Part 1
L’ILLUSION LIBÉRALE
PAR LOUIS VEUILLOT
CINQUIÈME ÉDITION
PARIS PALMÉ, ÉDITEUR DES BOLLANDISTES RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 25
1866 Droits de traduction et de reproduction réservés
PARIS
IMPRIMERIE BALITOUT, QUESTROY ET Cie,
7, rue Baillif et rue de Valois, 18.
L’ILLUSION LIBÉRALE
I
_Sentant l’hérésie_... J’ai compris, il y a quelques jours, la vérité et la profondeur de cette expression, en écoutant longuement causer un homme, le plus honnête que l’on puisse imaginer, dévot, occupé de bonnes œuvres, érudit, ardent, plein de belles illusions; plein aussi, hélas! de lui-même, et, tout à l’heure, plein de mauvaise foi.
Il s’était proclamé catholique obéissant, mais surtout catholique «libéral».
On lui a demandé ce que c’est qu’un catholique libéral, relativement au catholique pur et simple, qui croit et qui pratique ce qu’enseigne l’Église? Il a répondu ou plutôt il a fait entendre que le catholique pur et simple, qui croit et pratique ce qu’enseigne l’Église, est un catholique peu éclairé. On objecta qu’alors donc, à son avis de catholique libéral, l’Église catholique est peu éclairée? Il ne voulut point articuler cela, mais on vit qu’il le pensait. Il faisait d’ailleurs des distinctions et des confusions assez louches entre l’Église et la _Cour romaine_. A propos des brefs, lettres latines et encycliques publiés dans ces derniers temps, la _Cour romaine_ venait sur sa langue bien à point pour le tirer d’affaire; néanmoins, il n’en résultait rien de net.
Pressé de trouver un mot qualificatif plus clair que ce _peu éclairé_, il recommença une digression sur la liberté humaine, sur les changements qui se sont opérés dans le monde, sur les époques de transition, sur les abus et les inutilités de la contrainte, sur la nécessité de ne plus employer la force au profit de la vérité. Il appuya sur le péril d’avoir des priviléges et sur la convenance d’y renoncer absolument... Dans ce verbiage, nous reconnûmes divers lambeaux des doctrines révolutionnaires qui se combattent ou plutôt se bousculent depuis 1830. Le fond était du Lamennais, et il y avait jusqu’à du Proudhon. Mais ce qui nous frappa davantage, ce fut l’insistance avec laquelle notre catholique libéral nous qualifiait de catholiques _intolérants_.
On l’arrêta là-dessus. Oubliant cette fois la «Cour romaine», il avoua que ce qu’il reprochait à l’Église, c’est son intolérance.--Elle a, dit-il, toujours trop gêné l’esprit humain; elle a constitué sur le principe de l’intolérance un pouvoir séculier encore plus fâcheux. Ce pouvoir a asservi le monde et l’Église elle-même. Les gouvernements catholiques se sont ingérés d’imposer la foi; de là des violences qui ont révolté la conscience humaine et qui l’ont précipitée dans l’incrédulité. L’Église périt par les appuis illégitimes qu’elle s’est voulu donner. Le temps est venu, elle doit changer de maximes; ses enfants doivent lui en faire sentir l’opportunité.--Il faut qu’elle renonce à tout pouvoir coercitif sur les consciences, qu’elle nie ce pouvoir aux gouvernements.--Plus d’alliance entre l’Église et l’État: que l’Église n’ait plus rien de commun avec les gouvernements, que les gouvernements n’aient plus rien de commun avec les religions, qu’ils ne se mêlent plus de ces affaires!--Le particulier professe à sa guise le culte qu’il a choisi suivant son goût: comme membre de l’État, il n’a point de culte propre.--L’État reconnaît tous les cultes, leur assure à tous une égale protection, leur garantit une égale liberté, tel est le régime de la tolérance; et il nous convient de le proclamer bon, excellent, salutaire, de le maintenir à tout prix, de l’élargir constamment.--L’on peut dire que ce régime est de droit divin: Dieu lui-même l’a établi en créant l’homme libre; il le pratique en faisant luire son soleil sur les bons et sur les méchants. A l’égard de ceux qui méconnaissent la vérité, Dieu aura son jour de justice, que l’homme n’a pas le droit de devancer.--Chaque Église, libre dans l’État libre, incorporera ses prosélytes, dirigera ses fidèles, excommuniera ses dissidents; l’État ne tiendra nul compte de ces choses, n’excommuniera personne et ne sera jamais excommunié.--La loi civile ne reconnaîtra aucune immunité ecclésiastique, aucune prohibition religieuse, aucun lien religieux: le temple paiera l’impôt des portes et fenêtres, l’étudiant en théologie fera le service militaire, l’évêque sera juré et garde national, le prêtre se mariera s’il veut, divorcera s’il veut, se remariera s’il veut. D’un autre côté, pas plus d’incapacités et de prohibitions civiles que d’immunités d’un autre genre. Toute religion prêchera, imprimera, processionnera, carillonnera, anathématisera, enterrera suivant sa fantaisie, et les ministres du culte seront tout ce que peut être un citoyen. Rien n’empêchera, du côté de l’État, qu’un évêque commande sa compagnie de garde nationale, tienne boutique, fasse des affaires; rien n’empêchera non plus que son Église, ou le Concile, ou le Pape puissent le déposer. L’État ne connaît que des faits d’ordre public.
II
Notre catholique libéral s’animait beaucoup en déroulant ces merveilles. Il soutenait qu’on n’avait rien à lui répondre, que la raison et la foi et l’esprit du temps parlaient par sa bouche. Pour l’esprit du temps, personne n’y contestait. En matière de raison et de foi, on ne laissait pas de lui pousser des objections, mais il haussait les épaules et ne restait jamais sans répartie. Il est vrai que les assertions énormes et les contradictions énormes ne lui coûtaient rien. Il partait toujours du même pied, criant qu’il était catholique, enfant de l’Église, enfant soumis; mais aussi, homme de ce siècle, membre de l’humanité vieillie et mûre et en âge de se gouverner elle-même. Aux arguments tirés de l’histoire, il répondait que l’humanité vieillie est un monde nouveau, en présence de qui l’histoire ne prouve plus rien; ce qui ne l’empêchait pas d’exploiter lui-même l’argument historique, lorsqu’il en trouvait l’occasion. Aux paroles des saints Pères, tantôt il opposait d’autres paroles, tantôt il disait que les saints Pères avaient parlé pour leur temps, que nous devons penser et agir comme au nôtre. Devant les textes de l’Écriture, il avait la même ressource: ou il arrachait des textes qui semblaient contraires, ou il fabriquait une glose à l’appui de son sens, ou enfin cela était bon pour les Juifs et leur petit État particulier. Il ne s’embarrassait pas davantage des bulles dogmatiques de la «Cour romaine»: la bulle _Unam Sanctam_, de Boniface VIII, le fit sourire; il prétendit qu’elle avait été retirée ou réformée. On lui dit que les Papes l’ont insérée dans le Corps du Droit et qu’elle y est toujours. Il répondit: C’est bien vieux et le monde a bien changé! Il trouva également trop vieilles la bulle _in Cœnâ Domini_ et toutes les bulles subséquentes:--Ce sont, dit-il, des formules disciplinaires faites pour le temps, et qui n’ont plus de raison d’être aujourd’hui. La Révolution française a enterré ces règles avec le monde sur qui elles pesaient. La contrainte est abolie; l’homme aujourd’hui est capable de liberté et ne veut plus d’autre loi!
Ce régime, qui déconcerte vos timidités, poursuivit-il d’un ton sybillin, est pourtant celui qui sauvera l’Église, et le seul qui puisse la sauver. Du reste, le genre humain se lève pour l’imposer, il faudra bien le subir, et cela est déjà fait. Voyez si qui que ce soit peut opposer quoi que ce soit à cette force triomphante, si même on le veut, si même, vous exceptés, quelqu’un y songe. Catholiques intolérants, vous étiez déjà plus absolus que Dieu le Père, qui a créé l’homme pour la liberté; plus chrétiens que Dieu le Fils, qui n’a voulu établir sa loi que par la liberté: vous voici maintenant plus catholique que le Pape; car le Pape consacre, en les approuvant, les constitutions modernes, qui sont toutes inspirées et pleines de l’esprit de liberté. Je dis que le Pape, le Vicaire de Jésus-Christ approuve ces constitutions, puisqu’il vous permet de leur prêter serment, de leur obéir et de les défendre. Or, la liberté des cultes y est, l’athéisme de l’État y est. Il en faut passer par là; vous y passerez, n’en doutez point. Dès lors, pourquoi vous tant débattre? Votre résistance est vaine; vos regrets ne sont pas seulement insensés, ils sont funestes. Ils font haïr l’Église et ils nous entravent beaucoup, nous, libéraux, vos sauveurs, en faisant suspecter notre sincérité. Au lieu donc d’attirer sur vous une défaite certaine et probablement terrible, courez à la liberté, saluez-la, embrassez-la, aimez-la. Elle vous sera bonne et fidèle amie et vous donnera plus que vous ne sauriez jamais ressaisir. La foi croupit sous le joug de l’autorité qui la protége: obligée de se défendre, elle se relèvera; l’ardeur de la polémique lui rendra la vie. Que n’entreprendra pas l’Église lorsqu’elle pourra tout entreprendre? Combien ne touchera-t-elle pas le cœur des peuples, lorsqu’ils la verront abandonnée des puissants du monde, vivre uniquement de son génie et de ses vertus? Au milieu de la confusion des doctrines, du débordement des mœurs, elle apparaîtra seule pure, seule affermie dans le bien. Elle sera le dernier refuge, le rempart inexpugnable de la morale, de la famille, de la religion, de la liberté!
III
Tout à des limites, et l’haleine de notre orateur trouva les siennes. Comme au bout du compte il nous intéressait, sinon par la nouveauté de ses doctrines, du moins par sa franchise à les exposer, on l’avait laissé aller sans l’interrompre. Ne pouvant plus refaire ses poumons, il s’interrompit lui-même. Quelqu’un en profita pour lui montrer le vide de ses maximes, l’incohérence de ses raisonnements, le néant de ses espérances. Il écoutait avec cette physionomie de l’homme qui s’occupe moins de peser ce qui lui est dit que de trouver à contredire.
Je dois avouer que son adversaire, quoique ferme et plein de bon sens, ne me rassurait pas. Il disait certainement des choses excellentes, irréfutables, et il n’y avait aucun des assistants qui de tout son cœur ne lui donnât raison. Je faisais de même, de tout mon cœur. Mais en esprit j’agrandissais la scène, j’appelais un autre public, et aussitôt je sentais douloureusement la profonde impuissance de cette raison.
En ces matières, c’est la multitude qui prononce, uniquement mue et décidée par des poussées de sentiment. La raison est un poids qu’elle ne peut porter. La multitude obéit à des passions et elle aime le dégât; elle applaudit quand son instinct devine qu’il s’agit de faire crouler quelque chose. Et quelle chose à faire crouler que l’Église! Ainsi s’explique le succès des hérésies, toutes absurdes, toutes combattues par des raisons inexpugnables, toutes triomphantes de la raison pendant un certain temps, qui ne fut presque pour aucune de courte durée.
Affaiblie par le péché, l’humanité penche naturellement à l’erreur, et la pente de l’erreur est à la mort, ou plutôt l’erreur est elle-même la mort. Ce seul fait, évident partout, démontre que le Pouvoir est dans l’obligation de confesser lui-même la vérité, et de la défendre par la force que la société lui met dans les mains. La société ne peut vivre qu’à cette condition; elle n’a même jamais entrepris de vivre autrement. Aucun sage du paganisme ne s’est fait un idéal du chef de l’État qui ne fût le défenseur armé et résolu de la vérité et de la justice. Jéthro donne ce conseil à Moïse: «Choisissez d’entre tout le peuple des hommes fermes et courageux, qui craignent Dieu, qui aiment la vérité et qui soient ennemis de l’avarice, et donnez la conduite aux uns de mille hommes, aux autres de cent[1].» Et Cicéron, à l’autre extrémité du monde ancien, écrit: «Un État, pas plus qu’une maison, ne peut exister si les bons n’y sont pas récompensés et les méchants punis[2].» Ce devoir d’appuyer la justice, et par conséquent de confesser la vérité, est de l’essence même du gouvernement, indépendamment de toutes les constitutions et de toutes les formes politiques. Dieu menaçant le peuple rebelle, leur dit: «Je vous donnerai un roi dans ma fureur et je vous l’ôterai dans ma fureur[3].» Toute l’Écriture est pleine de cette lumière. Mais qu’importent la raison divine et la raison humaine quand l’ignorance domine? Du sein de la multitude s’élève je ne sais quel brouillard qui obscurcit même les intelligences supérieures, et il se trouve en abondance des sages qui ne verront plus clair qu’aux lueurs de l’incendie déchaîné. Lorsqu’on étudie ce phénomène, il apparaît si étrange et si terrible qu’il faut bien y reconnaître quelque chose de divin. C’est la colère divine qui éclate. Elle éclate, elle triomphe, elle punit le long mépris de la vérité.
[1] _Exode_, XVIII, 21.
[2] _De la nature des Dieux_, III.
[3] Osée, XIII, 11.
IV
Le Libéral avait repris haleine. Dès qu’il eut repris haleine, il reprit son discours, et l’on vit bien que ce qu’il venait d’entendre n’avait fait aucune impression sur lui, si même il l’avait entendu. Il ajouta force paroles à celles qu’il avait déjà dites en grande abondance; rien de nouveau. Ce fut un mélange plus épais d’arguments historiques contre l’histoire, d’arguments bibliques contre la Bible, d’arguments patristiques contre l’histoire, contre la Bible, contre les Pères et contre le sens commun. Il témoigna le même dédain, je devrais dire la même aversion pour les bulles des Souverains-Pontifes, se perdit dans les mêmes emphases et les mêmes vaticinations. Il allégua encore le monde nouveau, l’humanité émancipée, l’Église endormie et prête à se réveiller pour rajeunir ses symboles. Le passé mort, l’avenir radieux, la liberté, l’amour, la démocratie, l’humanité, étaient mêlés là-dedans comme les faux brillants que les dames répandent aujourd’hui sur leurs fausses chevelures. Tout cela ne parut pas plus clair ni plus vrai que la première fois. Il s’en aperçut, nous dit que nous nous séparions du monde et de l’Église vivante qui sauraient bien aussi se séparer de nous, nous maudit presque, et enfin nous laissa consternés de sa folie.
Chacun en exprima du chagrin et produisit quelques raisons contre tant d’extravagances. Pour moi, j’eus assurément regret, comme les autres, de voir un si galant homme empêtré dans une si grande erreur. Mais puisqu’enfin il y était, je ne fus pas fâché d’en avoir eu le spectacle et la leçon.
Jusqu’alors je n’avais vu le catholique libéral que mêlé d’ancien catholique intégral, c’est-à-dire «intolérant». Je n’avais entendu que la thèse officielle, laquelle n’est jamais entière, et prend toujours une physionomie personnelle que le parti peut désavouer. Cet enthousiaste venait de me donner la gnose en même temps que la thèse extérieure. Je possédais désormais le catholique libéral à fond; je savais par cœur ses sophismes, ses illusions, ses entêtements, sa tactique. Hélas! et rien de tout cela ne m’était nouveau. Le catholique libéral n’est ni catholique ni libéral. Je veux dire par là, sans douter encore de sa sincérité, qu’il n’a pas plus la notion vraie de la liberté que la notion vraie de l’Église. Catholique libéral tant qu’il voudra! Il porte un caractère plus connu, et tous ses traits font également reconnaître un personnage trop ancien et trop fréquent dans l’histoire de l’Église: SECTAIRE, voilà son vrai nom.
V
Cet ennemi n’est pas à dédaigner, quoiqu’il ne soit approvisionné que de chimères. Il y a des chimères que la raison ne doit pas affronter toute seule; elle serait battue, non par les chimères, mais par la complicité des âmes.
Les âmes sont malades, et d’une terrible maladie: la fatigue et la terreur de la vérité! Dans les âmes encore chrétiennes, cette maladie se manifeste par une absence d’horreur pour l’hérésie, par une continuelle complaisance envers l’erreur, par un certain goût des piéges qu’elle tend, souvent par une honteuse ardeur à s’y laisser prendre. Le mal n’est pas d’aujourd’hui, il tient au cœur de l’homme. «J’aimais à être pris», dit saint Augustin[4]. Le P. Faber[5] en a décrit la physionomie politique au temps présent. La sirène libérale cache sa queue de poisson, montre son visage fleuri, et tient la croix à la main. Elle attire aisément sur le bord de l’abîme; elle séduit les yeux, la raison, le cœur. Si la foi ferme, si l’esprit d’obéissance, ne nous garde pas, nous sommes pris. Il faut soigneusement veiller à rester tout un, pour ne pas bientôt se trouver tout autre.
[4] _Confessions_.
[5] _Conférences spirituelles_.
Dans l’atmosphère d’aujourd’hui, le chant de la sirène rencontre de dangereux échos. Plusieurs des maximes dites _libérales_ sont spécieuses et plus qu’embarrassantes pour quiconque ne leur oppose pas une contradiction absolue. Or, la foi seule fournit ces contradictions absolument victorieuses, et seule répond bien au dessous des cartes. Il y a péril rien qu’à biaiser sur les mots. La trahison des mots achève la ruine des principes dans un esprit secrètement tenté. N’oublions pas que l’hérésie excelle à caresser toutes les faiblesses, et fait flèche de toutes les convoitises. Le catholicisme libéral est un habit de grande commodité: habit de cour, habit d’académie, habit de gloire; il donne les couleurs de la fierté sans transgresser les conseils de la prudence; il entre dans l’Église et il est reçu dans tous les palais et même dans toutes les tavernes.
Voilà de grands avantages; ils semblent à bas prix. Quelques paroles libérales acceptées, quelques paroles «intolérantes» répudiées, moins encore, un hurrah pour celui-ci, un grognement pour celui-là, c’est tout ce qu’il faut; l’église libérale n’exige point d’autre profession de foi. On prononce les mots sacramentels et l’on a déjà fait beaucoup de chemin. Ce simple déplacement de mots effectue fort vite un immense déplacement d’idées. Vienne un habile avocat qui sache jeter un voile de belles illusions sur les nudités de la conscience désormais intéressée à se tromper, la thèse libérale triomphe. Le vrai se trouve faux, et réciproquement. On se laisse dire, on répète des choses énormes. On ne fait plus difficulté d’admettre que depuis un siècle tout a bien changé, non-seulement sur la terre, mais au ciel; qu’il y a sur la terre une nouvelle humanité, dans le ciel un Dieu nouveau. Caractère d’hérésie! Formellement ou implicitement, toute hérésie a proféré ce blasphème. Arrêtons-y un moment.
VI
Plaçons-nous à la porte d’une église; parmi les fidèles qui viennent d’entendre la messe, rassemblons une cinquantaine d’hommes au hasard, puis remontons à vingt-cinq ou trente ans: nous trouverons que la plupart de ceux que nous venons de réunir, ou n’étaient pas hommes il y a trente ans, ou erraient en dehors de la vérité. C’est à peu près le cas de tous les vivants. En langage chrétien nous pouvons dire du plus grand nombre des hommes, ou qu’ils ne sont pas même nés, ou qu’ils sont déjà morts et ne servent plus qu’à communiquer la mort.
Cela, cette multitude d’enfants, de larves et de cadavres, c’est l’humanité vieillie et majeure, perfectionnée et parfaite! Elle est désormais en pleine puissance de raison, de lumière, de justice, capable enfin de se gouverner elle-même. Et si Dieu prétend la gouverner encore, alors ce sera avec plus d’égards que dans le passé, par des lois qu’il lui inspirera directement ou qu’elle saura bien trouver sans lui, et dont, en tout cas, sa vieille Église n’a point le secret.
Les Pères ont bien dit que l’Église est invieillissable, _Ecclesia insenescibilis_; mais les Pères eux-mêmes sont vieux et l’Église a vieilli; elle est caduque. Le Saint-Esprit,--qui ne pense pas plus ce qu’il pensait autrefois,--ne révèle plus à l’Église ce qu’il pense; elle ne le sait plus! Donc le Saint-Esprit a changé de voie; donc le Dieu éternel est devenu autre, comme autre est devenue l’humanité, à qui ses anciennes directions ne peuvent plus servir.
Le libéralisme catholique adopte implicitement cette vue plus que protestante sur la vitalité des Saintes Écritures, sur leur inspiration et sur leur interprétation par l’Église. Il nous propose d’engloutir ces impertinences, si nous ne voulons voir le genre humain se retirer de nous. Et il donne l’exemple, il se retire. Mais, en se séparant, c’est l’Église qu’il accuse de se séparer. Nouveau trait d’hérétique.
VII
Je ne dis point que les catholiques libéraux sont hérétiques. Il faudrait premièrement qu’ils voulussent l’être. De beaucoup d’entre eux j’affirme le contraire; des autres, je ne sais rien, et ce n’est pas à moi de les juger. L’Église prononcera, s’il y a lieu, lorsqu’il sera temps. Mais quelles que soient leurs vertus et quelque bon désir qui les anime, je crois qu’ils nous apportent une hérésie, et l’une des plus carrées que l’on ait vues.
Je ne sais si le monde y échappera. J’en doute. Le libéralisme catholique et l’esprit du monde sont consanguins; ils vont l’un à l’autre par bien des pentes. Dans la vaste cohue des athées, des déistes, des éclectiques, des ignorants, des prétendus chercheurs, il y a bien des consciences faibles qui ne demandent qu’une religion commode, «tolérante». Dans l’Église même, on rencontrerait sans doute des fatigués, des tentés, des effrayés, qui ne voudraient pas être ouvertement apostats, ni rompre ouvertement avec le monde. Nous voyons en Italie des excommuniés qui s’obstinent à dire la messe, et qui eussent sincèrement protesté si quelqu’un, il y a cinq ou six ans, leur avait annoncé cette chute... L’hérésie, qui ne nie pas tout-à-fait la vérité, qui n’affirme pas tout-à-fait l’erreur, ouvre un lit à ces eaux vaines; elles s’y précipitent des deux versants opposés, et ainsi s’enfle le torrent.
VIII
Si l’hérésie déborde, il n’y a qu’un terrain insubmersible, il n’y a qu’un refuge: c’est la PIERRE. _Tu es Petrus... et non prævalebunt._
Ce n’est pas, dit l’Évêque de Tulle, une pierre roulante, qui soit aujourd’hui dans un lieu, qui était hier dans un autre, qui sera demain dans un autre. Ce n’est pas non plus une pierre inconsistante, que les hommes puissent tailler à leur guise. La PIERRE a son lieu, sa matière, sa forme, tout est immuable. La PIERRE ne se façonne pas elle-même pour le temps, pour être de «son temps». On répète volontiers que l’Église doit être de son temps. Sauf respect, c’est au moins une niaiserie. L’Église est de son temps, en a toujours été, en sera toujours, parce qu’elle est de tous les temps. Si c’est là ce que l’on veut dire, on ne fait qu’une dépense de paroles inutiles. Malheureusement, dans la gnose libérale, ces mots insignifiants reçoivent un sens qui fait horreur. L’Église doit être de son temps, même quand le «temps» veut qu’elle ne soit pas; et, par une conséquence naturelle, Dieu aussi doit être de son temps: c’est-à-dire que Dieu aussi doit couler dans le sablier, finir avec l’heure, et ne recommencer avec elle que si la main de l’homme daigne le retourner! En d’autres termes, il n’y a pas d’Église, et l’homme crée Dieu. Ces formules caractérisent l’époque qui les admet. Nous traversons véritablement une orgie de sottise.
Sortons de là; attachons-nous à l’immuable, pitoyablement nié et insulté.
Pierre est le rocher éternel, et ce rocher préfiguré dans les saintes Écritures, est la montagne de salut, la montagne où il plaît à Dieu d’habiter. Notre Seigneur s’adressant à Simon et le créant Pierre, lui dit: _Tu es_ comme il dit de lui-même _Sum qui sum_. Tu es choisi d’un dessein éternel pour une œuvre éternelle. C’est chose faite. Pierre, _Os Christi_[6], dit éternellement la parole divine; Pierre est éternellement la PIERRE posée de Dieu, la montagne que Dieu se plaît d’habiter. Ainsi Dieu a voulu, ainsi Dieu à fait, et ce que Dieu a fait ne sera ni défait ni mieux fait.
[6] S. Jean Chrysostome.
Or, en quelle qualité Dieu réside-t-il sur cette montagne de sa création, sur ce rocher plus dur et de plus de durée que toute chose terrestre? En qualité de ROI. Ici le Libéralisme croule absolument.
IX