Chapter 1 of 5 · 1169 words · ~6 min read

part d

’un homme qui, m’a-t-on dit, s’est dépensé sans compter.

--Cela vous amuse de me taquiner, dit-il, après avoir retrouvé sa voix et maîtrisé sa colère. Il lui semblait que le professeur lui avait versé dans l’oreille un poison qui se répandait en lui, viciait sa passion, et sa jalousie même. Il doutait de chacun des mots qui sortaient de ces lèvres auxquelles cependant sa vie était suspendue.

--Que pouvez-vous savoir des gens qui ne regardent à rien, demanda-t-il de l’air le plus aimable.

--Je le sais par ouï-dire, un peu.

--Eh! bien, je vous assure qu’ils sont, comme les autres, sujets à la souffrance, et victimes de sortilèges...

--L’un d’entre eux, en tout cas, parle d’une façon singulière.

Ils demeurèrent silencieux, puis elle détourna la conversation.

--Monsieur Renouard, j’ai eu une déception, ce matin. Le courrier m’a apporté une lettre de la veuve du vieux domestique, vous savez. Je pensais qu’elle aurait appris quelque chose de... d’ici. Mais non. Il n’est pas arrivé de lettre depuis notre départ.

Sa voix était calme. La jalousie de Renouard lui rendait cette conversation intolérable, mais il était heureux que rien ne fût arrivé pour aider à la recherche, aveuglément, déraisonnablement heureux, et cela seulement parce qu’ainsi il allait pouvoir la garder plus longtemps devant ses yeux, puisqu’elle ne perdait pas courage.

«Je suis trop près d’elle», pensa-t-il, et il recula sa chaise. Dans la violence de ses sentiments, il craignait de se jeter sur les mains qu’elle avait posées sur ses genoux, et de les couvrir de baisers. Il eut peur. Rien, rien ne pouvait plus dissiper le charme dont elle l’entourait, eût-elle même été fausse, stupide ou dégradée. Elle était sa destinée.

L’étendue même de son infortune le plongea dans une telle stupeur qu’il n’entendit pas, d’abord, un bruit de pas et de voix qui venait du salon.

Willie était revenu et le journaliste l’accompagnait.

Les nouveaux arrivants débouchèrent bruyamment sur la terrasse, puis se retenant l’un l’autre, s’arrêtèrent, tout à la fois effarants et eux-mêmes effarés.

VII

Ils venaient de fêter un poète du terroir, la dernière trouvaille du journaliste. Ce genre de trouvailles était l’affaire, la vocation, l’orgueil et le plaisir du seul apôtre des lettres que comptât cet hémisphère: l’unique Mécène de la culture, l’Esclave de la Lampe, ainsi qu’il signait sa chronique littéraire de la semaine. Il n’avait pas eu de peine à persuader le vertueux Willie (qui avait le goût des banquets) de l’aider dans cette œuvre. Ils avaient laissé le poète endormi devant le feu, sur le tapis du bureau de rédaction, et ils s’étaient précipités chez le vieux Dunster. Le journaliste avait en effet une autre trouvaille à annoncer.

Tout en se balançant il ouvrit largement la bouche et laissa tomber ce seul mot: «Trouvé!» Derrière lui, Willie leva les bras au ciel et les laissa retomber d’un geste dramatique. Renouard vit les quatre personnes à tête blanche, à l’extrémité de la terrasse, se lever d’un seul mouvement, comme s’ils étaient tous pris de panique.

--Je vous dis--qu’il--est--trouvé, annonça solennellement le protecteur des lettres.

--Qu’y a-t-il? demanda Renouard d’une voix étouffée.

Miss Moorsom lui saisit brusquement le poignet; à ce contact, du feu courut dans les veines du jeune homme, une immobilité s’empara de lui, brûlante; le sang lui battait aux oreilles. Il voulut se lever, mais la pression convulsive sur son poignet le retint.

«Non! non!» Les yeux de Miss Moorsom restaient immobiles, le regard fixe, sombres comme la nuit et scrutant l’ombre devant elle. Le rédacteur en chef, un peu plus loin, se pavanait. Willie le suivait, traînant avec son ostentation habituelle son énorme et pesante carcasse, qui ne restait jamais exactement perpendiculaire plus de deux secondes de suite.

--L’innocent Arthur, enfin nous le tenons. Puis, reprenant le ton de l’homme d’affaires:

--Oui, c’est cette lettre qui a fait le coup.

Il plongea la main dans sa poche et de sa paume tapota le morceau de papier. Une lettre de cette vieille femme. Willie l’avait dans sa poche depuis ce matin. Miss Moorsom la lui avait donnée pour me la montrer. Il croyait que cela n’avait pas d’importance. Eh! bien, pas du tout, seulement il fallait savoir lire.

Renouard et Miss Moorsom, côte à côte, surgirent de l’obscurité, couple magnifique, à la fois vivant et sculptural, dans leur calme et leur pâleur. Elle lui avait lâché le poignet.

En apercevant Renouard, le journaliste s’écria d’une voix perçante:

--Comment! vous êtes ici!

Il y eut un silence mortel, tous les visages avaient quelque chose de consterné et de cruel.

--Voici précisément l’homme qu’il nous faut, ajouta le rédacteur. Excusez mon agitation, vous êtes précisément l’homme, Renouard. Ne m’avez-vous pas dit que votre assistant s’appelait Walter? Oui? C’est bien ce qu’il me semblait. Eh! bien, voici la lettre de la vieille femme du serviteur. Écoutez ceci. Elle écrit: «Tout ce que je puis dire à Mademoiselle, c’est que mon pauvre mari adressait ses lettres au nom de H. Walter.»

L’exclamation aussitôt étouffée de Renouard se perdit dans un murmure et un piétinement général. Le journaliste fit un pas en avant, et, réussit assez bien à faire un grand salut:

--Miss Moorsom, permettez-moi de vous féliciter du fond du cœur, sur l’issue... heu... heureuse...

--Attendez, dit Renouard d’une voix irrésolue.

Le journaliste lui sauta dessus comme un vieil ami:

--Ah! vous, lui dit-il, vous êtes un joli personnage. Avec vos manières d’ours, vous finirez par n’avoir pas plus de jugement qu’un sauvage. Voyez-vous cela, vivre pendant des mois avec un homme du monde, sans jamais s’en douter. Un homme, j’en suis certain, accompli, remarquable, puisqu’il a été distingué (ici il s’inclina de nouveau) par Miss Moorsom que nous admirons tous.

Elle lui tourna le dos.

--J’espère que vous ne lui avez pas fait trop de misères, Geoffrey, murmura le journaliste à l’oreille de son ami.

Renouard s’empara brusquement d’une chaise, s’assit et, posant ses coudes sur ses genoux, appuya sa tête sur ses mains. Derrière lui, la sœur du professeur levait les yeux au ciel et se tordait fiévreusement les mains. Mme Dunster se joignait les doigts sous le menton; mais elle, la chère femme, regardait Willie. Ce neveu modèle! Il était dans un singulier état. Si congestionné. L’habile disposition des cheveux qui couvraient la partie dénudée de son crâne s’était déplorablement dérangée et ce crâne même était rouge et comme en ébullition.

--Qu’y a-t-il donc, Geoffrey?

Le journaliste semblait déconcerté par les attitudes silencieuses des gens qui l’entouraient. On aurait dit qu’il s’attendait à voir tout ce monde se mettre à danser et à crier.

--Il est dans votre île, n’est-ce pas?

--Oh! oui, il y est! dit Renouard sans lever les yeux.

--Eh! bien, alors?

Et le rédacteur en chef regardait autour de lui, en quête d’une réponse qui pût lui venir en aide. Mais la seule réponse qui lui vînt fut inattendue. Irrité d’être au second plan, et, en outre, parce que le vin le rendait facilement fâcheux, le sensible Willie se retourna et avec une maligne intonation d’ivrogne, étonnante de la