Chapter 4 of 8 · 3970 words · ~20 min read

Part 4

Jukes fut balayé d’auprès de son commandant. Roulé par le tourbillon, il lui sembla qu’il était porté dans les airs à une grande distance. Tout disparut devant lui, et durant quelques instants, il perdit la faculté de penser; mais sa main alors rencontra une des batayolles de la rambarde. La propension qu’il avait à ne pas croire à la réalité de ce qui lui arrivait, ne diminuait en rien sa détresse. Bien que jeune encore il avait eu à essuyer des mauvais temps et se flattait de pouvoir imaginer le pire; mais voici qui dépassait étrangement ses ressources imaginatives et qu’il n’aurait jamais cru que navire au monde pût supporter. Il eût professé pareille incrédulité à l’endroit de sa propre personne, sans doute, s’il n’avait été tout absorbé par la lutte épuisante qu’il lui fallait soutenir contre cette force qui prétendait lui arracher son point d’appui. Mais pour se sentir ainsi à moitié noyé, sauvagement secoué, étouffé, maté il lui fallait tout de même enfin se convaincre qu’il n’était pas encore absolument supprimé.

Il resta ainsi longtemps, très longtemps à ce qu’il crut, misérablement seul, agrippé à la batayolle. Une pluie diluvienne tombait par nappes sur ses épaules. Il faisait pour respirer, de grands efforts convulsifs, et l’eau qu’il avalait était tantôt douce et tantôt salée. La plupart du temps il gardait les yeux énergiquement fermés, comme s’il craignait que l’assaut des éléments n’allât attenter à sa vue. Quand il s’aventurait à entr’ouvrir une paupière clignotante, il puisait quelque réconfort dans la lueur verte du feu de tribord qui luisait faiblement à travers le pourchas de l’averse et des embruns. Et précisément à l’instant qu’il la contemplait encore, une vague toute droite, que cette lueur désigna, l’étreignit. Il eut juste le temps de voir la crête de la vague s’écrouler, ajoutant son craquement infime à l’effroyable tumulte qui, tout autour de lui, faisait rage. A l’instant suivant la batayolle fut arrachée à l’étreinte de ses bras: d’abord aplati sur le dos, il se sentit ensuite brusquement soulevé, emporté à une grande hauteur. Sa pensée première et irrésistible fut que la mer de la Chine toute entière venait de se vider sur le pont. La seconde pensée, plus saine, fut qu’il venait de passer par-dessus bord. Et tout le temps qu’il se sentit flotter, tandis que le ballotaient, roulaient et culbutaient d’énormes eaux, il n’arrêtait pas de répéter mentalement, avec une extrême précipitation: «Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu! Mon Dieu!»

Tout à coup, dans un sursaut de détresse et de désespoir, une résolution de se retirer de là se forma; et Jukes commença de s’escrimer des bras et des jambes. Dès les premiers efforts, il découvrit qu’il était empêtré et comme mélangé avec le suroît, les bottes et le visage de quelqu’un. Il s’agrippa férocement à ces objets tour à tour, les lâcha, les ressaisit, les reperdit encore, et finalement fut enlacé lui-même par une paire de robustes bras. Il étreignit en retour étroitement un gros corps solide. Il avait retrouvé son capitaine.

Tous deux carambolèrent de conserve sans desserrer l’embrassement. Soudain l’eau qui se retirait les laissa brutalement retomber, échoués contre les parois de la timonerie, tout meurtris et sans plus de souffle; ils se relevèrent en chancelant et s’accrochèrent à quoi ils purent.

Jukes sortait de là plutôt scandalisé, comme s’il venait d’essuyer quelque mystérieux outrage, un outrage à ses sentiments. Sa confiance en lui-même demeurait ébranlée. Il se mit à crier, vers l’homme qu’il sentait à ses côtés, dans ces ténèbres hostiles, à crier désespérément:

--«C’est vous, capitaine? Eh! C’est vous, capitaine?» jusqu’à sentir ses tempes près d’éclater. Et il entendit une voix lui répondre, une voix lointaine, comme un cri qui lui parviendrait crié hargneusement, d’une très grande distance, l’unique mot:

--«Parbleu!»

Puis le pont de nouveau, fut balayé par d’autres paquets de mer qu’il reçut en plein sur sa tête nue, sans se défendre, occupé des deux mains à se retenir.

Les extravagantes embardées du _Nan-Shan_ témoignaient de sa lamentable impuissance. Il tanguait, il piquait du nez dans le vide et semblait, à chaque plongée, rencontrer quelque mur où cogner. Le roulis le couchait sur le flanc, et pour reprendre son aplomb, c’était un soubresaut si éprouvant que Jukes le sentait chanceler comme chancelle un homme qu’un coup de massue vient d’estourbir. La tempête geignait, piaulait, se démenait, gigantesque dans les ténèbres, comme si le monde entier n’eût pas été qu’un égoût noir. Oui, parfois le souffle agissait contre le navire avec une force de propulsion telle qu’on eût cru l’aspiration par un piston dans un corps de pompe, et le navire durant quelques instants semblait alors soulevé tout entier hors de l’eau, maintenu en l’air par la volonté pneumatique, avec seulement un grand frisson le parcourant d’un bord à l’autre. Puis il retombait et cabriolait de nouveau dans cette cuve effervescente. Jukes cependant fit effort pour ressaisir ses esprits et juger les choses froidement.

La mer, où s’étalait jusqu’à l’aplatir parfois la rafale, se ressoulevait ensuite submergeant les deux extrémités à la fois du _Nan-Shan_ sous une neigeuse ruée d’écume qui se prolongeait dans la nuit loin par delà les deux lisses. Et sur cette nappe éblouissante étalée qui, sous les nuages obscurs, déployait un bleuâtre éclat, le regard désolé du capitaine Mac Whirr parvenait à discerner un petit nombre de taches noir d’ébène: le dessus d’une écoutille, les capots bloqués, des têtes de treuils couverts, un pied de mât; c’est tout ce qu’il pouvait voir de son bateau. Le château-milieu, dominé par la passerelle qui portait le capitaine ainsi que son second, et que l’homme de barre enfermé dans la timonerie, avec la grande peur d’être balayé par-dessus bord en paquet avec tout le reste--le château-milieu était pareil à quelque roche de demi-marée comme on en voit au bord des côtes. Pareil à une roche, au large, assiégée, circonvenue, battue, vaincue par le flux--à une roche dans le ressac, à laquelle se cramponnent encore les désespérés naufragés, qu’un restant de vie abandonne,--mais la superstructure, elle, s’enfonçait, remontait, roulait sans cesse, roche flottante, roche-épave, qu’un miracle aurait arrachée et balancerait sur la mer.

Le _Nan-Shan_ était pillé par la tempête, mis à sac avec une aveugle furie: voiles de cape arrachées de leurs jarretières, tendelets et cagnards emportés, passerelle nettoyée, imperméables crevés, lisses tordues, écrans des feux de route broyés... De plus, deux des canots avaient déjà disparu; ils étaient partis, sans qu’on les voie ou les entende, fondus, eût-on pu dire, dans l’exigence du tourbillon. Ce ne fut que plus tard, dans l’éclairement blafard d’une autre grande lame escaladant le pont par le milieu, que Jukes eut la vision des deux paires de bossoirs vides, surgis noirs et sinistres hors de la dense obscurité; après eux pendait un bout de filin rompu flottant au vent et un débris de chaîne au bout d’une poulie de métal qui brinqueballait à l’aventure; grâce à quoi Jukes comprit ce qui venait de se passer à moins de trois mètres de lui. Il allongea le cou, la bouche hésitant vers l’oreille de Mac Whirr; ses lèvres enfin la rencontrèrent, énorme, molle, et trempée. Il cria:

--«Nos canots sont en train de filer, capitaine.»

Alors il entendit de nouveau cette voix de tête assourdie dont la vertu pacifiante était telle, parmi la discordance affreuse des bruits, qu’on l’eût dite venue de quelque contrée reculée loin au-delà de la tempête, de quelque asile mystérieux: il entendit de nouveau une voix humaine--ce son fragile et triomphant où l’infini de la pensée repose, et la résolution et le dessein, et qui, le jour du jugement, lorsque les cieux seront roulés, formulera la confiance--de nouveau, il entendit cela, une espèce de cri venu de très loin:

--«C’est bien!»

Jukes pensa d’abord qu’il n’était pas parvenu à se faire comprendre. Il insista:

--«Nos embarcations--je dis: embarcations--les canots, capitaine! Deux ont disparu!»

La même voix, à quelques pouces de lui et toutefois si lointaine, aboya judicieusement:

--«On n’y peut rien.»

Et sans que Mac Whirr eût tourné la tête, Jukes saisit encore:

--«Faut s’attendre--quand on fatigue--à travers--un tel--laisser quelque chose--derrière soi--tombe sous le sens.»

Jukes écoutait encore; mais c’était tout. Tout ce que le capitaine Mac Whirr avait à dire. Et Jukes put se figurer, plutôt qu’il ne le vit, le large dos buté du capitaine, là devant lui. Une impénétrable obscurité s’imposait, foulant les lueurs fantomales des flots. La morne conviction s’empara de l’esprit de Jukes qu’il n’y avait plus rien à faire.

Oui, si le gouvernail ne cédait pas, si le pont ne crevait pas sous le poids des immenses nappes d’eau, si tenaient bon les épontilles, si les machines ne flanchaient pas, si la vitesse pouvait être maintenue malgré l’opposition du vent terrible, si quelqu’une de ces monstrueuses lames n’ensevelissait pas le vaisseau tout entier, de ces lames dont la frange blanche seule apparaissait au-dessus des bossoirs,--et de l’entrevoir un instant le cœur défaillait--alors, oui, peut-être, y avait-il chance de s’en tirer. Quelque chose se retourna dans le cœur de Jukes et il se dit que le _Nan-Shan_ était perdu.

--«Fichu», se répétait-il; et ses pensées s’agitèrent comme s’il découvrait à ce mot une signification nouvelle. De toutes les éventualités susdites, pour sûr il en adviendrait une. Rien à présent ne pouvait être évité; on ne pouvait remédier à rien. Les hommes de bord ne comptaient plus; le navire ne pouvait plus lutter. Il faisait un temps par trop impossible.

Jukes sentit un bras encercler pesamment ses épaules. Il répondit pertinemment à cette avance en saisissant son capitaine par la taille.

Tous deux se tinrent enlacés ainsi dans la nuit aveugle, se prêtant appui réciproque contre le vent, joue à joue, lèvre contre l’oreille, à la manière de deux pontons amarrés proue contre poupe.

Et Jukes perçut, à peine un peu plus distincte que tout à l’heure, la voix de son chef; pourtant plus proche semblait-il, et, comme ayant enfin traversé cet écartement forcené que mettait entre eux la tourmente, voix qui traînait encore un pacifiant halo autour d’elle.

--«Savez-vous où sont les hommes?» disait la voix, vigoureuse et défaillante à la fois, victorieuse du vent, puis tout aussitôt emportée.

Jukes n’en savait rien. Chacun d’eux était sur le pont lorsqu’avait foncé la tempête. Il ne soupçonnait pas où les autres pouvaient s’être tapis. Pour le service qu’on pouvait attendre d’eux présentement, autant dire qu’ils n’étaient nulle part. Malgré tout, cette interrogation du capitaine désolait Jukes.

--«Vous auriez besoin d’eux, capitaine?» cria-t-il anxieusement.

--«Besoin de savoir», affirma Mac Whirr. «Ah! tenez ferme.»

Ils tinrent ferme. Un accès de furie; l’assaut du vent plein de malice immobilisa littéralement le navire; durant un instant de suspens terrible, celui-ci ne participa plus que par un dodelinement léger, rapide, pareil à celui d’un berceau, à la fougue de l’atmosphère; à la bourrasque qui passait outre, issue du sein ténébreux des enfers.

Un choc. Tout suffoqués, les yeux clos, Jukes et le capitaine resserrèrent leur mutuelle étreinte. Et, d’après la violence du choc, on peut imaginer ce que la colonne d’eau devait être, qui, courant à travers la nuit, droit dressée, vint buter contre le _Nan-Shan_, cassa net et retomba de tout son mortel poids sur la passerelle.

Un débris de cet écroulement les enveloppa de la tête aux pieds, remplissant de saumure leurs oreilles. Cela rompit leurs genoux, disloqua leurs bras, souleva leur menton dans un bouillon rapide; lorsqu’ils ouvrirent les yeux ils purent voir un amoncellement d’écume jeté de-çà de-là parmi ce qui semblait la ruine du navire. Le _Nan-Shan_ avait cédé; il fonçait. Leurs cœurs cédaient aussi, dans l’attente du coup fatal. Mais soudain tout rebondit, et le _Nan-Shan_ recommença ses sauts désespérés comme pour se dégager de ses décombres.

A travers l’obscurité, les lames semblaient de toutes parts se ruer pour le repousser à sa perte. Dans leur acharnement on sentait de la haine, de la férocité dans leurs coups. On eût dit une créature vivante en proie à une foule enragée, victime offerte, brutalisée, bousculée, culbutée, roulée à terre et piétinée. Le capitaine et Jukes ne se lâchaient plus; assourdis par le bruit, bâillonnés par le vent; et ce grand tumulte physique qui secouait leurs corps atteignait et désemparait l’âme comme eût fait la passion déchaînée.

Un de ces cris sauvages, effarants, que parfois l’ouragan transporte et qui passent au-dessus de nos têtes mystérieusement, s’abattit soudain sur le navire comme eût fait un oiseau de proie. Un cri de Jukes y répondit:

--«S’il en sort vivant!...»

L’exclamation jaillit malgré lui de sa poitrine, involontaire autant qu’une pensée, et qu’il n’entendit pas lui-même.

Pensée, velléité, effort, tout fut tout aussitôt confisqué, et la vibration imperceptible de son cri acquise à la vague immense de l’air.

Pourquoi ce cri? Qu’en espérait Jukes? Rien certes; ce cri ne comportait point de réponse. Pourtant, quelques instants après, à sa grande stupeur, une voix atteignit son oreille, un son frêle mais résistant, pygmée insoumis au géant tumulte:

--«Il pleut.»

C’était comme un jappement sourd, moins saisissable qu’un murmure. Mais voici qu’elle reprenait, cette voix à demi submergée et qui luttait contre les bruits de la tourmente comme un navire contre les vagues:

--«Faut l’espérer» criait l’imperturbable filet de voix solitaire mais qui semblait elle-même étrangère à l’espérance ou à la crainte; puis s’égrenèrent des mots sans suite: «Vaisseau... ça... jamais... en tout cas... pour le mieux.»

Jukes y renonçait. Mais il se fit alors une sorte de renforcement dans la sonorité, comme si la voix eût enfin découvert le moyen de s’opposer à la tempête, de sorte que les derniers lambeaux de phrase parvinrent un peu plus distincts:

--«Continuer... constructeurs... braves gens... faire confiance... aux machines... Rout... à hauteur.»

Puis Jukes sentit se relâcher l’étreinte du capitaine, qui cessa donc d’exister pour lui, car il était impossible d’y rien voir. Après le roidissement extrême de tous ses muscles, tout en lui maintenant se détendait et retombait. Il éprouvait une extraordinaire envie de dormir, concurremment à un malaise des plus pénibles; il se sentait comme harcelé, comme bourrelé de sommeil. Le vent avait eu raison de sa tête; même il tâchait à la lui arracher des épaules; ses vêtements emplis d’eau pesaient sur lui comme une armure de glace fondante; il frissonnait; et longtemps il demeura ainsi, les mains crispées après son point d’attache, affalé dans les profondeurs de la détresse physique. Son esprit était à ce point replié sur soi-même,--et cela sans but, sans propos,--que lorsque quelque chose vint lui toucher légèrement les genoux par derrière, il pensa bondir hors de sa peau, comme on dit.

Au soubresaut qu’il fit en avant, il donna dans le dos du capitaine Mac Whirr, qui ne broncha pas; et alors une main agrippa sa cuisse. Il faut dire qu’à ce moment était survenue une accalmie, une de ces menaçantes accalmies durant lesquelles la tempête reprend haleine. Jukes sentait la main lui remonter tout le long du corps. C’était le maître d’équipage. Jukes reconnaissait ces mains, si épaisses et si larges qu’on eût dit qu’elles appartenaient à quelque différente race d’hommes.

Le maître d’équipage avait atteint la passerelle en se traînant à quatre pattes pour pouvoir résister au vent, et sa tête avait rencontré les jambes du second. Immédiatement il s’était accroupi et avait commencé d’explorer la personne de Jukes de bas en haut, avec prudence, et avec cette modestie qui convient à un inférieur.

C’était un homme de cinquante ans, disgracié, courtaud, bourru. Avec son poil rude, la toison grisonnante de sa poitrine, ses jambes courtes, ses bras longs, il ressemblait à un vieux singe. Sa force était extraordinaire et les objets les plus lourds paraissaient des bibelots entre ses énormes pattes brunes, qu’il balançait comme des gants de boxe au bout de ses longs bras velus.

Il avait l’allure hargneuse et le ton de voix rogue des hommes de sa classe; au demeurant sa bonté frisait la sottise; les hommes faisaient de lui ce qu’ils voulaient, son caractère facile et loquace ne comportant pas une once d’initiative. Pour toutes ces raisons, il déplaisait à Jukes, et c’était au grand dégoût et mépris de celui-ci que Mac Whirr au contraire semblait professer pour son maître d’équipage une considération pleine d’estime.

Ce dernier se hissa donc sur ses pieds en tirant sur le veston de Jukes, mais n’usant de cette liberté qu’avec la plus grande réserve et seulement dans la mesure où l’ouragan l’y obligeait.

--«Qu’est-ce qu’il y a? Voyons qu’est-ce qu’il y a?» glapit Jukes avec impatience. Que diable ce maître d’équipage à la manque venait-il faire sur la passerelle? Le typhon tendait les nerfs de Jukes. L’autre cependant poussait de bizarres beuglements, assurément inintelligibles, mais qui semblaient dénoter un état de satisfaction, d’enjouement même... On ne pouvait pas s’y tromper; ce vieil imbécile avait trouvé matière à contentement quelque part.

Mais le ton des beuglements changea après que l’autre main du maître d’équipage eut rencontré un second corps.

--«C’est-il vous, capitaine? C’est-il vous?», entendit-on dans la tourmente.

--«Oui!», hurla le capitaine Mac Whirr.

IV

Parmi les vociférations du maître d’équipage, Mac Whirr ne parvenait à distinguer que cet avertissement bizarre: «Tous les Chinois de l’entrepont d’avant sont démarrés.»

Jukes qui se trouvait sous le vent pouvait entendre les deux interlocuteurs crier à six pouces de son visage, comme on peut entendre par une nuit calme deux paysans converser d’un bout à l’autre d’un champ.

--«Quoi?... Quoi?...» hurlait le capitaine exaspéré. Et l’autre d’une voix aiguë et rauque:

--«En bloc... vu moi-même... affreux spectacle... vous avertir... capitaine.»

Jukes demeurait indifférent, insensibilisé, l’on eût dit, par la violence du cyclone, conscient uniquement de l’inanité de tout effort, de tout geste. Il tenait pour absorbante suffisamment l’occupation de préserver, de cuirasser son cœur tout gonflé de jeunesse, et éprouvait une répugnance invincible en face de toute autre forme d’activité. Ce n’était pas de l’épouvante, il le reconnaissait à ceci que, tout persuadé de ne plus voir la prochaine aube, cette idée pourtant le laissait très calme.

Il est des moments de passivité héroïque auxquels parfois même les plus vaillants se résignent. Maint officier de marine garde sans doute dans le trésor de son expérience le souvenir de tel cas où tout à coup une crise de stoïcisme cataleptique s’empare de l’équipage entier d’un navire. Au demeurant, Jukes n’avait point grande pratique des hommes ni des tourbillons.

Il se tenait pour calme inaltérablement; mais en vérité, il était moins calme que prostré; et pas honteusement; non, rien que pour autant qu’un honnête homme peut l’être sans devenir un objet de dégoût pour soi-même. On eût dit plutôt une sorte de narcose de l’esprit comme en sait provoquer l’insistance de la tempête; l’attente d’une catastrophe interminablement imminente; le corps aussi s’épuise dans ce simple raccrochement à l’existence parmi le tumulte excessif; c’est une lassitude insidieuse qui pénètre dans les poitrines, s’infiltre négligemment jusqu’au cœur, l’alourdit et le contriste--ce cœur incorrigible de l’homme qui, par-delà tous les biens de la terre, par-delà la vie même, aspire à la paix.

Jukes était plus engourdi qu’il ne le supposait. Il continuait pourtant à se tenir--trempé, transi, raidi de tous les membres. Dans une sorte d’hallucination, un carrousel de visions fugaces (on dit qu’un homme qui se noie revoit ainsi en un instant toute sa vie) lui remémora quantité de faits sans aucune relation avec la situation présente. Il se rappela son père, par exemple: un digne commerçant qui, à un mauvais tournant de ses affaires, se mit au lit tranquillement et passa tout aussitôt de vie à trépas avec une résignation exemplaire. Ce n’était du reste pas cet événement qui se présentait à l’esprit de Jukes; simplement il revoyait avec précision la figure de ce pauvre homme, et sans être particulièrement ému. Puis une certaine partie de cartes que tout jeune encore il avait faite dans la Baie de la Table, à bord d’un navire, depuis perdu corps et biens. Puis les sourcils broussailleux de son premier commandant. Puis, il se rappela sa mère, et sans plus d’émotion qu’il n’en aurait eu dans le temps, lorsqu’en entrant dans sa chambre, il la voyait assise près de la fenêtre avec un livre,--sa mère, morte elle aussi maintenant--cette femme résolue, que la mort de son mari avait laissée dans la gêne; mais qui avait élevé son garçon d’une façon si ferme.

Tout cela dans l’espace d’une seconde, peut-être moins. Un bras pesant s’était alors abattu sur ses épaules; la voix du capitaine Mac Whirr lui cornait son nom aux oreilles:

--«Jukes! Jukes!»

Il y découvrait un ton de préoccupation profonde. Le vent pesait de tout son poids sur le navire, comme s’il eût voulu l’immobiliser dans les vagues. Celles-ci faisaient par-dessus lui d’énormes bonds comme autour du tronc profondément immergé d’un vieil arbre, et du plus loin déjà s’entendait leur amoncellement de menace. Portant à leur sommet une lueur spectrale, on les voyait sortir de la nuit--cette lueur de l’écume qui, dans un mol éclair, désignait férocement, par-dessus le frêle corps du navire, la dégringolante ruée, l’écroulement bouillonnant, puis la galopade en fuite éperdue de chaque lame. Jamais, au grand jamais, le _Nan-Shan_ n’arriverait à secouer de lui toute cette eau; Jukes tout raidi constatait que le navire se débattait à l’aventure; plus rien de sensé dans les mouvements soudains qu’il risquait; mauvais signe: c’était l’annonce et le commencement de la fin; et l’accent d’inquiétude affairée que Jukes percevait dans la voix du capitaine Mac Whirr, l’écœurait comme un symptôme de folie contagieuse. L’incantation de la tempête opérait. Jukes se sentait pénétré par elle, bu par elle; il s’absorbait en elle avec toute la rigueur de sa silencieuse attention. Mac Whirr cependant continuait à crier, mais le vent se calait entre eux comme un coin solide. Le capitaine pesait à son cou, plus lourd qu’une meule, de sorte que leurs têtes enfin s’entrechoquèrent.

--«Jukes! Eh là! Monsieur Jukes!»

Il fallait une réponse à cette voix qui n’acceptait pas de se taire. Jukes répondit comme de coutume.

--«Oui, capitaine.»

Mais aussitôt son cœur décomposé par la tempête et la nostalgie affreuse de la paix, s’affranchit de la discipline, mutiné contre tout commandement.

Le capitaine Mac Whirr à présent maintenait la tête de son second solidement coincée dans son coude; il la collait contre ses lèvres glapissantes. Parfois Jukes l’interrompait: «Attention, capitaine!» ou bien c’était le capitaine qui braillait d’urgence un «Tenez bon!» quand il semblait qu’avec le navire tout le sombre univers chavirait. Un temps d’arrêt. Ça flottait encore. Et le capitaine reprenait ses cris:

--«Il dit... toute la bande... démarrés... devriez aller voir... ce qu’il y a...»

La pleine force de l’ouragan n’avait pas plus tôt assailli le _Nan-Shan_ que toutes les parties du pont en étaient devenues intenables; l’équipage, hébété, terrorisé, s’était réfugié dans la coursive de bâbord, sous la passerelle. Il y avait une porte à l’arrière, qu’ils avaient fermée; et là-dedans, il faisait noir, froid, lugubre. A chaque soubresaut du navire, tous ensemble, ils gémissaient dans les ténèbres et chacun écoutait les tonnes d’eau qui s’abattaient de très haut et comme avec une particulière résolution de les atteindre.

Le maître d’équipage s’efforçait encore à des propos bourrus: mais, comme il le disait plus tard, il n’avait jamais eu affaire avec un pareil troupeau d’ânes. L’équipage jouissait là pourtant d’un confort relatif, bien à l’abri, et n’ayant rien à faire; et ça ne les empêchait pas de grogner tout le temps et de geindre aigrement comme autant de marmots malades. L’un d’eux finit par déclarer qu’avec un peu de lumière pour se voir au moins le bout du nez ça ne serait sûrement pas aussi triste. Ça le rendait maboul de devoir rester là, couché dans le noir à attendre que voulût bien sombrer tout le bazar.

--«Sors donc, alors», lui disait le maître d’équipage, «comme ça tu en auras fini tout de suite», ce qui provoqua contre lui un concert de jurons et de malédictions.