Part 2
Et douze fois par an, le capitaine Mac Whirr correspondait ainsi, du fond des mers de Chine, demandant qu’on le rappelât «au souvenir de ses enfants» et signant «ton mari qui t’aime» avec un calme parfait, comme si ces mots usés déjà par tant de générations eussent perdu leur signification et ne dussent plus servir que pour la forme.
Les mers de Chine, du nord au sud, sont des mers étroites; des mers semées de traverses prévues ou imprévues, telles que bancs de sable, îles, récifs, courants changeants et rapides--menus événements quotidiens dont le langage inarticulé est clairement compris par les marins. Cette indistincte et sincère éloquence des faits s’adressait fortement et précisément au sens des réalités que possédait le capitaine Mac Whirr; aussi celui-ci, abandonnant sa chambre d’en bas, vivait-il pratiquement sur la passerelle de son navire; il s’y faisait souvent monter son repas et dormait, la nuit, dans la chambre de veille. C’est là qu’il rédigeait ses lettres à sa femme. Chacune d’elles, sans exception, contenait cette phrase: «Il a fait très beau temps pendant ce voyage» ou, sous quelque forme presque semblable, une semblable constatation. Et cette constatation, dans sa merveilleuse persistance, était aussi parfaitement exacte que quelque autre constatation que contînt la lettre.
M. Rout, lui aussi, écrivait des lettres, mais personne à bord ne pouvait savoir à quel point il avait la plume bavarde car lui, du moins, avait assez d’imagination pour tenir son bureau fermé à clef.
Sa femme se délectait à son style. C’était un couple sans enfants et Mme Rout, grande personne joviale de quarante ans à poitrine opulente, occupait avec la vénérable et décrépite mère de M. Rout un petit cottage près de Teddington. Elle parcourait sa correspondance, au déjeuner du matin, avec des yeux animés, déclamant d’une voix joyeuse les passages susceptibles d’intéresser la vieille. Elle faisait précéder chaque extrait du cri avertisseur de: «Salomon dit:» car la vieille dame était sourde. Mme Rout fils avait aussi la manie de jeter à la tête des étrangers qui venaient la voir, des phrases entières des lettres de Salomon et, parfois, les visiteurs restaient quelque peu déconcertés par le ton bizarre et jovial de ces citations.
Le jour où le nouveau pasteur fit sa première visite au cottage, elle trouva l’occasion de lancer: «Comme dit Salomon: les mécaniciens qui naviguent, contemplent les merveilles de la nature marine», quand un soudain changement d’attitude du pasteur la fit s’arrêter ébahie.
--«Salomon... Oh!... Madame Rout, bégaya le jeune homme tout rougissant, je dois vous dire que... je ne...
--Mais c’est mon mari», cria-t-elle alors, puis se rendant compte de la méprise, elle partit d’un rire immodéré, un mouchoir devant les yeux et toute renversée sur sa chaise, tandis que le pasteur restait assis, un sourire contraint sur les lèvres, persuadé, dans son inexpérience des femmes joviales, que celle-ci devait être folle à lier. Par la suite, ils devinrent d’excellents amis; dès que le pasteur eut pu se convaincre qu’elle n’était coupable d’aucune intention irrévérencieuse, Mme Rout reparut à ses yeux ce qu’elle était: une très digne personne. Et bientôt, il apprit à entendre sans sourciller d’autres bribes de la sagesse de Salomon.
--«Pour ce qui est de moi», avait-il dit un jour (à ce que rapportait sa femme), «je préfère un âne bâté à un coquin pour capitaine. Une brute il y a encore moyen de la prendre; mais un coquin, ça vous glisse entre les doigts.» Induction tirée du cas particulier du capitaine Mac Whirr, dont l’honnêteté évidente avait tout le poids et l’épaisseur d’un bloc.
M. Jukes, lui, célibataire et incapable de généralisations, avait pour confident habituel un vieux camarade de bord, actuellement second officier d’un transatlantique. C’est à lui qu’il ouvrait son cœur, insistant sur les avantages de la navigation de commerce en Extrême-Orient, avec des allusions au trafic occidental qu’il dépréciait d’autant. Il exaltait les ciels, les mers, les navires, la vie facile. Le _Nan-Shan_, certifiait-il, n’avait pas son pareil pour tenir la mer.
«Ici pas d’uniformes chamarrés», disaient ses lettres; «ici nous sommes tous des frères. Les repas se prennent en commun; c’est une vie de coq en pâte... Les pieds noirs sont aussi décents qu’on peut souhaiter pour des gens comme ça; le vieux Sol, le chef, est un bon zigue. Nous sommes bons amis. Quant au vieux, on n’imagine pas un capitaine plus placide. Par moments, tu jurerais qu’il est trop bête pour voir quoi que ce soit qui cloche. Mais non, ce n’est pas cela. Il commande depuis un assez bon nombre d’années; ses ordres ne sont jamais stupides, et ma foi il dirige fort passablement son navire sans embêter personne. Je me dis parfois qu’il n’a pas assez de cervelle pour oser se lancer dans des remontrances; mais je ne cherche pas à en tirer avantage; vrai, je ne trouverais pas ça bien. En dehors de la routine du service, il n’a pas l’air de comprendre la moitié de ce qu’on lui dit. Parfois on en plaisante. Mais à la longue ça paraît un peu morne d’avoir à vivre avec un homme comme ça. Le vieux Rout prétend qu’il n’a pas beaucoup de conversation. De conversation, Seigneur! Il n’ouvre jamais la bouche! L’autre jour je bavardais avec l’un des mécaniciens, sous la passerelle; Mac Whirr doit nous avoir entendus: quand je suis monté pour prendre le quart, il est sorti du rouf, a bien regardé tout à l’entour, a louché sur les feux de côté, jeté les yeux sur les compas, reluqué les étoiles, bref les simagrées habituelles; puis, au bout d’un moment:
--«C’était pas vous qui parliez tantôt, dans la coursive de bâbord?
--Si fait capitaine.
--Avec le troisième?
--Oui, capitaine.»
«Là-dessus il se retire à tribord où il s’assied, à l’abri du cagnard, sur son petit pliant, et pendant une demi-heure peut-être n’émet plus un son... Si pourtant; il a éternué.
«Puis je l’entends là-bas qui se lève; il s’amène à pas lents jusqu’à bâbord où j’étais:
--«Je n’arrive pas à comprendre ce que vous pouvez bien trouver à raconter», me dit-il. «Deux bonnes heures!... Je ne vous blâme pas. Moi je vois à terre des gens qui ne font que ça toute la journée, et qui le soir s’assoient et continuent tout en buvant. Il faut croire qu’ils répètent tout le temps les mêmes choses. Je n’arrive pas à comprendre.»
«As-tu jamais rien entendu de pareil? Et tout cela dit d’un ton si patient. Vrai je me sentais tout apitoyé. Mais quelquefois tout de même il m’exaspère. Naturellement on ne voudrait rien faire qui le froisse, et même pour le bon motif. Mais rien ne le froisse. On lui ferait un pied de nez qu’il demanderait innocemment et gravement: «Qu’est-ce qui vous prend?» Il s’étonne comme un enfant. Un jour, il m’a dit du ton le plus naturel, qu’il trouvait par trop difficile de découvrir ce qui agitait les hommes d’une manière si bizarre. Mais, en vérité, il est trop épais pour s’en tourmenter.»
Ainsi parlait Jukes à son ami que retenaient les mers occidentales, sous la dictée de son cœur et donnant libre cours à sa fantaisie.
Il exprimait ce qu’il pensait en toute franchise: ça ne valait pas la peine de chercher à émouvoir un homme pareil.
Si le monde eût été peuplé de Mac Whirr, la vie fût sans doute apparue à Jukes comme une affaire insipide et de médiocre profit. Il n’était pas seul de cette opinion. On eût dit que la mer elle-même, épousant la cordiale indulgence de Jukes, jugeait inutile de se jamais mettre en frais pour secouer de sa torpeur cet homme taciturne qui rarement levait les yeux sur elle. Il se promenait innocemment sur les eaux dans le seul but bien apparent de subvenir à la nourriture, aux vêtements et au loyer des trois siens qu’il avait laissés à terre. Des sales temps, il en avait connu, parbleu! Il avait été saucé, secoué, fatigué comme de juste; mais tout cela dont on souffrait le jour même était oublié le jour suivant. Si bien qu’à tout prendre, il avait raison, dans les lettres à sa femme, de parler toujours du beau temps.
Mais la force inquiète des flots, mais leur courroux impondérable, le courroux qui passe et retombe et qui n’est jamais apaisé, le courroux et l’emportement passionné de la mer, voilà ce qu’il ne lui avait jamais été donné d’entrevoir. Il savait que cela existe, comme nous savons que le crime et les abominations existent. Il avait entendu parler de batailles, de famines, d’inondations, sans se représenter aucunement ce que ces mots signifient, encore qu’il ait été mêlé peut-être dans la rue, à quelque bagarre, qu’un jour il ait été forcé de se passer de dîner ou trempé jusqu’aux os dans une averse.
Le capitaine Mac Whirr avait parcouru la surface des océans, comme certaines gens glissent toute leur vie durant à la surface de l’existence, qui se coucheront enfin, tranquillement et décemment dans la tombe,--qui n’auront rien connu de la vie, qui n’auront jamais eu l’occasion de rien connaître de ses perfidies, de ses violences, de ses terreurs.
Sur terre et sur mer, il existe de ces gens ainsi favorisés--ou ainsi dédaignés par le destin et par la mer.
II
En observant la baisse persistante du baromètre, le capitaine Mac Whirr pensa donc: «Il doit faire quelque part un sale temps peu ordinaire.» Oui, c’est exactement ce qu’il pensa. Il avait l’expérience des sales temps moyens--le terme sale appliqué au temps n’impliquant qu’un malaise modéré pour le marin.
Une autorité incontestable lui eût-elle annoncé que la fin du monde sera due à un trouble catastrophique de l’atmosphère, il aurait assimilé cette information à la simple idée de «sale temps» et pas à une autre, parce qu’il n’avait aucune expérience des cataclysmes, et que la foi n’implique pas nécessairement la compréhension.
La sagesse de son pays avait décrété, au moyen d’un acte de Parlement, qu’avant d’être jugé digne d’assumer la charge d’un navire on devait avoir été reconnu capable de répondre à quelques simples questions au sujet des orages circulaires tels qu’ouragans, cyclones et typhons; il faut croire que Mac Whirr avait répondu passablement puisqu’il commandait maintenant le _Nan-Shan_ dans les mers de Chine pendant la saison des typhons. Mais il y avait longtemps de cela et Mac Whirr ne se rappelait plus rien de tout cela aujourd’hui.
Il était cependant conscient du malaise que lui causait cette chaleur moite. Il sortit sur la passerelle mais n’y trouva aucun soulagement à sa gêne. L’air semblait épais. Mac Whirr haletait comme un poisson hors de l’eau, et finit par se croire sérieusement indisposé. La surface de la mer avait le lustre ondoyant d’une étoffe de soie grise au travers de laquelle le _Nan-Shan_ traçait un sillon fugitif. Le soleil, pâle et sans rayons, répandait une chaleur de plomb dans une lumière bizarrement diffuse. Les Chinois s’étaient couchés tout de leur long sur le pont. Leurs visages jaunes, pincés et anémiques ressemblaient à des figures de bilieux. Deux d’entre eux furent spécialement remarqués par le capitaine Mac Whirr; étendus en dessous de la passerelle, ils semblaient morts dès qu’ils avaient les yeux fermés. Trois autres, par contre, se querellaient âprement, là-bas, à l’avant; un grand individu, à demi nu, aux épaules herculéennes, était indolemment penché sur un treuil tandis qu’un autre, assis par terre, les genoux relevés et la tête penchée de côté dans une attitude de petite fille, tressait sa natte; les mouvements de ses doigts étaient lents et toute sa personne respirait une extraordinaire langueur. La fumée luttait péniblement pour sortir de la cheminée, et, au lieu de flotter au loin, elle s’étendait comme un nuage d’enfer qui empestait le soufre et faisait pleuvoir de la suie sur les ponts.
--«Que diable faites-vous là, Monsieur Jukes?» demanda le capitaine Mac Whirr.
Cette apostrophe insolite fit sursauter M. Jukes comme un coup de stylet sous la cinquième côte. Une glène de filin à ses pieds, un morceau de toile sur les genoux, il poussait vigoureusement son carrelet, installé sur un tabouret bas qu’il s’était fait monter sur la passerelle. Il leva les yeux et la surprise donna à son regard une expression de candeur et d’innocence.
--«Je ralingue quelques sacs de ce nouveau lot dont nous nous sommes servis pour le charbonnage», riposta-t-il sans aigreur. «Nous en aurons besoin la prochaine fois que nous ferons du charbon, capitaine.
--Que sont donc devenus les anciens sacs?
--Mais ils sont usés, capitaine.»
Le capitaine Mac Whirr considéra son second d’un air d’abord irrésolu, puis finit par déclarer sa cynique et sombre conviction que plus de la moitié de ces sacs avait dû passer par-dessus bord. «Si l’on pouvait seulement savoir la vérité» disait-il. Puis il se retira à l’autre extrémité de la passerelle.
Jukes exaspéré par cette sortie immotivée, cassa son aiguille au second point, laissa tomber son travail et se leva, en grommelant des imprécations contre cette maudite chaleur.
L’hélice peinait; les trois Chinois, à l’avant, avaient tout à coup cessé de se chamailler, et celui qui d’abord tressait sa natte, à présent laissait son regard morne glisser par-dessus ses genoux qu’il étreignait.
Le soleil blafard jetait des ombres faibles et comme maladives. La houle s’accentuait, se précipitait incessamment et le navire piquait de lourdes embardées dans les creux profonds et mous de la mer. Jukes chancela:
--«Je voudrais savoir d’où vient cette fichue houle», dit-il tout haut en retrouvant son équilibre.
--«Nord-Est», grogna le positif Mac Whirr, du bord de la passerelle où il se trouvait, «il doit faire là-bas quelque sale temps peu ordinaire. Allez regarder le baromètre.»
Quand Jukes sortit de la chambre de veille l’expression de son visage était soucieuse. Il se cramponna aux rambardes de la passerelle et regarda le large fixement.
Dans la chambre des machines la température s’était élevée à 117° F.[3] Des voix irritées montaient à travers la claire-voie et le caillebotis de la chaufferie; des clameurs rudes et aigres, mêlées à des raclements et à des grincements métalliques courroucés, comme si des hommes aux membres de fer et aux gorges de bronze se fussent querellés dans les soutes.
[3] C’est-à-dire entre 47° et 48° centigrades.
Le second mécanicien venait d’entrer en conflit avec les chauffeurs qui avaient laissé tomber la pression. Cet homme aux bras de forgeron était généralement redouté; mais, cet après-midi les chauffeurs ripostaient avec audace et claquaient les portes du foyer avec toute la furie du désespoir. Le bruit cessa tout à coup et le second mécanicien apparut, surgissant de la chaufferie; il était barbouillé de noir, pareil à un ramoneur et trempé comme s’il venait de sortir d’un puits. Sa tête n’eut pas plus tôt émergé du capot qu’il se mit à tempêter contre Jukes, à qui il reprochait de n’avoir pas fait orienter convenablement les manches à air de la chaufferie. Pour toute réponse Jukes fit, de la main, un geste de protestation conciliante et résignée. «Pas de vent; qu’est-ce que j’y puis? Regardez vous-même.»
Mais l’autre ne voulait pas entendre raison. Ses dents luisaient hargneusement dans sa figure noircie. Il saurait bien se charger de cogner, là en bas. Mais que le diable l’emporte! ces matelots d’enfer s’imaginaient-ils qu’on pouvait garder la pression dans ces damnées chambres de chauffe simplement en cognant des gueules? Non, par Saint-Georges. On avait tout de même besoin de recevoir aussi un peu d’air. Qu’il soit à tout jamais pris pour un maudit matelot de pont, s’il mentait. Jusqu’au chef qui se démenait devant le manomètre et faisait un raffut de tous les diables dans la chambre des machines, depuis midi. Et Jukes, lui, piqué à son poste sur le pont, à quoi servait-il s’il n’était pas seulement capable d’envoyer un de ces bouffis de propre à rien de matelots de pont pour orienter les manches à air?
Les relations entre la «chambre des machines» et le «pont» du _Nan-Shan_ étaient, comme on le sait, quasi fraternelles, aussi Jukes, se penchant sur la rambarde, pria-t-il l’autre, d’un ton contenu, de ne pas faire l’imbécile: le patron était de l’autre côté de la passerelle. Mais le second tout mutiné déclara qu’il se fichait complètement de qui était de l’autre côté de la passerelle. Jukes, perdant alors brusquement son calme altier, invita le second en termes brutaux et emportés à monter arranger ces sales appareils à sa guise et à s’envoyer lui-même tout le vent qu’un âne de sa sorte pourrait trouver. Le second se jeta sur le ventilateur comme on se précipite au combat; on eût dit qu’il voulait l’arracher, l’envoyer tout entier par-dessus bord; mais tous ses efforts ne parvinrent qu’à faire pivoter la bonnette de quelques degrés; après quoi, tout exténué par l’énorme dépense de forces, il s’appuya au dos de la timonerie et regarda Jukes venir à lui:
--«Seigneur!» fit-il d’une voix faible. Il leva les yeux vers le ciel puis abaissa son regard vitreux sur l’horizon basculé qui, soulevé jusqu’à former un angle de quarante degrés, se maintint là-haut quelque temps, au sommet d’un grand plan incliné tout lisse, puis se remit en place mollement.
--«Ouf! Seigneur! Qu’est-ce qui se passe donc là-haut?»
Jukes qui, pour l’équilibre, écartait en compas sa paire de longues jambes, prit un air de supériorité.
--«Cette fois-ci, nous n’y couperons pas», dit-il. «Le baromètre dégringole comme je ne sais quoi, Harry. Et vous qui essayez de faire une bête de scène.»
Le mot de «baromètre» sembla raviver la folle animosité du second mécanicien. Rassemblant à nouveau toute son énergie, il pria Jukes, d’une voix sourde et hargneuse, de se renfoncer l’instrument dans la gorge. Qu’est-ce qui s’en souciait de son baromètre de malheur? C’était la vapeur, ce n’était que la pression de la vapeur qui baissait. Entre les chauffeurs qui se défilaient et un chef qui devenait gâteux, ce n’était plus une vie possible. Tout pouvait bien sauter, après tout; il s’en fichait comme du juron d’un étameur.
On eût cru qu’il allait pleurer, mais ayant repris son souffle il continua, dans un obscur grognement: «Je vais les faire se barrer, moi.» Et il s’éloigna précipitamment. Un instant encore il s’arrêta sur le sommet de l’échelle et tendit le poing vers le ciel d’où tombait une extraordinaire ombre, puis, avec une imprécation, il s’engouffra dans le trou noir.
Quand Jukes se retourna, ses yeux tombèrent sur le dos voûté et les larges oreilles cramoisies du capitaine qui avait traversé la passerelle.
--«C’est un homme très violent, ce second mécanicien», dit Mac Whirr sans regarder Jukes.
--«Un fameux second, en tout cas» grommela Jukes. «Ils ne peuvent pas maintenir la pression», ajouta-t-il rapidement, se précipitant pour agripper la rambarde en vue du prochain coup de roulis.
Le capitaine Mac Whirr, qui n’y était pas préparé, piqua un petit trot, puis, d’une saccade, se remit d’aplomb près d’un support de tente.
--«Un homme grossier», reprit-il. «Si cela continue, je serai obligé de m’en débarrasser à la première occasion.
--C’est la chaleur», dit Jukes. «Le temps est terrible; à faire jurer un saint. Même ici, en haut, on se sent la tête comme enveloppée dans une couverture de laine.
--Voulez-vous dire que vous n’avez jamais eu la tête enveloppée dans une couverture de laine, M. Jukes? Pourquoi donc était-ce?
--C’est une façon de parler, capitaine», dit Jukes platement.
--«Comme vous y allez, vous autres! Et qu’est-ce que c’est aussi que ces saints qui jurent? Je voudrais bien que vous ne parliez pas si étourdiment. Quel genre de saint cela pourrait-il être, qui jurerait? Pas plus un saint que vous, j’imagine. Et qu’est-ce qu’une couverture de laine vient faire au milieu de tout ça? Ou bien le temps... Ce n’est pas la chaleur qui me fait jurer, hein? C’est la mauvaise humeur et rien d’autre. A quoi cela sert-il que vous parliez comme ça?»
Ainsi protestait le capitaine Mac Whirr contre l’emploi des figures dans le discours; il acheva d’électriser Jukes par un grognement méprisant suivi de paroles de violence et de ressentiment.
--«Dieu me damne! je le chasserai du navire s’il ne prend pas garde.»
Et Jukes, incorrigible pensa: «Bonté divine! on m’a changé mon vieux. C’est de la colère, s’il vous plaît; la faute en est au temps, parbleu! et à quoi d’autre? Un ange deviendrait grincheux--pour ne plus parler du saint.»
Tous les Chinois sur le pont semblaient prêts à pousser le dernier soupir.
En se couchant, le soleil au diamètre rétréci n’avait plus qu’un restant d’éclat roussâtre et sans rayonnement, comme si des millions de siècles écoulés depuis le matin eussent épuisé sa réserve de vie. Un épais bandeau de nuages apparut du côté du nord; sa teinte olivâtre était sinistre; cela gisait tout au ras de la mer; le navire en continuant de s’avancer allait sûrement buter contre. Le _Nan-Shan_ avançait pesamment comme une créature exténuée qui marche à sa perte. Les lueurs cuivrées du crépuscule s’éteignirent lentement, et l’obscurité fit éclore au zénith un essaim de larges étoiles, vacillantes, chavirantes, comme remuées par un bizarre souffle, et qui semblaient toutes proches.
A huit heures, Jukes entra dans la chambre de veille pour mettre au pair le journal de bord. Il copia proprement, d’après les indications du brouillon, le nombre de milles, la route du navire et dans la colonne du «vent» fit courir le mot «calme» du haut en bas de la page, depuis midi jusqu’à huit heures.
Il était exaspéré par le roulis monotone et obstiné du navire. Le pesant encrier fuyait, éludait la plume; on eût dit qu’une perverse humeur l’animait. Dans le grand espace au-dessous de la rubrique «remarques», Jukes écrivit: «Chaleur suffocante», puis ayant mis entre ses dents l’extrémité du porte-plume, à la manière d’une pipe, il s’épongea la face soigneusement.
«Forte houle de travers. Le navire fatigue», écrivit-il encore. «_Fatigue_ n’est pas tout à fait le mot qui convient» se dit-il à lui-même. Puis de nouveau, sur le journal du bord: «Couchant menaçant avec une basse bande de nuages au N. E. Ciel clair au-dessus de nous.»
Il leva la plume et, les coudes étalés sur la table, jeta un coup d’œil au dehors. Dans ce cadre que formaient les montants de la porte ouverte, il vit un peloton d’étoiles hésiter, prendre élan, puis, s’essorer vers le haut du ciel noir; et il ne resta plus à leur place qu’une obscurité martelée de lueurs blanches; la mer était noire autant que le ciel, et au loin pommelée d’écume. Puis, le coup de roulis qui avait enlevé les étoiles les ramena avec l’oscillation en retour, précipitant leur troupeau vers la mer; et chacune d’elles élargie, on eût dit un petit disque luisant d’un éclat moite et clair.
Jukes observa pendant un instant les larges étoiles fuyantes, puis il écrivit: «8 heures du soir. La houle augmente. Le navire peine et embarque. Enfermé les coolies pour la nuit. Le baromètre descend toujours.»
Il s’arrêta et pensa: «Peut-être après tout, cela ne donnera-t-il rien.» Puis, à la suite de ses observations il conclut résolument: «Toutes les apparences de l’approche du typhon.»
En sortant, il dut s’effacer pour laisser passer le capitaine Mac Whirr; celui-ci franchit le seuil de la porte sans dire un mot, ni faire un signe.
--«Fermez la porte, M. Jukes, voulez-vous?» cria-t-il de l’intérieur. Jukes se retourna pour la pousser, murmurant ironiquement: «Peur de prendre froid, je suppose.»
C’était son tour de quart en bas; il aspirait à communiquer avec ses semblables; aussi dit-il allègrement, en passant, au premier lieutenant:
--«Après tout, cela n’a pas l’air si mauvais que ça, hein?»
Le premier lieutenant arpentait la passerelle, tantôt dégringolant à petits pas, tantôt gravissant péniblement la pente instable du pont. Au son de la voix de Jukes il s’arrêta net, le regard fixé à l’avant mais ne répondit pas.
--«Holà! En voilà une sérieuse!» dit Jukes qui, pour bien accueillir la lame, prit du balant jusqu’à toucher le plancher d’une main. Cette fois le premier lieutenant émit du fond de la gorge un bruit de nature peu cordiale.