Part 6
--«Prévenez-moi à temps pour éviter le plongeon final», aboya Salomon Rout dans le porte-voix.
--«Pluie et nuit. Peux pas voir ce qui vient» dit la voix. «Faut bien--garder vitesse--juste assez pour--obéisse gouvernail--courir la chance» continua-t-elle, détachant distinctement tous les mots.
--«Je donne tout ce que j’ose.
--Nous sommes--joliment--secoués là-haut» poursuivit la voix avec douceur. «Pourtant--ça ne va pas trop mal--Ah! naturellement, si la timonerie était emportée...»
M. Rout, penchant une oreille attentive marmotta quelque chose avec aigreur. Mais la voix lente et avisée là-haut, s’anima pour demander:
--«Jukes n’est pas encore arrivé?» Puis, après une courte attente: «J’aimerais bien qu’il se dépêchât; je voudrais qu’il en finisse et qu’il monte ici au cas où il arriverait quelque chose. Pour veiller au navire. Je suis tout seul. Le Lieutenant a perdu...
--Quoi?» M. Rout dans la chambre des machines déplaça la tête pour crier dans le tuyau: «Par-dessus bord?» puis plaqua son oreille à l’embouchure.
--«Perdu la tête» continua la voix d’un ton positif. «Bougrement embêtant.»
Courbé sur le pavillon du porte-voix, M. Rout en entendant ceci ouvrit de grands yeux. Il perçut un bruit de lutte et des exclamations entrecoupées descendirent vers lui. Il tendit l’oreille.
Pendant ce temps, Beale, le troisième mécanicien, les bras levés, tenait entre les paumes de ses mains, la jante d’une petite roue noire qui faisait saillie à côté d’un gros tube de cuivre; il semblait la tenir en équilibre au-dessus de sa tête, comme si c’eût été l’attitude correcte dans quelque sport nouveau.
Pour se maintenir en place, il appuyait son épaule contre la cloison blanche, un genou fléchi, un chiffon passé dans sa ceinture et pendant sur sa hanche. Ses joues imberbes étaient barbouillées et rougissantes et la poussière de charbon sur ses paupières, semblable aux coups de crayon d’un maquillage, rehaussait l’éclat liquide de ses yeux et donnait à son jeune visage un aspect féminin, exotique et troublant.
Quand le navire tanguait il tournait la petite roue avec des mouvements précipités.
--«Devenu fou», reprit soudain la voix du capitaine Mac Whirr dans le porte-voix. «S’est jeté sur moi... à l’instant. Obligé de l’assommer... à la minute. Vous avez entendu, M. Rout?
--Diable!» grommela M. Rout. «Attention, Beale!»
Son cri résonna, semblable à l’appel éclatant d’une trompette d’alarme entre les parois de fer de la chambre des machines. Peintes en blanc, celles-ci s’élevaient en obliquant comme un toit jusqu’à la pénombre de la claire-voie; et tout le vaste espace ressemblait à l’intérieur d’un monument, divisé par des parquets de caillebotis métallique aux différents niveaux desquels vacillaient des lumières; au centre une colonne d’ombre s’était massée, hésitant parmi l’effort bruyant des machines au-dessous de la ferveur immobile des cylindres. Une vibration intense et sauvage faite de tous les bruits de l’ouragan planait dans la chaleur silencieuse; l’air était imprégné d’une odeur de métal chauffé, d’huile et d’une légère vapeur. Les coups de bélier de la mer, sourds et formidables, semblaient traverser la chambre des machines de part en part.
Des lueurs pareilles à de longues flammes pâles tremblaient sur les surfaces polies du métal; les énormes têtes des manivelles émergeaient tour à tour du parquet de chauffe en un éclair de cuivre et d’acier--et disparaissaient, tandis que les bielles aux jointures épaisses, pareilles à des membres de squelette, semblaient les attirer, puis les rejeter avec une précision fatale. Et tout au fond, dans une demi-clarté, d’autres bielles allaient et venaient, s’esquivant délibérément, des traverses dodelinaient de la tête, des disques de métal glissaient sans frottement l’un contre l’autre, lents et calmes dans un tournoi de lueurs et d’ombres.
Parfois tous ces mouvements puissants et infaillibles ralentissaient simultanément comme s’ils eussent fait partie d’un organisme vivant atteint d’un soudain accès de langueur; les yeux de M. Rout brillaient alors, plus sombres dans sa longue face blême. Il soutenait la lutte, en pantoufles de tapisserie; une veste courte et luisante recouvrait à peine ses reins; ses poignets pâles faisaient saillie hors des manches trop étroites et trop courtes comme si la circonstance critique eût ajouté quelque chose à sa taille, allongé ses membres, augmenté sa pâleur et creusé ses yeux.
Il se déplaçait avec une vivacité incessante et pleine d’à-propos, grimpant au plus haut, disparaissant tout en bas; et, quand il s’arrêtait en face de la mise en train, se retenant au garde-corps il continuait à jeter des coups d’œil à droite, vers le manomètre, et vers le tube de niveau, fixés tous deux sur le mur blanc dans la lumière mouvante d’une lampe. Les embouchures de deux porte-voix bâillaient stupidement près de son coude et le cadran du chadburn de la chambre des machines ressemblait à une horloge de grand diamètre dont le cadran porterait des mots brefs en place de chiffres. Les lettres groupées ressortaient épaisses et noires autour du pivot de l’indicateur, substituts emphatiques d’exclamations vigoureuses: _En avant--En arrière--Lente--Demi-Stop_; la grosse aiguille noire pointait en bas, vers le mot--_Toute_--qui, ainsi désigné capturait les regards comme un cri aigu retient l’attention. Le cylindre à basse pression dans son manchon de bois, formant au-dessus de sa tête une masse menaçante et majestueuse, exhalait un faible soupir à chaque coup de piston; à part ce léger sifflement, les machines faisaient jouer leurs membres d’acier à toute vitesse ou lentement, mais toujours avec une douceur silencieuse et résolue.
Et tout ceci, les murs blancs, l’acier mouvant, les tôles varangues sous les pieds de Salomon Rout, le caillebotis métallique au-dessus de sa tête, l’obscurité et les lueurs, tout ceci s’élevait et s’abaissait avec ensemble, suivant l’âpre remous des lames contre les flancs du navire. Le spacieux endroit tout entier, que la grande voix du vent faisait résonner sourdement, semblait se balancer comme un arbre, ou se renversait parfois complètement comme abattu de côté puis d’autre par les effroyables rafales.
--«Il faut vous dépêcher de monter», s’écria M. Rout dès qu’il vit Jukes apparaître à la porte de la chaufferie.
Jukes avait le regard ivre et vague; sa figure rouge était bouffie comme s’il avait dormi trop longtemps. Le chemin pour arriver là avait été ardu; il avait accompli le trajet avec une exténuante célérité, l’agitation de son esprit correspondant aux efforts de son corps. Il s’était précipité hors de la soute, se heurtant dans la coursive sombre à un groupe d’hommes effarés et terrifiés qui, comme il trébuchait contre eux, demandèrent en l’entourant: «Que se passe-t-il donc, lieutenant?» puis en bas de l’échelle de la chaufferie, manquant plusieurs échelons à la fois dans sa hâte, jusqu’à un endroit profond comme un puits et noir comme l’enfer, qui basculait d’avant en arrière à la manière d’une balançoire. L’eau de cale grondait à chaque coup de roulis et des blocs de charbon bondissaient de-ci, de-là, d’un bord à l’autre, on eût dit une avalanche de galets sur la pente d’une plaque de fer.
Quelqu’un là-dedans gémissait de douleur, et l’on pouvait voir quelqu’un d’autre accroupi sur ce qui semblait être le corps étendu d’un homme mort; une grosse voix blasphéma; la lueur sous chacune des portes des fourneaux était pareille à une flaque de sang, dont le calme rayonnement venait mourir sur le velours de la ténèbre.
Une bouffée de vent frappa Jukes à la nuque, et l’instant d’après enveloppa ses chevilles.
Les ventilateurs de la chaufferie bourdonnèrent: face aux six portes des fourneaux, deux silhouettes étranges, le torse nu, se courbaient en chancelant et brandissaient deux pelles.
--«Eh là! on a de l’air plus qu’il n’en faut maintenant!» hurla le second mécanicien, qui semblait n’avoir attendu que l’arrivée de Jukes pour éclater.
L’homme chargé de la machine auxiliaire, un petit homme souple et remuant, au teint éblouissant, à la moustache fine et décolorée, travaillait dans une sorte d’extase muette. On maintenait les machines sous toute pression, et, un grondement profond comme celui d’un fourgon vide roulant sur un pont, formait une basse soutenue dans le concert des autres bruits.
--«On doit continuellement laisser échapper la vapeur», continua à hurler le second.
L’orifice d’un ventilateur, avec le bruit d’un millier de casseroles qu’on récure, lui cracha sur les épaules un jet soudain d’eau salée, à quoi il répondit par une volée d’imprécations, une malédiction collective où même il englobait son âme, divaguant comme un fou tout en vaquant à sa besogne. Dans un claquement sec, la paupière de métal un instant soulevée laissa tomber un flamboiement ardent et blême sur le chef ras du chauffeur, éclairant un instant sa face insolente et la grimace de ses lèvres, puis aussitôt retomba dans un autre claquement sec.
--«Où donc en est le sacré navire? Pouvez-vous me le dire? Que la peste m’emporte! Sous l’eau--ou quoi? Elle arrive par tonnes, ici. Les maudits capuchons ont donc filé au diable? Hein? Savez-vous quelque chose--vous--marin de malheur? vous...?»
Jukes, après un instant de stupeur avait traversé la chaufferie comme une flèche, porté par un coup de roulis; à peine son regard embrassa-t-il la vastitude, la paix et la splendeur relatives de la chambre des machines que le navire, enfonçant lourdement son arrière dans l’eau, le précipita tête baissée sur M. Rout. Le bras du chef mécanicien, d’une longueur de tentacule, et comme mû par un ressort, se tendit à sa rencontre et fit dévier son élan vers les porte-voix où il arriva en tournoyant.
M. Rout répéta avec insistance:
--«Il faut vous dépêcher de monter--quoi qu’il en soit.»
Jukes hurla:
--«Êtes-vous là, capitaine?» puis écouta. Rien. Soudain le mugissement du vent retentit à ses oreilles; mais bientôt après une voix menue écarta tranquillement les vociférations de l’ouragan:
--«C’est vous, Jukes?--Eh bien?»
Jukes ne demandait qu’à raconter: c’est le temps qui semblait manquer. Ce qui s’était passé, on se l’expliquait à merveille. Il voyait en imagination les coolies enfermés dans leur entrepont enfumé, sans espoir d’en pouvoir sortir, couchés pleins de malaise et d’épouvante entre les rangées de coffres; puis un de ces coffres, soudain, ou plusieurs à la fois, peut-être, désarrimés par un coup de roulis, culbutant les autres, les couvercles sautant, les côtés éclatant et tous ces malheureux Chinois se levant, bondissant à la fois à la poursuite de leur avoir. Et chaque soubresaut du navire, ensuite, avait précipité cette foule glapissante, trépignante, de-ci, de-là, en un tourbillon de bois fracassé, de vêtements lacérés et de dollars éparpillés dans tous les sens.
La lutte une fois engagée, il leur devenait impossible de l’arrêter d’eux-mêmes. Rien ne pourrait maintenant en venir à bout, que la force. C’était un désastre. Jukes avait vu cela; c’est tout ce qu’il pouvait dire. Quelques-uns d’entre eux étaient morts déjà, croyait-il. Le reste allait continuer à se battre... Les paroles montaient et se chevauchaient dans l’étroitesse du tube acoustique. Elles s’élevaient, vers ce qui semblait être le silence d’une compréhension éclairée, demeurée seule là-haut avec l’orage. Et Jukes désira ardemment ne plus avoir à faire face à ce désordre local, mesquine et odieuse addition à la grande détresse du navire.
V
Il patienta. Devant ses yeux les machines tournaient avec lenteur, prêtes à s’arrêter net au cri de M. Rout: «Attention! Beale!» pour repartir ensuite avec une précipitation folle. Elles restaient en arrêt dans une attente intelligente, immobilisées au cours de leur révolution,--une lourde manivelle arrêtée dans le vide; on eût dit qu’elles étaient conscientes du danger et de la fuite du temps. Puis, sur un «Repartez» du chef, et avec le bruit d’un souffle chassé à travers des dents serrées, elles achevaient la révolution interrompue et en recommençaient une autre.
Il y avait dans leurs mouvements une prudente sagacité et la détermination d’une force immense. Se plier patiemment à tous les caprices d’un navire désemparé au milieu de la furie des vagues et dans le cœur même du vent--voilà quel était leur travail. Par moments, le menton de M. Rout tombait sur sa petite poitrine tandis qu’il les contemplait, sourcils froncés, perdu dans ses pensées.
La voix qui écartait l’ouragan de l’oreille de Jukes commença: «Prenez l’équipage avec vous...» et cessa inopinément.
--«Qu’en ferai-je capitaine?»
Un grincement impérieux et abrupt éclata soudain; les trois paires d’yeux se levèrent sur le cadran du transmetteur d’ordres, au moment où l’aiguille sauta de--_Toute_--à--_Stop_--comme si elle eût été poussée par un démon. Alors ces trois hommes, dans la chambre des machines eurent chacun en particulier la sensation d’un obstacle arrêtant le navire et d’un étrange resserrement, comme si le _Nan-Shan_ se fût ramassé pour un bond désespéré.
--«Stoppez!» mugit M. Rout.
Personne--pas même le capitaine Mac Whirr, qui, seul sur le pont, avait aperçu une blanche ligne d’écume s’avancer, à une telle hauteur qu’il n’en pouvait croire ses yeux,--personne ne devait jamais savoir ce qu’avait été l’escarpement de cette lame, et l’effrayante profondeur du gouffre que l’ouragan avait creusé derrière la mouvante muraille d’eau.
Elle accourait à la rencontre du navire; et le _Nan-Shan_ alors, s’arrêtant comme pour se ceindre les reins, souleva son avant, puis sauta. Les flammes de toutes les lampes s’affaissèrent, assombrissant la chambre des machines; l’une d’elles s’éteignit. Avec un fracas déchirant, un tumulte furieux et giratoire, des tonnes d’eau tombèrent sur le pont; on eût dit que le navire s’était élancé sous une cataracte. Là, en bas, ils se regardèrent hébétés.
--«Balayés d’un bout à l’autre, bon Dieu!» brailla Jukes.
Le _Nan-Shan_ plongea droit au fond du gouffre, dépassant les confins de la terre. Un affreux vacarme de ferraille s’éleva de la chaufferie. Et le navire resta suspendu dans une inclinaison épouvantable, assez longtemps pour permettre à Beale tombé sur les genoux et les mains, de ramper comme s’il eût eu l’intention de fuir à quatre pattes hors de la chambre des machines. M. Rout tourna lentement sa tête impassible, au visage émacié, à la mâchoire tombante. Jukes avait fermé les yeux, et sa figure en un moment devint inexpressive et douce comme celle d’un aveugle.
Enfin, le _Nan-Shan_ se releva lentement, trébuchant et peinant comme si sa proue avait à soulever une montagne. M. Rout ferma la bouche; Jukes cligna des paupières et le petit Beale se remit vivement sur ses pieds.
--«Encore une autre comme celle-ci, et tout est fichu», s’écria le chef.
Jukes et lui se regardèrent, et la même pensée leur vint à l’esprit. Le capitaine. Là-haut, tout devait avoir été emporté. Le servo-moteur balayé--le navire flottant comme un soliveau. C’était fini.
--«Courez vite!» s’écria M. Rout d’une voix épaisse, regardant Jukes avec des yeux élargis et indécis; celui-ci ne lui répondit que par un regard irrésolu. La sonnerie du chadburn les calma instantanément. L’aiguille noire bondit de--_Stop_ à _Toute_.
--«Allez maintenant! Beale!» cria M. Rout.
La vapeur siffla légèrement. Les tiges des pistons reprirent leur va et vient. Jukes appliqua son oreille au tuyau acoustique. La voix l’attendait. Elle disait:
--«Ramassez tout l’argent; faites vite. Je vais avoir besoin de vous là-haut.»
Et ce fut tout.
--«Capitaine!» appela Jukes. Il n’y eut pas de réponse.
Il s’éloigna en chancelant comme un blessé quitte le champ de bataille. Il s’était entaillé le front au-dessus du sourcil gauche, il ne savait quand, ni où--entaillé jusqu’à l’os. Il ne s’en apercevait même pas: une dose de mer de Chine suffisante à lui rompre le cou, en lui dégringolant sur la tête avait bien et dûment lavé, nettoyé, salé sa blessure; elle ne saignait pas, mais bâillait toute cramoisie: avec cette balafre au-dessus de l’œil, ses cheveux ébouriffés, le désordre de ses vêtements, il avait l’air de s’être fait descendre à un match de boxe.
--«Faut aller ramasser les dollars!» cria-t-il vers M. Rout, en souriant pitoyablement dans le vague.
--Vous dites?...» dit M. Rout furieusement. «Ramasser?... A d’autres!» Puis, frémissant de tous ses muscles, mais exagérant son ton paternel: «Allez-vous-en, maintenant, pour l’amour de Dieu! Vous autres officiers de pont vous finiriez par me rendre idiot. Il y a le premier lieutenant là-haut qui s’est jeté sur le vieux. Vous ne le saviez pas? Vous perdez la boule, vous autres, qui n’avez rien à faire...»
Ces mots éveillèrent un commencement de colère en Jukes. Rien à faire--vraiment!... Empli d’un violent mépris pour le chef, il repartit par où il était venu.
Dans la chaufferie, le petit homme joufflu de la machine auxiliaire, jouait de la pelle, péniblement, aussi muet que si on lui eût coupé la langue. Le second, par contre, se démenait bruyamment comme un fou loquace et auquel aucune circonstance adverse ne fera jamais rien perdre de son bagout.
--«Vous voilà! officier vagabond! Hein! Vous ne pourriez pas faire descendre un de vos empotés pour hisser les escarbilles? Elles finissent par nous étouffer ici. Malédiction! Dites donc! Hein! Vous vous rappelez le code: «matelots et chauffeurs sont tenus de s’entr’aider.» Hein! Vous entendez?»
Et tandis que Jukes remontait précipitamment, l’autre continuait encore, la face levée vers lui:
--«Pourriez pas me répondre? Qu’est-ce que vous venez fourrer votre nez par ici? De quoi vous mêlez-vous?»
Jukes sentit qu’il ne se possédait plus. De retour dans la coursive sombre, il était prêt à tordre le cou à celui qui ferait le moindre signe d’hésitation. Rien que d’y penser, cela le rendait furieux. Lui, ne pouvait reculer; par conséquent, eux ne reculeraient pas.
Son impétuosité, lorsqu’il revint parmi eux, les entraîna. Ses allées et venues, la fureur et la rapidité de ses mouvements les avaient déjà excités et effrayés; dans ses brusques irruptions parmi eux, plutôt pressenti que perçu, Jukes leur apparaissait formidable--préoccupé de questions de vie et de mort qui ne pouvaient supporter aucun délai. Au premier mot qu’il leur dit, il les entendit se laisser choir lourdement l’un après l’autre, dans la soute, dociles à son ordre.
--«Qu’est-ce qu’il y a?» se demandaient-ils mutuellement. Ils ne le savaient pas bien au juste. Le maître d’équipage essaya de leur expliquer. Le bruit d’une forte bagarre les surprit; et les chocs puissants qui se répercutaient dans la soute obscure maintenaient en haleine leur sentiment du danger. Lorsque le maître d’équipage tout à coup ouvrit la porte, il leur sembla que l’ouragan, pénétrant à travers les flancs de fer du navire, faisait tourbillonner ces corps humains comme des grains de poussière: une confuse rumeur leur parvint, un tumulte de tempête, des murmures féroces, des rafales de cris, le clapotement précipité des pieds nus, se mêlant aux coups de la mer.
Pendant un moment ils contemplèrent ahuris, obstruant le seuil de la porte. Jukes passa au travers du groupe, brutalement. Sans dire un mot, il jaillit en avant. Une nouvelle grappe de coolies s’était formée, accrochée à l’échelle; ceux-ci luttaient à mort comme précédemment pour forcer le panneau condamné qui leur eût donné accès sur le pont. Comme précédemment, la grappe se détacha, et Jukes disparut, absorbé sous elle comme un homme surpris par un éboulement. Le maître d’équipage hurla, très excité:
--«Arrivez! sortez le second de là! Il va être piétiné, écrasé!»
Ils chargèrent, piétinant à leur tour des torses, des doigts, des visages, s’empêtrant dans des tas de vêtements, repoussant du pied des débris de bois, mais, avant qu’ils pussent s’emparer de Jukes, celui-ci, se dégageant, émergea jusqu’à la ceinture d’entre la multitude des mains crispées. Au moment même où l’équipage l’avait perdu de vue, tous les boutons de sa veste avaient sauté; le dos de la veste avait été fendu jusqu’au col; son gilet éclaté de haut en bas. La masse centrale des combattants roula vers l’autre bord, sombre, indistincte, impuissante, et lançant des regards sauvages qui luisaient à la faible clarté des lampes.
--«Laissez-moi, nom de Dieu! Je ne suis pas mort!» cria Jukes d’une voix perçante. «Poussez-les à l’avant. Profitez du moment où le navire pique du nez. Poussez-les contre la cloison. Coincez-les.»
La ruée des marins dans l’entrepont en fermentation, fit l’effet d’un baquet d’eau froide dans un chaudron bouillonnant. Le tumulte fléchit d’abord. La masse effervescente des Chinois formait un magma si compact qu’il ne fut pas malaisé pour les matelots, en se tenant ferme par les bras et à la faveur d’un formidable plongeon du navire, de les repousser d’un seul élan et de les appliquer en bloc contre la paroi arrière. Derrière leur dos, quelques petits grapillons d’hommes et des corps isolés ballotaient encore.
Le maître d’équipage accomplit de véritables prodiges. De ses grands bras tout ouverts et tenant une épontille dans chacune de ses robustes pattes, il arrêta la ruée de sept Chinois enlacés qui roulaient comme un rocher dans une avalanche. On entendit craquer des jointures. Il fit «Ah!» et tout fut dispersé.
Mais ce fut le charpentier qui fit preuve de la plus grande ingéniosité. Sans rien dire à personne, il retourna dans la coursive pour y chercher plusieurs glènes d’amarre qu’il savait y être--chaînes et cordages. Avec quoi des barrages furent établis. A vrai dire, les Chinois ne se défendaient guère. La lutte (de quelque façon qu’elle eût commencé) avait vite fait de se transformer en une mêlée de panique aveugle. Si les Célestes d’abord s’étaient élancés à la poursuite de leurs dollars éparpillés, ils ne combattaient plus à cette heure que pour reprendre pied. Ils se tenaient à la gorge tout simplement pour éviter la culbute. Celui qui trouvait un point d’appui s’y cramponnait et donnait force coups de pieds à qui s’accrochait à ses jambes--jusqu’à ce qu’une nouvelle embardée les envoyât rouler de conserve à l’autre bout de l’entrepont.
L’arrivée des diables blancs les terrifia. Venaient-ils pour les massacrer? Les spécimens individuels arrachés au magma s’abandonnaient, flasques comme des loques; quelques-uns tirés à l’écart et traînés par les pieds, demeuraient inertes, pareils à des cadavres, les yeux fixes et grands ouverts. Par instants, l’un d’eux se jetait à genoux, faisait mine de demander grâce; et plusieurs que la terreur avait affolés, un coup de poing bien appliqué entre les deux yeux les faisait s’affaisser et tenir tranquilles. Il y en avait de blessés, qu’on maniait sans précaution, mais qui supportaient cela sans se plaindre, avec simplement un battement spasmodique des paupières.
Des visages ruisselaient de sang; sur les crânes rasés apparaissaient des écorchures, des plaies vives, des meurtrissures, des déchirures et des entailles. La porcelaine brisée échappée des coffres était en majeure partie responsable de ces dernières. Çà et là un Chinois, aux yeux égarés, à la tresse dénattée, soignait son pied sanglant.
On était enfin parvenu à les réduire et à les confirmer, rangés côte à côte, après les avoir secoués jusqu’à parfaite soumission, cognés un peu pour rafraîchir leur excitation, puis réconfortés avec des encouragements plus bourrus que des menaces. A présent ils étaient assis par terre, livides, en rangs abattus, à l’extrémité desquels le charpentier aidé de deux hommes allait et venait, affairé, raidissant et nouant les sauvegardes. Le maître d’équipage, se retenant à un étançon par un bras et une jambe, se battait avec une lampe pressée sur sa poitrine et qu’il essayait d’allumer, tout en grommelant comme un industrieux gorille.
Les silhouettes des matelots s’abaissaient sans cesse avec des mouvements de glaneurs et tout ce qu’ils ramassaient était expédié dans la soute: vêtements, éclats de bois, débris de porcelaine, ainsi que les dollars qu’ils rassemblaient dans des vestes. De temps à autre un matelot s’avançait en chancelant vers la porte, les bras pleins de décombres; des regards obliques et douloureux suivaient ses mouvements.
A chaque coup de roulis les longues rangées de Chinois assis faisaient un salut en avant et, suivant l’invite du plongeon, toutes les bobines rasées s’entrechoquaient d’un bout à l’autre de la ligne.
Et tandis que le bruit de l’eau, qui balayait le pont depuis quelques instants, faisait relâche, Jukes, encore tout frémissant de la lutte, eut l’illusion d’avoir du même coup dompté le vent en quelque sorte, de l’avoir réduit au silence, car pour un temps, l’on n’entendit plus que, contre les flancs du navire, le tonnerre incessant des flots.