Chapter 8 of 8 · 2534 words · ~13 min read

Part 8

Le printemps est souvent pluvieux ici, l’été quelquefois est torride, et l’hiver frissonne de temps en temps au souffle du pampero, mais l’automne est la saison sans rivale, elle n’a pas la mélancolie de l’automne d’Europe, et l’année solaire meurt sans laisser soupçonner que la mort appelle la corruption...

Il faut rentrer pourtant... Nous faisons une dernière promenade, et nous disons au revoir aux beaux arbres, à l’eau tranquille et à nos souvenirs...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pendant notre absence de Buenos-Aires, on a loué la petite maison où Pío est venu tant de fois me voir l’hiver dernier, et où Marthe a si souvent eu «justement besoin d’écrire à Georges»... Les meubles auxquels nous tenons sont chez Mamita qui donne l’hospitalité à mes cousins jusqu’à leur départ. En général, les demeures sont si vastes que des familles de douze ou quinze personnes s’y logent sans gêne; il y a plusieurs salons, deux au moins, un grand et un petit, plusieurs salles de bains, les domestiques eux-mêmes ont les leurs. On bâtit maintenant quelques petites maisons comme celle que nous habitions, et quelques maisons de rapport divisées en appartements, mais ce sont presque toujours des étrangers qui les habitent, les familles argentines sont trop nombreuses et trop habituées à l’espace pour s’y entasser.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Georges vient de la Compagnie maritime où il a retenu son passage et celui de Marthe sur un magnifique paquebot français: «Le Sauveterre»; les plans du navire l’ont séduit, et il est joyeux à l’idée qu’enfin les vapeurs français rivalisent avec les anglais, les allemands et les italiens qui ont créé de véritables palais flottants.

Le navire est arrivé, et pendant les cinq jours qu’il est resté dans le port, il a été permis de le visiter. Pío a voulu voir comment nos chers voyageurs allaient être installés, nous avons parcouru le bateau tout entier, nous l’avons trouvé confortable et même somptueux, le personnel nous a paru correct, et la cabine de Georges et de Marthe ne laisse rien à désirer. Pendant que nous causions sur le pont avec un aimable officier qui nous avait guidés complaisamment, on a apporté les malles marquées aux initiales de mes cousins, et parmi elles, j’en ai reconnu une que j’ai prêtée à Marthe, et sur laquelle j’ai retrouvé mon nom... mon nom d’avant... d’avant l’Argentine... d’avant le bonheur...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La voiture nous emporte tous les cinq vers le port, car Mamita a tenu à venir accompagner ses neveux d’adoption: c’est une coutume à laquelle on ne se dérobe jamais à Buenos-Aires. Comme les paquebots sont à quai dans l’immense bassin, les amis et les parents des passagers restent avec eux jusqu’à la dernière minute...

Dans les troisièmes classes, on chante: ce sont des Italiens qui retournent dans leur patrie, après avoir travaillé aux champs pendant les récoltes. Ils ont gagné de quoi faire vivre leur famille une année, et ils reviendront dès qu’ils auront besoin d’argent, pour s’en aller encore, jusqu’au jour où la femme et les enfants se décideront à les accompagner, et s’installeront avec eux pour toujours sur la terre libre et féconde qui les enrichira. Une foule pressée a envahi les ponts, les salons, les corridors, la salle à manger... On apporte des fleurs, des bonbons, des cadeaux, on pleure, on rit, on promet, on refuse, des affaires s’ébauchent ou se concluent pendant qu’on boit le traditionnel champagne des adieux, c’est une confusion, un brouhaha étourdissants! Des enfants se faufilent entre les jambes, s’égarent, se retrouvent, un pick-pocket est emmené discrètement, les officiers sont débordés, le commandant se cache, on cherche une valise égarée... et, tout à coup, la cloche sonne... il faut s’en aller...

Comme les autres visiteurs, je descends par la passerelle en me retournant cent fois; comme les autres, je me tamponne les yeux avec mon mouchoir; comme les autres, je me promets de me sauver avant que le navire s’écarte du quai... et comme les autres, je reste pour le voir partir!

C’est affreusement long, ce départ, cet arrachement... Je vois Marthe, les bras chargés de fleurs, et Georges écrasé de paquets apportés par des amis au dernier moment; ils s’appuient contre le bastingage et me sourient les yeux humides...

--A bientôt!... crie Marthe d’une voix déjà lointaine...

--A bientôt!... répond Pío, car la voix me manque, et mon cher mari a senti de quelle émotion je suis bouleversée...

Le bateau est sorti du port, et laissant Mamita rentrer avec la voiture, nous revenons à pied par les rues d’un Buenos-Aires matinal et grouillant que je ne connaissais pas encore et dont les mille bruits me distraient de mon chagrin. Les petits vendeurs de journaux bondissent sur les plates-formes des tramways en marché en criant: _La Prensa_!... _La Nacion_!... _La Argentina_... d’une voix perçante; les marchands de marée offrent avec une espèce de chant de gros poissons irisés et des crevettes roses énormes qui débordent des corbeilles équilibrées par une perche sur leur épaule, le marchand de pommes de terre, le marchand de salades, s’égosillent en traînant leurs charrettes à bras... des gamins joufflus appellent de toutes leurs forces «l’empanadero» et trépignent de leurs petits pieds nus, lorsqu’il leur apporte, dans son panier couvert, les pâtés dorés pleins de viande ou de légumes, en hurlant: Empanadas!... Empanadas!... Des Turcs proposent d’un ton plaintif des savons, des miroirs, des tire-bouchons et des foulards qu’ils promènent sur des tréteaux... De robustes commères, en robe flottante, discutent bruyamment autour d’une voiturette de fleurs...

Nous approchons de chez nous, mes yeux se brouillent encore de larmes:

--Soyez raisonnable, ma chérie, me dit mon mari en pressant mon bras sous le sien, et ne pleurez plus. Vous savez bien que s’ils ne revenaient pas, nous irions les chercher, et que, lorsqu’ils s’en retourneront la prochaine fois, nous partirons avec eux... Avez-vous peur de la vie à mes côtés? Regrettez-vous de me rendre heureux?

Je levai les yeux pour rencontrer le regard de Pío:

--«Ton pays sera mon pays... ta maison sera ma maison...»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L’affection maternelle de Mamita et l’amour de mon mari ont trouvé mille ressources pour me rendre moins pénibles les jours qui ont suivi le départ de mes cousins. J’accompagne Mamita aux comités des innombrables œuvres de charité qu’elle préside, et Pío me conduit dans le monde. La saison a recommencé, nos amis et nos parents sont revenus, et demain, nous célébrerons la fête nationale Argentine, la fête du 25 mai...

Il y a donc un an que je suis arrivée ici, un an seulement... un an déjà! Je regarde ce boudoir qui m’appartient, j’entends un faible son de piano qui vient du salon de Mamita; de l’autre côté de la galerie, c’est l’appartement silencieux où la tante Victoria marche à pas feutrés... Tout à l’heure, Pío entrera, il s’assoira sur ce petit fauteuil, et nous parlerons de ce qu’il a fait aujourd’hui, de ce que j’ai fait moi-même, de notre chère estancia, des amis... de notre amour... Ma vie est là, je ne souhaite plus rien... Si! il y a une chose que je désire de toutes mes forces, c’est que, de l’autre côté de l’Océan, dans mon pays aimé, on connaisse mieux ma seconde patrie!

Et pour la connaître, il faut vivre sur nos sol, se mêler à ses fils, explorer ses solitudes vierges! Elle est fière de sa jeune grandeur, mais elle accepte les leçons du passé, elle a l’orgueil de son effort, mais il ne l’a pas rendue vaine, et elle accueille les Français avec les mots qu’ils aiment, et auxquels elle croit: Liberté, Égalité, Fraternité!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Du soleil, le ciel bleu, et de la joie... c’est le 25 Mai...

A toutes les fenêtres flottent les drapeaux bleus et blancs, le canon tonne, des groupes passent en chantant, la cocarde bleue et blanche à la boutonnière ou au corsage, des délégations d’écoles, de corps de métiers, de Facultés défilent... les automobiles marquent le pas derrière d’humbles breaks mouchetés de la boue des routes campagnardes, voici le coupé discret de l’Archevêque, des gauchos passent au pas léger de leurs chevaux...

Devant nos fenêtres, la vaste place où s’élève la statue de San-Martin, fourmille déjà de centaines d’enfants qui vont chanter tout à l’heure le chant national argentin en l’honneur du héros de l’Indépendance...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La foule s’est rangée sans un cri, sans une querelle, recueillie et attentive, et dans l’air frais du matin, dans la limpidité de ce beau jour d’hiver, s’unissent des voix pures, nettes, aiguës. L’hymne patriotique monte vers le ciel clair, et les petits visages se lèvent vers l’effigie du héros, tout enflammés d’ardeur et d’amour...

Mamita pleure d’émotion, et je sens ma gorge se serrer, quand un des plus petits enfants vient déposer une palme dorée sur le socle de bronze...

Un homme parle au pied de la statue, nous distinguons chaque mot. Il dit la vie de San-Martin, cette vie d’héroïsme et de misère, et l’admirable élan de celui qui «donna des ailes aux canons», en leur faisant passer l’Ande infranchissable: il dit aussi ce que fut l’épouse de ce soldat sans pair, la douce compagne aux boucles brunes, dont le cœur menaçait de se briser à chaque bataille, et qui masquait ses angoisses par des sourires; il évoque Fray Beltrán, le moine guerrier, qui s’improvisa fondeur et fit des pièces d’artillerie avec les cloches des couvents, les dames de Mendoza, donnant leurs bijoux et leur argenterie pour payer la nourriture des soldats, et gâtant leurs belles mains à coudre de rudes vêtements, les Puyrredon, les Brandzen, les Lavalle, tous... tous... l’un d’eux était Français, dit-il...

Je tressaille d’orgueil... là où on se bat pour une juste cause, n’y a-t-il pas toujours au moins un Français?

La cérémonie est finie, la voix virile qui vient d’exalter l’amour de la patrie en paroles brûlantes s’est tue.

La place est vide... mais le socle de la statue disparaît sous les fleurs...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous allons à pied chercher Carmen et Carlos avec lesquels nous assisterons à la revue. A peine si l’on peut circuler... des provinces lointaines sont venus des gens basanés et graves; Rosario, port des céréales, Tucuman, où la culture de la canne à sucre fait des millionnaires, Mendoza dont les vignerons connaissent les grappes du pays de Chanaan, Santa-Fé où les fortunes sont attachées au bois incorruptible du Quebracho, Entre-Rios où roule l’or des oranges, Rio-Negro qui fait croître des fourrages incomparables à l’ombre des pêchers chargés de fruits, et Salta, et Jujuy... toutes les régions sont représentées par des hommes vigoureux et actifs, et des femmes joyeuses d’étaler en bijoux et en soies la richesse que leurs maris tirent de la terre féconde... Les ouvriers se mêlent aux bourgeois, les riches aux pauvres, on se sourit... les classes sociales ne se haïssent pas: elles ne sont séparées que par quelques années de labeur...

Des agents de police à cheval font ranger la foule: le président de la République passe... il est précédé de beaux hommes à cheval, vêtus de blanc et cuirassés, et suivi d’un détachement de soldats dont l’uniforme rappelle celui des grenadiers du premier Empire... Le régiment de San Martin.

Le flot humain qui noircit les rues se dirige vers l’endroit où les troupes vont défiler et manœuvrer... Nous sommes dans une tribune, et je suis à la lorgnette toutes les évolutions militaires... Au loin, sonnent les cuivres, et l’on voit passer comme une trombe les cavaliers soudés à leur selle... voici les fantassins en vêtements sombres... leurs bottes jaunes marquent un pas impeccable... les artilleurs se balancent sur les affûts des canons qui luisent au soleil... le train des équipages, ses fourgons, ses mules... des brassards blancs marqués d’une croix rouge... le drapeau!

Et tous, tous, depuis le président de la République jusqu’au plus humble, jusqu’au plus nouveau citoyen, saluent d’une acclamation formidable ce chiffon sacré sur lequel entre les deux couleurs candides, se lève un jeune et rayonnant soleil!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous traversons de nouveau la ville, les boutiques sont fermées et la foule est plus nombreuse encore qu’avant la revue; les voitures ne circulent plus, des bouquetières vendent des fleurs bleues et blanches, on achète des cocardes, des médailles, des plaquettes émaillées, des pères portent sur leurs épaules de petits enfants à moitié endormis... On attend les illuminations, et voici déjà que les premières guirlandes de lampes électriques commencent à briller aux frontons des monuments...

Nous rentrons pour nous habiller avant d’aller au théâtre Colón où se donne la représentation de gala...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un brouillard de poussière lumineuse plane sur Buenos-Aires, nous arrivons au Colón, non sans peine, et me voici dans la loge de Carlos Navarro, cette même loge d’où j’ai vu pour la première fois ceux qui sont maintenant presque tous mes amis, et dont plusieurs sont mes parents... je suis assise entre l’amie qui m’a accueillie et le mari qui m’a donné son nom et sa vie...

Je regarde Délia Ortiz de Marino, Lucia Iturri de Hansburg, Léonor Cruz de Valdeña, Gloria Villalba, leurs beaux visages me sourient familièrement... il me semble que nous avons grandi ensemble...

Toute la salle est debout: l’orchestre joue l’hymne Argentin...

Pío voit que mes yeux se remplissent de larmes; il me dit tout bas en serrant ma main:

--Vive la France!

Et je lui réponds en joignant ma voix à toutes celles qui poussent un cri d’espoir et d’amour:

--Viva la República Argentina!

FIN