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Part 5

Mais il faut admettre aussi que, vu les progrès de l’impiété, le Diable possède un grand nombre d’âmes dès le berceau. C’est pourquoi il s’abstient de se manifester par les hurlements et les convulsions de ceux qu’il habite. Ce lui était un moyen efficace de tourmenter et d’effrayer les fidèles aux époques de foi générale. Aujourd’hui que la foi se raréfie et qu’il a réussi à faire nier, ou presque, sa puissance, voire son existence même par des esprits qui se croient religieux, il n’a pas besoin de se donner tant de peine. Le seul fait que, sous son inspiration, l’on ait appelé «siècle des lumières» le temps de ténèbres où nous sommes condamnés à faire notre salut prouve combien son action latente s’exerce aisément sur la majorité de nos contemporains. Il y a toujours des sataniques pour outrager avec ostentation l’Église de Dieu, mais il y a surtout des indifférents pour s’enliser et s’assoupir dans la vase d’une existence dénuée de toute croyance religieuse. Il est à craindre que ceux-ci ne soient aussi dangereusement possédés que ceux-là. N’usant jamais des Sacrements, ces âmes inertes finissent par pourrir. Ainsi se développe l’atmosphère de corruption qui flotte autour de nous et qui donne aux fidèles l’impression de circuler parmi des cadavres ambulants.

On comprend que le diable profite de conditions aussi favorables à l’exercice de son pouvoir pour multiplier ses attaques contre les âmes qui s’efforcent de vivre en Dieu et de persévérer dans l’oraison malgré l’ambiance adverse. Sitôt qu’il a vérifié qu’elles se maintiennent en état de grâce, sitôt qu’il a constaté que les tentations les plus violentes ne les inclineront pas au péché mortel, il entre en rage. Incapable de les pervertir, il se venge en employant toutes ses ressources à les bouleverser par des tempêtes d’ordures et d’épouvantes. Auprès de certaines, il va jusqu’aux sévices physiques, comme ce fut le cas pour le Bienheureux curé d’Ars. Mais le plus souvent, son dépit s’exerce par un afflux de pensées abominables dans l’esprit de ceux qu’il obsède. Ne pouvant rien contre leur volonté, il projette des tombereaux d’immondices dans leur imagination.

Les vies des Saints fournissent des milliers d’exemples de ces horribles manigances. Mais combien d’âmes qui, sans être arrivées à la sainteté, essaient de progresser dans la vertu, les subissent également!

Je mentionnerai quelques cas de ces assauts démoniaques d’après des relations dont je ne puis suspecter l’exactitude.

Quelqu’un raconte:--Un jour, après la messe, j’étais occupé à réciter les litanies de la Sainte Vierge et je puis affirmer que je m’y adonnais de tout mon cœur. Je venais de communier; j’avais fait une action de grâces des plus ferventes. Rien donc ne pouvait me laisser soupçonner l’étrange tribulation qui allait fondre sur moi.

Je formulais lentement et avec une joie pensive chacune des invocations. Je me baignais dans les louanges de la Bonne Mère comme dans une eau tiède et bleue dont le miroitement m’emplissait l’âme d’une paix lumineuse.

J’en étais arrivé à: _Mater castissima ora pro nobis_, quand, soudain, une voix croassante s’éleva en moi, avec une rapidité inouïe; elle criait ces mots ignobles: «C’est une gueuse...»

Qu’on excuse la précision avec laquelle je rapporte cette horreur. Elle est nécessaire pour marquer le contraste brutal entre mon état d’esprit à ce moment et ce que j’étais forcé d’ouïr.

L’ordure fut articulée d’une façon si nette que je dus m’interrompre et que je regardai, tout effaré, autour de moi, car il me semblait impossible que mes voisins n’eussent pas entendu. Mais personne n’avait levé la tête. Je crus à une illusion de ma part d’autant que je n’avais jamais rien ressenti de pareil. Quoique fort ému je repris ma récitation.

Alors la chose affreuse recommença: toutes les invocations furent _doublées_, pour ainsi dire, d’insultes effroyables à l’adresse de la Sainte Vierge. Cela s’enroulait autour des litanies comme du houblon autour d’une perche. L’obsession devint bientôt tellement despotique que malgré le dégoût qui me faisait frémir jusqu’au fond de l’âme, il me fallut prêter l’oreille à une enfilade d’outrages indicibles lancés, comme des paquets de boue, à la face de l’Immaculée. Cela dura longtemps. Puis l’attaque se termina par un sombre éclat de rire dont les échos répercutés me déchiraient le cœur.

Tout tremblant, je sortis de l’église. Je ne savais à quoi attribuer cette éruption de fange. J’avais le sentiment absolu que je n’y avais consenti en rien et je ne parvenais pas à comprendre comment une telle vomissure d’égout avait pu souiller l’autel que j’ai élevé dans mon âme à ma Mère tendrement aimée: la Madone.--Heureusement l’idée me vint d’aller trouver mon directeur qui m’expliqua la chose et me rassura...

Une autre personne écrit:--On venait de sortir le Saint Sacrement du tabernacle; l’ostensoir était exposé sur l’autel. Je m’unissais, plein d’adoration et d’amour, au chant du _Tantum ergo_ lorsque, tout à coup, je ne sais qui en moi--mais ce n’était pas moi-même--se mit à proférer des railleries atroces qui se dardaient, avec des grincements de haine, vers l’hostie. En même temps, mon âme était soulevée et comme projetée en avant et il me fallait toute ma volonté pour retenir un flot de blasphèmes qui montaient à mes lèvres des profondeurs les plus obscures de mon être. L’impulsion était si violente que je dus me bâillonner la bouche avec les deux mains. J’aurais mieux aimé mourir que d’émettre les saletés innommables qui m’emplissaient la pensée et pourtant je ne pouvais les empêcher de fuser dans mon cerveau comme les engins d’un feu d’artifices diabolique.

L’abominable prestige dura jusqu’à la fin du chant et de l’oraison qui le suit. C’est seulement quand le prêtre donna la bénédiction qu’il s’évanouit soudainement comme il était venu.

--Il faut, me dis-je alors, compenser cette vilenie dont je ne puis être responsable. Et ce fut avec la foi la plus ardente que je m’unis aux invocations pour la réparation des outrages faits au Saint Sacrement qui terminaient l’office. Ensuite je demeurai longtemps à genoux et je multipliai les actes d’adoration jusqu’à ce que mon âme se trouvât un peu consolée...

Un troisième récit est d’un ordre un peu différent. Il provient d’une personne assez avancée dans la vie spirituelle et qui, ayant eu à supporter beaucoup d’attaques démoniaques, apprit à leur tenir tête sans se troubler.

--Cette nuit-là, dit-elle, je m’étais endormi tout de suite après avoir dit mes prières du soir. Je note que ma santé était excellente et que nulle préoccupation grave ne m’agitait l’esprit. Je reposais enseveli dans un de ces bons sommeils sans rêves qui réparent si merveilleusement les forces. Brusquement, je fus réveillé en sursaut par des coups brefs, frappés dans le mur tout près de ma tête. Je me mis sur mon séant. Après quelques secondes occupées à me frotter les yeux et à reprendre conscience du réel, je me demandai ce qui arrivait. Je crus d’abord qu’on avait heurté à ma porte et je criai d’entrer. Nulle réponse. J’allais me réétendre en récitant un _Ave Maria_ pour les âmes du Purgatoire, comme c’est ma coutume quand je me réveille la nuit. Mais les coups recommencèrent, nombreux et plus précipités. Je ne pouvais m’y tromper: c’était bien dans le mur qu’ils étaient frappés.

Alors il ne fut plus question de dormir. Très lucide et très calme, car je sentais s’approcher la Malice qui toujours veille, je me prémunis d’un large signe de croix et j’attendis. Je me rappelle que la pleine lune répandait une lumière éclatante dans la chambre. Il faisait si clair que je distinguais les aiguilles de ma montre posée sur la table de nuit, à côté de moi. Je vis qu’elles marquaient deux heures.

Cependant les coups avaient cessé. Rien ne bougeait dans la maison. J’attendais en priant, lorsque je découvris que la chambre s’emplissait peu à peu de formes vagues, comme brumeuses, qui se rangèrent en demi-cercle autour de mon lit. Elles prirent bientôt une apparence plus précise. Je vis alors des figures farouches, aux traits humains mais d’expression bestiale, qui se penchaient vers moi. Je ne sais quelles lueurs rougeâtres scintillaient sourdement dans leurs prunelles. Elles marmottaient des paroles vagues et confuses et d’abord si embrouillées que je ne pus en saisir le sens. Puis cela devint plus net et j’entendis alors, parmi des blasphèmes et des injures, d’effroyables menaces. Ceci, entre autres:--Cochon baptisé, tu as beau te gaver de ton Jésus, nous t’arracherons les tripes!...

J’étais fixé: d’autres fois, et dans des circonstances analogues, j’avais reçu des visites du même genre. Je savais qu’il n’y avait qu’à me tenir ferme dans la prière pour finir par déconcerter mes assaillants.

Les regards fixés sur mon crucifix, je murmurai la conjuration de saint Ambroise:

_Procul recedant somnia Et noctium phantasmata, Hostemque nostrum comprime Ne polluantur corpora..._

Alors le courroux des larves s’enflamma davantage. D’autres démons, d’un aspect plus affreux encore, surgirent dans la clarté lunaire. Ce fut au point que la chambre en était littéralement bondée. Tous hurlaient, crachaient, sifflaient. Ils faisaient un tel vacarme que je me dis: Sûrement, ils vont réveiller tout le monde...

Mais le silence et le sommeil continuaient de régner sur la maison. Je compris que tout ce tapage était pour moi seul.

Voyant qu’elle ne réussissait pas à m’effrayer, la horde infernale se mit à secouer mon matelas, puis à me rouer de coups... Vous me croirez si vous voulez: Tandis qu’ils me houspillaient de la sorte, je ne pouvais m’empêcher de leur rire au nez et de leur dire:--Vous vous fatiguez sans résultat, sales démons!

En effet, je sentais, d’une façon inexprimable qu’étant en état de grâce et gardé par la prière, je n’avais rien à craindre. Et puis ce calme étonnant qui me tenait l’âme si paisible à travers la tourmente, j’avais l’intuition très nette que je le devais à la sainte Vierge.

Je la _savais_ près de moi et je me rendais compte qu’une panique irrésistible m’aurait culbuté si j’avais été laissé à mes seules forces.

L’essaim diabolique sentit également sa présence. Il se tut soudain et me lâcha. Puis je le vis tourbillonner, comme des feuilles sèches, dans la chambre et enfin, tout disparut.

Il n’y eut plus que le clair de lune et le silence.

J’eus la curiosité de regarder ma montre. Il était quatre heures moins vingt-cinq. L’attaque avait duré plus d’une heure et demie...

Comme on le remarque, l’attaque démoniaque se distingue nettement de la tentation. Dans la première, le Mauvais s’applique à nous présenter, de la façon la plus imprévue, des images et des pensées n’ayant aucun rapport avec nos habitudes d’esprit. Car quel est le croyant qui serait capable d’outrager, avec réflexion, le Saint Sacrement ou la Sainte Vierge? Dans la seconde, au contraire, la partie inférieure de notre âme entre en jeu. Le diable veut nous induire à pécher et, pour arriver à ses fins, il dirige son effort sur nos faiblesses et sur les plus invétérés de nos défauts. Ne fût-ce que pour lui résister nous employons de la volonté et donc nous portons notre attention sur le point menacé. Tentés, nous délibérons. Attaqués, nous subissons.

Il semble aussi que l’attaque démoniaque soit, dans l’ordre surnaturel, la contre-partie des grâces extraordinaires dont Dieu favorise parfois, à l’improviste, les âmes qu’il a le dessein de perfectionner. De même que le fidèle, comblé de ces grâces, en est investi d’une façon toute gratuite, de même c’est aux moments où il est le plus éloigné de méfaire que le Diable se divertit à l’effrayer par des impulsions dégoûtantes.

Si attristantes, si déconcertantes qu’elles soient, on peut tirer quelque consolation de ces horreurs, puisqu’elles démontrent à quel point le Mauvais se trouve désappointé lorsque nous échappons à ses embûches. Il est alors pareil à un vermineux et rancunier trimardeur qui, chassé du logis où il espérait faire prospérer sa crasse, se venge en souillant le seuil de ses ordures et en crachant au nez du propriétaire.

La conduite à tenir dans ce cas est indiquée, sous une forme charmante, dans une lettre de saint François de Sales à sainte Chantal qui se plaignait d’attaques démoniaques: «C’est bon signe, écrit-il, que le diable fasse tant de bruit et de tempête autour de la volonté; c’est signe qu’il n’est pas dedans... Laissez courir ce vent et ne prenez pas le fifrelis des feuilles pour le cliquetis des armes.»

--Et puis, ajoutait celui qui eut à supporter l’attaque nocturne, relatée ci-dessus, on doit se trouver heureux d’être éprouvé de la sorte, car c’est encore un moyen de se conformer aux souffrances de Notre-Seigneur. Lorsqu’au jardin des Oliviers, il voulut ressentir, selon son humanité, toutes les douleurs que lui infligent nos péchés, le diable, j’imagine, aggrava son agonie par des représentations cent fois plus ignobles encore que les sales images dont il nous afflige quelquefois. Si la plus innocente des victimes a été traitée ainsi, nous, coupables, de quoi aurions-nous le droit de nous plaindre? Ah! plutôt, réjouissons-nous et confions-nous dans cette parole de l’Apôtre: «Nous ne sommes les cohéritiers du Sauveur qu’autant que nous souffrons avec lui[5]!»

[5] SAINT PAUL, _Ép. aux Romains_, VII, 17.

V

L’ARIDITÉ

Il est, dans la vie intérieure, des périodes où l’âme se sent tout heureuse. L’oraison, la méditation, l’assistance aux offices, les sacrements la pénètrent de félicité. La Grâce la soulève et l’emporte dans des espaces de lumière. Nul acte ne lui coûte qui la rapproche de Dieu. Ailée, souple, agile, elle vole éperdument vers les sommets, comme une alouette qu’enivre le renouveau.

Avec quelle ampleur on savoure alors la joie de ne plus toucher terre et de reconnaître en soi, autour de soi, la présence divine. Les bruits du monde ne vous parviennent plus que comme de sourdes rumeurs qui s’étouffent dans du brouillard. C’est en vain que les hommes se démènent pour le régal de leurs passions, ils apparaissent semblables à des ombres confuses esquissant de vagues gestes sur un paravent grisâtre. Le spectacle et la fête sont autre part: au seuil du cœur inondé d’amour de Jésus-Christ. Et l’âme qui sait qu’elle tombera bientôt dans ce foyer, comme une comète dans le soleil, s’épanouit d’allégresse radieuse au seul pressentiment de sa transfiguration auprès de l’adorable Essence.

Ah! si l’on pouvait évoluer toujours dans cette atmosphère brûlante où surabondent les grâces sensibles!...

Dieu ne le permet pas. Il veut que nous méritions notre salut par la souffrance. Lorsqu’il nous octroie, de la sorte, un avant-goût de la béatitude, c’est afin que nous nous donnions entièrement à Lui. C’est afin que le souvenir de sa Face entrevue nous soit un réservoir d’énergie où nous puiserons pour le reconquérir lorsqu’il lui plaira de paraître se dérober.

Éclipse nécessaire mais combien douloureuse! Tout à l’heure, l’âme était pareille à une futaie par un beau temps de la mi-été! Ses frondaisons de prières s’imprégnaient d’or fluide. Le ciel bleu riait aux interstices des feuilles. Des ombres fraîches et veloutées couraient sur le gazon. La musique câline du vent se mêlait au murmure roucouleur des sources.

Maintenant la futaie s’effrite: il n’y a plus qu’un pauvre arbre dépouillé enfonçant ses racines maigres dans un sol sec et plein de silex. Toute clarté meurt au ciel couleur de plomb d’où ne descendent que des souffles âpres qui tordent, en un cliquetis désolé, les branches noires et nues. Parce qu’on ne sent plus couler les eaux vives de la Grâce, l’aridité s’empare de l’âme pour en faire une solitude qu’une nuit très obscure envahit tout entière...

Quelqu’un qui connaît cet état de sécheresse glacée où il semble que Dieu nous abandonne totalement décrit ainsi ses souffrances:--J’étais entré dans une chapelle de Carmélites pour y adorer le Saint-Sacrement. D’habitude, à peine m’étais-je agenouillé qu’un élan de ferveur m’emportait vers Jésus. Je me sentais tout de suite en familiarité avec Lui. Je lui disais ma tendresse. Et aussitôt, un flot d’amour, irradié du tabernacle, venait à la rencontre de mon âme pour la submerger et l’emporter dans l’infini du ravissement.

Mais ce jour-là, rien de pareil ne se produisit. Mon âme était inerte, comme engourdie dans une somnolence invincible. Elle demeura muette. En même temps, nul réconfort ne me vint de l’autel. On aurait dit que Notre-Seigneur s’était éloigné, laissant le ciboire vide. Moi qui étais accoutumé à sa présence, je me sentis soudain affreusement seul et je compris que j’allais pâtir.

Peu après je crus découvrir que Jésus se tenait à une distance inouïe au-dessus de moi. Entre la hauteur où il s’était retiré et l’habitacle misérable où je grelottais d’angoisse, il y avait des épaisseurs accumulées de ténèbres.

Je ne sais comment exprimer cela. L’encre gèlerait dans la plume avant qu’on trouve les mots pour rendre cette sensation d’être séparé de Dieu par un abîme dont aucun calcul ne pourrait chiffrer l’étendue. Supposez un homme descendu au fond d’un puits creusé à plusieurs centaines de mètres sous la terre. Il n’a pas d’espoir de remonter jamais à la surface. Tout ce qu’il découvre, en levant les yeux vers l’orifice, c’est une petite étoile piquée, comme une tête d’épingle, au plus noir du ciel horriblement lointain. Et son scintillement presque imperceptible va en diminuant à mesure qu’il la dévore du regard.

Bien que trop faible, cette image peut donner une idée approximative de mon isolement et de ma détresse quand j’eus acquis la conviction que Jésus m’avait quitté.

Durant les semaines qui suivirent, ce sentiment d’abandon s’aggrava de peines presque intolérables. Mon âme restait sèche, froide, immobile comme le lit d’une rivière tarie en décembre. Elle était, pour ainsi dire, la _terra invia et inaquosa_ du Psalmiste. J’éprouvais de la fatigue et de l’ennui à prier. Formuler des actes de foi, d’espérance, de charité, de contrition m’était insipide. A la messe quotidienne, je ne m’unissais que d’une façon toute machinale aux demandes et aux oblations du Sacrifice. Du commencement à la fin, je me répétais: «O Dieu, puisque tu es ma force, pourquoi m’as-tu repoussé?» Puis je pleurais, la figure enfouie dans mes mains. Quand je communiais, mon cœur, naguère plein d’effusion reconnaissante au contact de son Sauveur, restait plus pétrifié qu’un coquillage fossile dans un bloc de grès. Mon âme gisait, presque morte. Était-ce donc que je n’aimais plus Dieu? J’étais sûr du contraire, car je distinguais bien que c’était seulement à cause de son absence de moi que je souffrais si fort. Aussi, je passais les heures dans l’attente anxieuse de quelque chose qui aurait dû arriver et qui n’arrivait pas. En proie à une langueur fébrile, je me répétais:

--Est-ce pour toujours, ô mon Dieu, que vous m’avez abandonné?

A la longue, je finis par me répondre:

--Après tout, il est le Maître. Qu’il ne m’aime plus, c’est son droit, mais il ne m’empêchera pas de l’aimer quand même.

A force de me le redire, l’idée me naquit que cette constance dans l’abnégation et cette volonté d’amour désintéressé, c’était justement ce que Dieu exigeait de moi. Une lumière me vint également par cette phrase de l’_Imitation_: «Plus un homme avance dans la vie spirituelle, plus il se trouve surchargé de croix parce que l’amour lui fait sentir la peine de son exil.»

Méditant sur ce texte et mettant en parallèle mes joies d’hier avec mes afflictions d’aujourd’hui, je compris enfin ceci: Au début de nos progrès dans la voie étroite, Dieu nous prodigue des consolations manifestes, des grâces presque palpables pour nous stimuler à la vertu. Il nous soutient sous les aisselles comme un père qui apprend à marcher son enfant. Quand il nous juge assez forts pour avancer d’un pas plus assuré, il retire sa main et se cache. Mais son regard plein de sollicitude ne cesse de nous suivre. Nous croyons qu’il est parti très loin et jamais il n’a été aussi près de nous. Seulement, nous n’en avons plus conscience, et de là, notre désolation.

Pour moi, dès que j’eus saisi que cette épreuve marquait le passage entre deux degrés de la vie spirituelle, celui qui se présentait étant plus élevé que celui dont je m’attardais à regretter l’assise, je résolus d’attendre avec patience, le bon plaisir de Dieu. J’en fus largement récompensé par la suite car à cette nuit des sens que je venais de traverser succéda une aurore où je reçus des grâces d’ordre intellectuel qui me rendirent toujours plus amoureux de la Croix...

On ne saurait ajouter grand’chose à cette description si précise de l’état d’aridité, de ses causes et de ses effets. Je soulignerai seulement que lorsqu’il le produit en nous, Dieu nous fait une grande faveur, puisqu’il manifeste par là son dessein de nous hausser de l’enfance spirituelle à l’âge viril de la foi.

Que nous continuions à prier, à communier à obéir aux commandements de Dieu et de sa sainte Église, pendant toute la durée de l’épreuve, sans retirer aucun fruit sensible de notre fidélité, c’est un grand signe que nous ne sommes pas abandonnés. Je sais bien que cette péripétie est affreusement pénible à supporter. On aime tant Notre-Seigneur; on s’est fait une si suave habitude de le voir nous tendre ses mains percées par les clous pour que nous les couvrions de baisers sanglotants et de larmes.

Or, voici qu’il les retire et que nos lèvres s’écorchent sur les aspérités d’un mur de granit!

Mais patience: l’épreuve victorieusement subie, on entre dans des régions de haute lumière auprès desquelles les pays qu’on traversa jadis et qu’on trouvait si beaux ne nous apparaissent plus que comme des brumes polaires.

Et, au surplus, pauvres boiteux, qui clopinons sur les routes inférieures, n’avons-nous pas l’exemple des Saints qui marchent, à grands pas héroïques, dans les voies les plus élevées de la sécheresse et de la déréliction?

Au début de sa vocation, la Bienheureuse Marguerite-Marie subit une épreuve de ce genre. Mais elle obéit à sa maîtresse des novices qui lui disait: «Tenez-vous devant Dieu comme une toile d’attente devant un peintre.»

Efforçons-nous donc de l’imiter.

Ou encore appliquons-nous ces paroles de saint François de Sales. Évoquant l’exemple de sainte Madeleine qui pleure au pied de la croix, tandis que les ténèbres couvrent la terre, il dit: «Oh! qu’elle devait être mortifiée de ne plus voir son cher Seigneur! Elle se relevait sur ses pieds, fichait ardemment ses yeux sur lui, mais elle ne voyait qu’une certaine blancheur pâle et confuse. Elle était néanmoins aussi près de lui qu’auparavant...»

Ainsi, attendons l’heure de Dieu: elle finit toujours par sonner. Et enfin n’oublions pas qu’il se tient sans cesse à côté de nous, même et _surtout_ lorsque, perdus dans la nuit _nécessaire_ à quiconque progresse vers Lui, nous ne sentons plus son adorable présence.

NOTES

On pourrait multiplier les textes où l’état d’aridité fut décrit, bien mieux que je ne saurais le faire, avec toutes ses souffrances et ses angoisses. Saint Jean de la Croix dans son livre: _la Nuit obscure_ et dans sa _Montée du Carmel_ l’analyse en des termes d’une puissance merveilleuse.

Sainte Catherine de Gênes en parle également dans son _Traité du Purgatoire_, d’après son expérience personnelle. En voici un passage des plus caractéristiques: «Dieu forme autour de mon intérieur comme un siège qui le sépare et l’isole de tout, en sorte que toutes les choses qui jadis procuraient quelque rafraîchissement à ma vie spirituelle m’ont été peu à peu enlevées. Maintenant que j’en suis privée, je reconnais que j’y avais cherché une pâture et un soutien trop naturels... En même temps, la peine que me fait éprouver le retard de mon union avec Dieu devient de plus en plus intolérable.»

Sainte Angèle de Foligno, dans le livre de ses _Visions et Instructions_, précise combien l’âme se trouve près de Dieu durant les heures même où elle se croit le plus délaissée. Elle dit: «Un père qui aime beaucoup son fils lui donne avec mesure les aliments. Il mêle de l’eau à son vin. Ainsi de Dieu: il mêle les tribulations aux joies et dans la tribulation, c’est encore lui qui nous tient. S’il ne la tenait pas, l’âme s’abandonnerait et tomberait en défaillance. Au moment où elle se croit abandonnée, elle est aimée plus qu’à l’ordinaire.»