CHAPITRE LXXXVIII.
1364. PRISE DE MANTES ET DE MEULAN (7 ET 11 AVRIL).--BATAILLE DE COCHEREL (16 MAI).--COURONNEMENT DE CHARLES V (19 MAI).--CAMPAGNE DU DUC DE BOURGOGNE EN BEAUCE (JUIN).--SIÉGE ET REDDITION DE LA CHARITÉ (§§ 510 à 529).
En ce temps s’armait[192] pour le roi de France un chevalier breton nommé Bertrand du Guesclin, dont jusqu’alors la renommée n’avait guère dépassé la Bretagne où il avait toujours tenu le parti de Charles de Blois contre Jean de Montfort.--Aussitôt qu’il est informé de la mort de Jean son père, le duc de Normandie, devenu le roi Charles V, charge le maréchal Boucicaut d’aller rejoindre du Guesclin devant Rolleboise afin d’aviser de concert avec Bertrand aux moyens de reprendre Mantes et Meulan au roi de Navarre[193]. P. 100, 290.
[192] Froissart semble croire que Bertrand du Guesclin n’entra au service de la France qu’au commencement de 1364. Nous avons prouvé ailleurs que le futur connétable se mit à la solde de Pierre de Villiers, capitaine de Pontorson pour le duc d’Orléans, frère du roi, dès 1354, et que le dauphin Charles, duc de Normandie, l’institua capitaine de cette forteresse le 13 décembre 1357. _Hist. de du Guesclin_, p. 119 à 127, 248, 249, 522, 523.
[193] Du Guesclin prit Mantes par surprise le dimanche 7 avril. D’un autre côté, le roi Jean mourut à Londres dans la nuit du 8 au 9 avril. Le rapprochement de ces deux dates montre que Froissart s’est trompé. Le dauphin, duc de Normandie, n’attendit pas la mort de son père pour concerter et faire exécuter les mesures qui aboutirent à la prise de Mantes et de Meulan.
Rolleboise[194] est un beau et fort château, situé sur le bord de la Seine, à une lieue de Mantes. Les gens de Compagnie qui occupent ce château sous les ordres d’un capitaine nommé Wauter [Straël][195], originaire de Bruxelles, font la guerre pour leur propre compte et mettent au pillage les possessions du roi de Navarre aussi bien que le royaume de France. Le duc d’Anjou, Bertrand du Guesclin, le comte d’Auxerre, Antoine, sire de Beaujeu, assiégent Rolleboise depuis quelques semaines au moment où Boucicaut vient apporter à Bertrand l’ordre de s’emparer à tout prix de Mantes et de Meulan. Voici le stratagème que ces deux capitaines imaginent. Boucicaut se présente un jour à l’une des portes de Mantes à la tête de cent chevaux seulement. Il fait semblant d’être poursuivi par les brigands de Rolleboise et prie instamment les gardiens de lui donner entrée dans l’enceinte. Ceux-ci consentent à ouvrir la porte, et Bertrand, qui s’est posté dans le voisinage avec ses Bretons, profite de cette circonstance pour pénétrer dans Mantes dont il se rend maître et qu’il met au pillage. Le jour même de la prise de cette ville, une troupe de Bretons chevauche en toute hâte vers Meulan où ils se disent envoyés par Guillaume de Gauville, capitaine d’Évreux pour le roi de Navarre. On les croit sur parole, on leur ouvre les portes et Meulan a le même sort que Mantes. Les maisons sont livrées au pillage et une partie de la population est massacrée[196]. P. 100 à 105, 290 à 292.
[194] Seine-et-Oise, arr. Mantes, c. Bonnières. La tour de Rolleboise, dont il reste d’imposants débris, située à 9 kil. de Mantes, entre cette ville et Vernon, sur une hauteur qui domine la Seine, était occupée en 1363 et 1364 par un petit nombre de brigands anglo-brabançons qui y vivaient avec une femme. Les gens du pays et les habitants de Rouen, opprimés par ces brigands, ne purent prendre cette tour, tant elle était haute et inexpugnable. Rachetée à prix d’or vers Pâques (13 avril) 1365, la tour de Rolleboise fut démolie de fond en comble par les gens du pays d’après l’ordre du roi Charles V. Des ouvriers d’une force herculéenne, armés de marteaux de fer, mirent beaucoup de temps à l’abattre, car les murs avaient plus de neuf pieds d’épaisseur. Le second continuateur de Guillaume de Nangis, le moine Jean de Venette, dit que déjà de son temps les ruines de cette tour, dont naguère on n’admirait pas la prodigieuse élévation sans une certaine stupeur, jonchaient au loin le sol environnant. _Contin. chron. Guill. de Nangiaco_, II, 357, 358.
[195] Wauter Straël est le véritable nom du capitaine de Rolleboise. Ce nom nous est fourni par une lettre de rémission octroyée par Charles V en octobre 1368 à «Gautier Strael, escuier, nez de Broisselle... ayant tenu et occupé contre nostre voulenté le fort de Rouleboise.» _Arch. Nat._, JJ99, nº 416.--La forme _Obstrate_, donnée par Froissart, est une corruption d’_Estralle_ qui nous représenterait fidèlement la prononciation française et populaire du flamand _Straël_ au quatorzième siècle. La forme _Strot_, altération de _Strol_, employée par l’auteur de la _Chronique des Valois_ (p. 138), semblerait provenir plutôt de la prononciation anglaise de _Straël_.
[196] Ces pages, où Froissart raconte la ruse imaginée par Boucicaut pour pénétrer dans Mantes, peuvent être citées comme un modèle de narration vive et pittoresque. Cela a le charme du roman, mais c’est un roman. Si l’on veut savoir comment les choses se sont passées en réalité, il faut interroger un témoin contemporain, qui appartenait, selon toute probabilité, au clergé de Rouen, et qui, dans tous les cas, semble avoir vu de très-près ces événements. _Chronique des quatre premiers Valois_, p. 135 à 142. _Histoire de Bertrand du Guesclin_, p. 417 à 429.--Toutefois, il est certain que Boucicaut accompagna le duc de Normandie dans le voyage que celui-ci fit au Goulet et à Vernon vers la mi-avril 1364. On lit, en effet, dans un mandement en date du 4 mai suivant: «Comme... le mareschal Bouciquaut... ait moult grandement frayé... pour estre avec nous et à nostre conseil et à venir en nostre compaignie _à Meurlant et à Mante où nagaires allasmes_.» L. Delisle, _Mandements de Charles V_, p. 10.
Le captal de Buch débarque au havre de Cherbourg à la tête de quatre cents hommes d’armes. Le roi de Navarre le met[197] à la tête des forces qu’il rassemble pour faire la guerre au roi de France, et lui adjoint un chevalier anglais nommé Jean Jouel, qui dispose de trois cents combattants de la même nation.--Le duc de Normandie, de son côté, ne reste pas inactif. A la nouvelle de la maladie dont le roi son père vient d’être atteint à Londres, il redouble ses préparatifs militaires[198]. Du Guesclin et Olivier de Mauny son neveu[199] reçoivent l’ordre de quitter Mantes où ils se tiennent avec leurs Bretons et de s’avancer dans la direction de Vernon pour y faire frontière contre les Navarrais. Philippe, duc de Bourgogne[200], Arnaud de Cervolle, dit l’Archiprêtre, marié à la veuve du seigneur de Châteauvillain tué à la bataille de Poitiers[201], conseiller et compère du duc de Bourgogne, le comte d’Auxerre, le vicomte de Beaumont[202], Antoine, seigneur de Beaujeu, Louis de Chalon, Amanieu de Pommiers[203], Petiton de Curton, le soudic de [la Trau[204]], le sire de Mussidan[205], chef et conducteur des gens du seigneur d’Albret, sont les principaux chevaliers qui figurent dans l’armée de du Guesclin.--[Brumor[206]] de Laval, chevalier breton du parti français, est fait prisonnier par Gui de Gauville, jeune chevalier de la garnison d’Évreux, au retour d’une chevauchée contre les Navarrais de cette ville. P. 105 à 108, 292, 293.
[197] On retrouve ici l’erreur que nous avons déjà signalée. Pendant que tout ceci se passe, le chroniqueur de Valenciennes continue de supposer Charles le Mauvais à Cherbourg, tandis qu’en réalité il était alors dans son royaume de Navarre.
[198] Sur ces préparatifs, antérieurs à la mort du roi Jean, voyez plus haut, p. XLVIII, note 191.
[199] Il faut se garder de confondre, à l’exemple de savants d’ailleurs très-autorisés (_Inventaire des Archives nationales; collection de sceaux_, I, 661) les Mauny de Bretagne avec les Mauny de Haute Normandie (Mauni, fief et château de la commune de Saint-Nicolas-d’Attez, Eure, arr. Évreux, c. Breteuil), et surtout avec les Masny des environs de Douai dont le nom s’écrivait souvent Mauny au moyen âge (auj. Masny, Nord, arr. et c. Douai). Les armes, du reste, étaient différentes. Les Mauny de Bretagne portaient un croissant, et les Masny trois chevrons. La terre patrimoniale des Mauny, ancien fief et seigneurie de Bretagne, est représentée par le hameau actuel de ce nom situé en le Quiou (Côtes-du-Nord, arr. Dinan, c. Évran). Le Quiou est un peu à l’est de Broons, dont il n’est séparé que par les communes de Saint-Maden et d’Yvignac. Olivier de Mauny, dont il est ici question, était le neveu à la mode de Bretagne, c’est-à-dire le fils d’un cousin germain de Bertrand du Guesclin.
[200] Dom Plancher dit (_Hist. de Bourgogne_, II, 302) que Philippe partit de Dijon le 16 avril 1364 pour se rendre à la cour de France et ne revint dans son duché que le 13 novembre suivant, mais cela semble en contradiction avec le passage suivant extrait par M. Finot d’un registre de la Chambre des comptes de Bourgogne: «Lettres en date du 4 mai 1364 de Messeigneurs de Voudenoy et d’Aigremont au duc qui estoit à Rouvres, l’avertissant qu’il prist garde de sa personne, parce qu’il y avoit un parti de par delà la Saône qui vouloit l’enlever.» Finot, _Recherches_, p. 88.
[201] Il y a plusieurs erreurs dans ce peu de mots. Jeanne de Châteauvillain, remariée le 2 mai 1362 à Arnaud de Cervolle, l’aînée des filles et la principale héritière de Jean III du nom, seigneur de Châteauvillain, et de Marguerite de Noyers, n’était nullement, comme le dit Froissart, veuve d’un seigneur de Chateauvillain tué à la bataille de Poitiers. Elle avait été mariée en premières noces avant 1345 à Jean, seigneur de Thil en Auxois et de Marigny en Champagne, en secondes noces, à Hugues de Vienne VI du nom, seigneur de Saint-Georges, qui vivait encore le 25 janvier 1358 (n. st.). Anselme, II, 343, VII, 799, 800.
[202] Louis, vicomte de Beaumont (Beaumont-sur-Sarthe ou le-Vicomte, Sarthe, arr. Mamers), marié à Lyon le 13 novembre 1362 à Isabelle de Bourbon, fille de Jacques de Bourbon, comte de la Marche, blessé mortellement à Brignais.
[203] A peine monté sur le trône, Charles V eut soin de s’attacher par des pensions quelques-uns des principaux seigneurs de Gascogne, déjà mécontents du gouvernement du prince d’Aquitaine et de Galles. Amanieu de Pommiers, notamment, fit hommage au roi de France pour mille livres tournois de rente et promit de servir le dit roi contre tous excepté le roi d’Angleterre. _Arch. Nat._, J626, nº 105.
[204] La Trau est aujourd’hui un château ruiné de la commune de Préchac (Gironde, arr. Bazas, c. Villandraut). Le seigneur de Préchac s’intitulait, tantôt _soudic_, tantôt _soudan_ de la Trau. Le Soudan de la Trau, chevalier banneret, reçut en 1364 2,905 florins d’or de Florence de bon poids, pour le reste de ses gages et de la solde des archers et des gens d’armes de sa compagnie ayant servi en Bourgogne sous le duc Philippe (_Arch. de la Côte d’Or_, fonds de la Chambre des Comptes, série B, liasse 357; _Invent._, I, 38). Le 2 octobre 1364, ce même soudic, chevalier et sire de Didonne (auj. Saint-Georges-de-Didonne, Charente-Inférieure, arr. Saintes, c. Saujon), fit hommage à Charles V pour le château de Beauvoir sis en la sénéchaussée de Toulouse (_Arch. Nat._, J622, nº 75; J400, nº 60), et il renouvela cet hommage en 1365 (J622, nº 66). Deux ans environ après l’aveu du 2 octobre 1364, c’est-à-dire le 10 juin 1366, ce soudic ou soudan de la Trau n’en faisait pas moins hommage à Bordeaux, au prince d’Aquitaine, pour cette même seigneurie de Didonne (Maichin, _Hist. de Saintonge_, 1671, in-fº, p. 172).
[205] Dordogne, arr. Ribérac.
[206] Froissart appelle ce personnage Braimon de Laval. Le véritable nom de ce chevalier, manceau et angevin plutôt que breton, était Gui de Laval, dit Brumor, fils aîné de Foulque de Laval et de Jeanne Chabot, dame de Rais. Marié en premières noces à Jeanne de Montmorency, dame de Blaison (Maine-et-Loire, arr. Angers, c. les Ponts-de-Cé) et de Chemillé (Maine-et-Loire, arr. Cholet), Brumor de Laval se remaria à Thiphaine de Husson, fille de Fraslin de Husson, chevalier, seigneur de Ducey (Manche, arr. Avranches), de Champcervon (Manche, arr. Avranches, c. la Haye-Pesnel) et de Chérencé (auj. Chérencé-le-Héron, Manche, arr. Avranches, c. Villedieu), et de Clémence du Guesclin, la plus jeune des sœurs du futur connétable. Gui de Laval, dit Brumor, devint ainsi, par suite de ce mariage, le neveu par alliance de Bertrand du Guesclin.
Retour du roi de Chypre d’Aquitaine à Paris[207].--Funérailles du roi Jean à l’abbaye de Saint-Denis[208].--Préparatifs pour le couronnement de Charles V à Reims.--Arrivée du captal de Buch à Évreux. P. 108 à 110, 293 à 295.
[207] Pierre Ier, roi de Chypre, était à Paris le 29 février 1364. Voyez plus haut, p. XLVI, note 179.
[208] Les obsèques du roi Jean furent célébrées, malgré l’épuisement du Trésor, avec un grande magnificence. On dépensa à ces obsèques, en trois jours, du 27 au 29 avril, dix-sept mille sept cent soixante et une livre de cire, qui, à 23 francs les cent livres, coûtèrent 4,805 francs 7 deniers parisis. _Bibl. Nat._, Quittances, XV, nº 21.
Jean de Grailly part d’Évreux[209] et s’avance vers Pont-de-l’Arche pour couper le passage de la Seine à du Guesclin et aux Français. Les principaux chevaliers de l’armée du captal sont le sire de Sault[210], banneret du royaume de Navarre, l’anglais Jean Jouel, Pierre de Sacquenville, Guillaume de Gauville, Bertrand du Franc, le bascle de Mareuil[211].--Sur son chemin, le captal rencontre un héraut nommé le Roi Faucon qui arrive du camp français; dialogue échangé entre ce héraut et le captal.--Jean de Grailly refuse de recevoir un autre héraut appelé Prie envoyé vers lui par l’Archiprêtre, le mercredi de la Pentecôte[212]. P. 110 à 112, 295 à 297.
[209] Le lundi 13 mai, le captal de Buch était à Vernon, où la reine Blanche de Navarre, veuve de Philippe VI de Valois, dévouée de cœur à la cause du roi de Navarre son frère, offrit un dîner magnifique au généralissime de Charles le Mauvais.
[210] La seigneurie de Sault (auj. Sault-de-Navailles, Basses-Pyrénées, arr. et c. Orthez) était située, non en Navarre, mais en Béarn.
[211] Tous les historiens semblent avoir ignoré jusqu’à ce jour que le bascle ou le bascon de Mareuil appartenait à la famille béarnaise de Sault. Le surnom de _bascle_, _bascon_ ou _basquin_ est un équivalent de notre mot basque, qui, au moyen âge, servait à désigner les Béarnais aussi bien que les Navarrais proprement dits. Le véritable nom de l’aventurier qui périt à Cocherel est Jean de Sault, ainsi que le prouve la quittance suivante dont nous devons l’indication à notre savant collègue M. Demay: «Sachent tous que je Jehan de Sault, dit le bascon de Mareul, escuier, sergant d’armes du roy de Navarre notre seignour, ay eu et receu de Jehan des Ylles, viconte de Coutances pour nostre dit seigneur, la somme de cent livres tourneis pour cest present terme de la Saint Michiel, en rabatant de la somme de deulx cens livres tourneis que je pren chacun an sur la recepte de la dicte vicontey à ma vie tant seulement du don de mon dit seigneur. De laquelle somme de cent livres je me tiens pour bien paié et promet aporter quitance envers le dit monseignour au dit viconte. En tesmoing de cen, j’ay seellé ces lettres de mon seel. Donné à Gavray, le Ve jour d’octobre mil ccc soixante et trois.» _Bibl. Nat._, Titres scellés de Clairambault, vol. 101, fº 7859.
[212] En 1364, le mercredi de la Pentecôte est tombé le 15 mai.
Marche, dispositions et ordre de bataille des Navarrais. P. 113 à 115, 297 à 299.
Marche, dispositions et ordre de bataille des Français. P. 115 et 116, 299, 300.
Ruse de guerre imaginée par les Gascons du parti français: trente hommes d’armes des plus hardis et des mieux montés sont chargés spécialement d’attaquer le captal dès le début de l’action, de le prendre et de l’emporter de vive force loin du champ de bataille. P. 116, 117, 300.
Sur le refus du comte d’Auxerre, les barons français mettent du Guesclin à leur tête et adoptent d’un commun accord comme cri de ralliement le cri d’armes de Bertrand: Notre Dame! Guesclin! Cependant la matinée s’avance, et les Français commencent à souffrir de la faim et de la chaleur. On délibère sur la conduite à tenir: les uns sont d’avis d’aller offrir la bataille à l’ennemi sur les hauteurs[213] où il s’est retranché; toutefois on finit par se ranger à l’opinion des plus sages qui conseillent d’attendre en bon ordre l’attaque des Navarrais. P. 117 à 121, 300 à 302.
[213] Jean de Grailly, captal de Buch, occupa, dès la journée du mercredi 15 mai, le sommet et les pentes d’une colline escarpée qui domine le village de Cocherel, situé sur la rive droite de l’Eure, à l’endroit où un pont mettait alors en communication les deux tronçons d’une très-ancienne route reliant ensemble Vernon et Évreux. Cocherel (auj. Houlbecq-Cocherel, Eure, arr. Évreux, c. Vernon), situé sur la rive droite de l’Eure à environ 2 kil. ½ de cette rivière, est à peu près à égale distance d’Évreux, de Pacy, de Vernon et d’Acquigny, places qui étaient alors fortifiées et occupées par les Navarrais.
Du Guesclin a recours à un stratagème pour faire descendre l’ennemi en rase campagne. Il donne l’ordre à ses gens de battre en retraite et de retourner sur leurs pas avec armes et bagages de l’autre côté de la rivière. L’anglais Jean Jouel, en voyant ce mouvement, croit que ses adversaires cherchent à s’échapper et veut leur donner la chasse. Le captal s’y refuse; mais son lieutenant, qui brûle d’en venir aux mains, ne se peut plus contenir: il s’élance à la poursuite des Français. Force est alors à Jean de Grailly, qui ne peut ni ne veut laisser Jean Jouel[214] se mesurer seul contre les Français, d’abandonner ses positions et de descendre de la colline. L’ennemi une fois pris au piège, les Français font volte-face, reprennent l’offensive, et la bataille commence. Sous prétexte qu’il ne peut porter les armes contre certains chevaliers de l’armée navarraise, l’Archiprêtre quitte le champ de bataille dès le début de l’action, mais il ordonne à ses gens de rester pour prêter main forte aux Français. P. 121 à 125, 302 à 305.
[214] Ce Jean Jouel avait été en quelque sorte lâché sur la Normandie par Édouard III, furieux de la mauvaise foi de Louis, duc d’Anjou, qui refusait de revenir se constituer otage en Angleterre: «Puis manda le dit roi Edouart à monseigneur Jehan Jouel, qui avoit et tenoit plusieurs fors en Normandie, qu’il guerroiast en France en son propre nom comme Jehan Jouel, et fut une guerre couverte.» _Chronique des quatre premiers Valois_, p. 409.--Les Compagnies tenaient alors la France tellement à discrétion que, de tous les points du royaume, leurs chefs purent se rendre en Normandie et amener des renforts au captal de Buch sans être inquiétés. Il en vint jusque des confins du Berry, du Nivernais, du Bourbonnais et de l’Auvergne. Il faut lire le charmant épisode des chroniques de Froissart, où un aventurier basque, nommé le Bascot de Mauléon, capitaine du Bec-d’Allier (auj. forges de la commune de Cuffy, Cher, arr. Saint-Amand-Mont-Rond, c. la Guerche) en 1364, raconte, vingt-quatre ans après ces événements, à notre chroniqueur, son commensal à l’hôtel de la Lune, à Orthez, ses prouesses de routier et notamment la part qu’il prit à la bataille de Cocherel où il fut fait prisonnier par un Gascon du parti français, l’un de ses cousins, appelé Bernard de Terride, qui le rançonna à mille francs: «Quant les nouvelles me furent venues que le captal mon maistre estoit en Costentin et assambloit gens à son povoir, pour le grant desir que je avois de le voir, je me partis de mon fort à douze lances et me mis en la route messire Jehan Jouel et messire Jacqueme Planthin et vinsmes sans dommage et sans rencontre qui nous portast dommage devers le captal.» _Froissart de Buchon_, éd. du Panthéon, II, 408.
Les Navarrais, quoique surpris, ne se déconcertent pas. Ils font passer en avant leurs archers; mais les Français sont si bien protégés par leurs pavois que le trait de l’ennemi ne leur fait presque aucun mal. Les Bretons et les Gascons se couvrent de gloire. Les trente hommes d’armes d’élite, montés sur fleur de coursiers, que l’on a spécialement chargés de s’assurer de la personne du généralissime de l’armée navarraise, vont droit au captal, l’enlèvent après une résistance désespérée, l’emportent loin du champ de bataille et le mettent en lieu sûr[215]. P. 125 à 127, 305 et 306.
[215] On a ici la version anglo-gasconne de la bataille de Cocherel que Froissart, pendant son séjour à Bordeaux à la cour du prince d’Aquitaine et de Galles en 1366 et 1367, s’était fait raconter par le Roi Faucon et aussi sans doute par quelques-uns des seigneurs gascons, ralliés dès lors au parti anglais, qui avaient combattu à Cocherel dans les rangs français. Cette version est un conte inventé à plaisir et, comme nous l’avons dit ailleurs, une pure gasconnade. Pour prouver que la prise du captal par les Gascons ne se peut soutenir, il suffit de citer les lignes suivantes d’un acte authentique où Jean de Grailly reconnaît qu’il a été fait prisonnier par un écuyer breton, bien connu, nommé Roland Bodin: «Je Jehan de Greilly, captal du Buch, de ma pure et franche voulenté, reconnois et confesse par ces présentes que, comme pieça, en la bataille qui fu decoste Coicherel en Normandie, _Rolant Bodin, escuier, m’eust pris et fusse son loyal prison_...» _Arch. Nat._, J616, nº 6. Cf. _Hist. de B. du Guesclin_, p. 448 à 450, 600 à 603.
Les Gascons[216] et notamment les gens du seigneur d’Albret, ayant à leur tête Amanieu de Pommiers, Petiton de Curton, le soudic de la Trau, parviennent à s’emparer du pennon du captal que défendent le bascle de Mareuil et Geffroi de Roussillon. Le bascle de Mareuil est tué, et Geffroi de Roussillon est fait prisonnier par Amanieu de Pommiers. En revanche, le sire de Mussidan[217] est blessé grièvement et perd trois de ses écuyers; le soudic de la Trau, de son côté, a un bras cassé. Du Guesclin vient au secours de la bataille ou division du comte d’Auxerre, qui commence à plier, mais le vicomte de Beaumout périt dans cette rescousse. Bertrand accourt ensuite prêter main-forte aux Picards qui ont affaire à la division anglaise de l’armée du captal. Jean Jouel, chef de cette division, est terrassé et fait prisonnier par Olivier de Mauny, neveu de du Guesclin, qui le remet à un de ses écuyers nommé Guyon de Saint-Pern[218]; le capitaine anglais meurt des suites de ses blessures le soir même de la bataille. Cet engagement coûte la vie à deux chevaliers picards, Baudouin, sire d’Annequin[219], maître des arbalétriers de France, et Louis de Haverskerque. Finalement, les Français restent maîtres du champ de bataille. Guillaume de Gauville[220], Pierre de Sacquenville, Bertrand du Franc tombent entre les mains des vainqueurs[221]. Le reste de l’armée navarraise se débande et gagne la forteresse d’Acquigny[222]. Cette bataille de Cocherel se livre le jeudi 16 mai 1364. P. 127 à 130, 306 à 310.
[216] Froissart a beaucoup surfait l’influence qu’ont pu avoir les Gascons sur l’heureuse issue de la journée du 16 mai. Nous avons prouvé ailleurs, en nous appuyant sur le témoignage très-explicite de quatre chroniqueurs contemporains, que Bertrand gagna la bataille de Cocherel, d’abord grâce à sa retraite feinte, ensuite à la faveur du mouvement tournant exécuté au dernier moment par une réserve de ses Bretons qui chargèrent en queue les Anglo-navarrais. _Hist. de du Guesclin_, p. 446, note 4.
[217] Raymond de Montaut, seigneur de Mussidan (Dordogne, arr. Ribérac), avait prêté serment de foi et hommage au prince d’Aquitaine et de Galles, en l’église Saint-Front de Périgueux, le 13 août 1363. (Delpit, _Documents français en Angleterre_, p. 104). Arnaud Amanieu, sire d’Albret (auj. Labrit, Landes, arr. Mont-de-Marsan), voulant accompagner Charles V à Reims et assister à la cérémonie du couronnement du roi de France, avait placé ses gens d’armes sous la conduite du sire de Mussidan.
[218] Ces détails intéressants sont empruntés à un manuscrit des Chroniques de Froissart conservé aujourd’hui à la bibliothèque de l’université de Leyde. Ce manuscrit, désigné dans notre classement des manuscrits de Froissart et dans nos variantes sous le nº 17, paraît être l’œuvre de deux copistes; mais les interpolations que nous signalons n’appartiennent qu’à l’un de ces copistes qui semble être le même que le scribe à qui nous devons les manuscrits nºs 6474 et 6475 de la Bibliothèque Nationale (nº 15 de notre classement). Or, le copiste de ce dernier manuscrit s’appelait Raoul Tainguy. Ce nom accuse une origine bretonne, et en effet presque toutes les interpolations, que nous avons relevées dans les deux manuscrits dont nous venons de parler, se rapportent à la Bretagne et surtout à Bertrand du Guesclin et à ses compagnons d’armes. C’est d’après le manuscrit de Raoul Tainguy, conservé à la Bibliothèque Nationale sous les nºs 6474 et 6475, que nous avons pu donner dans nos variantes (p. 299) la liste des principaux chevaliers bretons qui combattirent à Cocherel, et cette liste est tellement exacte, qu’on la croirait dressée d’après une montre authentique. La miniature, qui forme l’en-tête de ce manuscrit, est aux couleurs (_blanc_, _vermeil_, _vert_ et _noir_) et porte la devise (_jamès_) de Charles VI. Du Guesclin y est représenté avec un costume de cérémonie brodé à ses armes, debout, tête nue, tenant de la main droite son épée et de la main gauche l’épée de connétable. La physionomie du célèbre capitaine a une expression individuelle si prononcée, qu’il est impossible de n’y pas voir un portrait. On lit sur la feuille de garde du 1er volume de ce manuscrit (nº 6474): «Ce manuscrit, _échappé du château du Verger_, a été envoyé par M. Marchand de la part de M. le prince de Rohan pour la bibliothèque de M. le prince de Soubise. Ce 21 avril 1779.» La terre et le château du Verger, en Anjou (auj. château de la commune de Seiches, Maine-et-Loire, arr. Baugé), avaient passé aux Rohan à la fin du quatorzième siècle par le mariage de Charles de Rohan avec Catherine du Guesclin, dame du Verger, fille unique de Bertrand du Guesclin, II du nom, marié à Isabeau d’Ancenis et neveu à la mode de Bretagne du connétable qui lui avait légué par testament, le 10 juillet 1380, deux cents livres de rente assises sur sa seigneurie de Sens. Il y a lieu de croire par conséquent que le manuscrit provenant du Verger, et dont l’écriture trahit la fin du quatorzième siècle ou les premières années du quinzième, a appartenu à Catherine du Guesclin. Le manuscrit de la bibliothèque de Leyde, qui est aussi en grande partie l’œuvre de Raoul Tainguy, provient de la même région que son congénère de la Bibliothèque Nationale, car on y lit ces mots en marge, à la partie supérieure du premier feuillet: «Premier volume de l’histoire de messire Jehan Froissart _achepté à Angers_ par moi C. (Claude) Fauchet l’an 1593; fut relié à Tours; me cousta 5 livres 2 sous en tout.» Raoul Tainguy a farci le texte de Froissart, dans le manuscrit de Leyde, d’interpolations qui n’ont pas une saveur bretonne moins prononcée que celles du manuscrit de la Bibliothèque Nationale. Le chroniqueur de Valenciennes nomme-t-il, par exemple, les principaux aventuriers qui accompagnèrent le prince de Galles en Espagne, Tainguy ajoutera à cette liste le nom d’un de ses compatriotes qu’il désignera ainsi: «Maleterre, breton, nez de Saint Melair lez Cancalle où sont les bonnes oestres.» _Ms. de la bibliothèque de l’université de Leyde, fonds Vossius_, nº 9, fº 344 vº.
[219] Baudouin de Lens, sire d’Annequin (Pas-de-Calais, arr. Béthune, c. Cambrin), était depuis dix ans le fidèle compagnon d’armes de Bertrand du Guesclin avec lequel il avait organisé des joutes à Pontorson dès 1354 (_Hist. de du Guesclin_, p. 122, note 2). Environ trois semaines avant Cocherel, le 25 avril, Baudouin, sire d’Annequin, avait donné quittance de 1088 francs d’or qui lui avaient été assignés «pour certain service par lui fait ou roy nostre dit seigneur devant Rolleboise.» _Bibl. Nat._, Quittances, XV, nº 7.
[220] Charles V donna vers 1366, les château et seigneurie de Tillières (auj. Tillières-sur-Avre, Eure, arr. Évreux, c. Verneuil) à Gui le Baveux, seigneur de Longueville, «en recompense de ce qu’il avoit fait prisonnier en la bataille proche Cocherel Guillaume de Gauville, ennemi du roi.» _Arch. Nat._, J217, nº 23.
[221] A la liste des prisonniers de Cocherel on peut ajouter Geffroi de Roussillon pris par Amanieu de Pommiers, l’Anglais Robert Chesnel par Gaudry de Ballore (_Arch. Nat._, sect. jud., X1a 19, fºs 300 et 301), le Navarrais Pierre d’Aigremont, capitaine du Bois-de-Maine, par un écuyer du diocèse de Quimper (_Bibl. Nat._, ms. lat. nº 5381, II, 175), Jacques Froissart, secrétaire du roi de Navarre (_Bibl. Nat._, Quittances, XV, 211), Jean de Trousseauville, cher (_Ibid._, XV, 258), Colin de Fréville, écuyer (_Arch. Nat._, JJ146, nº 364), Jean de Launoy, bourgeois d’Évreux (JJ116, nº 111,), enfin Baudouin de Bauloz, Jean Gansel, Lopez de Saint-Julien, capitaines navarrais d’Anet, de Livarot et de Saint-Sever (_Arch. Nat._, J381, nº 3).
[222] Eure, arr. et c. Louviers. En 1364, Acquigny était au pouvoir des Navarrais. _Bibl. Nat._, Quittances, XV, 264.
Gui de Gauville, fils de Guillaume de Gauville, arrive sur le champ de bataille à la tête de la garnison navarraise de Conches; à la nouvelle de la défaite des siens, il reprend en toute hâte le chemin de sa forteresse. Les trente qui ont enlevé le captal le transportent à Vernon[223] et de là à Rouen. P. 130 à 132, 310, 311.
[223] Vernon avait été cédé par le dauphin régent le 21 août 1359, en échange de Melun, à la reine Blanche de Navarre, veuve de Philippe de Valois, ainsi que Vernonnet, Pontoise, Neaufles, toute la vicomté de Gisors à l’exception de la ville et du château, Neufchâtel et Gournay. Blanche, sœur de Charles le Mauvais, était toute dévouée à son frère; et, s’il faut en croire le Cauchois Pierre Cochon, la châtelaine de Vernon, trompée par la feinte de Bertrand, se hâta trop de fêter la victoire du captal de Buch: «Si avint que messire Bertran se retray et fist passer ses sommages oultre la rivière (d’Eure). Les nouvelles vindrent à la royne Blanche que les Franchois estoient desconfits et, celles nouvelles oyes, menestriex commenchèrent à corner, et dames et damoiselles à danser et demener si grant joye que nul ne le peust penser. Et tantost après, en mainz de deux hores, oïrent autres nouvelles. De quoy les vielles furent mises soubz le banc et fu la grant joye tournée à grant plor. Et avoit la dite roine une grant huche toute plaine de linges, robes et de chausses semellées à poulaine, qui couroient pour le temps, à leur donner après la bataille; et pour ce que le roy de Franche oy parler de celle grant joye et que Vernon estoit trop entre les forteresches des Navarrois, elle fu mise hors.» _Chronique Normande de P. Cochon_, publiée par M. Charles de Beaurepaire, Rouen, 1870, p. 111 et 112.--Il est certain, en effet, que presque tous les actes, émanés de la chancellerie de la reine Blanche postérieurement à la bataille de Cocherel, sont datés de son château de Neaufles (aujourd’hui Neaufles-Saint-Martin, Eure, arr. les Andelys, c. Gisors). _Bibl. Nat._, Quitt., XV (voir p.59-64-71), 167, 218.
Charles V reçoit la nouvelle de cette victoire à Reims[224] où il est allé se faire couronner roi de France.--Noms des principaux personnages qui assistent au couronnement.--Retour de Charles V à Paris. P. 132 à 134, 311 à 313.
[224] Charles V reçut la nouvelle de la victoire de Cocherel la veille de son sacre, le samedi 18 mai, deux jours après la bataille, au moment où il arrivait aux portes de Reims. Cette nouvelle lui fut apportée par deux messagers, l’un, Thomas Lalemant, son huissier d’armes, à qui il assigna en récompense 200 livres parisis de rente (_Arch. Nat._, JJ96, nº 372), l’autre Thibaud de la Rivière, écuyer breton de la Compagnie de du Guesclin, qu’il gratifia de 500 livres tournois de rente (_Catalogue Joursanvault_, I, 6, nº 33; 309, nº 1710).
Charles V investit Philippe son plus jeune frère du duché de Bourgogne[225], et, à la prière de celui-ci, pardonne à l’Archiprêtre sa conduite à Cocherel. Il fait couper la tête à Pierre de Sacquenville à Rouen[226]. Guillaume de Gauville, fait prisonnier à Cocherel, est échangé contre Brumor de Laval, captif à Évreux. Le captal de Buch est transféré de Paris à Meaux[227] où il doit tenir prison. Bertrand du Guesclin rachète au prix de cinq ou six mille francs le château de Rolleboise à Wauter [Straël], capitaine de cette forteresse.--Charles V met sur pied trois armées. La première, sous les ordres du duc de Bourgogne, va mettre le siége devant Marchelainville, en Beauce; la seconde, dont Bertrand du Guesclin est le chef, opère dans la direction du Cotentin et sur les marches de Cherbourg; la troisième enfin, commandée par Jean de la Rivière, assiége le château d’Acquigny[228]. P. 134 à 137, 313 à 315.
[225] Quoique Philippe eût été créé duc de Bourgogne par le roi Jean à Germigny-sur-Marne dès le 6 septembre 1363, Charles V continua de donner à son plus jeune frère le titre de «duc de Touraine» jusqu’au 2 juin 1364, jour où il se décida à confirmer au profit de Philippe la donation du duché de Bourgogne faite par son père (dom Plancher, _Hist. de Bourgogne_, II, Preuves, CCLXXVIII). Une particularité que tous les historiens semblent avoir ignorée, c’est que Charles V, par acte daté de son château du Goulet, le 18 avril 1364, dut promettre à son second frère Louis, duc d’Anjou, qu’au cas où il viendrait à avoir des héritiers mâles légitimes aptes à lui succéder sur le trône, il donnerait à perpétuité à son dit frère le duché de Touraine, tant la cité et le château de Tours, que toutes les autres appartenances de ce duché. _Arch. Nat._, J375, nº 3.
[226] Pierre de Sacquenville fut exécuté à Rouen entre le 27 mai et le 13 juin 1364. Le 13 juin 1364, Charles V donna à son amé et féal cher et chambellan Pierre de Domont les châteaux, forteresses ou manoirs de Sacquenville (Eure, arr. et c. Évreux) et de Bérengeville ainsi que les terres, situées en Brie et en Champagne, confisquées sur Pierre de Sacquenville, «comme il se feust mis en la bataille du captal de Buch pour le roy de Navarre, ennemi de nous et de notre royaume, contre noz bons et loyaux chevaliers et subgiez et en ycelle bataille, à la desconfiture du dit captal et sa compaignie, le dit Pierre ait esté pris et, comme traitre de nous et de nostre royaume, _amené en noz prisons en nostre ville de Rouen et illeucques pour ses demerites executez_ (_Arch. Nat._, JJ96, nº 116). A la même date, les châteaux ou manoirs de Corvail et de Couvay, confisqués comme les précédents sur feu Pierre de Sacquenville, furent donnés à Jean de Gaillon, sire de Grosley. _Ibid._, nº 118.
[227] Au commencement du mois de septembre 1364, la belle reine Jeanne d’Évreux, veuve de Charles le Bel, dame de Château-Thierry, qui nourrissait un sentiment tendre pour le captal de Buch, obtint du roi que le vaincu de Cocherel reviendrait tenir prison à Paris. _Hist. de du Guesclin_, p. 600 à 603.
[228] Du 14 juillet au 20 août, Mouton, sire de Blainville, capitaine pour le roi au diocèse de Rouen par deçà Seine, alla assiéger Acquigny, à la tête d’une troupe qui comprenait à la fin du siége 44 chevaliers, tant bannerets que autres, et 105 écuyers (_Bibl. Nat._, Quitt., XV, 49, 53). Mouton leva au commencement de septembre le siége d’Acquigny pour aller avec le duc de Bourgogne sur les bords de la Loire renforcer le siége mis par les Français devant la Charité.
Louis de Navarre, frère puîné de Charles le Mauvais, Robert Knolles, Robert Ceni, Robert Briquet, Creswey, à la tête de douze cents combattants, ravagent le pays compris entre Loire et Allier, le Bourbonnais et surtout les environs de Moulins, de Saint-Pierre-le-Moutier[229] et de Saint-Pourçain. Bernard et Hortingo de la Salle, ayant sous leurs ordres quatre cents compagnons, s’emparent par surprise de la Charité-sur-Loire[230] dont les habitants se réfugient à Nevers. A la nouvelle de la prise de cette ville, Louis de Navarre envoie aux vainqueurs un renfort de trois cents armures de fer sous les ordres de Robert Briquet et de Creswey. P. 137 à 139, 315, 316.
[229] L’une de ces forteresses, situées entre Loire et Allier, était encore occupée en 1367 par un routier navarrais nommé le bour Camus. Nous voulons parler de Beauvoir qu’il nous est impossible d’identifier même d’une manière dubitative, ainsi que l’a fait M. Chazaud (_La Chronique du bon duc Loys de Bourbon_, p. 16, note 2), avec Beauregard. Beauvoir est aujourd’hui un château de Saint-Germain-Chassenay, Nièvre, arr. Nevers, c. Decize. Ce lieu fort était tombé de bonne heure au pouvoir des Compagnies, car dès 1358 Pierre de Chandio, châtelain de Decize pour le comte de Flandre et de Nevers, faisait réparer le pont-levis du château confié à sa garde, «pour obvier à la male volenté des Englois qui tenoient plus de cent forteresses... Droy, _Beauvoir_, Vitry, Isenay, Saint Gracien sur Allier,... lesquelz plusieurs fois se misent en essey de eschaler, embler et prendre la ville et le chastel de Decize.» _Arch. de la Côte d’Or_, B4406; _Invent._, II, 112.--La reddition de Beauvoir et la prise du bour Camus par les gens du duc de Bourbon durent avoir lieu après décembre 1367 (_Ibid._, B5498; _Invent._, II, 273).--Un peu au nord-est de Beauvoir, sur la rive droite de la Loire, les Compagnies anglo-navarraises tenaient à la même époque le château de Montécot dont les ruines informes se voient encore à Sémelay, Nièvre, arr. Château-Chinon, c. Luzy. L’identification, faite par M. Chazaud, de Montécot avec Montesche nous paraît inadmissible. _La Chronique du bon duc Loys de Bourbon_, p. 16, note 3.
[230] La date de l’occupation de la Charité-sur-Loire (Nièvre, arr. Cosne), qui n’a été donnée jusqu’à ce jour d’une manière un peu précise par aucun historien, doit être fixée au mois d’octobre 1363. Cela résulte d’une lettre de rémission accordée par Charles V en janvier 1367 (n. st.) à Jeannet Sardon ou Sadon, de la Charité-sur-Loire, «comme, en la fin du moys de septembre _en l’an_ MCCCLXIII, le fort de la tour de Bèvre (auj. château de Germigny, Nièvre, arr. Nevers, c. Pougues, sur la rive droite de la Loire, à peu près à égale distance de Nevers au sud et de la Charité-sur-Loire au nord) eust esté et fust prins par aucuns Angloiz, noz enemis _et cellui an la ville de la Charité dessus dicte eust esté et fust ou moys d’octobre ensuivant prinse par autres Angloiz, Gascons et autres gens de Compaignie_, eulx portans pour lors noz enemis, lesquelles forteresses, ainsin prises, furent detenues et occupées par noz diz ennemis _bien par l’espace de sèze ou dix et sept moys ou environ_: durant lequel temps, le dit Sardon, qui pour l’empeschement de noz diz enemis ne povoit demourer en la dicte ville de la Charité, demoura en la ville de Sancerre en l’ostel et ou service de Estienne de Heriçon, bourgois du dit lieu de Sancerre, son oncle. Si advint que par pluseurs foys les diz enemis furent et vindrent en la dicte ville de Sancerre, tant pour traictier de finances ou raençons d’aucuns de leurs Compaignons qui prins y furent par pluseurs intervalles par nostre amé et feal le conte de Sancerre et sez frères et par leurs genz qui contre yceulx enemis firent moult honorable et loyal guerre et leur portèrent très grans domaiges, si comme l’en dit, comme pour traictier de la raençon de pluseurs personnes du pays que les enemis y tindrent prisonniers par devers eulx. Et mesmement les diz enemis, tenans la dicte ville de la Charité, furent et repairèrent pluseurs foiz en la dicte ville de Sancerre pour traictier de la delivrance de la dicte Charité, duquel traictié le dit conte fu par aucune partie du temps chargié, si comme l’en dit, auxquielz enemis, tant pour ce que il fussent plus favorables et gracieux à la delivrance de leurs prisonniers et à passer et consentir lez traictiez de la dicte delivrance de la Charité et afin de apaisier leurs malvaises et dures volentez et que il n’ardissent les maisons et manoirs du dit Sadon et du dit Estienne son oncle, ycellui Sadon tint aucune foiz compaignie en la dicte ville de Sancerre et leur vendi et delivra vins, advenes et autres choses, et merchanda avec eulx de chevaulx et d’autres choses, tant pour lui et pour le dit Estienne son oncle comme pour le traictié et delivrance d’aucuns prisonniers qui prins furent ou temps dessus dit, tant en la dicte tour de Bèvre comme en la dicte ville de la Charité...» _Arch. Nat._, JJ97, nº 638, fº 178.
Prise de Marchelainville[231] par le duc de Bourgogne et d’Acquigny par Jean de la Rivière. P. 139 à 141, 316, 317.
[231] Auj. hameau de Péronville, Eure-et-Loir, arr. Châteaudun, c. Orgères. Les ruines du fort de Marchelainville sont encore marquées sur la carte de Cassini. La forme de ce nom de lieu, dans les divers manuscrits de Froissart, est _Marceranville_, _Marcerainville_, _Macerenville_, _Macheranville_ (p. 139, 315). M. de Barante (_Hist. des ducs de Bourgogne_, éd. de Bruxelles, 1837, I, 74) a identifié la forteresse ainsi désignée avec Marchéville (Eure-et-Loir, arr. Chartres, c. Illiers), mais cette identification ne soutient pas l’examen.
Siége, prise et rasement du fort de Chamerolles[232] par le duc de Bourgogne.--Siége et prise du château de Dreux et du fort de Preux[233].--Reddition du fort de Couvay[234].--Le duc de Bourgogne quitte la Beauce[235], et, après avoir eu une entrevue avec le roi son frère à Vaux-la-Comtesse en Brie, accourt à la tête de toutes ses forces en Bourgogne où il force le comte de Montbéliard et ses alliés d’Allemagne, qui ont profité de l’absence de Philippe pour envahir le duché, à rebrousser chemin et à repasser précipitamment le Rhin[236]. P. 141 à 143, 317 à 320.
[232] Château situé à Chilleurs-aux-Bois, Loiret, arr. et c. Pithiviers. Les ruines de ce lieu fort sont, comme celles de Marchelainville, marquées sur la carte de Cassini. Par acte daté de Paris en septembre 1367, Charles V octroya une lettre de rémission à Thibaud de Grassay, écuyer, seigneur de Tremblevif (Loir-et-Cher, arr. Romorantin, c. Salbris) qui «en l’an LXIII, environ la Saint Denis (9 octobre), avait fortifié l’église de ce village, s’y ravitaillant aux dépens du plat pays des environs et employant le produit de ses rapines à mettre la dite église en état de résister aux attaques des Compagnies, «excepté une queue de vin que ycellui suppliant vendi pour faire couvrir un jaque, _quant il ala servir nostre très cher et très amé frère le duc de Bourgoigne quant il fu devant le fort de Chameroles_...» _Arch. Nat._, JJ97, nº 413, fº 106.--D’après le récit de Froissart, le fort de Chamerolles devait être situé dans le voisinage de Marchelainville. M. de Barante s’est donc trompé en voulant reconnaître dans le premier de ces deux forts un «Camerolles» qu’il faudrait aller chercher à mi-chemin de Montargis et de Gien et un peu à l’est de ces deux villes (auj. hameau de Châtillon-sur-Loing, Loiret, arr. Montargis).
[233] Vers le milieu de 1364, le château de Dreux n’était plus depuis longtemps au pouvoir des Compagnies, et nous révoquons en doute jusqu’à preuve du contraire cette partie du récit de Froissart. Quant à Preux, que M. de Barante a transformé en Preuil, nous ne connaissons aucun lieu fort de ce nom en Beauce, dans le pays chartrain ou le Perche.
[234] On peut lire à volonté dans les manuscrits de Froissart _Connai_, _Connay_, _Couvai_ ou _Couvay_. Nous avons préféré la forme _Couvai_, nom de lieu qui s’est conservé en composition dans Crécy-Couvé, Eure-et-Loir, arr. et. c. Dreux. Quoi qu’il en soit, l’identification faite par M. de Barante du _Couvai_ de Froissart avec un _Conneray_, nom de lieu qui nous est inconnu (serait-ce Connerré, Sarthe, arr. le Mans, c. Montfort?), cette identification est tout à fait inadmissible: le temps et l’usage contractent souvent les formes, mais ne les allongent jamais, surtout à l’intérieur des mots. V. _Hist. des ducs de Bourgogne_, I, 75.
[235] Une montre publiée par dom Plancher (_Hist. de Bourgogne_, III, 556) nous fait connaître les principaux chevaliers qui servirent en Beauce sous le duc de Bourgogne. On y distingue le comte de la Marche, Simon, comte de Braine, Jean le Maingre, dit Boucicaut, maréchal de France, Enguerrand, sire de Coucy, Amauri, sire de Craon, Antoine, sire de Beaujeu, Jean de Vienne et Robinet de Chartres, écuyer. Philippe, duc de Bourgogne, dut quitter la Beauce, pour se rendre à la cour du roi son frère, du 10 au 24 août 1364, car c’est entre ces deux dates que Charles V fit un séjour en Brie, soit à Crevecœur, soit à Vaux, soit à Crécy. L. Delisle, _Mandements de Charles V_, p. 31 à 33, nºs 66 à 70.--Cette campagne du duc de Bourgogne en Beauce fut entreprise presque au lendemain de la victoire de Cocherel, dans le courant de juin 1364. Du Guesclin semble avoir été chargé au début de la direction générale des opérations. Dans deux quittances de Renier le Coutelier, vicomte de Bayeux et trésorier des guerres, en date des 15 et 24 juin, Bertrand est qualifié _capitaine général de la province de Rouen et du bailliage de Chartres ou encore lieutenant du roi entre Loire et Seine_ (_Bibl. Nat._, Quitt., XV, 29, 34). C’est seulement dans la dernière semaine de juin que le comte de Longueville fut envoyé en Basse Normandie contre les Navarrais (La Roque, _Hist. de la maison de Harcourt_, IV, 2300). Bertrand était à Caen le 21 juin (_Bibl. Nat._, ms. fr. nº 22469, fº 77); il assiégeait Valognes le 9 juillet (_Arch. Nat._, JJ98, nº 210) et, le 11, il avait pris cette ville (_Ibid._, JJ108, nº 329). Le 24, il était de passage à Saint-Lo (_Ibid._, JJ96, nº 429). Il allait renforcer la petite armée qui, dès le 12 juillet, avait mis le siége devant Échauffour (Orne, arr. Argentan, c. Merlerault), sous les ordres du maréchal de la Ferté, de Pierre, seigneur de Tournebu, et de Guillaume du Merle, seigneur de Messey. Les machines des assiégeants lancèrent 2960 pierres, et les assiégés ne se rendirent qu’au bout de 42 jours. (_Bibl. Nat._, ms. fr. nº 4987, fº 91; Quittances, XV, nº 72³).
[236] Philippe, alors duc de Touraine, avait lancé les Compagnies sur le comté de Bourgogne dès le mois de décembre 1363. La comtesse Marguerite avait appelé sous les armes la noblesse comtoise, après avoir fait rompre le pont d’Apremont (Haute-Saône, arr. et c. Gray); et le comte de Montbéliard et Jean de Neufchâtel, neveu du comte, s’étaient mis à la tête de cette noblesse. Le 25 juillet 1364, Ancel de Salins avait signé à Villers-Farlay un traité de paix avec le duc au nom de la comtesse; mais le comte de Montbéliard et son neveu avaient refusé d’y souscrire. A la fin du mois de septembre suivant, apprenant que le comte de Montbéliard, à la tête de quinze cents lances recrutées en Alsace et en Allemagne, s’était avancé jusqu’à Châtillon-sur-Seine, le duc de Bourgogne s’était mis à sa poursuite avec l’Archiprêtre et l’avait forcé à chercher un refuge en Alsace, où Arnaud de Cervolle alla porter le ravage, ainsi que dans les comtés de Bourgogne et de Montbéliard. Finot, _Recherches_, p. 92.
Le connétable[237] et les deux maréchaux[238] de France mettent le siége devant la Charité; ils sont bientôt rejoints par le duc de Bourgogne[239], revenu de sa chevauchée dans le comté de Montbéliard. Bertrand du Guesclin[240] lui-même, après une campagne dans le Cotentin, Jean de la Rivière[241], après la levée du siége d’Évreux, viennent renforcer les assiégeants. La garnison de la Charité fait souvent des sorties, et, dans une de ces escarmouches, Robert d’Alençon, fils du comte d’Alençon, Louis d’Auxerre, fils et frère des deux comtes d’Auxerre[242], sont faits chevaliers. Louis de Navarre, cantonné sur la frontière d’Auvergne, appelle au secours des assiégés Robert Knolles, Gautier Hewet et Mathieu de Gournay; mais le comte de Montfort a pris ces chevaliers anglais à son service pour assiéger le fort château d’Auray, et il a besoin plus que jamais de leur aide pour tenir tête à Charles de Blois son concurrent, qui se prépare à lui faire la guerre à la tête d’une puissante armée. P. 145, 146, 320 à 322.
[237] Robert, dit Moreau, sire de Fiennes.
[238] La première rédaction (p. 145, lignes 4 et 5) dit que ces maréchaux étaient Boucicaut et Mouton, sire de Blainville. Boucicaut était en effet maréchal de France et il prit part au siége de la Charité. Quant à Jean de Mauquenchy, dit Mouton, sire de Blainville, il assista aussi à ce siége, à la fin de septembre et dans les premiers jours d’octobre (_Bibl. Nat._, Quitt., XV, 66, 95), et il y eut plusieurs chevaux tués et affolés (Delisle, _Mandements de Charles V_, p. 48, nº 93); mais il ne fut fait maréchal de France que le 20 juin 1368 (Anselme, _Hist. généal._, VI, 756). La seconde rédaction (p. 321) substitue Arnoul, sire d’Audrehem, à Mouton, sire de Blainville.
[239] Philippe, duc de Bourgogne, avait mis le siége devant le fort de Moulineaux (auj. hameau de la Bouille, Seine-Inférieure, arr. Rouen, c. Grand-Couronne) à la fin d’août et dans les premiers jours de septembre. _Le 8 septembre_, Guillaume de Calletot, cher, était envoyé avec un autre chevalier, quinze hommes d’armes et deux archers étoffés «en l’aide de très excellent et puissant prince mgr le duc de Bourgoigne _qui a mis un siège devant le fort de Moulineaux_.» _Bibl. Nat._, Quitt., XV, 54 à 57.--Rappelé par l’invasion des Compagnies sur les frontières de son duché, Philippe quitta précipitamment la Normandie et n’arriva devant la Charité qu’à la fin de septembre, car nous avons une lettre de Philippe adressée à Jacques de Vienne, son lieutenant dans le Lyonnais, et datée de _Cosne-sur-Loire, le lundi 30 septembre_ (dom Plancher, _Hist. de Bourgogne_, II, 300). D’un autre côté, le mandement de Charles V mentionnant la présence _devant la Charité_ de Mouton, sire de Blainville, «en la compaignie de nostre très chier et amé frère le _duc de Bourgoigne_», est du 7 octobre 1364.
[240] Quoi qu’en dise Froissart, il est presque impossible d’admettre que du Guesclin ait pu assister au siége de la Charité. Le 20 août 1364, le nouveau comte de Longueville, sire de Broons et de la Roche Tesson, chambellan du roi, s’intitulait encore «lieutenant général en _Normandie_» dans une quittance de cent francs d’or de l’argenterie du roi délivrée à Renier le Coutelier (_Bibl. Nat._, dép. des mss., Titres originaux, au mot _du Guesclin_). Peu avant le 20 septembre, Charles V donnait l’ordre d’annuler les assignations de deniers faites antérieurement à Bertrand sur les receveurs de Chartres, d’Évreux, de Lisieux de Séez, de Bayeux, de Coutances et d’Avranches (_Bibl. Nat._, Quitt., XV, 62); et cette annulation serait inexplicable, s’il fallait admettre avec Froissart que du Guesclin servait alors le roi de France devant la Charité. Le 29 septembre suivant, le vainqueur de Cocherel prenait part à la bataille d’Auray. Entre ces deux dates, on voit qu’il ne reste pas de place pour un voyage à la Charité et le retour en Bretagne.
[241] Dès le commencement de juillet 1364, Mouton, sire de Blainville, avait mis le siége devant Évreux (_Bibl. Nat._, Quittances, XV, 53). Au mois de _septembre_ suivant, Charles V accorda une lettre de rémission à Jean le Rebours, doyen, vicaire et official d’Évreux, partisan du roi de Navarre, «à la requeste de Hue de Chastillon, maistre de nos arbalestriers (nommé en remplacement de Baudouin, sire d’Annequin, tué à Cocherel), de Jean, sire de la Rivière et de Preaux, nostre chambellan, et de Mouton, sire de Blainville, nostre conseiller, _qui ont esté et sont de par nous à siége devant la dicte ville_.» _Arch. Nat._, JJ96, nº 256, fº 85 vº.--Les Français avaient déjà levé le siége d’Évreux en octobre, car _dans le courant de ce mois_ le roi octroya une lettre de rémission à Jean Quieret, seigneur de Fransu, chevalier, et à Godefroi de Noyelle, écuyer, considéré que «dicti miles et Godefridus _coram civitate Ebroycensi_ in comitiva dilecti et fidelis militis et cambellani nostri Johannis de Riparia _fuerunt_...» _Arch. Nat._, JJ96, nº 294, fºs 93 et 94.
[242] En 1364, Jean de Chalon, IV du nom, fils aîné de Jean de Chalon, III du nom, comte d’Auxerre et de Tonnerre, prenait le titre de comte d’Auxerre concurremment avec son père, quoique celui-ci, prisonnier non racheté des Anglais, fût encore vivant. Le père Anselme (_Hist. généal._, VIII, 419) se trompe en faisant mourir Jean III avant 1361. _Bibl. Nat._, Clairambault, xxvii, 1993.
Louis de Navarre, en qui la garnison de la Charité met toute son espérance, évacue l’Auvergne pour se rendre en Normandie dans la région de Cherbourg[243]. Charles V est obligé de rappeler ses gens d’armes de la Charité pour les enrôler au service de son cousin Charles de Blois[244], et il invite le duc de Bourgogne son frère à traiter avec les assiégés. On permet à ceux-ci de se retirer où bon leur semblera, après leur avoir fait prêter serment de ne point s’armer contre le royaume pendant trois ans. Les habitants de la Charité rentrent dans leurs foyers, et le duc de Bourgogne retourne en France[245]. P. 147, 148, 322.
[243] Louis de Navarre, frère de Charles le Mauvais, arriva en Normandie, non pas, comme le dit Froissart, après la mort de Philippe de Navarre, comte de Longueville, décédé dès le 29 août 1363, mais après la défaite du captal de Buch à Cocherel, vers le milieu du mois d’octobre 1364. Le premier acte que nous connaissions, qui atteste l’arrivée et la présence de Louis de Navarre en Normandie, est daté _de Mortain le 21 octobre 1364_; Louis, comte de Beaumont le Roger, prend dans cet acte le titre de _lieutenant du roi de Navarre en France, Normandie et Bourgogne_ (_Bibl. Nat._, Quitt., XV, 92). D’autres actes, émanés de Louis de Navarre, sont datés de Cherbourg le 31 octobre (_Ibid._, nº 99), de Bricquebec, le 2 novembre (_Ibid._, nº 104), de Valognes, le 16 novembre (_Ibid._, nº 110), d’Avranches, le 16 décembre 1364 (_Ibid._, nºs 113 et 114), d’Évreux, le 14 février 1365 (_Ibid._, nº 136), de Pontaudemer, le 19 février (_Ibid._, nº 138), d’Évreux, le 22 mars (_Ibid._, nº 151), de Cherbourg, le 10 avril (_Ibid._, nº 156), les 12 et 20 août (_Ibid._, nºs 195, 197), de Bricquebec, le 4 novembre (Ibid., nº 226), de Cherbourg, le 13 novembre (_Ibid._, nº 232), de Gavray, le 24 novembre (_Ibid._, nº 238), de Bricquebec, les 11 et 12 décembre (_Ibid._, nºs 245, 246), de Gavray, le 19 décembre (_Ibid._, nº 251), d’Avranches, le 20 décembre 1365 (_Ibid._, nº 252).
[244] Ce ne fut point, comme Froissart le dit par erreur, pour les enrôler au service de Charles de Blois, que le roi de France rappela les gens d’armes envoyés devant la Charité, car le retour de ces gens d’armes est postérieur à la bataille d’Auray. Cette bataille se livra le 29 septembre, et à cette date, Mouton, sire de Blainville, par exemple, n’était pas encore revenu du siége de la Charité, puisque l’on fut obligé, «en l’absence de ce chevalier, capitaine pour le roy ès cité et diocèse de Rouen», de confier la défense du pays à Regnault des Illes, bailli de Caux (_Bibl. Nat._, Quitt., XV, 66). Traqué à outrance sur tous les points de la Normandie depuis la journée du 16 mai 1364, le parti navarrais essaya dans le courant de septembre de mettre à profit le départ du duc de Bourgogne et du sire de Blainville pour la Charité, de Bertrand du Guesclin pour la Bretagne; il crut que les circonstances étaient favorables pour regagner le terrain perdu depuis Cocherel. Les choses en vinrent à ce point que l’on craignit un instant que le clos des galées de Rouen, ce grand arsenal de la France au quatorzième siècle, ne tombât au pouvoir des Navarrais qui occupaient Moulineaux; et l’on mit sur pied en toute hâte douze hommes d’armes, vingt arbalétriers et archers chargés spécialement de la défense de ce clos (_Bibl. Nat._, Quitt., XV, 58). C’est pour ces motifs que Charles V rappela ses gens d’armes de la Charité et que, comme nous le montrerons dans une des notes du chapitre suivant, il dut voir avec un certain déplaisir Bertrand du Guesclin interrompre une campagne signalée par tant de succès et laisser la Normandie à peu près sans défense pour aller en Bretagne mettre l’épée du vainqueur de Cocherel au service de Charles de Blois.
[245] Le duc de Bourgogne, après le siége de la Charité, ne retourna pas en France. Le 26 novembre 1364, il fit son entrée solennelle à Dijon en compagnie de son frère le duc d’Anjou. Au mois de janvier de l’année suivante, il entreprit une expédition contre les Compagnies qui ravageaient la Champagne et assiégea Nogent-sur-Seine. Dom Plancher, III, 13, 557, 568.