Chapter 3 of 8 · 3927 words · ~20 min read

Part 3

C’était un petit homme vieillot et minable, aux dents gâtées, à la face glabre. On l’avait embarqué en hâte à Shang-Haï le jour même de l’accident qui avait privé le _Nan-Shan_ du premier lieutenant amené d’Angleterre. Ce malheureux avait trouvé le moyen (d’une façon que le capitaine ne put jamais comprendre) de tomber dans un chaland à charbon vide rangé le long du bord, de sorte qu’on avait dû l’envoyer à l’hôpital avec un ou deux membres brisés et une lésion cérébrale.

Jukes ne fut pas découragé par le grognement hargneux du nouveau premier.

--«Les Chinois doivent s’en payer là en bas», dit-il; «c’est heureux pour eux que le rafiau ait le roulis le plus doux de tous les navires sur lesquels j’ai jamais navigué. Attention! Celle-là n’est déjà pas si mauvaise!

--Attendez seulement», répondit hargneusement le lieutenant.

Avec son nez coupant, rouge à l’extrémité, avec ses lèvres minces et pincées, il avait toujours l’air de rager intérieurement et sa façon de parler, à force de concision, frisait l’insolence. Quand il n’était pas de service il passait tout son temps dans sa chambre, la porte close; il se tenait là si tranquille qu’on eût pu croire qu’il s’y endormait aussitôt entré. Mais l’homme chargé de le réveiller pour le quart le trouvait invariablement les yeux grands ouverts, étendu tout de son long sur sa couchette, la tête enfouie dans un oreiller sale, d’où il braquait ses regards irrités. Il n’écrivait jamais de lettres, ne paraissait attendre de nouvelles de nulle part; une fois, on l’avait entendu parler de Hartlepool, mais avec une extrême amertume et uniquement à propos des prix exorbitants d’une pension de famille où il avait vécu quelque temps.

C’était un de ces hommes comme on en ramasse dans tous les ports du monde à l’heure du besoin; qui ne manquent pas de compétence, mais sont désespérément à court d’argent; leur aspect ne témoigne d’aucun vice sans doute, mais bien de la faillite irrémédiable de leur vie. Ils viennent à bord un jour d’urgence; ils n’ont d’attache avec aucun navire, et tous leur sont également indifférents; ils n’ont que des rapports occasionnels avec leurs camarades, qui ne connaissent rien de leur vie; puis brusquement, ils décident de vous lâcher, et cela toujours au moment le plus inopportun. Ils s’esquivent sans un mot d’adieu, dans quelque port abandonné du ciel; ils n’emportent avec eux qu’une misérable petite malle ficelée comme une cassette, et fuient avec l’air de secouer vers le navire qu’ils quittent la poussière de leurs souliers.

--«Attendez seulement un peu», reprit-il. Jukes ne voyait de lui qu’un dos buté, que balançait l’énorme lame.

--«Alors vous pensez que ça va chauffer?» demanda Jukes avec un intérêt enfantin.

--«Si je pense que... Pense rien! Vous ne m’y prendrez pas!» riposta vivement le petit lieutenant avec un mélange de fierté, de mépris et d’astuce, comme s’il venait d’éventer un piège dans la bénévole question de Jukes. «Non! non! aucun de vous ici ne se paiera ma tête... A d’autres!» marmotta-t-il.

Jukes classa tout aussitôt le lieutenant dans la catégorie des sales vilains bougres et se prit à déplorer derechef l’effondrement du pauvre James Allen dans le chaland à charbon.

La noirceur lointaine du ciel, à l’avant du navire, semblait une seconde nuit vue à travers la nuit étoilée de la terre, une nuit sans étoiles, gouffre d’obscurité par de-là l’univers créé, et dont la déconcertante tranquillité apparaîtrait dans une échancrure de l’étincelante sphère dont notre terre forme le noyau.

--«Quoi que ce soit qu’il se prépare», dit Jukes, «nous y filons tout droit.

--C’est vous qui l’avez dit» releva le lieutenant tournant toujours le dos à Jukes. «C’est vous qui l’avez dit, remarquez-le bien; ce n’est pas moi.

--Oh! allez au diable», dit Jukes sans ambages; l’autre fit entendre un petit gloussement de triomphe:

--«C’est vous qui l’avez dit!» répéta-t-il.

--«Et puis après?

--J’ai connu des hommes vraiment remarquables qui ont eu à s’expliquer avec leurs patrons pour en avoir dit fichtrement moins», reprit le premier lieutenant fiévreusement. «Oh! non, vous ne m’y prendrez pas!

--Vous semblez diablement préoccupé de ne pas vous couper», dit Jukes qu’aigrissait une telle bêtise. «Je n’ai pas peur de dire ce que je pense, moi.

--Tandis que moi... Parbleu! Je ne compte pas, je le sais de reste.»

Le navire après un temps de stabilité relative se lança dans une série de balancements renforcés, et Jukes fut d’abord trop occupé à maintenir son équilibre, pour ouvrir la bouche.

Mais sitôt que ce violent roulis se fut un peu calmé, il reprit:

--«C’est un petit peu trop d’une bonne chose. Quoi qu’il en soit, je trouve qu’on devrait mettre debout à la lame. Le vieux vient de rentrer se coucher. Qu’on me pende si je ne vais pas lui en parler.»

Il ouvrit la porte de la chambre de veille: Non! le capitaine Mac Whirr n’était pas couché; il se tenait debout agrippé d’une main au rebord de la tablette; de l’autre main il maintenait ouvert un gros volume dans lequel son regard plongeait. La lampe du plafond ballottait dans sa cardan; les livres desserrés se culbutaient sur la planchette; le long baromètre décrivait des cercles saccadés; la table à chaque instant modifiait sa pente. Au milieu de ce chahut, le capitaine Mac Whirr toujours ferme leva les yeux de dessus le livre et demanda:

--«Qu’est-ce qu’on me veut?

--Capitaine, la houle augmente.

--Ça se remarque ici», grommela Mac Whirr; «rien de fâcheux?»

Jukes, déconcerté par la gravité du regard qui le fixait par-dessus le livre, fit une grimace embarrassée.

--«On roule comme de vieilles bottes», dit-il d’un air penaud.

--«Oui! gros temps--très gros temps. Que voulez-vous?»

A cette demande Jukes perdit pied et commença à patauger.

--«C’est rapport à nos passagers, dit-il à la manière d’un homme qui s’accroche à un fétu de paille.

--Passagers?» s’exclama Mac Whirr. «Quels passagers?

--Mais les Chinois, capitaine», expliqua Jukes à qui cette conversation tournait sur le cœur.

--«Les Chinois! Pourquoi ne parlez-vous pas clairement? Je n’arrive pas à comprendre ce que vous voulez dire. Jusqu’à ce jour, je n’avais pas entendu appeler «passagers» une bande de coolies. Passagers, vraiment? Mais qu’est-ce qui vous prend?»

Mac Whirr, refermant le livre sur son index, abaissa le bras et parut intrigué.

--«Qu’est-ce qui vous fait penser aux Chinois, M. Jukes?»

Jukes fit un plongeon comme un homme acculé:

--«Le navire embarque de leur côté à chaque coup de roulis, capitaine. Leur pont est tout plein d’eau. Je pensais que vous pourriez peut-être faire mettre debout à la lame--pendant quelque temps. Jusqu’à ce que cela se calme un peu. Ce qui ne va pas tarder, il faut croire. Le cap est à l’est. Je n’ai jamais vu un bateau rouler comme ça.»

Il se tenait debout dans la porte. Le capitaine renonçant à l’insuffisant point d’appui que lui offrait la planchette lâcha celle-ci brusquement et alla s’abattre sur sa couchette de tout son poids.

--«Le cap est à l’est?» dit-il en faisant effort pour se mettre sur son séant. «Mais c’est nous dérouter de plus de quatre quarts?

--Oui, capitaine, 50 degrés; juste assez pour contourner cela.»

Le capitaine Mac Whirr s’était maintenant assis. Il n’avait pas lâché le livre, ni même perdu la page.

--«A l’est?» répéta-t-il avec une stupeur grandissante. «A... ah çà! où est-ce que vous croyez donc que nous allions? Vous voudriez que je déroute de plus de quatre quarts un navire en pleine puissance pour donner plus d’aise aux Chinois! Non! j’ai souvent entendu parler de choses folles faites ici-bas, mais ceci... Si je ne vous connaissais pas, Monsieur Jukes, je penserais que vous avez bu. Dévier de quatre quarts... et puis ensuite? Quatre quarts de l’autre côté je suppose, pour rattraper la route. Qu’est-ce qui a pu vous mettre dans la tête que j’allais faire courir des bordées à un vapeur tout comme si c’était un voilier?

--Une fameuse chance que ça n’en soit pas un», riposta Jukes avec amertume. «Il y a beau temps qu’on aurait vu voler le gréement par-dessus bord.

--Oui-da! et vous, vous n’auriez eu qu’à rester les bras croisés à le regarder s’en aller», dit le capitaine avec une certaine animation. «Calme plat, hein?

--Oui, capitaine. Mais il s’amène quelque chose qui sort de l’ordinaire, pour sûr.

--Peut-être bien. Et je suppose que vous avez idée que je devrais m’écarter du trajet de cette saloperie?» Le capitaine Mac Whirr parlait avec la plus grande simplicité d’attitude et de ton, en fixant le linoléum du plancher d’un air grave. Aussi ne vit-il pas se peindre sur la face de Jukes un mélange de dépit et d’étonnement respectueux.

--«Eh bien! voilà ce livre n’est-ce pas?» continua-t-il délibérément en faisant claquer sur sa cuisse le volume fermé. «Je viens justement d’y lire le chapitre sur les tempêtes.»

C’était vrai. Il venait de lire le chapitre sur les tempêtes. Ce n’était pourtant pas dans cette intention qu’il était entré dans la chambre de veille. Mais quelque influence dans l’air--la même influence sans doute qui avait poussé le steward à monter les bottes et le ciré du capitaine dans la chambre sans en avoir reçu l’ordre--avait pour ainsi dire guidé sa main vers la planchette; et, sans avoir pris le temps de s’asseoir, avec un conscient effort, il s’était plongé dans la terminologie savante. Il se perdait parmi les «demi-cercles maniables» et les «demi-cercles dangereux», les quarts de cercles droits et gauches, les courbes des orbites, la trajectoire du centre et le gisement probable de celui-ci, les sautes de vent et les hauteurs du baromètre. Il essayait d’amener toutes ces choses en relation directe avec lui; mais la colère l’avait enfin envahi contre une telle avalanche de mots, contre tant de conseils, un travail si purement cérébral et des suppositions sans une lueur de certitude.

--«C’est la chose du monde la plus endiablante, Jukes», dit-il. «Si un malheureux s’avisait de croire tout ce qu’il y a là-dedans, il passerait le plus clair de son temps à essayer de contourner le vent.»

Il frappa de nouveau le livre contre sa jambe; Jukes ouvrit la bouche, mais ne dit rien.

--«Courir pour contourner le vent! Vous saisissez cela, monsieur Jukes? On ne peut rien imaginer de plus fou!» Le capitaine s’interrompit par instants pour contempler attentivement le parquet. «On pourrait croire que c’est une vieille femme qui a écrit tout ça. Cela me dépasse. Si cette chose-là prétend être utile à quoi que ce soit, je devrais, suivant elle, changer immédiatement ma route pour filer quelque part au diable et me précipiter sur Fou-Tchéou par le nord à la queue de la tempête qu’il doit faire quelque part sur notre route. Par le nord! Vous saisissez, M. Jukes? Trois cents milles en sus de parcours, et une jolie note de charbon à montrer. Je ne pourrais me décider à faire cela, quand même chaque mot là-dedans serait parole d’Évangile, M. Jukes. Ne comptez pas que je...» Et Jukes, silencieux, s’émerveillait de ce déploiement de sentiments et de cette subite loquacité.

--«Mais la vérité est que vous ne savez pas si cet individu a raison ou non. Comment peut-on savoir de quoi est faite une tempête avant de l’avoir sur le dos? Il n’est pas à bord, n’est-ce pas? Très bien. Il dit ici que le gisement du centre de ce fourbi est à 8 quarts du lit du vent; mais nous n’avons pas de vent du tout, malgré la chute du baromètre. Alors où donc est le centre?

--Nous allons avoir du vent tout à l’heure», grommela Jukes.

--«Eh bien! qu’il vienne», dit Mac Whirr avec dignité et indignation. «Ce que j’en dis, c’est seulement pour vous montrer, M. Jukes, qu’on ne trouve pas tout dans les livres. Toutes ces règles pour esquiver la brise et contourner les vents du ciel, me semblent la pire folie, pour peu qu’on les considère avec bon sens.»

Il leva les yeux, rencontra le regard dubitatif de Jukes et essaya d’illustrer sa pensée.

--«A peu près aussi comique que votre invention extraordinaire de mettre le navire debout à la lame pendant je ne sais combien de temps, pour donner plus d’aise aux Chinois; quant tout ce que nous avons à faire, c’est de les déposer à Fou-Tchéou, vendredi avant midi, dernier délai. Si le temps me retarde--très bien. Votre journal de bord est là pour dire la vérité au sujet du temps. Mais supposez que je me détourne de ma route et que ceux de là-bas me demandent: «Où avez-vous été pendant tout ce temps-là, capitaine?» Qu’est-ce que je pourrai répondre?--«J’ai changé de route pour éviter le mauvais temps.»--«Il devait être fichtrement mauvais», diraient-ils.--«Ça, je ne peux pas le savoir», devrais-je répondre, «puisque je l’ai évité.» Vous voyez ça, Jukes. Oh! j’y ai bien réfléchi, allez! tout l’après-midi.»

Il leva de nouveau son regard obtus et terne. Jamais on ne l’avait entendu dire tant de paroles en une seule fois. Jukes, dans l’embrasure de la porte restait les bras ouverts et pareil à un homme qu’on eût invité à assister à un miracle. Un étonnement sans bornes se lisait dans ses yeux, tandis que son attitude exprimait le doute.

--«Un grain est un grain, M. Jukes», reprit le capitaine, «et un navire en pleine puissance n’a qu’à y faire face. Le sale temps court ainsi de par le monde et la seule chose à faire est de l’affronter sans s’inquiéter de ce que le vieux capitaine Wilson de la _Mélita_ appelle la «stratégie des tempêtes». L’autre jour, à terre, je l’ai entendu haranguer sur ce sujet devant une bande de capitaines qui étaient venus s’asseoir à la table voisine de la mienne. Cela m’a semblé la plus grande des balivernes. Il leur racontait comment il avait déjoué (c’est je crois le mot dont il s’est servi) un terrible coup de vent, si bien qu’il s’en tint toujours distant de plus de cinquante milles. Il appelait ça un chef-d’œuvre de fine manœuvre. Comment sut-il qu’il y avait un terrible coup de vent à cinquante milles de lui, cela me renverse. J’avais l’impression d’écouter un insensé. J’aurais pensé pourtant que le capitaine Wilson était assez vieux pour s’y connaître.»

Le capitaine Mac Whirr s’arrêta un moment, puis dit:

--«C’est votre quart en bas, M. Jukes?»

Jukes reprit ses esprits en tressaillant:

--«Oui, capitaine.

--Donnez ordre qu’on m’avertisse au moindre changement.» Il se souleva pour remettre le livre sur la planche et arrangea ses jambes sur la couchette. «Fermez la porte de façon qu’elle ne se rouvre pas, voulez-vous? Je ne peux pas supporter une porte qui bat. Ils ont mis un tas de serrures de camelote sur ce bateau, il faut bien le dire.»

Le capitaine Mac Whirr ferma les yeux.

Il les ferma pour se reposer. Il était fatigué et expérimentait cet état de vide mental qui survient à la suite d’une discussion poussée à fond, et dans laquelle on aurait sorti quelque conviction mûrie au cours de longues années de méditations. En réalité, il venait de faire, à son insu, sa profession de foi, ce qui eut pour effet de laisser Jukes perplexe et se grattant la tête de l’autre côté de la porte pendant un temps assez long.

Le capitaine Mac Whirr ouvrit les yeux.

Il pensa qu’il avait dû dormir. Qu’est-ce que c’était à présent que tout ce vacarme? Le vent? Pourquoi ne l’avait-on pas appelé? La lampe s’agitait dans sa cardan; le baromètre décrivait des cercles; la table modifiait sa pente à chaque instant; une paire de bottes molles, aux tiges affaissées glissa par de-là la couchette. Il allongea le bras prestement et s’empara de l’une d’elles.

La figure de Jukes apparut dans l’entrebâillement de la porte; sa figure seule, très rouge, les yeux effarés. La flamme de la lampe eut un sursaut; un morceau de papier s’envola; le coup de vent enveloppa le capitaine Mac Whirr. Tout en chaussant la botte, il leva un regard interrogateur sur les traits congestionnés de Jukes.

--«C’est venu comme ça», cria Jukes, «il n’y a pas cinq minutes... brusquement...»

La tête disparut, la porte claqua et l’on entendit aussitôt s’abattre contre elle une pesante gifle liquide puis un crépitement d’averse, comme si l’on eût précipité contre la chambre des cartes un plein seau de grenaille. Un sifflement s’élevait maintenant parmi les bruits vibrants du dehors. L’hermétique chambre de veille semblait aussi balayée par l’air qu’un hangar. Mac Whirr saisit au collet l’autre botte au cours d’une de ses glissades d’un bout à l’autre du parquet. Le capitaine avait bien toute sa tête, mais tout de même il ne parvint pas du premier coup à trouver l’ouverture de la botte pour y enfiler le pied. Les souliers qu’il venait de quitter, gambadaient d’un bout à l’autre de la cabine, se culbutant et cabriolant comme deux caniches. Aussitôt debout Mac Whirr, rageusement, lança vers eux un coup de pied, mais sans résultat.

Alors il se fendit, à la manière d’un escrimeur, afin d’atteindre son ciré, puis s’y introduisit par saccades, trébuchant dans l’exiguité de la cabine. Très grave, les jambes largement écartées, le cou tendu, il entreprit d’attacher les cordons du suroît sous son menton, avec de gros doigts un peu tremblants. Il accomplissait tous les mouvements d’une femme devant une glace quand elle essaie sa coiffe, avec une attention soucieuse et restait aux écoutes, comme s’il se fût attendu d’un moment à l’autre à entendre crier son nom à travers la clameur confuse qui soudain avait envahi son navire. Cette clameur redoubla de violence tandis qu’il s’apprêtait à sortir pour faire face à quoi que ce fût. Il en avait l’oreille emplie, et cela était fait de la ruée du vent, du fracas de la mer et de cette vibration de l’air, profonde et prolongée qui semblait le lointain roulement d’un tambour immense battant la charge de la tempête.

Il se tint un moment sous la lumière de la lampe, épais, gauche, informe dans son harnachement de combat, vigilant et congestionné.

--«Il y a du sérieux, là-dedans» murmura-t-il.

Aussitôt qu’il essaya d’ouvrir la porte, le vent s’empara de celle-ci. Mac Whirr, qui se cramponnait à la poignée fut projeté par delà le seuil, entraîné dans une sorte de conflit au sujet de la fermeture de cette porte à quoi le vent positivement s’opposait. Au dernier moment une langue d’air fonça vers la lampe, lécha la flamme et l’éteignit.

A l’avant du navire on distinguait, au pied de la ténèbre épaisse, palpiter d’innombrables éclairs; au-dessus du bossoir tribord, un petit nombre d’étoiles étranges défaillaient au-dessus de l’immense chaos, ternes, vacillantes, comme si passaient devant elles de sauvages tourbillons de fumée.

Sur la passerelle, un groupe d’hommes indistincts s’affairaient et s’efforçaient péniblement dans le peu de clarté qui tombait des fenêtres de la timonerie et luisait confusément sur leurs crânes et leurs épaules. Mais l’obscurité bloqua une des vitres; puis une autre. Et les voix de ces hommes qu’il ne pouvait plus voir arrivaient à lui toutes déchirées par la tourmente, en lambeaux de vociférations, qu’accrochait l’oreille au passage. Soudain, Jukes surgit à son côté, hurlant, la tête dans les épaules:

--«Quart--assujettir--volets de timonerie--crainte--vitres défoncées.»

Puis la voix de Mac Whirr, gourmandant:

--«Arrivé--avais prévenu--n’importe quoi--m’appeler.»

Jukes hasarda une explication, à demi bâillonné par le tumulte:

--«Brise légère--demeuré--passerelle--tout à coup--nord-est--tournerait--pensais--sûrement--entendiez.»

Ils avaient gagné l’abri du cagnard et pouvaient enfin converser en haussant la voix comme font ceux qui se querellent.

--«J’ai envoyé l’équipage couvrir les manches à air. Heureux que je sois resté sur le pont! Je ne pensais pas que vous vous seriez endormi et alors... Qu’avez-vous dit, capitaine, quoi?

--Rien» cria le capitaine Mac Whirr. «J’ai dit: Bon. Bien!

--Bonté divine! Nous n’y coupons pas, cette fois», hurla Jukes.

--«Vous n’avez pas changé la route?» demanda Mac Whirr à tue-tête.

--«Non, capitaine. Parbleu non. Le vent donne en plein de l’avant; et voilà la mer debout qui s’amène.»

Un plongeon du navire s’acheva sur un choc, comme si son brion eût rencontré un corps solide. Un moment de calme, puis une haute volée d’embruns s’abattit avec le vent en cinglant leurs visages.

--«Gardez ce cap aussi longtemps que possible» cria le capitaine Mac Whirr.

Avant que Jukes eût nettoyé ses yeux pleins d’eau salée, toutes les étoiles avaient disparu.

III

Jukes était aussi résolu que n’importe quel autre de ces jeunes seconds comme on en prend à la douzaine en jetant un filet sur les eaux; si d’abord la brusque malignité du premier grain l’avait quelque peu surpris, il s’était déjà ressaisi, avait rallié l’équipage et fait fermer les ouvertures du pont qu’on n’avait pas encore pris soin de condamner. De sa fraîche voix de stentor, dirigeant la manœuvre, il criait: «Hardi, garçons! Pressez! Pressez!» Et se disait tout bas: «Juste ce que j’avais craint.»

Mais à cette heure, il commençait à penser que tout de même ça dépassait la limite du prévu. Depuis l’instant où il avait senti le premier souffle frôler sa joue, la tempête semblait grossir avec l’élan multiplié d’une avalanche. De lourds embruns enveloppaient le _Nan-Shan_ qui, soudain, comme affolé, à travers son roulis régulier commença de piquer de brefs plongeons.

--«Cela sort de la plaisanterie» pensa Jukes. Et tandis qu’il échangeait avec le capitaine des hurlements explicatifs, une brusque recrudescence de ténèbres renforça la nuit, tombant devant leurs yeux comme quelque chose de palpable. On eût dit l’extinction de toutes les lumières voilées de ce monde. Jukes était content, indiscutablement, de sentir à côté de lui son capitaine. Cela le soulageait, tout comme si cet homme, simplement en s’amenant sur le pont, avait pris le plus lourd de la tempête sur ses épaules.

Tel est le prestige, le privilège et le poids du commandement.

Mais le capitaine Mac Whirr, lui, ne pouvait espérer de personne sur terre un soulagement analogue. Tel est l’isolement du commandement. Il s’efforçait de scruter les intentions cachées de cette attaque, d’en supputer les directions, les ressources, à la manière des marins vigilants dont le regard plonge dans l’œil du vent comme dans l’œil d’un adversaire. Mais le vent qui fonçait sur lui surgissait de l’obscurité. Mac Whirr sentait bien sous ses pieds le malaise de son navire, mais ce navire, il ne le voyait même plus; il ne pouvait même pas distinguer ses contours. Et Mac Whirr restait immobile; il attendait, faisait des vœux, figé dans l’impuissante détresse de l’aveugle.

Le silence était son état naturel, nuit et jour. A son côté, Jukes à travers la rafale poussait de cordiaux jappements:

--«Nous aurons eu tout le pire d’un coup, capitaine.»

Un faible éclair tremblota tout autour comme sur les parois d’une caverne, d’une chambre de la mer secrète et noire, au pavement d’écume et de flots. Sa palpitation sinistre découvrit un instant la masse basse et déchiquetée des nuages, le profil allongé du _Nan-Shan_, et sur le pont, les sombres silhouettes des matelots à la tête baissée, surpris dans quelque élan, butés et comme pétrifiés. Puis les flottantes ténèbres se rabattirent. Et c’est alors enfin que la réelle chose arriva.

Ce fut je ne sais quoi de formidable et de prompt, pareil à l’éclatement soudain du grand vase de la Colère. L’explosion enveloppa le navire avec un jaillissement tel qu’il sembla que quelque immense digue venait d’être crevée par le vent. Chaque homme aussitôt perdit contact. Car tel est le pouvoir désagrégeant des grands souffles: il isole. Un tremblement de terre, un éboulement, une avalanche s’attaque à l’homme incidemment pour ainsi dire et sans colère. L’ouragan, lui, s’en prend à chacun comme à son ennemi personnel, tâche à l’intimider, à le ligoter membre à membre, met en déroute sa vertu.