Chapter 3 of 5 · 6186 words · ~31 min read

part d

’un homme qui lui semblait à la fois cynique et subtil. Il se sentait harcelé par le mort et cajolé par le vivant pour lui faire jeter les dés d’un suprême enjeu.

Il s’éloigna un peu de la maison et s’étendit à l’ombre d’un arbre. Immobile, et le front appuyé sur ses bras croisés, il se prit à réfléchir. Il lui sembla qu’il était dans du feu, puis, entraîné par un courant d’eau glacée, dans une sorte de maelstrom qui tournait vertigineusement. Puis,--probablement un souvenir d’enfance,--il s’avançait sur la mince couche de glace d’une rivière, sans pouvoir reculer, et soudain la glace se brisait d’une rive à l’autre avec le bruit sec d’un coup de fusil.

D’un bond il fut sur pied. Tout était paix, calme, lumière. S’il avait été joueur, il aurait été soutenu par son excitation elle-même, mais il ne l’était pas. Il avait toujours méprisé ce moyen artificiel de braver le hasard. Il aperçut le bungalow étincelant et gracieux. Tout, alentour, était paix, calme et lumière.

Cependant qu’il se dirigeait vers l’habitation, il eut le sentiment désagréable que le mort était là, à ses côtés. Le revenant! Il semblait être partout, excepté dans sa tombe. Pourrait-on jamais le faire disparaître, se demandait-il. A ce moment Miss Moorsom parut sous la vérandah, et tout aussitôt, comme dans un mouvement d’ondes mystérieuses, elle souleva un immense tumulte dans le cœur du jeune homme, ébranlant pour lui le ciel et la terre, mais il continua sa route. Puis comme une chanson grave parmi l’orage, la voix de la jeune fille s’éleva chargée de sombres présages.

--Ah! Monsieur Renouard, dit-elle.

Il s’avançait en souriant, mais elle restait grave.

--Je ne puis tenir en place, dit-elle. Avons-nous le temps d’aller jusqu’au promontoire et de revenir avant la nuit?

Les ombres s’allongeaient sur la terre: tout était calme et paisible.

--Non, dit Renouard, et il se sentit tout d’un coup aussi ferme qu’un roc. Mais je puis vous montrer le sommet de la colline centrale que votre père n’a pas encore exploré. Une vue de bancs de rochers et d’eaux, avec de grands nuages mouvants d’oiseaux de mer.

Elle descendit les marches de la vérandah, et ils partirent.

--Passez devant, dit-il, je vous dirigerai. Prenez à gauche.

Elle portait une jupe courte en nankin et une blouse de mousseline qui laissait voir ses épaules et ses bras à travers l’étoffe légère. La noblesse de son cou délicat l’enchantait.

--Le sentier commence à ces trois palmiers, les seuls de l’île.

--Je vois.

Elle ne se retourna pas une seule fois. Au bout d’un moment, elle fit pourtant cette remarque:

--On dirait que ce sentier a été tracé très récemment.

--Tout récemment, dit-il à voix basse.

Ils continuèrent à monter sans échanger une parole; lorsqu’ils furent parvenus au sommet, elle regarda longtemps devant elle. La brume du soir rasait le sol, voilant la limite des récifs. Au-dessus de leur immense et mélancolique chaos, semblable à une flotte d’îlots échoués, des myriades d’oiseaux roulaient et déroulaient sans cesse leurs noirs rubans dans le ciel, s’assemblaient en nuages, s’élevaient, s’inclinaient, comme un jeu d’ombres, car ils étaient si loin que le bruit de leurs cris ne parvenait pas jusqu’à eux.

A voix basse, Renouard rompit le silence.

--Ils vont se poser pour la nuit.

Elle ne répondit pas. Autour d’eux, c’était la paix du soleil couchant. Près d’eux, la pointe la plus élevée de Malata, comme le sommet d’une tour ensevelie, dressait un rocher effrité, gris et comme las de contempler les siècles monotones du Pacifique. Renouard s’y adossa.

Miss Moorsom, soudain, lui fit face, ses splendides yeux noirs se fixèrent sur lui comme si elle eût décidé de lui faire perdre la raison une fois pour toutes. Ébloui, il abaissa lentement les paupières.

--Monsieur Renouard, il y a quelque chose d’étrange dans tout ceci. Dites-moi où il est?

Il répondit sans hésitation:

--De l’autre côté de ce rocher: je l’ai enterré là moi-même.

Elle comprima sa poitrine à deux mains, s’arrêta un moment pour reprendre souffle et s’écria:

--Ah! vous l’avez enterré. Quelle espèce d’homme êtes-vous donc?... Vous n’osiez pas le dire. C’est encore une de vos victimes. Vous n’avez pas osé l’avouer ce soir-là... Vous avez dû le tuer. Qu’avait-il donc bien pu vous faire? Vous l’avez entraîné dans quelque horrible dispute et...

Son expression vengeresse, ses cris poignants laissèrent Renouard aussi calme que le rocher contre lequel il s’appuyait. Il leva seulement les paupières pour la regarder, puis les rabaissa lentement. Rien de plus. Cela lui imposa silence. Elle fit, comme honteuse, un geste de la main pour chasser cette idée. Il se mit à parler, d’abord avec une tranquille ironie:

--Ah! oui, le légendaire Renouard des idiots sensibles. L’impitoyable aventurier, l’ogre à qui l’avenir appartient. C’est un cri de perroquet, Miss Moorsom. Je ne crois pas que même le plus stupide d’entre eux ait jamais osé dire une chose aussi bête sur mon compte que j’ai jamais tué un homme pour rien. Non, j’avais remarqué cet homme dans un hôtel. On m’avait dit qu’il venait de l’intérieur et n’avait rien à faire. Je le vis assez solitaire, à l’écart, comme un corbeau malade. Un soir, je lui ai parlé, simple impulsion. Il n’avait rien de bien frappant: il faisait pitié. Mon pire ennemi aurait pu vous dire que vraiment il n’était pas de taille à être une des victimes de Renouard. Je m’aperçus bientôt qu’il prenait de quelque drogue: il ne buvait pas, non; de la morphine peut-être.

--Ah! c’est maintenant que vous essayez de l’assassiner, cria-t-elle.

--Ah! vraiment? Toujours le Renouard selon la légende des boutiquiers. Écoutez-moi. Jamais je n’aurais pu être jaloux de lui. Et, pourtant, je suis jaloux de l’air que vous respirez, du sol que vous foulez, du monde qui vous voit vous mouvoir, libre et non pas mienne. Il ne s’agit pas de cela. Il m’était plutôt sympathique. Sous un prétexte quelconque, je lui proposai d’être mon assistant. Il me déclara que cela lui sauverait la vie. Cela ne l’a pas sauvé de la mort. Elle vint à lui pour un rien: une simple chute de trois mètres dans un ravin. Il paraît qu’il avait eu autrefois un accident de cheval dans l’intérieur. Il traîna, traîna; ce n’était pas un homme d’une santé de fer. Et sa pauvre âme semblait avoir été endommagée aussi. Elle se laissa aller rapidement.

--C’est tragique, murmura Miss Moorsom avec émotion.

Les lèvres de Renouard tremblaient, mais de sa voix égale, impitoyable, il continua:

--Telle est l’histoire. Un soir, il parut aller mieux et me fit dire qu’il désirait me parler, que j’étais un gentleman et qu’il pouvait se confier à moi. Je lui dis qu’il se trompait, qu’il y avait du plébéien en moi qu’il ne pouvait pas connaître. Il sembla déçu. Il murmura quelque chose à propos de son innocence et quelque chose qui ressemblait à une malédiction envers une femme, puis, se tournant vers le mur..., il devint rigide.

--Envers une femme? cria Miss Moorsom. Quelle femme?

--Je me le demande, dit Renouard en levant les yeux et en remarquant le contraste des oreilles pourpres de la jeune fille et de la blancheur vivante de son teint, la sombre et presque secrète splendeur de ses yeux brillant sous les flammes tordues de la chevelure. Une femme reprit-il qui ne voulait pas croire à sa misérable innocence... Oui, vous, vraisemblablement. Et, maintenant, vous ne voulez pas me croire non plus, moi qui, cependant, dois rester ce que je suis, dussé-je même en mourir. Non, vous ne me croyez pas. Et pourtant, Félicia, une femme comme vous et un homme comme moi ne se rencontrent pas souvent ensemble sur cette terre.

La flamme de sa tête orgueilleuse brûlait le visage du jeune homme. Il jeta son chapeau au loin; ses paupières baissées le faisaient ressembler davantage à un bronze antique, un profil de Pallas, calme, austère, un peu perdu dans l’ombre du rocher.

--Ah! si seulement vous pouviez comprendre quelle vérité il y a en moi, ajouta-t-il.

Elle attendait, comme si elle eût été trop étonnée pour pouvoir parler; il releva de nouveau les yeux; alors elle s’écria avec violence et comme pour se défendre de quelque accusation contenue:

--C’est moi qui suis ici pour représenter la vérité. Croire en vous! en vous qui, par un impitoyable mensonge et rien d’autre, vous entendez, rien d’autre, m’avez amenée ici, m’avez trompée, vous êtes joué de moi en une abominable... supercherie.

Elle s’assit sur un rocher, appuya son menton dans ses mains en une pose attristée et s’apitoyant sur elle-même:

--Il ne manquait que cela. Pourquoi! Ah! pourquoi faut-il que la laideur, le ridicule et la bassesse passent toujours sur mon chemin?

A cette hauteur, seuls avec le ciel, ils se parlaient comme s’ils n’eussent plus touché la terre.

--Vous apitoierez-vous sur votre dignité? Il avait une âme médiocre et n’aurait pu vous donner qu’une existence indigne de vous.

Elle ne sourit pas à ces mots, mais, superbe et comme si elle soulevait un coin du voile, elle se tourna lentement vers Renouard:

--Vous imaginez-vous que je me serais sacrifiée à lui pour cela. Ne savez-vous pas que je lui devais une réparation? C’était une dette sacrée, un grand devoir. Il n’aurait pas été en mon pouvoir de le sauver, je le sais. Mais il était innocent et c’était à moi de faire les premiers pas. Ne voyez-vous donc pas que rien ne l’aurait mieux réhabilité aux yeux du monde que de m’épouser? Il eût été impossible d’insinuer quoi que ce soit contre lui, lorsque je lui aurais eu donné ma main. Me donner pour moins que le salut d’un homme, je m’exécrerais d’avoir pu y penser un seul instant...

Elle parlait gravement, de sa voix profonde, fascinante et impassible. Renouard réfléchissait, sombre, comme s’il tâchait de découvrir la sinistre énigme que lui aurait posé un beau sphynx rencontré sur la route déserte de la vie.

--Ah! votre père avait raison. Vous êtes une de ces aristocrates!

Elle se redressa avec hauteur.

--Que dites-vous? Mon père..., moi, une aristocrate?

--Je ne veux pas dire que vous êtes comme les hommes et les femmes du temps des armures, des châteaux-forts et des grands exploits. Ah! non, ceux-là vivaient sur le sol. Ils avaient des traditions auxquelles ils restaient attachés, ils vivaient sur cette terre de passions et de mort qui n’est pas une serre chaude. Ils auraient été trop plébéiens pour vous, car il leur fallait conduire et comprendre la plus commune humanité. Non; vous êtes seulement de la classe élevée, dédaigneuse et supérieure, une simple bulle d’air, un peu d’écume au-dessus de ces profondeurs impénétrables qui vous rejetteront un beau jour hors de l’existence. Mais vous êtes Vous, vous êtes Vous. Vous êtes l’amour éternel lui-même tout simplement. O divinité, ce n’est pas votre corps, mais votre âme qui est faite d’écume.»

Elle écoutait comme un rêve. Il avait si bien réussi à réprimer le flot de sa passion que sa vie même semblait lui échapper. A ce moment-là, il crut parler comme s’il était mort. Mais la vague impétueuse, revenant avec une force décuplée, le jeta soudain sur elle, les bras ouverts, la flamme dans les yeux.

Elle se trouva enlevée dans son étreinte, comme une plume, impuissante, incapable de lutter, soulevée de terre. Ce ne fut qu’un moment. Du feu courut dans les veines du jeune homme, réduisit en cendres sa passion et le laissa anéanti, sans force et presque sans désir. Il la lâcha avant même qu’elle eût pu crier. Elle était si accoutumée à voir la contrainte de la civilisation envelopper, adoucir les brutaux élans de la vieille humanité qu’elle ne croyait plus même à leur existence. Elle ne comprit pas exactement ce qui lui était arrivé. Elle sortit de ses bras, saine et sauve, sans lutte, sans avoir été même effrayée.

--Que signifie tout ceci? dit-elle outragée, mais calme et dédaigneuse.

Il s’agenouilla en silence et se pencha à ses pieds, tandis qu’elle le regardait, surprise un peu, sans animosité, curieuse seulement de ce qu’il allait faire. Pendant qu’il demeurait courbé, pressant de ses lèvres le bas de sa jupe, elle fit un léger mouvement. Il se releva.

--Non, dit-il, quand même vous seriez tout à fait à moi, que pourrais-je sans votre consentement? Non, on ne peut pas conquérir un spectre, un froid brouillard, un simple rêve, une illusion. Il faut qu’ils viennent à vous, s’accrochent à votre sein. Alors, alors...

Toute extase, toute expression disparut du visage du jeune homme.

--Monsieur Renouard, dit-elle, quoique vous ne puissiez avoir aucun droit à ma considération après m’avoir indignement trompée pour servir le vil projet de me considérer un peu plus longtemps comme une proie possible, je vous dirai que je ne suis peut-être pas l’être extraordinaire que vous pensez. Vous pouvez me croire; j’ai la passion de la vérité.

--Que m’importe ce que vous êtes? répondit-il. Sur un signe de vous, je monterais jusqu’au septième ciel pour vous rapporter comme mienne sur la terre; et si je vous voyais vous enfoncer dans le vice jusqu’aux lèvres, dans le crime, dans la boue, je vous suivrais, je vous prendrais dans mes bras, je vous porterais contre mon cœur, comme un incomparable trésor. Tel est l’amour, le véritable amour, don et malédiction des dieux, il n’y en a pas d’autre.

L’accent de sincérité qui vibrait dans sa voix la fit un peu reculer, car elle n’était pas faite pour comprendre une telle chose; pas même une seule fois dans sa vie; et dans son trouble, obéissant peut-être à la suggestion du nom de Renouard, ou peut-être pour adoucir la dureté de son expression, car elle était confusément émue, elle dit en français:

--_Assez, j’ai horreur de tout cela._

Il devint blême, mais il ne tremblait plus. Les dés étaient enfin jetés et rien, pas même la violence, ne pouvait plus modifier le sort. Elle passa devant lui, inflexible, et il la suivit le long du sentier. Au bout d’un moment elle l’entendit qui disait:

--Votre rêve est d’influencer une destinée humaine?

--Oui, dit-elle sèchement, sans se déconcerter, avec toute l’assurance dont une femme est capable.

--Alors, vous pouvez être tranquille. Vous y avez réussi.

Elle haussa légèrement les épaules, mais, un peu avant d’atteindre l’extrémité du sentier, elle ralentit le pas, s’arrêta, et, se retournant:

--Je ne suppose pas que vous soyez désireux qu’on sache à quel degré de turpitude vous en êtes arrivé. N’ayez crainte. Je parlerai à mon père, bien entendu; et nous conviendrons de dire qu’il est mort, rien de plus.

--Oui, dit Renouard d’une voix blanche. Il est mort. Il en sera bientôt de même de son vrai revenant.

Elle reprit son chemin, mais il demeura immobile dans l’obscurité. Elle avait déjà atteint les trois palmiers, lorsqu’elle entendit derrière elle un éclat de rire, bruyant, cynique et sans gaieté, comme on en entend dans un fumoir à la fin d’une histoire scandaleuse.

Alors, un moment, elle se sentit vraiment défaillir.

XI

Peu à peu l’obscurité enveloppa complètement Geoffrey Renouard. La résolution lui manquait. Au lieu de suivre Félicia jusqu’à la maison, il s’arrêta sous les trois palmiers et, s’appuyant à l’un de leurs troncs lisses, il se laissa emporter dans le courant de son immense déception et s’abandonna à la sensation de son extrême fatigue. Cette promenade jusqu’à la colline et son retour avaient été comme le suprême effort d’un explorateur acharné à pénétrer au cœur d’une contrée inconnue dont la nature cruelle et stérile défend trop bien le secret.

Trompé par un mirage, il s’était aventuré trop loin, si loin qu’il n’y avait plus maintenant de retraite possible. Son énergie était à bout. Pour la première fois de sa vie, il renonçait, et avec une sorte de volonté désespérée il essaya de démêler les raisons de sa défaite. Il ne pouvait les attribuer à cet absurde mort.

La silhouette hésitante de Luiz s’approcha, sans qu’il la vît, jusqu’au moment où le mulâtre, timidement, se mit à parler.

Renouard sursauta:

--Quoi, qu’y a-t-il? Le dîner attend? Dis qu’on veuille bien m’excuser. Il m’est impossible de venir, mais je les verrai demain matin au départ. Prends les ordres du professeur pour la goélette. Et maintenant va-t’en.

Luiz abasourdi rentra dans la nuit. Renouard demeurait là, immobile. Quelques heures plus tard, comme le fruit amer de sa réflexion, ces paroles lui vinrent aux lèvres dans le grand silence qui l’environnait: «Je n’avais rien à offrir à sa vanité.»

Alors seulement il s’éloigna, il s’en fut user la nuit à errer indéfiniment à travers les sentiers nombreux de sa plantation.

Luiz dont le sommeil était rendu léger par l’intuition de quelque événement imminent, entendit un bruit de pas le long de sa hutte, les pas fermes du maître, et tout en se retournant sur sa couche, il murmura un faible «tse, tse, tse», indice de son trouble profond.

Des lumières avaient brûlé dans le bungalow presque toute la nuit, et à la pointe du jour la bousculade du départ commença. Les boys marchaient en procession, portant les valises et les sacs jusqu’au canot qui était venu attendre au bout du jardin. Lorsque le soleil levant enveloppa d’un nimbe doré le promontoire empourpré, on put voir le planteur de Malata suivre, tête nue, la courbe de la petite baie. Il échangea quelques mots avec le maître d’équipage, puis resta près du bateau, tout droit, les yeux fixés à terre, attendant.

Il n’eut pas longtemps à attendre. Le professeur descendit le premier dans le jardin frais et ombragé, il marchait gaillardement le long du sentier, faisant craquer de petits coquillages. L’ombrelle accrochée au bras, un livre à la main, il avait l’air du banal touriste, plus même que cela n’était permis à un homme de sa distinction. Il agita de loin la main qu’il avait libre; mais, en se rapprochant à la vue de l’immobilité que gardait Renouard, il ne fit pas le geste de lui serrer la main. Il parut étudier d’un œil aigu l’aspect de cet homme qu’il avait devant lui, puis, prenant son parti:

--Nous retournons par Suez, commença-t-il d’un ton dégagé: j’ai regardé la liste des départs. Si les zéphyrs de votre Pacifique veulent bien se montrer modérément propices, je crois que nous sommes sûrs d’attraper à temps le bateau pour Marseille, le 18 mars. Cela m’irait à merveille...

Puis, baissant la voix:

--Mon cher et jeune ami, je vous suis profondément reconnaissant.

--Et de quoi donc? marmonna Renouard.

--De quoi? Mais, d’abord, parce que vous auriez pu nous faire manquer le prochain bateau, n’est-il pas vrai? Je ne vous remercie pas de votre hospitalité. Vous ne pouvez pas vous froisser si je vous dis même que je suis très content d’y échapper. Mais je vous ai une grande gratitude pour ce que vous avez fait,--et pour ce que vous êtes.

Il était difficile de définir la saveur de ce discours, mais Renouard l’accueillit avec un sourire glacé et équivoque. Le professeur monta dans l’embarcation, ouvrit son ombrelle et s’assit à l’arrière en attendant les dames. Nulle voix humaine ne troublait le frais silence du matin, tandis que dans le sentier s’avançait Miss Moorsom, précédant sa tante. Quand la jeune fille fut devant Renouard, elle releva la tête:

--Adieu, monsieur Renouard, dit-elle à voix basse, résolue à passer son chemin, mais elle vit une expression si suppliante dans l’éclair bleu de ses yeux renfoncés qu’après une imperceptible hésitation, elle posa sa main dégantée dans la main qu’il lui tendait.

--Condescendrez-vous à vous souvenir de moi? demanda-t-il, tandis qu’il luttait contre une émotion qui l’irritait et qui faisait rougir ses joues et étinceler ses yeux noirs.

--Voilà une étrange demande de votre part, dit-elle en accentuant la froideur de sa voix.

--Vraiment? Impudente, peut-être? Je ne suis pas pourtant aussi coupable que vous le pensez. Et rappelez-vous qu’en ce qui est de moi vous ne pourrez jamais réparer.

--Réparer? C’est vous qui ne pouvez m’offrir aucune réparation de l’offense que vous avez faite à mes sentiments et à moi-même. Quelle réparation pourrait d’ailleurs effacer votre odieux et ridicule complot, injurieux dans son dessein, humiliant pour ma fierté? Non, je ne veux pas me souvenir de vous.

D’un geste inattendu, il l’attira près de lui et, la regardant dans les yeux avec le courage du désespoir:

--Il le faudra bien... Je vous hanterai, dit-il avec assurance.

Elle arracha sa main de son étreinte avant qu’il eut eu le temps de la relâcher.

Félicia Moorsom s’assit dans le canot, à côté de son père et souffla doucement sur ses doigts meurtris.

Le professeur lui lança un regard de côté: ce fut tout. Mais la sœur du philosophe, qui était encore à terre et qui avait ouvert son face-à-main pour regarder la scène, le laissa retomber au bout de sa chaîne qui tinta légèrement.

--Je n’ai de ma vie entendu parler aussi brutalement à une dame, murmura-t-elle en passant devant Renouard le front haut.

Lorsqu’un moment après, brusquement radoucie, elle se retourna pour jeter un dernier adieu au jeune homme, elle ne le vit plus que de dos, se dirigeant vers le bungalow. Elle le regarda s’éloigner, stupéfaite, avant qu’elle aussi quittât le sol de Malata.

Personne ne vint troubler Renouard dans la pièce où il s’était enfermé pour respirer le fugitif parfum de celle qui pour lui n’existait déjà plus. Vers la fin de l’après-midi seulement le mulâtre frappa à la porte. Il venait dire que la _Janet_ entrait dans la crique.

A travers la porte, Renouard lui donna les ordres les plus inattendus. Il fallait payer tous les boys avec l’argent qui restait dans le bureau, et s’entendre avec le capitaine de la _Janet_ pour qu’il embarquât tous les travailleurs de l’île et les ramenât chez eux. On lui donnerait une traite sur la maison Dunster pour le payement.

Et le bungalow retomba dans un mortel silence jusqu’au lendemain matin où le mulâtre s’en vint dire que tout avait été fait. Les boys de la plantation étaient en train d’embarquer.

Par la porte entre-bâillée une main tendit au fidèle mulâtre une feuille de papier; la porte se referma si vivement que Luiz fit un bond en arrière. S’approchant du trou de la serrure, il demanda d’un ton humble:

--Dois-je partir aussi, maître?

--Oui, toi aussi, tout le monde!

--Le maître restera ici tout seul?

Un silence. Les yeux du mulâtre s’élargirent d’étonnement. Mais, lui aussi, tout comme les «ignorants sauvages» de la plantation, n’était pas fâché de quitter cette île hantée par le revenant d’un homme blanc.

Il s’éloigna sans bruit du mystérieux silence qui régnait dans cette chambre close et ce ne fut qu’au seuil du bungalow qu’il donna cours à ses sentiments par un «tse, tse, tse» désapprobateur et attristé.

XII

Les Moorsom réussirent à ne pas manquer le paquebot, mais ils ne purent rester que vingt-quatre heures en ville. Si bien que le sentimental Willie ne les vit guère. Cela ne l’empêcha pas de raconter longuement, plus tard, avec de nobles larmes dans les yeux, comment la pauvre miss Moorsom, cette élégante et spirituelle beauté, ne retrouva son fiancé à Malata que pour en recueillir le dernier soupir. Beaucoup de personnes furent très touchées de cette lamentable histoire. Cela fit le sujet de bien des conversations pendant des semaines.

Mais le rédacteur en chef qui savait tout, l’ami et le partisan unique de Renouard, voulut en savoir plus que les autres. Son incontinence professionnelle, peut-être, l’engageait à désirer posséder une coupe pleine d’émouvants détails. Lorsqu’il eut remarqué que la goélette de Renouard n’avait pas quitté le port de plusieurs jours, il s’en fut à la recherche du capitaine, pour en connaître la raison. Cet homme lui répondit que telles étaient ses instructions. Il avait reçu l’ordre de rester dans le port pendant un mois avant de retourner à Malata. Le mois touchait à sa fin.

--Je vous demanderai donc de me donner un passage, lui dit le journaliste.

Il débarqua à Malata, un matin, au bas du jardin, et n’y trouva que la paix, le calme et la lumière. Les fenêtres du bungalow et les portes étaient grandes ouvertes. Nulle trace d’être humain. Les plantes, à foison, poussaient à l’aventure dans les champs désertés.

Entraînés par ce mystère, le rédacteur et l’équipage de la goélette battirent toute l’île pendant des heures, en appelant Renouard à tue-tête. A la fin on organisa une battue méthodique dans les fourrés sauvages et les ravins profonds à la recherche de son cadavre. Que s’était-il passé? Avait-il été assassiné par les boys ou bien avait-il, par caprice, abandonné sa plantation en emmenant avec lui tout son monde? On ne pouvait conclure.

Enfin, au déclin du jour, le journaliste et le capitaine découvrirent des empreintes de sandales traversant le sable, sur la plage nord de la baie. Suivant cette trace avec crainte, ils contournèrent l’éperon du promontoire et là, sur une large pierre plate, trouvèrent les sandales de Renouard, sa jaquette blanche et son sarong à carreaux, costume qu’on savait être celui qu’il mettait pour aller se baigner. Ces objets étaient réunis en un petit tas, et le marin, après les avoir examinés en silence, fit cette remarque:

--Les oiseaux ont plané au-dessus de ceci pendant bien des jours.

--Il est allé se baigner et se sera noyé, s’écria le journaliste en détresse.

--J’en doute, Monsieur. S’il s’était noyé à un mille de la côte, son corps aurait été ramené sur les récifs et nos barques n’ont absolument rien trouvé nulle part.

On ne découvrit rien, et la disparition de Renouard demeura, en fin de compte, inexplicable.

Le lendemain soir, à bord de la goélette qui s’éloignait, le journaliste se retourna pour regarder une dernière fois l’île abandonnée. Un nuage noir planait immobile au-dessus du rocher qui dominait la colline centrale: et, sous cette ombre muette et mystérieuse, Malata s’étendait sombre, dans la désolation menaçante du soleil couchant, comme si elle gardait le souvenir du cœur qui s’était brisé là.

L’ASSOCIÉ

«Quelle histoire à dormir debout! Voilà des années qu’en été, les mariniers d’ici à Westport racontent ce mensonge aux touristes, cette espèce qui se fait promener en barque, à un shilling par tête, et qui vous pose des questions idiotes! il faut bien leur raconter quelque chose pour passer le temps. Connaissez-vous rien de plus bête que de se faire tirer comme ça dans une embarcation, le long d’une plage?... C’est comme de boire de la mauvaise limonade quand on n’a pas soif. Je me demande un peu quel plaisir ils y trouvent. Ils n’attrapent même pas le mal de mer.»

Un verre de bière traînait sur la table, près de son coude. Cela se passait dans le respectable petit fumoir d’un respectable petit hôtel: et le goût que je nourris pour les liaisons de rencontre était la raison qui me faisait veiller assez tard en sa compagnie. Il avait de grandes joues plates et ridées, soigneusement rasées, et une touffe épaisse de poils blancs taillée en carré lui pendait au menton. Le balancement de cette barbiche accentuait encore sa voix sourde: et le mépris absolu qu’il professait pour l’espèce humaine, pour son agitation et ses moralités, se marquait par la pose cavalière de son vaste chapeau mou, un feutre noir à larges bords qui ne lui quittait pas la tête.

Il avait l’aspect d’un vieil aventurier qui aurait pris sa retraite après pas mal d’aventures survenues dans les plus sombres coins du monde et fleurant peu la sainteté. J’eus pourtant toute raison de croire qu’il n’avait jamais quitté l’Angleterre: d’une remarque fortuite qu’on m’avait faite, j’avais cru comprendre qu’il avait eu jadis affaire avec les navires, mais les navires dans les ports. Pour ce qui est de la personnalité, il n’en manquait certes pas; c’est même ce qui avait, dès l’abord, attiré mon attention: mais il était difficile de le classer, et avant même qu’une semaine se fût écoulée j’y renonçai, me contentant de cette vague définition «un vieux forban fort imposant».

Par un après-midi de pluie, me sentant en proie à un terrible ennui, j’entrai dans ce fumoir. Il était assis, figé dans une immobilité absolue et impressionnante, à la manière d’un fakir. Je me pris à me demander quelles pouvaient bien être les relations d’un homme de cette sorte, son milieu, ses opinions, ses conceptions morales, ses amis et même sa femme, lorsqu’à ma grande surprise, d’une voix sourde et marmonnante, il entama la conversation.

Je dois dire que depuis qu’on lui avait raconté que j’écrivais des histoires, il s’était mis le matin à accueillir ma présence avec une sorte de vague grognement.

Il était naturellement taciturne. Il y avait comme une sorte de grossièreté dans ses phrases hachées. Il me fallut quelque temps pour découvrir que ce qu’il voulait savoir était la façon dont on s’y prend pour publier des contes dans les revues.

Que dire à un homme de ce genre? Mais je m’ennuyais à périr: le temps persistait à se montrer impraticable, et je résolus de me montrer aimable.

--Alors vous fabriquez ces histoires-là vous-même. Comment diable ça vous vient-il dans la tête? grommela-t-il.

Je lui expliquai que, d’habitude, on avait une suggestion pour écrire un conte.

--Qu’est-ce que c’est que cela.

--Eh bien, par exemple, lui dis-je, je me suis fait promener en barque l’autre jour, au delà des rochers. Le marinier m’a parlé d’un naufrage sur ces mêmes roches, il y a environ vingt ans. Cela peut servir de canevas pour un bout d’histoire, une description principalement, avec un titre comme _Dans la Manche_, par exemple.

Ce fut alors qu’il s’en prit aux mariniers, et aux touristes qui écoutent leurs histoires. Sans qu’un seul muscle de son visage bougeât, il lança vigoureusement le mot: «Idiotie», sorti des profondeurs de sa poitrine, et reprit son marmonnement rauque et entrecoupé. «... regardent ces stupides rochers, hochent leurs stupides têtes (les touristes, je présume). Qu’est-ce qu’ils pensent donc que c’est, un homme, un sac de papier rempli de vent ou quoi? qui crève comme cela quand on tape dessus. Fichue bête d’histoire! Belle suggestion, oui... un mensonge!»

Il faut se représenter ce forban sculptural auréolé du feutre noir de son chapeau, vous sortant tout cela comme un vieux chien qui grogne de temps à autre, et avec la tête droite et les yeux fixes.

--Après tout, m’écriai-je, même si c’est faux, c’est tout de même une suggestion qui me permet de voir ces rochers, cette tempête dont ils parlent, le lourd déferlement des flots, etc., etc., dans leurs rapports avec l’humanité. Le combat contre les forces de la nature, et son effet sur quelqu’un au moins, comment dirais-je, d’exalté.

Il m’interrompit, et d’un ton agressif:

--Est-ce que la vérité pourrait vous servir à quelque chose?

--Je n’oserais pas l’affirmer, repris-je prudemment. On dit que la vérité est encore plus étrange que la fiction.

--Qui est-ce qui dit cela?

--Ma foi, personne en particulier.

Je me tournai vers la fenêtre, car l’individu m’agaçait avec son bras immobile sur la table. Je crois bien que ce fut mon attitude impolie qui le décida à se lancer dans un discours relativement long.

--Avez-vous jamais vu des bêtes de rochers comme ça? Comme des raisins dans une tranche de pudding froid.

Je les regardai. Un acre, ou plus, de points noirs éparpillés parmi les ombres gris-acier de la mer unie, sous l’uniforme brouillard gris et vaporeux; et, à un endroit, une tache informe plus claire: la blancheur voilée de la falaise qui se dégageait comme un rayonnement diffus et mystérieux. C’était un tableau délicat et singulier, quelque chose d’expressif, d’impressionnant et de désolé tout ensemble, une symphonie en gris et noir, un vrai Whistler.

Mais ce qui suivit, dit par la voix dans mon dos, me fit retourner. Elle grognait son mépris pour toute association possible avec les flots rugissants, d’un ton énergique et concis, puis poursuivit:

--Moi, pas si bête!... quand je regarde ces rochers là-bas... ça me rappelle plutôt un bureau... J’avais l’habitude d’y entrer quelquefois, dans le temps... un bureau à Londres... dans une de ces petites rues derrière la gare de Cannon street...

Il s’exprimait délibérément, d’une façon non pas saccadée, mais fragmentaire, parfois blasphématoire.

--C’est un rapprochement plutôt éloigné, observai-je.

--Un rapprochement! Le diable soit de vos rapprochements. Ce fut un hasard.

--Cependant, dis-je, un hasard possède des rapprochements avec des événements antérieurs et ultérieurs qui, si on peut les développer...

Tout immobile qu’il était, il paraissait prêter une oreille attentive.

--Ah! oui! développer. C’est peut-être ça que vous pouvez faire, n’est-ce pas? Ça n’a rien à voir avec la mer, mais vous pouvez la faire sortir de votre tête, si ça vous plaît.

--Bien sûr, si c’est nécessaire, dis-je. Quelquefois il faut tirer un tas de choses de sa tête, quelquefois rien. Je veux dire que l’histoire n’en vaut pas la peine: tout ça dépend.

Cela m’amusait de lui parler ainsi. Il manifestait clairement que, à son avis, les romanciers couraient après leur argent, de même que le reste des gens qui vivent de leurs facultés, et que c’était extraordinaire de voir jusqu’où peuvent aller des gens qui courent après l’argent... quelques-uns, du moins.

Il fit une sortie contre la vie maritime: une stupide sorte d’existence, selon lui. Pas d’occasions, pas d’expériences, nulle variété, rien! Des gens de valeur en sont sortis, il l’admettait. Mais pas plus faits pour réussir dans le monde que pour voler dans les airs. Des enfants! Ainsi, le capitaine Harry Dunbar. Un bon marin. Grande réputation comme capitaine... Gros homme, des favoris courts et grisonnants, belle figure, forte voix. Un brave garçon, mais pas plus à la coule de la fausseté humaine qu’un bébé.

--C’est le capitaine du _Sagamore_ dont vous parlez? dis-je enhardi.

Après un méprisant «bien sûr», il sembla fixer du regard, sur le mur, la vision de ce bureau dans Cannon street, tout en grognant et en mâchonnant une description par lambeaux, et en levant de temps à autre le menton, comme si la colère le prenait.

C’était, d’après la description qu’il m’en fit, un modeste bureau, louche pas le moins du monde, mais un peu à l’écart dans une petite rue qui, depuis, a été rebâtie de bout en bout. La septième porte, après le café du _Cheshire Cat_, sous le pont du chemin de fer. «C’est là que je prenais d’habitude mon déjeuner quand mes affaires m’appelaient dans la Cité. Cloete y venait boire une chope et plaisanter avec la servante. Il n’avait pas besoin d’en dire long pour cela. Rien qu’à la façon dont il faisait étinceler son lorgnon vers vous et contorsionnait sa bouche épaisse, cela suffisait pour vous faire rire avant même qu’il eût commencé à débiter une de ses histoires. Un drôle de type. Cloete. _C-l-o-e-t-e, Cloete_.

--Qu’est-ce qu’il était, Hollandais? demandai-je, ne voyant absolument pas ce que tout cela avait à faire avec les mariniers de Westport, les touristes de Westport, et la façon dont ce vieil individu les considérait comme des menteurs et des imbéciles.

--Le Diable seul le sait! grogna-t-il (les yeux fixés sur le mur comme s’il ne voulait pas perdre un seul mouvement d’une vue cinématographique). Il ne parlait jamais qu’anglais. La première fois que je le vis, il sortait d’un navire dans le bassin, un navire qui venait des États-Unis, un navire à passagers. Il me demanda si je connaissais un petit hôtel dans les environs. Il avait besoin d’être tranquille et avait à faire par là pendant quelques jours. Je l’ai conduit à un hôtel, chez des amis à moi... Une autre fois, dans la Cité. «Eh! là-bas! Vous êtes bien obligeant: venez donc prendre un verre.» Il se mit à me parler énormément de lui, et de ses années aux États-Unis. Toutes sortes d’affaires un peu partout, là-bas. Avec des marchands de spécialités pharmaceutiques aussi. Des voyages! Il rédigeait des annonces et tout ce qui s’ensuit. Il me raconte des histoires drôles. Un type bien planté, dégingandé. Des cheveux noirs dressés sur la tête, comme une brosse, une figure longue, de longs bras, de longues jambes, un lorgnon miroitant, une amusante façon de parler à voix basse... Vous voyez cela d’ici?

J’acquiesçai, mais du diable s’il y prenait garde.

--Je n’ai jamais autant ri de ma vie. Ce bougre-là vous aurait fait rire en vous racontant comment il avait écorché son propre père. Il en était capable d’ailleurs. Un homme qui a été dans le commerce des spécialités pharmaceutiques doit être prêt à tout, depuis pile ou face jusqu’au crime avec préméditation. Voilà un bout de vérité pour vous, en passant. Ils se moquent de tout, ils croient qu’ils peuvent tout faire disparaître et se disculper de tout... Le monde entier est leur proie... Un homme d’affaires, en outre, ce Cloete. Il vous revint avec quelques centaines de livres, cherchant quelque chose à faire, d’un genre tranquille. «Rien ne vaut le vieux pays, somme toute», me dit-il... Et nous nous quittons là-dessus, moi m’étant flanqué plus de verres qu’à mon habitude.

Au bout de quelque temps, six mois, peut-être, à peu près, je me cogne sur lui dans le bureau de M. George Dunbar. Oui, le bureau en question. C’était assez rare que je... Mais il y avait une