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Part 2

L’autre matin, la mer paraissait couverte de roses... Chaque vague en portait plusieurs feuilles géantes, les unes d’une couleur tendre, les autres d’un rouge pourpré, toutes doucement arrondies; elles flottaient dans la houle, ou se perdaient dans l’écume du sillage. J’ai demandé le nom de ces fleurs mystérieuses... Ce sont des Physalies... Je ne veux pas penser que ce sont des mollusques, que des tentacules entremêlés pendent au-dessous comme des racines vermineuses... Je veux croire que ce sont des pétales parfumés, et que leur nom, doux comme un soupir, a été inventé par Aphrodite effeuillant sa couronne dans la mer...

L’équateur, les vents sont morts.

Nous rencontrons des voiliers immobiles dont les marins nous font des signes avec leurs bérets. Combien de jours attendront-ils la brise qui les poussera vers la terre? La mer est peuplée: de grands cétacés soufflent des jets d’eau que le soleil fait briller, des poissons volants se lèvent comme des oiseaux au passage du vapeur, frôlent la crête des vagues, et en suivent l’ondulation, leurs nageoires irisées étendues droites comme des ailes de mouette...

Le ciel s’est assombri. Il pleut souvent... une pluie épaisse, filante, lourde, qui ne rafraîchit pas. Grâce à ce tiède déluge pourtant, j’ai enfin causé avec une Argentine... Nous nous étions réfugiées toutes deux sous une tente pour éviter l’averse, et elle m’a rappelé la brève conversation qui nous avait rapprochées peu de jours après l’embarquement. J’ai retrouvé la grâce discrète et la distinction qui m’avaient plu, et peu à peu, dans la solitude du pont déserté, nous avons échangé des mots de sympathie, et regretté les jours perdus par sa timidité et ma sauvagerie. Elle s’appelle Carmen Navarro, et vient d’accompagner son père qui est venu en Europe consulter des médecins célèbres; son mari et son petit garçon vont venir à sa rencontre à la dernière escale avant Buenos-Aires.

--Je suis sûre qu’ils vous plairont, me dit-elle, et que vous allez devenir notre amie...

Cette spontanéité m’étonne un peu, mais ne me rebute pas. J’y sens une sincérité profonde, et l’intelligence brille dans les yeux bruns qui se fixent sur les miens.

Carmen Navarro me parle de la France:

--Mon mari doit me ramener à Paris, dans deux ans, me dit-elle, c’est long, deux ans! Mais j’attendrai avec plus de patience, puisque je vous ai rencontrée et qu’avec vous je pourrai parler du cher vieux monde!... Tout est si neuf chez nous! ajoute-t-elle avec un petit soupir.

Elle doit avoir raison, cette jeune descendante de la vieille race espagnole qui lui a donné sa beauté délicate et affinée, c’est trop neuf, chez elle... et elle souffre peut-être sans le savoir de vivre dans un pays sans passé... Pourtant, n’est-ce pas tout ce que ce passé m’a légué de sensibilité maladive qui me fait fuir vers sa jeune patrie?

Depuis notre première causerie, chaque jour nous réunit, Carmen et moi, et l’amitié qu’elle m’a offerte grandit; elle me guide avec des soupirs vers son pays d’espoir, et j’évoque pour elle, en souriant, ma terre de regrets...

* * * * *

Nous avons déjà fait une escale au Brésil. J’ai vu de loin des plages blanches, des montagnes crépues, où, du fouillis serré des arbres, jaillit tout à coup un svelte cocotier, des îles d’ocre et d’émeraude, des maisons peintes... Des barques multicolores se sont pressées autour du grand vapeur, le pont était plein de perroquets, de petits singes grelottants et de fruits singuliers. Les Brésiliens descendent, sans bruit, sans tumulte, toujours souriants et silencieux; leurs amis, leurs parents montent à bord, les étreignent affectueusement, et les emmènent en leur parlant à mi-voix. Ce calme, cette douceur me surprennent: ce n’est pas ainsi que je me figurais les hôtes de ces régions éclatantes... Comment seront les Argentins? Ceux que j’ai vus jusqu’à présent sont si différents les uns des autres! Et ma nouvelle amie ne veut rien me dire... est-elle fière de ses compatriotes, ou bien?...

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Le temps se rafraîchit. Depuis hier nous avons quitté Santos enfouie sous les palmiers, et la quiétude du voyage fait place à une sourde agitation. Chaque passager voit avec peine, même s’il n’en convient pas, la fin de cette trêve aux soucis de la vie, et puis on quitte des habitudes, et cette discipline du bord qui supprime toute préoccupation domestique. Perriot, l’ami de Georges, est descendu avec sa femme à Rio-de-Janeiro, mes cousins les ont accompagnés à leur hôtel, et sont revenus pleins d’admiration pour la ville qu’ils avaient parcourue, et un peu mélancoliques...--Peut-être Perriot a-t-il bien fait d’aller au Brésil, me dit Georges, on nous a raconté que la vie est très difficile à Buenos-Aires, et que la lutte y est plus âpre encore qu’en Europe... l’avenir m’effraie...

Mes pauvres enfants! Ce n’est pas l’avenir qui vous effraie, c’est le passé qui vous manque! Un peu de votre jeunesse vous a suivi jusqu’ici, et brusquement, a disparu... Il faut tout oublier, même sa jeunesse, pour avancer! Marchez sans retourner la tête, ceux qui regardent en arrière se pétrifient, vous le savez bien!...

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Les malles sont faites, demain matin, à sept heures, nous serons à Buenos-Aires.

La dernière soirée du voyage est insupportable. Le paquebot est envahi par des parents, des amis des passagers, des courriers d’hôtels, des agents d’émigration, des policiers... Tous ces gens crient et se démènent comme si le pont et les corridors leur appartenaient en propre.

Le bruit des bagages qu’on accumule sur le pont, les allées et venues des domestiques et une musique infatigable m’empêchent de fermer l’œil jusqu’à deux heures du matin. Carmen m’a présenté son mari et son fils, et elle avait raison, je me sens leur amie... C’est une grande douceur pour moi que cette affection inattendue sans laquelle, peut-être, mon voyage serait presque un exil...

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Je suis éveillée d’un sommeil troublé par la voix de Marthe:

--Lève-toi vite, on arrive!

En hâte, je fais ma toilette, et je monte sur le pont où sont déjà groupés les passagers roulés dans leurs manteaux; un petit vent aigre souffle ce matin. Nous voguons sur le Rio de la Plata; le navire avance avec lenteur, guidé à chaque minute par des signaux et des bouées.

Le fond du Rio est composé de bancs de sable et les eaux sont épaisses... Mais quelle étendue! Pas de rives visibles à l’horizon... rien, rien que ces bouées proches et ces flots rougeâtres à perte de vue. Le jour commence à peine... Nous arrivons en hiver, ici...

Comme au départ, Marthe s’appuie au bras de Georges, et je vois son menton trembler légèrement... Que craint-elle, elle qui est protégée par celui qu’elle aime?... Je monte sur le pont le plus élevé, et seule, je cherche à voir, à deviner... Au moment où mes yeux découvrent la terre, le premier rayon du soleil fait briller au loin une petite coupole comme la pomme d’or du jardin des Hespérides.

* * * * *

Nous sommes installés dans une accueillante petite maison. Les malles qui furent courtoisement visitées au débarquement dans une douane immense et propre comme un salon, ont disparu, et les meubles mis en place, des tableaux et des portraits aux murs, la vie nouvelle a commencé sans heurts et sans tristesse. Les cours de la maison--les patios--sont pleines de plantes et de fleurs, un beau chat ronronne parmi les coussins d’un fauteuil, et nos fenêtres sont, toute la journée, ouvertes au soleil.

Marthe a des moments de mélancolie: Georges doit nous quitter bientôt, mais sa gaieté revient vite lorsque nous parlons de la réunion certaine, et je l’entends souvent chanter à pleine voix en arrosant ses fleurs.

Je ne suis pas encore sortie, et n’ai vu la ville que durant le court voyage que nous avons fait de la douane à notre porte. Chaque rue, droite, interminable, est composée de blocs de maisons formant des carrés de cent mètres de côté: les cuadras; cette disposition donne une monotonie sans charme aux quartiers, même les plus élégants. Heureusement, des jardins varient cet aspect un peu morne, et les maisons, presque toutes composées seulement d’un ou de deux étages, laissent pénétrer partout la reine de la ville: la Lumière; une lumière douce, nacrée, intense, une lumière comme je n’en ai vu nulle part, et qui suffirait à faire aimer la terre où elle rayonne...

Nous avons pu déjà, hier soir, avoir à dîner Carmen et Carlos Navarro; ils se sont poliment extasiés sur notre installation, et nous avons appris d’eux mille choses qui ont exalté notre curiosité et notre sympathie.

Le mari de mon amie est député, il nous a parlé de son pays et des devoirs d’un représentant de la nation avec une foi et un patriotisme entraînants. Je sentais que rien de ce qu’il disait n’était destiné à étonner ou à émerveiller un étranger, mais que c’était l’expression même de sa pensée. La conversation a ensuite dévié, et il nous a décrit avec émotion la vie des vieilles familles argentines dont les chefs, des héros, libérèrent leur pays, et dont les mères élevaient leurs dix ou douze enfants avec le produit précaire des premières cultures, dans la vénération et l’amour de cette terre qui, neuve encore, a bu déjà tant de sang, en leur donnant un exemple constant de pureté et de grandeur.

--Celles-là, ajouta-t-il, ne connaissaient pas le luxe insolent qu’affiche la nouvelle génération, ni les plaisirs puérils qui vous envahissent et vous absorbent, et cependant, elles n’étaient ni moins belles, ni moins aimées...

--Tu exagères les défauts des femmes argentines, répondit doucement Carmen, nous sommes un peu frivoles, j’en conviens, et le souci du luxe en domine quelquefois de plus sérieux et de plus nobles, mais crois-tu donc que, si la patrie avait besoin de nous demain, elle ne nous trouverait pas prêtes à assister nos maris, nos frères ou nos fils? Crois-tu que nous ne donnerions pas nos bijoux, comme l’ont fait nos grand’mères, pour payer les vêtements des soldats, ou encore notre argenterie et nos bronzes pour fondre des canons? Et, dis-moi, laquelle de nous ne groupe pas autour d’elle une famille nombreuse? Vois-tu beaucoup de maisons qui ne laissent échapper, à l’heure du collège, toute une petite troupe d’enfants soignés et parés par les mains maternelles? Non, Carlos, ne calomnie pas les femmes argentines, laisse-les jouir un peu des belles choses, l’héroïsme n’est pas de toutes les saisons, et la beauté est de tous les temps!

--C’est toi qui devrais être député!... Et Carlos baisa la main de sa femme en souriant.

Nos amis nous quittèrent assez tard en nous invitant à partager ce soir la loge qu’ils ont au théâtre Colón pour la saison.

--Grande toilette! nous dit Carmen en s’en allant, soyons patriotes, mais... soyons jolies!

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--Quelle robe vais-je mettre? a demandé Marthe de midi à cinq heures du soir.

Enfin, elle a choisi une robe délicieuse, Georges a passé son habit, et nous sommes arrivés au théâtre un peu avant le lever du rideau.

Malgré ce que nous avait dit Navarro, j’ai été stupéfaite du luxe que déploient ici les femmes du monde, et malgré ce que nous avait dit Carmen, émerveillée de leur beauté. Tout le théâtre est disposé en loges découvertes, et sur le devant de chaque loge, deux ou trois jeunes filles ou jeunes femmes sont assises, attentives et recueillies.

L’orchestre et les chanteurs sont d’ailleurs admirables, et je cesse de regarder aux premiers accords du Trouvère pour me laisser aller tout entière au divin plaisir de la musique.

Pendant l’entr’acte, nous avons tout le loisir d’examiner la salle et de causer, car on ne fait pas de visites dans les loges à Buenos-Aires. Chacune reste à sa place, les hommes, seuls, vont fumer sous le péristyle, ou se groupent aux portes de l’orchestre. De là, ils envoient des saluts aux dames de leur famille ou à leurs amies, et contemplent sans gêne les jeunes filles parmi lesquelles ils trouveront leur fiancée.

Nous sommes très lorgnées, et Carmen répond à un nombre prodigieux de signes d’amitié. La curiosité que nous inspirons n’a rien d’offensant, elle est plutôt bienveillante, et la grâce de Marthe produit sûrement un heureux effet.

Mais que de beauté!

Les hommes sont presque aussi beaux que les femmes, et de types plus différents entre eux. Peut-être est-ce parce que toutes les élégantes s’habillent dans les mêmes maisons de couture et se coiffent selon une mode uniforme, qu’elles nous paraissent se ressembler? Ce qui est frappant, c’est le soin avec lequel les Argentins sont vêtus. Pas une faute de goût dans la tenue de soirée, pas un bijou criard, ni une cravate toute faite! Presque tous sont entièrement rasés, et de si près, qu’on voit à peine une ombre bleuâtre sur leurs joues mates.

--Et dire, me murmure Carmen qui suit la direction de mes regards, dire que plusieurs de ces jeunes gens étaient hier à cheval, bottés et boueux, à surveiller leurs «estancias», et qu’ils ont passé la nuit et peut-être une partie de la journée en chemin de fer pour assister ce soir à la représentation du Théâtre Colón!

--Je vous avoue, ma chère Carmen, lui répondis-je, que j’ai pris pour des oisifs ces hommes si soignés et si méticuleusement vêtus. Je me repens d’un jugement téméraire, mais il faut confesser que c’est plutôt dans un cercle que dans une ferme que l’on peut se les représenter.

--Oh! ils vont aller au Cercle tout à l’heure, n’en doutez pas! Le cercle est une des maladies de notre cher Buenos-Aires; aucun homme d’aucune classe de la société n’y échappe, et Carlos me quittera à la porte de notre maison pour aller faire un tour à son indispensable club! Heureusement, ils sont rares ceux qui s’enlisent dans cette vie de jeu et de potins; nos Argentins ont trop d’ardeur à dépenser, trop de besoins à satisfaire pour ne pas travailler et pour ne pas tâcher d’acquérir une fortune s’ils sont pauvres ou d’augmenter la leur s’ils en ont une. Et puis, on se marie sans dot ici, pour l’amour de deux beaux yeux, pour fonder un foyer--et cela coûte cher une demi-douzaine d’enfants! Il faut donc laisser de côté les parties de baccara ou de poker, les bavardages vides et les veilles fatigantes, pour s’occuper d’affaires sérieuses.

--Mais quand votre mari trouve-t-il le temps de s’occuper de son estancia? demandai-je à mon amie.

--Mais toutes les fois qu’il a des vacances à la Chambre. C’est qu’il suit la règle de notre pays où un homme est à la fois, estanciero et député, sénateur et auteur dramatique, financier et poète, et de plus: époux, père et homme du monde! Pour ma part, ajouta-t-elle, je le déplore, il me semble que le pays gagnerait si tant de facultés et d’énergies ne se dispersaient pas ainsi, mais au contraire, se spécialisaient... et... L’ouverture du deuxième acte interrompit notre causerie et j’attendis l’entr’acte suivant pour continuer à interroger ma patiente amie.

--Pardonnez-moi mon indiscrétion, Carmen, lui dis-je, mais j’ai une telle hâte de connaître ce nouveau monde dans lequel je vais vivre, que je mets encore votre amitié à contribution. Dans cette belle salle, dont le rouge discret et l’or éteint mettent si bien en valeur la beauté des spectatrices, je ne vois pas une femme qui ait passé la cinquantaine. Où sont les mères ou les tantes qui accompagnent ces jeunes personnes? Vont-elles venir à la fin du spectacle?

--Non, ma chère, les mères ou les tantes sont ici, au fond des loges, dissimulant leurs cheveux gris et leurs rides, et laissant la place à la jeunesse et à la beauté. D’ailleurs, il y en a fort peu qui viennent au théâtre, une seule se dévoue pour conduire toute une troupe de jeunes filles ou de jeunes femmes, les autres restent au logis où elles gardent leurs petits-enfants ou leurs petits-neveux en se réjouissant du plaisir que prennent leurs filles ou leurs nièces. Je vous l’ai déjà dit, ici, la vie des femmes peut se résumer en deux mots: amour et maternité.

--Regardez, madame, la jolie jeune fille, s’écria tout à coup Marthe dont le mari avait suivi Carlos qui désirait le présenter à quelques amis, qui est-elle?

--C’est Gloria Villalba, sa beauté est encore inférieure à son intelligence; elle fait, en français, des vers charmants. Nous en sommes orgueilleux, et je serai heureuse de vous la faire connaître bien vite.

--Et cette dame en noir? interrogeai-je à mon tour, est-ce une connaissance à vous, Carmen?

--Délia Marino de Ortiz! je crois bien! nous sommes même un peu parentes. Elle adore la France et les Français, et sa maison est le rendez-vous de tout ce que Buenos-Aires compte d’intéressant et de distingué, vous y rencontrerez un accueil affectueux. Elle m’a déjà demandé de vous amener chez elle jeudi pour prendre le thé et assister à un des concerts qu’elle seule sait organiser. Délia possède une merveilleuse collection d’autographes, parle quatre ou cinq langues, et trouve moyen d’être spirituelle et drôle sans méchanceté dans chacune d’elles, ses enfants sont bons et beaux, et il est difficile de la connaître sans l’aimer. Dans la loge à côté de la sienne, la ravissante jeune femme qui se penche pour parler à son mari, ce monsieur blond, vous voyez? c’est aussi une amie à moi, Lucia Iturri de Hansburg; celle-là est une vraie Parisienne, fine et délicate, qui porte avec une grâce aisée les derniers modèles de vos couturiers, et donne des réceptions exquises. Son mari est gouverneur de la province, il est tout jeune, et c’est un homme de grande valeur, vous verrez!

Carlos revient, amenant Georges qui nous paraît un peu ahuri.

--Qu’as-tu, lui demande Marthe, tu es malade?

--Il a, répond Carlos, que je lui ai fait faire la connaissance de trois ou quatre douzaines de mes compatriotes, et que l’oreille de Monsieur Ferrand n’est pas encore très exercée à saisir notre idiome...

--Surtout parlé avec cette rapidité, dit le pauvre Georges en souriant faiblement, j’ai un peu mal à la tête, je vous l’avoue... Et dire que presque tous me parlaient français lorsqu’ils voyaient mon désarroi! Oh! pourquoi ne commençaient-ils pas par là, mon Dieu!

--Parce que je les prévenais d’avance de n’en rien faire, ajouta Carlos en riant. Il faut oser, entendez-vous! ne craignez rien, ici, personne ne se moquera de vous. Nous sommes trop contents de voir qu’un étranger fait l’effort de parler notre langue pour le critiquer sottement, et l’en dégoûter parfois pour toujours!

Le dernier acte, en commençant, fit taire Carlos, et encore une fois, nous applaudîmes les chanteurs et surtout l’orchestre merveilleux. Après avoir échangé un au revoir affectueux avec nos amis, et les avoir remerciés, nous résolûmes de regagner la maison à pied.

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La nuit était un peu froide, mais pure et claire. Je laissai Marthe et Georges passer devant moi, et je les suivis en respirant l’air léger et en regardant leurs ombres qui traînaient derrière eux comme un manteau. Peu de passants dans les rues; de temps en temps, le pas sonore d’un homme croisait son bruit avec celui que faisaient sur le pavé les petits talons de sa compagne, et je voyais deux silhouettes sombres découpées par la lune sur les maisons blanches. A chaque coin de rue, un agent veillait, les roulements lointains des automobiles et des derniers tramways s’éteignaient, et lorsque nous arrivâmes à notre porte, la ville entière semblait endormie.

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Georges est parti hier, et c’est la première fois depuis leur mariage qu’il se sépare de sa femme.

Nous avons préparé l’équipement du voyageur, il a fallu courir les magasins qui sont si peu différents de ceux de Paris que je croyais reconnaître les vendeurs et les vendeuses! Presque tout le commerce de luxe est groupé dans une rue où ne passe pas le démocratique tramway et où les voitures même ne circulent que jusqu’à cinq heures du soir: la rue Florida.

Les banques, nous ont étonnés davantage. Elles sont toutes situées dans les rues étroites du centre de la ville, c’est-à-dire dans le vieux quartier des affaires; ce sont des monuments formidables qui rivalisent d’importance et d’animation. Un brouhaha incessant les remplit, fait de voix diverses parlant des langues différentes, on sent que là bat le pouls de la nation argentine; c’est ce mouvement continuel d’argent et cette formidable activité qui donnent le vertige aux nouveaux arrivés, et nous n’y échappâmes pas; malgré nous, l’attrait de la spéculation nous saisissait en entendant les conversations des allants et venants, et au mépris de toute prudence, nous allions nous retirer avec nos fonds pour chercher un placement pareil à ceux dont nous entendions vanter les incroyables avantages, lorsqu’un éclair de prudence me retint, et je dis à Georges:

--Écoute, nous sommes fous en ce moment, si fous que j’oubliais la lettre de recommandation que j’ai pour le Président de la Banque de France, M. Roy; au lieu de nous laisser aller à la griserie de l’or, et d’écouter les récits que multiplie l’exagération latine, demandons à voir M. Roy, et prions-le de nous donner un conseil.

Nous allâmes donc à la Banque de France, aussi imposante, aussi formidable que les autres, elle regorgeait de monde, et il nous fallut attendre assez longtemps avant de nous trouver en présence de celui que nous désirions voir. Nous lui exposâmes l’objet de notre visite, lorsqu’il eut pris connaissance de la lettre dans laquelle un de ses plus anciens amis nous présentait à lui. Son aspect un peu sévère s’était adouci dès les premières phrases, et c’est un homme du monde, courtois et empressé qui se mit à notre disposition.

--Vous m’embarrassez beaucoup en me demandant un conseil, me dit-il, car le seul que je puisse vous donner en ce moment, c’est de déposer tranquillement vos fonds à la Banque, et d’attendre avec patience qu’une affaire se présente avec de réels avantages, alors, puisque vous voulez bien croire à mon expérience, je vous la signalerai, et j’espère que vous en aurez toute satisfaction.

Je le remerciai, et lui citai timidement quelques-unes des spéculations qui nous avaient enthousiasmés. Il sourit: