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Part 7

Ce sentiment d’aversion à l’égard de la Cité bourbeuse avait pris, dès longtemps, en moi la violence d’un instinct. Mais aujourd’hui, cela se doublait du désir impérieux de mener à maturité dans la solitude les germes des grâces semées dans mon âme par la main du Seigneur. Et puis sous les chênes, sous les bouleaux, sous les pins mélodieux où j’avais naguère suivi le Grand Pan, je savais que je verrais à l’avenir marcher Jésus-Christ. Enfin, là-bas, il y avait cette chapelle de Cornebiche d’où la Mère de Bon-Conseil m’avait aiguillé sur la voie de la pénitence et de la réparation: y prier le plus souvent possible me serait salutaire.

Que je fus heureux dès le trajet dans la carriole qui m’emportait vers Arbonne-des-grands-bois! Il filait d’une allure rapide, le petit cheval qui la tirait, et cependant j’aurais voulu tripler sa vitesse. Pour prendre patience, je ne quittais pas du regard les collines familières que l’énorme forêt couvrait d’un manteau de velours bleuâtre où luisaient çà et là les premiers ors d’un superbe automne. Le parfum des feuillages et de la résine venait, par bouffées, jusqu’à la route, imprégnait tout mon être et en balayait le relent des boues parisiennes.

Quand j’aperçus la tour chenue qui désigne la vieille église délabrée du village, quand je vis les toits de tuile brune se profiler au bord de la futaie, je poussai un cri de joie tel que mon hôte, assis à côté de moi, faillit en lâcher les guides.

Ah! c’est que mon âme, à jamais sylvestre, retrouvait sa patrie...

La nuit suivante, couché dans ma petite chambre paysanne, je fus réveillé plusieurs fois par le murmure du vent dans les arbres. J’écoutais cette voix profonde s’enfler puis décroître comme l’haleine d’un orgue immense. Cet hymne solennel de la forêt, à travers l’ombre, suscitait en moi de merveilleux échos. Je me disais:--Elle est là, tout alentour; elle chante pour m’accueillir; et demain, je la posséderai de nouveau dans toute sa beauté.

Et frissonnant de bonheur, je me rendormais en récitant un _Ave Maria_ et en remerciant Dieu de m’avoir ramené parmi ces ramures dont les cadences harmonieuses se mêleraient à mes prières et me feraient oublier le vain babil des hommes.

Dès le lendemain, je m’organisai une existence de travail et de recueillement. Le matin, j’écrivais, peu à peu, le récit de ma conversion. L’après-midi, après un bref repas, pris en société des bûcherons, j’allais méditer et faire oraison au cœur de la forêt.

Cette année, novembre fut d’une splendeur exceptionnelle. Le soleil magnifia les feuillages empourprés des chênes, cuivrés des hêtres, ambrés des bouleaux. Cette féerie de couleurs qu’avivait encore les teintes sombres des plantations de pins, me maintenait l’âme heureuse.

Le charme était si puissant qu’il persista quand l’hiver fut venu. Sous les ciels gris des jours de pluie, sous les ciels d’acier clair des jours de gelée, par les temps de brume où la forêt devenait pareille à un songe, je suivais les sentiers tout bruissants de feuilles mortes. J’admirais les palmes roussies des fougères, les filigranes d’ébène que dessinaient les branches dépouillées des arbres, le pelage d’hermine dont le givre enveloppait l’ossature revêche des rochers. Nulle intempérie ne me retint au logis. Il m’arriva de monter au sommet de Cornebiche, ayant de la neige jusqu’à mi-jambe. Même en été, cette escalade n’est pas commode. Mais rien ne m’arrêtait, car je savais que, là-haut, je trouverais ma Bonne Mère, que son sourire me récompenserait et qu’Elle m’inspirerait les meilleures pages de mon livre.

Rien ne me troubla pendant les cinq mois que dura cette retraite. Taciturnes, voire un peu farouches, parce que leur caractère fut formé, depuis des générations par la sévérité du terroir, les gens d’Arbonne s’accommodaient de mon humeur concentrée. De sorte que je pus, comme je le souhaitais, passer des journées entières sans prononcer dix paroles.

Aussi, je ne me souviens pas d’avoir été plus heureux sauf, peut-être, au cours des longues randonnées solitaires de mon pèlerinage à pied vers Lourdes.

Moi qui, jusqu’à ma conversion, aurait pu m’écrier avec le pauvre Jules Laforgue:

J’ai trop passé ma vie à m’embarquer Dans de bien étranges histoires,

je connaissais cette paix infinie que Jésus prodigue à l’âme qui Le cherche pour L’aimer de toutes ses forces. Car je le retrouvais partout le doux Maître: dans les clairières où le soleil luit comme un nimbe, dans les fourrés où le vent palpite comme les ailes d’un ange, dans les ravins où les rocs moussus semblent de vieux ermites en prière. Il était là, tout autour de moi; je sentais sa présence m’envelopper comme une vaste caresse et je débordais d’adoration.

D’autre part, j’allais fort souvent communier au village de Saint-Martin-en-Bierre qui forme binage avec Arbonne et où résidait le curé: l’excellent abbé Belbenoît.

Je partais avant le jour. Il me fallait parcourir trois kilomètres dans la plaine pour arriver à l’heure de la messe. Chemin faisant, j’égrenais mon chapelet. Et c’est encore un de mes plus radieux souvenirs cette traversée des labours sous les étoiles pâlissantes--parfois aussi sous la pluie.

L’eucharistie reçue, comme je revenais joyeux à Arbonne, portant mon Dieu dans ma poitrine! Comme, dès lors, je comprenais à quel point cette nourriture nous est nécessaire pour ne pas buter contre les obstacles dont se parsème la voie étroite!...

On m’excusera si je me suis laissé entraîner à décrire cette période de mon existence. C’est que j’ai voulu montrer, par un exemple personnel, les vertus sanctifiantes de la solitude et du silence...

Or, notre âme est un lac dont il dépend de nous d’agiter ou d’apaiser les eaux. Si nous la livrons au souffle des passions mondaines, elle se couvre d’écume et de détritus; troublée et tourbillonnante, elle se ternit de la vase que nos péchés déposèrent en son tréfonds. Si nous la tenons hors de l’atteinte des cyclones qui voudraient la bouleverser, elle se purifie; elle devient, peu à peu, l’onde transparente et tranquille où les rayons du ciel aiment à se refléter.

C’est seulement dans la solitude et dans le silence que le Saint Esprit nous parle et qu’il allume en nous le feu de son Amour. C’est seulement dans la solitude et dans le silence que le Fils daigne nous permettre de panser ses plaies. C’est seulement dans la solitude et dans le silence que le Père nous laisse parfois entrevoir la majesté de sa Face. C’est enfin dans le silence et dans la solitude que la Sainte Vierge nous abrite le plus volontiers sous les chastes plis de son voile.

_O beata solitudo, o sola beatitudo_ s’écriait saint Bernard. Avec lui nous nous écrierons:--Heureuse solitude, seule béatitude!

Et nous ajouterons:--Mon Dieu, faites que dans la forêt des jours, nous découvrions la solitude, ignorée des hommes, où nous croîtrons, comme de jeunes bouleaux, sous la rosée de votre Grâce. Faites que nos prières, entendues de Vous seul, y soupirent comme les ramiers sauvages. Faites que toutes les puissances de notre âme s’y épanouissent à votre gloire comme ces campanules d’avril qui étoilent le sol des futaies ombreuses où les branchages des vieux chênes s’inclinent pour vous adorer--en silence.

VIII

LA COMMUNION

_Sumit unus, sumunt mille: Quantum isti, tantum ille: Nec sumptus consumitur._

Séquence de la Messe du Saint-Sacrement.

La seule chose qui importe dans la vie, c’est d’aimer toujours davantage Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Comment arriver à cette progression d’amour? Ce n’est point notre pauvre nature qui, laissée à elle-même, pourrait y réussir. Si grande que soit sa bonne volonté, elle demeure versatile, elle a besoin d’un soutien surnaturel qui la maintiendra dans la voie étroite, loin des illusions de la chair et des prestiges du péché. Ce réconfort, ce surcroît de zèle, l’Eucharistie seule nous les procure.

--_Pour que tu vives en moi_, nous dit Jésus, _il faut d’abord que je vive en toi_.

Du jour où nous avons fait le nécessaire pour que cette parole germe et fructifie dans notre âme, il nous devient très difficile de ne pas demeurer en état de grâce ou, du moins, de ne pas y rentrer au plus vite lorsque nous nous en sommes écartés. Par suite, il nous devient presque impossible de ne pas communier souvent.

Alors, le surnaturel,--par qui nous ne cessons d’apprendre le sens exact des choses de la terre et du ciel--nous sollicite sans trêve. Il corrige notre myopie à l’égard de Dieu. Il nous découvre les embûches de ce mauvais songe que les hommes qui méconnaissent la Grâce s’imaginent être la réalité.

Afin d’obtenir de si grands bienfaits, il est logique que nous nous mettions à même d’ouvrir notre âme toujours plus largement aux influx de ce surnaturel vivifiant.

Or, il n’y a qu’un moyen: l’assistance quotidienne à la messe et la communion également quotidienne...

Ah! je sais bien, pour beaucoup, l’Église est une maman qu’on aime et qu’on respecte, mais qu’on néglige volontiers. Aussi se trouve-t-il des chrétiens--incontestables--qui tiennent cette pratique pour trop assujettissante.

Employer une demi-heure tous les matins à prier en commun et à recevoir Jésus leur semble excessif. Divers prétextes leur sont suggérés pour qu’ils s’en dispensent. Et la tentation se formule par des objections où la Malice se prélasse.

Par exemple, au réveil, ces âmes, baignées de tiédeur, se racontent ceci:

--Je suis mal disposé. Mes affaires me préoccupent. A coup sûr, je ferais bien d’aller à la messe, mais j’y manquerais de recueillement. Il vaut donc mieux m’en abstenir.

Ou bien:

--J’aurais tort de me tracasser car enfin l’Église ne nous en fait pas un devoir rigoureux.

Parfois aussi, le respect humain leur sifflote des conseils d’orgueil:

--Je passe pour un homme pondéré. Si l’on s’aperçoit que je vais tous les jours à la messe, on dira que j’exagère et cela ébranlera ma situation... Je vois déjà Untel, mon concurrent auprès de l’opinion publique, entrer en campagne. Il me tient pour intelligent quoique catholique... Je devine son sourire s’il constate mon assiduité à la messe... Or, je ne veux pas qu’il me considère comme un sot...

Mon bon ami, j’estime que tu ferais bien de te rappeler la parole de saint Paul. Il disait, avec louange, aux fidèles qui pratiquaient ostensiblement leur foi parmi les tumultes hostiles de la société païenne:

--_Nous sommes des sots à cause de Jésus-Christ._

Voilà de ces phrases comme Dieu en inspirait à l’Apôtre. Elles résument, en beauté, tout un état d’âme. Elles repoussent l’orgueil dans les ténèbres; elles entr’ouvrent une fenêtre sur le ciel...

Si donc tu te pénètres de cette sottise, comme il sied,--tu iras à la messe et tu communieras on ne peut plus fréquemment. Car tu auras compris qu’être un sot aux yeux du monde c’est avoir de l’esprit devant Dieu.

Quant à l’objection que tes affaires absorbantes te feraient manquer au recueillement, ne crois-tu pas que de les soumettre à Dieu, avant d’y vaquer, te rendrait sûr de ne commettre aucun acte, de ne prononcer aucune parole qui puisse appesantir ta conscience?

Il est fort probable qu’après cette communion, si tu dis oui, ce sera oui, si tu dis non, ce sera non, ainsi que le commande Notre-Seigneur Jésus-Christ.

A plus forte raison, tu seras armé contre les tentations de lucre, de luxure et de vanité dont le monde va t’assaillir.

Pour l’Église, dont tu te glorifies d’être membre, tu peux être assuré que tu la soutiendras mieux, que tu la consoleras davantage par des communions fréquentes que par tant de démarches et de discours où tu essaies périlleusement de concilier ce que tu nommes «les obligations mondaines» et les préceptes de l’Évangile.

Songe encore qu’en t’unissant, par l’Eucharistie, à la Passion du Sauveur, tu étanches un peu le sang de ses plaies, et alors tu n’hésiteras pas à t’augmenter de Jésus comme il s’est augmenté de toi...

Et enfin, on se trouve si bien de suivre cette petite messe de l’aurore à laquelle n’assistèrent guère que des âmes vraiment intérieures! Il se forme, de ces prières faites en commun, dans le calme du premier matin, de cet humble banquet à la Sainte Table, une atmosphère de grâces qui rend l’esprit paisible et joyeux pour toute la journée.

L’union de ces quelques âmes, à la première messe, les rend plus allègres à servir Jésus! Tout seul pour prier, l’on défaillerait peut-être, surtout lorsque notre faiblesse nous incline aux distractions. Dix ou douze, on s’étaie--on se relaie pour aider le Seigneur à porter sa croix...

Ne pensait-il pas à des messes de ce genre, saint Jean Chrysostôme quand il disait:

«La foi est semblable au feu. Plusieurs lampes jointes ensemble font une grande lumière; et plusieurs fidèles réunis ensemble font une foi plus vive et plus éclairée. Un chrétien seul, parmi des gens qui n’ont point de foi, est semblable à une lampe solitaire parmi les ténèbres; mais lorsque nous nous trouvons dans la compagnie de nos frères, nous sentons une joie et une consolation ineffables...[6]»

[6] Troisième sermon sur l’_Épître aux Romains_.

Parce que les lampes brillent toutes ensemble.

Chrétien, tu avoueras, tout de même, qu’un tel bénéfice à obtenir vaut bien qu’on lui consacre trente-cinq minutes chaque matin?

Il est, d’ailleurs, à remarquer que si l’on a pris l’habitude de la communion fréquente, elle nous devient si nécessaire qu’on se trouve mal à l’aise, même physiquement, quand, par cas fortuit, on fut obligé de s’abstenir. Alors on se répète en soupirant le verset du psaume 101:

«Je suis comme l’herbe foulée; mon cœur se dessèche parce que j’ai négligé de manger mon Pain.»

Et comme la hâte vous vient d’être au lendemain pour absorber de nouveau cette nourriture essentielle!

Huysmans me disait une fois:

--Si je suis quelque temps sans communier, je me sens tout mal fichu...

Que d’autres en pourraient dire autant!

Remarquons encore que la messe n’est, en somme, qu’une préparation à communier et que si nous ne le faisons, les effets du Saint-Sacrifice sur notre âme demeurent incomplets. Car l’Eucharistie agit sur nous comme le soleil au printemps sur les plantes engourdies par un long hiver. Elle ressuscite, elle stimule la sève des vertus capitales; elle développe, comme un délicat feuillage, nos bonnes pensées; elle fait éclore ces fleurs dont nous ne nous doutions pas auparavant: les roses de l’Amour; elle éclaire et réchauffe la région la plus secrète de notre âme; celle où la Grâce s’enracine: le subconscient.

Surtout, l’Eucharistie nous donne la paix du Christ, la paix divine qui doit nous rendre à son Image, _doux et humbles de cœur_ à travers les angoisses, les souffrances et les dégoûts dont le monde abreuve les amoureux de Jésus.

Tous les mots de la messe portent une auréole. Mais il n’en est pas qui brillent d’un éclat plus suave et plus impérieux à la fois que ceux par lesquels nous demandons la paix du Seigneur.

C’est qu’ils expriment, d’une façon décisive, le besoin que nous ressentons d’arracher leurs armes à ces hordes tumultueuses de péchés qui, sans la prière, sans l’aide de la Vierge et des Saints, perpétueraient la guerre civile dans le royaume de notre âme.

Je retiens, plus particulièrement, l’adorable oraison qu’on ne peut guère réciter, en union avec le célébrant, sans que les larmes vous viennent aux yeux:

Seigneur Jésus-Christ, toi qui as dit à tes Apôtres: «Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix», ne regarde pas mes péchés mais la foi de ton Église; elle-même, daigne la pacifier et l’unir selon ta sainte volonté.

Réversion splendide: Tu pries pour que l’Église te soutienne, l’Église prie pour que tu obtiennes d’être digne de la soutenir. En même temps, la Sainte Vierge et les Saints prient pour que Jésus accorde à l’Église et à ton âme la grâce de la paix vivifiante.

Ensuite, tu n’as plus qu’à attendre, en t’humiliant et en adorant, que ton Dieu descende en toi...

Maintenant tu as communié dans la paix et tu commences ton action de grâces.

Passé le moment de crainte où tu as reçu ton Dieu, quoique tellement indigne, un élan de toute ton âme l’emporte vers l’adoration et l’amour.

Un bon prêtre, à qui je servais quelquefois la messe au Carmel de Lourdes, me dit un jour, spontanément:--Quand vous avez communié, prenez le mot latin: ARDOR et bâtissez votre action de grâces autour de la sorte: A, adoration; R, remerciement; D, demandes; O, offrande; R, résolutions.

J’ai appliqué la méthode; et voici ce qu’elle m’a valu.

L’acte d’adoration, c’est comme si l’on se voyait tout petit et tout obscur en présence d’une incommensurable lumière. Peu à peu, à mesure qu’on lui soumet son néant, elle se rapproche, vous environne, vous pénètre et dépose en vous une flamme qui ne s’éteindra plus.

L’acte de remerciement, c’est, d’abord, une source jaillissant, en un jet mince, d’un orifice étroit. Puis, sous la poussée de la reconnaissance, elle grossit sans cesse et finit par déborder en une large nappe qui submerge les rives. Et maintenant, elle est un fleuve qui s’étale, qui hâte ses flots et qui miroite sous le soleil de la Grâce. Le courant devient si fort qu’on n’a pas le temps de formuler de longues phrases. Les exclamations jaculatoires s’échappent impétueusement de notre bouche et notre âme entière s’y déverse.

L’acte de demandes: on suit Jésus, on prend un pli de son manteau pour y imprimer un respectueux baiser, afin que la vertu qui émane du Maître entre en vous par ce contact. On Lui dit:--Seigneur, je ne puis rien par moi-même et j’ai tellement besoin de ton secours! Accorde-le-moi, maintenant que je te touche. Octroie-le-moi pour le bien de mon âme, pour le soulagement de ce malade, pour le salut de cette âme en péril, pour le repos éternel de ce défunt à l’intention de qui, j’ai communié. Dis seulement une parole et toutes les Malices s’enfuiront qui cherchaient à m’égarer loin de Toi... Si toutefois il n’entre pas dans tes desseins de m’exaucer aujourd’hui, fais que j’accepte cette épreuve comme un gage de ta tendresse.

L’acte d’offrande:--Seigneur, voici mes pieds: fais qu’ils ne marchent que dans tes voies. Voici mes mains: fais qu’elles n’œuvrent que pour te bâtir des chapelles. Voici mes lèvres: fais qu’elles s’usent à proférer tes louanges. Voici mes sens, mon intelligence, mon imagination, ma volonté... Imprègne-les de Toi seul. Voici tout mon être: rends-le pareil au peuplier qui darde sa pointe vers le ciel et qui n’a qu’une fonction: Te chanter, de tout son frémissant feuillage, sous les souffles mystérieux que tu lui envoies.

L’acte de résolutions:--Moyennant ta Sainte Grâce, j’extirperai de mon âme les vices que j’y laissais pulluler comme les chardons dans un jardin que l’on néglige. Je peinerai surtout pour arracher la mauvaise herbe d’orgueil. Car c’est elle qui menace toujours d’étouffer les belles fleurs d’humilité que tu veux faire éclore en moi. C’est elle qui enlace ses racines griffues aux racines fragiles des vertus dont ta sollicitude m’ensemença; c’est elle dont l’odeur impure tente de me combler les narines pour que je ne puisse plus respirer le parfum des chastes roses que cultive ta Mère. Ah! Seigneur, pourvu que tu m’aides, je tuerai mon orgueil...

L’action de grâces faite à peu près de cette façon, _l’ardeur_ souhaitée en résulte. Comme le recommandait le Psalmiste, on a commencé par la crainte du Seigneur--et maintenant l’Amour lui succède en toute sa plénitude. Pendant quelques minutes--parfois pendant quelques heures--nous vivons en Jésus, comme Jésus vit en nous. Nous réalisons la splendide et redoutable parole de saint Paul: _Totus christianus Christus est._ Cette faveur inouïe nous transforme à ce point que nous nous oublions nous-mêmes. Nous ne demandons plus rien; nous ne connaissons plus rien des choses de la terre: nous goûtons, parmi une paix immense, la pure joie de fondre dans le cœur de Jésus, comme une parcelle de métal dans une fournaise inextinguible dont les flammes absorbent et consument suavement notre âme.

Sans doute, ensuite, on retombe: la vie quotidienne ressuscite avec ses inquiétudes, ses tentations et ses difformités.

Mais sache que si tu prends l’habitude de la communion fréquente, ce don splendide de la fusion en Jésus pourra t’être octroyé de nouveau et qu’il te fortifiera indiciblement pour la résistance au mal. Il ne dépendra que de toi de le conquérir en progressant, selon ton libre-arbitre et selon ta docilité à la Grâce, dans le chemin de la vertu. Il dépendra de toi de mériter l’Amour.

Saint Augustin disait: «Mon amour, c’est ce que je pèse devant Dieu.»

Ami lecteur, tâchons de peser beaucoup.

IX

UNE JOURNÉE D’ORAISON

_Jucundus homo qui miseretur et commodat, disponet sermones suos in judicio: quia in aeternum non commovebitur._

_Psaume 111_.

Ceci est un reportage. J’eus naguère la bonne fortune de rencontrer à Lourdes un homme qui, outre qu’il communiait tous les jours, passait environ seize heures sur vingt-quatre à prier.

Il portait une cinquantaine d’années. Il était fort laid: brèche-dents, de grosses lèvres violettes, un nez camus, une barbe en broussaille d’un gris sale, un teint jaune et criblé, par surcroît, de taches de rousseur, de petits yeux obliques, assez pareils à des pépins de pomme, de grosses mains rouges, les membres mal équarris, le dos voûté.

Or, dès qu’on lui avait parlé, cet ensemble malgracieux, on ne le voyait plus. On était charmé par l’éclat très doux des prunelles où veillait une âme d’une indicible pureté: c’était le regard d’un enfant pieux après sa première communion. Sa voix calme, aux intonations musicales, pacifiait, comme un dictame, les esprits troublés. Il était bien difficile à quiconque causait un peu longuement avec lui de ne pas se sentir excité à une dévotion plus fervente que celle dont il avait coutume.

De petites rentes, administrées avec économie, lui permettaient des séjours prolongés auprès des différents sanctuaires où la Sainte Vierge se manifeste par des miracles, car il professait pour Elle un culte spécial. Tantôt il résidait à Lourdes, tantôt à Lorette, tantôt à Pontmain. Il avait gravi cinq fois la montagne de la Salette. Il avait visité une fois la Terre Sainte.

D’habitude, il demeurait fort silencieux. Mais lorsqu’il lui fallait dialoguer, il le faisait avec enjouement et mesure. Jamais personne ne lui entendit articuler une phrase qui impliquât la moindre critique du prochain.

Sans doute parce qu’il devinait en moi une âme encline à la tiédeur, aux imaginations turbulentes et aux bavardages superflus,--quand il me rencontrait, il ne manquait pas de m’adresser quelques mots dont le sens, parfois mystérieux, prenait, à la réflexion, des profondeurs extraordinaires.

Encouragé par cette bienveillance et désireux d’apprendre comment il faisait pour vivre dans l’oraison perpétuelle, je lui demandai, à l’une de nos entrevues, de vouloir bien me détailler l’emploi d’une de ses journées.

Tout d’abord il s’en défendit. Il me répétait, avec une expression d’humilité que je ne saurais oublier:--_Vermis sum, vermis sum!..._

J’insistai si fort, en lui représentant que le pauvre caillou brisé avait besoin de cet enseignement comme d’une aumône, qu’il finit par y consentir.

Son discours me fit tant de bien que je décidai de l’écrire sitôt rentré chez moi. Ce sont donc ses propres dires, notés aussi exactement que possible, qu’on lira ci-dessous.

Si, par hasard, ce livre lui tombe sous les yeux, j’espère qu’il me pardonnera mon indiscrétion en considérant que, sans trahir l’incognito où il s’efface, j’ai voulu édifier--par répercussion--quelques âmes éprises de vie intérieure.

--Du jour, me dit-il, où mon bon ange m’inspira la pensée de vivre pour Dieu, je résolus de régler ma vie de façon à ce que la plus grande partie de mon temps fût employée à l’oraison.

La chose m’était facile: je n’ai point d’occupations astreignantes. En outre, prier, constitue pour moi un véritable besoin. Et voyez, comme Dieu est bon: me vérifiant inapte aux œuvres pratiques, il n’a pas voulu que je fusse le serviteur qui enfouit le talent confié par le maître. Il m’a dirigé dans la voie où je pouvais le servir selon mes pauvres facultés. Gloire à Lui seul!