Part 4
Pío Valdez m’entretint à son tour de l’art dramatique, et me conta le sujet d’une comédie que venait d’achever un de ses amis: Laferrère. Je n’aurais jamais cru qu’un membre de cette jeune et impétueuse société eût à ce point le don aigu de l’observation et la science de la mise en valeur des types de son pays.
--Et il a fait d’autres pièces au moins aussi intéressantes, me dit Carmen, pièces qu’on joue de temps en temps et que nous irons voir ensemble: cet homme connaît le peuple aussi bien qu’il connaît ses pairs. C’est un esprit fin et mordant... Voulez-vous le connaître?
--Certes, répondis-je, je ne demande qu’à le recevoir. Amenez-le donc, Carmen, il sera le bienvenu.
--Nous allons faire mieux, s’écria Carlos, dînez à la maison après-demain, je l’inviterai.
--Il ne sera peut-être pas libre!
--Vous ne connaissez pas encore nos singulières habitudes, ma chère amie, ici on fait les invitations trois jours d’avance seulement pour les grands dîners... Quant aux repas intimes, ils sont généralement improvisés le jour même. Vous voyez que je fais encore beaucoup de cérémonies en invitant Laferrère par un mot, au lieu de lui téléphoner au Club où il est certainement à cette heure-ci.
Ce détail confirma l’impression que j’avais déjà eue tant de fois depuis mon arrivée: une impression de hâte, d’inachèvement, d’organisation rapide et provisoire, et je ne pus m’empêcher d’en faire à haute voix la réflexion.
--Votre impression est très juste, Madame, me dit Pío Valdez, nous vivons trop vite. Les enfants sont précoces, les adolescents sont des hommes, les hommes ont une période d’activité bien courte, et il y a peu de vieillards. Notre terre est trop jeune et trop riche, elle fait monter la sève prématurément dans les jeunes branches, les fleurs éclosent avant leur temps et le fruit tombe sans être mûr. Il faudra bien des années pour que nous arrivions à ralentir notre course, et à marcher au même pas que les autres nations.
--Est-ce si indispensable? demandai-je, et n’avez-vous pas, à cause justement de cette hâte, fait, en moins d’un siècle, un État et un peuple?
--Nous avons, en effet, donné un exemple au monde de ce que peut l’amour de la liberté, et l’Europe a vu, étonnée, surgir une nation là où elle savait à peine qu’il y eût des hommes. Mais elle est en droit d’attendre de grandes choses de cette jeune nation, la vieille Europe, et ces grandes choses il faut de la sagesse pour les accomplir.
--La sagesse vient avec l’âge... et vous n’avez que cent ans!
--Je ne les ai même pas tout à fait, dit Pío Valdez en riant.
Il se leva pour prendre congé, Carmen et son mari l’imitèrent, et je restai seule dans le petit salon, enfoncée dans un fauteuil, les yeux fixés sur les peintures italiennes qui enlaidissaient le plafond.
Combien de temps restai-je à rêver?
Lorsque je rentrai dans ma chambre deux heures sonnaient. J’ai lu un demi-volume, j’ai écrit ces notes, et voici le jour, le jour tout neuf... N’ouvrons pas les rideaux, c’est sur les premiers rayons du soleil que s’envolent les songes.
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Que les semaines ont passé vite! Déjà nous pensons à aller rejoindre Georges, et je dois avouer que c’est sans enthousiasme que je me prépare à ce voyage. Si je n’avais le scrupule de laisser Marthe partir seule, comme je préférerais rester à garder la petite maison en son absence!
C’est que j’y suis habituée à cette petite maison ensoleillée et commode... Aujourd’hui, j’ai fermé ma porte, et j’ai refusé les invitations habituelles; Marthe, un peu fatiguée, s’est retirée dans sa chambre, et me vois seule et tranquille. La servante chante sur la terrasse une de ces chansons espagnoles, qui n’ont qu’un couplet et qui durent une heure, le roulement des voitures et le grincement des tramways me parviennent à peine à travers la fenêtre fermée et le beau chat blanc aux yeux bleus ronronne à mes pieds en se faisant les griffes sur le tapis.
J’essaie de récapituler tout ce que nous avons vu et fait depuis que j’ai laissé ces notes, et je n’y peux parvenir tant nos jours et nos soirs ont été occupés! Des visites, des thés, des représentations de charité, et un bal! Un bal! j’ai été au bal! Je n’ai pas été jusqu’à danser, mais j’ai trouvé plaisir à voir danser les autres. Les Argentins et les Argentines dansent si bien! Ils ont la fougue espagnole et la grâce italienne...
Carmen Navarro et Délia Ortiz ont si aimablement guidé nos premiers pas dans le monde, que nous avons été reçues partout, Marthe et moi, comme si nous avions toujours vécu à Buenos-Aires... Nous nous demandons encore d’où vient la réputation qu’on a faite à la Société argentine de ne pas accueillir cordialement les étrangers. Il ne s’est pas écoulé un jour sans qu’on nous ait conviées à une fête ou à une réunion de famille, et les plus aimables attentions nous sont prodiguées à chaque instant. Nous rencontrons, il est vrai, peu de nos compatriotes dans les maisons que nous fréquentons, mais tous ceux qui s’expatrient ne sont pas des exemplaires merveilleux de la nationalité à laquelle ils appartiennent, et il n’y a guère de raison de les introduire dans un monde où ils ne serviraient qu’à mettre à l’épreuve la bienveillance de leurs hôtes. Cependant, quelques Français nous ont rendu fières: M. Roy, d’abord; puis Paul Pressac, un lettré qui écrit admirablement l’espagnol et a fondé la Bibliothèque Nationale Argentine; Viguier, un bactériologiste éminent, dont les découvertes sauvent des milliers de têtes de bétail chaque année; et d’autres encore devant lesquels s’ouvrent toutes les portes, et qui sont aimés et respectés.
Il existe à Buenos-Aires une coutume charmante, celle d’«offrir» la maison; ceci signifie qu’à toute heure, en toutes circonstances, la maison vous est ouverte et que vous y êtes chez vous. Ceux auxquels cette hospitalité a été donnée ne peuvent l’oublier, il leur est impossible de ne pas être conquis par l’affectueuse bonhomie et l’accord familial qu’ils ont devant les yeux.
Une autre habitude, qui comme l’«offre» de la maison, vient de la vieille Espagne, c’est celle de la «tertulia». Chaque soir, la maison est ouverte aux amis intimes qui viennent à n’importe quelle heure, sans être assujettis au smoking ou à la robe décolletée. On cause, on fait de la musique, on dit des vers, on prend du thé, du chocolat, voire même le traditionnel «maté» et on se retire, tard souvent, car si un des habitués de la tertulia est allé au théâtre, il vient après la représentation rendre compte de la pièce qu’il a vue, et il trouve toujours un auditoire prêt à l’écouter. N’importe lequel des membres de la famille qui reçoit, préside la «tertulia» en l’absence des autres, et ainsi jamais les amis fidèles qui la composent ne sont privés du plaisir de se rencontrer.
Dans un pays où les deuils sont si exagérément prolongés, qu’ils privent toute une famille de théâtre ou de soirées pendant un ou deux ans, la tertulia remplace, dans sa simple et libre intimité, les plaisirs extérieurs interdits par la sévère coutume.
Et c’est dans ces réunions que les Argentins se révèlent, c’est là qu’ils sont eux-mêmes, c’est là que je les ai compris, connus, et appréciés dans leurs silences ou leurs éclats.
Je revois la maison heureuse de la famille Ferrer, cachée par des palmiers et des roses... Dans le patio fleuri, les amis sont groupés; les lampes en éclairent à peine les coins où brillent les feux rouges des cigares. Une romance rauque et lente s’éteint avec les derniers accords du piano. La plus âgée des femmes de la famille s’est retirée, c’est l’heure de sa prière, une autre coud pour les pauvres, la fille cause ou seulement sourit... Quelques-uns des hommes jouent aux cartes, d’autres parlent à voix basse... Douceur, cordialité, chuchotements, coquetterie muette. Tout à coup, quelqu’un prononce un nom à haute voix, et on s’anime, on discute, on jette les cartes, on crie presque, on crie tout à fait. Plusieurs se lèvent. Une ardeur subite montre quelle violence cachait cette torpeur. Des mots de colère, d’admiration, de mépris, de tendresse, se croisent; les visages apaisés de tout à l’heure, étaient des masques: voilà les vrais visages... Tous parlent à la fois... puis, tout à coup, tous se taisent... une belle jeune femme, souple et brune, aux boucles lisses, va vers le piano et chante d’une voix de soprano éperdue une chanson d’amour furieuse et déchirante. Elle a fini et reste là, caressant le clavier de légers arpèges... les hommes jouent aux cartes, chuchotent et fument, la mère coud pour les pauvres, la fille sourit...
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En voyant de près les Argentins, j’ai aussi appris à connaître leur inépuisable charité; nul ne songe à se dérober lorsqu’il s’agit d’aider les malheureux, l’argent sort des poches à la moindre demande, et personne n’a honte de demander pour les pauvres.
Nous avons assisté à plusieurs fêtes de Bienfaisance. Les femmes de la Société élégante se multiplient: l’une prête sa maison, l’autre son jardin, une autre ses domestiques. On organise des représentations, on donne des bals, des soupers... et surtout des billets de banque! Le résultat est toujours digne de l’effort, et on ne voit presque pas de mendiants, ces remords vivants de notre bien-être, dans les rues des villes argentines: la Charité possède son temple dans chaque foyer.
J’ai visité aussi les hôpitaux qui sont presque tous isolés dans de beaux jardins, et dont la propreté est merveilleuse, puis les asiles français où j’ai pu trouver les traces de la bonté éclairée de M. Roy et de sa généreuse initiative.
Musées, jardins, promenades, tout m’a semblé plein de beautés et de promesses; et voilà que je m’accoutume à tout ce qui m’entoure au point de me demander si je n’ai pas vécu ici depuis mon enfance, et si je n’y finirai point mes jours... C’est que je n’ai jamais souffert sous ce ciel pur, rien ne m’a blessée, la nature et les êtres n’ont eu pour moi que des sourires, c’est vraiment une nouvelle vie que je trouve dans ce nouveau monde...
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Marthe, attristée d’abord, résignée ensuite, commence à redevenir gaie. Le moment approche de la réunion, et Georges, enchanté de ses affaires, l’attend avec impatience. Notre départ est fixé: dans quinze jours nous quitterons Buenos-Aires, pour nous arrêter une semaine à l’estancia de la famille Valdez, et nous rejoindrons le cher exilé...
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La Presse Argentine a été un de mes grands étonnements; j’étais loin de soupçonner la tenue littéraire et les ressources de journaux comme: _La Nacion_, _El Diario_, _La Argentina_, _La Razon_, etc., l’autre jour, je fus invitée à admirer l’installation d’un grand quotidien «La Prensa» dont le propriétaire et directeur, Daniel Cruz, devait me servir de guide durant ma visite. Précédée par lui, je passai de surprises en émerveillements; nous avons parcouru l’immeuble, ou plutôt le palais où fonctionnent les différents services, vu l’atelier où sont reproduits les dessins et les photographies, visité les postes télégraphiques, nous avons lu les dernières nouvelles du monde entier, câblées spécialement et affichées à la même minute dans le hall, contemplé les puissantes, les gigantesques machines qu’un homme suffit à faire agir. Près de deux cent mille numéros de la Prensa se répandent dans l’Argentine et dans le monde entier, des charités grandissantes marquent la prospérité du journal, nos hommes de lettres les plus célèbres y écrivent des correspondances, un bureau est installé à Paris sous la direction d’un homme fin et éclairé, et sert de lien constant entre les Argentins et les Français, et des conférences sont organisées qui glorifient et exaltent le nom de la jeune République!...
Au moment où M. Cruz m’accompagnait jusqu’au seuil, je m’arrêtai stupéfaite: une volée de gamins, dont le plus jeune avait peut-être sept ans, et le plus vieux, quatorze, se dispersait en poussant des cris perçants et en brandissant des paquets de journaux dont l’encre était à peine sèche. En une minute, ces minuscules vendeurs s’étaient répandus sur la chaussée, sur les trottoirs, ils avaient pris d’assaut les voitures, les automobiles, envahi les tramways, et avaient disparu dans les rues voisines, toujours courant et criant.
--On vient de leur distribuer les numéros d’un journal du soir, me dit M. Cruz, souriant de mon effarement, et ils les emportent pour les vendre aux quatre coins de la ville. La coutume de faire vendre les journaux aux enfants est si enracinée à Buenos-Aires, que nous nous décourageons à la combattre; des écoles, des asiles, des restaurants même ont été fondés, les petits indépendants dédaignent ces aides, et jusqu’à présent aucune cage n’a eu les barreaux assez solides ou assez dorés pour retenir ces moineaux francs. Ils ont la fierté de rapporter le soir leur gain à la maison et d’y faire panser quelque horion reçu au cours d’une journée qui commence au centre de la ville, devant les bureaux des journaux, et finit quelquefois bien loin dans les faubourgs, sans une heure de repos! Cependant, vous seriez surprise si je vous disais que nombre de ces enfants, assagis et gardant néanmoins l’habitude d’une activité incessante, ont des destinées prospères et deviennent des hommes riches et utiles à leur pays...
Je regagnais à pied notre petite maison, et je traversais en chemin un de ces jardins qui mettent au cœur de la ville un bouquet de verdure et de parfums, lorsque je me heurtai presque à Pío Valdez.
--Que devenez-vous? lui dis-je, avez-vous voyagé? Il y a longtemps que vous abandonnez vos amis!
--Je suis infiniment heureux si vous avez remarqué mon absence, chère Madame, mais des affaires importantes et ennuyeuses m’ont privé du plaisir d’aller vous voir. Je ne demande qu’à rattraper le temps perdu, et quand vous voudrez me le permettre...
--Mais venez ce soir, Carmen et son mari dînent à la maison.
--A ce soir donc, et merci.
Il s’éloigna, et je le vis se perdre dans les arbres... Il est très grand, plus grand que je ne le croyais... et il était bien pâle en me parlant...
Il vint le soir, et nous lui annonçâmes notre prochain départ.
--Vous qui avez tellement envie de voir une de nos fermes, vous devriez partir huit jours avant la date fixée, et vous arrêter en route à l’estancia de Pío! s’écria Navarro.
--Quelle bonne idée! ajouta Carmen. J’irai aussi avec Carlitos. Votre mère est-elle déjà partie, Pío?
--Ma mère part après-demain... et je suis sûr, chère madame, que vous lui feriez une grande joie en acceptant une invitation que j’ai eu la sottise de laisser faire à Carlos au lieu d’oser la faire moi-même...
Les traîtres! Ils avaient sûrement préparé de longue main cette invitation «spontanée»... mais fallait-il leur en vouloir?
J’ai vu la mère de Pío, c’est une délicieuse vieille dame, et lorsque, à l’ancienne mode créole, elle m’a appelée: «Ma fille», j’ai eu envie de l’embrasser... tant son accent était affectueux; elle a si gentiment insisté pour me donner l’hospitalité à l’estancia que j’ai accepté, et elle m’attend. Marthe est ravie: ce voyage, c’est la première étape qui la rapproche de son mari; si je l’écoutais, elle commencerait déjà à faire les malles!
En attendant, nos amis essaient de tromper notre impatience, et presque chaque soir ils nous mènent dans un théâtre nouveau. C’est que la saison va finir, et qu’il faut se hâter de tout voir. Nous sommes allés d’abord au Théâtre Odéon, dans lequel se donnent les représentations des troupes étrangères, et nous avons applaudi quelques-uns des acteurs célèbres de la scène française. Mais c’est le public qui nous a intéressés surtout... Ce public d’une élégance princière se passionnait pour la pièce et les artistes, et comprenait jusqu’aux moindres finesses de notre langue. Quelques acteurs avaient cru devoir exagérer les jeux de scène et grossir leurs effets croyant être «mieux compris», nous souffrions de leur erreur, en voyant un sourire moqueur sur les lèvres de nos voisins, à chaque intonation discordante ou à chaque geste de mauvais goût. Combien j’aurais voulu faire savoir aux comédiens à quel point le mal qu’ils se donnaient pour gâter leur jeu est inutile! Mais ma joie était profonde de constater en revanche combien notre littérature est appréciée ici et quelle influence ont nos idées! Que de bien ou de mal peut faire dans le monde avec une seule phrase un de nos auteurs!...
J’ai assisté aussi aux représentations des théâtres locaux. Le public y est entièrement différent; c’est la bourgeoisie qui les fréquente, les employés de banque, les petits commerçants, leurs femmes, et même leurs enfants; tout s’y passe en famille, on s’y amuse bruyamment, en toute simplicité. Les pièces sont souvent empruntées à notre répertoire, non au plus littéraire, il faut l’avouer, mais au plus gai; les acteurs ajoutent encore une singulière agitation au mouvement effréné de nos vaudevilles, ils savent à demi leurs rôles et improvisent des scènes entières avec une verve inouïe, les plaisanteries locales éclatent à chaque réplique, et le naturel de leur jeu est sans rival. Avec un peu d’étude, un peu d’application et de culture littéraire, ils seraient d’admirables artistes.
L’art dramatique est encore dans son enfance en Argentine, il faut que les auteurs se dégagent des réminiscences qui les entravent, et soignent le style trop négligé de leurs œuvres. Ce travail commence à s’accomplir, grâce à deux ou trois hommes de talent, et surtout grâce à Laferrère, l’ami de Carlos Navarro qui a compris et dépeint ses contemporains avec une vérité saisissante et presque douloureuse: Les comédies de Laferrère resteront.
On joue assez peu de drames dans ces théâtres populaires, et cela m’a étonnée, car les Argentins ne sont pas gais; leur musique est mélancolique, la chansonnette est presque inconnue, et leur esprit, qui est vif et mordant, produit plus de mots amers que de mots drôles. Mais toute cette littérature dramatique est si jeune qu’il est permis de fonder tous les espoirs sur son avenir!
Les compagnies espagnoles sont nombreuses, elles jouent presque exclusivement des «zarzuelas», sorte de vaudevilles à couplets, souvent spirituels, presque toujours amusants. Quelques-unes sont de petits bijoux musicaux, et les artistes qui les jouent possèdent une bonne humeur entraînante. Les représentations ont lieu par sections, c’est-à-dire que le spectacle se compose de plusieurs pièces en un ou deux actes, et que l’on peut retenir sa place pour celle des pièces que l’on veut voir, ou pour deux d’entre elles, sans être contraint à assister au spectacle entier.
Nous n’avons pas vu de café-concert, ni de music-hall; on nous a dit que ces établissements étaient remplis d’un public hétéroclite, et qu’aucun Argentin n’osait y conduire une femme respectée. Nous nous sommes donc résignées facilement à ignorer des endroits où nous aurions été gênées, et où le répertoire n’offre que des attraits auxquels l’art est totalement étranger...
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Nous avons volé à nos amis deux ou trois après-midi pour aller assister à des conférences littéraires. C’est toujours dans ce même théâtre de l’Odéon qu’elles ont lieu, mais devant un public, hélas! bien clairsemé, et sauf les conférences d’hommes politiques italiens ou français, et d’un auteur populaire espagnol, c’est avec presque de l’indifférence qu’on les accueille. Il y a des raisons à ce manque d’empressement; d’abord les affaires qui absorbent les journées des hommes, et les innombrables obligations auxquelles sont soumises les femmes pendant les quatre mois de la saison: les visites, les thés, les mariages qui ont lieu soit l’après-midi, soit le soir, les réunions de famille, les achats! On se disperse si vite dans les estancias, que tous les devoirs et tous les plaisirs sociaux se groupent et s’accumulent de mai à septembre sans un jour de répit. Toujours cette hâte de vivre et d’agir qui ne laisse pas assez de prise aux travaux de l’esprit!
Je partage maintenant avec les porteños (nom qu’on donne aux habitants de Buenos-Aires), le désir de quitter la ville, de ne plus entendre de conversations mondaines ou de médisances souriantes, de me mettre en contact avec la nature loin du bruit, loin de cette vaine agitation...
Mais un scrupule me tourmente: ai-je bien fait d’accepter l’hospitalité de Madame Valdez? N’ai-je pas écouté une autre voix que celle de ma raison? Chaque matin, je prends la résolution de ne pas m’arrêter à la station dont Pío m’a répété le nom si souvent, et d’aller directement retrouver Georges; chaque soir, ma résolution faiblit... J’irai...
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C’était hier le premier jour du printemps, et le printemps m’a apporté la plus belle de ses roses...
Tout ce que je n’osais pas m’avouer à moi-même un autre m’a forcée à le dire. Ah! Pío, qu’avez-vous fait? Vous avez ressuscité dans mon cœur les joies que je croyais mortes, les troubles pleins de douceur, et le désir d’aimer...
Marthe était sortie, et je lisais dans le salon lorsqu’il est entré. Qu’avons-nous dit? Je ne m’en souviens plus. Nous avons parlé du voyage, de sa mère, du temps... et puis, dans un silence ses yeux ont rencontré les miens et j’ai compris...
Ce n’est pas pour échanger des phrases indifférentes qu’il est venu. Il voulait me dire qu’il m’aime depuis cinq mois, depuis ce jour où il m’a vue chez Délia, sa mère le sait et l’approuve, nos amis sont ses alliés, et Marthe même est un peu sa complice...
L’aveu de sa tendresse et de son espoir est sorti de sa bouche en paroles entrecoupées, il était pâle et sa main tremblait.
--Voulez-vous, me dit-il, enfin en se levant, me faire l’honneur de devenir ma femme?...
... Et je n’ai pas répondu: non...
Il sait tout de ma vie, mes chagrins, mon veuvage, ce que je fus et ce que je suis; il sait que mon cœur est à peine cicatrisé des blessures que le sort lui a infligées et que la main qu’il serre dans les siennes sait mieux panser que caresser...
--Pío, pourquoi choisissez-vous une étrangère, sans fortune, sans beauté, tandis que des jeunes filles charmantes, riches, et qui parlent la même langue que vous, seraient si heureuses de porter votre nom et de vous donner leur cœur plein d’espoir?...
--Mais, parce que c’est vous que j’aime, vous dont la chère tristesse et la grâce brisée m’ont charmé dès que je vous ai vue, vous qui êtes devenue le souffle même de ma vie! Si vous m’aviez refusé votre main, je ne m’en serais jamais consolé, certain qu’elle m’enseigne la route du bonheur...
Pío ne sait pas qu’on se console de beaucoup de choses...