Part 4
En effet, le néophyte a trop vécu en société de ces antiques farceuses, il les a trop palpées, pétries, retournées, avant de se résoudre à rompre sa liaison avec elles, pour qu’elles ressaisissent de l’empire sur lui. La Grâce a mis dans ses prunelles un regard désormais lucide et ce n’est plus à présent qu’il prendrait ces démones avachies pour des anges de lumière. La soif de l’idéal, le goût de l’Absolu qu’aucune doctrine sans Dieu n’avait pu contenter, l’Église les satisfait en lui avec une largesse sans limites. Il croit et, par suite, il sait que la contrition de l’orgueil et l’abnégation de soi-même le hausseront à la vie éternelle. Il abrite sa faiblesse au pied du crucifix. Dès lors comment pourrait-il retourner aux erreurs qu’il a vomies en de terribles hoquets?
Le diable démasqué n’a plus qu’à battre en retraite pour aller ourdir de nouvelles trames: un simple signe de croix suivi d’un _Credo_ dissipa ses prestiges...
Voici le fidèle rassuré. Métaphysiques et sciences, systèmes et doctrines menés par un démon, au nez juif, aux pieds de bouc, danseront autour de son âme une incohérente sarabande, sans parvenir à l’entraîner; le siècle, ivre de sa fausse gloire hurlera, en titubant, des outrages à la Croix: il ne l’écoutera pas; les _comment_ et les _pourquoi_ de l’inquiétude humaine lui darderont leurs javelots émoussés: ils ne parviendront pas à rayer le poli de la loyale armure dont le revêtit la foi.
De plus en plus il s’absorbe en cet amour de Dieu dont les premières touches l’ont déterminé à cultiver le renoncement, le repliement sur soi-même et l’oraison. Il cherche beaucoup moins à creuser la théologie qu’à entretenir et à fortifier cette petite flamme de l’amour divin allumée dans son cœur par la Grâce sanctifiante. Il pressent que s’il la nourrit d’humbles prières et du corps de Notre-Seigneur, elle s’accroîtra bientôt jusqu’à devenir un splendide incendie. Aussi se répète-t-il avec saint Ignace: «Ce n’est pas l’abondance du savoir qui alimente l’âme et la rassasie. C’est le sentiment et le goût intérieur des vérités qu’elle médite.»
Aux offices, il tend à se concentrer, à écarter toute préoccupation de vie courante, afin que Dieu trouve la place nette pour agir sur l’âme qui l’implore et pour lui infuser des lumières en récompense de sa bonne volonté.
Parfois il y arrive sans trop de peine. Parfois aussi une lancinante épreuve vient à la traverse; et voici comment elle opère.
On se croyait tout à fait recueilli; on ne se connaissait nul sujet de préoccupation: on s’était placé en présence de Dieu avec le seul désir de l’adorer longuement et l’on se préparait à recevoir, d’un esprit tendrement attentif, l’or pur de ses enseignements. Or, tout à coup, l’âme qui commençait à gravir les premiers degrés de l’oraison se sent ramenée au bas de l’échelle comme si une griffe la tirait en arrière. Le recueillement fléchit, l’attention baisse, pareille à une eau bue par un sable aride, et l’imagination se met à vagabonder, semblable à un marmot en école buissonnière.
On s’efforce de la ramener. Feuilletant son paroissien, on essaie de l’aiguiller sur le rail d’un texte habituel ou encore on tâche de la contenir entre un _Pater_ et un _Ave_. Subterfuges impuissants: la folle s’échappe sans cesse. Elle voltige du profil d’un voisin incliné sur son prie-Dieu aux broderies de la nappe d’autel, du reflet d’un tableau accroché au mur à l’ombre du feuillage d’un arbre sur le vitrail. A moins qu’elle ne retourne à la maison pour s’occuper d’une porte non fermée, de la place d’un livre dans la bibliothèque, d’une jatte de lait pour le chat ou de toute autre fadaise.
C’est en vain qu’on veut la rattraper pour l’enfermer dans la prière. Plus on la pourchasse, plus elle se dérobe. Les distractions succèdent aux distractions. Elles se multiplient, elles tourbillonnent, elles remplissent l’âme d’un bourdonnement continu. A les subir, on devient semblable à un chef d’orchestre qui brandirait désespérément son bâton sur la tête de musiciens toqués. Les uns raclent une valse, les autres trombonnent une marche héroïque, tandis que les camarades pépient une berceuse nonchalante dans leurs flûtes et que la grosse caisse déchaîne sur le tout son tonnerre absurde, ponctué par le rire aigre des cymbales.
On s’entête à obtenir le silence ou à donner à cette cacophonie l’unisson d’un hymne grégorien.--On n’arrive qu’à augmenter le tumulte...
Je connais très intimement quelqu’un qui, naguère, s’exaspérait lorsque les distractions bouleversaient de la sorte son âme éprise d’oraison.
Il s’agitait, s’énervait, se reprochait son manque de ferveur puis se courrouçait et contre lui-même et contre l’ambiance qui, croyait-il, le faisait divaguer d’une manière aussi ridicule. Aussitôt le diable intervenait pour augmenter son désordre intérieur puis se frottait les mains, heureux de l’avoir fait manquer à la vertu de patience et de l’empêcher de prier.
Il alla conter sa peine à un bon moine qui lui répondit:--Du moment que vous vous affligez de ce défaut de recueillement, vous ne péchez pas puisque votre volonté n’y entre pour rien. Où la faute commence c’est lorsque vous vous en irritez. D’ailleurs, outre que vous faites ainsi le jeu de l’Adversaire, vous remarquerez que plus vous vous tracassez à cause de ces distractions, plus elles augmentent. Offrez-les à Dieu comme une tribulation et priez-le, _avec calme_, de vous en délivrer. Enfin n’oubliez pas que tout le monde souffre des distractions, même les Saints. Vous savez que Sainte Térèse rapporte qu’il lui advint de passer tout un office sans pouvoir fixer une minute son attention[2]. Elle ajoute qu’elle ne connaît pas de remède immédiat et qu’on doit se résigner à cette épreuve en attendant que Dieu vous l’enlève. Si vous persistiez à recourir aux moyens violents pour écarter les distractions, vous vous fatigueriez l’esprit et vous courriez le risque de tomber dans le découragement. Donc, de la douceur. Répétez-vous cette phrase de l’Évangile: «_Apprenez de moi_, dit Jésus, _que je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos dans vos âmes_. Et allez en paix en méditant ce précepte.
[2] «Pendant plusieurs années, j’ai souffert de ne pouvoir fixer mon esprit durant le temps de l’oraison.» Sainte Térèse: _Chemin de la perfection_, ch. XXVIII.
Le bouillonnant individu comprit la leçon. Aujourd’hui, quand le tintamarre des distractions s’élève en lui, il applique le conseil du moine. Il y a gagné que la tentation d’impatience est devenue beaucoup moins fréquente[3]...
[3] Voici un texte de Tauler où la conduite à tenir vis-à-vis des distractions est également indiquée sous une image frappante: «Quand cet orage s’élève dans notre âme, conduisons-nous comme on le fait quand il pleut à verse ou qu’il grêle. On se réfugie vite sous un toit jusqu’à ce que la tempête ait passé. De même si nous sentons que nous ne désirons que Dieu et que pourtant l’angoisse nous saisisse, supportons-nous avec patience dans l’attente calme de Dieu. Restons tranquillement sous le toit du bon plaisir divin... (_Sermon pour la fête de la Pentecôte_).
Au surplus, quand on y réfléchit, on découvre que Dieu ne nous demande qu’un effort sincère. Une oraison pleine de distractions involontaires présente à ses regards tout autant de mérite qu’une oraison très recueillie. Puis l’âme peut profiter de cette épreuve pour y apprendre sa fragilité, pour y apprendre aussi à persévérer dans la prière même lorsque l’imagination refuse de se plier au devoir. Car c’est un axiome fondamental de la mystique que l’imagination forme le défilé favori du diable. Neuf fois sur dix, c’est par elle qu’il débouche dans notre âme.
En d’autres occasions, le Mauvais, n’ayant pas réussi à nous troubler par des attaques directes, tente un mouvement tournant. Sachant combien nous sommes portés à nous juger d’une façon favorable dès que nous avons fait quelque effort pour vivre en Dieu, il nous insinue que nous sommes devenus des espèces de saints qui, par leur zèle et leur exactitude dans les pratiques de la religion, acquièrent le droit de se relâcher un peu et de recenser, avec complaisance, les mérites dont ils s’imaginent être désormais nantis.
Tentation sournoise et d’autant plus dangereuse qu’elle flatte notre amour-propre. Ah! comme nous prenons alors plaisir à passer en revue les soi-disant perfections de notre âme, comme nous nous attribuons le bien que Dieu fit en nous, comme nous arrosons, d’une main prodigue, la fleur luxuriante de notre orgueil! Bientôt, pareils à l’âne chargé de reliques de la fable, nous nous pavanons parmi les fidèles et nous toisons, avec une pitié dédaigneuse, ces pauvres dévots dont l’humble prière nous semble un balbutiement informe si nous le comparons au degré d’oraison sublime où nous nous croyons parvenus.
Ce stupide contentement de nous-mêmes et la fausse sécurité qui en résulte nous mèneraient vite à l’oubli des grâces reçues et à la négligence de nos devoirs religieux. Nous ne tarderions pas à nous dire:--A quoi bon l’assistance quotidienne à la messe, la communion fréquente, les longues prières du soir et du matin? Cette discipline pouvait me servir au temps où j’avais besoin de lutter contre les tentations vulgaires. Mais maintenant que je suis sûr de moi, pourquoi ne pas réduire et simplifier mes exercices? La satisfaction intime que j’éprouve me démontre que Dieu ne me demande plus qu’une déférence tacite qu’il m’est superflu de manifester par des actes.
Le Diable frétillerait de joie si l’on en arrivait à ce point de suffisance vaniteuse, car il aurait obtenu un double résultat: nous écarter de Notre-Seigneur par l’inconstance à l’égard de la Sainte Eucharistie et, en corollaire, nous aveugler sur le péril de cette tentation d’orgueil dont il nous empoisonna l’esprit.
Mais Dieu veille. Avant que cette crise de pharisaïsme ait totalement boursouflé notre âme, Il nous envoie quelque épreuve cinglante qui nous éclaire en nous montrant le néant que nous serions sous sa miséricorde. C’est une maladie qui nous oblige de recourir à la charité de ce prochain dont nous nous croyions hier le supérieur. Remède encore plus efficace, c’est quelque lourde humiliation qui tombe sur nous comme un coup de trique et qui nous fait choir dans la posture convenable: le nez à terre et l’âme en sang.
Alors la lèpre d’orgueil se détache et tombe en écailles autour de nous. On comprend le peu qu’on valait. On déteste sa présomption. Tout meurtri de la tribulation salutaire dont on vient d’être favorisé, on s’efforce de regagner le terrain perdu pendant qu’on se plaisait à soi-même. On aspire à mériter, de nouveau, l’amour de Notre Seigneur et, pour commencer, on file, quatre à quatre, au confessionnal.
En effet, nous confesser, c’est le seul moyen que nous possédions de nous nettoyer l’âme des épluchures que les tentations y projettent. Même si l’on n’y a pas consenti formellement, même si l’on n’a guère mis de complaisance à les envisager, il est bon d’effacer le plus tôt possible les taches dont elles nous maculèrent.
C’est que lorsqu’on eut l’imagination et la volonté longuement sollicitées par la tentation, on devient semblable au chauffeur qui arrive à l’étape après une course de plusieurs centaines de kilomètres en auto. Les poussières et les fanges des pays qu’il traversa le couvrent d’un enduit bariolé dont une douche copieuse parviendra seule à le délivrer. Il se sent mal à l’aise; il respire avec peine tant que de larges ablutions ne l’ont point rendu net. Ainsi de la confession: elle débarbouille notre âme des corpuscules diaboliques dont la tentation l’encombra pour paralyser en elle les mouvements de la grâce.
Mais parfois, et surtout lorsque nous sommes encore mal guéris de notre orgueil, on se résout difficilement à user du remède. Afin de maintenir son emprise, le Diable nous suggère toute une kyrielle de sophismes.
En veut-on quelques-uns? Voici.
--Après tout, se dit-on, maintenant que les choses sont allées aussi loin, pourquoi ne pas céder à la tentation? Quand je lui aurai obéi, les images dont elle m’obsède s’effaceront et j’aurai la paix. D’ailleurs, en esprit, je me suis complu à caresser leurs séductions. Et donc l’acte n’ajoutera pas grand’chose à mon péché.
Ou bien:--Mon confesseur est très occupé. J’aurais honte de le déranger pour de telles vétilles sur l’importance desquelles il se peut que je m’abuse. Je vais l’ennuyer sans motif. Et à quoi servirait de lui soumettre ces piètres rêveries?
Ou encore:--J’ai bien le temps; il n’y a pas de raison pour ne pas attendre le jour où j’ai l’habitude de me confesser.
Dans le premier cas, c’est une malice très virulente qui nous incite à la chute puisque nous savons, par expérience, que si nous cédons à la tentation, notre penchant à mal faire, loin de s’apaiser, se fortifiera par notre défaillance et que bientôt, il réclamera, de façon plus impérieuse, des satisfactions nouvelles. En outre, c’est nous mentir à nous-mêmes que de prétendre qu’il n’est guère plus grave d’accomplir une faute que de penser à la commettre. En effet, nous n’ignorons pas qu’il y a une certaine différence centre le fait d’avoir envie de se vautrer dans la crotte et celui de s’y rouler réellement.
Dans les deux autres cas, c’est notre amour-propre, c’est-à-dire notre ennemi le plus intime qui nous leurre. Toutes les échappatoires, tous les subterfuges lui sont bons pour retarder le moment de s’humilier par un aveu. Or, nous ne savons si ces hantises tentatrices que nous considérons comme des vétilles ne sont pas, au contraire, les indices d’un état d’âme fort inquiétant. Il n’y a que le confesseur qui ait grâce d’état pour en décider. Quant à l’objection qu’on ne veut pas le déranger, elle ne tient pas debout. Un prêtre, conscient de son devoir, se gardera bien d’invoquer ses occupations pour refuser son assistance au pénitent qui vient lui confier son trouble.
Quant à la ruse dilatoire qui consiste à se dire:--J’ai bien le temps, elle est des plus piteuses. Pour reprendre la comparaison posée plus haut, c’est comme si le chauffeur, plein de poussière, déclarait ceci:--Il est vrai que je suis fort sale; mais comme c’est aujourd’hui lundi et que j’ai l’habitude de prendre un bain le samedi, j’attendrai jusqu’à la fin de la semaine pour me nettoyer.
Si l’on demeurait de sang-froid, de telles réfutations des sophismes du Mauvais s’imposeraient d’elles-mêmes. Nous n’hésiterions pas à recourir, sans tergiverser davantage, au médecin de l’âme. Mais il arrive que la persistance de la tentation nous bouleverse si fort que nous ne parvenons pas à prendre notre parti. Un dialogue effarant s’engage en nous. Notre bon Ange nous dit:--Hâte-toi de te blanchir. Le Diable nous souffle:--Reste noir, c’est bien plus commode...
Quand on en vient au paroxysme de ce conflit, il n’y a qu’une ressource: se réfugier éperdument dans la prière, et dans la prière à la Sainte Vierge. Elle sait si bien la Bonne Mère que, sans son aide toute-puissante, nous ne parviendrions jamais à nous tirer du marécage où nous barbotons. Il faut lui crier avec une confiance toute enfantine:--Maman, au secours, Maman j’ai mal et je péris si vous ne me tendez la main!
Aussitôt, Elle nous désembourbe et Elle met en fuite le vieux serpent qui retourne se tapir, en grinçant des crocs, dans ses ténèbres.
Alors l’esprit se calme et rentre dans la voie saine de l’humilité et de la vraie contrition. Les velléités de révolte s’effacent comme les fantômes de la nuit au lever de l’aurore. On n’a plus qu’un désir: se purifier. Et tandis que s’aplanissent les dernières houles de la tempête, on se résout à se confesser en se récitant les beaux vers de Verlaine:
Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées: L’espoir qu’il faut, regret des grâces dépensées, Douceur de cœur avec sévérité d’esprit Et cette vigilance et le calme prescrit Et toutes! Mais encor lentes, bien éveillées, Bien d’aplomb, mais encor timides, débrouillées A peine du lourd rêve et de la tiède nuit[4]...
[4] _Sagesse_. Il faut recommander ce livre de foi brûlante, ne fut-ce que pour l’opposer aux rhapsodies, empruntées à d’impardonnables mirlitons, qui encombrent de leurs réclames la presse catholique.
Certes, le bien-être moral, _et même physique_, qui résulte d’une bonne confession vaudrait à lui seul qu’on n’hésite pas à recourir, dès le pressentiment d’un péril, au sacrement de pénitence. Mais la joie de se remettre en état de grâce se double si l’on prend conscience que par là, on redevient le coopérateur de Jésus-Christ.
Oui, le coopérateur: car ne formons-nous pas, nous chrétiens, le corps mystique dont le Sauveur est la tête? C’est, je crois, dans ce sens qu’on peut entendre le verset de saint Paul: «Comme le corps n’est qu’un, quoiqu’il ait plusieurs membres, et que tous les membres de ce seul corps, quoiqu’ils soient plusieurs, ne forment qu’un corps, il en est de même de Jésus-Christ.»
Si donc, en pensée, en parole ou en action, nous avons manqué à l’Esprit que ce Chef adorable fait circuler en nous, par sa Grâce, comme un arbre fait circuler la sève dans ses branches, nos œuvres ne nous sanctifient plus. C’est en vain que nous multiplions les élans de notre foi, notre prière ne s’élève pas vers le ciel. Nous voudrions qu’elle monte comme une alouette au zénith accueillant et voici qu’elle rampe dans les sillons comme un ver de terre.
On ne saurait demeurer dans un pareil état d’inertie vagissante, car on se désole trop de sentir l’harmonie rompue entre le Sauveur et nous. Du jour où la notion nous est acquise qu’en enfreignant, ne fut-ce que par la pensée, les préceptes de Notre-Seigneur, nous le faisons souffrir comme le corps souffre de la blessure qui lèse un de ses membres, nous ne pouvons plus supporter une aussi énorme iniquité. Nous avons hâte de récupérer, par l’absolution et la pénitence, notre intégrité afin de revêtir de nouveau la robe blanche des serviteurs zélés qui obéissent à Jésus avec le même empressement que chez un homme sain, les organes mettent à obéir au cerveau qui les dirige. Ah! sentir, d’une façon vivante et permanente, cette communion entre notre Rédempteur et nous, comprendre qu’en gardant la souillure du moindre péché nous le blessons dans son amour, c’est la plus grande grâce qui puisse nous être accordée...
C’est pourquoi le pauvre converti que les tentations tourmentent fera bien de ne pas les laisser s’engraver dans son âme. Sans ergoter avec son amour-propre, sans écouter le démon qui lui souffle des conseils de négligence et d’atermoiement, il ira au confesseur afin d’être délivré des voix insidieuses qui le poussent à méfaire. Et, chemin faisant, il rendra témoignage à la vérité en s’excitant à la contrition par quelque prière de ce genre:
Seigneur, au jardin des Olives, tandis que tu agonisais et que tu suais du sang pour mes péchés, mes yeux, plein de paresse, se sont clos et j’ai dormi plutôt que de prier avec toi.
Seigneur, pendant que les verges te meurtrissaient, mes mains cueillaient, dans la forêt ardente de la luxure, des baguettes flexibles pour remplacer celles que tes bourreaux avaient brisées sur toi.
Seigneur, à la minute même où l’on te couronnait d’épines, mes pieds me portaient au temple de la vaine gloire pour que mon orgueil y quémandât un diadème d’or et de pierreries.
Seigneur, pendant que tu ployais sous ta croix dans le chemin du Calvaire, je détournais lâchement la tête pour ne pas m’apitoyer sur ta souffrance et je prêtais une oreille complaisante aux sarcasmes de la populace qui t’outrageait.
Seigneur, quand on t’a crucifié, j’ai fourni le marteau pour enfoncer les clous, j’ai mis du fiel sur l’éponge, j’ai appuyé sur la hampe de la lance pour qu’elle te perçât le cœur de part en part; comme tu mettais trop longtemps à mourir, l’impatience me dessécha la bouche et j’ai bu le vin de la colère dans une coupe tachée de ton sang; comme l’odeur de tes plaies et de ta fièvre incommodait mes narines, j’ai reniflé des parfums rares dans des fioles de cristal.
Je t’ai renié par tous mes sens, par toutes mes pensées, par tous mes désirs, par tous mes actes... et maintenant que tu ruisselles de larmes et d’ordures à cause de mes fautes, je comprends que je ne puis vivre qu’en toi, et je suis infiniment misérable.
Au nom de ta Mère immaculée, au nom de l’Archange flamboyant, au nom de ton Précurseur, au nom de tous les Saints qui t’aiment et t’assistent durant la Passion perpétuelle que mes péchés t’infligent, aie pitié de moi. Pardonne-moi, car je me repens, purifie-moi, car je suis couvert de taches. Rends-moi ta Grâce afin que, désormais, je veille avec toi sous les oliviers, afin que je dompte, sous les verges qui te frappent, ma sensualité, afin que je lacère mon orgueil aux épines de ta couronne, afin que je t’aide à porter ta croix comme tu m’aideras à porter la mienne, afin que je meure d’amour à ta droite et que j’entre au paradis avec le bon Larron.
Ah! cette oraison si elle est dite d’un cœur qui _ne veut plus_ faire souffrir Jésus-Christ, prépare merveilleusement à la confession.
L’absolution reçue, la vertu du Sacrement est telle qu’on se sent l’âme semblable à un champ de roses après une de ces pluies tièdes de printemps que le soleil léger nuance d’arc-en-ciel.
Le cœur dégagé, les regards limpides et rajeunis, alerte en sa vigueur nouvelle et lavé à fond, le chauffeur remonte dans l’auto de la vie quotidienne. Armé contre les tentations futures par la Grâce reconquise, il ne court pas trop de risques à se lancer, en quatrième vitesse, sur la route de son salut.
IV
LES ATTAQUES DÉMONIAQUES
A l’époque actuelle, il semble que les cas de possession diabolique se manifestant par des actes extérieurs tels que cris, blasphèmes, contorsions au contact ou à l’approche d’un bon prêtre ou d’un objet sacré se soient faits plus rares. Une des raisons de cette dérobade apparente du Mauvais a été indiquée par Benson dans son chef-d’œuvre: _la Lumière invisible_. Je cite: «On dirait vraiment que la Grâce divine possède un certain pouvoir, s’accumulant à travers les générations, un pouvoir de saturer de soi jusqu’aux objets matériels. L’énorme quantité de sacrifices et de prières, au cours des âges, semble avoir réussi à contenir Satan et à empêcher ses manifestations les plus formidables. Malgré la diffusion de l’apostasie, malgré un véritable culte publiquement offert à l’Esprit des Ténèbres, l’air n’en reste pas moins tout imprégné de grâce et il est rare qu’un prêtre ait à s’occuper d’un cas de possession--encore que l’on doive bien se garder de croire les cas de ce genre tout à fait disparus... Ceux-mêmes qui ont renoncé à la faveur de Dieu se trouvent admis à participer de sa grâce dans chaque moment de leur vie. Ils ont autour d’eux des églises, des couvents, des personnes pieuses et saintes dont, à leur insu, ils recueillent les bienfaits. Les murs mêmes de nos églises et de nos maisons sont pénétrés par la prière.»
Dans les contrées depuis longtemps catholiques, cette saturation du milieu par la Grâce est incontestable. Il est certain qu’en France, par exemple, la masse de prières et de grâces reçues va s’accroissant et que continuant à s’irradier, d’un foyer tel que Lourdes, elle préserve le pays de certaines catastrophes formelles qui, sans cela, seraient suscitées par le Mauvais et par ses adeptes, plus ou moins conscients, de la Maçonnerie et de la Libre Pensée.