Chapter 2 of 5 · 5497 words · ~27 min read

part d

’un homme capable de se tenir si droit.

--Ah! ah! Mais il n’est pas ici, cria-t-il. Pas encore. Non! Vous n’avez pas encore mis la main dessus!

Ce spectacle et cette algarade déplacée firent sur le rédacteur l’effet de la cravache sur un cheval surmené; il sursauta:

--Quoi? que voulez-vous dire? Nous... ne... l’avons... pas... encore... Naturellement, il n’est pas ici encore. Mais la goélette de Geoffrey est ici. On peut l’envoyer dès maintenant le chercher. Mais attendez donc, il y a mieux. Pourquoi ne partiriez-vous pas tous pour Malata, mon cher Maître? Cela ferait gagner du temps, et je suis certain que Miss Moorsom préférerait...

Il fit un geste galant vers Miss Moorsom, mais elle avait disparu. Il en fut quelque peu déconcerté.

--Ah! hum... Oui, dit-il, pourquoi pas? Une croisière de plaisance, un délicieux bateau, une délicieuse saison, un délicieux but, un déli... Non, vraiment, rien ne s’y oppose. Geoffrey, d’après ce que j’ai entendu dire, s’est payé un bungalow trois fois trop grand pour lui. Il peut vous loger tous. Ce sera pour lui un plaisir, le plus rare des privilèges. Qui ne serait fier d’être l’instrument de cette heureuse réunion? Je suis moi-même très fier de l’humble rôle que j’y ai joué. Ce sera pour moi un très grand honneur. Geof, mon cher, vous ferez bien de tout préparer demain de bonne heure pour ce petit voyage. Il serait criminel de perdre un seul jour.

Il était aussi rouge que Willie, l’agitation s’ajoutant aux effets du banquet. Pendant un moment, Renouard demeura silencieux comme s’il n’eût rien entendu. Mais lorsqu’il se fut levé, il donna au rédacteur une tape dans le dos si vigoureuse que le petit homme chancela et parut, un moment, vraiment effrayé.

--Vous êtes un dénicheur et un organisateur de premier ordre, s’écria Renouard. Il a raison. C’est le seul moyen. Vous ne pouvez pas résister à l’appel du sentiment et même vous devez risquer un voyage à Malata...

Ici, la voix de Renouard s’assombrit:

--Un endroit solitaire, ajouta-t-il, et il retomba dans sa méditation sous les yeux qui convergeaient vers lui. Lentement son regard alla de visage en visage et il s’arrêta sur celui du professeur qui, l’œil dur, tournait machinalement un cigare entre ses doigts, et sur la sœur du philosophe, debout à son côté.

--Je serais infiniment heureux si vous consentiez à venir. C’est entendu, n’est-ce pas? Nous partirons demain soir. Et maintenant, je vous laisse à votre bonheur.

Il salua gravement, et montrant du doigt Willie qui se balançait d’un air somnolent et renfrogné:

--Regardez-le, dit-il, il déborde de bonheur. Vous feriez mieux de l’envoyer se coucher.

Et il s’éclipsa cependant que tous regardaient Willie avec des expressions différentes.

Renouard traversa la maison en hâte, il s’élança dans le sentier de traverse qui menait au rivage où l’attendait son canot. A son appel, les Canaques endormis sursautèrent. Il embarqua: «Tirez, hardi!» et le canot fendit l’eau comme une flèche. «Hardi, hardi!». Il fila près des voiliers chargés de laine, endormis sur leurs ancres: chacun avec l’œil fixe de la lampe pendue aux agrès. Il fila près du vaisseau-amiral de l’escadre du Pacifique, masse imposante, noire et silencieuse, lourde du sommeil de ses cinq cents hommes. Des sentinelles entendirent son «Hardi! Hardi!» dans la nuit. Les Canaques, ahanant, ramenaient les avirons à chaque coup. Rien n’allait assez vite pour lui. Il grimpa à bord de la goélette, et dans sa précipitation secoua violemment l’échelle de commandement. Sur le pont il trébucha et demeura brusquement immobile.

Pourquoi cette hâte? Vers quel but? Depuis longtemps il savait bien qu’il fuyait devant quelqu’un qui le poursuivait et auquel il ne pouvait échapper.

Comme il touchait le pont, sa volonté, qu’il s’était efforcé de sauvegarder, s’évanouit de nouveau. Il n’avait songé à rien moins qu’à appareiller la goélette et la laisser s’évader dans la nuit, silencieusement, parmi les vaisseaux endormis. Mais, maintenant, il savait qu’il n’en serait pas capable. Non, c’était impossible. Et il réfléchissait que, mort ou vivant, une telle fuite noircirait sa mémoire d’un soupçon devant lequel il reculait. Non, il n’y avait rien à faire.

Il descendit dans sa cabine, et avant même de déboutonner son pardessus, il prit dans un tiroir la lettre adressée à son assistant, cette lettre qu’il avait trouvée au bureau de Dunster, dans le casier «Malata», où elle avait attendu trois mois l’occasion d’être délivrée. Depuis le moment où il l’avait jetée dans ce tiroir, Renouard l’avait bien oubliée, jusqu’à ce que le nom de l’homme eût été prononcé si bruyamment.

Il regarda l’enveloppe grossière, l’écriture tremblée et pénible: Monsieur H. Walter. C’était la dernière lettre que le vieux domestique avait envoyée pendant sa maladie, et évidemment une réponse à une lettre de «Monsieur Arthur» qui l’instruisait d’adresser dorénavant ses lettres «aux bons soins de MM. Dunster et Cº». Renouard allait l’ouvrir, mais il s’arrêta et sans hésitation déchira la lettre en deux, en quatre, en huit morceaux. Il remonta sur le pont, tenant dans la main ces morceaux de papier qu’il jeta par dessus le bord, dans les eaux noires, où ils disparurent aussitôt.

Le tout fut fait lentement, sans hésitation, sans remords. _Monsieur H. Walter, à Malata._ L’innocent Arthur! Quel était son nom déjà? L’homme à la recherche duquel était partie cette femme qui semblait attirer vers elle toutes les passions de la terre, sans qu’elle fît pour cela le moindre effort, sans même qu’elle daignât s’en apercevoir, aussi naturellement que d’autres femmes respirent. Mais Renouard n’était plus jaloux de l’existence de cette femme. Quelle qu’en fût la cause, sa jalousie n’allait pas jusqu’à cet homme qu’il avait tiré de l’ombre pour se débarrasser des remontrances d’un soi-disant ami. Un homme sur lequel il ne savait rien et qui, maintenant, était mort. A Malata. Ah! oui, il y était, bien en sûreté, dans sa tombe. Le dernier service que Renouard lui avait rendu, avant son départ, ç’avait été de l’enterrer.

Comme beaucoup d’autres hommes toujours prêts à des entreprises ardues, Renouard avait une tendance à éviter les petites complications de l’existence. Ce trait de son caractère se mêlait d’un peu d’indolence, et en outre d’un dédain et d’une vive aversion même pour les questions d’ordre vulgaire: comme un homme qui affronterait un lion et qui ferait un détour pour éviter un crapaud.

Ses relations avec ce journaliste importun n’étaient que de surface: il ne s’y mêlait aucunement cette sympathie à laquelle les jeunes gens se trouvent tout naturellement portés. Cela d’abord l’avait amusé de laisser son ami dans l’ignorance du sort de son «assistant». Renouard n’avait jamais eu besoin d’une autre compagnie que de la sienne. Il portait en lui un peu de cette sensibilité de rêveur que l’on froisse aisément. Il s’était dit que l’homme universel n’aurait fait que le sermonner une fois de plus sur le démon de la solitude et l’aurait assassiné de recommandations en faveur d’un protégé absolument inutile. Et cette sempiternelle inquisition du journaliste l’avait irrité et lui avait fermé les lèvres de dégoût.

Et maintenant il contemplait ce réseau de conséquences qui se resserrait autour de lui.

Ç’avait été le souvenir de cette réticence pleine de diplomatie qui, sur la terrasse, avait étouffé son exclamation, qui l’avait empêché de leur dire à tous que l’homme qu’ils cherchaient, il était impossible qu’on pût le rencontrer maintenant sur cette terre. Il avait reculé devant l’absurdité d’entendre le journaliste universel lui faire de sévères reproches.

--Vous ne me l’aviez pas dit. Vous m’aviez laissé croire que votre assistant vivait encore, et maintenant vous dites qu’il est mort. Qu’est-ce que cela veut dire? Mentiez-vous alors ou bien mentez-vous maintenant? Non, l’idée d’une semblable scène lui avait été insupportable. Il s’était assis, atterré. Et maintenant «que vais-je faire», pensa-t-il?

Tout son courage l’avait abandonné. S’il disait la vérité, c’était le départ immédiat des Moorsom, et il lui semblait qu’il donnerait jusqu’à son dernier reste d’honnêteté pour s’assurer un jour encore la présence de là jeune fille. Il restait là, silencieux. Lentement, parmi des souvenirs confus de sa conversation avec le professeur, des manières d’être de la jeune fille, de l’enivrante familiarité de sa soudaine pression de main, il lui venait une lueur d’espoir. L’autre homme était mort. Alors... Folie, certes; mais il ne s’en pouvait délivrer. Il avait écouté cet insupportable brouillon tout organiser, cependant que les autres, autour de lui, l’approuvaient, sous le charme de ce roman, que, lui, il savait achevé par la mort. Il avait écouté, ironique et silencieux. Il avait vu une lueur d’espoir. L’occasion l’avait tenté. Il n’avait qu’à rester là sans rien dire. Cela et rien de plus. Qu’était-ce que la vérité au regard de cette passion qui, dans sa pensée, l’avait jeté à ses pieds.

Et maintenant, il n’y pouvait plus rien. La fatalité en avait décidé. De l’air hagard d’un mortel frappé par la foudre divine, Renouard regarda le ciel, immense voile noir poudré d’or, où de grands frissons passaient, comme le souffle impérieux de la vie.

VIII

Enfin un matin, dans l’éclaircie d’un horizon vitreux chargé des masses héraldiques de vapeurs noirâtres, l’île s’éleva peu à peu sur la mer, offrant çà et là des rochers de basalte dénudés, parmi l’épaisse verdure de la végétation. Plus tard, dans le somptueux ruissellement du soleil couchant, Malata se dressa, verte et rose, avant de s’envelopper d’une ombre violette, au déclin de ce jour d’automne. Puis ce fut la nuit. Dans l’air léger, la goélette glissa le long d’une pointe massive et carrée: il faisait tout à fait nuit quand on cargua les voiles, et que les ancres mordirent les fonds sablonneux à l’extrémité de la falaise, car il était dangereux d’essayer d’entrer dans la petite baie envahie par les sables. Après le dernier battement solennel de la grande voile, le murmure des voix de la famille Moorsom s’éleva, frêle dans la paisible obscurité.

Ils étaient tous assis à l’arrière sur des fauteuils d’osier mais personne ne bougea. De bonne heure, ce jour-là, quand on vit que le vent tombait, Renouard, alléguant son insuffisante installation de garçon, avait conseillé aux dames de ne pas débarquer au milieu de la nuit. Quand on eut mouillé dans la baie, il s’avança, l’air gêné (une gêne singulière avait d’ailleurs régné entre lui et ses invités durant toute la traversée), et il renouvela ses arguments. Personne à terre n’imaginerait qu’il ramenait des invités; personne ne penserait à venir à leur rencontre. Il n’y avait qu’un vieux canot dans la plantation et débarquer dans les canots de la goélette ne serait guère commode dans cette obscurité. On risquait de s’échouer sur un bas-fond. Il valait mieux passer la nuit à bord.

On n’y fit pas d’objections. Le professeur qui fumait sa pipe, étendu sur une chaise longue et confortablement enveloppé d’un manteau boutonné par dessus ses vêtements de tropique, fut le premier à dire:

--Cela me paraît un excellent conseil!

Miss Moorsom, près de lui, approuva d’un long silence. Puis, d’une voix qui semblait sortir d’un rêve:

--Ainsi, voilà Malata, je me suis souvent demandé...

Renouard frissonna. Elle s’était demandé. Malata! c’était lui-même. Lui et Malata ne faisaient qu’un, et elle s’était demandé, elle s’était...

La sœur du professeur se pencha vers Renouard. Durant la traversée, on n’avait pas une seule fois, à bord de la goélette, fait allusion à cet homme, à cet homme retrouvé. Cette réticence était pour beaucoup dans la contrainte générale. La vieille dame n’avait certainement pas eu un transport de joie à la nouvelle que l’on avait découvert Arthur, pauvre Arthur, sans argent, sans avenir. Mais elle s’était sentie émue par le romanesque de la situation.

--N’est-ce pas extraordinaire, murmura-t-elle en surgissant avec son châle blanc, de penser que ce pauvre Arthur dort là, si près de notre exquise Félicia, et ne se doute pas de l’immense joie que demain lui réserve.

On sentait tant d’affectation dans le discours de la vieille dame en cire qu’il laissa Renouard insensible. Ce ne fut que la seule angoisse de son cœur qui lui fit murmurer d’une voix sombre:

--Personne au monde ne sait ce que demain lui réserve!

La vieille dame eut un frisson comme s’il lui avait dit une impolitesse. Quelle remarque brutale! au lieu d’une parole aimable et de circonstance. A bord, où elle ne le voyait jamais en habit de soirée, la ressemblance de Renouard avec un fils de duc lui paraissait bien moins frappante. Rien ne lui restait que... ah! cet air bohème. Elle se leva avec ostentation.

--Il est tard, et puisque nous couchons encore à bord cette nuit, dit-elle... mais cela semble si cruel.

Le professeur se leva en secouant la cendre de sa pipe.

--C’est infiniment plus raisonnable, ma chère Emma, dit-il.

Renouard, derrière la chaise de Miss Moorsom, attendait.

Elle se leva lentement, fit un pas, s’arrêta pour regarder le rivage. La masse sombre et confuse de l’île cachait les étoiles, semblable à un nuage d’orage qui aurait effleuré le ciel et l’eau, prêt à éclater en flammes et en tonnerre.

--Ainsi, c’est cela Malata, répéta-t-elle, songeuse, en s’avançant vers la porte de la cabine. Le manteau clair jeté sur ses épaules, son visage d’ivoire (car le seul éclat que la nuit avait éteint était celui de ses cheveux) la faisaient ressembler à une étincelante créature de rêve, murmurant des paroles profondes et pénétrantes. Elle disparut sans un mot ni un signe, laissant Renouard remué jusqu’aux moelles du murmure de ses paroles, qui semblaient sortir de son corps comme la résonnance mystérieuse d’un délicieux instrument.

Il resta là complètement immobile. Quelle impression furtive avait donné à sa voix cet étrange accent? Il n’osait répondre à cette question. Mais il lui fallait répondre à ce qu’exigeait la situation. Le moment de l’aveu était-il arrivé? A cette seule pensée, le sang se figeait dans ses veines.

On aurait dit que tous ces gens avaient on ne sait quel pressentiment. Pendant les taciturnes journées de la traversée, il avait remarqué leur réserve, même entre eux. Le professeur, maussade, fumait sa pipe dans les endroits les plus écartés. Plus d’une fois, Renouard avait rencontré le regard de Miss Moorsom fixé sur lui avec une expression grave et singulière. Il s’imagina qu’elle évitait tout occasion de lui parler. La vieille dame semblait nourrir, elle aussi, on ne sait quel mécontentement. Et maintenant, qu’allait-il faire?

Les lumières du pont s’étaient éteintes, les unes après les autres. La goélette dormait.

Une heure environ après que Miss Moorsom se fut éloignée sans un mot ni un signe, Renouard sauta hors du hamac qu’il avait fait pendre sous la tente du pont (car il avait donné à ses invités toute la place dont il disposait). Il se leva d’un bond, retroussa son pyjama au-dessus du genou et se glissa à l’avant, sans être vu de l’unique Canaque de garde à l’ancre. Son torse blanc, nu comme celui d’un athlète, brilla, semblable à un fantôme parmi l’ombre épaisse qui régnait sur le pont. A l’insu de tous, il sortit du navire le long du beaupré, se glissa le long de la chaîne et, saisissant à deux mains le harpon, se laissa aller sans bruit dans la mer.

Il s’éloigna, aussi silencieux qu’un poisson, et nagea hardiment vers la terre, soutenu, embrassé par l’eau tiède. La vague voluptueuse et douce le soulevait d’un mouvement lent. Parfois une petite lame venait bruire à son oreille. Il se redressait de temps à autre pour se reposer et régler sa direction. Il prit pied à l’extrémité du jardin qui entourait son bungalow, dans l’absolu silence de l’île. On ne voyait aucune lumière. La plantation semblait dormir aussi profondément que la goélette. Dans le sentier, un petit coquillage craqua sous son pied.

Le fidèle mulâtre, qui faisait sa ronde, dressa l’oreille à ce crissement. Il eut un sursaut de terreur devant cette apparition qui surgissait de l’ombre; de frayeur, il s’accroupit. En reconnaissant l’intrus, il se redressa et fit claquer sa langue.

--Tse, tse, tse, le maître! dit-il.

--Silence, Luiz, et écoute-moi.

Oui, c’était bien le maître, le maître puissant que personne n’avait jamais entendu élever la voix, l’homme aveuglément obéi et jamais questionné. Il parlait bas et rapidement, dans la nuit calme, comme si chaque minute eût été précieuse. En apprenant l’arrivée de trois invités, Luiz fit claquer sa langue de nouveau. Ces claquements étaient l’uniforme symbole, sorte de sténographie de ses émotions, et il pouvait leur donner une infinité de sens. Il écouta le reste dans un grand silence, à peine interrompu d’un: «Oui, maître», à voix basse, dès que Renouard s’arrêtait.

--Tu m’as compris, insista celui-ci. Aucun préparatif avant que nous débarquions demain matin. Et tu dois dire que M. Walter est parti pour une tournée des îles.

--Oui, maître!

--Pas d’erreur, fais bien attention.

--Oui, maître!

Renouard retourna vers la mer. Luiz qui le suivait, proposa d’appeler une demi-douzaine de boys et de parer le canot.

--Imbécile.

--Tse, tse, tse.

--Tu ne comprends donc pas que tu ne m’as pas vu?

--Oui, maître. Mais il y a loin à nager. Si vous vous noyiez!

--Alors, tu pourrais dire de moi et de M. Walter ce que bon se semblerait. Les morts ne se soucient de rien.

Puis il entra dans la mer et entendit un faible «tse, tse, tse» du mulâtre qui ne voyait déjà plus, parmi l’eau sombre, la tête sombre de son maître.

Renouard se guida sur une étoile qui, descendant à l’horizon, semblait le regarder curieusement. Pendant ce retour, il sentit la fatigue de cette longue distance qu’il lui fallait traverser et qui ne le rapprochait pas davantage de son désir. Il lui sembla que son amour avait sapé les invisibles soutiens de sa force. Il crut même, un moment, avoir franchi, en nageant, les confins de la vie. Il sentit toute proche cette éternité qui ne réclame plus d’effort et qui donne le repos. Il serait facile de nager ainsi au delà des confins de la vie, les yeux fixés sur une étoile. Mais cette pensée: «Ils croiront que je n’ai pas osé les affronter et que j’ai préféré le suicide», révolta son esprit et lui rendit des forces. Il retourna à bord, comme il en était parti, sans être vu ni entendu. En s’étendant, absolument exténué dans son hamac, il eut le sentiment confus qu’il avait été, par delà les confins de la vie jusqu’aux approches d’une étoile et que, là, tout n’était que paix et calme.

IX

Abritée par son massif promontoire de la réverbération matinale de la mer, la petite baie respirait une exquise fraîcheur. Les passagers de la goélette débarquèrent au bas du jardin. Sur un ton compassé, ils échangeaient quelques banalités. La sœur du professeur déploya un face à main à long manche, comme pour scruter ces horizons nouveaux, mais, en réalité, elle cherchait anxieusement le pauvre Arthur. Ne l’ayant jamais vu qu’en costume de ville, elle n’avait aucune idée de l’air qu’il pourrait avoir. Le professeur s’était chargé du soin d’aider les dames, car Renouard, apparemment très pressé de donner ses ordres, était allé aussitôt à la rencontre du mulâtre qui descendait en hâte le sentier. Devant le bungalow qui étincelait au soleil, au loin, une rangée de «boys», à figure noire, de tailles et de teints divers, conservait l’immobilité d’une garde d’honneur.

Bien avant d’être à portée de voix, Luiz avait retiré son feutre. Renouard se pencha pour écouter le bref rapport du mulâtre, et les dispositions qu’il proposait de prendre pour les visiteurs. On mettrait un autre lit dans la chambre du maître, que l’on réserverait aux dames, une couchette pour le monsieur dans la pièce en face, où M. Walter... (ici, le Portugais regarda rapidement autour de lui), où M. Walter était mort.

--Bon, approuva Renouard. Et rappelle-toi ce que tu as à en dire.

--Oui, maître, seulement... (et ici, il trembla légèrement et mit l’un de ses pieds nus sur l’autre en signe d’embarras), seulement, je... je... n’aime pas beaucoup dire cela.»

Renouard le regarda sans colère, impassible:

--Tu as peur des morts? Hein? C’est bien, j’en parlerai moi-même, une fois pour toutes. Puis, élevant la voix, il ajouta: «Envoie les boys prendre les bagages.»

--Oui, maître.

Le planteur revint vers ses invités de marque qui, comme une bande de touristes sans guide, s’étaient arrêtés et regardaient autour d’eux.

--Je suis désolé, commença-t-il, le visage toujours impassible, mon domestique vient justement de me dire que M. Walter (il voulut sourire, mais n’y parvint pas) a profité du passage d’un bateau de commerce pour faire une petite tournée dans les îles de l’ouest.

Un profond silence accueillit cette nouvelle. Déjà Renouard s’abîmait dans cette pensée: «Enfin, c’est fait!» Mais la vue des boys portant vers la maison les valises et les sacs de voyage l’arracha à cette involontaire rêverie.

--Tout ce que je puis faire, c’est de vous prier de vous installer ici comme chez vous..., avec autant de patience que possible.

C’était, si évidemment, la seule chose à faire que tous avancèrent aussitôt. Le professeur marchait auprès de Renouard, derrière les deux dames:

--Plutôt inattendue, cette absence, fit-il.

--Pas absolument, murmura Renouard. Il faut chaque année faire une tournée pour embaucher de la main-d’œuvre.

--Ah! oui... Et il... Mon Dieu, que ce pauvre garçon devient agaçant avec ses disparitions. Je vais commencer à croire qu’une mauvaise fée dispense à ce conte d’amour des attentions plutôt fâcheuses.

Renouard remarqua que ses invités ne paraissaient pas autrement bouleversés par cette nouvelle déception. Ils semblaient, tout au contraire, marcher d’un pas plus dégagé. La sœur du professeur laissa retomber son lorgnon au bout de sa chaîne. Miss Moorsom marchait en tête. Le professeur, qui avait retrouvé la parole, avançait lentement, mais Renouard ne l’écoutait pas: il regardait sa fille. Une créature d’une aussi irrésistible séduction pouvait-elle être la fille d’un mortel? Sa silhouette mouvante s’estompa dans un nuage coloré, comme une chimère faite d’ombre et de flamme lorsqu’elle franchit le seuil du bungalow.

L’intensité de son amour, comme si son âme, s’échappant vers elle, lui fuyait par les yeux, trahissait sa volonté de la conserver aussi longtemps que possible devant son regard.

Les jours qui suivirent ne furent pas tout à fait tels que Renouard l’appréhendait; ils n’en valurent guère mieux. Il les maudit pour toutes les sensations qu’ils lui apportèrent. Tout néanmoins gardait son apparence paisible. Le professeur fumait d’innombrables pipes, avec l’air d’un travailleur en vacances, toujours en mouvement et regardant tout de cet air sagace et mystérieux qu’ont les gens reconnus comme plus sages que les autres. Sa tête à cheveux blancs, plus blancs que n’importe quel point de l’horizon, si ce n’est l’écume de la mer qui venait se briser sur les rochers, s’apercevait à tous les coins de la plantation, sous son ombrelle blanche. Et même il escalada le promontoire et on le vit de loin, semblable à une petite statue blanche, sur le fond bleu du ciel.

Félicia Moorsom ne s’éloignait guère de l’habitation. On la voyait parfois écrire rapidement avec une expression désespérée, sur un album à fermoir. Mais cela ne durait qu’un instant. Au bruit des pas de Renouard, elle tournait vers lui son beau visage dont le calme splendide ignorait complètement son pouvoir. Chaque fois qu’elle venait s’asseoir sous la vérandah, sur une chaise qui lui était réservée, Renouard apparaissait et venait s’asseoir sur les marches, tout près d’elle, presque toujours silencieux et n’osant même pas, la plupart du temps, tourner son visage vers elle. Elle, très tranquille, les yeux mi-clos abaissait son regard vers lui, si bien que pour un observateur (tel que le professeur, par exemple), elle semblait remuer de profondes pensées au sujet de cet homme assis à ses pieds, les épaules un peu voûtées, les mains pendantes, comme un vaincu. Le poison moral du mensonge possède un tel pouvoir de désagrégation que Renouard sentait son ancienne personnalité se résoudre en poussière. Souvent, le soir, lorsqu’ils parlaient languissamment, dans l’obscurité, il sentait qu’il lui fallait poser son front sur les pieds de la jeune fille et laisser couler ses larmes.

L’instabilité de ses sentiments à l’égard de Renouard donnait à la sœur du professeur une attitude sensiblement contrainte. Elle n’aurait pu dire si elle le détestait ou non. A certains moments, il lui paraissait charmant, et quoique d’ordinaire il finît par dire quelque chose de brutal, elle ne pouvait résister au penchant qui la portait à s’entretenir avec lui. Un jour que sa nièce les avait laissés seuls sous la vérandah, elle se pencha vers lui. Elle était tirée à quatre épingles et, dans son genre, presque aussi frappante que la jeune fille, qui d’ailleurs ne lui ressemblait en rien. Aussi avait-elle l’habitude de dire: «Cette chère Félicia a hérité les cheveux et presque toute l’apparence de sa mère.» Elle se pencha donc et confidentiellement:

--Monsieur Renouard, n’avez-vous rien de consolant à me dire?

Il leva les yeux, aussi surpris que si une voix du ciel lui eût tout à coup parlé avec cette intonation, et, la profondeur bleue de ses prunelles agita cette fleur de cire qu’était cette dame soignée.

--Je puis bien vous parler franchement, continua-t-elle, de cet ennuyeux sujet. Pensez un peu à la terrible tension que doit être cet espoir différé, pour le cœur de Félicia et pour ses nerfs aussi.

--Pourquoi me dites-vous cela? murmura Renouard, subitement angoissé.

--Pourquoi? Mais comme à un ami qui nous veut du bien, comme au plus aimable des hôtes. Je crains vraiment que nous ne vous absorbions trop complètement. (Elle se mit à sourire). Ah! quand donc en sera-ce fini de cette attente? Ce pauvre Arthur! J’avoue que je suis presque effrayée à l’idée de ce grand moment. Ce sera presque comme de voir un revenant.

--En avez-vous jamais vu? demanda Renouard d’une voix sombre.

La vieille dame agita un peu les mains; sa pose était parfaite d’aisance et de grâce pour une femme de son âge.

--Pas moi-même. En photographie seulement. Mais nous avons beaucoup d’amis qui ont vu des apparitions.

--Ah! On voit donc des revenants à Londres? grommela Renouard sans la regarder.

--Fréquemment, chez certaines personnes très intéressantes. Mais toutes sortes de personnes en ont vu. Nous avons un ami, un écrivain très connu; son revenant est celui d’une jeune fille. Mon frère a parmi ses intimes un savant; celui-ci est en relations d’amitié avec un revenant, une jeune fille aussi, ajouta-t-elle avec une intonation qui donnait à penser que c’était la première fois qu’elle était frappée de cette coïncidence. C’est la photographie de cette apparition que j’ai vue. Très jolie. C’est très intéressant. Un peu flou, naturellement... Monsieur Renouard, j’espère que vous n’êtes pas un sceptique, il est si consolant de penser...

--Les boys de ma plantation voient aussi des revenants, dit Renouard, brusquement.

La sœur du philosophe se redressa. Quelle impolitesse! C’était toujours la même chose avec ce singulier jeune homme.

--Monsieur Renouard, comment pouvez-vous comparer les fantaisies superstitieuses de vos horribles sauvages avec les manifestations...

Les mots lui manquèrent. Elle s’interrompit d’un rire pincé. Elle se sentait d’autant plus blessée qu’elle avait eu, au début de la conversation, un élan de confiance. Et presque aussitôt, avec une dignité et un tact parfaits, elle se leva et le laissa seul.

Renouard ne la regarda même pas s’en aller. Ce ne fut pas le déplaisir de la vieille dame qui l’empêcha de dormir cette nuit-là. Il commençait à oublier ce qu’était l’honnête et simple sommeil. Son hamac, apporté du navire avait été pendu dans la vérandah latérale et c’était là qu’il passait ses nuits, étendu les mains croisées sur la poitrine, dans une sorte de stupeur à demi-consciente et oppressée. Au matin, il regardait, sans la voir, la falaise, découpée comme une tache d’encre sur la douce clarté de l’aube, passer par toutes les phases du jour naissant et baigner glorieusement dans l’or du soleil levant. Ce matin-là, il écoutait les vagues bruits d’une maison qui s’éveille, quand tout à coup il remarqua la présence de Luiz, visiblement troublé, près de son hamac.

--Qu’y a-t-il?

--Tse, tse, tse.

--Eh! bien, quoi? Qu’est-ce qu’il y a encore? Des ennuis avec les boys?

--Non, maître, mais le monsieur, quand je lui apporte son eau pour le bain, le matin, il me parle..., il me demande quand, quand... je crois que M. Walter, il va revenir...

Le mulâtre claquait des dents légèrement. Renouard sauta du hamac.

--Et il est toujours ici, hein?

Luiz fit un signe d’affirmation.

--Je ne le vois pas, moi, jamais. Pas moi. Ces boys ignorants disent qu’ils voient... Quelque chose. Ah!...

Il se remit à claquer des dents, recroquevillé, comme si une rafale glacée l’eût atteint.

--Et qu’as-tu dit au monsieur?

--Je dis que je n’en sais rien et je m’en vais. Je... je n’aime pas à parler de lui.

--C’est bon, nous tâcherons d’exorciser ce pauvre revenant, dit Renouard, d’un air sombre, en allant vers une petite hutte proche pour s’habiller. Il se dit: «Ce garçon finira par vendre la mèche. La dernière chose que je... Ah! cela, non.»

Et se sentant la main forcée, il comprit l’étendue de sa lâcheté.

X

Ce matin-là, errant dans la plantation, plutôt comme une âme en peine que comme un homme en possession de soi-même, Renouard évita l’ombrelle blanche qui surgissait par ci, par là, comme une bouée à la dérive sur un océan sombre de verdure. La récolte promettait d’être magnifique et le distingué philosophe prenait plus qu’un intérêt scientifique à cette exploitation. Ses placements étaient soigneusement combinés, mais il gardait toujours une petite somme pour quelque spéculation.

Après le déjeuner, se trouvant seul avec Renouard, il mit la conversation sur la culture et autres sujets du même ordre; puis, s’interrompant tout à coup:

--A propos, est-il vrai, comme le dit ma sœur, que vos boys aient été troublés récemment par un revenant.

Renouard qui, depuis le moment où les dames avaient quitté la table, ne se surveillait plus avec autant de soin sortit de sa songerie en sursautant. Il expliqua avec un sourire contraint:

--Mon contremaître a eu des difficultés avec eux pendant mon absence. Et ils ont peur de travailler dans un champ qui est au bas de la colline.

--Il y a un revenant? s’écria le professeur amusé. Alors, il va falloir revoir toute notre conception de la psychologie des revenants. L’île semble bien avoir été inhabitée depuis l’aurore des âges. Comment un revenant aurait-il pu venir ici? Par air ou par eau? Et pourquoi aurait-il quitté les lieux qu’il hantait? Serait-ce par misanthropie? Aurait-il été chassé de quelque communauté d’esprits?

Renouard essaya de répondre sur le même ton, mais les paroles mouraient sur ses lèvres.

--Est-ce le revenant d’un homme ou d’une femme? demanda le professeur.

--Je n’en sais rien, dit Renouard, en s’efforçant de paraître à l’aise. Il y avait parmi ses boys, continua-t-il, un couple de Tahitiens, race superstitieuse; ils avaient commencé à répandre cette histoire et avaient probablement amené ce fantôme avec eux...

--Si nous faisions une enquête à ce sujet, Renouard? proposa le professeur, à demi-sérieusement. Nous pourrions à tout le moins, découvrir quelque chose d’intéressant en ce qui touche ces cerveaux primitifs.

C’en était trop pour Renouard qui sursauta, quitta la pièce et sortit de la maison devant laquelle il se promena de long en large. Il ne permettrait à personne de lui forcer la main.

Quelques instants après le professeur le rejoignit. Il avait son ombrelle, mais n’avait emporté ni son livre, ni sa pipe.

D’un ton aimablement sérieux, il dit en posant la main sur le bras de son «jeune ami»:

--Nous avons tous les nerfs plus ou moins tendus ici. Pour ma part, j’ai été comme sœur Anne, dans l’histoire. Mais je ne vois rien venir; rien du moins qui puisse faire du bien à qui que ce soit, veux-je dire.

Renouard avait retrouvé assez de présence d’esprit pour exprimer froidement son regret de tout ce temps perdu, car il pensait que c’était surtout ce qui préoccupait le professeur.

--Le temps, dit rêveusement le philosophe, je ne vois pas comment on pourrait perdre du temps, mais je vais vous dire ce qu’il y a, mon jeune ami, c’est de la vie perdue, et cela pour chacun de nous. Même pour ma sœur, qui a la migraine et qui est allée se reposer.

Il serra amicalement le bras de Renouard:

--Ah! oui, pour chacun de nous. On peut méditer sans fin sur l’existence, on peut même en avoir une mauvaise opinion, mais le fait n’en reste pas moins que nous n’avons qu’une vie à vivre. Et qu’elle est courte. Pensez-y bien, mon jeune ami.

Il lâcha le bras de Renouard et, sortant de l’ombre, il ouvrit son ombrelle; il était visible que quelque chose le préoccupait qui n’était pas seulement la date de ses conférences pour auditoires mondains. Que voulait-il donc laisser entendre par de semblables banalités? Épouvanté le matin même par Luiz, car il savait que rien ne pouvait lui être plus fatal que de voir le voile se déchirer autrement que de son propre aveu, cette conversation lui apparut comme un encouragement ou comme un avertissement, de la