Part 4
«Celle-ci est la plus déclarée et la plus dangereuse. Elle se compose de philosophes, de tous ceux qui veulent atteindre la vérité et la justice avec la seule ressource de leur raison. Mais il leur arrive ce que l’apôtre des nations, saint Paul, disait il y a dix-huit siècles: _Semper discentes et nunquam ad cognitionem veritatis pervenientes._ Ils cherchent, ils cherchent, et bien que la vérité semble fuir devant eux, ils espèrent toujours trouver et nous annoncent une ère nouvelle où l’esprit humain dissipera de lui-même toutes les ténèbres.
«Priez pour ces hommes égarés, vous qui ne partagez pas leurs erreurs. Vous êtes vraiment les disciples de Celui qui a dit: _Ego sum via, veritas et vita._ Vous savez aussi que tout le monde n’est pas appelé à interpréter sa parole divine, qu’il n’appartient pas aux philosophes d’expliquer sa doctrine, mais seulement à ses ministres, à ceux auxquels il a donné la mission d’enseigner en leur disant: _Qui vos audit me audit_, quand vous parlerez aux hommes, c’est ma voix même qu’ils entendront[18].»
[18] Réponse du Saint-Père, à l’Adresse des fidèles de diverses nations réunis à Rome, le 17 mars 1866.
XXVII
Ce serait allonger sans utilité ces observations que de s’arrêter à considérer le monstre vague que l’on appelle la «société moderne», de chercher s’il demande réellement tout ce qu’on lui fait demander, et si sa force matérielle, très-différente en ce cas de la force intellectuelle, est aussi considérable et prépondérante qu’on le dit. Les bonnes raisons, les raisons de fait, ne manquent pas pour contester la profondeur de ce torrent, d’ailleurs si bruyant et si violent. Nous l’entendons bien, nous savons bien qu’il menace d’emporter l’Église et quiconque voudra défendre son intégrité. Pour mon compte, néanmoins, je ne suis pas éloigné de croire que la société moderne, en France et dans d’autres pays, contient encore beaucoup de séve catholique pure et parfaite, et que l’Europe, au-dessous d’une certaine couche qui a peut-être plus d’écume que d’épaisseur, n’est nullement disposée à abandonner le Christianisme. Il m’est impossible d’admettre que les groupes politiques, littéraires et artistiques où l’on décrète la déchéance du Christ et de sa loi, ont plus de racines dans le sol français et représentent mieux le fond national que ce nombreux et glorieux clergé, ces œuvres sans nombre, ce zèle généreux et inépuisable qui couvre le pays de bienfaits et de monuments. On objectera le succès scandaleux d’un livre impie ou d’un journal antichrétien: ce succès est déplorable sans doute; il s’en faut pourtant que ce soit une preuve sans réplique. Dans le courant de 1864 et de 1865, il s’est bâti en France plus d’églises que le blasphème de M. Renan n’a eu d’éditions: les églises élèvent leurs flèches couronnées de la croix; l’œuvre du blasphémateur est tombée pour jamais sous les pieds insouciants des fidèles. Et qui doute dans le monde quelle serait la grosse affaire d’État de supprimer par exemple le _Siècle_, ou d’emprisonner pour un acte religieux l’évêque du diocèse où le _Siècle_ compte le plus de lecteurs!
Joseph de Maistre écrivait, au commencement de ce siècle: «Il y a dans le gouvernement naturel et dans les idées nationales du peuple français, je ne sais quel élément théocratique et religieux qui se retrouve toujours.»
Mais je ne veux pas insister sur ce point, de nulle importance quant au devoir des catholiques. Mettons les choses au pire; accordons que le torrent irréligieux a toute la force dont il se vante, et que cette force peut nous emporter: Eh bien, le torrent nous emportera! Ce sera peu, pourvu qu’il n’emporte pas la vérité.
Nous serons emportés et nous laisserons la vérité derrière nous, comme l’ont laissée ceux qui furent emportés avant nous. Malgré le torrent, nous la tenons pourtant et nous l’embrassons, cette vérité toujours nouvelle; nous sommes venus à cette terre que l’on dit aride, avons connu sa jeunesse et sa fécondité. Que seulement nos œuvres y répandent le sel fécondant et y amassent le grain de sable qui amortit la mer: comme nos pères nous ont conservé cet abri, nous le conserverons aux générations à naître. Le monde a encore un avenir ou il n’en a plus. Si nous touchons à la fin des âges, nous n’avons à bâtir que pour l’éternité; si de longs siècles doivent se dérouler, en bâtissant pour l’éternité, nous aurons bâti pour le temps. En face du fer ou en face du mépris, soyons les fermes témoins de la vérité de Dieu, notre témoignage subsistera. Il y a une végétation qui monte invinciblement sous la main du Père céleste. Là où le germe est déposé, l’arbre s’enracine; là où le martyr a laissé ses os, il pousse une église. Ainsi se forment les obstacles qui divisent et arrêtent les torrents. En ces jours de stérilité, après quinze siècles, nous vivons encore du froment amassé dans les catacombes.
XXVIII
Le sphynx révolutionnaire, sous le nom d’esprit moderne, propose quantité d’énigmes dont les catholiques libéraux s’occupent plus qu’il ne convient à la dignité des enfants du Christ. Aucun d’eux d’ailleurs n’y répond de manière à contenter ni le sphynx, ni soi-même, ni personne, et l’on peut observer que le monstre dévore premièrement ceux qu’il flatte de l’avoir mieux deviné.
Peu de fierté, peu de foi restent en ceux-là! Ils viennent, non sans arrogance, au nom du sphynx et en leur propre nom, demander comment le Catholicisme «intolérant» saurait s’arranger «des conquêtes» de l’esprit dissident, de ses droits de l’homme, de sa liberté des cultes, de ses constitutions politiques établies sur ces bases, etc., etc. Rien n’est moins mystérieux.
Premièrement, l’esprit dissident à tous les degrés le prend sur un pied de supériorité qui ne lui appartient pas et que nous ne reconnaissons pas. L’erreur n’est ni la maîtresse, ni l’égale de la vérité, n’a rien de légitime à lui imposer, ne peut légitimement rien contre elle; et, par suite, les disciples de l’erreur, infidèles, incrédules, athées, renégats, ne sont ni les maîtres ni les égaux légitimes des disciples de Jésus-Christ, le Dieu unique. Entre la cohue qui s’amasse autour de l’erreur, et la société parfaite que forme l’Église du Christ, les obligations ne sont nullement pareilles au point de vue de l’inaltérable droit. Nous savons parfaitement à qui il a été dit: _Allez, enseignez_:--Parole, pour le remarquer en passant, identique à ce grand _Crescite_, croissez, qui fut prononcé au commencement des choses; et ces deux paroles sont vivantes en dépit des ruses et des triomphes de la mort.--L’erreur n’a rien à enseigner de droit divin, n’a pas le droit divin de croître et de multiplier. La vérité peut tolérer l’erreur, l’erreur lui doit la liberté.
Secondement, les partisans de l’erreur ayant pris le dessus et intronisé dans le monde de prétendus principes qui sont la négation du vrai, et par conséquent la destruction de l’ordre, nous leur laissons ces faux principes jusqu’à ce qu’ils s’en dégoûtent ou en meurent, et nous gardons nos vérités, dont nous vivons.
Troisièmement, lorsque le temps sera venu, lorsque l’épreuve sera faite et qu’il faudra reconstruire l’édifice social suivant les règles éternelles, que ce soit demain, que ce soit dans des siècles, les catholiques arrangeront les choses comme pour eux. Sans s’inquiéter de ceux qui voudraient demeurer dans la mort, ils établiront des lois de vie. Ils mettront Jésus-Christ à sa place, en haut, et on ne l’insultera plus. Ils élèveront les enfants pour connaître Dieu et honorer leurs pères. Ils maintiendront l’indissolubilité du mariage, et si les dissidents s’en trouvent mal, leurs fils s’en trouveront bien. Ils imposeront l’observation religieuse du dimanche pour le compte et pour le bien de la société toute entière, quitte à laisser les libres-penseurs et les juifs célébrer pour leur propre compte le lundi ou le samedi. Ceux que cette loi pourrait gêner seront gênés. Le respect ne sera plus refusé au Créateur et le repos à la créature dans l’unique but de contenter quelques maniaques, dont la frénésie fait si sottement et si insolemment pécher tout un peuple. Leurs maisons en seront d’ailleurs, comme les nôtres, plus solides, et leurs champs plus féconds.
En un mot, la société catholique sera catholique, et les dissidents qu’elle tolérera connaîtront sa charité, mais ne morcelleront pas son unité.
Voilà ce que l’on peut, de la part des catholiques, répondre au sphynx; et ce sont les paroles qui le tueront. Le sphynx n’est pas invulnérable; nous avons contre lui les armes qu’il faut. L’Archange n’a pas vaincu le Rebelle avec des armes matérielles, mais avec cette parole: _Quis ut Deus?_ Et Satan est tombé foudroyé d’un coup de lumière.
XXIX
En résumé, le parti catholique libéral accepte la rupture de la société civile avec la société de Jésus-Christ. La rupture lui paraît bonne, il la veut définitive. Il croit que l’Église y gagnera la paix, et même, plus tard, un grand triomphe. Néanmoins les perspectives de triomphe ne sont présentées qu’aux catholiques «intolérants», et on ne leur en parle qu’à voix basse. Tenons-nous à la paix.
A coup sûr, cette église libérale, église tout-à-fait de «son temps», ne pouvant être raisonnablement soupçonnée d’obéir à Rome, devra cesser d’irriter ou d’effrayer les généreux esprits qui ont résolu de cautériser enfin «le chancre pontifical». Dès lors, pourquoi les catholiques, devenus semblables à tout le monde, n’obtiendraient-ils pas le bénéfice du mépris! Ils seront méprisés, ils vivront en paix; ils vaqueront à leur culte comme à leurs autres affaires; le _Siècle_ ne criera pas plus au clérical contre le paroissien de Saint-Sulpice que contre les brebis libérées du pasteur Coquerel.
N’être rien, assez rien pour vivre en paix avec tout le monde, cette espérance peut sembler plus que modeste! Elle est de trop, toutefois. Quand même, par voie de séduction ou par voie de compression, les catholiques libéraux parviendraient à supprimer les catholiques entiers, je leur annonce qu’ils ne réussiront pas à se voir méprisés aussi parfaitement qu’ils y aspirent. Quelques réflexions vont les convaincre de la solidité de cette prédiction, et les forcer de juger eux-mêmes l’illusion dont ils se laissent envelopper.
J’écarte simplement la conception bizarre et inouïe de créer un gouvernement athée, lors même qu’il n’y aurait point d’athées dans la société que ce gouvernement doit conduire. Je me tais sur la dureté de vouloir soustraire les peuples à l’équité, à la mansuétude, au respect du sceptre chrétien, tellement qu’ils ne pourraient plus jamais avoir de saints rois. Je n’insiste pas sur le dédain de l’école pour les enseignements historiques et religieux qui condamnent l’indifférence gouvernementale entre le mal et le bien, et qui la montrent d’ailleurs absolument chimérique. L’illusion des catholiques libéraux va plus loin. Elle n’a pas seulement le pouvoir de falsifier l’histoire, la Bible, la religion, et de teindre de ses fausses couleurs jusqu’à la nature humaine: elle leur ôte l’appréciation du présent comme elle leur dérobe la connaissance du passé et la vue de l’avenir. Ils ne voient plus ce qui se passe, n’entendent plus ce qui se dit, ne savent plus ce qu’ils ont fait eux-mêmes; ils méconnaissent enfin leur propre cœur comme tout le reste.
XXX
S’il est une chose évidente, c’est que les libéraux non chrétiens, tous révolutionnaires, ne veulent pas plus des catholiques libéraux que des autres catholiques. Ils le disent formellement, sans cesse, sur tous les tons; le _Siècle_ en a fait des déclarations répétées qui ne laissent rien à deviner, et qui, certes, ne manquent pas d’écho. Plus de christianisme, qu’il n’en soit plus question! voilà le cri de la Révolution partout où elle domine. Et où ne domine-t-elle pas en Europe? Aucun révolutionnaire n’a protesté contre les hurlements de bête féroce de Garibaldi, contre les thèses plus froidement meurtrières de M. Quinet, demandant que le catholicisme soit «étouffé dans la boue», contre l’impiété inepte de ces séides qui s’associent pour refuser les sacrements. D’un autre côté, aucun groupe, aucun notable révolutionnaire n’a encore été converti par les programmes, les avances, les tendresses, et il faut le dire, hélas! les faiblesses des catholiques libéraux. Ils ont en vain renié leurs frères, méprisé les bulles, expliqué ou dédaigné les encycliques: ces excès leur ont valu de chiches éloges, d’humiliants encouragements, point d’adhésion. Jusqu’ici la chapelle libérale n’a point d’entrée, et semble n’être qu’une porte de sortie de la grande Église. L’explosion de haine continue dans le camp libéral non chrétien: elle allume au milieu du monde une sorte de fureur, non seulement contre l’Église, mais même contre la simple idée de Dieu. Il se manifeste une émulation générale parmi les chefs de partis qui gouvernent à présent l’Europe, pour briser toute union entre l’homme et Dieu. Chez les schismatiques, chez les hérétiques, chez les infidèles enfin, pour peu qu’ils aient de contact avec la civilisation, partout on dépouille l’Église. L’État musulman met la main sur les biens des mosquées, comme ailleurs l’État chrétien sur la propriété ecclésiastique; il faut que Dieu, sous aucun nom, à aucun titre, ne possède plus une parcelle de ce qu’il a créé. Tel est ce monde, dans lequel les catholiques libéraux pensent trouver des défenseurs, des gardiens probes et dévoués de la liberté catholique.
XXXI
Ce n’est pas ce que leur propre expérience leur promet. Nous pouvons parler de cette expérience; nous l’avons faite ensemble, du même effort, dans le même sentiment.
L’expérience a été longue; le temps semblait aussi favorable que les jours présents le sont peu. Quoique en petit nombre, notre union nous rendait forts. La constitution régnante obligeait de compter avec nous; elle nous faisait des avantages dont nous étions reconnaissants, des promesses auxquelles nous voulions croire et qui nous touchaient plus que ses refus. Qui souhaita autant que la Charte fût une vérité, qui s’y prêta davantage, qui l’espéra plus sincèrement et plus ardemment? Tout en maintenant nos principes contre la doctrine révolutionnaire, que rejetions-nous en fait? Que demandions-nous au delà du pouvoir d’opposer la liberté à la liberté?
Nous ne formions pas un parti isolé ou de peu d’importance. Nous avions à notre tête les princes de l’Église, un surtout, aussi éminent par son caractère et par son talent que par sa position: c’était le grand Évêque de Langres, qui vient de mourir sur le siége d’Arras, aimé de Dieu et honoré des hommes. Mgr Parisis étudia la question de l’accord de la religion et de la liberté, moins pour savoir ce que l’Église devait retenir que pour connaître ce qu’elle pouvait concéder. Un écrit qui obtint son approbation résume ainsi le programme du parti catholique: «Les Catholiques ont dit aux princes, aux docteurs et aux prêtres des idées modernes: Nous acceptons vos dynasties et vos chartes; nous vous laissons vos gains. Nous ne vous demandons qu’une chose, qui est de droit strict, même à vos yeux: la liberté. Nous voulons combattre et vous convaincre par la seule liberté. Cessez de nous soumettre à vos monopoles, à vos entraves et à vos prohibitions; laissez-nous enseigner librement comme vous faites; nous associer librement pour les œuvres de Dieu comme vous pour les œuvres du monde; ouvrir des carrières à toutes les belles ardeurs auxquelles vous ne savez qu’imposer des contraintes ou proposer des marchés. Et ne craignez pas notre liberté: elle assainira et sauvera la vôtre. Là où nous ne sommes pas libres, nul ne l’est longtemps[19].»
[19] Notice de l’Auteur, sur Mgr Parisis.
Voilà ce que nous demandions. Et, sans vouloir louer ni déprécier personne outre mesure, nos adversaires d’alors étaient plus graves, plus sincères, plus éclairés, plus modérés que nos adversaires d’aujourd’hui. C’étaient les Guizot, les Thiers, les Cousin, les Villemain, les Broglie, les Salvandy, et à leur tête, le roi Louis-Philippe. Tous ces chefs de la société dirigeante n’avaient point le fanatisme d’irréligion et d’antichristianisme que nous avons vu depuis. Leur attitude subséquente l’a honorablement prouvé. De plus, ils croyaient à la liberté, du moins ils y voulaient croire. Qu’avons-nous obtenu d’eux, de leur sagesse, de leur modération, de leur sincérité? Hélas! le compte en est aussi facile à faire qu’amer à dire: Nous n’avons rien obtenu, rien du tout, ce qui s’appelle rien. Une catastrophe est survenue: l’épouvante a mieux réussi que la raison, la justice et la Charte. Sous le coup de l’épouvante, on nous a laissé prendre quelque chose, mais avec quel dessein mal dissimulé de réduire bientôt ou d’annuler ces minces avantages! L’orage a passé. Ceux de nos adversaires qui sont restés à bas n’ont point donné de signe éclatant de conversion; ceux qui se sont relevés semblent ne pouvoir se pardonner d’avoir eu peur du tonnerre; généralement, ils se montrent plus hostiles qu’ils ne paraissaient.
Avons-nous donc changé nous-mêmes, et retiré aux choses modernes l’adhésion pratique et le concours que nous leur donnions? Les catholiques libéraux le prétendent, mais ils s’abusent gratuitement.
Nous disions alors, nous disons aujourd’hui que la base philosophique des constitutions modernes est ruineuse, qu’elle livre la société à des périls certains. Nous n’avons jamais dit que l’on pût ni que l’on dût substituer violemment d’autres bases, ni qu’il fallût s’interdire de pratiquer ces constitutions en ce qui n’est pas contraire aux lois de Dieu. C’est un fait totalement indépendant de nous, un état de choses au milieu duquel nous nous trouvons à certains égards comme en pays étranger, observant les lois générales qui règlent la vie publique, usant même du droit de cité dont nous acquittons les obligations, mais nous abstenant d’entrer dans les temples et d’offrir l’encens. L’auteur de ces pages, s’il peut se permettre d’avancer un pareil exemple, a longtemps pratiqué la liberté de la presse et il demande à l’exercer encore, sans croire aucunement pour cela, et sans avoir cru jamais, que la liberté de la presse soit un bien absolu. Bref, nous tenons envers les constitutions la même conduite que tout le monde à peu près tient envers l’impôt: nous payons l’impôt en demandant qu’on le diminue, nous obéissons aux constitutions en demandant qu’on les améliore. Là se bornent nos difficultés; les catholiques libéraux le savent bien.
Si c’est trop, si nous devons toujours payer l’impôt sans jamais le trouver lourd; si nous devons transporter aux constitutions modernes la créance religieuse que nous retirerons aux dogmes qu’elles déclarent implicitement déchus; s’il ne faut y souhaiter d’autre amélioration qu’un dégagement plus radical de toute idée chrétienne, quelle liberté nous promet-on, et quels avantages les catholiques libéraux pensent-ils tirer de cette liberté qui leur sera faite dans la même mesure qu’à nous?
XXXII
Ils jurent volontiers par les principes de 89; ils disent même «les _immortels_ principes». C’est le _schibboleth_[20] qui donne entrée au camp du grand libéralisme. Mais il y a manière de le prononcer, et nos catholiques n’y sont pas tout à fait, car malgré tout on les reçoit froidement; les plus avancés font encore quarantaine. Je les en félicite. Pour avoir bien l’accent, il faut premièrement bien comprendre et bien accepter la chose.
[20] _Judic._, XII, 6.
S’ils voulaient comprendre bien la chose, j’ose dire qu’ils ne l’accepteraient pas. Qu’est-ce que c’est que les «principes» ou les «conquêtes» ou les «idées» de 89? Ces trois noms donnent déjà trois nuances, ou plutôt trois différentes doctrines, et il y en a bien d’autres. Tel catholique libéral distingue très-soigneusement entre _principes_ et _conquêtes_, tel autre reçoit _conquêtes_ et _principes_, tel autre rejette également conquêtes et principes et n’admet qu’_idées_.
Chez les libéraux purs, c’est-à-dire sans mélange de christianisme, l’on déteste ces distinctions, aigrement qualifiées de jésuitiques. Idées, principes, conquêtes sont des articles de foi, des dogmes, et leur ensemble constitue un symbole. Mais ce symbole, personne ne le récite, et si quelqu’un l’a écrit tout entier pour sa satisfaction privée, on peut le défier de le recopier sans y faire de retouches, et surtout de trouver un frère en 89 qui n’y propose des suppressions et des additions.
Rien de plus laborieux et de plus infructueux qu’un voyage à la recherche des principes de 89. On y rencontre considérablement de buissons creux, de banalités, de phrases vides.
M. Cousin, ayant entrepris de révéler ces mystères qui portent le nom _redouté_ et _béni_ de principes de la Révolution française, les réduit à trois: «La souveraineté nationale,--l’émancipation de l’individu, _ou_ la justice,--la diminution progressive de l’ignorance, de la misère et du vice, _ou_ la charité civile.» Tocqueville ne contredit pas M. Cousin, seulement il démontre sans peine que 89 n’a inventé ni cela ni rien de ce que l’on peut mettre encore de bon et d’acceptable sous le nom de 89. Tout existait mieux qu’en germe dans l’ancienne constitution française, et le développement en eût été plus général et plus solide si la Révolution n’y avait pas mis la main, c’est-à-dire le couteau.
Avant 89, la France croyait bien s’appartenir et l’on avait bien déjà quelques lueurs de l’égalité devant la loi, par suite de la pratique déjà longue de l’égalité devant Dieu; la charité manifestait son existence par un assez grand nombre d’établissements et de congrégations charitables; l’instruction publique était plus libérale, plus solide et plus largement répandue qu’aujourd’hui[21]. Il est certain aussi que la religion catholique n’a jamais passé pour ennemie des tribunaux, des hôpitaux et des colléges. Quand nous combattions le monopole universitaire, c’était pour ouvrir des écoles et fonder des universités; quand nous combattions pour la liberté du dévouement religieux, aucune infortune n’en devait souffrir; nous n’avons jamais demandé qu’un droit fût lésé, ni qu’un crime pût échapper à la répression par la qualité du criminel.
[21] Rapport de M. de Salvandy, ministre de l’instruction publique.
Si donc les principes de 89 sont ce que dit M. Cousin, en quoi la foi catholique leur est-elle contraire? Catholiques libéraux et catholiques non libéraux les ont également non-seulement respectés, mais pratiqués et défendus.
XXXIII
Mais il est temps d’ouvrir l’arcane de 89, et de dénoncer le point où la foi catholique libérale devra cesser ou d’être libérale ou d’être catholique.
Il existe _un_ principe de 89 qui est le principe révolutionnaire par excellence, et à lui seul toute la Révolution et tous ses principes. On n’est révolutionnaire qu’au moment où on l’admet, on ne cesse d’être révolutionnaire qu’au moment où on l’abjure; dans un sens comme dans l’autre, il emporte tout; il élève entre les révolutionnaires et les catholiques un mur de séparation à travers lequel les Pyrames catholiques libéraux et les Thisbés révolutionnaires ne feront jamais passer que leurs stériles soupirs.
Cet unique principe de 89, c’est ce que la politesse révolutionnaire des Conservateurs de 1830 appelle la sécularisation de la société; c’est ce que la franchise révolutionnaire du _Siècle_, des Solidaires et de M. Quinet appelle brutalement l’expulsion du principe théocratique; c’est la rupture avec l’Église, avec Jésus-Christ, avec Dieu, avec toute reconnaissance, avec toute ingérence et toute apparence de l’idée de Dieu dans la société humaine.
A vrai dire, il ne faut pas presser beaucoup le principe catholique libéral pour le conduire jusque-là. Il y arrive par la même route, par les mêmes étapes, par les mêmes nécessités de situation, par les mêmes suggestions d’orgueil qui ont impérieusement conduit le principe du libre examen protestant à la négation de la divinité de Notre-Seigneur. Les Pères de la Réforme ne se proposaient pas le but où touche aujourd’hui leur postérité, et l’on peut dire que les plus audacieux ne l’eussent pas envisagé sans horreur. Mais ce qu’ils prétendaient conserver du dogme étant plus que suffisant pour contraindre la raison humaine de l’admettre tout entier, leurs fils ont nié, nié, toujours nié, ils ont porté la hache sur tous les points où la séve dogmatique produisait un bourgeon légitime, c’est-à-dire catholique; et enfin, l’ayant mise au tronc, et trouvant que l’indéfectible vérité jaillissait toujours la même et leur criait toujours qu’il faut être catholique, ils ont dit: Arrachons les dernières racines et cessons d’être chrétiens pour demeurer protestants!
Pareille chose est arrivée aux écoles philosophiques de l’antiquité qui ont voulu résister au christianisme: la logique à rebours les a replongées dans les absurdités de la théurgie païenne, niant toute vérité, affectant de croire toute folie.