Part 2
Au contraire, lorsque le rêve présente un caractère surnaturel, lorsqu’il nous vient d’En-Haut ou, par la permission divine, d’En-Bas, la mémoire nous en demeure aussi nette que le reflet d’un corps vivement éclairé dans une glace sans défaut. Nous nous rappelons tout: Les choses et les personnages vus, les paroles entendues, les moindres détails de la parabole qui nous fut _peinte_ de la sorte. La Sainte Écriture abonde en récits de songes appartenant à cette catégorie: l’échelle de Jacob, pour ne citer qu’un des plus célèbres exemples. On pourrait en rapporter également d’origine diabolique. Certaines de nos nuits sont hantées par des succubes dont la sinistre beauté nous obsède durant tout le jour suivant. Et encore un coup, qu’ils viennent du Mauvais ou qu’ils viennent de Dieu ces songes influencent notre être moral, par le souvenir que nous en gardons. A nous d’en tirer les leçons qu’ils impliquent...
Or, c’était bien un songe d’ordre surnaturel qui m’était advenu, car il me restait présent comme si les circonstances qu’il retraçait avaient encore lieu dans la chambre. C’est pourquoi, à peine eus-je invoqué la Sainte-Vierge, ainsi que je viens de le rapporter, que _je dus_ sortir de mon lit, m’agenouiller et me mettre en prière.
J’avais le cœur gros: l’image de Notre-Seigneur en croix persistait devant moi, toute sanglante. Des larmes pénibles me glissaient des yeux et je ne pus d’abord répéter que des paroles liturgiques:--_Agneau de Dieu qui effaces les péchés du monde, pardonne-nous, Seigneur..._
Peu à peu, de la consolation me vint par le souvenir du courant de charité que j’avais perçu, au sommet de la colline, entre le cœur meurtri de Jésus et le cœur poignardé de la Sainte-Vierge. Ma poitrine se dilata et mes larmes se firent moins amères. Réfléchissant à ce que j’avais vu et à ce qui m’avait été dit, je compris que, pour panser les plaies de mon bon Maître, il me fallait non seulement lui obéir par la communion fréquente, mais encore inciter quiconque à recevoir souvent le pain suprasubstantiel.
--Mon Dieu, m’écriai-je, je découvre enfin à quel point vous nous aimez. Il ne vous suffit pas de vous être sacrifié pour nos péchés. Il ne vous suffit pas d’être remis en croix tous les jours par nos iniquités. Vous voulez encore descendre continuellement dans nos cœurs arides pour les imbiber de la rosée de votre amour. Vous savez que nous ne valons rien, que nous ne pouvons rien sans le secours de votre Grâce et vous voulez nous la prodiguer avec tant d’abondance que nous soyons obligés de collaborer sans cesse à l’œuvre de la Rédemption.
Je vous obéirai, Seigneur, et puisque vous m’avez donné une plume pour vous servir, je l’emploierai à faire désirer votre Eucharistie par mes frères fidèles, mais attiédis, peut-être aussi par quelques-uns de ceux qui vous ignorent. Faites que ce dessein s’accomplisse à votre gloire et je ne veux pas d’autre récompense.
Fortifié par cette prière, je commençai tout de suite mon travail. La Sainte Vierge m’aidait car, depuis cette heure inoubliable, je fus mis à même d’exécuter mon vœu sans que rien de grave s’y opposât.
III
Ce livre a donc pour objet de faire aimer et pratiquer la Sainte Communion. Avant le rêve décisif dont je viens de retracer les péripéties, je n’en avais qu’une idée confuse et je ne savais trop quelle forme je lui donnerais. Le jour qui suivit le songe, tout s’éclaira. Le plan de l’œuvre m’apparut avec netteté; ses différentes parties se rangèrent dans mon esprit; je vis des chapitres entiers s’esquisser en moi. De sorte que, pendant plusieurs heures, plein d’une activité joyeuse, je n’eus qu’à fixer sur le papier les idées qui surabondaient dans ma tête. C’était comme une ligne de fanaux allumés, l’un après l’autre, par mon bon Ange.
Dans les pages qu’on va lire, je reprends les événements où je les avais laissés, à la fin de _du Diable à Dieu_. Toutefois, il ne s’agissait point ici d’écrire des mémoires, mais de montrer comment une âme contrite et _bien dirigée_ peut progresser dans la vie intérieure, à travers de grandes luttes et de grandes peines; comment elle acquiert, peu à peu, le désir puis le besoin de la communion fréquente; comment elle _reçoit_, enfin, en récompense de ses efforts, ce dévorant amour de Dieu sans lequel la religion ne serait que formalisme et soumission craintive.
C’est pourquoi, je me suis servi, non seulement de mes expériences personnelles, mais des renseignements procurés par quelques-unes des personnes à qui les trois volumes qui précèdent celui-ci firent quelque bien.
A ce propos, qu’il me soit permis de remercier chaudement, à cette place, les belles âmes qui, par leur exemple, leurs entretiens et les centaines de lettres qu’elles m’écrivirent, et qu’elles m’écrivent encore, m’ont témoigné que j’avais atteint mon but, savoir: faire connaître Dieu davantage, obtenir, d’âmes qu’on croyait perdues, l’amour de Dieu. Pauvre lépreux, tiré et nettoyé du fumier matérialiste par l’intercession de la Sainte-Vierge, je continuerai. Je proclamerai, toujours plus haut, ma reconnaissance. Mon œuvre ne cessera d’être une action de grâces constante et un appel à tous pour qu’ils acceptent le joug de Notre-Seigneur, pour qu’ils se rassemblent sous l’égide de sa Mère Immaculée. Je ne suis qu’un instrument on ne peut plus médiocre entre les mains de Dieu, mais puisqu’il lui a plu de parer à mon insuffisance, j’espère qu’il me donnera encore les moyens de servir efficacement sa Sainte Église, en dehors de laquelle il n’y a ni vérité, ni salut...
Ç’aurait été une prétention saugrenue de ma part que de faire, dans ce livre, de la théologie ou de la direction. J’ai fourni simplement, je le répète, des documents de psychologie expérimentale d’après mes propres épreuves et d’après les confidences que j’ai reçues. Éclairer quelques sentiers de la forêt obscure qu’on parcourt pour monter vers Dieu, analyser quelques états de la vie spirituelle, démontrer à quel point la Sainte Eucharistie nous est indispensable pour nous maintenir dans la voie étroite--voilà ce que j’ai tenté.
Quant au titre: _Sous l’Étoile du Matin_, il place mon livre sous l’invocation de la Sainte Vierge. Il s’est imposé à moi dès que j’eus pris la plume, puisque je dois tout à Marie, puisqu’Elle est la Mère de la divine Grâce, faute de quoi je ne serais qu’un fort dégoûtant individu.
Protégez donc ce nouveau volume, comme vous avez fait les autres, ô belle Étoile du Matin, qui précédez le lever du Soleil de Justice dans tous les siècles des siècles. Laissez votre tendresse descendre sur le front du scribe débile qui, dans ses jours d’affliction comme dans ses jours de joie, vous apporte les fleurs des futaies sauvages où il aime vivre, afin que vous les enlaciez à la couronne d’épines de Votre Fils. Soutenez-le tout le long de sa route ardue et rappelez-vous qu’il n’est qu’un enfant maladroit qui tomberait à chaque pas si vous n’étiez là pour le soutenir et l’encourager. Ainsi soit-il.
Lourdes, 18 octobre 1909, fête de saint Luc, évangéliste.
PREMIÈRE PARTIE
LES RONCES DU CHEMIN
_Si quis vult post me venire, abneget semetipsum, et tollat crucem suam, et sequatur me._
Év. selon saint Mathieu: XVI, 24.
I
LA HALTE
Après les épreuves de la conversion, après cette période déchirante où il avait si longtemps tergiversé entre Dieu qui le sollicitait et le diable qui s’efforçait de le retenir, le pécheur repentant a reçu, pour la première fois, la Sainte Eucharistie.
Au contact purificateur de Jésus, son âme, naguère écrasée sous les blocs de boue durcie dont l’opprimaient ses péchés, se redresse et se dilate. Comme le dit si bien Taine, il a enfin conscience de posséder, pour l’avenir, «l’organe spirituel, la grande paire d’ailes indispensable pour soulever l’homme au-dessus de lui-même».
Il est le pèlerin arrivé sur un sommet culminant, au centre d’une forêt où les chemins de mousse et les futaies pacifiques alternent avec des routes raboteuses et pleines de fondrières, avec des taillis hargneux où des herses d’épines barrent le passage, griffent la figure et les mains de ceux qui les affrontent.
Tout à l’heure, il faudra descendre. Aussi comme il goûte, en étanchant sa sueur, cette halte sous le sourire du ciel! Étendu dans les fougères, il contemple l’océan des cimes moutonner à l’infini. Le vert bleuâtre des pins, le vert pâle des bouleaux, le vert bronzé des chênes et des hêtres se fondent en une vaste harmonie qui repose ses regards et amplifie l’essor de ses actions de grâces. Le parfum de la résine monte, dans l’air immobile, comme un encens. Le soir approche, à pas silencieux, car le soleil adouci commence d’effleurer les collines occidentales.
Cette grande hostie d’or rappelle au voyageur l’aliment divin dont il s’est nourri ce jour même. Alors un calme immense et très suave s’installe en lui. Tout ce qui l’environne: les nuées lentes, les arbres pensifs, les roches mystérieuses prennent un aspect de recueillement et de joie paisible sous la lumière fraternelle qui les imprègne. Il lui semble que le Bon Maître ne cesse de reposer dans son cœur, sur un lit qu’embaument les églantines ferventes de l’Amour. Il lui semble qu’un peu de l’atmosphère du paradis perdu flotte sur cette nature sylvestre. Il est toute reconnaissance, toute bonne volonté, tout élan vers le Très-Haut. Parce que la meute hagarde qui le traquait hier, parce que la horde de ses passions, de ses inquiétudes et de ses fautes fait trêve, il croit presque qu’elle ne retrouvera point sa piste. Parce qu’il berce encore Notre-Seigneur au fond de son âme, parce que la clarté d’un soir de rédemption le baigne et le pénètre, il n’est pas loin de se figurer qu’il ne péchera jamais plus.
Ah! si l’on pouvait prolonger cette minute d’innocence reconquise et de paix souveraine! Si ce repos aux frontières de la vie surnaturelle marquait l’entrée dans le royaume des Béatitudes.
--S’il m’était accordé, se dit-il, de me dorloter toujours, comme un enfant de pardon, dans le tiède giron de la Madone et de suivre, en un rêve chatoyant, la danse des étoiles devant le trône de la Sainte Trinité miséricordieuse!...
Non, mon ami: tu oublies que tu as beaucoup à réparer. Ayant été celui par qui «le scandale arrive» tu devras lutter, souffrir, saigner en témoignage du miracle que Dieu daigna opérer en toi. Crois-tu que s’Il a pris la peine de balayer vers les gémonies les ordures que tu entretenais précieusement dans les étables de ton âme, c’est pour que tu t’acagnardes dans une dévotion médiocre, comme une vieille fille qui somnole sur sa chaufferette, en égrenant des chapelets?
Tes péchés, pour l’instant abolis, repousseront comme un chiendent tenace. Bien souvent, tu auras à te retourner les ongles pour les arracher de nouveau. Puis, la jachère ainsi obtenue, il te faudra l’ensemencer de vertus.
Et ce n’est pas facile. Des fois, tu jetteras là le sarcloir ou la musette et tu te représenteras que cette croissance très drue de mauvaises herbes ne manque pas, après tout, d’un certain agrément. Ou encore, après avoir planté trois scions, destinés à donner du fruit, tu t’admireras pour ce minime labeur. Et regardant tes frères, qui n’ont cure du pullulement des parasites, tu t’écrieras:--Qu’ai-je de commun avec ces hommes versatiles?
Immédiatement, le Prince de l’Orgueil, que ton retour à Dieu mit en rage et qui s’est juré de te ressaisir, fixera de nouveau son grappin dans ta chair. Content que tu te gonfles de vanité, comme un dirigeable promis à ses arsenaux, il se dépêchera de t’insuffler les vapeurs opiacées de son ivresse: fumées lourdes de l’avarice et de la paresse, fumées véhémentes de la luxure, de la colère et de l’intempérance, fumées humides de l’envie se précipiteront dans ton âme.--Si tu ne te défends pas, tu deviendras pire qu’auparavant.
Mais tu te défendras; car la Grâce impérieuse que Dieu t’a départie est tellement formelle que si tu la laisses parfois s’obscurcir, du moins, aux heures de péril, c’est à elle seule que tu pourras avoir recours. Tu prieras, tu pleureras ta faiblesse, tu mortifieras ta sensualité grondante d’impatience. Surtout, tu finiras bien par comprendre que sans la Sainte Eucharistie, tu es semblable à un piéton qui entamerait une course de quatre-vingts kilomètres, l’estomac vide.
Sache-le donc: la voie étroite, où tu dois t’engager, est peuplée de ronces, de bêtes dangereuses et d’embûches. Pour le converti, les tentations y sont proportionnelles aux grâces et le Mauvais y ondule sans cesse comme une couleuvre dans une ornière. Tu ne pourras lui écraser la tête, tu ne pourras progresser vers la perfection que par l’aide permanente de Jésus et par l’intercession de sa Mère.
Chaque fois que tu croiras en toi-même, tu culbuteras. Chaque fois que tu te mettras humblement sous la protection de l’Étoile du Matin, pour qu’elle dispose son Fils à te soutenir, tu te relèveras.
Et maintenant, laisse-moi te signaler quelques-uns des obstacles qu’il te sera nécessaire d’escalader ou de réduire en poudre afin d’aboutir, en portant allégrement ta croix, à la porte royale du jardin de flammes où rayonne l’éternel Amour.
II
LES SCRUPULES
On demandait à une bonne et naïve religieuse de prier pour un converti récent.
--Je le ferai volontiers, dit-elle, mais il doit être si tranquille maintenant!...
Sainte simplicité d’une âme toute en Dieu! En effet, comment cette douce fille qui, dès toujours, avait vécu d’une existence limpide, sous les regards d’En-Haut, aurait-elle pu concevoir qu’un homme, reçu à merci après de longues années d’erreur et d’égarements malpropres, pût n’être pas désormais en possession de la félicité la plus paisible?
Mais que la réalité diffère de ce beau rêve! Dieu, qui savait ce qu’il faisait en prodiguant sa grâce rédemptrice à ce pécheur, ne l’a pas élu pour l’assoupir en de pieuses et quiètes idylles. Il entend que cette âme s’élève constamment et paie, par maintes vicissitudes, le prix de son rachat. Il exige que chacun de ses progrès dans le bien soit le fruit d’un douloureux effort.
Aussitôt un drame commence dont l’action se déroule parmi des alternatives de victoire et de défaite, d’angoisse et de consolation, de joies sans secondes et d’incomparables tortures.
Sitôt le prologue engagé de cette tragédie dont il sera le théâtre, le converti sent fort bien qu’il mérite d’être trituré de la sorte, puisqu’il lui faut se rapprocher le plus possible de la sainteté. Débordant d’un bon vouloir, qui prend sa source dans la Grâce, impatient de s’instruire selon la foi, de s’épurer et de se modeler, le mieux qu’il pourra, sur l’exemple de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il cherche tous les moyens de plaire au bon Maître.
Mais voilà:--_Il ne sait pas comment s’y prendre._
Il y a si peu de temps qu’il connaît la règle. Quelques jours à peine ont passé depuis qu’il considérait la vie comme une capitale regorgeante de richesses et où son orgueil avec sa sensualité avaient le droit de tout mettre au pillage. Hier, sa loi, c’était son bon plaisir. Son but, c’était ce que les rhéteurs appellent en leur jargon: le culte du Moi. Ses frères d’humanité, il ne les tenait que pour des sujets d’expérience. Peu lui importait de les meurtrir car il ne leur demandait que de satisfaire son goût des sensations extrêmes ou de distraire, un instant, son immense ennui. Cruel, despotique et vaniteux, comme un Néron de décadence, il lançait le quadrige débridé de ses instincts à travers les mirages de son égoïsme, sans s’apercevoir que ce qu’il prenait pour une pourpre impériale sur ses épaules et pour un insigne de sur-homme n’était qu’une très sale loque empuantie de tous les graillons de l’enfer.
Or, à présent que Dieu vient de lui ployer le col pour y fixer son adorable joug, il se demande comment il doit se conduire afin de ne pas retomber dans ses fautes de la veille.
Peureux et maladroit, semblable à un convalescent qui essaie sa première sortie, il hésite à mettre un pied devant l’autre. Est-ce que le moindre caillou ne va pas le faire culbuter? Est-ce que l’air trop vif ne va pas rallumer la fièvre à peine éteinte?
État d’âme périlleux par lequel tout converti _à fond_ doit passer et qui lui sera salutaire, pourvu qu’il ne se laisse pas leurrer par les ruses du Diable. Car celui-ci se tient à l’affût, prêt à bondir. En sa suffisance, il ne peut pas admettre que cette âme lui soit à jamais ravie et il tourne autour, cherchant le point faible par où il réussira à y rentrer.
--Ce garçon, dit-il, s’imagine que pour quelques velléités de m’échapper qui le prirent, il en est quitte avec moi. Mais je m’en vais lui montrer combien sont rebutantes les voies où il prétend s’engager et je le ramènerai à ma suite par le découragement.
En effet: décourager le converti en lui exagérant ses obligations, toute la tactique démoniaque est là.
Sans perdre une minute, le Mauvais se met à l’œuvre. Et tout d’abord, il fait monter à l’horizon de cette âme, qui palpite encore dans la clarté de la première communion, la noire nuée des scrupules.
Avant toute analyse, des exemples seront probants.
Il y a celui d’Huysmans, si admirablement décrit dans _En route_. On sait comment Durtal ayant reçu, comme pénitence, à la Trappe, une dizaine de son chapelet à réciter chaque jour, se figura, sous l’instigation du Malin, qu’il lui fallait dire quotidiennement dix chapelets. Il avait beau se répéter que c’était absurde et que son confesseur ne lui avait rien prescrit de pareil, sans cesse l’obsession revenait sous cette forme: tu dois réciter dix chapelets à la file, sinon ta conversion n’est pas sincère... Au surplus qu’on relise cette page si caractéristique...
Voici un autre exemple de scrupule. Il m’a été fourni par quelqu’un qui eut beaucoup à souffrir de ce genre d’attaques. Je transcris sa propre relation.
--Je venais, me dit-il, de communier pour la deuxième fois depuis ma conversion. La première, j’avais, pour ainsi dire, été ravi hors de moi-même et j’étais resté environ deux heures agenouillé devant l’autel, perdu dans une extase de reconnaissance qui ne se formulait point par des paroles, mais qui s’épanouissait en moi comme une large floraison de lys.
Après ma seconde communion, il n’en fut pas de même. J’éprouvai le besoin de marcher, de dilater, en plein air, mon allégresse. Aussitôt mon action de grâces terminée, je sortis de l’église et je m’en allai dans les rues, au hasard, en promenant autour de moi des regards charmés. C’est que, par la vertu du sacrement, les choses me semblaient transfigurées. Parce que mon âme avait conquis une nouvelle enfance, le monde lui-même me paraissait rajeuni.
On arrivait à la fin de l’automne. Le temps était gris et froid et il tombait une petite pluie fine. Mais moi, je croyais circuler dans une tiède atmosphère de printemps. J’aurais juré que le soleil brillait dans un ciel bleu et tapissait d’or les façades enfumées des maisons. Les passants ne m’offraient plus des visages contractés par les soucis ou ternis par les passions. Je leur découvrais à tous je ne sais quoi de fraternel et de riant. Ce n’était plus l’odieux Paris qui bruissait autour de moi; c’était une ville de rêve où n’évoluaient que des ombres heureuses. A chaque instant montait du fond de mon âme ce cri que j’avais peine à retenir au bord de mes lèvres:--Mon Dieu, comme je vous aime!...
J’allais, j’allais toujours, emporté par un tel courant de joie qu’il me semblait ne plus toucher terre... Je ne sais ni où, ni comment j’ai mangé quoique je garde le vague souvenir de m’être assis dans un restaurant.
L’après-midi, traversant la cour du Louvre, je pénétrai machinalement dans le musée. Je ne vis ni les momies égyptiennes, ni les poteries étrusques, ni les toiles du salon carré. Je repris seulement conscience de l’endroit où je me trouvais dans la salle des Primitifs italiens. Je me tenais immobile devant l’exquis _Couronnement de la Sainte Vierge_ de Fra Angelico; je murmurais le _Salve Regina_ pour l’étonnement de quelques touristes germaniques qui croassaient là.
Comme le soir tombait et que les gardiens proclamaient la fermeture de leur caravansérail, je décidai de me rendre à Notre-Dame des Victoires afin d’y prolonger la plénitude de la joie créée en moi par la réception de l’Eucharistie. Ah! je ne m’attendais guère à ce qui allait m’arriver.
A peine fus-je dans le sanctuaire et commençai-je à me recueillir qu’une pensée très inattendue se mit à poindre dans ma tête. Ce ne fut d’abord presque rien: une petite note discordante parmi le concert angélique qui m’emplissait l’âme. Puis cela grandit, grossit, et bientôt cela m’envahit tout entier.
Une voix grinçante criait au dedans de moi:--C’est du propre! Au lieu de rester en oraison, à l’église, toute la journée, comme c’était ton devoir, tu as couru la ville, tu es allé rêvasser devant des tableaux, bref tu as fait tout ce que tu as pu pour gâcher les grâces qui te furent prodiguées ce matin.
Oubliant totalement, sous cet assaut, que ma journée avait été une action de grâces continuelle et que dès lors il importait peu que je l’eusse passée à l’église ou ailleurs, je répondis:--Peut-être, aurait-il, en effet, mieux valu rester à l’église mais, enfin, je n’ai pas cessé de prier.
--Ce n’est pas la même chose.
--Mais m’y voici maintenant à l’église.
--Il est trop tard. Tu as péché, tu as péché, tu as péché!
Cette désolante répétition m’abattit. Un violent remords m’empoigna. Je voulus m’humilier et demander pardon à Dieu.
Avant que j’eusse prononcé le premier mot d’une prière quelconque, la voix reprit d’un ton âpre et pressant:--Si tu te figures qu’on te pardonnera comme cela, sans autre réparation, tu te trompes fort. Il fallait rester dans l’église où tu communias...
--Encore! Eh bien, la prochaine fois, je n’en bougerai point.
--Ah! la prochaine fois. Elle n’est pas près d’arriver. On est exigeant Là-Haut; il va falloir que tu multiplies les pénitences et surtout que tu n’aies pas l’audace de communier d’ici longtemps. C’est seulement lorsque tu seras sûr de ne plus te dissiper comme tu l’as fait que tu pourras t’approcher de nouveau de la Sainte Table.
J’étais déjà si fort en désarroi que je souscrivis, sans hésiter, à ce spécieux arrêt qui me paraissait venir de ma conscience. Puis, la tête dans les mains, les larmes aux yeux, je me tourmentai à l’idée qu’il me serait fort difficile d’éviter toute distraction les jours où je communierais. Puis je fus pris de panique en considérant que Dieu se montrait bien sévère à mon égard.
--Quoi, me dis-je, désormais sera-ce toujours ainsi? Faudra-t-il vivre collé sur une chaise d’église de peur de commettre quelque faute qui me rendrait indigne de l’Eucharistie? Que c’est dur!
Et la voix:--Nais certainement il en sera toujours ainsi. Un chrétien sincère doit se retrancher toute occupation qui l’écarterait de son devoir. Et ce devoir consiste à réprimer en lui tout ce qui n’est pas aplatissement devant Dieu, crainte de sa colère, terreur de pécher par le moindre geste, le moindre mot, le moindre soupir.
Je ne doutais toujours pas que ce discours ne fût la vérité même. Me sentant incapable de remplir ce programme rigoureux, je glissai vers le découragement.
--Je vois bien, pensai-je, que je ne saurai jamais me tenir dans des limites aussi étroites et que, si je m’y efforce, j’en viendrai vite au désespoir.
Accablé de tristesse, je ne cessais de récapituler ma journée et de me répéter:--J’ai offensé Dieu alors que je le portais en moi; je suis impardonnable!... Cela prenait un caractère d’obsession. A force de frapper sur cette idée fixe, qui me perçait le crâne comme un clou, je tombai dans un engourdissement stupide. Et, détail significatif où si j’avais été de sang-froid j’aurais reconnu la manœuvre démoniaque, je ne songeais même plus à prier.