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Part 2

Jésus-Christ est le roi du monde, il parle au monde par son Prêtre, et les décrets de ce Prêtre, étant l’expression des droits royaux de Jésus-Christ, sont éternels. Ils ne s’appliquent pas à un temps, mais à tous les temps; à une société, mais à toutes les sociétés; à quelques hommes, mais à tous les hommes. Et comme ils sont dictés suivant la nature même de l’Humanité par le Créateur même de l’Humanité, partout la société humaine en a besoin, partout son instinct les appelle à force de cris, de gémissements, de troubles renaissants, d’inénarrables douleurs; car en dehors de leur empire, rien de bon n’existe, ou rien de bon n’a la plénitude et l’assurance de la vie. C’est pourquoi il n’est point de temps, point de société, point d’homme de qui les fidèles du Christ ne doivent, lorsqu’ils le peuvent, exiger quelque forme d’obéissance aux décrets du prêtre de Jésus-Christ roi du monde.

Les enfants du Christ, les enfants du Roi, sont des rois. Ils forment une société absolument supérieure, qui doit s’emparer de la terre et y régner pour baptiser tous les hommes et les élever à cette même vie surnaturelle, à cette même royauté et à cette même gloire que leur a destinées le Christ. Ils doivent tendre à ce but, parce que la domination universelle du Christ réalisera seule l’universelle liberté, l’universelle égalité, l’universelle fraternité. Car la liberté due à l’homme est d’atteindre sa fin surnaturelle, qui est d’aller au Christ; et l’on ne vit jamais que la société des disciples du Christ qui reconnût les hommes pour égaux et frères.

La société chrétienne, dans l’état normal, se maintient et s’étend au moyen de deux forces qui doivent être distinctes non séparées, unies non confondues, subordonnées non égales. L’une est la tête, l’autre le bras; l’une est la parole suprême et souveraine du Pontife, l’autre la puissance sociale.

La société chrétienne étant premièrement et avant tout chrétienne, soumet tout à cette première loi; et elle met toutes choses en leur place, parce qu’elle met d’abord à sa place son seul vrai Seigneur et Maître, Jésus-Christ.

Elle le met à sa place souveraine dans la société comme tous les fidèles le mettent à sa place souveraine dans les âmes; et de là naissent l’ordre, la liberté, l’unité, la grandeur, la justice, l’empire, la paix.

Ainsi, à travers et malgré les déchirements suscités par les passions de l’infirmité humaine, se forma dans sa variété magnifique cette communauté de l’Europe qu’on put appeler la République ou même la Famille chrétienne; œuvre merveilleuse, brisée par l’hérésie lorsque la paix intérieure et le progrès des arts lui promettaient la gloire d’étendre au genre humain tout entier le bienfait de la Rédemption. Si l’unité catholique avait été maintenue au seizième siècle, il n’y aurait plus ni infidèles, ni idolâtres, ni esclaves; le genre humain serait chrétien aujourd’hui, et par le nombre et la diversité des nations dans l’unité de la croyance, il échapperait au despotisme universel qui le menace de si près.

X

Ces deux pouvoirs unis, distincts et subordonnés, par lesquels la société chrétienne se régit, c’est ce que l’on appelle les deux glaives. Car la parole ne serait rien, si elle ne pouvait être, à certain moment, aussi un glaive. La mansuétude du Christ a voulu deux glaives pour que la répression tombât plus tardive et pût être prévenue.

Le premier glaive, celui qui ne déchire que les ténèbres, demeure au pouvoir patient et infailliblement éclairé du Pontife. L’autre, le glaive matériel, est dans la main du représentant de la société, et afin qu’il n’erre pas, il doit obéir au commandement du Pontife. C’est le Pontife qui le fait sortir du fourreau et qui l’y fait rentrer. Son office est de réprimer l’erreur agressive, une fois définie et condamnée, de la lier, de l’abattre; de donner protection à la vérité, soit qu’elle ait besoin de se défendre, soit qu’elle se trouve dans la nécessité d’attaquer à son tour. La main séculière doit faire passage à la vérité, assurer la liberté de ses enseignements, garder au loin la vie de ses ambassadeurs et de ses disciples. Il a été dit aux Apôtres: «Allez, enseignez toutes les nations; baptisez-les[7].» Il nous est ordonné à tous de prier pour que le règne de Dieu arrive: _Adveniat regnum tuum._ Jésus-Christ n’a rien commandé d’injuste. Ce commandement implique le devoir à tous les peuples de recevoir les envoyés du Christ, et donne à la société chrétienne au moins le droit de protéger leurs jours. C’est assez qu’ils supportent l’exil, la faim, toutes les privations, tous les travaux, tous les mépris, qu’ils meurent de misère, qu’ils soient dévorés par les bêtes féroces: la république chrétienne a bien le droit d’exiger qu’ils ne rencontrent pas encore le bourreau, et que leurs néophytes, étant entrés dans la famille, soient sacrés comme eux. Tels sont les emplois de la force obéissante au commandement du Pontife. Il lui appartient de procurer l’accomplissement de cet ordre divin donné à Pierre déjà investi du principat: «Lève-toi, tue et mange.» C’est-à-dire, suivant l’interprétation des Pères: Tue l’erreur, qui est la mort, et transforme-là en ta lumière, qui est la vie.

[7] Matth., 28-19.

XI

Quand nous disons ces choses, la libre pensée crie au théocrate, comme elle crierait à l’assasin. Elle prend de feintes épouvantes qui nous effrayent nous-mêmes beaucoup plus qu’elle n’est effrayée. Par ce moyen elle exalte la prudence jusqu’au délire, jusqu’à la trahison de la vérité; elle empêche la revendication et même l’expression la plus légitime et la plus nécessaire du droit chrétien.

Assurément la prudence n’est que trop motivée. Quand les libres penseurs affectent de trembler, ils s’estiment dispensés de raison et de justice, et l’Église peut s’attendre à la persécution. Le catholique libéral ne néglige pas de toucher cette corde sensible:--«Allez-vous prêcher la théocratie? Voulez-vous nous faire lapider?» Cependant, parce que nos adversaires sont irrémédiablement injustes, faut-il que nous devenions absolument lâches, et la première condition de la liberté où ils nous convient est-elle de ne plus voir, de ne plus savoir, de ne plus parler, de ne plus penser? Bravons la fourberie des mots, et que les valets et les servantes du prétoire où la libre pensée prétend juger le Christ, ne nous fassent pas dire: «Je ne connais point cet homme!» Nous devons obéissance à l’Église dans les limites qu’elle a elle-même posées, et qui sont d’ailleurs assez larges pour que la révolte et l’orgueil n’y manquent pas d’air. Si cette obéissance est la théocratie, ceux qui en ont peur sincèrement n’ont pas assez peur d’autre chose. Dans la vie publique comme dans la vie privée, il n’y a qu’un moyen d’échapper au règne du diable, c’est de se soumettre au règne de Dieu. Nous avons derrière nous, dans l’histoire, jusqu’aux portes du présent, et dans le présent même, assez d’exemples de l’emploi que l’autocratie humaine sait faire des deux glaives. Il ne faudrait pas chercher longtemps sur la terre pour trouver le peuple qui gagnerait tout, et premièrement la vie, si le Vicaire de Jésus-Christ, le Roi spirituel, pouvait dire au roi temporel: Remets ton glaive au fourreau.

XII

Le chrétien est prêtre, le chrétien est roi, et il est fait pour une gloire plus haute. Dieu doit régner en nous, Dieu doit régner par nous afin que nous méritions de régner avec Dieu. Voilà des règles de foi que nous ne pouvons pas écarter de nos règlements de vie politiques. Notre rang est sublime, notre dignité est divine; nous ne pouvons pas abdiquer la destinée présente, nous n’en pouvons pas décliner les devoirs très-augustes et très-pressants,--devoirs d’ordre particulier et d’ordre public,--sans abdiquer du même coup la dignité future. Nous n’avons la richesse, la force, la liberté, la vie, nous n’avons rien au monde pour nous seulement: à tout don qui nous est fait incombe le devoir de protéger dans leur âme et dans leur corps la multitude de nos frères faibles et ignorants. Or, la grande protection due aux faibles est d’établir des lois qui leur facilitent la connaissance de Dieu et la communication de Dieu. Nous serons examinés et jugés là-dessus, et nul chrétien ne peut croire qu’au jour où il lui sera demandé compte de ces petits abandonnés avec mépris ou défendus sans constance et sans amour, il se justifiera par la réponse de Caïn: _Num custos fratris mei sum ego?_[8]

[8] _Gen._, IV, 3.

XIII

Que signifie l’argument de la liberté humaine, qui revient sans cesse par mille chemins tortueux et couverts dans les thèses du catholicisme libéral? L’homme a la faculté de faire le mal et de ne pas faire le bien. Qui l’ignore et qui le conteste? Mais la folie est étrange de conclure que Dieu, laissant à l’homme cette faculté, lui donne l’exemple et le modèle de l’indifférence entre la vérité et l’erreur, entre le mal et le bien. La moindre réflexion nous montre l’abondance des divins et miséricordieux obstacles dont Dieu a entouré l’exercice mauvais du pouvoir de choisir et de s’abstenir. Il nous ôte la ressource du néant et ne nous donne à décider qu’entre deux éternités. S’abstenir c’est avoir choisi. Voilà ce que l’on appelle avec tant d’emphase la liberté humaine!

Ce misérable _quiproquo_ est la base sur laquelle toute la doctrine libérale est édifiée. Non, il n’y a point de liberté humaine dans ce sens périlleux; Dieu n’a point fait ce dangereux présent à des êtres faillibles. Dieu seul est libre. Il nous a donné le libre arbitre, point la liberté.

Ce que nous avons vraiment la liberté de faire, c’est ce que nous pouvons faire impunément en présence de la justice parfaite. Eh bien, pouvons-nous impunément ne point obéir à Dieu, ne le point servir, ne point procurer autant qu’il est en nous que Dieu soit obéi et servi? Pouvons-nous impunément ne point écouter l’Église?

Ce sont là les termes vrais de la question. Tout effort pour l’éluder, de quelque applaudissement qu’il soit suivi, n’est que la vaine preuve d’une vaine dextérité.

A l’occasion de l’Encyclique _Quanta cura_, l’on a vu multiplier ces jeux frivoles. Diverses explications de l’Encyclique, plus ou moins respectueuses dans les formes, la réduisaient au fond à peu de chose, pour ne pas dire à rien. Cela fut très-goûté. Au bout d’une année, ce sont ces explications qui paraissent peu de chose, qui ne sont rien. Nous y avons lu que l’Encyclique ne contient absolument que la condamnation nécessaire et légitime de la _liberté illimitée_. L’Encyclique ne s’occupe pas de la liberté illimitée, qui est une folie et une hérésie contre les gouvernements, dont les gouvernements savent fort bien se défendre; elle avertit les catholiques du péril dans lequel ils mettraient leurs frères et eux-mêmes, en préconisant, au mépris des enseignements de l’Église, certaines affirmations téméraires qu’elle qualifie en bloc la liberté de perdition, _libertatem perditionis_. L’Encyclique en trace une esquisse, le _Syllabus_ en précise les trop reconnaissables traits. Il est clair que les notes données aux délires de l’indifférentisme, de l’incrédulité ou de l’hérésie caractérisée regardent peu les fidèles. Mais si l’on veut scruter les erreurs signalées comme contraires aux droits de l’Église, à son pouvoir, à l’obéissance qui lui est due, on connaîtra la «liberté de perdition».

Et celle-là, les puissances séculières ne la combattent point comme la démence de la liberté illimitée; mais au contraire elles la favorisent et même elles l’imposent. Leur instinct ne les trompe pas! Tout ce qui émancipe l’homme du pouvoir de Dieu le précipite sous les pouvoirs de ce monde; la barrière qu’il franchit en bravant les défenses divines est toujours la barrière de l’Éden.

XIV

Étant donc dans cette situation en face de Dieu et de l’Église, je nie au chrétien, lui qui doit obéir, le droit de déléguer la désobéissance. Je lui nie le droit, non-seulement de créer, mais même d’accepter sans protestation un pouvoir qui se constituerait indépendant de Dieu.

Le libéralisme catholique nie que le pouvoir puisse être chrétien; je nie qu’il puisse impunément ne l’être pas et que nous puissions impunément nous dispenser de faire tout ce que la religion commande et approuve pour le maintenir chrétien ou l’obliger à le devenir.

Le pouvoir non chrétien, n’eût-il aucune autre religion, c’est le mal, c’est le diable, c’est la théocratie à l’envers. Si nous sommes forcés de subir ce malheur et cette honte, le malheur et la honte seront plus grands encore pour le monde que pour nous. Nous nous en tirerons par la grâce de Dieu, et seuls nous en pourrons tirer le monde. Mais provoquer, fabriquer de nos mains un gouvernement athée par principe, donner le sacre à cette chose absurde et vile, ce serait trahison envers le genre humain. L’humanité nous en demanderait compte devant Dieu. Elle nous accuserait d’avoir éteint la lampe, d’avoir été les complices des ténèbres où siégeait la mort.

Il me semble entendre Tertullien, s’adressant au chrétien fabricateur d’idoles: «Peux-tu prêcher un seul Dieu, toi qui en fais tant d’autres? prêcher le Dieu vrai, toi qui en fais de menteurs?--Je les fais, diras-tu, je ne les adore pas.--Même est la raison qui défend de les adorer, même la raison qui défend de les fabriquer: c’est, des deux côtés, l’offense à Dieu. Mais tu les adores, toi par qui l’on peut les adorer. Tu les adores et tu leur sacrifies la vie de ton âme: tu leur immoles ton génie, tu leur offres en libation tes sueurs; pour eux tu allumes le flambeau de ta pensée. Tu leur es plus qu’un prêtre, car c’est par toi qu’ils ont des prêtres, et c’est ton travail qui fait leur divinité![9]»

[9] _De Idololatria_, c. 6.

XV

Il est vrai, le Libéralisme annonce le contraire. La lampe, dit-il, brillera davantage, et c’est alors qu’elle percera les ténèbres. Dès que nous serons catholiques nuancés, catholiques modifiés, enfin catholiques _nouveaux_, aussitôt nous convertirons le monde. Là-dessus, les catholiques libéraux sont inépuisables. Cette illusion console leurs esprits des défaillances de leurs cœurs; ils la caressent, et l’éloquence qu’ils déploient révèle bien les violences de l’appétit d’Ésaü et la farce de sa passion pour les lentilles. Malheureusement le séduisant tableau des conquêtes que la religion devra faire moyennant le concours de l’esprit libéral, est gâté par un souvenir difficile à oublier.

Au commencement de l’Évangile selon saint Matthieu, le Tentateur s’approche de Jésus retiré dans le désert, et s’apercevant que la faim le tourmente, il lui dit: «Commandez que ces pierres se changent en pain.» Jésus lui répond: «L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.» Alors le Tentateur le transporte sur le sommet du Temple et lui dit: «Si vous êtes le Fils de Dieu, jetez-vous en bas, car il est écrit que les anges veilleront sur vous, vous soutiendront de leurs mains et empêcheront que votre pied ne heurte contre la pierre.» Jésus lui répond: Il est écrit aussi: Vous ne tenterez point le Seigneur votre Dieu.» Le Tentateur fait un dernier effort, et livre son secret. Il transporte le Sauveur sur une haute montagne, et par un prestige, il lui fait voir tous les royaumes du monde et toute leur gloire. «--Je vous donnerai, dit-il, tout cela, si, vous prosternant, vous m’adorez.» Jésus lui répond: «Va-t-en. Il est écrit: Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu le serviras lui seul.» Satan se retira, et en même temps les anges s’approchèrent, et ils servirent Jésus[10].

[10] Matth., c. IV.

Le Libéralisme renouvelle cette scène: l’Église est pauvre, elle a faim: que l’Église soit libérale, elle sera riche, les pierres se changeront en pain! Mais la faim qui tourmente l’Église comme elle tourmentait Jésus, c’est la charité. L’Église a faim de nourrir les âmes languissantes. Le pain qu’elle veut leur distribuer, le pain qui les rendra fortes, c’est la parole sortie de la bouche de Dieu, c’est la Vérité. Le Libéralisme lui dit: Si vous êtes de Dieu, si vous avez la parole de Dieu, vous ne risquez rien de quitter le sommet du Temple: jetez-vous en bas, allez à la foule qui ne vient plus à vous, dépouillez ce qui lui déplaît en vous, dites-lui des paroles qu’elle aime d’entendre, et vous la reconquerrez; car Dieu est avec vous! Mais les paroles que la foule aime d’entendre ne sont pas les paroles sorties de la bouche de Dieu, et il est toujours défendu de tenter le Seigneur.

Enfin le Libéralisme prononce son dernier mot: Je tiens le monde et je vous donnerai le monde...

Mais il fait toujours la même condition: _Si cadens adoraveris me._ Descendez, tombez, prosternez-vous dans l’égalité de ceux qui n’ont point de Dieu, et suivez les gens de bien que je préposerai à votre conduite après qu’ils auront juré de ne franchir jamais le seuil d’un lieu de prière: alors vous verrez comme le monde vous honorera et vous écoutera, et comme Jérusalem renaîtra plus belle!

«Le roi du néant, disait saint Grégoire VII, promet de remplir nos mains. Ainsi, des princes de la terre, qui ne sont pas même assurés d’un jour, osent parler au Vicaire de Jésus-Christ. Ils lui disent: Nous vous donnerons la puissance, l’honneur, tous les biens, si vous reconnaissez notre suprématie, si vous faites de nous votre Dieu; si, tombant à nos pieds vous nous adorez.»

Que de fois cette séduction a été essayée! Aux Papes qu’il a persécutés, Frédéric d’Allemagne promettait un vaste développement de la Foi; Cavour crut prendre Pie IX à ce mirage; le Parlement de Florence, multipliant les insultes et les rapines, tient le même discours, mélange de dérision et de stupidité. Personne ne varie sur les conditions: Sortir du camp d’Israël, quitter ce stérile rocher de Rome, fermer l’oreille aux redites de cette Arche sainte qui ne rend jamais des oracles nouveaux; enfin, tomber, adorer le Menteur et le croire uniquement!

XVI

Chose horrible, et aussi niaise qu’horrible: c’est au peuple du Christ que l’on propose d’accepter, de choisir pour chefs civils des ignorants qui ne savent pas que Jésus-Christ est Dieu, ou des vauriens qui le savent et qui s’engagent à gouverner comme s’ils l’ignoraient. Et l’on promet les bénédictions divines à des hommes, à des sociétés capables de cette folie et de cette bassesse! Ce n’est pas ce que leur annonce l’Esprit-Saint. Les enfants d’Israël s’étant consacrés à Belphégor, Dieu dit à Moïse: «Prends tous les chefs du peuple, et pends-les à des potences, en plein jour, afin que ma fureur ne tombe point sur Israël[11].» Voilà une note à mettre dans le dossier de la liberté des cultes. Il est dit ailleurs que «la justice élève les nations et que le péché rend les peuples misérables[12].» Que fait le Libéralisme de cet oracle? Le déclare-t-il abrogé, ou veut-il prétendre que la justice dont il est ici question est l’art impraticable de tenir la balance exacte entre Jésus, Luther, Mahomet et Joë Smith, entre Dieu et Belial? Jésus ne veut point d’un pareil équilibre: «Qui n’est pas pour moi est contre moi[13].»

[11] _Nombres_, XXV, 4.

[12] _Prov._, XIV.

[13] Matth., XII, 3.

«Sachez, empereur, écrivait saint Grégoire-le-Grand, sachez que la puissance vous est accordée d’en-haut afin que la vertu soit aidée, que les voies du ciel soient élargies, et que l’empire de la terre serve l’empire du ciel.» C’est la traduction de Bossuet.

Mais il s’agit bien de ces vieux dictons, de ces vieilles idées divines! D’abord, le monde a changé, et enfin il faut suivre le courant.

XVII

«Suivre le courant,» c’est à quoi se résument ces fameuses inventions et ces grandes fiertés du libéralisme catholique.

Et pourquoi donc suivre le courant! Nous sommes nés, nous sommes baptisés, nous sommes sacrés pour remonter le courant. Ce courant d’ignorance et de félonie de la créature, ce courant de mensonge et de péché, ce courant de boue qui porte à la perdition, nous devons le remonter et travailler à le tarir. Nous n’avons pas d’autre affaire au monde.

Notre histoire est le récit du triomphe de Dieu par la vérité désarmée de toute politique humaine à l’égard des princes et à l’égard du monde. Les païens étaient libéraux. Ils ont beaucoup voulu s’arranger avec l’Église. Ils ne lui demandaient que d’avilir un peu son Christ et de le faire descendre au rang de particulier divin. Alors le culte aurait été libre; Jésus aurait eu des temples comme Orphée et comme Esculape, et les païens eux-mêmes, reconnaissant sa philosophie supérieure, l’auraient adoré.

En négociant cet accommodement, et pour aider à la transaction, le pouvoir public, poussé par les philosophes, les gens de lettres, les juifs, les astrologues et les apostats persécutait les chrétiens. Il arrivait, dans les provinces, que la persécution prenait d’un coup de filet une église entière. L’Évêque, le clergé, les fidèles, les enfants, les néophytes étaient là devant le proconsul. Fréquemment le proconsul les conjurait de le mettre à même de les acquitter; il ne leur demandait qu’un signe. Ces chrétiens ne délibéraient pas, ne se disaient pas: Que deviendra l’Église et qui servira Dieu si nous mourons? Ils confessaient le Dieu unique et ils mouraient. C’est ainsi qu’ils ont fait tomber le fer des mains du bourreau, ôté le glaive des mains de l’Empereur, et arraché le genre humain de l’abîme. Mais ce qu’ils avaient affirmé persécutés, ils ne l’ont pas renié vainqueurs. Ils avaient affirmé la royauté du Christ, ils l’ont établie, et la croix du Labarum a dominé la couronne impériale.

Le Déchu, le grand artisan d’hérésie s’appelle Satan, _Adversarius_; l’adversaire du juste, du vrai, du bien; et ce qu’il propose, est ce qu’il ne faut pas accepter. Comme il proposait jadis l’absorption, dans le même but, par des moyens analogues, par les mêmes organes ennemis et trompeurs, tantôt menaçant tantôt séduisant, il propose maintenant la séparation. Il disait aux premiers chrétiens: Abdiquez la liberté, entrez dans l’empire. Il nous dit aujourd’hui: Sortez de l’empire, entrez dans la liberté. Jadis: Unissez-vous; aujourd’hui: Séparez-vous. Jadis, une union qui eût avili l’Église; aujourd’hui, une séparation qui avilirait la société. Ni cette union ne convenait alors, parce qu’elle eût été l’absorption, ni cette séparation ne serait bonne aujourd’hui, parce qu’elle serait la répudiation. L’Église ne répudie pas la société humaine et ne veut pas en être répudiée. Elle n’a pas abaissé sa dignité, elle n’abdiquera pas son droit, c’est-à-dire, au fond, sa liberté royale. Il est de l’intérêt de l’_Adversaire_, non de l’intérêt de l’Église et de la société chrétienne d’ôter la croix à la couronne et d’ôter la couronne à la croix.

XVIII

Les chrétiens ont pris à la société païenne ses armes et ses temples pour les transformer, non pour les détruire. Du temple ils ont expulsé l’idole; à la force, ils ont imposé le droit. Cette folle pensée d’anéantir la force ne leur est pas même venue. La force se laisse déplacer, se laisse discipliner, se laisse sanctifier: qui se flattera de l’anéantir, et pourquoi donc l’anéantir? Elle est une très-bonne chose; elle est un don de Dieu, un caractère de Dieu. _Ego sum fortissimus Deus patris tui_[14].

[14] _Genèse_, XLVI, 3.

Comme le droit est par lui-même une force, la force par elle-même peut être un droit. Le genre humain et l’Église reconnaissent un droit de la guerre. De ce fer qu’il ôtait à la force barbare, le christianisme a fait des cuirasses pour les faibles, de nobles épées dont il a armé le droit. La force aux mains de l’Église est la force du droit, et nous ne voulons pas que le droit demeure sans force. La force à sa place et faisant son office, voilà l’état régulier.

Parce que dans le monde présent la force n’est pas partout à sa place, c’est-à-dire à la disposition de l’Église; parce que loin de servir le droit, elle abuse contre le droit, conclurons-nous avec les illuminés qui décrètent, les uns l’anéantissement de la force, les autres que le droit suprême n’aura plus jamais la force en main, de peur qu’il ne vienne à gêner la liberté qui veut détruire la vérité?