de Brucourt, se trouvant hors d’état de payer cette somme, l’emprunta à Bertrand du Guesclin, son cousin, auquel il dut engager toutes ses terres et seigneuries à titre hypothécaire. _Arch. Nat._, JJ109, nº 427.
[247] Au mois d’août 1364, Charles de Blois ne se trouvait pas à Nantes, mais à Guingamp; et Cuvelier est beaucoup plus exact que Froissart dans les deux vers suivants:
Tout droit à une ville, qui nommée est Guinguans, Fu faite la semonce des hardiz combatans.
(Vers 5412 et 5413.)
[248] Charles de Blois, partant de Guingamp pour aller au secours d’Auray assiégé par Montfort, se serait détourné de son chemin en passant par Rennes, et il n’avait garde de suivre l’itinéraire indiqué par Froissart. Il fit sa première et principale étape à Josselin, où les contingents qui n’avaient pas rallié Guingamp vinrent le rejoindre. Cuvelier, _Chronique de Bertrand du Guesclin_, édit. de Charrière, I, 203, vers 5467 et 5476.
Huit lieues de pays séparent Rennes d’Auray[249]. Charles de Blois part de Rennes un vendredi[250] et se vient loger à trois lieues d’Auray. L’armée franco-bretonne s’avance dans le plus bel ordre. A cette nouvelle, Jean de Montfort et ses principaux capitaines, Jean Chandos, Robert Knolles, Eustache d’Auberchicourt, Hugh de Calverly, Gautier Hewet, Mathieu de Gournay, tiennent conseil. On décide qu’on ira à la rencontre de l’ennemi, et le lendemain samedi la plus grande partie de l’armée assiégeante exécute un mouvement rétrograde et vient se placer en travers du côté par où s’avance Charles de Blois, pour lui barrer le chemin d’Auray[251]. Arrivés en présence des forces anglo-bretonnes, Charles et les siens s’arrêtent dans une position avantageuse au milieu de grandes bruyères[252]. P. 152 à 154, 327, 328.
[249] Froissart travaillait sans avoir sous les yeux aucune carte des pays où se sont passés les événements qu’il raconte dans ses Chroniques. Aussi sa géographie est-elle très défectueuse, surtout quand il s’agit de régions où l’infatigable narrateur n’avait pas été conduit par son humeur curieuse ou les hasards de sa vie errante. Personne n’ignore que la distance qui sépare Rennes d’Auray est, non pas de huit, mais de plus de vingt lieues.
[250] Nous avons dit, dans une des notes précédentes, que Charles de Blois avait fait sa première halte à Josselin (Morbihan, arr. Ploërmel). La distance de Josselin à Auray (Morbihan, arr. Lorient) est de douze à quinze lieues. L’étape suivante se fit, pendant la nuit du vendredi 27 au samedi 28 septembre, dans la lande de Lanvaux (à 3 kil. au N. de Rochefort, entre la rivière d’Arz et le cours de la Claie). Un témoin qui déposa en 1371 dans l’enquête pour la canonisation de Charles de Blois «... vidit semel dictum dominum Carolum de Blesiis, dum ibat ad conflictum de Aurroyo in quo fuit mortuus, jacentem in abbatia de Longis Vallibus supra quamdam sargiam, præcinctum ad carnem quadam corda.» _Bibl. Nat._, ms. lat., nº 5381, t. II, fº 158. Cf. Cuvelier, vers 5760 et 5761.
[251] A la nouvelle de l’approche de Charles de Blois, Jean de Montfort, qui venait de s’emparer d’Auray, abandonna ses positions et vint occuper, sur la rive droite du Loch, les hauteurs de la Forêt et de Rostevel, dans les environs de la gare actuelle d’Auray. La rivière seule le séparait des Franco-Bretons campés dans le bois de Kermadio. Ces détails topographiques, extraits d’une chronique inédite de la Chartreuse d’Auray conservée à l’abbaye de Solesmes, sont empruntés à un très-intéressant mémoire de dom François Plaine intitulé: _La journée d’Auray d’après quelques documents nouveaux. Mémoires de l’association bretonne_, Saint-Brieuc, 1875, in-8º, p. 87 et 88.
[252] Après avoir passé la nuit du 27 au 28 septembre dans la lande de Lanvaux, l’armée de Charles de Blois s’était remise en marche le samedi 28 par Plumergat (Morbihan, arr. Lorient, c. Auray). En peu d’heures, on atteignit Keranna, aujourd’hui Sainte-Anne, et ensuite les bois de Kermadio, sur la rive gauche du Loch; mais il n’y eut qu’une partie des troupes à s’avancer si loin: le reste de l’armée s’échelonna entre le manoir de Kermadio et les moulins du duc en Trevalleray. Dom François Plaine, _Mém. de l’association bretonne_, p. 88.
Par le conseil de Bertrand du Guesclin, Charles de Blois partage son armée en trois batailles ou divisions, chacune de mille combattants[253], et une arrière-garde. Bertrand commande la première de ces batailles, les comtes d’Auxerre et de Joigny la seconde, Charles de Blois la troisième. Les seigneurs de Rais, de Rieux, de Tournemine, du Pont forment l’arrière-garde. Le duc chevauche de rang en rang, excitant chacun à faire son devoir; il affirme sur son âme et sa part de paradis[254] que c’est pour son bon et juste droit que l’on va combattre. P. 154, 155, 328, 329.
[253] Ce même nombre de quatre mille donné approximativement par le P. Péan de Quélen (dom Morice, _Preuves de l’histoire de Bretagne_, II, 11), par Cuvelier (vers 5758), par Guillaume de Saint-André (vers 1129) confirme sur ce point la version de Froissart. Il paraît y avoir eu beaucoup de recrues dans les rangs des Franco-Bretons (_Bibl. Nat._, ms. lat. nº 5381, t. I, fº 109), et Cuvelier mentionne parmi les champions du duc de Bretagne un jeune damoiseau qui n’avait pas quinze ans: «Chevaliers fu là faiz, n’ot pas quinze ans passez.» Vers 5915.
[254] Le saint et le héros sont si intimement fondus en la personne de Charles de Blois qu’il est impossible de les distinguer: «Carolus, antequam iret ad conflictum de Aurroyo in quo mortuus fuit, adeo infirmus fuerat per septem septimanas quod se sustinere non poterat; sed illa infirmitate non obstante, ipse semper super straminibus, ut præfertur, jacebat. Et dum per istum et alios cubicularios suos reprehendebatur pro eo quod ad conflictum ire volebat in tali debilitate, ipse dicebat: «Ego ibo defendere populum meum: placeret modo Deo quod contentio esset solum inter me et adversarium meum, absque eo quod alii propter hoc morirentur!» _Bibl. Nat._, ms. lat. nº 5381, fº 175.
Jean Chandos, chargé dans l’autre camp de la direction suprême, divise aussi l’armée de Montfort en trois batailles et une arrière-garde. Il met à la tête de la première bataille Robert Knolles, Gautier Hewet et Richard Burleigh; la seconde a pour chefs Olivier de Clisson, Eustache d’Auberchicourt et Mathieu de Gournay; enfin, Chandos s’est réservé pour lui-même le commandement de la troisième où il doit combattre aux côtés du comte de Montfort. Chacune de ces batailles se compose de cinq cents hommes d’armes et de trois cents archers[255]. Après beaucoup de difficultés, Hugh de Calverly consent à être le chef de la réserve ou arrière-garde qui compte cinq cents combattants. P. 155 à 157, 329 à 331.
[255] S’il fallait accepter les données de Froissart, l’effectif de l’armée de Montfort ne se serait élevé qu’à environ trois mille deux cents combattants. L’auteur de la _Chronique des quatre premiers Valois_, le plus exact des chroniqueurs du quatorzième siècle, fait remarquer en effet que les Franco-Bretons avaient l’avantage du nombre: «Et avoit monseigneur Charles de Bloiz plus grant nombre de gent que n’avoit le conte de Montfort.» Guillaume de Saint-André, dont on a le droit, il est vrai, de suspecter le témoignage, ne donne à Montfort que dix-huit cents hommes: «Montfort n’est que à dix huit cens.» vers 1130. Si l’on excepte Olivier de Clisson et la clientèle de ce grand seigneur, Montfort n’avait pour ainsi dire sous ses ordres que des Anglais. Or, les contingents disponibles des garnisons anglaises de la Bretagne et du Poitou ne pouvaient guère dépasser deux mille ou deux mille cinq cents combattants.
Le samedi [28 septembre[256]] 1364, les deux armées sont en face l’une de l’autre dans l’ordre que nous venons d’indiquer. Le sire de Beaumanoir, qui ne se peut armer parce qu’il est prisonnier des Anglo-Bretons, va en parlementaire d’un camp à l’autre et parvient à obtenir un répit entre les deux parties jusqu’au lendemain, à l’heure de soleil levant. Le châtelain d’Auray profite de ce répit pour se rendre auprès de Charles de Blois, son maître, qui l’assure que l’ennemi lèvera le siége le lendemain par accord ou par bataille[257]. Les Anglais, de leur côté, sachant que leurs adversaires sont à bout de ressources, ont pris la résolution de ne se prêter à aucun accommodement. P. 157 à 159, 331 à 333.
[256] On lit dans Froissart: «le samedi 8 octobre.» Il y a là deux erreurs. En 1364, le 8 octobre tomba un mardi, et non un samedi, et la veille de la bataille d’Auray doit être rapportée, non au 8 octobre, mais au samedi 28 septembre.
[257] Cet épisode est purement romanesque. Le comte de Montfort venait de s’emparer de la ville et avait forcé la garnison du château d’Auray à capituler, lorsque Charles de Blois arriva pour faire lever le siége de cette forteresse.
Le dimanche, de grand matin, les chevaliers des deux armées assistent à la messe et communient et, un peu après soleil levant, se mettent en ordre de bataille comme le jour précédent. Le sire de Beaumanoir revient au camp de Jean de Montfort où il porte des propositions de paix. Chandos, qui veut à tout prix livrer bataille, ne le laisse pas venir jusqu’au comte et prend sur lui de répondre à ce parlementaire: «Messire Jean de Montfort sera aujourd’hui duc de Bretagne ou il mourra à la peine.» Puis il va trouver Montfort et, pour l’exciter, il met dans la bouche de Charles de Blois les paroles qu’il vient lui-même de prêter auparavant au compétiteur de Charles[258]. Grâce à cette ruse mensongère, les deux prétendants sont également exaspérés, et leurs partisans se disposent à en venir aux mains, les Franco-Bretons en invoquant Dieu et saint Yves, les Anglo-Bretons en se recommandant à Dieu et à saint Georges. P. 159 à 162, 333 à 335.
[258] C’est Charles de Blois, et non Jean Chandos, qui rompit définitivement les négociations. Les capitaines anglais, dont Montfort n’était que l’instrument, voulaient conserver le droit de lever des rançons sur la Bretagne pendant cinq années. Le mari de Jeanne de Penthièvre aima mieux courir les chances d’une bataille que de laisser ses sujets en butte à de telles vexations. Cela résulte de l’affirmation d’un témoin oculaire, Geoffroi de Dinan, cher, qui déposa sous la foi du serment, en 1371, dans l’enquête pour la canonisation de Charles de Blois: «... Die conflictus prædicti de Aurroyo, dum ipse (Carolus de Blesiis) cum suis gentibus armorum paratus fuisset ad bellum in campo contra adversarios suos etiam ex adverso paratos contra ipsum, perlocutum fuit de tractatu habendo cum ipso ex parte dictorum adversariorum suorum, dummundo ipsi haberent redemptiones a popularibus sui ducatus usque ad quinquennium, prout antea de facto habuerant. Et cum nobiles viri dominus de Ruppeforti et vicecomes Rohanni, presentes ibidem in armis et de parte ipsius existentes, tractatui hujusmodi consentirent, dicens dictus dominus de Ruppeforti quod, quantum in ipso erat, prædiligebat summam triginta milium librarum levari et exigi a subditis suis, quam ipsa die debellare; ac dixit presenti testi quod ipse iret ad dictum dominum Carolum et sibi diceret quod melius sibi foret permittere hujusmodi redemptiones levari a dictis popularibus quam eventum belli expectare. _Qui presens testis accessit ad dictum dominum Carolum, et hoc ex parte dictorum nobilium eidem nunciavit. Quod cum audisset, respondit quod prædiligebat incidere in eventum belli, ad voluntatem Dei, quam permittere populum suum talibus miseriis et angustiis prægravari quibus compatiebatur, et pro ipsis pugnare volebat, ut dicebat, et finaliter pugnavit ac mortuus fuit._» _Bibl. Nat._, ms. lat. nº 5381, t. I, fºs 360 vº et 361.
Du côté des Français, chaque homme d’armes est muni d’une lance retaillée à la longueur de cinq pieds et d’une hache qui pend à la ceinture ou qu’on porte suspendue au cou. La bataille de Bertrand du Guesclin vient attaquer celle de Robert Knolles et de Gautier Hewet. Les archers anglais commencent à tirer, mais leurs adversaires sont si bien protégés par leurs pavois que les traits ne les atteignent pas. Ces archers jettent alors leurs arcs, et quelques-uns d’entre eux parviennent à s’emparer des haches des hommes d’armes de du Guesclin. Pendant ce temps, la bataille de Charles de Blois en vient aux mains avec celle de Jean de Montfort. Les gens de ce dernier ont d’abord le dessous, mais Hugh de Calverly, qui se tient sur aile, accourt leur prêter main-forte et parvient à rétablir le combat. P. 162, 163, 335 à 337.
Olivier de Clisson, Eustache d’Auberchicourt, Richard Burleigh, Jean Boursier, Mathieu de Gournay[259], ont affaire à la bataille des comtes d’Auxerre et de Joigny. La mêlée devient telle que toutes les batailles ou divisions des deux armées se confondent, excepté l’arrière-garde de Hugh de Calverly, qui se tient toujours en réserve du côté des Anglo-Bretons. Olivier de Clisson, une hache de guerre à la main, fait merveille d’armes; mais il a un œil crevé par la pointe d’une hache ennemie qui a rompu la visière de son bassinet. Les comtes d’Auxerre et de Joigny sont blessés grièvement et faits prisonniers sous le pennon de Jean Chandos; le sire de [Trie[260]], grand banneret de Normandie, est tué; les Franco-Bretons, qui combattaient aux côtés de ces seigneurs, se laissent alors entraîner à une panique et à une débandade générales. P. 164 à 166, 337 à 339.
[259] On a publié, d’après une liste manuscrite dressée au dix-huitième siècle par Yves Duchesnoy, les noms des principaux capitaines qui combattirent à Auray sous Jean Chandos (_Revue des provinces de l’Ouest_, III, 203). Cf. un opuscule intitulé: _Jean Chandos, connétable d’Aquitaine et sénéchal du Poitou_, par Benjamin Fillon, 1856, p. 13, note 1.
[260] «Prie» est la leçon que donnent tous les manuscrits; mais comme Froissart ajoute que ce chevalier était un grand banneret de Normandie, on peut supposer qu’il a voulu désigner le seigneur de Trie.
Les deux batailles de du Guesclin et de Charles de Blois soutiennent encore la lutte. Toutefois les Anglo-Bretons de Montfort maintiennent mieux leurs lignes et gagnent du terrain, grâce surtout à l’appui de la réserve commandée par Hugh de Calverly[261]. Jean Chandos, à la tête d’une troupe nombreuse d’Anglais, accourt prêter main-forte à la division opposée à celle de Bertrand du Guesclin. Après une résistance désespérée, Bertrand et le seigneur de Rais sont faits prisonniers par les gens de Jean Chandos. Le reste des forces franco-bretonnes se rallie autour de Charles de Blois qui se bat comme un lion. Bientôt la bannière de Charles est jetée par terre et conquise, et Charles lui-même est tué[262]. On a prétendu que, le matin de la bataille, les chevaliers des deux armées s’étaient donné le mot de ne pas prendre à rançon le chef de l’armée opposée, s’il venait à tomber entre leurs mains, mais de le mettre à mort. Parmi les bannerets de Bretagne, Charles de Dinan, les seigneurs de Léon, d’Ancenis, d’Avaugour, de Lohéac, de Kergorlay, de Malestroit, du Pont, sont tués. Le vicomte de Rohan, les seigneurs de Léon, de Rochefort, de Rais, de Rieux, de Tournemine, Henri de Malestroit, Olivier de Mauny, les seigneurs de Riville, de Fréauville et d’Esneval, outre les comtes d’Auxerre, de Joigny et Bertrand du Guesclin, sont faits prisonniers. Cette bataille se livre dans les environs d’Auray le [29 septembre[263]] 1364. P. 166 à 169, 339 à 342.
[261] D’après la chronique de la Chartreuse d’Auray, dont la rédaction relativement moderne, repose en général sur une tradition orale non interrompue, Hugh de Calverly s’était embusqué dans le bois de Kerlain.
[262] En 1371, six ans après l’événement, Georges de Lesven, écolâtre et chanoine de Nantes, maître ès arts et bachelier en médecine, rapportait comme une tradition très-autorisée que Charles de Blois s’était constitué prisonnier lorsqu’un partisan de Montfort (d’après les traditions de la maison de Penthièvre, Pierre de Lesnérac, Guérandais d’origine) le tua par trahison: «_per magnum spatium temporis postquam captus fuit per inimicos suos et se reddiderat prisonarium eisdem, ipsi inimici eumdem occiderunt_ ac armis et aliis vestimentis suis despoliaverunt ac ipsum indutum cilicio ad carnem invenerunt.» _Bibl. Nat._, ms. lat. nº 5381, t. I, fº 54. Cf. dom Morice, _Preuves de l’histoire de Bretagne_, II, 7.
[263] Froissart, par suite de l’erreur que nous avons déjà signalée, assigne à la bataille d’Auray la date du 9 octobre. Il est constant que cette bataille se livra le dimanche 29 septembre 1364, le jour de la fête de saint Michel. On a pu dire, en réfléchissant à cette coïncidence et par allusion à la part prise par les Anglais, dont saint Georges était le patron, au succès de Montfort, que saint Michel avait fait les honneurs de cette journée à saint Georges. Peu de temps avant la bataille d’Auray, Charles de Blois était allé pieds nus en pèlerinage au Mont-Saint-Michel où il avait fait cadeau aux religieux d’une relique de saint Yves, comme en témoignait l’inscription suivante gravée sur un reliquaire en vermeil de la célèbre abbaye: «C’est la coste saint Yves que monseigneur Charles de Blois cy donna.» Dom Huynes, _Hist. du Mont-Saint-Michel_, II, 44.
Les principaux seigneurs anglo-bretons, laissant à leurs gens le soin de poursuivre les fuyards, viennent se désarmer à l’ombre d’une haie et font compliment à Jean de Montfort de sa victoire. Celui-ci en reporte tout l’honneur sur Jean Chandos qu’il invite à boire après lui dans son hanap. Et, quand il apprend la mort de son adversaire Charles de Blois, il se fait conduire auprès du cadavre de son cousin dont la vue excite ses regrets et lui arrache des larmes[264]. Jean Chandos s’empresse de mettre fin à cette scène attendrissante. Les restes de Charles de Blois sont portés à Rennes et de là à Guingamp. P. 169 à 171, 342 à 344.
[264] Il faut lire dans le texte tout ce récit empreint de je ne sais quel charme mélancolique qui va jusqu’à l’éloquence. Toutefois, il est impossible de ne pas faire remarquer que la générosité prêtée ici à Montfort s’accorde assez mal avec l’irrévérence des Anglais attestée par un témoin oculaire, Frère Geoffroi Rabin, dominicain de la maison de Nantes: «Et postmodum, _dum ipse dominus Carolus fuisset dearmatus et despoliatus omnibus vestimentis suis per Anglicos_, vidit aliquos dictorum Anglicorum tenentes quoddam cilicium album quod dicebant fuisse et esse cilicium dicti domini Caroli quod habebat indutum, quod quasi pro nihilo reputantes ad terram dimiserant.» _Bibl. Nat._, ms. lat. nº 5381, t. I, fºs 192 vº et 193.
Le comte de Montfort donne trêve pour enterrer les morts, et Charles V envoie en Bretagne Louis, duc d’Anjou, son frère, pour réconforter Jeanne de Penthièvre, veuve de Charles de Blois.--La nouvelle de la victoire d’Auray est apportée à Édouard III à Douvres, cinq jours après la bataille[265], par un varlet poursuivant armes que le roi d’Angleterre fait sur le champ héraut sous le nom de Windsor, et c’est de ce héraut ainsi que de certains chevaliers des deux partis que Froissart tient son récit de cette journée mémorable[266]. P. 171 à 174, 344 à 346.
[265] Le cinquième jour après la bataille d’Auray nous reporte au 4 octobre; or, la veille, c’est-à-dire le 3 octobre, Édouard III a daté l’un de ses actes de Canterbury, ville située, comme chacun sait, sur la route de Londres à Douvres (Rymer, III, 749): l’assertion de Froissart offre par conséquent un haut degré de vraisemblance.
[266] L’historien et le critique ne doivent pas un instant perdre de vue que le récit de Froissart, relatif à la journée d’Auray, dérive principalement du héraut anglais Windsor, comme la narration que le même chroniqueur a consacrée à l’affaire de Cocherel provient surtout du roi d’armes ou héraut anglo-gascon Faucon.
Cette nouvelle comble de joie Édouard III et Louis, comte de Flandre, qui se sont donné rendez-vous à Douvres pour traiter, moyennant dispense du pape Urbain V, du mariage d’Aymon, comte de Cambridge, l’un des fils du roi d’Angleterre, avec Marguerite, fille du comte de Flandre et veuve du dernier duc de Bourgogne, Philippe de Rouvre[267]. P. 174, 175, 346 à 348.
[267] Les conventions relatives à ce projet de mariage, qui ne se réalisa point, sont datées de Douvres, le 19 octobre 1364. Rymer, III, 751.
Siége d’Auray, de Jugon et de Dinan[268], par le comte de Montfort; reddition de ces trois places.--Siége de Quimper-Corentin. P. 175 à 177, 348 à 350.
[268] Dinan et Jugon se rendirent à Montfort dans le courant du mois d’octobre 1364. Dom Morice, _Preuves_, I, 1583.
De l’avis de ses conseillers, frappés des progrès croissants et des conquêtes du vainqueur d’Auray, Charles V envoie Jean de Craon, archevêque de Reims, le seigneur de Craon et le maréchal Boucicaut[269] à Quimper-Corentin[270] en qualité de plénipotentiaires et les charge de traiter avec Jean de Montfort[271]. Celui-ci demande du temps pour en référer à Édouard III, son beau-père et son protecteur, d’après les inspirations duquel il règle toute sa politique; puis, il pose ses conditions que les ambassadeurs français soumettent à leur tour au roi leur maître et au duc d’Anjou. Finalement, la paix est conclue aux conditions suivantes: 1º Jean de Montfort sera reconnu duc de Bretagne, mais s’il meurt sans héritiers légitimes, le duché retournera aux enfants de Charles de Blois. 2º Jean fera hommage du duché au roi de France, son suzerain. 3º Jeanne de Penthièvre, veuve de Charles de Blois, sera maintenue en possession du comté de Penthièvre dont le revenu est évalué à vingt mille francs[272]. Jean de Montfort interviendra de tout son pouvoir auprès d’Édouard III pour faire mettre en liberté ses cousins Jean et Gui, les deux fils aînés de Charles de Blois, qui sont encore détenus prisonniers en Angleterre. P. 177 à 181, 350 à 352.
[269] Par acte daté de Paris le 25 octobre 1364, Charles V donna pleins pouvoirs pour traiter de la paix à Jean de Craon, archevêque de Reims et au maréchal Boucicaut (_Ibid._, 1584); il n’est fait dans cet acte aucune mention d’Amauri, sire de Craon.
[270] Il est très-vraisemblable, suivant une conjecture fort plausible de Dacier (p. 615 de son édition, note 1), que les préliminaires de la paix furent arrêtés devant Quimper-Corentin qui se rendit à Montfort le 17 novembre de cette année (_Ibid._, 1585 et 1586); mais la paix ne fut conclue définitivement et signée qu’à Guérande le samedi 12 avril de l’année suivante, la veille de Pâques.
[271] Par acte daté d’Angers le 11 mars 1365 (n. st.), Jeanne de Penthièvre, qui continuait de s’intituler «duchesse de Bretagne», chargea de ses pleins pouvoirs Hugues de Montrelais, évêque de Saint-Brieuc, Jean, sire de Beaumanoir, Gui de Rochefort, sire d’Assérac, et maître Gui de Cleder. _Ibid._, 1587 et 1588.
[272] Le traité de Guérande maintient en outre Jeanne de Penthièvre en possession de la vicomté de Limoges. Froissart donne seulement les grandes lignes de ce traité, qu’il faut lire dans sa teneur pour en avoir une idée exacte. _Ibid._, 1588 à 1599.
Charles V rend à Olivier, sire de Clisson, ses terres sises dans le royaume, que Philippe de Valois avait autrefois confisquées, et le rallie ainsi au parti français[273].--Jean de Montfort se marie à la fille de la princesse de Galles que Jeanne de Kent avait eue de son premier mariage avec Thomas de Holland[274], et les noces sont célébrées à Nantes.--Les reines Jeanne d’Évreux et Blanche de Navarre, la première tante et la seconde sœur de Charles le Mauvais, font mettre en liberté le captal de Buch à qui le roi de France donne le château de Nemours[275] dont le revenu est évalué à trois mille francs. Le prince de Galles ayant témoigné son mécontentement de l’acceptation de ce don, le captal renvoie son hommage à Charles V et renonce à la donation faite en sa faveur.--En vertu d’un traité conclu entre les rois de France et de Navarre, Charles V conserve Mantes et Meulan et assigne en dédommagement à son beau-frère d’autres châteaux en Normandie[276].--Louis de Navarre emprunte soixante mille florins[277] au roi de France pour passer en Lombardie où il va épouser la reine de Naples, mais il ne survit que peu de temps à ce mariage[278]. P. 181 à 183, 352, 353.
[273] Le dauphin, duc de Normandie, avait travaillé de bonne heure à rallier Clisson au parti français. Dès le 27 septembre 1360, il avait rendu à Olivier la moitié de la baronnie de Thury (auj. Thury-Harcourt, Calvados, arr. Falaise) et la terre du Thuit (_Notre-Dame du_ THUIT est marquée comme ruine sur la carte de Cassini, nº 94, au N. O. de la forêt de Cinglais, sur la rive droite de l’Orne, à 16 kil. S. de Caen, entre Boulon et les Moutiers), que le sire de Clisson devait tenir dans le duché de Normandie et qui avaient été confisquées (_Arch. Nat._, JJ87, nº 274). Aussitôt après le traité de Guérande, cette habile politique, servie par la morgue et les convoitises des Anglais, auxiliaires de Montfort, réussit à rattacher peu à peu et par degrés Clisson et sa puissante clientèle au parti français (_Ibid._, JJ113, nº 162). Jeanne de Penthièvre, qui avait nommé Olivier son lieutenant et gouverneur en ses terres et pays de Bretagne (_Bibl. Nat._, ms. lat. nº 5381, II, 83 à 85; dom Morice, _Preuves_, I, 1631 et 1632), Jeanne de Penthièvre fut le principal intermédiaire de cette réconciliation définitive, accomplie au mois de septembre 1367, et en vertu de laquelle Charles rétablit le fils unique et l’héritier de Jeanne de Belleville dans la possession de toutes ses terres confisquées (_Arch. Nat._, K166{6}, nº 17{6}).
[274] Jean de Montfort, devenu duc de Bretagne, veuf en premières noces de Marie d’Angleterre, l’une des filles d’Édouard III, morte vers 1363 après quelques mois de mariage, épousa en 1366 Jeanne Holland, fille de Thomas Holland et de la fameuse Jeanne de Kent, devenue en 1362 princesse de Galles et d’Aquitaine par son mariage avec le prince Noir. Jeanne Holland mourut en 1384.
[275] Seine-et-Marne, arr. Fontainebleau. Nous ne connaissons aucun acte qui mentionne cette donation de Nemours au captal de Buch; mais Christine de Pisan dit aussi que Jean de Grailly fut comblé de faveurs par Charles V et qu’il reçut même le titre de chambellan du roi de France (_Le livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles_, 1re partie, chap. XXX).
[276] Par le traité de paix conclu à Paris le 6 mars 1365 (n. st.) entre les rois de France et de Navarre, il fut stipulé que Charles le Mauvais aurait, non comme le dit Froissart, des châteaux situés en Normandie, mais la ville et la baronnie de Montpellier en dédommagement de Mantes, de Meulan et du comté de Longueville (_Arch. Nat._, J617, nº 31; Secousse, _Mémoires sur Charles II_, II, 222 à 231). La confirmation de ce traité par Charles V est, suivant la judicieuse remarque de M. Delisle (_Mandements de Charles V_, p. 104, n. 2 et p. 112) antérieure au 20 juin de la même année (Secousse, _Mémoires_, II, 254 à 256).
[277] Louis de Navarre emprunta à Charles V, non pas 60 000, mais 50 000 florins d’or fin du coin de France, appelés francs. Le 4 avril 1366 (n. st.), il engagea son comté de Beaumont-le-Roger, Bréval et Anet à son royal créancier qui devait toucher le revenu de ces terres évalué à 8000 livres, jusqu’à parfait remboursement de la somme prêtée (_Arch. Nat._, J617, nº 32).
[278] Froissart commet ici deux erreurs. Louis de Navarre épousa en 1366, non la reine de Sicile, mais Jeanne de Sicile, duchesse de Duras, fille de Charles de Sicile duc de Duras et de Marie de Sicile, et il survécut si bien à ce mariage qu’il mourut seulement en 1372, dans la Pouille et fut enterré à Naples. (Anselme, _Hist. généal._, I, 291). Louis de Navarre quitta Évreux vers la fin d’avril 1366, et il n’est plus fait mention de sa présence en Normandie à partir du 20 de ce mois (_Bibl. Nat._, Quitt., XVI, 290). Le captal de Buch, mis en liberté par Charles V, remplit, dès les derniers mois de 1365 et jusqu’à la fin de 1366, les fonctions de lieutenant du roi de Navarre en Normandie (_Ibid._, XV, 224). Ayant appris, sur ces entrefaites, que le prince de Galles se disposait à entrer en Espagne pour restaurer don Pèdre et renverser don Henri de Trastamare soutenu par du Guesclin, le vaincu de Cocherel rassembla en toute hâte les débris des Compagnies anglo-navarraises aux environs d’Avranches où il avait donné rendez-vous à Jean, duc de Lancastre, et se mit en route pour Bordeaux. Le dernier acte de sa lieutenance est un mandement daté de Genest (Manche, arr. Avranches, c. Sartilly), le 22 décembre 1366, par lequel il enjoignit de payer 88 livres II sous «pour certains vivres qui furent amenez à Genez pour la despense de monseigneur le duc de Lancastre et de nous.» _Ibid._, XVI, 340.