Chapter 4 of 5 · 22709 words · ~114 min read

partie d

’un chargement à lui dans un bateau, au dock, à propos duquel il me fallait causer avec M. George. Et voilà que je vois Cloete qui sort de la pièce du fond, des papiers à la main... Associé. Vous comprenez?

--Ah, oui, dis-je, les quelques centaines de livres.

--Et aussi sa langue, grommela-t-il. N’oubliez pas cette langue-là. Quelques-unes de ses histoires ont dû éclairer un peu George Dunbar sur la compréhension des affaires.

--Un garçon persuasif, suggérai-je.

--Hum! Vous arrangerez cela à votre façon. Bon! Associé. George Dunbar met son chapeau haute-forme et me prie d’attendre un moment. George avait toujours l’air de gagner des mille et des cents par an, un gandin de la Cité... «Allons, mon vieux.» Et les voilà qui sortent, lui et le capitaine Harry; une affaire chez un avoué au tournant de la rue. Le capitaine Harry, quand il était en Angleterre, avait l’habitude de venir au bureau de son frère régulièrement à midi. Il s’asseyait dans un coin, comme un petit garçon bien sage, lisait les journaux et fumait sa pipe... Des frères modèles. Deux pigeons! «Je m’occupe de la partie _fruits conservés_ dans la boutique», me dit Cloete. Il me tient une conversation dans ce genre-là. Puis, de fil en aiguille: «Quel genre de vieillerie est-ce ce _Sagamore?_ Le plus beau bateau qui soit, hein? Tous les bateaux sont bons pour vous, naturellement, vous en vivez! Je vais vous dire. Je voudrais mettre mon argent plutôt dans un vieux bas, assurément.

Mon homme reprit haleine, et je remarquai que sa main, jusqu’alors posée nonchalamment sur la table, se referma lentement. De la part de cet homme immuable, ce fut effrayant et de mauvais augure; quelque chose comme le geste du Commandeur.

--Ainsi déjà à cette époque, remarquez, grommela-t-il.

--Mais, dites-moi, interrompis-je, le _Sagamore_ appartenait à Mundy et Rogers, à ce qu’on m’a dit.

Il grogna dédaigneusement.--Le diable soit des mariniers, ils n’y connaissent rien. Il portait le pavillon de la maison. C’est autre chose. Une faveur. Voilà ce que c’était. Quand le vieux Dunbar mourut, le capitaine Harry commandait déjà sur un bateau de chez eux. George lâche la banque où il était employé, pour faire son chemin avec ce qui lui revenait du vieux. George était débrouillard. Il commença par faire du magasinage, puis deux ou trois autres choses à la fois: de la pâte de bois, des fruits conservés, et ainsi de suite. Et le capitaine Harry lui confie sa part pour faire marcher l’affaire... «J’ai tout ce qu’il me faut avec mon navire», dit-il... Mais voilà que Mundy et Rogers se mettent à vendre tous leurs bateaux à des étrangers, et qu’ils se fourrent dans la navigation à vapeur. Le capitaine Harry en devient tout à fait embêté: perdre son commandement, lâcher un navire qu’il aimait; tout à fait découragé. Juste à ce moment, voilà que les frères ramassent un peu d’argent, une vieille femme qui meurt, ou quelque chose dans ce genre. Un petit magot. Alors le jeune George dit: «Nous avons, à nous deux, de quoi acheter le _Sagamore_.» «Mais tu vas avoir besoin de plus d’argent pour ton affaire», s’écrie le capitaine Harry, et l’autre se met à rire: «Mon affaire va très bien. Je puis sortir et ramasser une poignée de louis pendant le temps que tu tires une pipe, mon vieux...» Mundy et Rogers se montrèrent très aimables en cette occasion: «Mais certainement, capitaine, et nous agirons, si vous voulez, pour votre compte comme si le bateau était encore à nous.» Dans ces conditions, vous pensez, si c’était un bon placement que d’acheter ce bateau, oui! à cette époque!

La façon dont il tourna légèrement la tête vers moi équivalait à la manifestation d’un violent sentiment chez un autre homme.

--Tout cela, vous le pensez, se passa bien avant que Cloete ne survînt, murmura-t-il.

--Oui, je comprends, dis-je. Nous disons généralement: «Quelques années passèrent...», c’est plus vite fait.

Il me considéra un moment, en silence, d’un regard inexprimable comme absorbé dans la pensée de ces années dont on faisait si bon marché; c’était aussi ses propres années, les années avant et les années (pas si nombreuses) après que Cloete était entré en scène. Quand il se fut remis à parler, je remarquai son intention de bien me faire sentir, à travers sa manière obscure et emphatique, l’influence qu’avaient exercée sur George Dunbar un long commerce avec les principes de morale facile de Cloete, le don de persuasion sans scrupules de celui-ci (drôle de type) et sa disposition aventureusement insouciante. Il désirait me voir bien insister sur ce point-là et je l’assurai que c’était tout à fait en mon pouvoir. Il désirait aussi que je comprisse bien que l’affaire de George avait des hauts et des bas (l’autre frère, pendant ce temps-là, voyageait tranquillement, de côté et d’autre, si bien) que parfois les fonds manquaient: ce qui l’inquiétait plutôt, car George avait épousé une jeune femme pas mal dépensière. Cloete était, d’une façon générale, assez anxieux à ce sujet. Et justement il courait dans la Cité après un homme qui travaillait dans les spécialités (l’ancien commerce de ce bougre-là) et qui y réussissait; mais qui, avec un capital de quelques vingtaines de mille susceptible d’être dépensé à pleines mains en annonces, pourrait amener son affaire à être d’un bien meilleur rapport qu’une mine d’or. Cloete se monta le bourrichon à l’idée des perspectives d’une pareille affaire, il s’y connaissait très suffisamment. Je compris que l’associé de George était très agité à l’idée de cette chance unique.

Chaque jour, vers onze heures, le voilà donc au bureau de George, et il lui rabat les oreilles de cette chanson jusqu’à ce que George grince des dents de rage: «Ça suffit! A quoi cela sert? Pas d’argent! A peine de quoi continuer: pas question de dépenser des milliers de francs en publicité.» Il n’ose pas proposer à son frère de vendre le navire. Il ne voulait même pas y penser. Cela l’obsède à fond. C’était comme si la fin du monde arrivait. Et sûrement pas pour une affaire de ce genre!... «Pensez-vous que ce serait une escroquerie», demande Cloete, en se tortillant la bouche? George reconnaît que non, et qu’il lui faudrait être un âne bâté pour le croire, après toutes ces années passées dans les affaires.

Cloete le regarde sévèrement. Jamais pensé à _vendre_ le navire. Il faut compter que cette vieille coque de noix ne donnerait pas la moitié de la valeur assurée par le temps qui court. Voilà George hors de lui. Que signifient alors ces plaisanteries idiotes, à propos de l’armement, depuis trois semaines. Il en a assez, à la fin!

Le voilà dans une fureur à en avoir la bave à la bouche. Cloete ne se démonte pas... «Je ne suis pas un âne bâté non plus, dit-il lentement. Il n’y a pas besoin de vendre notre vieux _Sagamore_. Cette vieille chose a seulement besoin d’un coup de tomahawk (il paraît que le nom de _Sagamore_ veut dire chef indien ou quelque chose d’approchant. La figure de proue était un sauvage à moitié nu avec des plumes à l’oreille et une hache à la ceinture). Un coup de tomahawk», dit-il.

--Qu’est-ce que vous voulez dire? demande George... «Faire naufrage; cela peut s’arranger en toute sécurité, continue Cloete, votre frère aurait alors sa part de l’assurance. Il n’y a pas besoin de lui dire exactement pourquoi. Il pense que vous êtes l’homme d’affaires le plus débrouillard qu’on ait jamais vu. Vous faites sa fortune par la même occasion...» George crispe de rage ses deux mains sur son bureau... «Vous croyez que mon frère est un homme à couler son navire exprès. Je n’oserais même pas penser une chose pareille dans la même pièce que lui: le plus brave garçon qui soit au monde...» «Ne faites pas tant de bruit, dit Cloete, on va vous entendre de dehors», et il lui dit que son frère est le modèle embaumé de toutes les vertus, mais que tout ce qu’il faut, c’est le décider à rester à terre pendant un voyage: «Un congé, un peu de repos, pourquoi pas? En fait, j’ai quelqu’un en vue, pour ce genre d’affaires», chuchote Cloete.

Voilà mon Georges presque suffoqué... «Ainsi vous pensez donc que je suis de cette espèce, vous me croyez capable, moi! Pour qui me prenez-vous?...» Il en perd presque la tête; cependant Cloete ne se démonte pas, il devient seulement un peu pâle autour des narines. «Je vous prends pour un homme qui sera diantrement à sec, avant qu’il soit longtemps...» Qu’est-ce que vous avez à vous indigner? Est-ce que je vous demande de voler la veuve et l’orphelin? Eh! mon cher, le Lloyd est une corporation, cela ne fera mourir personne de faim. Ils sont au moins quarante qui ont assuré votre stupide navire. Personne n’en sera affamé ni refroidi pour cela. Ils prennent tous les risques en considération. Tous, je vous dis...»

Un entretien de ce genre! hum!

George, trop déconcerté pour pouvoir parler, murmure seulement en agitant les bras. C’est si soudain, vous comprenez. L’autre, tout en se chauffant le dos au feu, continue. L’affaire de pâte de bois à deux doigts de la faillite. Le commerce des fruits conservés au bout de son rouleau... «Vous avez peur, dit-il, mais la loi n’est faite que pour faire peur aux imbéciles...» Et il lui explique comment on pourrait couler le navire en toute sécurité au loin. Des primes payées depuis tant, tant d’années. Ça n’éveillerait pas le moindre soupçon. Et puis, zut, après tout. Il faut bien qu’un navire finisse un jour ou l’autre.

--Je n’ai pas peur, dit George Dunbar, je suis indigné.

Cloete bouillait de rage au fond de lui-même. La chance de toute sa vie, sa chance. Et il reprit doucement: «Votre femme sera beaucoup plus indignée encore quand vous lui demanderez de quitter votre jolie maison et de vous entasser dans deux pièces sur une cour, avec les enfants aussi peut-être...»

George n’avait pas d’enfants. Marié depuis deux ans environ. Il souhaitait vivement un enfant ou deux. Il se sent plus déconcerté que jamais. Il parle de leur garder un honnête homme pour père, et ainsi de suite. Cloete grimace: «Hâtez-vous avant qu’ils n’arrivent et ils auront un père riche, et personne ne s’en portera plus mal. C’est le bon de la chose.»

George se met presque à pleurer. Je crois bien qu’il pleurait à ses moments perdus. Des semaines se passèrent. Impossible de se fâcher avec Cloete. Il ne pouvait le rembourser de ses quelques milliers de francs: et puis, il était habitué à l’avoir avec lui. C’était un faible, ce George, Cloete était généreux d’ailleurs... «Ne vous occupez pas de ma petite somme. Naturellement, elle sera perdue quand vous serez obligé de fermer boutique; mais tant pis», dit-il... Et puis il y avait la jeune femme de George. Quand Cloete dînait chez eux, l’animal se mettait en tenue de soirée, la petite femme aimait cela... «M. Cloete, l’associé de mon mari: un homme si intelligent, un homme du monde, et si amusant...» Quand il dîne chez eux, et qu’ils sont seuls: «Oh, M. Cloete, je voudrais tant que George pût faire en sorte d’améliorer notre avenir. Notre situation est vraiment si médiocre...» Et Cloete sourit mais ne s’étonne pas, parce qu’il a fourré lui-même toutes ces idées dans cette petite tête sans cervelle... «Ce dont votre mari a besoin, c’est d’esprit d’entreprise, d’un peu d’audace. Vous devriez l’encourager davantage, Mme Dunbar...» C’était une extravagante et sotte petite personne. Elle avait poussé George à prendre une maison à Norwood. Ils dépensent bien plus que des gens qui sont dans une situation supérieure à la leur. Je l’ai vue une fois; robe de soie, jolies bottines, plumes et parfums, un visage rose: mieux pour le promenoir de l’Alhambra que pour un foyer honnête, il m’a semblé. Mais il y a des femmes qui vous mettent diablement la main sur un homme.

--Oui, certes, répondis-je, même quand l’homme est le mari.

Ma femme, me déclara-t-il alors d’un ton solennel, et bizarrement grave, aurait pu m’enrouler autour de son petit doigt. Je ne m’en suis aperçu que lorsqu’elle n’a plus été là. Hélas! Mais c’était une femme de bon sens, tandis que ce gibier-là aurait pu faire le trottoir, et c’est tout ce que je puis dire... Vous vous la représentez vous-même, dans votre tête; vous devez connaître le genre.

--Soyez tranquille, lui dis-je.

--Hum, grommela-t-il d’un air de doute, puis, reprenant son intonation dédaigneuse: Un mois plus tard, environ, le _Sagamore_ rentre de sa campagne. Tout va gaiement pour commencer... «Eh bien, mon vieux George.» «Ah! Harry, mon vieux...» Mais voilà que le capitaine Harry trouve que son débrouillard de frère n’a pas l’air très en train. George à l’air de moins en moins bien. Il ne peut se débarrasser de l’idée de Cloete. Cela ne lui démord pas de la tête... «Rien de fâcheux? tout va bien?» Le capitaine Harry toujours anxieux. «Les affaires marchent. Tout à fait bien. Beaucoup d’affaires et de bonnes...» Naturellement le capitaine Harry le croit aisément. Et il se met à taquiner son frère gentiment, comme toujours, sur le fait de rouler sur l’or. George sent sa chemise lui coller au dos, et une colère lui vient contre le capitaine. «Imbécile, se dit-il. Rouler sur l’or, ma foi oui.» Et il se dit, tout d’un coup: «Pourquoi pas?...» Parce que l’idée de Cloete lui a mis le grappin sur l’esprit.

Quelques jours plus tard, il faiblit, et dit à Cloete: «Cela vaudrait peut-être mieux de vendre. Est-ce qu’on ne pourrait pas en dire un mot à mon frère?» Et Cloete lui explique encore pour la vingtième fois pourquoi cela ne servirait à rien de vendre, en tout cas. Non. Le _Sagamore_ a besoin d’un bon coup de tomahawk, comme il disait, pour ménager les sentiments de George, probablement. Mais chaque fois qu’il disait ce mot, George frissonnait... «J’ai sous la main un homme qui ferait tout à fait l’affaire: il fera la chose pour cinq cents livres, et encore il sera trop heureux de l’occasion», dit Cloete... A ce propos George ferme les yeux, mais en même temps il réfléchit. Quelle blague! Il n’y a pas un homme capable de cela, et même s’il y en avait un serait-il assez sûr? savoir?...

Et Cloete ne cesse de plaisanter là-dessus. Il ne pouvait jamais parler de quoi que ce soit, sans vous donner la sensation de plaisanter. «Maintenant, dit-il, je sais que vous êtes un homme plein de moralité. La moralité c’est surtout de la peur, et je pense que vous êtes l’homme le plus peureux que j’aie jamais rencontré dans mes voyages. Eh quoi! cela vous fait peur de parler à votre frère? Cela vous fait peur d’ouvrir la bouche quand il y a pour nous toute la perspective d’une fortune?...» Là-dessus, voilà George qui bondit: Non, il n’a pas peur; il va lui parler. Il se met à frapper du poing sur le bureau. Et Cloete lui tape sur l’épaule...: «Nous serons bientôt des gens riches», dit-il.

Mais la première fois que George Dunbar essaye de parler au capitaine Harry, le cœur lui tombe dans les bottes. Le capitaine se met à rire à l’idée de rester à terre. Il ne veut pas prendre de congé, bien sûr que non: mais Jane a envie de rester en Angleterre pendant ce voyage. Aller un peu aux environs et voir des gens de sa famille. Jane était la femme du capitaine: une femme aimable au visage rond. George y renonce pour cette fois: mais Cloete ne lui donne pas de cesse. Il essaie encore: et le capitaine fronce les sourcils. Il les fronce d’étonnement. Il n’y comprend rien. Il ne lui est jamais venu à l’idée de vivre loin du _Sagamore_.

--Ah! dis-je, maintenant je comprends.

--Non, pas du tout, grogna mon homme en tournant vers moi un regard sombre et dédaigneux.

--Je vous demande pardon, murmurai-je.

--Hum. Ça va bien. Le capitaine Harry prend un air rébarbatif et George se sent tout chiffonné au fond de lui-même... «Il lit dans mon esprit», se dit-il... Naturellement, il n’en était rien, mais George alors avait peur de son ombre. Il essaie en même temps de se dégager de Cloete. Il donne à entendre à son associé que son frère a à moitié l’idée de faire l’essai d’un séjour à terre, et ainsi de suite. Et Cloete attend en se rongeant les ongles: et dans quelle impatience! Cloete avait vraiment trouvé un homme pour faire la chose. Croyez-le si vous voulez, il l’avait trouvé dans la pension même où il logeait, dans les abords de Tottenham Court Road. Il avait remarqué, en bas, un individu, à moitié pensionnaire, flânant la plupart du temps dans la partie la plus sombre du passage: une sorte de monsieur de la maison, un personnage furtif. Yeux noirs, figure blême. La patronne, une veuve, elle le disait du moins, avait toujours à la bouche: «Mr Stafford, Mr Stafford par ci, Mr Stafford par là...» Toujours est-il qu’un soir Cloete emmène notre homme prendre un verre. Cloete passait la plupart de ses soirées dans un bar. Pas un ivrogne pourtant; mais besoin de compagnie. Il aimait à causer avec toutes sortes de gens, simple habitude, la mode américaine.

Voilà donc Cloete qui vous emmène cet homme encore plusieurs fois. Pas un compagnon très amusant pourtant. Pas grande conversation. Il s’assied tranquillement, il boit ce qu’on lui donne, les yeux à moitié fermés, il parle comme une sorte de sainte-nitouche... «J’ai eu des malheurs», qu’il dit. La vérité, c’est qu’on l’avait fichu à la porte d’une grosse maison d’armement pour sa mauvaise conduite: rien qui pût porter atteinte à son certificat, vous comprenez, et il s’était laissé dégringoler facilement. Cela lui plaisait, je crois. Tout plutôt que travailler. Il vivait aux crochets de la veuve qui tenait la pension.

--C’est presque incroyable, me hasardai-je de dire. Un capitaine au long cours, dites-vous?

--Oui. J’en ai connu conducteurs d’omnibus, grogna-t-il avec mépris. Oui. Se balançant sur la plate-forme, près de la courroie et criant: «quat’sous jusqu’au bout». La boisson! Mais ce Stafford était d’une autre espèce. L’enfer est plein de Stafford de ce genre-là. Cloete se moquait un peu de lui et alors on voyait poindre une lueur mauvaise dans les yeux à moitié fermés du type. Mais Cloete était généralement aimable avec lui. Cloete était un type capable d’être aimable avec un chien galeux. En tout cas, l’homme s’habitua à aller prendre un verre avec lui, et de temps à autre Cloete lui donnait une pièce, car la veuve laissait Mr Stafford à court d’argent de poche. Presque chaque jour, il y avait des scènes dans le sous-sol...

Le fait que l’individu était un marin fut ce qui mit dans la tête de Cloete l’idée de se débarrasser du _Sagamore_. Il se met à l’étudier, pense qu’il y a en lui assez de diable pour se laisser tenter, et un soir il lui en parle... «Dites-moi, je pense que vous ne voudriez pas retourner à la mer, pour quelque temps...» L’autre ne lève même pas les yeux, et dit que vraiment cela n’en vaut pas la peine pour le maigre salaire qu’on en tire... «Oui, bien sûr, mais que diriez-vous d’un salaire de capitaine pour une fois, et deux cents livres de plus si vous êtes forcé de rentrer sans le bateau. Des accidents peuvent arriver», dit Cloete... «Oh, bien sûr», fait ce Stafford; et il continue à siroter son verre, comme si tout cela lui était bien égal.

Cloete le presse un peu; mais l’autre observe, insolent et d’un air nonchalant: «Voyez-vous, il n’y a pas d’avenir dans une affaire comme ça, n’est-ce pas?...» «Oh! non, dit Cloete. Assurément pas. Je ne peux pas dire qu’il y ait là de l’avenir, pour vous. C’est une affaire une fois pour toutes. Eh bien, à combien estimez-vous votre avenir?» demande-t-il... Et voilà notre homme plus indifférent que jamais, à demi endormi. M’est avis que le bougre était trop paresseux pour s’en soucier. Tricher plus ou moins aux cartes, tirer sa subsistance d’une femme ou d’une autre, à coup de câlineries ou de menaces, c’était plutôt son genre. Cloete l’engueule à voix basse. Tout cela au bar du _Horse Shoe_, dans Tottenham Court Road. Finalement, ils se mettent d’accord, au-dessus d’un second whisky chaud, pour cinq cents livres comme prix d’un coup de tomahak au _Sagamore_.

Une semaine ou deux se passe. Le type se balade dans les parages de la maison comme si de rien n’était, et Cloete commence à douter qu’il songe vraiment à entreprendre l’affaire. Mais un jour, il arrête Cloete à la porte, et toujours les yeux baissés: «Quoi de neuf pour cet emploi que vous vouliez me donner?» demande-t-il... Probable qu’il avait joué un plus sale tour que de coutume à la femme, qu’il s’attendait à des embêtements et à être fichu à la porte, pour sûr. Voilà Cloete satisfait. George avait tellement lanterné à ce sujet devant lui qu’il considérait l’affaire comme dans le sac. Et il dit: «Oui, il est temps que je vous présente à mon ami. Mettez votre chapeau et allons-y...»

Ils s’amènent tous les deux dans le bureau; George qui était assis à sa table se lève comme pris de panique et les regarde. Il voit un gros individu, avec une sorte de belle figure douteuse, des yeux lourds à moitié fermés, un pardessus court de couleur noisette, un chapeau melon râpé, des mouvements précautionneux. Et il se demande: «C’est donc ça l’aspect d’un tel homme. Non, cela ne se peut pas...» Cloete fait la présentation, et l’homme se retourne pour regarder la chaise avant de s’y asseoir. «Un homme tout à fait compétent», poursuit Cloete. L’homme ne dit mot, reste assis parfaitement tranquille. Et George ne peut articuler un mot, la gorge trop sèche. Alors, il fait un effort: «H’m, H’m. Oui, oui, malheureusement, désolé de vous désappointer. Mon frère a fait d’autres arrangements, il ira lui-même.»

L’homme se lève, tenant toujours les yeux à terre comme une jeune fille modeste, et doucement, sans dire un mot, sort du bureau. Cloete se prend le menton dans la main et se mord tous les doigts ensemble. Georges sent son cœur cesser de battre et il parle à Cloete... «Ce n’est pas possible. Comment cela se pourrait-il? Aussitôt le bateau perdu, Harry verrait clair. C’est un homme à aller lui-même trouver les assureurs avec ses soupçons. Et il aurait le cœur brisé à mon sujet. Comment pourrais-je lui faire cela? Il n’y a que nous deux dans le monde qui nous aimions comme cela...»

Cloete proféra un abominable juron, sursauta, et se précipita dans son bureau où George l’entendit bousculer les objets autour de lui... Au bout d’un moment il alla à la porte et dit d’une voix tremblante: «Vous me demandez une chose impossible.» Cloete était tout prêt à s’élancer comme un tigre et à le déchirer, mais il ouvrit la porte un peu plus et dit doucement: «Question de cœur, le vôtre n’est guère plus gros que celui d’une souris, permettez-moi de vous le dire...» Mais George s’en moque, plus de fardeau sur le cœur, en tout cas. Et juste à ce moment le capitaine Harry entre... «Eh bien, mon vieux George, je suis un peu en retard, que dirais-tu d’une côtelette au _Cheshire_ maintenant?...» «Cela me va, mon vieux...» Et ils sortent pour aller déjeuner ensemble. Cloete ce jour-là ne peut rien manger.

George se sent un autre homme, pendant un moment; mais tout à coup, voilà le Stafford en question qui commence à rôder dans la rue, devant la porte. La première fois que George le voit, il croit s’être trompé. Mais non; la seconde fois qu’il sort il le voit se défiler de l’autre côté de la rue. Cela rend George très nerveux; mais il lui fallait bien sortir pour ses affaires; et lorsque l’individu traverse la rue, il l’évite; il l’évite une fois, deux fois, trois fois; mais à la fin il le trouve collé à sa propre porte. «Que voulez-vous?» dit-il en essayant de paraître furieux.

Il paraît qu’il y avait eu du grabuge dans le sous-sol de la pension; et la veuve, folle de jalousie, s’était déchaînée contre lui jusqu’à parler de prévenir la police. Cela, Mr Stafford ne voulait pas en entendre parler; il avait donc filé comme un lièvre, et il se trouvait maintenant sur le pavé, ni plus ni moins, à dire vrai. Cloete avait l’air si peu aimable quand il allait et venait qu’il n’avait pas eu le courage de l’accoster; mais George lui semblait d’un genre plus abordable. Il serait heureux d’avoir une livre, n’importe quoi. «J’ai eu des malheurs», dit-il, d’un ton discret qui effrayait plus George que ne l’eût fait une scène violente...» «Veuillez considérer l’étendue de ma déception», dit-il...

George, au lieu de lui dire d’aller au diable, perd la tête. «Je ne vous connais pas. Que voulez-vous?» crie-t-il, et il se précipite en haut chez Cloete... «Vous voyez ce qui arrive, dit-il en haletant, nous voilà maintenant à la merci de ce chenapan...» Cloete tente de lui démontrer que l’homme ne peut rien faire, mais George pense qu’on peut faire du scandale avec tout cela, en tout cas. Il dit qu’il ne peut vivre avec cette horrible obsession. Cloete allait se mettre à rire. Comme s’il n’en avait pas plein le dos de tout cela. Mais tout à coup une pensée le frappe et il change de ton... «Mais oui. Peut-être. Je vais descendre et le renvoyer pour commencer...» Il revient. «Il est parti. Mais peut-être avez-vous raison. L’homme est à la côte et cela pousse parfois des gens au désespoir. La meilleure chose à faire serait de l’expédier loin d’ici pour un bout de temps. Le pauvre diable, voyez-vous, est vraiment dans le besoin. Je n’ai pas l’intention de vous demander grand chose cette fois; seulement de tenir votre langue, et je vais tâcher de décider votre frère à le prendre comme second. En entendant cela George se met les deux bras et la tête sur son pupitre, si bien que Cloete s’apitoie. Mais, en même temps, Cloete se sent plus joyeux parce qu’il a mis un peu de cœur au ventre à ce Stafford. Dans l’après-midi même il lui achète un complet bleu, et lui raconte qu’il faut se débrouiller et travailler pour gagner sa vie. Aller à la mer comme second sur le _Sagamore_. Le bougre n’en avait guère envie, mais c’est que, n’ayant rien à manger, ne sachant où dormir et la femme lui ayant fait peur avec ses histoires de poursuites et autres, il n’avait guère le choix, à vrai dire. Cloete s’occupe de lui pendant deux jours... «Notre arrangement tient toujours, dit-il. Le bateau doit aller maintenant à Port-Élisabeth, ce n’est pas un ancrage de tout repos. Si par hasard le bateau se détachait de son ancre dans un coup de nord-est et se collait à la côte, comme il y en a, eh bien! c’est cinq cents livres dans votre poche, et un rapide retour chez vous. Cela vous va, n’est-ce pas?»

Notre excellent Mr Stafford prend tout cela les yeux baissés. «Je suis un bon marin, dit-il d’un air sournois et modeste. Un second a, sans aucun doute, pas mal d’occasions de manipuler les chaînes et les ancres...» Là-dessus, Cloete lui donne une bonne tape dans le dos. «Parbleu, mon brave marin. Allez-y...» Peu après, George apprit de son frère qu’il avait eu l’occasion d’obliger son associé. Il en est fort heureux. Il aime tellement l’associé. Il a pris un de ses amis comme second. L’homme a eu des ennuis, il a été à terre depuis un an pour soigner une femme mourante, paraît-il. Assez mal en point maintenant... George déclare vivement qu’il ne sait rien de l’homme en question. Il l’a vu une fois. Il n’est pas très sympathique d’apparence... Et le capitaine Harry se met à dire bonnement: «Bah! il faut bien donner une chance à ce pauvre diable.»

Mr Stafford se rend donc au dock. Il paraît qu’il a manœuvré comme un singe avec un des câbles, ayant toujours en tête la question de Port-Élisabeth. Les gréeurs avaient disposé le câble sur le pont pour nettoyer les puits. Le nouveau second s’assure qu’ils sont à terre, c’était l’heure du dîner, et il envoie le gardien hors du navire lui chercher une bouteille de bière. Alors il se met à l’ouvrage pour décaler le maillon de quarante-cinq brasses, il donne un ou deux petits coups de marteau juste pour le desserrer et, naturellement, le câble n’avait plus aucune sûreté. Les gréeurs reviennent, vous savez comment ils sont; un jour vient, un jour s’en va et le bon Dieu vous envoie le dimanche. On descend la chaîne dans le puits sans que le contre-maître daigne seulement examiner les anneaux. Qu’est-ce que cela peut lui faire? Il ne part pas sur le navire. Et deux jours plus tard le navire prend la mer...

* * * * *

A ce moment j’eus l’imprudence de proférer un autre: «Ah! oui, je vois», qui froissa de nouveau mon homme et m’attira un brusque: «Non, pas du tout.» comme précédemment. Mais sur ces entrefaites il se ressouvint du verre de bière placé près de son coude. Il le vida à demi, essuya sa moustache et sur un ton désagréable fit cette remarque:

--Ne vous imaginez pas qu’il y aura quelque scène maritime dans cette histoire, il n’y en a pas. Si vous voulez en mettre une de votre invention; c’est le moment. Je suppose que vous savez à quoi cela ressemble six jours de mauvais temps dans la Manche. Je n’en sais rien, moi. En tous cas, voilà dix jours qui passent. Un lundi, Cloete s’amène au bureau un peu en retard, il entend une voix de femme dans le bureau de George, et y jette un œil... «Regardez», dit George, très agité, en lui montrant un journal. Le cœur de Cloete bondit dans sa poitrine: «Ah. Un naufrage dans la baie de Westport. Le _Sagamore_ à la côte, dimanche matin, de bonne heure»; les journalistes avaient eu le loisir de se mettre à l’œuvre. Il y en avait des colonnes. Deux fois le canot de sauvetage est sorti. Le capitaine et l’équipage restés à bord. Des remorqueurs appelés à l’aide. Si le temps se remet on peut encore sauver ce beau navire... Vous savez comment ces gaillards-là arrangent les choses... Mrs Harry était passée par là en allant prendre son train à Cannon street. Elle avait une heure devant elle.

Cloete prend George à part et lui chuchote quelque chose. «Le navire est sauvé maintenant. Ah, sacré nom d’un chien. Il ne faut pas.» Mais George le regarde effaré et Mrs Harry continue à sangloter doucement... «J’aurais dû aller avec lui... Je vais le retrouver...» «Nous y allons tous», dit Cloete soudain. Il sort, fait envoyer à la dame une tasse de bouillon chaud de la boutique d’en face, lui achète une couverture, pense à tout, et, dans le train, il l’enveloppe, lui fait la conversation, en veux-tu en voilà, tout le long du chemin, pour la remonter, mais en vérité parce qu’il ne se tient pas de joie. Voilà donc la chose faite d’un coup, et rien à payer. Faite, et bien faite. Par moment la tête lui tourne quand il y pense. Quelle veine. Cela l’effraie presque. Il voudrait pouvoir crier et sauter de joie. Cependant, George Dunbar reste dans son coin, l’air si mortellement misérable qu’à la fin la pauvre Mrs Harry essaie de le remonter, et elle se remonte en même temps elle-même en faisant remarquer combien Harry est toujours prudent; ce n’est pas un homme à risquer son équipage ni lui-même inutilement, et ainsi de suite.

La première chose qu’ils entendent dire à la gare de Westport c’est que le bateau de sauvetage est revenu du navire, et a ramené le lieutenant qui s’était blessé et quelques matelots. Le capitaine et le reste de l’équipage, quinze en tout environ, sont encore à bord. On attend les remorqueurs d’une minute à l’autre.

On emmène Mrs Harry à l’auberge, juste en face des rochers, elle se précipite en haut pour regarder par la fenêtre, et elle pousse un grand cri quand elle voit le navire échoué. Elle n’a de cesse qu’elle aille à bord retrouver son Harry. Cloete la calme de son mieux... «Je vous en prie, essayez de manger un peu et nous irons aux nouvelles.»

Il emmène George hors de la chambre. «Dites-moi, elle ne peut pas aller à bord, mais moi je vais y aller. Je vais veiller à ce qu’il ne reste pas sur le navire trop longtemps. Allons trouver le patron du bateau de sauvetage...» George le suit, frissonnant par moments. Les vagues déferlent sur la vieille jetée; pas beaucoup de vent, un ciel sombre, farouche au-dessus de la baie. Et à l’horizon rien qu’un remorqueur, cap à la lame, luttant contre la mer, paraissant et disparaissant avec la régularité d’une mécanique.

Ils trouvent le patron du bateau de sauvetage qui leur dit: «Oui. On repart. Mais non, ils ne sont pas en danger sur le navire, pas encore. Pour le navire, il n’y a pas grand espoir. Si le vent ne s’élève pas, et que la mer se calme, on pourra peut-être essayer tout de même.» Après avoir échangé quelques mots il accepte de prendre Cloete à bord: soi-disant un message urgent des armateurs pour le capitaine.

De quelque côté que Cloete regarde le ciel, il se sent rassuré. Il paraît tellement menaçant. George Dunbar le suit blême et sans pouvoir articuler un mot. Cloete l’emmène prendre un verre ou deux et peu à peu il commence à repiquer... «Cela va mieux, dit Cloete, du diable si tout à l’heure je n’avais pas l’air de me promener avec un mort. Vous devriez jeter votre casquette en l’air, mon vieux. J’ai des envies de me mettre à battre des mains dans la rue. Votre frère est sain et sauf, le bateau est perdu et nous voilà riches.» «Êtes-vous sûr qu’il soit perdu? demande George. Ce serait un sacré coup après toutes les transes que j’ai eues, depuis que vous m’avez parlé de cela la première fois, si on pouvait encore l’en tirer, et... et... si toute cette tentation allait recommencer... Car nous n’y avons été pour rien, n’est-ce pas?» «Bien sûr que non, dit Cloete. N’était-ce pas votre frère lui-même qui commandait? C’est providentiel...» «Ah...» s’écria George révolté. «Bon, dites que c’est la faute du diable, dit Cloete gaiement, ça m’est égal. Vous n’y êtes pour rien, pas plus qu’un enfant au biberon. Vous n’êtes qu’une grande chiffe...» Cloete en était arrivé presque à aimer George. Ma foi, oui. C’était comme cela. Je ne veux pas dire qu’il avait du respect pour lui, mais il avait vraiment un faible pour son associé.

Ils reviennent, on peut dire, en sautillant à l’hôtel, et trouvent la femme du capitaine à la fenêtre ouverte, les yeux fixés sur le bateau, comme si elle voulait voler à travers la baie... «Eh bien! Madame Dunbar, crie Cloete, vous ne pouvez pas y aller; mais j’y vais. Avez-vous des commissions? N’ayez pas peur. Je transmettrai tout fidèlement. Et si vous voulez me donner un baiser pour lui, je le lui transmettrai aussi; du diable, si je ne le fais pas.»

Il fait rire Mrs Dunbar avec sa parlotte... «Ah, mon cher M. Cloete, que vous êtes donc un homme calme et raisonnable. Faites-le se conduire raisonnablement. Il est un peu entêté vous savez, et il est tellement toqué de son bateau, aussi. Dites-lui que je suis-là, à le regarder...» «Comptez sur moi, Mme Dunbar. Seulement fermez cette fenêtre, soyez sage. Vous allez sûrement attraper froid si vous ne le faites pas, et le capitaine ne sera pas très content de sortir d’un naufrage pour vous trouver toussant et éternuant au point de ne pas seulement pouvoir lui dire combien vous êtes heureuse. Si vous pouviez me donner un bout de ruban pour attacher mon lorgnon à mes oreilles et je pars...»

Comment il arriva à bord, je n’en sais rien. Trempé, secoué, énervé et hors d’haleine, il arriva à bord. Le navire donnait de la bande, balayé d’écume, mais ne bougeant guère; juste de quoi vous agacer les nerfs... Il les trouva tous en groupe sur le rouf d’avant dans leurs suroîts luisants, avec des figures retournées. Le capitaine Harry ne peut en croire ses yeux. Quoi? M. Cloete. «Que faites-vous ici, au nom du ciel...» «Votre femme est sur le rivage et vous regarde», halète Cloete: et après avoir parlé un peu, le capitaine Harry trouve que c’est vraiment courageux et gentil de la part de l’associé de son frère d’être venu comme cela. Il est heureux d’avoir quelqu’un à qui parler... «Mauvaise affaire, M. Cloete», dit-il. Cloete se réjouit d’entendre cela. Le capitaine croit qu’il a fait tout ce qu’il pouvait, mais la chaîne s’est rompue quand il a voulu ancrer le navire. C’est une rude épreuve que de perdre un navire. Il tâchera de la supporter. De temps à autre, il pousse un profond soupir. Cloete est presque attristé d’être venu à bord parce que d’être sur cette épave lui contracte la poitrine sans cesse. Ils se mettent à l’abri sous le vent de l’embarcation de bâbord, un peu à l’écart des matelots. La chaloupe de sauvetage était repartie après avoir amené Cloete, mais devait revenir à la marée suivante pour prendre l’équipage si on ne pouvait réussir à remettre le bateau à flot. Le soir tombait; un jour d’hiver; un ciel noir, le vent s’élève. Le capitaine Harry se sent tout chaviré. «Que la volonté de Dieu soit faite. S’il faut le laisser sur les rochers, il le faut. Un homme doit accepter ce que Dieu lui envoie, courageusement». Soudain sa voix se brise, il serre le bras de Cloete. «Il me semble que je ne pourrai pas le quitter», murmure-t-il. Cloete regarde autour de lui les matelots comme un troupeau de moutons débandés, et il songe en lui-même: «Ils ne voudront pas rester». Soudain le navire se soulève un peu et s’abaisse avec une secousse. La marée montante. Tous commencent à regarder si l’on voit le canot de sauvetage. Quelques-uns l’aperçoivent là-bas et aussi deux remorqueurs. Mais la tempête a repris, et tous savent qu’aucun remorqueur ne se risquera à approcher le navire.

«C’est fini», dit le capitaine Harry, tout bas. Cloete songe que de sa vie il n’a eu aussi froid... «Et il me semble que ça m’est égal de vivre maintenant», murmure le capitaine Harry... «Votre femme est là-bas sur le rivage, et vous attend», dit Cloete... «Ah oui, cela doit être affreux pour elle de voir notre pauvre vieux bateau couché là comme cela. Voyez-vous, c’est notre foyer.»

Cloete, lui, pense que pour ce qui est de la perte du _Sagamore_, cela lui est égal, il souhaite seulement d’être n’importe où, ailleurs que là. Le plus léger mouvement du bateau lui coupe la respiration. Le danger l’énerve, en outre. Le capitaine le prend à part... «Le canot de sauvetage ne peut venir nous prendre avant une heure d’ici. Écoutez-moi, Cloete, puisque vous êtes ici et si courageux, faites quelque chose pour moi». Il lui dit alors qu’en bas dans sa cabine d’arrière, dans un certain tiroir, il y a un paquet de papiers importants et quelque soixante livres en or dans un sac. Il demande à Cloete d’aller lui chercher cela. Il n’est pas descendu depuis que le navire a touché, il lui semble que s’il détournait les yeux il tomberait en morceaux. Quant aux hommes, effrayés comme ils sont, s’il les laissait livrés à eux-mêmes ils essaieraient de mettre une des chaloupes à la mer, pris de panique devant un coup plus violent, et il y en aurait qui risqueraient de se noyer... «Il y a deux ou trois boîtes d’allumettes sur les planchettes de ma cabine si vous avez besoin de lumière, dit le capitaine Harry. Seulement essuyez-vous les mains avant de tâtonner pour les trouver.»

Cloete ne trouve pas l’affaire de son goût, mais il ne veut pas montrer qu’il a peur, et il y va. Pas mal d’eau sur le pont, il clapote là-dedans; il commence à faire tellement noir, en plus. Tout à coup, près du grand mât, quelqu’un l’attrape par le bras. Stafford! Il ne pensait pas du tout à Stafford. Le capitaine Harry lui avait dit à propos de son second quelque chose de peu satisfaisant, mais c’était assez vague. Cloete ne le reconnaît pas d’abord dans son suroît. Il voit une figure blanche avec deux gros yeux fixés sur lui. «Êtes-vous content, M. Cloete?...»

Cloete a bonne envie de rire de cette voix plaintive et l’écarte. Mais l’homme grimpe après lui sur la dunette et le suit en bas dans la cabine de ce navire naufragé. Et les voilà tous les deux là, osant à peine se regarder l’un l’autre. «Vous n’allez pas me faire croire que vous y êtes pour quelque chose...» dit Cloete.

Tous deux frissonnent, presque hors d’eux dans l’excitation de se sentir à bord de ce navire. Le navire talonne et titube, et ils chancellent tous deux, se sentant mal. Cloete de nouveau éclate de rire à l’idée que ce misérable Stafford puisse prétendre être pour quelque chose dans une affaire aussi désespérée... «Est-ce ainsi que vous croyez pouvoir me traiter maintenant?» hurle l’autre tout à coup...

La mer vient frapper la coque, le bateau tremble et geint tout autour d’eux; on entend le bruit des vagues, tout autour et au-dessus de leur tête. Cloete se sent troublé, et il entend l’autre crier comme un perdu: «Ah, vous ne me croyez pas? Allez voir le câble de bâbord. Rompu? Hein? Allez voir s’il est rompu. Allez chercher la maille brisée. Je vous en défie. Il n’y a pas de maille brisée. Cela vaut mille livres pour moi. Pas moins. Le lendemain de notre débarquement, tout de suite--je n’ai pas l’intention d’attendre que le navire soit complètement brisé--je vais trouver les assureurs, quand je devrais marcher nu-pieds jusqu’à Londres. Le câble de bâbord. Regardez-le, que je leur dirai. Je l’ai faussé, pour le compte des armateurs, tenté par une crapule nommé Cloete.»

Cloete ne comprend pas exactement ce que tout cela signifie. Tout ce qu’il voit, c’est que l’homme a l’intention de faire du grabuge. Il prévoit quelque ennui... «Est-ce que vous croyez me faire peur, demande-t-il, à crier ainsi comme un putois?...» Et Stafford le dévisage; tous deux se tiennent à la table de la cabine. «Ah! nom de Dieu, non, vous, vous n’êtes qu’un sacré voyou; je peux faire peur à l’autre, le type en redingote...»

Il entendait par là George Dunbar. A cette idée, Cloete sent que la tête lui tourne; non pas qu’il croit l’homme capable de faire vraiment du mal, mais il sait comment est George; il mettra toute l’affaire par terre. Fichue toute l’affaire qu’il avait tellement prise à cœur! Il ne dit rien; il écoute l’autre, qui, au milieu de la panique, de la terreur, de l’énervement, halète comme un chien... «Aboulez mille livres, vingt-quatre heures après le débarquement, après-demain. C’est mon dernier mot, M. Cloete.» «Mille livres après demain, dit Cloete. Oui. Et aujourd’hui prenez toujours ça, sale bête!...» Et il lui donne un coup de poing droit dans la figure d’un mouvement de rage, rien d’autre. Stafford s’en va s’aplatir sur la cloison. Et voyant cela, Cloete s’avance d’un pas et lui envoie un autre coup quelque part dans la mâchoire. L’homme vacille et s’en va tomber en arrière dans la cabine du capitaine dont la porte était ouverte. Cloete l’entend tomber lourdement par terre et rouler sous le vent, alors il claque la porte et tourne la clef... «Voilà, se dit-il, qui vous empêchera de nous embêter.»

--Nom d’un chien! murmurai-je.

Le vieux se départit un moment de son impressionnante immobilité pour tourner vers moi sa tête cavalièrement coiffée et me regarder de ses yeux noirs et ternes.

--Il le planta là, articula-t-il pesamment en se remettant à contempler le mur. Cloete n’avait pas l’intention de laisser quelqu’un, une malheureuse chose comme Stafford, se mettre en travers de son projet de rendre riches George, lui-même et le capitaine Harry, et il ne se souciait pas des conséquences. Ces gens qui s’occupent de spécialités pharmaceutiques se soucient assez peu de ce qu’ils disent ou de ce qu’ils font. Ils pensent que le monde est fait pour gober toutes les histoires qu’il leur plaît de raconter... Il reste là un moment à écouter, cela lui donne un coup d’entendre frapper du poing dans la porte et une sorte de cri de rage étouffé sortir de la cabine du capitaine. Il lui semble entendre aussi son nom, à travers cet horrible fracas, tandis que le vieux _Sagamore_ se soulève et retombe au gré de la mer. Ce bruit et cette terrible impression le font déguerpir précipitamment de la cabine. Une fois sur la dunette il reprend ses esprits. Mais son cœur chavire un peu en présence de la sombre sauvagerie de la nuit. Il songe au risque d’être noyé avant qu’il soit longtemps. Il se penche par le capot de l’échelle. Parmi le bruit du vent et des flots qui se brisent il peut entendre le tapage de Stafford qui essaie d’enfoncer la porte en blasphémant. Il écoute et se dit: «Non. Pas moyen d’avoir confiance en lui maintenant.»

Quand il revient sur le rouf, il dit au capitaine Harry qui lui demande s’il a trouvé les choses, qu’il regrette bien, mais qu’il y a quelque chose de démoli dans la porte. Il n’a pas pu l’ouvrir, et pour vous dire franchement, dit-il, je ne tenais pas à rester davantage dans cette cabine. On entend des bruits comme si le bateau s’en allait en morceaux...» Le capitaine pense: «Il est nerveux; il ne peut rien y avoir de démoli dans la porte.» Mais il dit: «Merci, ça va bien, ça va bien...» Toutes les mains se tendent maintenant vers le canot de sauvetage. Chacun pense à soi. Cloete se demande: vont-ils l’oublier? Mais le fait est que M. Stafford a fait une si pauvre impression que depuis l’échouage du bateau, personne n’a fait attention à lui. Personne ne s’est occupé de savoir ce qu’il faisait ni où il était. D’ailleurs dans la nuit noire, on ne pouvait pas compter les têtes. On distingue le feu du remorqueur, avec le canot de sauvetage à la traîne, faisant route vers le navire, et le capitaine Harry demande: «Nous sommes tous là?...» Quelqu’un répond: «Oui tous, capitaine...» «Tenez-vous près à quitter le bateau, alors, dit le capitaine, et que deux d’entre vous aident monsieur à descendre le premier... «Oui, oui, capitaine...» Cloete va demander au capitaine Harry de le laisser rester le dernier, mais le canot de sauvetage a jeté le grappin sur les haubans d’avant; deux matelots s’emparent de lui, attendent le bon moment et le lancent dans le canot sain et sauf. Le voilà presque épuisé, pas habitué à ce genre de choses, vous comprenez. Il s’assied à l’arrière, les yeux fermés. Nulle envie de regarder l’eau blanche qui bouillonne tout autour. Les hommes se jettent l’un après l’autre dans le canot. Alors il entend le capitaine Harry criant dans le vent au patron du canot d’attendre un moment, et d’autres mots qu’il ne peut saisir, et le patron qui lui crie: «Faites vite, capitaine...» «Qu’est-ce qu’il y a?» demande Cloete, se sentant défaillir... «Quelque chose à propos des papiers du bord, dit le patron très inquiet. Il ne fait pas un temps à rester bord à bord, vous comprenez.» Ils déhalent un peu le canot, et on attend. L’eau passe par dessus bord, en lames. Cloete se trouve presque mal. Il ne pense à rien. Il est tout à fait engourdi, quand soudain on entend un cri: «Tenez, le voilà!...» Il voit une forme qui attend dans le hauban d’avant, ils halent sur la ligne du grappin et l’embarquent facilement. On entend vaguement un cri, tout se mêle au bruit de la mer. Cloete s’imagine entendre la voix de Stafford parler tout près de son oreille. Il y a une accalmie dans le vent, et la voix de Stafford semble parler très rapidement au patron du canot; il lui dit que naturellement il était resté près du capitaine, près de lui tout le temps, jusqu’à ce que celui-ci lui eût dit au dernier moment qu’il doit aller chercher les papiers du bord dans la cabine d’arrière; il a insisté pour y aller lui-même; il lui a dit à lui, Stafford, d’embarquer dans le canot... Il voulait attendre son chef, seulement cette accalmie est venue et il a pensé qu’il valait mieux saisir cette occasion.

Cloete ouvre les yeux. C’est vrai. Stafford est assis là tout près de lui dans ce canot encombré. Le patron se penche au-dessus de Cloete et lui crie: «Avez-vous entendu ce que dit le second, monsieur?» La figure de Cloete devient comme si elle s’était changée en plâtre, lèvres et tout. «Oui, j’ai entendu», répond-il avec effort. Le patron attend un moment, puis dit: «Je n’aime pas cela du tout...» Et il se retourne vers le second en lui disant que c’est bien dommage qu’il n’ait pas essayé de courir le long du pont et de faire se hâter le capitaine quand l’accalmie est venue. Stafford répond immédiatement qu’il y a pensé, seulement il a craint de le manquer sur le pont dans l’obscurité. «Car, dit-il, le capitaine aurait pu s’en aller de suite, pendant que j’étais déjà dans le canot de sauvetage, et vous auriez peut-être largué tout, en me laissant là.» «C’est vrai aussi», dit le patron. Une minute environ se passe. «Il faut en finir», dit le patron. Soudain Stafford parle d’un ton caverneux: «J’étais près de lui quand il a dit à M. Cloete qu’il ne savait pas s’il aurait jamais le courage d’abandonner son vieux navire, n’est-ce pas, hein?...» et Cloete se sent le bras empoigné doucement dans l’obscurité... «n’est-ce pas? Nous étions ensemble juste au moment où vous êtes survenu, M. Cloete.»

Et voilà qu’alors le patron crie: «Je vais voir ce qui est arrivé à bord...» Cloete dégage brusquement son bras: «Je vais avec vous...»

Quand ils sont à bord, le patron dit à Cloete de suivre tout le long d’un côté du navire, tandis qu’il suivra l’autre pour ne pas manquer le capitaine... «Et tâtonnez bien autour de vous avec les mains, dit-il, il se pourrait qu’il fût tombé et qu’il soit resté évanoui quelque part sur le pont...» Quand Cloete atteint le capot d’échelle de la dunette, le patron y est déjà, reniflant. «Je sens une odeur de brûlé.» Et il crie: «Êtes-vous là, monsieur?...» «Ce n’est pas la peine de crier», dit Cloete sentant son cœur se pétrifier, comme qui dirait... Ils descendent. Nuit noire. Le navire penchait tellement que le patron, cherchant son chemin en tâtonnant dans la chambre du capitaine, glisse et roule en bas. Cloete l’entend pousser une exclamation comme s’il s’était fait mal, et il lui demande ce qu’il y a. Et le patron lui répond doucement qu’il a buté dans le capitaine qui gît là par terre, sans connaissance. Cloete sans mot dire commence à tâtonner sur les tablettes pour trouver une boîte d’allumettes, en trouve une et allume. Il voit le patron avec sa ceinture de sauvetage agenouillé près du capitaine Harry... «Du sang», dit le patron en relevant les yeux et l’allumette s’éteint.

«Attendez un peu, dit Cloete, je vais faire une torche de papier.»

Il avait senti le dos de quelques livres sur les planchettes, et il allume plusieurs torches l’une après l’autre, cependant que le patron retourne le pauvre capitaine Harry. «Il est mort, dit-il. Une balle dans le cœur. Voilà le revolver...» Il le tend à Cloete qui le regarde avant de le mettre dans sa poche, et voit une plaque sur la crosse avec H. Dunbar dessus... «C’est le sien», murmure-t-il... «Le revolver de qui pensiez-vous trouver?» dit le patron. Et, regardez, il a enlevé son suroît dans la cabine avant d’entrer. «Mais qu’est-ce que c’est que ce tas de papiers brûlés? Qu’avait-il besoin de brûler les papiers du bord?»

Cloete voit tous les petits tiroirs ouverts et demande au patron de bien regarder à l’intérieur... «Il n’y a rien, dit l’homme. Vidés. On dirait qu’il en a retiré tout ce qu’il pouvait pour y mettre le feu. Fou, voilà ce qu’il y a eu, il est devenu fou. Et maintenant il est mort. Vous allez avoir à apprendre cela à sa femme...»

«Il me semble que je deviens fou moi-même», dit Cloete, soudain; le patron le supplie pour l’amour de Dieu de se reprendre, et il l’arrache de la cabine. Il leur fallut abandonner le corps; et même ainsi ils arrivèrent juste à temps avant qu’un grain furieux ne se déchaînât. Cloete est enlevé dans le canot; le patron s’y laisse dégringoler. «Larguez le grappin, crie-t-il; le capitaine s’est suicidé...»

Cloete était comme un mort, il ne prêtait attention à rien. Il se laisse pincer deux fois le bras par Stafford sans donner signe de vie. La plupart des gens de Westport s’étaient assemblés sur la jetée pour voir sortir les hommes du canot de sauvetage, et il y eut d’abord des acclamations confuses quand le canot aborda; mais après que le patron eut crié quelque chose, les voix s’éteignent, et chacun devient très sérieux. Dès que Cloete a remis le pied sur la terre ferme, il se sent redevenir lui-même. Le patron lui serre la main: «Pauvre femme, pauvre femme! je préfère que ce soit vous que moi...»

«Où est le second, demande Cloete, c’est le dernier qui ait parlé au capitaine?...» On héberge l’équipage au Mission Hall, où il y avait du feu et des couchettes préparées. Quelqu’un courut le long de la jetée et rattrapa Stafford: «Eh! là-bas, l’agent des armateurs vous demande...» Cloete prend le bras de l’homme sous le sien et l’emmène vers la gauche, du côté du port des barques de pêche. «Je ne suppose pas vous avoir mal compris. Vous désirez que je m’occupe un peu de vous», dit-il. L’autre se suspend à lui un peu mollement, mais il a un vilain petit rire. «Vous auriez mieux fait, murmure-t-il; mais réfléchissez bien, pas de blague, M. Cloete, pas de blague; nous sommes à terre maintenant.»

«Il y a un poste de police à cinquante mètres d’ici», dit Cloete. Il entre dans un bar, pousse Stafford dans le couloir. Le propriétaire sort de son comptoir en courant... «C’est le second du navire qui s’est échoué sur les rochers, explique Cloete. Je voudrais que vous ayiez soin de lui cette nuit...» «Qu’est-ce qu’il a?» dit l’homme. Stafford s’adosse au mur du couloir, pâle comme un fantôme. Et Cloete dit que ce n’est rien, il n’en peut plus naturellement... «C’est moi qui paierai la dépense, je suis l’agent de l’armateur. Je reviendrai dans une heure ou deux pour le voir.»

Et Cloete revient à l’hôtel. Les nouvelles avaient déjà circulé et la première chose qu’il voit, c’est George, dehors, sur la porte, blanc comme un linge, l’attendant. Cloete lui fait un signe et ils rentrent. Mme Harry est au haut de l’escalier et quand elle ne voit qu’eux deux monter, elle lève les bras au ciel et s’enfuit dans sa chambre. Personne n’avait osé lui dire, mais ne pas voir son mari lui a suffi. Cloete entend un cri affreux: «Allez près d’elle», dit-il à George.

Une fois seul dans le salon, Cloete boit un verre de brandy et se met à réfléchir à toute l’affaire. George le rejoint. «La patronne est avec elle», dit-il. Et il se met à marcher en long et en large dans la pièce, agitant les bras et parlant de façon entrecoupée, avec une expression si dure sur le visage, que Cloete ne lui en a jamais vu de pareille... «Ce qui doit arriver, doit arriver. Mort, mon frère unique. Oui, mort, tous ses soucis sont finis. Mais nous vivons, dit-il à Cloete; et je suppose, dit-il, en le regardant avec des yeux brûlants et secs, que vous n’oublierez pas de télégraphier au matin à votre ami que nous entrerons dans l’affaire certainement. «Vous voulez parler de l’homme aux spécialités pharmaceutiques?» «La mort est la mort, et les affaires sont les affaires, continue George; et regardez, mes mains sont propres», dit-il en les montrant à Cloete. Cloete se dit: «Il devient fou». Il le prend par les épaules et se met à le secouer. «Sacré nom d’un chien, si vous aviez eu le culot de lui parler vous, personnage moral, il serait encore en vie à l’heure qu’il est», crie-t-il.

Et voilà George qui le regarde fixement, puis qui éclate en sanglots. Il se jette sur un canapé, enfouit son visage dans un coussin, et se met à hurler comme un enfant. «Cela vaut mieux», se dit Cloete, et il le laisse en disant à l’hôtelier qu’il a besoin de sortir pour différentes petites choses qu’il faut faire dès ce soir. La femme de l’hôtelier, tout en pleurant, le rattrape sur l’escalier. «Oh, monsieur, cette pauvre dame va devenir folle!...»

Cloete l’écarte en se disant à lui-même: «Oh, non, certes non. Elle surmontera cela. Ce n’est pas la douleur qui rend les gens fous, c’est le tourment.»

En cela Cloete se trompait. Ce qui affecta Mme Harry fut que son mari s’était suicidé sous ses yeux même. Elle surmonta tout cela tellement bien qu’en moins d’une année il fallut la mettre dans une maison de santé. Elle était très, très calme; folie douce. Elle a vécu encore longtemps.

Voilà donc Cloete qui clapote dans le vent et la pluie. Personne dans les rues; l’agitation est finie. Le patron du café sort à sa rencontre dans le couloir et lui dit: «Pas par ici. Il n’est pas dans sa chambre. Nous n’avons pas pu le décider à aller se coucher, malgré tout. Il est là, dans le petit salon. Nous lui avons allumé du feu...» «Vous lui avez donné à boire aussi, dit Cloete. Je n’ai jamais dit que je me chargeais des consommations. Combien y en a-t-il?» «Deux», dit l’autre. «C’est bon. Je peux bien faire cela pour un marin naufragé.» Cloete se met à rire de son rire drôle: «Allons donc? Il a payé?» Le cafetier cligne de l’œil... «Il vous a donné de l’or, n’est-ce pas? allons, dites...» «Eh bien quoi? s’écrie l’homme. Qu’est-ce que vous avez encore, je lui ai rendu exactement sa monnaie sur son souverain.» «C’est bon», dit Cloete. Il s’en va dans le petit salon et il voit mon Stafford les cheveux en broussaille, habillé d’une chemise et d’un pantalon du patron, les pieds nus dans des pantoufles, et assis près du feu. Quand il aperçoit Cloete, il baisse les yeux.

«Vous ne pensiez pas que nous nous retrouverions, M. Cloete», dit Stafford, doucement... Cet homme-là, quand il avait juste sa dose de boisson,--ce n’était pas un ivrogne--il vous prenait un petit air sournois et modeste. «Mais depuis que le capitaine s’est suicidé, dit-il, je suis resté assis là à repenser à tout cela. Toutes sortes de choses arrivent. Complot pour perdre le navire, tentative d’assassinat, et ce suicide. Car si ce n’était pas un suicide, M. Cloete, je sais qui eût été la victime de la plus cruelle et de la plus froide tentative d’assassinat, quelqu’un qui a souffert mille morts. Et cela fait les mille livres, dont nous avons parlé, une somme bien insignifiante. Voyez comme ce suicide est venu à propos...»

Il lève les yeux vers Cloete qui se met à sourire et se rapproche de la table.

«Vous avez tué Harry Dunbar», murmure-t-il... L’autre le regarde fixement et lui montre les dents: «Bien sûr que je l’ai tué. Je suis resté dans cette cabine pendant une heure et demie comme un rat dans une souricière... Enfermé et condamné à couler dans ce sinistre. Que la chair et le sang jugent. Naturellement je l’ai tué. Je pensais que c’était vous, vous misérable assassin, qui reveniez pour me faire mon affaire... Il ouvre la porte brusquement et dégringole sur moi; j’avais un revolver à la main, et je l’ai tué. J’étais fou. Des gens sont devenus fous à moins.»

Cloete le regarde sans sourciller: «Ah! Ah! voilà votre histoire?» et tout en parlant avec animation il secoue un peu la table. «Maintenant, écoutez la mienne. Quel est ce complot? Qui peut le prouver? Vous étiez là pour voler. Vous étiez en train de dévaliser la cabine. Il vous a surpris à l’improviste, la main dans le tiroir, et vous l’avez tué avec son propre revolver. Vous l’avez tué pour voler, pour voler. Son frère et les employés dans le bureau savent qu’il avait emporté en mer soixante livres. Soixante livres en or, dans un sac. Il m’avait dit où elles étaient. Le patron du canot de sauvetage peut porter serment que les tiroirs étaient vides, tous. Et vous êtes assez idiot pour, moins d’une demi-heure après être débarqué, changer une livre pour payer une consommation. Écoutez-moi. Si vous n’allez pas après-demain chez les avocats de George Dunbar faire la déposition convenable en ce qui concerne la perte du navire, je mets la police à vos trousses. Après-demain...»

Et alors que croyez-vous? Que Stafford commence à s’arracher les cheveux. Précisément. Il se les arrache à deux mains sans rien dire. Cloete donne un coup à la table qui envoie presque l’homme rouler hors de sa chaise, et tomber contre le garde-feu auquel il lui fallut se rattraper... «Vous savez quel genre d’homme je suis, lui dit Cloete, férocement. J’en suis au point où je me soucie peu de ce qui peut m’arriver. Je vous tuerais maintenant pour un rien.»

En entendant cela, l’animal disparaît sous la table. Cloete sort; comme il tourne dans la rue, vous savez ces petites maisons de pêcheurs, dans l’obscurité, de la pluie à torrents, d’ailleurs, l’autre ouvre la fenêtre du petit salon et lui dit d’un ton larmoyant: «Vous êtes un sale diable d’Américain; vous me paierez cela un de ces jours.» Cloete s’éloigne avec un rire amer, parce qu’il se dit que cet individu s’est déjà payé; si seulement il le savait.

* * * * *

Mon impressionnant brigand but la bière qui restait, tout en me regardant par dessus le bord de son verre, de ses yeux noirs et éteints.

--Je ne comprends pas bien, lui dis-je, comment cela?

Il se détendit un peu et m’expliqua sans trop de dédain qu’après la mort du capitaine Harry, la moitié de l’argent de l’assurance alla à sa femme, et que ses tuteurs achetèrent naturellement des fonds d’État. Juste de quoi lui assurer le confort nécessaire. La part de George Dunbar, comme Cloete le craignait tout d’abord, ne fut pas suffisante pour lancer convenablement le médicament. D’autres capitalistes entrèrent dans l’affaire et nos deux hommes durent se retirer de l’opération, à peu près dépouillés de tout.

--Je suis curieux de savoir, lui dis-je, ce qu’était le motif principal de cette tragique histoire, je veux dire la spécialité pharmaceutique. Vous savez ce que c’est?

Il me la nomma et je sifflai respectueusement; ni plus ni moins que les _Parker’s Lively Lumbago Pills_. Une énorme affaire. Vous connaissez cela; le monde entier connaît cela. Un homme au moins sur deux sur notre globe en a essayé.

--Sacristi, m’écriai-je, mais ils ont raté une immense fortune!

--Oui, grommela-t-il, pour le prix d’un coup de revolver.

Il me dit encore que par la suite, Cloete retourna aux États-Unis, comme passager sur un cargo d’Albert Dock. La veille au soir de son départ, il le rencontra qui se promenait du côté des quais et il l’emmena chez lui prendre un verre. Un drôle de type, ce Cloete. Nous sommes restés toute la nuit à boire des grogs jusqu’à ce qu’il fût temps pour lui de s’embarquer.

Ce fut alors que Cloete, sans amertume, mais assez las, lui avait raconté cette histoire, avec l’espèce de franchise tout à fait inconsciente de ces placiers en spécialités pharmaceutiques, tout à fait étrangers aux règles morales ordinaires. Cloete avait conclu en déclarant qu’il en avait assez du vieux continent. George Dunbar l’avait lâché aussi, à la fin. Cloete visiblement était très désillusionné.

En ce qui concerne Stafford, il est mort, comme un vagabond de profession dans quelque hôpital de l’East End, et à son heure dernière il a réclamé un pasteur, parce que sa conscience était troublée d’avoir tué un innocent. «Il avait besoin de quelqu’un qui vînt lui dire que c’était très bien», grogna mon vieux brigand avec le plus profond mépris. «Il dit à ce pasteur que je connaissais ce Cloete qui avait voulu le tuer, et c’est ainsi que le pasteur (qui travaillait parmi les ouvriers des quais) m’en parla un jour. Quand le bougre se trouva pris au piège, dans la cabine du navire, il hurla pour demander miséricorde... Il promit d’être honnête et tout ce qui s’ensuit... Puis il devint fou... cria, se jeta par terre, se frappa la tête contre les murs... vous voyez cela d’ici, hein?... jusqu’à ce qu’il n’en pût plus. Il se calma. Il se rejeta par terre, ferma les yeux, voulut prier. C’est du moins ce qu’il a dit. Il essaya de penser à quelque prière en vue d’une prompte mort. Il était à ce point terrifié. Il pensait que s’il avait un couteau ou quelque chose de ce genre il se couperait la gorge; et ce serait fini. Alors il réfléchit. Non! Il veut essayer d’enlever le bois autour de la serrure... Il n’a pas de couteau dans sa poche... Il se met à pleurer et à supplier Dieu de lui envoyer un outil quelconque, quand soudain il se dit: la hache. Dans la plupart des navires, il y a une hache de réserve, en cas de besoin, dans la chambre du capitaine, dans une caisse ou une autre. Il se remet sur pied... Nuit noire. Il pousse un tiroir pour trouver des allumettes et tâtonnant à cet effet, la première chose sur laquelle il tombe: le revolver du capitaine Harry. Chargé. Le voilà rassuré. Il peut tirer sur la serrure pour la mettre en miettes. Sauvé: c’est la Providence. Il y a aussi des boîtes d’allumettes. «Je peux donc voir ce qui se passe par ici. «Il gratte une allumette et voit le petit sac de toile au fond du tiroir, se rend compte immédiatement de ce que c’est, le fourre vivement dans sa poche. «Ah, se dit-il, voilà qui réclame davantage de lumière.» Il jette un tas de papier par terre, y met le feu et commence des investigations pour trouver quelque chose de valeur. Voyez-vous cela? Il a dit à ce pasteur de l’East End que le diable l’avait tenté... D’abord la miséricorde de Dieu, puis, après, l’œuvre du diable. Chacun son tour.

Tout vaurien qui se tortille peut en dire autant. Il était tellement absorbé dans ses tiroirs que la première chose qu’il entendit fut ce cri: «Grands Dieux!» Il lève la tête, la porte était ouverte (Cloete avait laissé la clef dans la serrure) et le capitaine Harry debout au dessus de lui en plein dans la lumière des papiers enflammés. Les yeux lui sortaient de la tête. «En train de voler, tonna le capitaine. Un marin. Un officier. Non! Un misérable comme vous ne mérite rien d’autre que de rester à couler ici.»

Ce Stafford, à son lit de mort, dit au pasteur qu’à ces mots il se sentit devenir fou de nouveau. Il arracha du tiroir sa main qui tenait le revolver et fit feu sans viser. Le capitaine Harry tomba raide, avec un bruit comme celui d’une pierre, sur le tas de papiers en feu et en éteignant les flammes. Obscurité complète. Pas le moindre bruit. Il écouta un moment, puis jeta le revolver et grimpa sur le pont comme un fou.

* * * * *

Le vieux frappa la table de son poing lourd.

--Cela me fait mal au cœur d’entendre ces idiots de mariniers raconter aux gens que le capitaine s’est suicidé. Peuh! le capitaine Harry était un homme en état de regarder en face son Créateur, n’importe quand là-haut, et ici-bas aussi. Il n’était pas de ceux qui se dérobent à la vie. Certes non. C’était un brave homme de la tête aux pieds. C’est lui qui m’a fait faire ma première affaire comme arrimeur trois jours seulement après mon mariage.»

Comme son seul objet paraissait être de justifier le capitaine Harry de l’accusation de suicide, je ne le remerciai pas avec beaucoup d’effusion du sujet qu’il m’avait fourni. Et puis cela ne méritait pas grand remerciement, de toute façon.

Car il est effrayant de penser que de pareilles choses peuvent se passer dans notre respectable Manche, en pleine vue du trafic de luxe qui se fait vers la Suisse et Monte-Carlo. Il aurait fallu, pour rendre cette histoire acceptable, la transporter quelque part dans les mers du Sud. Mais il eut coûté trop de peine de la cuisiner à l’usage des lecteurs de magazine. La voilà, toute crue, pour ainsi dire, exactement comme elle me fut racontée, mais malheureusement privée du saisissant effet du narrateur; le plus imposant vieux forban qui ait jamais embrassé la carrière, oh! combien peu romanesque, d’arrimeur dans le port de Londres.

L’AUBERGE DES DEUX SORCIÈRES

(UNE TROUVAILLE)

Cette histoire, épisode, aventure,--appelez-la comme vous voudrez--fut relatée vers 1850, par un homme, qui, de son propre aveu, avait à cette époque soixante ans. Soixante ans n’est pas un mauvais âge, sinon quand nous en envisageons la perspective; ce que nous faisons, pour la plupart, avec des sentiments très mitigés. C’est un âge calme; la partie est à peu près terminée; et se tenant à l’écart, on commence à se rappeler, avec une certaine animation, l’habile homme qu’on a su être. J’ai observé que, par une aimable attention de la Providence, beaucoup de gens commencent, à soixante ans, à prendre d’eux-mêmes une vue assez romanesque. Il n’est pas jusqu’à leurs déceptions qui n’empruntent le charme de ressources spéciales. Et s’il est vrai que les espérances sont une attrayante compagnie, des formes exquises et passionnantes, ce ne sont, somme toute, que des formes nues et dépouillées. Les robes magiques ne sont heureusement la propriété que de l’immuable passé qui, sans elles, demeurerait accroupi comme une pauvre chose frissonnant sous l’amoncellement des ombres.

Ce fut probablement le romanesque de cet âge avancé qui incita notre homme à relater son aventure, pour sa propre satisfaction ou pour l’émerveillement de sa postérité. Ce ne fut certainement pas pour sa gloire, car cette aventure fut celle d’une épouvantable peur, d’une véritable terreur, ainsi qu’il le dit lui-même. On aura déjà compris que l’histoire à laquelle il est fait allusion dans ces toutes premières lignes fut consignée par écrit.

C’est précisément cet écrit qui constitue la trouvaille indiquée dans le sous-titre. Le titre lui-même est de mon cru, (je ne peux pas dire de mon «invention») et il a le mérite de la vérité. Il s’agit en effet d’une auberge; quant aux sorcières, si conventionnel que soit ce terme, il faut reconnaître qu’il s’applique parfaitement ici.

Je fis cette trouvaille dans une caisse de livres que j’avais achetés à Londres, dans une rue qui a disparu, chez un bouquiniste au dernier degré du délabrement. Pour ce qui est des livres, ils ne valaient pas cher, et, après examen, ne méritaient même pas le peu d’argent que j’y avais mis. J’en avais probablement l’intuition quand j’avais dit: «Donnez-moi la caisse avec.» Le bouquiniste en délabre y avait consenti, d’un geste tragique et résigné qui trahissait sa disparition prochaine.

Un tas de pages volantes au fond de la caisse n’excita d’abord que faiblement ma curiosité. L’écriture nette, serrée, régulière, n’était guère attrayante à première vue. Mais à un endroit le fait qu’en 1813 le narrateur avait vingt-deux ans, attira mon attention. C’est un âge intéressant que vingt-deux ans; on y est facilement imprudent et facilement effrayé, car à cet âge-là on réfléchit peu et l’imagination est vive.

A un autre endroit, la phrase: «A la nuit, nous courûmes une bordée vers la terre...» me frappa, parce que c’était une expression de marin: «Voyons un peu ce que c’est», pensai-je, sans grand enthousiasme.

Mon Dieu, que ce manuscrit avait l’air ennuyeux, chaque ligne ressemblant à l’autre dans sa minutie régulière. On eût dit le bourdonnement d’une voix monotone. Un traité sur le raffinage du sucre (et peut-on imaginer un sujet plus assommant) aurait eu une apparence plus vivante. «En 1813, j’avais vingt-deux ans.» C’est ainsi qu’il commence et il va son chemin avec l’application la plus calme et la plus terrible du monde. N’allez pas croire que ma trouvaille eût quoique ce fût d’archaïque. L’ingénuité diabolique dans l’invention, si elle est aussi vieille que le monde, n’est cependant pas un art défunt. Songez comment les téléphones se chargent de supprimer le peu de tranquillité d’esprit dont nous jouissons dans le monde, et combien il faut peu de temps à une mitrailleuse pour nous faire sortir la vie du corps. De nos jours une vieille sorcière chassieuse, qui a assez de force pour tourner une petite manivelle de rien, vous met par terre une centaine de jeunes gens de vingt ans en un clin d’œil.

Si ce n’est pas là du progrès! Immense! Nous avons fait du chemin, aussi devez-vous vous attendre ici à une certaine naïveté d’invention et à une simplicité d’intention qui dénotent le temps jadis. Il est bien certain qu’aucun automobiliste ne peut plus espérer rencontrer aujourd’hui une pareille auberge. Celle-ci, celle du titre, se trouvait en Espagne. Je n’ai découvert cela que par le contexte, car il manquait à ce récit un bon nombre de pages; ce n’était peut-être pas, d’ailleurs, une grande perte, après tout. L’écrivain semble être entré dans des détails circonstanciés sur le comment et le pourquoi de sa présence sur cette côte, la côte septentrionale d’Espagne. Pourtant son aventure n’a rien à faire avec la mer. Autant qu’il m’est possible de l’affirmer, il était officier à bord d’une corvette. Tout cela n’a rien d’étonnant. A toutes les époques de notre longue guerre dans la Péninsule, un certain nombre de nos petits bâtiments de guerre croisaient sur la côte septentrionale d’Espagne, station la plus dangereuse et la plus désagréable qui soit, d’ailleurs.

Il semble bien que son navire ait eu une mission spéciale à remplir. On pouvait attendre de notre homme une soigneuse explication de toutes les circonstances, mais, comme je l’ai dit, plusieurs pages (du bon papier solide) manquaient; c’était parti en couvertures de pots de confitures ou en bourre pour les fusils de chasse de son irrespectueuse postérité. Il est évident en tout cas que les communications avec le rivage, et même l’envoi de messagers à l’intérieur faisaient partie de son service, soit pour en obtenir des renseignements, soit pour transmettre des ordres ou des conseils aux patriotes Espagnols, aux «guerilleros» ou aux sociétés secrètes de la province; ce devait être quelque chose de ce genre. C’est du moins ce qu’il est permis de déduire de ce qui nous est resté de ce consciencieux écrit.

Suit le panégyrique d’un excellent marin, qui appartenait au navire et avait le rang de patron du canot du capitaine. On le connaissait à bord sous le nom de Cuba Tom; non pas qu’il fut Cubain, à proprement parler; c’était tout à fait le type du loup de mer anglais de cette époque, et il servait à bord d’un navire de guerre depuis des années. Ce nom lui vint de quelques aventures merveilleuses qu’il avait eues dans cette île au temps de sa jeunesse, aventures qui étaient le thème favori des longues histoires qu’il avait l’habitude de raconter à ses camarades de bord, le soir venu, sur le gaillard d’avant. Il était intelligent, robuste et d’un courage à toute épreuve. On nous dit incidemment, tant notre narrateur est soucieux d’exactitude, que Tom avait, pour l’épaisseur et la longueur, la plus belle cadenette qu’on ait jamais vu dans la marine. Cet appendice dont il prenait grand soin, et qui était bien enveloppée dans une peau de marsouin, lui tombait jusqu’à la moitié du dos pour la plus grande admiration des spectateurs et pour l’envie de quelques-uns.

Notre jeune officier s’étend sur les qualités de Cuba Tom avec une sorte d’affection véritable. Ces relations entre officier et marin n’étaient pas alors très rares. Un jeune homme qui prenait du service était confié aux soins d’un matelot de confiance, qui lui tendait son premier hamac et devenait souvent par la suite une sorte d’ami humble et dévoué pour le jeune officier. Notre narrateur en passant sur la corvette avait retrouvé cet homme à son bord après des années de séparation. Il y a quelque chose de touchant à le voir se complaire dans le souvenir de cette rencontre avec le mentor professionnel de son adolescence.

On voit ensuite qu’aucun Espagnol ne se chargeant de ce rôle, notre brave marin à la cadenette unique, et dont tous appréciaient hautement le courage et la fermeté fut désigné pour remplir une de ces missions à l’intérieur, dont nous avons parlé précédemment. Les préparatifs ne furent pas longs. Par un sombre matin d’automne, la corvette cingla vers une crique peu profonde où l’on pouvait atterrir à une grève en fer à cheval. On descendit un canot qui emmena Tom Corbin (Cuba Tom) perché à l’avant, et notre jeune homme (M. Edgar Byrne était le nom qu’il portait en ce bas-monde, qui ne le connaît plus), assis à l’arrière.

Quelques habitants d’un hameau, dont les maisons de pierre grise s’apercevaient à environ cent mètres au-dessus d’un ravin profond, étaient descendus sur le rivage et surveillaient l’approche de la barque. Les deux Anglais sautèrent sur la grève. Stupidité ou étonnement, les paysans ne leur firent aucun accueil, et gardaient un parfait silence.

Mr Byrne avait tenu à voir Tom Corbin prendre la bonne route. Il considéra autour de lui ces figures hébétées.

«Il n’y a pas grand’chose à en tirer, dit-il. Montons jusqu’au village. Il doit y avoir, pour sûr, une auberge où nous trouverons quelqu’un de plus capable de parler et de nous fournir des renseignements.

--Ma foi, Votre Honneur, dit Tom en suivant le pas de son officier; un bout de conversation sur les courses et les distances ne me fait pas peur; j’ai traversé Cuba dans sa plus grande largeur avec le seul secours de ma langue et pourtant je savais moins l’espagnol que je n’en sais maintenant. Comme ils disaient, j’en savais «quatre mots et pas un de plus» au temps où j’ai été laissé à terre par la frégate la _Blanche_.

Il faisait peu de cas de ce qu’il devait accomplir, une simple marche d’une journée dans les montagnes. Il est vrai qu’il y en avait pour une bonne journée avant d’atteindre le sentier de montagne, mais ce n’était rien pour un homme qui avait traversé Cuba sur ses deux jambes, et en ne sachant que quatre mots de la langue pour commencer.

L’officier et le marin marchaient maintenant sur une de ces litières humides de feuilles mortes que les paysans de l’endroit entassent à pourrir pendant l’hiver pour faire de l’engrais. En se retournant, Mr Byrne vit que toute la population masculine du hameau les suivait, sans bruit, sur ce tapis élastique. Les femmes les dévisageaient sur le pas de leurs portes, et les enfants s’étaient apparemment dissimulés dans des recoins. Le village connaissait le navire de vue, de loin, mais aucun étranger n’avait débarqué à cet endroit depuis cent ans ou plus. Le bicorne de Mr Byrne, les épais favori et l’énorme cadenette du marin les remplissaient d’un muet étonnement. Ils se pressaient derrière les deux Anglais, les considérant, interloqués, comme ces naturels que le capitaine Cook découvrit dans les mers du Sud.

Ce fut alors que Byrne eut la première vision d’un petit homme coiffé d’un chapeau jaune. Si usé et sale qu’il fut, ce couvre-chef le rendait cependant assez remarquable.

L’entrée de l’auberge était quelque chose comme une vague brèche dans un mur de cailloux. Le tenancier était la seule personne qui ne fut pas dans la rue, car il émergea d’une obscurité parmi laquelle on distinguait vaguement les formes gonflées de ces outres en peau dans quoi les paysans de là-bas mettent le vin. C’était un grand Asturien borgne, aux joues mal rasées et creuses; son allure grave contrastait bizarrement avec l’incessante mobilité de son œil unique. En apprenant qu’il s’agissait d’indiquer à un marin anglais le chemin pour retrouver dans les montagnes un certain Gonzales, il ferma un moment son bon œil, comme s’il réfléchissait. Il le rouvrit, très agité de nouveau.

«--Possible, possible. Cela peut se faire.»

A la porte d’entrée, un murmure de sympathie circula dans le groupe, en entendant le nom de Gonzales, le chef de bande qui combattait les Français. S’étant enquis de l’état de sûreté de la route, Byrne fut heureux d’apprendre qu’on n’avait pas vu de soldat de cette nationalité depuis des mois. Pas le moindre petit détachement de ces impies «polizones».

Tout en donnant ces renseignements, le tenancier de l’auberge s’occupait à tirer, dans une cruche de terre, du vin qu’il plaça devant cet hérétique d’Anglais, empochant avec une gravité distraite la petite pièce d’argent que l’officier jeta sur la table, en vertu de cette loi non écrite qui veut que nul n’entre dans une auberge sans acheter de quoi boire.

Son œil ne cessait de s’agiter comme s’il eût voulu faire l’ouvrage de deux; mais quand Byrne s’enquit de la possibilité de louer un mulet, il devint obstinément fixe, dans la direction de la porte que les curieux assiégeaient. Au premier rang, juste dans la porte, s’était posté le petit homme au grand manteau et au chapeau jaune. C’était une sorte de personnage en miniature, un simple «homunculus». Byrne nous le décrit dans son attitude à la fois ridicule, mystérieuse et décidée, un pan de son manteau cavalièrement jeté sur son épaule gauche, et lui cachant le menton et la bouche; cependant que le chapeau jaune à larges bords était mis de côté sur sa petite tête carrée. Il se tenait là prenant une prise, coup sur coup.

«Un mulet», répéta l’aubergiste, l’œil fixé sur cette figure étrange et barbouillée de tabac. «Non, señor officier, il n’y a vraiment pas moyen d’avoir un mulet dans ce pauvre village.»

Le patron du canot qui, au milieu de ce bizarre entourage, gardait le véritable air d’insouciance du marin, intervint tranquillement:

«Si votre honneur m’en croit, mes deux jambes auraient mieux fait l’affaire et j’aurais laissé la bête quelque part, n’importe où, puisque le capitaine m’a dit que la moitié de la route suivait un sentier bon seulement pour les chèvres.»

L’homme en miniature fit un pas en avant et parlant à travers les plis du manteau qui semblaient recéler une intention sarcastique:

«Si, señor. On est trop honnête dans le village pour posséder un mulet qui puisse servir à votre entreprise. Je puis en jurer. Par ce temps-ci il n’y a que des filous ou des malins pour avoir des mulets ou autres bêtes à quatre pattes et trouver moyen de les nourrir. Mais ce dont cet excellent marin a besoin c’est d’un guide; et voici, señor, mon beau-frère Bernardino, aubergiste et alcade de ce village hospitalier et très chrétien, qui vous en trouvera un.»

C’était, comme le dit Mr Byrne, dans sa relation, la seule chose à faire. Après avoir échangé quelques paroles, on vit paraître un jeune garçon avec une veste déguenillée et une culotte en peau de chèvre. L’officier anglais paya à boire à tout le village et pendant que les paysans buvaient, il partit en compagnie de Cuba Tom, sous la conduite du guide. Le petit homme au manteau avait disparu.

Byrne accompagna le patron du canot jusqu’au delà du village. Il tenait à le voir sur le bon chemin, et il l’aurait même accompagné plus loin si le marin ne lui avait fait respectueusement observer qu’il valait mieux qu’il retournât, afin de ne pas obliger la corvette à se tenir trop longtemps près du rivage, un matin où le temps ne s’annonçait pas bien. Un ciel sombre et désolé s’étendait, en effet, au-dessus de leurs têtes quand ils se séparèrent; des buissons sauvages et des champs pierreux les entouraient lugubrement.

«Dans quatre jours», furent les derniers mots de Byrne, «le navire s’approchera et on enverra un canot, si le temps le permet. Sinon, arrangez-vous pour le mieux à terre, en attendant qu’on vienne vous chercher.

--«Tout va bien, monsieur», répondit Tom, et il s’éloigna à grandes enjambées. Byrne le vit s’engager dans un étroit sentier. Avec son épaisse vareuse, une paire de pistolets à la ceinture, un coutelas au côté, et un bon gourdin en main, il faisait vraiment bonne figure et était de taille à se garder tout seul. Il se retourna pour faire un signe de la main, montrant une fois de plus à Byrne sa brave figure basanée aux épais favoris. Le garçon à la culotte de peau de chèvre avait l’air d’un faune ou d’un jeune satyre, courant en avant, s’arrêtant pour l’attendre, et repartant d’un bond. Tous deux disparurent.

Byrne revint sur ses pas. Le hameau s’abritait dans un repli de terrain et l’endroit semblait le lieu le plus isolé de la terre. On eût dit qu’une malédiction s’était appesantie sur sa stérilité désolante et quasi déserte.

Il n’avait pas fait cent pas que, de derrière un buisson, surgit le minuscule Espagnol emmitouflé. Byrne s’arrêta court.

D’une petite main pointant hors du manteau, l’autre fit un geste mystérieux. Il avait son chapeau davantage sur le coin de l’oreille. «Señor, dit-il sans autre préliminaire. Attention. Il est un fait certain, c’est que Bernardino le borgne, mon beau-frère, a en ce moment un mulet dans son écurie. Et pourquoi, lui qui n’est pas malin, a-t-il un mulet? Parce que c’est un filou; un homme sans scrupule. J’ai dû lui abandonner le «macho» pour m’assurer un toit où dormir, et une bouchée d’«olla» pour retenir mon âme dans mon pauvre petit corps. Mais, señor, il contient un cœur autrement plus grand que la misérable chose qui bat dans la poitrine de cette brute qui est mon parent et dont j’ai honte, bien que je me sois opposé à ce mariage de toutes mes forces. Ah, la pauvre femme égarée a assez souffert. Elle a fait son purgatoire sur cette terre. Que Dieu aie son âme.»

Byrne dit qu’il fut si surpris de la soudaine apparition de cet être à apparence de farfadet, et de l’amertume sardonique répandue dans son discours, qu’il ne put démêler le point capital de ce qui semblait être une histoire de famille révélée là sans rime ni raison. Ce lui fut d’abord impossible. Il fut confondu et tout à la fois impressionné par la volubilité énergique de l’homme, si différente de la loquacité frivole et animée des Italiens. Et il le considérait, cependant que l’homunculus, laissant retomber le pan de son manteau, reniflait une longue prise dans la paume de sa main.

--«Un mulet, s’écria Byrne, saisissant enfin l’aspect important du discours. Vous dites qu’il a un mulet. Étrange! Pourquoi donc a-t-il refusé de me le donner?

L’Espagnol en miniature se drapa de nouveau avec beaucoup de dignité:

--«_Quien sabe_, dit-il froidement, avec un haussement d’épaules. C’est dans tout ce qu’il fait un grand «politico». Mais ce dont votre honneur peut être certain c’est que ses intentions sont toujours celles d’un coquin. Ce mari de ma défunte sœur devrait être marié depuis longtemps à la veuve aux jambes de bois.»

--«Je vois, dit Byrne. Mais je dois vous rappeler, que, quelque soient vos raisons, votre honneur l’a encouragé dans ce mensonge.»

Deux yeux malheureux, brillants de chaque côté d’un nez rapace, dévisageaient Byrne sans sourciller, mais avec cette irascibilité qui se cache si souvent au fond de la dignité espagnole.

--«Nul doute que le «señor» officier ne perdrait pas une once de sang si j’étais frappé sous la cinquième côte, répliqua-t-il; mais ce pauvre pécheur n’a rien à faire ici.» Et changeant de ton: «Señor, le malheur des temps fait que je vis ici en exil, vieux Castillan et vieux Chrétien, il me faut vivre au milieu de ces brutes d’Asturiens, et dépendre du pire de tous qui a moins de conscience et de scrupules qu’un loup. Comme je suis un homme d’esprit je me conduis en conséquence. Mais j’ai du mal à contenir mon mépris. Vous avez entendu la façon dont j’ai parlé. Un caballero comme votre seigneurerie a dû comprendre qu’il y avait anguille sous roche.»

--«Quelle anguille? dit Byrne, mal à l’aise. Ah! oui, quelque chose de louche. No, señor, je ne devine rien; les gens de chez nous ne savent pas bien deviner ce genre de choses; par conséquent, je vous demande carrément si l’aubergiste a dit la vérité sur les autres points.»

--«Il n’y a certainement pas de Français dans les parages», dit le petit bonhomme en reprenant son attitude indifférente.

--«Ni de voleurs, «ladrones»?»

--«_Ladrones en grande_», non, certainement pas», fut la réponse dite d’un ton de froideur sentencieuse. «Que leur reste-t-il quand les Français ont passé? Et personne ne voyage par ces temps-ci. L’occasion fait le larron. Et puis votre marin a une fière mine, et avec un fils de chat les rats ne jouent pas. Mais, il faut dire aussi, là où il y a du miel, il y a des mouches.»

Ce discours sibyllin exaspérait Byrne. «Au nom de Dieu, dites-moi franchement si vous pensez que mon homme est bien en sûreté pour son voyage.»

L’homunculus, en proie à une de ses rapides transformations, saisit le bras de l’officier. Le serrement de cette petite main était étonnant.

--«Señor. Bernardino l’a bien examiné. Que puis-je vous dire de plus? Écoutez-moi: des gens ont disparu sur cette route, sur une certaine partie de cette route où Bernardino a une maison, une auberge, et où moi, son beau-frère, j’avais des voitures et des mulets à louer. Maintenant il n’y a plus ni voyageurs, ni voitures. Les Français m’ont ruiné. Bernardino s’est retiré ici pour des raisons qui le regardent, après la mort de ma sœur. Ils se sont mis à trois pour la faire mourir de misère: lui, Erminia et Lucilla, ses deux tantes, tous affiliés au diable. Et maintenant il m’a volé mon dernier mulet. Vous êtes un homme armé. Réclamez-lui le «macho», le pistolet sur le front, señor, il ne lui appartient pas, je vous le dis, et courez après votre homme, qui vous est si précieux. Et alors vous reviendrez sains et saufs tous les deux; car il n’y a pas d’exemple que deux voyageurs aient jamais disparu à la fois sur cette route. Quant à la bête, moi qui suis son propriétaire, je la confie bien volontiers à votre honneur.»

Ils se dévisageaient l’un l’autre, et Byrne faillit éclater de rire devant l’ingénuité transparente du complot tramé par le petit homme pour ravoir sa mule. Mais il n’eut aucune peine à garder son sérieux, car il sentait au dedans de soi une singulière tendance à accomplir cette action extraordinaire. Il se retint de rire, mais ses lèvres tremblèrent; sur quoi voilà notre Espagnol en miniature qui détache ses yeux noirs et étincelants du visage de Byrne et qui lui tourne brusquement le dos, avec un geste et un coup de manteau qui exprimèrent à la fois du mépris, du découragement et de l’amertume. Puis il se retourna et resta planté, son chapeau obliquement enfoncé jusqu’aux oreilles. Sa susceptibilité n’alla pourtant pas jusqu’à refuser le douro d’argent que Byrne lui offrit avec un petit discours peu compromettant, comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé entre eux.

--«Il faut me hâter de retourner à bord maintenant», dit Byrne.

--«_Vaya usted con Dios_», murmura le gnome.

Et cette entrevue prit fin sur un salut très bas et sarcastique, après quoi le chapeau fut replacé au même angle incertain que précédemment.

Dès que l’embarcation eut été hissée à bord, la corvette fit servir au large, et Byrne raconta toute cette histoire au capitaine qui n’était qu’un peu plus âgé que lui. Ils manifestèrent ensemble une indignation amusée; mais, tout en riant, ils se regardèrent l’un l’autre gravement. Un nain espagnol essayant de pousser un officier de la marine britannique au vol d’un mulet à son profit, vraiment la chose était trop drôle, trop ridicule, incroyable. Telles furent les exclamations du capitaine. Il ne pouvait digérer le grotesque de l’affaire.

--«Incroyable; c’est précisément cela», murmura Byrne à la fin, d’un ton singulier.

Ils échangèrent un long regard. C’est clair comme le jour, affirma le capitaine avec d’autant plus d’impatience que dans le fond de son cœur il n’en était rien moins que certain. Et Tom, qui était pour l’un le meilleur matelot du bord, et pour l’autre l’ami encourageant et respectueux de sa jeunesse, leur semblait revêtu d’une frappante fascination, une sorte de figure symbolique de la loyauté qui faisait appel à leur sentiment et à leur conscience au point qu’ils ne pouvaient plus détacher leurs pensées de la question de savoir si, oui ou non, il était en sûreté. A plusieurs reprises ils montèrent sur le pont, simplement pour regarder la côte, comme si elle pouvait les instruire du sort de leur matelot. Elle diminuait, s’éloignait dans la distance, muette, désolée, sauvage, voilée çà et là des dards obliques de la pluie. La houle d’ouest roulait ses longues et furibondes lignes d’écume et d’épais nuages noirs passaient au-dessus du navire comme une sinistre procession.

--«Pardieu, je souhaiterais que vous eussiez fait ce que votre petit ami au chapeau jaune vous conseillait de faire», dit le commandant de la corvette, un peu plus tard dans l’après-midi, visiblement exaspéré.

--«Vraiment, monsieur», demanda Byrne, en proie à une véritable anxiété. «Je me demande ce que vous auriez dit plus tard? Quoi. J’aurais pu être cassé du service pour avoir dérobé une mule appartenant à une nation alliée au gouvernement de Sa Majesté. Ou bien j’aurais risqué d’être aplati comme une galette à coups de fléaux et de fourches, une charmante histoire à répandre sur le compte d’un de vos officiers,--et tout cela pour avoir essayé de voler une mule. Ou poursuivi ignominieusement vers notre embarcation, car vous ne supposez pas que j’aurais fusillé l’un de ces pauvres diables pour une mule galeuse... Et pourtant, ajouta-t-il, à voix basse, je souhaiterais presque l’avoir fait.»

Avant que l’obscurité fût venue, ces deux jeunes gens s’étaient monté la tête à un point psychologique compliqué qui tenait à la fois du scepticisme méprisant et de la crédulité alarmée. Cela les tourmentait à l’excès, et la pensée que cela devrait durer six jours au moins, et se prolonger peut-être indéfiniment, leur devenait insupportable. Cependant le navire vira de bord à la nuit. Pendant toute cette sombre nuit orageuse, il marcha le cap vers la terre comme pour y retrouver son matelot, se couchant par moment sous les lourdes bouffées, à d’autres, roulant paresseusement dans la houle, presque stationnaire comme s’il eût eu, lui aussi, l’esprit tiraillé entre la froide raison et une ardente impulsion.

A la pointe du jour, une embarcation se détacha du navire, et s’en alla, secouée par les flots, vers l’anse peu profonde où, non sans de grandes difficultés, un officier en gros paletot et en chapeau rond, se mit en devoir d’atterrir sur une grève de galet.

«J’avais l’intention, écrit Mr Byrne, intention que mon capitaine approuva, d’atterrir en secret, si possible. Je ne voulais être vu ni de mon susceptible ami au chapeau jaune, dont les intentions n’étaient pas claires, ni de l’aubergiste borgne, qu’il fût ou non affilié au diable, ni d’aucun autre habitant de ce village primitif. Malheureusement cette anse était vraiment le seul atterrissage possible que l’on rencontrât sur plusieurs lieues, et vu l’escarpement du ravin, il ne m’était pas possible de faire un détour pour éviter les maisons.»

«Fort heureusement, continue-t-il, à cette heure-là tous les gens étaient couchés. Il faisait à peine jour lorsque je me vis marchant sur l’épaisse couche de feuilles mortes qui couvrait l’unique rue du village. Pas une âme dehors; aucun chien n’aboya. Le silence était profond, et j’en avais conclu, non sans étonnement, qu’il n’y avait pas de chien dans ce village, quand j’entendis un sourd grognement, et d’une allée louche, entre deux masures, je vis surgir un affreux chien des rues, la queue entre les jambes. Il s’esquiva silencieusement, en me montant les dents au moment où il me dépassait, et il disparut si soudainement qu’il aurait pu être tout aussi bien la répugnante incarnation du Malin. Il y eut quelque chose de si étrange dans son apparition et sa disparition que mon humeur qui n’était déjà pas très bonne, n’en devint que plus abattue à la vue répugnante de cet animal, comme si c’eût été là un fâcheux présage.»

Byrne s’éloigna autant qu’il le put, de la côte, sans être vu, se dirigeant vers l’ouest et luttant vaillamment contre le vent et la pluie, sur un plateau sombre et nu, sous un ciel couleur de cendre.

Au loin d’âpres montagnes désolées, dressant leurs cimes escarpées et nues, semblaient l’attendre, menaçantes. Il s’en trouva, au soir, tout proche, mais, comme on dit en langage marin, incertain de sa position; il y arriva, affamé, trempé, harassé par un jour de marche continuelle sur une route défoncée; il n’avait rencontré que fort peu de gens en route et n’avait pu obtenir le moindre renseignement sur le passage de Tom Corbin. Allons, allons, avançons toujours, se disait-il pendant ces heures d’effort solitaire, poussé bien plutôt par l’incertitude que par une crainte ou un espoir bien définis.

Le jour qui déclinait s’éteignit rapidement, au moment où il atteignait un pont démoli. Il descendit dans le ravin, passa à gué, à la dernière lueur d’une eau rapide, un courant étroit; et grimpant de l’autre côté, se trouva soudain enfoncé dans une obscurité qui lui tombait sur les yeux comme un bandeau.

Le vent, qui dans l’ombre fouettait la lisière de la sierra, harcelait ses oreilles d’un mugissement continu, pareil à celui d’une mer en furie. Il pensait bien avoir perdu le chemin. Même de jour, avec ses ornières, ses flaques de boue, et le hérissement de ses pierres, il était difficile de le distinguer de l’abominable étendue d’une lande semée de cailloux et de maigres buissons: mais comme il nous le dit, il régla sa marche sur la direction du vent. Le chapeau enfoncé sur les yeux, la tête basse, il marcha, s’arrêtant de temps à autre pour donner un peu de trêve à son esprit, bien plutôt qu’à son corps, comme si le violent effort de volonté qu’il appréhendait de voir rester inutile, et le trouble de ses sentiments dépassaient par moments non pas sa résistance, mais sa résolution.

A l’un de ces arrêts, il lui sembla entendre, apporté de loin faiblement par le vent, comme le bruit d’un coup, d’un coup frappé sur du bois. Il remarqua que le vent était tombé soudain.

Son cœur se mit à battre en désordre, sous l’impression plus vive des espaces déserts qu’il avait traversés pendant les six dernières heures, la sensation poignante d’un monde inhabité. Comme il levait la tête, un rayon de lumière, illusoire, comme cela arrive souvent dans une épaisse obscurité, dansa devant ses yeux. Tandis qu’il scrutait l’ombre, le faible son d’un coup lui parvint encore, et il sentit soudain, plutôt qu’il ne la vit, l’existence d’un obstacle massif qui se dressait en travers du chemin. Qu’était-ce? Le pied d’une colline? Une maison? C’était une maison, tout proche comme si elle avait jailli du sol, ou comme si, du repli sombre de la nuit, elle était venue glisser jusqu’à lui, incolore et muette. Elle se dressait fièrement; c’était elle qui l’abritait du vent. Trois pas encore et il pouvait toucher le mur de la main. C’était à n’en pas douter une «posada» et un autre voyageur essayait d’y trouver accès. De nouveau il entendit le bruit d’un coup circonspect.

Un moment après une large raie de lumière s’enfonça dans la nuit. Par la porte ouverte, Byrne s’y précipita, cependant que la personne qui était dehors s’enfuit dans la nuit en poussant un cri étouffé. De l’intérieur parvint aussi une exclamation de surprise. Byrne se jetant contre la porte à demi-fermée, réussit, non sans résistance, à entrer.

Une misérable chandelle, une simple veilleuse, brûlait au bout d’une table en bois blanc. A la lumière de cette chandelle, Byrne put voir la fille qu’il avait repoussée de la porte. Elle portait une courte jupe noire, un châle orange, elle avait le teint basané, une chevelure massive, sombre et épaisse comme une forêt, retenue par un peigne, et quelques mèches échappées mettaient une ombre noire autour de son front bas.

Lamentable et perçant, un hurlement de «Miséricorde» fut lancé par deux voix du fond de cette grande pièce où la lumière d’un foyer jouait parmi de lourdes ombres. En se ressaisissant, la jeune fille laissa entendre le sifflement de sa respiration entre ses dents serrées.

Il n’est pas nécessaire de rapporter ici la longue suite de questions et de réponses par lesquelles Byrne rassura les deux vieilles femmes assises de chaque côté d’un feu sur lequel était placée une sorte de grande marmite de terre. Byrne eut immédiatement la sensation de deux sorcières surveillant la cuisson de quelque philtre mortel... Pourtant, lorsque l’une d’elles déplaçant péniblement sa forme brisée eut soulevé le couvercle de cette marmite, la fumée qui s’en échappa avait une odeur appétissante.

L’autre vieille ne bougea pas; elle était recroquevillée sur elle-même, la tête branlante.

Elles étaient horribles, l’une et l’autre. Il y avait quelque chose de grotesque dans leur décrépitude. Leurs bouches édentées, leurs nez crochus, la maigreur de celle qui remuait, les joues jaunes et flasques de l’autre (celle dont la tête tremblait), auraient été risibles si la vue de leur effroyable dégradation physique n’avait été pour les yeux un spectacle épouvantable et pour le cœur un effroi poignant, devant cette indicible misère de l’âge, cette obstination féroce de la vie devenue un objet de dégoût et d’horreur.

Pour surmonter cette impression, Byrne se mit à parler; il leur dit qu’il était Anglais, qu’il était à la recherche d’un compatriote qui avait dû passer par là. A peine eût-il parlé que le souvenir des adieux de Tom lui revint à l’esprit avec une précision singulière; les paysans silencieux, le gnome furieux, l’aubergiste borgne, Bernardino. Eh! Quoi! Ces deux épouvantails indescriptibles seraient-ils les tantes de cet homme, les affiliées du diable.

Quoiqu’elles eussent pu être autrefois, on n’imaginait pas quel services d’aussi faibles créatures pouvaient bien rendre maintenant au diable dans le monde des vivants. Laquelle était Lucilla, laquelle Erminia? C’était maintenant des êtres sans nom. Un moment d’immobilité complète suivit les paroles de Byrne. La sorcière à la cuiller cessa de remuer son fricot dans sa marmite. La durée d’un souffle le tremblement de l’autre cessa. Dans l’espace de cette seconde Byrne eut la sensation d’être vraiment sur la trace, d’avoir atteint le tournant du chemin, presque à portée de voix de Tom.

--«Elles l’ont vu», pensa-t-il avec conviction. Il y avait donc enfin quelqu’un qui l’avait vu. Il était persuadé qu’elles nieraient toute connaissance de cet «ingles»; mais tout au contraire, elles s’empressèrent de lui raconter qu’il avait mangé et passé la nuit chez elles. Elles se mirent à parler à la fois, et à décrire son aspect et sa manière d’être. Une sorte d’excitation féroce dans sa faiblesse semblait les posséder. La sorcière voûtée se mit à brandir sa cuiller de bois, le monstre bouffi se leva de son tabouret en criant, se balançant d’un pied sur l’autre, et sa tête s’agitait d’un tremblement accéléré au point de ressembler à une véritable vibration. Byrne se sentit tout à fait déconcerté par cette singulière surexcitation... Oui, le gros, le fort «Ingles» était parti le matin après avoir mangé un morceau de pain et bu un verre de vin. Et si le «caballero» désirait prendre le même chemin, rien n’était plus simple, demain matin.

--«Vous me donnerez quelqu’un pour me montrer le chemin? dit Byrne.»

--«Si, señor. Un brave garçon. Celui que le caballero avait vu partir.»

--«Mais il frappait à la porte, répliqua Byrne. Il a décampé seulement quand il m’a vu. Il allait entrer.»

--«Non, non, s’écrièrent ensemble les deux sorcières, il s’en allait, il s’en allait.»

Après tout, ce pouvait être vrai. Le son avait été si faible, si furtif, pensa Byrne. Ce n’était peut-être que l’effet de son imagination. Il leur demanda:

--«Qui est-ce?»

--«Son «novio», crièrent-elles en montrant la jeune fille. Il est allé jusqu’à un village assez loin d’ici. Mais il reviendra au matin. Son «novio». Elle c’est une orpheline, la fille de pauvres chrétiens; elle vit avec nous pour l’amour de Dieu, pour l’amour de Dieu.»

L’orpheline accroupie au coin de l’âtre considérait Byrne. Il pensa qu’elle était plutôt une fille de Satan retenue là par ces deux sombres mégères pour l’amour du Diable. Ses yeux étaient légèrement obliques, sa bouche plutôt épaisse, mais admirablement dessinée, son visage sombre, empreint d’une beauté sauvage, voluptueuse et farouche. Quant à l’expression de ce regard fixe qu’elle tenait constamment attaché sur lui avec une attention pleine d’une sauvagerie sensuelle, «pour en avoir une idée, nous dit Mr Byrne, vous n’avez qu’à observer un chat affamé guettant un oiseau dans une cage, ou une souris dans une souricière.»

Ce fut elle qui lui servit un repas, dont il se montra satisfait, quoique ces grands yeux obliques et sombres qui ne cessaient de l’examiner comme s’il eût eu quelque chose de curieux écrit sur le visage lui causassent un certain malaise. Mais tout valait mieux que l’approche de ces sorcières de cauchemar aux yeux chassieux. Ses appréhensions s’apaisèrent; peut-être rien que d’éprouver la sensation de la chaleur après ce mauvais temps, et de goûter un peu de repos après la lutte qu’il avait dû soutenir, pas à pas, tout le long du chemin contre la tempête. Il n’avait pas d’inquiétude sur la sécurité de Tom. Il devait maintenant dormir dans un campement de montagne, après avoir rencontré Gonzales et ses gens.

Byrne se leva, alla remplir une timbale d’étain d’un vin tiré à une outre de peau qui était suspendue au mur et vint se rasseoir. La sorcière au visage de momie commença à lui faire la conversation, lui parlant du temps jadis, à bâtons rompus. Elle lui vanta la renommée de l’auberge, durant des jours meilleurs. Du beau monde s’y arrêtait, dans ses propres voitures. Un archevêque même, une fois, avait dormi dans la «casa», il y avait bien longtemps.

La sorcière au visage bouffi paraissait écouter, de son tabouret, immobile, sauf la tête tremblante. La fille (Byrne était certain que c’était une bohémienne qu’on avait recueillie là pour une raison quelconque) était assise sur la pierre du foyer, dans la chaleur que dégageaient les braises. Elle se fredonnait à elle-même une chanson, tout en agitant doucement de temps à autre une paire de castagnettes. Au mot d’archevêque, elle se mit à ricaner avec impiété et se retourna pour regarder Byrne, la flamme rouge du feu étincela sur ses yeux noirs et ses dents blanches, sous le sombre rebord de l’énorme manteau de cheminée. Il lui sourit.

Il goûtait maintenant le repos dans un sentiment de sécurité. Son arrivée n’étant point attendue, il ne pouvait y avoir de complot tramé contre son existence. Il commença à somnoler. Il se laissa un peu aller, tout en conservant, du moins il le pensait, toute sa présence d’esprit.

Il dut cependant se laisser aller plus qu’il ne croyait, car il sursauta outre mesure en entendant un vacarme infernal. Il n’avait, de sa vie, entendu quelque chose d’aussi effroyablement strident. Les sorcières s’étaient prises de querelle, férocement, pour on ne sait quoi. Quelle qu’en eut été la cause elles s’injuriaient maintenant avec violence, sans chercher d’arguments. Leurs piaillements séniles n’exprimaient rien d’autre que de la méchanceté déchaînée et de l’épouvante enragée. Les yeux noirs de la bohémienne allaient de l’une à l’autre. Jamais auparavant Byrne ne s’était senti aussi éloigné d’un sentiment de solidarité pour des êtres humains. Avant qu’il eût eu le temps de comprendre le sujet de cette querelle, la fille bondit en agitant violemment ses castagnettes. Il y eut un silence. Elle s’approcha de la table, et se penchant au-dessus, ses yeux dans ceux de l’officier:

--«Señor, dit-elle d’un ton décidé, vous dormirez dans la chambre de l’archevêque.»

Les sorcières ne bronchèrent pas. Accroupie, la vieille momie s’appuyait sur un bâton; celle à la figure bouffie avait maintenant ramassé une béquille.

Byrne se leva, marcha vers la porte, et tournant la clef dans l’énorme serrure, la mit ensuite tranquillement dans sa poche. C’était à n’en pas douter l’unique entrée de la maison. Et il ne se souciait nullement d’être pris au dépourvu par quelque danger qui pourrait survenir du dehors. En se retournant, il vit les deux sorcières «affiliées au Diable» et la fille de Satan qui le regardaient sans mot dire. Il se demanda si Tom Corbin avait pris la même précaution la nuit précédente. Et tout en songeant à son matelot, il eut de nouveau la singulière impression de sa présence tout proche. Tout était muet; au milieu de ce calme, il entendit le sang lui battre aux oreilles avec un bruit confus et troublant, parmi lequel il lui sembla qu’une voix murmurait ces mots: «M. Byrne, ouvrez l’œil». La voix de Tom. Il se sentit frémir; les illusions de l’ouïe sont, de toutes, les plus saisissantes.

Il lui sembla impossible que Tom ne fût pas là. Il eut de nouveau un léger frisson, comme si un furtif courant d’air avait pénétré ses habits et lui avait passé le long du corps même. D’un effort, il chassa cette impression.

La fille monta l’escalier devant lui, portant une lampe de fer dont la maigre flamme dégageait un mince filet de fumée. Ses bas blancs, sales, étaient pleins de trous.

De la même tranquillité résolue avec laquelle il avait fermé la porte en bas, Byrne s’en fut ouvrir l’une après l’autre toutes les portes du corridor. Toutes les chambres étaient vides, à l’exception d’une ou deux dans lesquelles on avait entassé des vieilleries. Et la fille, comprenant son intention, s’arrêta chaque fois, levant la lumière fumeuse à chaque porte, patiemment. Elle l’observait cependant avec une attention soutenue; la dernière porte, elle l’ouvrit elle-même.

--«Vous dormirez ici, señor», murmura-t-elle d’une voix, douce comme un souffle d’enfant, tout en lui tendant la lampe.

--«_Buenas noches, señorita_», lui dit-il poliment en la lui prenant des mains.

On ne l’entendit pas rendre ce bonsoir, bien que ses lèvres remuassent légèrement, cependant que son regard sombre comme une nuit sans étoile, ne trembla pas une minute devant le sien. Il entra dans la chambre, et quand il se retourna pour en fermer la porte, elle était encore là, immobile et troublante, avec sa bouche sensuelle, ses yeux obliques, et l’expression de sensualité féroce et aux aguets d’un chat déconcerté. Il eut un moment d’hésitation, et dans la maison muette, il entendit de nouveau le sang qui battait pesamment à ses oreilles, pendant qu’une fois encore il lui sembla entendre la voix de Tom, instante, quelque part, tout près, et plus terrifiante encore, cette fois, parce qu’il n’en pouvait distinguer les mots.

A la fin, il claqua la porte au nez de la fille, la laissant dans l’obscurité; il la rouvrit presque aussitôt. Plus personne. Elle s’était évanouie sans le moindre bruit. Il referma la porte rapidement et la verrouilla de deux lourds verrous.

Une violente inquiétude se mit soudain à l’envahir. Pourquoi ces sorcières s’étaient-elles querellées à propos de la chambre où il devait dormir? Que signifiait le long regard de cette fille qui semblait vouloir imprimer pour toujours son image dans son esprit? Sa propre nervosité l’alarmait. Il se crut transporté très loin du genre humain.

Il examina la chambre. Elle n’était pas très haute de plafond; juste assez pour contenir le lit que surmontait un énorme dais en forme de baldaquin d’où tombaient, au pied et à la tête, de lourds rideaux; un lit assurément digne d’un archevêque. Il y avait une table massive toute sculptée aux angles; quelques fauteuils d’un poids énorme, qui avaient l’air des vestiges du palais d’un grand seigneur; une armoire à deux battants, large et peu profonde, était placée contre le mur. Il voulut l’ouvrir; elle était fermée à clef. Un soupçon lui vint; il prit la lampe pour se livrer à un examen plus minutieux. Non: ce n’était pas une porte dérobée. Ce meuble lourd était éloigné de plus d’un pouce du mur auquel il s’adossait. Il examina les verrous de la porte de la chambre. Non, personne ne pourrait le surprendre traîtreusement pendant son sommeil. Mais allait-il pouvoir dormir? Il se le demanda avec angoisse. Si seulement Tom était là, le brave marin qui avait combattu à ses côtés dans une ou deux affaires difficiles et lui avait toujours prêché la nécessité de prendre garde à lui. «Ce n’est pas malin, avait-il coutume de dire, de se faire tuer dans une bataille. N’importe quel fou peut en faire autant. Notre véritable affaire c’est de combattre les Français, et de vivre pour les combattre encore un autre jour.» Byrne eut du mal à ne pas se mettre à épier le silence. Il avait en quelque sorte la conviction que rien ne le viendrait rompre, si ce n’est le son obsédant de la voix de Tom. Il l’avait déjà entendu deux fois. Bizarre. Et, somme toute, ce n’avait rien de surprenant, se dit-il en raisonnant, puisqu’il avait pensé à cet homme pendant plus de trente heures, continuellement et, qui plus est, avec incertitude. Son inquiétude au sujet de Tom n’avait, en effet, jamais pris une forme définie: «Disparaître» était le seul mot qui se rapportait à la notion du danger que pouvait courir Tom. C’était tout à la fois vague et terrible: «Disparaître». Qu’est-ce que cela signifiait?

Byrne frissonna; il se dit qu’il devait avoir un peu de fièvre. Tom n’avait pas disparu. Byrne venait d’entendre parler de lui. De nouveau le jeune homme entendit son sang battre dans ses oreilles. Il s’assit, immobile, s’attendant à chaque instant à entendre parmi les pulsations de son sang le son de la voix de Tom. Il attendit, tendant l’oreille: rien ne vint. Tout à coup il eut cette pensée: «Il n’a pas disparu, mais il ne peut pas se faire entendre».

Il se leva brusquement. Combien c’était absurde! Et déposant son pistolet et son coutelas sur la table, il enleva ses bottes, et se sentant tout d’un coup trop fatigué pour rester debout, il s’étendit sur le lit qu’il trouva doux et confortable, au-delà de ses espérances.

Il s’était senti très éveillé, mais il avait dû s’assoupir après tout, car tout ce qu’il savait c’est qu’il était maintenant assis sur le lit, cherchant à se rappeler exactement ce que disait la voix de Tom. Ah, oui! Il se rappelait. Elle disait: «M. Byrne, ouvrez l’œil.» C’était un avertissement. Mais contre quoi?

Il sauta d’un bond au milieu de la chambre, haleta, puis regarda tout autour de lui. La fenêtre était bien fermée, d’une barre de fer. Il promena, de nouveau, son regard lentement sur les murs nus, il considéra le plafond; il alla à la porte examiner les verrous. C’était deux énormes verrous qui glissaient dans des trous faits à même le mur, et comme le corridor au dehors était trop étroit pour rendre possible l’usage d’un bélier, ou même la manœuvre d’une hache, on ne pouvait pas enfoncer la porte, sauf avec de la poudre. Cependant qu’il continuait à s’assurer que le verrou d’en bas était bien poussé, il eut la sensation qu’il y avait quelqu’un dans la chambre. Et cela si fortement qu’il se retourna avec la rapidité de l’éclair. Il n’y avait personne. Qui eût bien pu être là? Et pourtant...

Ce fut alors qu’il perdit toute la tenue et la contrainte qu’un homme conserve par respect de soi. La lampe posée à terre, il se mit, à quatre pattes, à regarder sous le lit, comme une fille stupide. Il y vit pas mal de poussière et rien d’autre. Il se releva, les joues en feu, et marcha de long en large, honteux de lui-même et de cette ridicule inquiétude, qu’il ressentait au sujet de Tom et qui ne voulait pas le lâcher. Les mots: «M. Byrne, ouvrez l’œil.» continuaient à retentir dans sa tête sur un ton d’avertissement.

--«N’aurais-je pas mieux fait de me jeter sur le lit et d’essayer de dormir? se demandait-il. Ses yeux tombèrent sur l’immense armoire, il se dirigea vers elle, irrité de son idée, mais se sentant incapable d’y renoncer. Comment expliquerait-il le lendemain aux deux sorcières son effraction, il n’en savait rien. Il introduisit la pointe de son coutelas entre les deux battants de la porte et essaya de les forcer. Ils résistaient. Il se mit à jurer, s’obstinant dans son dessein, maintenant. Le «j’espère que vous serez satisfait, nom d’un chien», qu’il murmura, s’adressait à Tom absent. Juste à ce moment les portes cédèrent et s’ouvrirent à la volée.

Il était là.

Lui, le fidèle, le sagace, le courageux Tom était là, debout, sombre et raide, gardant un prudent silence que ses deux yeux grands ouverts au fixe éclat semblait commander à Byrne de respecter. Byrne était trop saisi pour pouvoir proférer un son. Interdit, il recula, et au même instant le marin s’abattit en avant de tout son long, comme pour prendre par le cou son officier. Instinctivement Byrne avança ses bras tremblants. Il sentit l’affreuse rigidité du corps, puis la froideur de la mort lorsque leurs têtes se heurtèrent et que leurs visages se touchèrent. Ils vacillèrent, Byrne serrant Tom sur sa poitrine pour ne pas le laisser tomber avec fracas. Il eut juste assez de force pour déposer doucement par terre l’horrible fardeau; alors la tête lui tourna, ses jambes se dérobèrent et il tomba sur les genoux, penché sur le cadavre, les mains sur cette poitrine d’homme qui avait été naguère pleine d’une vie généreuse et qui maintenant n’avait plus que l’insensibilité de la pierre.

--«Mort, mon pauvre Tom», se répétait-il intérieurement. La lumière de la lampe placée près du bord de la table tomba droit sur le regard vitreux de ces yeux qui avaient, naturellement, une expression vive et gaie.

Byrne détourna les yeux. Le foulard de soie noire de Tom n’était pas noué sur sa poitrine. Il n’était plus là. Les meurtriers lui avaient aussi enlevé ses souliers et ses bas. Et en remarquant ce dépouillement, ce cou dénudé, les pieds nus et rigides, Byrne sentit ses yeux se remplir de larmes. A part cela, le marin était entièrement vêtu, et ses vêtements ne montraient rien de ce désordre qu’aurait dû entraîner une lutte violente. Sa chemise quadrillée avait été tirée, un peu, hors de la ceinture, à un seul endroit, simplement pour s’assurer s’il avait de l’argent, dans une ceinture, à même le corps. Byrne commença à sangloter dans son mouchoir.

Ce fut une explosion nerveuse qui dura peu. Tout en demeurant à genoux, il contempla tristement ce corps athlétique du meilleur marin qui fut jamais pour tirer le coutelas, pointer le canon ou prendre un ris. Il gisait là, raide et froid: son esprit joyeux et intrépide s’en était allé, et peut-être qu’au moment de ce départ il s’était reporté vers lui, son jeune camarade, vers son navire qui roulait là-bas sur les flots gris en rade de cette côte de rochers sauvages.

Il s’aperçut que les six boutons de cuivre de la vareuse de Tom avaient été coupés. Il frissonna à la pensée des deux misérables et répugnantes sorcières s’acharnant avidement sur le corps sans défense de son ami. Coupés! Peut-être avec le même couteau qui... La tête de l’une branlait; l’autre était tout courbée en deux, et leurs yeux étaient rouges et chassieux, leurs infâmes griffes tremblotantes... Cela avait dû se passer dans cette chambre même, car Tom n’avait pas été tué dehors et apporté là ensuite: Byrne en était certain. Pourtant ce n’était pas ces deux vieilles du diable qui avaient pu le tuer, même en le prenant à l’improviste. D’autant que Tom avait dû être constamment sur ses gardes, car c’était un homme d’une extrême prudence, surtout quand il était chargé d’une mission... Comment l’avait-on tué? Qui avait pu le faire? Comment?

Byrne se releva, saisit la lampe et se pencha rapidement au-dessus du corps. La lumière ne révéla aucune tache sur les vêtements, pas de trace, ni de souillure de sang, nulle part. Les mains de Byrne se mirent à trembler au point qu’il lui fallut poser la lampe à terre et détourner les yeux pour pouvoir vaincre son trouble.

Il se mit ensuite à examiner ce froid, paisible et rigide cadavre, cherchant la marque d’un coup de couteau, la blessure d’une arme à feu, la trace d’un coup mortel. Il tâta tout autour du crâne, anxieusement. Il était intact. Il glissa la main sous la nuque; elle n’était pas brisée. Les yeux agrandis par l’angoisse, il examina de plus près, sous le menton, et ne vit aucune marque de strangulation sous la gorge.

Il n’y avait de trace nulle part. Il était seulement mort.

Irrésistiblement, Byrne s’éloigna du corps comme si le mystère de cette incompréhensible mort avait changé sa pitié en effroi et en suspicion. La lampe, placée sur le plancher, près du rigide et immobile visage du marin, le montrait fixant désespérément le plafond. Dans le cercle de la lumière, Byrne vit à la poussière qui par endroits couvrait le plancher, qu’il n’y avait pas eu de lutte dans cette chambre. «Il est mort dehors», pensa-t-il. Oui, dehors, dans cet étroit corridor où l’on avait à peine la place de se retourner, la mort mystérieuse était venue prendre son pauvre Tom. L’impulsion qu’il avait eue de saisir son pistolet et de s’élancer hors de la chambre, abandonna Byrne tout d’un coup, car Tom aussi était armé, avec des armes précisément aussi impuissantes que celles qu’il possédait: des pistolets, un coutelas. Et Tom était mort d’une mort sans nom, par des moyens incompréhensibles.

Il vint à Byrne une nouvelle idée. Cet étranger qui frappait à la porte et qui s’était enfui si rapidement à son approche était venu enlever le corps. Ah! C’était là le guide que la sorcière décharnée lui avait promis pour lui montrer par quel chemin le plus court rejoindre son homme. Promesse, il le voyait maintenant, pleine d’un sens atroce. Celui qui avait frappé à la porte se chargerait des deux cadavres. L’homme et l’officier s’en iraient de la maison ensemble. Car Byrne était certain maintenant qu’il lui faudrait mourir avant le matin, et de la même manière mystérieuse, laissant derrière lui un corps sans indices.

La vue d’une tête coupée, d’une gorge tranchée, ou de la béante blessure d’une arme à feu lui aurait causé un inexprimable soulagement. Toutes ses craintes en auraient été apaisées. Son âme au dedans de lui implorait cet homme mort qui ne lui avait jamais fait défaut dans le danger: «Pourquoi ne me dites-vous pas à quoi je dois veiller, Tom? Pourquoi ne me le dites-vous pas?» Mais dans sa rigidité impassible, étendu sur le dos, Tom semblait conserver un austère silence, comme si, possédant enfin le terrible savoir, il dédaignait de s’entretenir avec les vivants.

Byrne se jeta soudain à genoux près du cadavre, et l’œil sec, farouche, ouvrit toute grande la chemise à la hauteur de la poitrine, comme s’il voulait arracher de force le secret de ce cœur froid qui avait été pour lui si loyal toute sa vie. Rien. Rien. Il éleva la lampe, et tout l’indice que lui révéla ce visage dont l’expression lui avait toujours été si affectueuse, ce fut une toute petite meurtrissure au front, presque rien, une simple marque. La peau même n’était pas éraflée. Il la regarda fixement, longtemps, perdu dans un horrible rêve. Puis il remarqua que les mains de Tom étaient serrées, comme s’il était tombé face à quelqu’un dans une bataille à coups de poings. Les articulations, en y regardant de plus près, lui apparurent un peu écorchées, aux deux mains.

La découverte de ces signes très légers fut plus terrifiante pour Byrne que ne l’eut été l’absence même de toute marque. Ainsi Tom était mort en se débattant contre quelque chose que l’on pouvait toucher, et qui pourtant pouvait tuer quelqu’un sans laisser de trace. Était-ce un souffle?

La terreur, l’ardente terreur, commença à jouer autour du cœur de Byrne, comme une langue de feu qui s’allonge et se retire avant de réduire un objet en cendres. Il s’éloignait du cadavre en reculant aussi loin qu’il pouvait, puis il revenait jetant furtivement des regards tremblants sur ce front meurtri. Il y aurait peut-être la même petite meurtrissure sur son propre front, avant l’aube.

--«Je n’en puis plus», se murmura-t-il à lui-même. Tom lui devenait maintenant un objet d’horreur, un spectacle qui, tout à la fois, attirait et révoltait sa crainte. Il n’en pouvait plus, il ne pouvait plus le regarder.

A la fin, le désespoir triomphant de son horreur croissante, il se détacha du mur auquel il s’appuyait, saisit le corps sous les aisselles, et se mit à le tirer vers le lit. Les talons nus du marin traînaient sur le plancher, sans bruit. Il était lourd, de ce poids mort des choses inanimées. D’un dernier effort, Byrne le jeta le visage tourné vers le lit, le retourna, jeta sur cette rigidité passive un drap dont il la couvrit; puis il ramena les rideaux, au pied et à la tête, de façon à ce que se touchant, ils lui dérobèrent entièrement la vue du lit.

Il trébucha vers une chaise sur laquelle il se laissa tomber. La sueur lui coulait du visage, et ses veines semblaient charrier un mince filet de sang à demi-glacé. Une terreur absolue s’était emparée de lui, une terreur sans nom qui avait réduit son cœur en cendres.

Il s’était assis sur une chaise à dossier droit, la lampe brûlait à ses pieds; ses pistolets et son couteau étaient près de son coude gauche au bout de la table, ses yeux tournaient continuellement dans ses orbites, regardant les murs, le plafond, par terre, dans l’attente d’une mystérieuse terrifiante vision. La chose qui pouvait donner la mort d’un souffle était là dehors, de l’autre côté de cette porte verrouillée. Mais maintenant Byrne ne croyait plus ni aux murs ni aux verrous. Une terreur folle transformait pour lui toutes choses, sa vieille admiration d’enfance pour l’athlétique Tom, l’indomptable Tom (il lui avait paru invincible) ne faisait que paralyser davantage ses facultés, ajouter encore à son désespoir.

Il n’était plus Edgar Byrne. Il n’était plus qu’une âme torturée qui souffrait de cette angoisse plus que jamais corps de pécheur n’avait souffert du chevalet ou du brodequin. On pourra mesurer le degré de son trouble, quand j’aurai dit que ce jeune homme au moins aussi brave que la plupart d’entre nous pensa à saisir son pistolet et à se faire sauter la cervelle. Mais une langueur mortelle et glaciale s’étendait sur ses membres. Sa chair comme du plâtre mouillé semblait se raidir peu à peu autour de ses côtes. Tout à l’heure, pensait-il, les deux sorcières entreront, avec leur béquille et leur bâton, horribles, grotesques, monstrueuses, affiliées au diable, pour lui faire une marque au front, la toute petite meurtrissure de mort. Et il ne pourrait rien contre elles. Tom s’était défendu, lui; mais il n’était pas comme Tom. Ses membres étaient déjà raides. Il était là immobile, se sentant mourir peu à peu. Les yeux seuls remuaient, tournant sans cesse dans leurs orbites, parcourant les murs, le plancher, le plafond, encore, et encore, jusqu’à ce que tout à coup, ils devinssent immobiles, fixes, comme des pierres, hors de la tête, fixée dans la direction du lit.

Il venait de voir les rideaux bouger, comme si le cadavre qu’ils cachaient s’était retourné et s’était assis. Byrne, qui pensait avoir épuisé toute la terreur du monde, sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il empoigna les deux bras de sa chaise, sa mâchoire se desserra, et la sueur lui coulait sur le front, cependant que sa langue, desséchée, se collait à son palais. Les rideaux remuèrent encore, mais ne s’entr’ouvrirent pas. «Non, Tom», essaya de crier Byrne, mais il n’entendit rien qu’un faible gémissement comme peut en pousser un dormeur mal à l’aise. Il sentit que sa raison s’en allait, car il lui semblait bien que le plafond avait bougé et devenait oblique, puis se redressait, et de nouveau les rideaux se balancèrent doucement comme s’ils allaient s’entr’ouvrir.

Byrne ferma les yeux pour ne pas voir sortir la terrible apparition du cadavre animé par le diable. Dans le profond silence de la chambre, il vécut un moment d’effroyable agonie, puis il rouvrit les yeux et il vit que les rideaux restaient toujours fermés, mais que le plafond au-dessus du lit s’était élevé d’un pied.

La dernière lueur de raison qui lui restait lui découvrit que c’était l’énorme baldaquin au-dessus du lit qui s’abaissait, pendant que les rideaux qui y étaient attachés remuaient doucement, descendant graduellement vers le sol. Sa mâchoire ouverte se referma en claquant et, à-demi dressé sur sa chaise, il épia, muet, la silencieuse descente du dais monstrueux.

Il descendit par saccades douces jusqu’à mi-chemin, ou à peu près, et tout d’un coup sembla prendre sa course et vint emboîter brusquement sa forme en dos de tortue, sa lourde bordure s’encastrant exactement dans le rebord du bois de lit.

A une ou deux reprises un léger craquement du bois se fit entendre, puis l’accablante tranquillité de la pièce régna de nouveau.

Byrne se leva, haleta pour reprendre haleine, et poussa un cri de rage et d’épouvante, premier son qui ait pu, à sa connaissance, franchir ses lèvres durant cette nuit d’angoisse. Voilà donc la mort à laquelle il avait échappé. C’était là le diabolique artifice du meurtre, contre lequel la pauvre âme de Tom déjà dans l’autre monde avait encore essayé de le mettre en garde. C’était donc ainsi qu’il était mort. Byrne était certain d’avoir entendu la voix du marin faiblement distante, et sa phrase habituelle: «M. Byrne, ouvrez l’œil», et puis des mots qu’il n’avait pas pu saisir. Mais la distance qui sépare les vivants des morts est si grande. Le pauvre Tom avait essayé.

Byrne courut vers le lit, et essaya de soulever, de repousser cet horrible couvercle qui étouffait le cadavre. Il résista à tous ses efforts, lourd comme du plomb, immuable comme une pierre tombale. La rage de la vengeance le fit s’arrêter, dans sa tête roulaient de chaotiques pensées d’extermination; il tournait autour de la chambre comme s’il ne pouvait trouver ni ses armes, ni la porte, et il ne cessait de proférer de terribles menaces...

Des coups violents frappés à la porte de l’auberge lui rendirent ses esprits. Il courut à la fenêtre, poussa les volets et regarda au dehors. Dans la faible lueur de l’aube il vit un rassemblement. Eh! bien, il irait immédiatement affronter cette troupe d’assassins réunis sans aucun doute pour lui faire son affaire. Après cette lutte contre une terreur sans nom, il aspirait à un combat en plein air contre des ennemis armés. Mais il n’avait pas dû retrouver toute sa raison, car, oubliant ses armes, il se rua en bas en poussant des cris sauvages, débarra la porte cependant que les coups pleuvaient du dehors, et l’ayant brusquement ouverte, se précipita à la gorge du premier homme qu’il aperçut devant lui. Ils roulèrent à terre l’un par dessus l’autre. L’intention confuse de Byrne était de se frayer un passage, de courir par le chemin de montagne jusqu’au campement de Gonzales et d’en revenir avec ses hommes pour tirer une vengeance exemplaire. Il se battit furieusement jusqu’à ce qu’il lui sembla qu’un arbre, une maison, une montagne, s’abattaient sur sa tête, puis il n’eut plus conscience de rien...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ici M. Byrne décrit en détail la manière adroite dont il trouva bandée sa tête endommagée, nous apprend qu’il avait perdu beaucoup de sang et attribue à cette circonstance la préservation de sa raison. Il transcrit également en entier toutes les excuses de Gonzales. Car c’était Gonzales qui, fatigué d’attendre des nouvelles des Anglais, était arrivé à l’auberge, avec la moitié de sa troupe, en route vers la mer. «Son Excellence, expliquait-il, se précipita sur nous avec une féroce impétuosité, et en outre nous ne savions pas qu’il s’agissait d’un ami et alors nous..., etc., etc.» Lorsque Byrne demanda ce qu’il était advenu des sorcières, Gonzales dirigea son doigt silencieusement vers le sol, puis fit calmement une réflexion morale: «La passion de l’or est impitoyable chez les vieilles gens, señor, dit-il. Il est hors de doute qu’elles avaient dû mettre auparavant plus d’un voyageur solitaire dans le lit de l’archevêque.»

--«Il y avait aussi une bohémienne,» dit Byrne faiblement, de la litière improvisée sur laquelle une escouade de guerilleros le transportait vers la côte.

--«C’était elle qui manœuvrait cette diabolique machine, et c’est elle qui la manœuvra aussi cette nuit-là», fut la réponse.

--«Mais pourquoi? Pourquoi? s’écria Byrne; pourquoi pouvait-elle souhaiter ma mort?»

--«Sans doute pour les boutons d’uniforme de Votre Excellence», répondit poliment le taciturne Gonzales. Nous avons retrouvé ceux de votre marin sur elle; mais Votre Excellence peut être sûre que tout ce qu’il convenait de faire dans cette circonstance a été fait.

Byrne ne posa plus d’autres questions. Il y eut encore une autre mort, que Gonzales considérait comme «urgente en la circonstance». Le borgne Bernardino fut collé au mur de son auberge et y reçut dans la poitrine la charge de six escopettes. Comme les coups partaient, la bière grossière qui renfermait le corps de Tom, passa, portée par une bande de patriotes espagnols qui avaient des allures de bandits et qui descendaient le ravin jusqu’au rivage, où deux embarcations de la corvette attendaient ce qui restait, sur terre, de son meilleur marin.

M. Byrne pâle et bien faible encore, entra dans le canot qui transportait le cadavre de son humble ami; car on avait décidé que Tom Corbin dormirait son dernier sommeil, plus loin, dans le golfe de Biscaye. L’officier prit la barre et se retournant pour jeter un dernier regard vers le rivage, il aperçut, sur la pente grise de la colline quelque chose qui bougeait; il reconnut que c’était un petit homme à chapeau jaune, juché sur le mulet, ce mulet sans lequel le sort de Tom Corbin serait resté à jamais mystérieux.

Juin 1913.

A CAUSE DES DOLLARS

Comme nous flânions au bord de l’eau, à la manière des marins oisifs quand ils sont à terre (c’était sur le terre-plein devant le Bureau du Port d’une grande ville d’Extrême-Orient), un homme vint vers nous, en biais, de l’enfilade des magasins, se dirigeant vers l’escalier d’embarquement. Il attira d’autant plus mon attention que parmi ce va-et-vient de gens en coutil blanc qui circulaient sur le trottoir qu’il venait de quitter, son costume (le pantalon et la veste habituels) fait d’une légère flanelle grise, tranchait nettement.

J’eus le temps de l’observer. Il était corpulent sans être grotesque. Il avait la figure pleine et fraîche, le teint blond. Quand il se fut rapproché, je vis que sa moustache mince s’éclaircissait de pas mal de poils blancs et que pour un homme assez fort, il n’avait pas le menton empâté. En passant près de nous il échangea un signe avec l’ami qui m’accompagnait et lui fit un sourire.

Cet ami était Hollis, ce garçon qui a eu tant d’aventures et qui a connu de si drôles de gens au temps de sa jeunesse, dans cette