Part 5
Parmi nous, les philosophies séparées vont jusqu’à la négation implicite de la morale pour le profit de sapience de rendre la morale indépendante de la religion. L’Université, sous Louis-Philippe, nous disait comme une chose toute simple: «C’est le travail de la raison de l’homme et des sociétés depuis trois siècles, d’_opérer cette scission_ que la Révolution française a définitivement établie dans nos mœurs et dans nos institutions.»
Hélas! ce ne serait rien que l’erreur: le grand danger de l’esprit humain, c’est de vouloir avoir raison, et, dès qu’il relâche le frein de l’obéissance, ce danger devient le péril. _Quia omnis qui facit peccatum servus est peccati[22]._ Cela est vrai du péché de doctrine comme du péché matériel.
[22] Joan., VIII, 34.
XXXIV
Nos catholiques libéraux sentent le danger de la doctrine de 89; de là ces distinctions par lesquelles ils s’efforcent d’en détourner la conséquence pratique, et de composer un 89 particulier qui les fasse suffisamment révolutionnaires, et qui les laisse pourtant catholiques. Mais l’entreprise est de concilier le mal et le bien, elle dépasse donc les forces humaines.
C’est pourquoi ils prononcent mal le _schibboleth_, et pourquoi la Révolution ne leur ouvre pas. La Révolution est plus juste envers eux qu’ils ne le sont eux-mêmes. Elle les flaire catholiques, elle leur fait l’honneur de ne les pas croire lorsqu’ils la veulent convaincre qu’ils le sont si peu que personne, hors de l’Église, n’en verra rien, et qu’ils joueraient très-bien leur personnage d’athée dans cette forme idéale de gouvernement sans culte et sans Dieu... Qui l’eût dit pourtant, que M. Dupin levait le drapeau catholique de l’avenir, quand il glorifiait son régime de 1830 d’être un gouvernement qui ne se confessait pas!
Mais M. Dupin lui-même s’est confessé, et la Révolution, qui n’avait pas confiance en lui, s’obstine à n’être pas confiante aux catholiques libéraux. Elle sait quelles applications elle veut faire de son principe, elle sait que les catholiques y résisteront jusqu’au dernier souffle, qu’ils se désabuseront, se rétracteront, et qu’enfin ces quasi-rebelles voudront donner leur sang pour affirmer ce qu’ils font mine d’ébranler aujourd’hui.
Le prophète Quinet exclut de la société libérale quiconque ayant reçu seulement le baptême ne l’aura pas formellement renié. Ce trait de prévoyance est juste et profond; il montre que M. Quinet se fait une certaine idée de la puissance du baptême et n’ignore pas l’incompatibilité qui existe entre la société libérale et la société de Jésus-Christ. La société libérale proscrira donc le baptême, et, naturellement, elle prendra soin d’empêcher que quelque baptisé, s’échappant des catacombes, ne vienne parler aux renégats, car aussitôt les renégats mêmes cesseraient d’être sûrs. Dès lors, quelle espérance peut rester aux catholiques libéraux? Ils diront qu’ils n’entendent pas la liberté comme M. Quinet. Nous le savons bien, tout le monde le sait bien; mais tout le monde leur criera que c’est comme M. Quinet qu’il faut l’entendre.
XXXV
Placé devant l’impossible, il est superflu de scruter l’impraticable. Je n’entreprends pas de montrer à l’Église catholique libérale les insurmontables difficultés de son installation. Je paraîtrais outrager le sens commun, et les éventualités qu’il faudrait prévoir comme les souvenirs qu’il faudrait évoquer jetteraient sur ces pages une teinte contre laquelle protestent également la gravité du sujet et la sincérité des hommes que je combats. J’indique seulement les divisions qui éclateraient dans ces églises affranchies; les luttes qu’il faudrait immédiatement et toujours subir contre les dissidents, lesquels ne tiendraient pas plus compte des excommunications que le Gouvernement lui-même, et plaideraient pour s’emparer des édifices religieux. On en serait bientôt à demander à l’État, comme les Protestants viennent de le faire, une constitution civile qui l’instituerait promptement pontife et régulateur de la foi. C’est alors que les articles organiques se multiplieraient! Regardons seulement ce qui se passe présentement en Suisse, où le digne et saint Évêque de Bâle, persécuté du Gouvernement, est plus grièvement encore persécuté d’une partie de son peuple, qui se pique de lui enseigner la tolérance. Nous avons là le libéralisme catholique en action. Assurément, c’est tout ce qu’il y a de plus odieux, de plus révoltant et de plus ridicule. Mais, dans le système libéral, quel remède y trouve-t-on? Ou l’État, fidèle à son rôle, ne se mêle point d’apaiser les dissensions qu’il suscite, et l’évêque est obligé soit de pactiser, soit de fuir, et le peuple fidèle est opprimé par les factieux; ou l’État intervient, parce que tel est son bon plaisir, et lors il stipule en maître et en maître ennemi. Voilà donc un pontife non seulement laïc, mais hérétique, mais athée... Je laisse à penser si cette conséquence se ferait longtemps attendre parmi nous.
Je dirais volontiers que le catholicisme libéral est une erreur de riche. Elle ne pouvait venir à l’esprit d’un homme qui aurait vécu parmi le peuple et qui verrait les difficultés sans nombre que la vérité, surtout aujourd’hui, éprouve à descendre et à se maintenir dans ces profondeurs où elle a besoin de toutes les protections, mais plus particulièrement de l’exemple d’en haut. Le peuple attache une idée de mérite intellectuel à la situation, à la force, au commandement. L’inférieur se laissera difficilement persuader qu’il doit être chrétien quand son supérieur ne l’est pas. Et le supérieur lui-même a quelque chose de cette idée, car l’élévation morale de son inférieur le désoblige, l’irrite et lui devient promptement odieuse. De là le zèle non moins ardent qu’insensé et coupable avec lequel tant de misérables travaillent à détruire la religion dans l’âme de leurs subordonnés. Que l’État cesse de pratiquer officiellement le culte, qu’il rompe, qu’il cesse de prendre part aux cérémonies, que cela se dise et se voie: ce serait déjà une persécution, et il n’y en aurait pas de plus dangereuse, peut-être. On s’en apercevrait peu immédiatement dans les villes; les riches, pendant un temps, ne s’en apercevraient pas du tout; mais dans les campagnes ce serait un fait immense et désastreux. Je ne dis rien des autres conséquences de l’athéisme de l’État; je me tiens aux seuls effets de l’exemple. Qu’on en calcule la portée dans un pays qui a été catholique durant tant de siècles, et où le baudrier du gendarme commence à être plus sacré pour la foule que l’étole du curé.
XXXVI
Il est trop évident que dans l’état présent du monde, le libéralisme catholique n’a aucune valeur ni comme doctrine, ni comme moyen de défense de la religion; qu’il est aussi incapable d’assurer l’Église dans la paix que de lui procurer le moindre avancement et la moindre gloire. Il n’a été qu’une illusion, il n’est qu’une obstination et une attitude. On peut prédire son destin. Promptement abandonné des intelligences généreuses, auxquelles il doit un certain éclat de sentiment, il ira s’engouffrer dans l’hérésie générale. Puissent les adeptes qu’il y entraînera ne pas se transformer alors en ardents persécuteurs, suivant l’ordinaire inconséquence des faibles têtes qu’envahit le faux esprit de conciliation! Certains esprits semblent faits pour l’erreur comme certains tempéraments pour la maladie. Tout ce qui passe d’insalubre s’accroche là: ils sont pris au premier vent et au premier sophisme; ils sont le partage, le butin, la chose des puissances de l’air, et l’on peut les définir comme l’antiquité définit l’esclave, _non tam viles quam nulli_.
N’entreprenons pas tant de les convaincre, que de leur donner un exemple qui les puisse préserver.
D’accord avec la foi, la raison nous crie de nous réunir et de nous affermir dans l’obéissance. _A qui irons-nous?_ Libéraux et non libéraux, saisis du trouble affreux de ce temps, nous ne savons tous certainement qu’une chose: c’est que nul homme ne sait rien, excepté l’homme avec qui Dieu est pour toujours, l’homme qui porte la pensée de Dieu.
Il faut se serrer autour du Souverain-Pontife, suivre inébranlablement ses directions inspirées, affirmer avec lui les vérités qui seules sauveront et nos âmes et le monde. Il faut s’abstenir de toute entreprise pour réduire sa parole à notre sens: «Quand le Souverain-Pontife a proclamé une décision pastorale, nul n’a le droit d’y ajouter ou d’en retrancher la moindre voyelle, _non addere, non minuere_. Ce qu’il affirme, c’est le vrai pour toujours[23].»
[23] Mgr Berteaud, évêque de Tulle.
Toute autre pratique n’aboutira qu’à nous diviser davantage et qu’à nous dissoudre. C’est là le malheur des malheurs. Les doctrines dites libérales nous ont désagrégés. Avant leur invasion, trop favorisée, hélas! par un mouvement de mauvaise humeur politique, si peu que nous fussions, nous étions pourtant quelque chose; nous formions un bloc. Réduisons ce bloc autant qu’on voudra: ce n’était si l’on veut qu’un caillou: ce caillou du moins avait sa consistance et son poids. Le libéralisme l’a délité et mis en poussière. S’il tient plus de place, j’en doute; l’éparpillement n’est pas l’étendue. Dans tous les cas, cent et mille boisseaux de poussière ne fourniront jamais de quoi charger une fronde. N’aspirons aujourd’hui qu’à un résultat, ne travaillons qu’à l’obtenir: jetons-nous dans l’obéissance; elle nous rendra la cohésion de la pierre, et sur cette pierre, _hanc petram_, la vérité posera son pied vainqueur.
XXXVII
J’avais commencé d’écrire ces pages avec un sentiment d’amertume et d’angoisse que je n’éprouve plus en terminant. L’illusion libérale n’est pas seulement vaine au fond, elle a des conseils de faiblesse et de mensonge qui révèlent sa misérable origine. Cette fausse fierté dont elle s’enveloppe là où il faut obéir, ne déguise pas assez les complaisances qu’elle prodigue là où il convient de résister. Elle ne peut longtemps abuser des âmes faites pour la vraie grandeur. Chez les catholiques, l’ardente droiture et l’élévation du cœur redressent les travers de l’esprit. Si ce siècle semble nous promettre une longue période de médiocres combats sans victoire apparente, des abaissements de toute sorte; si nous devons être raillés, bafoués, expulsés de la vie publique; s’il faut, dans ce martyre du mépris, subir le triomphe des sots, la puissance des pervers et la gloire des faquins, Dieu de son côté réserve à ses fidèles un rôle dont ils ne refuseront pas et ne méconnaîtront pas la féconde et durable splendeur. Il leur donne à porter sa vérité diminuée et réduite comme un flambeau d’autel qu’on peut mettre aux mains d’un enfant, et il leur commande de braver tout cet orage; car pourvu que leur foi ne faiblisse pas, la flamme vivante non-seulement ne sera pas éteinte, mais ne vacillera même pas. Non, elle ne sera pas éteinte et ne vacillera pas! La terre nous couvrira de ses poussières, l’Océan nous crachera ses écumes, nous serons foulés aux pieds des bêtes lâchées sur nous, et nous franchirons ce mauvais passage de l’histoire humaine. La petite lueur placée dans nos mains déchirées n’aura pas péri; elle rallumera le feu divin.
XXXVIII
Quelle misère que de semblables discussions en présence du problème qui agite le monde; problème dont on peut dire que les dimensions en étendue et en profondeur sont celles de l’humanité elle-même!
Il s’agit de l’existence de la Papauté, qui implique l’existence du christianisme. L’humanité est là toute entière, dans le passé, dans le présent, dans l’avenir. La question, la vraie question est de savoir d’où vient l’humanité, ce qu’elle veut, où elle va. L’homme est-il la créature de Dieu, et ce Dieu créateur a-t-il donné à sa créature une législation immuable au milieu des transformations permises à sa liberté? L’humanité a-t-elle eu tort de croire depuis dix-huit cents ans que Jésus-Christ est le Dieu vivant et éternel? A-t-elle eu tort de croire que ce Dieu a constitué un sacerdoce dont il est le chef unique, permanent et infaillible dans la personne du Pape, appelé pour cette raison le vicaire de Jésus-Christ? L’humanité, qui a cru cela, ne le croit-elle plus? Abjure-t-elle Jésus-Christ, ou formellement en lui niant la divinité, ou implicitement en déclarant que sa divinité s’est trompée et a trompé le monde, et qu’il n’a pas institué d’Église et n’a laissé, sous ce nom, qu’une œuvre transitoire à laquelle il a fait des promesses caduques dont l’esprit humain connaît aujourd’hui l’avortement? Enfin, quand le Pape arraché du trône, relégué dans la sacristie, sujet obscur d’un petit roi vassal lui-même de son peuple et de ses alliés; quand le vicaire de Jésus-Christ, vicaire impuissant d’un Dieu frappé de déchéance, ayant passé par ces ignominies successives ne pourra plus porter une sentence spirituelle qui ne soit méprisée comme une folie ou punie comme un crime d’État, et que les peuples tourneront en dérision cette majesté bafouée par la police, alors quel sera le chef religieux du monde? Et l’humanité aura-t-elle encore un Dieu? Et si l’humanité n’a plus de Dieu, ou si elle a autant de dieux qu’elle voudra et ne manquera pas d’en forger, que deviendra l’humanité?
Telles sont, non pas toutes les questions, mais quelques-uns des groupes de questions que renferme dans son orbe immense la question du maintien de la Papauté, et c’est en face de cette question que les fidèles discuteraient les décisions du Pape ou résoudraient en dehors de lui la conduite qu’ils doivent tenir!
L’obéissance qui seule nous maintient dans la vérité, met par là même en nos mains le dépôt de la vie. N’en frustrons point l’humanité tombée en démence. Ne le livrons pas, ne l’adultérons pas. Pendant le cours de l’épreuve et du châtiment, que notre parole, confessant la vérité, ne cesse de heurter à la porte du pardon; elle en hâtera le jour. Le monde est en voie de perdre avec le Christ tout ce que le Christ lui avait donné. La Révolution dissipe ce royal héritage en se targuant de le conquérir. Tout va à la tyrannie, au mépris de l’homme, à l’immolation des faibles, et tout cela s’accomplit au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Conservons la liberté de proclamer que Dieu seul est Dieu, et qu’il faut n’adorer que lui et n’obéir qu’à lui, quels que soient les maîtres que son courroux laisse passer sur la terre. Conservons l’égalité, qui nous enseigne à ne plier nos âmes ni devant la force, ni devant les talents, ni devant les succès, mais devant la seule justice de Dieu. Conservons la fraternité, cette fraternité vraie qui n’existe et ne peut exister sur la terre que si nous y maintenons la paternité et la royauté du Christ.
FIN.
LIBRAIRIE PALMÉ
LE
PARFUM DE ROME
CINQUIÈME ÉDITION
Entièrement refondue et considérablement augmentée,
2 vol. in-8º.
A l’occasion de cette nouvelle édition, augmentée de soixante chapitres nouveaux, le Saint-Père a daigné adresser à l’auteur le bref suivant:
A notre cher fils Louis Veuillot,
A PARIS.
PIE IX, PAPE.
Cher fils, salut et bénédiction apostolique.
Nous avons reçu avec beaucoup de plaisir votre _Parfum de Rome_ que vous Nous avez offert, après l’avoir refondu par un nouveau travail et considérablement augmenté. Au milieu des travaux qui réclament Notre sollicitude, à peine avons-Nous pu, en feuilletant ces deux volumes, jeter les yeux tantôt sur une page, tantôt sur une autre s’offrant au hasard, mais dans toutes Nous avons vu resplendir votre foi et votre charité et Nous avons reconnu que, éclairé par elles, vous avez saisi le caractère de Rome, de ses institutions, de ses mœurs, et qu’après l’avoir ainsi révélée et montrée telle qu’elle est, vous avez victorieusement repoussé les accusations vulgaires qu’on porte contre elle de côté et d’autre. Prenant l’histoire pour guide, vous avez si bien rendu manifeste aux yeux des lecteurs l’action bienfaisante du pontificat romain, qu’ils sont obligés de reconnaître en lui, le _magistère_ et le soutien permanent et puissant de la justice et de la vraie liberté, et, par conséquent, d’avoir en exécration les abominables machinations par lesquelles on s’efforce d’éteindre et de renverser ce phare de la vérité et de la civilisation. Nous vous félicitons de l’empressement avec lequel tant d’éditions successives de votre ouvrage ont été demandées; c’est un irrécusable témoignage du fruit qu’elles ont produit et que Nous souhaitons encore plus abondant. En demandant à Dieu que tout vous soit propice, comme gage de Notre affection et de Notre bienveillance particulière, Nous vous donnons avec amour, à vous et aux vôtres, la bénédiction apostolique.
Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 3 mars 1866,
De notre pontificat l’an XX.
PIE IX, PAPE.
Paris. Imp. Balitout, Questroy et Cie, 7, rue Baillif.