Part 3
--Tout cela serait magnifique, certes, si seulement c’était vrai. Mais on amplifie singulièrement les bénéfices dans le monde des affaires, et ici, où l’on garde le souvenir de merveilleux coups de fortune, plus encore qu’ailleurs. Le temps des millions gagnés en six mois est passé; il faut plus de patience désormais, et beaucoup s’en retournent plus pauvres qu’ils ne sont arrivés à cause de leur hâte et de leur imprudence. On se jette tête baissée dans de folles spéculations, soutenues à peine par des banques improvisées, une fois sur mille, cela réussit, mais c’est seulement de cette fois-là que l’on se souvient! Ce pays admirable de richesse et d’énergie est quelquefois épuisé par son effort même, et les ruines y sont aussi rapides que les fortunes ont mis peu de temps à se faire. Ainsi, croyez-moi, attendez, travaillez, et comptez sur ma sympathie. Je vais vous donner un petit mot pour le Directeur de la Banque qui vous facilitera les opérations, d’ailleurs, j’espère vous revoir bientôt et vous donner de bonnes nouvelles; en attendant, cher Monsieur, dit-il en s’adressant à Georges, mon âge me permet de vous donner un conseil; gardez-vous de ceux qui essaieront de vous lancer dans des affaires hasardeuses, et surtout du jeu, quel qu’il soit!
--Du jeu?
--Oui, ici on joue, on joue à la Bourse, à la Bourse des céréales, à la loterie, aux courses, dans les cercles, sur les terrains, on joue partout! Certes, les sociétés de bienfaisance y trouvent un fonds considérable, mais ce n’en est pas moins une plaie sociale, elle vous guette de toutes parts et la charité qu’elle sert, ne l’excuse pas. Songez que le Jockey-Club de Buenos-Aires est assez riche pour acheter au cœur de la ville l’emplacement d’un grand village, et que les courses attirent des milliers d’hommes, même les jours ouvrables! Et combien de familles s’imposent de réelles privations pour acheter un billet de loterie!
--J’en ai déjà acheté un, murmura Georges un peu honteux.
M. Roy sourit et se leva, nous prîmes congé, reconnaissants de son accueil et de ses conseils, et il nous promit de nous faire visiter un asile de vieillards qu’il soutient presque seul, et les autres établissements français de bienfaisance auxquels il prête son concours sans défaillance.
--Si tous nos compatriotes étaient comme celui-là!... nous dit Georges en sortant.
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Nos affaires mises en ordre, il ne nous restait qu’à attendre le moment de dire «au revoir» au voyageur. Ces dernières heures à passer ensemble sont les plus tristes. On s’est tout dit, on le croit, du moins, on se regarde comme si l’on ne devait plus se revoir, en renfonçant ses larmes, on se balbutie d’inutiles recommandations, déjà faites dix fois et qui seront sûrement oubliées bien vite, et au fond de soi-même, on sent germer ce souhait: Ah! je voudrais qu’il soit déjà dans le train! tant l’approche de la douleur est pire que la douleur même... Moi qui connais tout cela, et qui me suis séparée plusieurs fois de la moitié de mon cœur, j’ai évité le plus possible à Marthe et à Georges les affreuses heures de tête-à-tête qui précèdent le départ. Je les ai conduits au Bois de Palermo, la promenade élégante dont l’animation a distrait un peu leur chagrin.
Le ciel était d’un bleu léger, presque blanc, les arbres, de cent essences différentes, se doraient au soleil clair d’un hiver pareil à un printemps, et dans cette lumière unique de l’Argentine, passaient et repassaient, en voiture ou en automobile, des femmes et les jeunes filles aussi belles dans l’éclat du jour qu’elles l’étaient l’autre soir dans la lumière rosée du Théâtre Colón.
Nous nous mêlâmes aux piétons qui suivaient sous les palmiers l’allée principale du parc. C’étaient pour la plupart des jeunes gens et des jeunes filles, fiancés déjà, ou sur le point de l’être. Tous se connaissent dans cette jeune société, restreinte encore à un petit nombre de familles, et les plaisanteries amicales, les interpellations affectueuses se croisaient d’un groupe à l’autre, dans les éclats d’une gaîté familière et fougueuse. Il me fallut peu de temps pour me rendre compte que personne ne semblait porter son nom parmi ces jeunes gens; tous sont affublés de surnoms, parfois gracieux et souvent saugrenus: le Gros, la Blonde, Coca, Nona, Copeta, le Néné... Malgré les joues ombrées des garçons, et les formes pleines des jeunes filles, il nous semblait être entrés dans une ronde d’enfants...
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Quand nous remontâmes en voiture, le cocher allumait les lanternes, et lorsque nous rentrâmes dans la ville, la nuit était déjà venue. Je bénissais ce bref crépuscule. C’est un moment douloureux pendant lequel s’aggravent toutes les souffrances, on subit l’agitation de la journée et l’on se sent loin encore de l’apaisement de la nuit. Je craignais pour les cœurs chagrins de Georges et de Marthe, des adieux échangés pendant la mort du jour.
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La pauvre Marthe à été raisonnable, et son mari n’a pas vu ses larmes au moment où s’ébranlait le train. Elle a tenu à l’installer elle-même dans le wagon-lit confortable qu’il avait retenu, et après une grande étreinte elle a quitté la gare sans trop d’émotion apparente. Mais dans la voiture, la faible héroïne s’est effondrée sur mon épaule, et m’a bouleversée d’une peine qui trouvait dans mon cœur tant d’échos lointains...
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Nous avons eu une dépêche déjà de notre voyageur, et nous attendons une lettre.
--Oui, Marthe, elle sera longue, la lettre, et je sais d’avance qu’il y en aura une bonne moitié que tu liras seule dans ta chambre...
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Les jours ont passé, et enfin, ces nouvelles tant désirées sont arrivées. Elles sont aussi bonnes que possible, débordantes d’enthousiasme et Georges y joint tant de tendresses pour sa femme, qu’elle n’a plus qu’une idée: partir à son tour pour rejoindre le bien-aimé... Les jours ont fait des semaines, et chacune de nos journées apporte une satisfaction à notre curiosité, et une distraction à nos soucis.
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Nous avons été prendre le thé chez Madame Ortiz, Delia Marino de Ortiz, dans sa maison de l’avenue Alvear, une voie nouvelle, somptueuse et riante, et dès l’entrée le charme de cet intérieur, où trois générations sont réunies, et où la malice et l’hypocrisie sont inconnues, nous a conquises. Carmen était déjà arrivée, et les présentations faites à la famille, Madame Ortiz nous a abandonnées en s’excusant, pour aller trouver ses artistes qu’elle adore, et le concert a commencé. Je ne me souviens pas d’avoir vu réunis tant de noms célèbres sur un programme, ni un auditoire plus sensible et plus intelligent. Tout est compris aussitôt que dit, et applaudi avec enthousiasme. Il n’y a presque que des dames aux réunions de ce genre. Les maris sont à leurs affaires, et quelques-uns, bien peu nombreux, viennent chercher leur femme à la fin de la journée.
Le corps diplomatique était au complet pourtant; malgré moi j’essayais de mettre sur chaque visage de ministre ou de consul le masque caractéristique de son pays. Je me trompais presque toujours, tant il est vrai que dans les classes policées et raffinées les signes de race s’effacent à peu près, et la manière d’être de chacun devient celle de tous.
Nous retrouvâmes dans les toilettes et l’arrangement des femmes qui nous entouraient cette élégance qui est leur apanage, mais elles avaient, sous ce toit hospitalier, une charmante liberté d’allures, et une grâce aimable que nous ne leur connaissions pas encore.
Marthe était allée avec Carmen prendre une tasse de thé, lorsque Madame Ortiz s’approcha de moi:
--Chère madame, me dit-elle, permettez-moi de vous présenter mon ami Monsieur Pío Valdez qui désire beaucoup vous connaître, il aime votre Paris où il est allé plusieurs fois, et meurt d’envie d’en parler un peu avec vous. Elle s’en alla, et M. Valdez s’assit à mes côtés.
Déjà l’on m’avait avertie qu’il est de mauvais ton à Buenos-Aires de causer plus de cinq minutes dans un salon avec un «caballero», lorsque ce n’est ni un parent ni un fiancé, et je me préparais après l’échange de quelques phrases, à me lever et à aller rejoindre ma cousine et mon amie dans la pièce voisine, désireuse de ne choquer en rien des coutumes qui ne laissaient pas néanmoins de m’étonner. On eût dit que mon voisin devinait ma pensée, il me dit en souriant:
--Dans la maison de ma vieille amie Délia, madame, un homme et une femme peuvent causer sans que personne y prenne garde, ou interprète mal un entretien un peu prolongé. Notre hôtesse a su faire accepter à son entourage des habitudes européennes qui contribuent à donner chez elle à notre société l’animation qui lui manque souvent, et on commence heureusement à l’imiter. Elle a beaucoup fait pour l’avancement intellectuel et social de notre pays, et tout ce qui pense et lit et aime les arts à Buenos-Aires lui en est profondément reconnaissant.
Ces mots me rassurèrent, et je me laissai aller au plaisir de la causerie; ma curiosité était insatiable, la complaisance de mon interlocuteur était sans bornes. Il me parla de la France avec émotion. Il me décrivit la vie du «campo», sa ferme agrandie et embellie chaque année, les terres fertiles, les plaines sans fin. Je connus par lui d’utiles détails sur la société dont il fait partie. Il me fit remarquer combien les jeunes filles étaient libres et parées dans cette société rigoriste, et comme je lui demandais pourquoi, à l’encontre de toutes nos coutumes européennes, le papillon devenait chrysalide, il me répondit:
--Les femmes, vous l’avez déjà remarqué, Madame, sont, après leur mariage, absorbées par les soins et les devoirs de la maternité, c’est donc avant qu’elles prennent leur part de distractions et de plaisirs mondains. La vie d’une jeune fille ici est heureuse et insouciante, elle jouit de sa beauté qu’elle pare de tout le luxe possible, ses parents lui donnent toutes les joies de son âge, sans compter; aussi, aucune d’entre elles n’est pressée de se marier. Elles choisissent à loisir l’homme près duquel elles passeront leur vie et elles attendent avec patience que leur fiancé ait une situation qui lui permette de continuer à vivre comme elles le faisaient sous le toit paternel; cette attente dure parfois des années, et il n’y a pour ainsi dire pas d’exemple que des fiançailles aient été rompues...
Pío Valdez lut une question un peu indiscrète dans mes yeux.
--Non, me dit-il en souriant, je n’ai jamais été fiancé. Je ne me sens pas la vocation du mariage, et mes affaires m’occupent assez pour m’empêcher de me sentir trop seul. Et puis, ici, on se marie jeune, je suis trop vieux!
Vieux? Non; Pío Valdez n’est pas vieux. Il doit avoir trente-cinq ou trente-six ans; comme il arrive à presque tous les Argentins, ses cheveux commencent prématurément à s’argenter; il a une jolie voix grave, tendre, des yeux bruns... Je me sentais en sympathie complète avec lui, et lorsqu’il me dit que, dans peu de jours, il regagnait ses terres, je sentis un petit regret de ce départ si prompt.
Les moments avaient passé vite, et l’heure de rentrer était arrivée, nous dîmes au revoir à Délia Ortiz, aux quelques intimes qui restaient encore à la famille, et je quittai avec regret cette maison où l’amitié et l’intelligence règnent sans rivalité.
Il me fut impossible, ce soir-là, de communiquer à Marthe mes impressions; je la laissai se répandre en éloges et en critiques sans trouver la force de lui répondre.
--Crois-tu, me disait-elle, Madame Cruz, tu sais, cette jolie femme, qui avait une toque avec des paradis jaunes, eh! bien, elle a tout une «cuadra» à elle, et dans une de ses maisons, elle fait vivre au moins dix familles pauvres! c’est bien, ça! Oh! et puis, figure-toi, quand une dame va dîner en ville, sans son mari, sa femme de chambre vient la chercher, parce que cela paraîtrait choquant si le maître de la maison ou un ami la reconduisait à sa porte! Moi, je trouve que c’est insolent pour elle et pour le maître de la maison, ces habitudes-là. Et toi, qu’en penses-tu?
Moi, je n’en pensais rien, je n’écoutais qu’à peine, et je me reprochais mon mutisme.
--Ma pauvre Marthe, lui dis-je vers la fin du dîner, je suis désolée de te laisser seule ce soir, mais j’ai une légère migraine, et je crois plus prudent de me coucher.
--Tu as raison, couche-toi, me répondit ma cousine, j’ai justement besoin d’écrire à Georges.
La chère enfant a «justement besoin d’écrire à Georges» tous les jours, mais comme elle sait que cette correspondance quotidienne fut une de mes chères habitudes, elle trouve tous les jours une excuse pour envoyer de tendres souvenirs à son mari aimé, sans trop me rappeler le temps où je disais de loin toutes mes pensées et toutes mes actions à celui qui en attendait anxieusement le récit.
Depuis notre arrivée, tant d’êtres nouveaux et de choses nouvelles ont défilé devant mes yeux que j’ai vécu comme engourdie, que je n’ai souffert que par instant de mes chagrins d’autrefois et de mon isolement d’aujourd’hui. Mais pourquoi cette soirée réveille-t-elle les peines passées avec tant de violence? Pourquoi ai-je les yeux pleins de larmes, tandis que je m’accoude seule à ma fenêtre sous la lune blanche et froide comme un miroir givré?... L’activité guérit-elle vraiment de la solitude?
Pío Valdez le croit, moi, je ne le crois pas!
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Un coup de téléphone ce matin... C’est Carmen qui m’avertit que nous allons visiter le Jardin Zoologique, elle viendra nous chercher avec son mari et un parent à elle...
--Qui est ce parent, Carmen?
--Vous verrez, curieuse! Un rire clair, et la communication est coupée.
--Marthe, habille-toi vite, nous allons avec Carmen au Jardin Zoologique.
--Quelle chance! s’écrie Marthe, mais j’aurais bien voulu y aller avec Georges. Il aime tant les animaux!
--Tu iras une autre fois avec Georges, sois tranquille. En attendant, dépêche-toi.
Pour la première fois depuis quatre ans, je me préoccupe de ma toilette, est-ce donc l’élégance excessive de mes nouvelles amies qui provoque ce petit mouvement de coquetterie?
Nous sommes prêtes, nous déjeunons en hâte, et nous attendons nos guides.
--M. Navarro vient aussi? me demande Marthe en cachetant un petit mot qu’elle vient d’achever rapidement. Elle avait eu «justement besoin d’écrire à Georges» avant de sortir.
--Oui, et il doit amener un parent de Carmen.
--Qui? Quel parent?
--Je ne sais pas.
Si, je sais; et je cesse de me mentir à moi-même au moment où je mens à Marthe. C’est Pío Valdez qui doit arriver tout à l’heure. J’en suis sûre sans pouvoir m’expliquer les raisons de ma certitude. J’ignorais qu’il fût parent de Carmen, et pourtant, en comparant le visage clair de l’une au visage brun de l’autre, on peut trouver une lointaine ressemblance... Les yeux, par exemple, chez tous deux se relèvent un peu vers les tempes, bridés à peine dans des paupières délicates...
Comme je deviens observatrice!...
--On a sonné! crie Marthe à mon oreille. On a sonné! Ce doit être Carmen.
Je sursaute, je n’ai rien entendu.
--Comme tu es distraite, aujourd’hui! me dit ma cousine; et elle court recevoir nos amis.
Nous traversons la ville, une partie du Bois de Palermo, et à la porte du Jardin Zoologique, le Directeur, M. Tassistro et sa femme nous reçoivent avec une amabilité exquise. Lui, est un romain loquace et spirituel dont les yeux brillent de malice et de bonté; elle est argentine, parfaitement distinguée et certainement intelligente.
Nous marchons, guidés par M. Tassistro, dans les allées de ce jardin qui vaut celui de Hambourg, et nous nous extasions devant chaque cage, soignée, propre, coquette même, où des animaux jouent ou mangent, gais et pleins de santé, lorsque tout à coup, nous nous trouvons face à face avec un énorme ours fourmilier, un tamanoir dont la queue balaie le sol, et qui se dandine sur ses grandes griffes recourbées en regardant de côté et d’autre avec de petits yeux ronds; il nous frôle en passant, et pose délicatement sur mon poignet le bout de son interminable museau glacé et gluant. Je pousse un cri de frayeur, mais Tassistro se met à rire.
--Il n’est pas méçant, dit-il, et c’est son jour de sortie.
Il nous explique alors, dans un français charmant et zézayant, que garder en captivité des animaux lui semble barbare, et qu’il profite de son pouvoir directorial pour les faire promener ainsi, chacun à son tour, une fois par semaine, gardés à vue par un employé du jardin.
--Et... les lions? demande Marthe.
--Non, pas les lions. Mais j’ai en liberté chez moi de petits tigres et de petits pumas que vous verrez tout à l’heure en prenant le thé...
Je crois bien qu’aucun de nous n’a grande envie de prendre du thé...
Tassistro nous a quittés un instant, il revient avec une poignée d’herbe, et nourrit devant nous des hippopotames vêtus d’une pourpre granuleuse, et des rhinocéros maladroitement taillés dans du basalte qui accourent à son appel.
Et que d’oiseaux se lèvent quand nous passons! Leurs plumages éblouissants se détachent sur des fonds de verdure disposés avec un goût original et séduisant. Nous reviendrons souvent ici, j’en suis sûre!
--Voilà des guanacos, le lama d’Argentine, me dit Navarro en me montrant un groupe de singuliers animaux, hauts sur pattes, le cou long, mince et flexible, dont le poil est d’un jaune doré sur le dos et blanc au ventre et à la poitrine. N’approchez pas trop, ils ont, comme la vigogne leur cousine, la funeste habitude de cracher au visage des visiteurs, c’est leur manière de se défendre: elle en vaut une autre! Pourtant, ils sont timides, et les chasseurs en ont fait des hécatombes pour avoir leur fourrure. Le gouvernement a dû les protéger en en défendant la chasse à certaines époques de l’année, sans cette mesure l’espèce aurait peut-être déjà disparu.
M. Tassistro nous énumère ensuite les animaux caractéristiques de l’Argentine: la chaja, un bel oiseau qui se fait rare et qui garde les maisons isolées aussi bien que le plus féroce boule-dogue, l’autruche, la vigogne, le tatou, que l’on mange sous son nom populaire de «mulita», le skunk, le puma, ce lion de l’Amérique du Sud, et d’autres encore dont il nous montre à mesure des spécimens superbes; voici un iguane, lézard énorme, inoffensif et bariolé.
--Il né sait pas mordre! céloui là...
Je commence à me sentir lasse, mais je n’en dis rien, pour ne pas gâter le plaisir de Marthe qui ne peut quitter la cage où courent, s’entrechoquent, tombent, se battent, se suspendent, mangent, agitent leurs babines et se grattent, un tas de petits singes jaunes du Paraguay, coiffés en brosse, plus remuants et plus vifs que des souris.
--Regarde ce gros, me dit-elle, tu ne trouves pas qu’il ressemble à mon professeur de piano, Madame Mussieux?
--Les singes réssemblent seulement aux hommes, répond Tassistro qui s’avance vers nous, un jeune orang-outang dans les bras, jamais aux dames, qui sont toujours çarmantes... N’est-ce pas, messieurs!
Navarro et Pío Valdez sourient, ils connaissent Tassistro, et savent que l’ironie est la forme habituelle de son discours.
--Vous paraissez un peu fatiguée, me murmure Pío Valdez, êtes-vous souffrante?
--Non, mais je ne suis pas habituée aux longues promenades à pied, et je vous avoue que je voudrais bien me reposer un instant.
Le malin Tassistro a deviné, et il nous fait monter dans un train minuscule dont la locomotive est grande comme une chaufferette et qui nous dépose à sa porte.
En notre honneur, on a enfermé les jeunes fauves, ses pensionnaires, et c’est l’aimable Madame Tassistro qui nous fait les honneurs de sa maison enfouie sous des arbres rares et des fleurs éclatantes.
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Dans la voiture qui nous ramène vers le centre de la ville, Navarro nous conte comment Tassistro a donné au Jardin Zoologique de Buenos-Aires cette importance qui en fait une des curiosités de la ville, grâce à un amour immense pour les animaux qu’il fait vivre dans le bien-être, et grâce à son entente des affaires. Il vend des œufs, achète des fauves, invente des attractions pour les enfants,--et même pour les parents,--il a fondé une revue littéraire et scientifique, et il est arrivé à n’avoir aucun besoin du secours de la Municipalité pour subvenir aux dépenses du jardin, enfin il nous remplit d’admiration pour cette intelligence sensible à la fois, et pratique.
Malgré notre fatigue, nous avons traversé à pied le Jardin Botanique, administré celui-ci par un Français et nous avons été enchantées, Marthe et moi, par la beauté des arbres et de leur arrangement. Les derniers rayons du soleil traversaient les branches d’un pin de Norvège pour venir s’éteindre sur le tronc écailleux d’un palmier, et des roses tardives s’effeuillaient près de camélias rouges et blancs, au feuillage luisant comme du métal: cette terre heureuse permet à toutes les plantes de croître et de fleurir.
Enfin, nous sommes rentrées. Nos amis nous ont accompagnées, et sont restés à dîner avec nous. La légendaire hospitalité espagnole règne encore en maîtresse en Argentine, et nos domestiques prévoient toujours la venue des amis qui partagent fraternellement le repas, et rendent léger le poids des heures. Un peu après le dîner, Marthe nous a quittés sous prétexte de se reposer, je soupçonne qu’elle «avait justement besoin d’écrire à Georges», pour lui conter sa journée...
Nous causâmes tard dans la soirée. Carlos Navarro se mit à nous parler de la littérature argentine. Je n’en avais aucune idée: les romanciers sont rares encore ici, plus rares que les poètes ou les auteurs dramatiques, et c’est en général par le roman que l’on commence à connaître la littérature d’un peuple; le vocabulaire poétique est difficile à comprendre, le drame et la comédie sont trop caractéristiques et trop brefs. J’appris les noms de Joaquin Gonzalez, de Angel Estrada, de Calixto Oyuela et je lirai leurs livres dont Carlos m’a fait une analyse tentante. Son poète préféré, c’est Rafael Obligado dont il nous a récité plusieurs poèmes qu’il sait depuis son enfance. L’un d’eux, «le Condor», m’a frappée. Ce sont de grands vers purs, hautains, froids, et palpitants pourtant, comme de la neige couvrant un volcan. Mais ma sensibilité a été plus touchée par un petit poème du même auteur: «Nocturne», dont le titre banal dépare la grâce, et que Navarro nous a récité admirablement.